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Avant de quitter l’étude de Nolleau, dont j'ai raconté la mort, je dois rappeler que le hasard m’y avait donné pour second clerc (4) un homme qui a joué depuis un rôle prodigieux dans la Convention, et contre la célébrité future duquel j'aurais
(1) Comptes rendus des constitutions des Jésuites, 1762 ; — Essai d'éducation nationale, 1763 ; — Mémoires,-parus sous le titre d’Exposé justificatif de la conduite de La Chalotais, 1767.
(2) Abeïlle (Louis-Paul), 1719-1807, économiste, inspecteur général des manufactures.
(3) Forteresse dans une île, en face de Morlaix, où La Chalotais était détenu.
(4) Ce passage semble viser Robespierre. M. de Montrol le dit d’ailleurs dans le sommaire de son chapitre: «Robespierre et Brissot, clercs de procureur », et il le répète dans une longue note (t. I, p. 160- 163). Mais le texte de Brissot ne le nomme pas, et ce texte lui-même est sûrement apocryphe. Robespierre, en 1774 (date approximative du séjour de Brissot chez Nolleau), était en seconde à Louis-le-Grand; en 1776 (année où Brissot sortit de chez Aucante, le successeur de Nolleau), Robespierre était vétéran de rhétorique. Le 26 octobre 1779, dans une lettre signée « de Robespierre, étudiant en droit, au collége Louis-le-Grand », il écrivait : « Je sors de ma philosophie et je me destine au barreau. » (Annales Révolutionnaires, 1908, n° 2,p. 301). Je ne maintiens donc ce passage, entièrement fabriqué, qu’à titre de curiosité.
alors parié ma tête. Ignorant, étranger à toutes les sciences, incapable d’idées, incapable d’écrire, il était parfaitement propre pour le métier de la chicane. Les années ne l’ont point changé, et je suis encore à concevoir comment un tel individu exerce une influence si grande et si fatale sur le sort de notre liberté.
Après avoir perdu M. Nolleau, je m’attachai à son beaufrère M. Aucante, qui avait acheté son étude. J'y passai deux années agréables, faisant des progrès dans les sciences, et multipliant mes matériaux. Aucante était un homme éclairé, honnête, peu fait pour sa profession. Il me laissait toute la latitude possible pour mes travaux et me traitait en ami. [Il m'avait deviné ; un jour il me dit : « Vous resteriez éternellement chez moi que vous n’en apprendriez pas davantage. Livrez-vous à la littérature ou au barreau, mais quittez la chicane.» Je suivis son conseil, et ici s’ouvre, pour moi une nouvelle carrière.
J'étais alors intimement lié avec mon concitoyen Guillard, répandu dans les sociétés Les plus brillantes, caressé par les poêtes les plus célèbres à cause de son talent pour les vers. Il ne me parlait que des agréments de la vie d’un homme de lettres. Je le crus et je me jetai entièrement dans la littérature : non dans celle que cultivait Guillard, mais dans celle qui conduit aux sciences et qui les embellit. Ces vers fades sur l’amour, ces épigrammes, ces chansons dans le style bizarre que l’abbé Voisenon avait alors mis à la mode, et que Guillard avait si malheureusement imité dans les Heures de Cythère (1), tout cela me donnait la nausée. J'aurais voulu voir dans mon ami un poète vigoureux, un Corneille bravant le despotisme et retraçant ses horreurs sur la scène pour opérer une révolution dans les esprits ; mais Guillard ne m'’entendait pas. Le plaisir était
son idole ; il ne courait qu'après le plaisir, qu'après une réputation éphémère dans les sociétés qu’il fréquentait ; les femmes y donnaient le ton, et elles préféraient des chansons, des épîtres, où le libertinage était légèrementgazé, à des vers énergiques contre l’insolence de la tyrannie et la bassesse de ses esclaves.
En m'associant avec Guillard, je résolus de suivre une autre route. Il voulait me présenter dans ses sociétés ; l’une des plus intimes était celle de Favart, dont la femme avait été longtemps l’amie de Voisenon (1), et chez qui l’on trouvait beaucoup de poètes et d'auteurs, reste de ceux qui s’y rassemblaient au temps où l’abbé demeurait chez ce couple aimable et y donnait le ton de la frivolité. Je n’allai là et dans d’autres réunions de ce genre que très rarement, bien déterminé de me consacrer à la solitude, d'y poursuivre mes études, et de ne paraître en public que lorsque j'aurais un amas considérable de connaissances et de travaux. N'ayant pas perdu mon goût pour les langues, je résolus de cultiver la langue grecque, à laquelle tiennent presque toutes les langues modernes. Guillard, rentrant de ses petits soupers, à une heure du matin, me trouvait souvent mon dictionnaire grec à la main; ül souriait ; moi qui ne voyais que l’avenir, je souriais aussi. Il doit juger aujourd’hui lequel a le plus mal calculé.
Il fallait vivre; ma mère, à qui je m'étais adressé, m'avait accordé secrètement quelques secours pour trois ou quatre mois, mais les besoins deveraient urgents. J’imaginai que de petites brochures sur les matières qui fixaient alors les esprits me procureraient quelque argent. Je m'adressai à un libraire qui me promit, et ne tint rien, qui vendait et gardait tout.
Je ne rappellerai pas ces premiers essais de ma jeunesse,
(1) On connaît assez et l’abbé de Voisenon, et Favart et sa femme.
qui furent presque tous ignorés. Tous ne méritaient pas cependant de l'être, et on dut trouver le caractère d’un esprit fier et ennemi du despotisme dans l'écrit sur l’Indépendance de l’ Avocat (1).
Une autre brochure bien médiocre et bien plate m'attira des malheurs amers. Elle avait pour titre : le Pot pourri (2). Je l’avais faite pour me venger des dégoûts que la chicane m'avait causés. J’y maltraitais divers auteurs, et surtout une femme de procureur qui pouvait avoir le tort de jouer la précieuse, mais que J'avais le plus grand tort, moi, de déshonorer comme une prostituée. Cette femme tenait un de ces bureaux de bel esprit alors si communs dans Paris. Sa table bien servie était fréquentée par les poètes, les journalistes, et cette horde de parasites qui payaient leurs dîners en flagorneries, ou en protégeant les bourgeois près des grands. Le trait satirique lancé contre elle fut regardé comme le plus grand crime, et on obtint facilement contre moi une lettre de cachet.
Pour comble de malheur, J'étais malade ; une fièvre opiaiâtre que je dus à l’excès de mes travaux, à l’irrégularité de ma manière de vivre, au punch dont je faisais trop d'usage, avait épuisé mes forces.J’étais dans cette triste situation lorsque se présenta chez moi un exempt de police accompagné de mon libraire. Il m’exhorta d’abord à ne point m'effrayer de la nouvelle qu'il allait me donner. Il m'annonça la lettre de cachet, sa cause, et les auteurs de ma persécution. « Vous avez fait une étourderie, elle ne mérite pas une peine si sévère, cependant on a été forcé d’'expédier la lettre de cachet. Elle vous sera signifiée demain en cérémonie... ayez soin de décamper aujourd’hui :
(1) Un indépendant à l’ordre des Avocats, Berlin (Paris), 1781. —. Réimprimé par Brissot dans sa Bibliothèque du législateur. Les Mémoires secrets des 25,26 et 31 mars 1782 rendent compte longuement, et avec éloges, de cette brochure.
(2) « Une gourme de jeunesse », dit Petion (Notice sur Brissot).
mais afin que j'aie l’air d’avoir rempli mon devoir, laissezmoi une ou deux feuilles manuscrites de cette brochure ; je feindrai de les avoir trouvées dans votre chambre, et je les montrerai pour preuve de mon zèle à remplir mes ordres. »
Je suis confiant ; cette fois je ne fus pas trompé. Je remis à l’obligeant exempt de police les deux feuilles manuscrites. Ma malle fut bientôt faite, je partis, et lorsque les alguazils se présentèrent le lendemain pour jouer la comédie, ils ne trouvèrent personne.
À quoi devais-je cet acte d'humanité de la part de cet exempt de police ? était-ce par compassion ? on le suppose difficilement dans ces valets de la tyrannie. KEtait-ce quelque vue particulière ? je le soupconnai d’après des propositions qui me furent faites depuis en son nom pour quelques brochures. Je refusai, mais il trouva un auteur plus complaisant que moi, et qui, après avoir figuré sur les tréteaux, s’est fait bénédictin et a joué une espèce de rôle subalterne dans la Révolution (1). Cet exempt était fort intrigant, et voulut s’avancer, même aux dépens de M. Lenoir (alors lieutenant de police). On se rappellera toutes ses manœuvres en apprenant son nom. C'était Goupil (2), mort depuis, à Vincennes, de mort subite, comme on a dû l’imprimer.
Ce Goupil, fameux parmi les exempts de ce temps-là, et qui avait le titre d’inspecteur de la librairie, fut d’abord mis à la Bastille. On l’avait ensuite transféré à Vincennes, où sa femme était enfermée. Cette femme faisait métier
(1) Brissot semble viser ici Poultier (1753-1826), qui fut en effet acteur, puis bénédictin, puis député du Nord à la Convention,
(2) Goupil des Pallières, inspecteur de police depuis 1768 (Alm. roy. de 1775, p. 374) ; il demeurait rue du Champfleuri, près du Louvre. C’est précisément là qu'habitait Brissot en 1781. — Voir sur lui les Mém. secrets, 13 novembre 1775, 29 mars 1778 (sur sa mise à la Bastille et le commerce que faisait sa femme), 11 mai 1778, 11 octobre 1784. Ce passage des Mémoires sur Goupil semble reproduire celui des Mém. secrets du 29 mars 1778.
de vendre au public des livres que son mari saisissait aux particuliers (1). On voit que de tout temps il y a eu de fort honnêtes gens parmi les inspecteurs de la librairie. Celui-ci était en outre convaincu d’avoir souvent profité du trouble et du désordre que causait sa présence dans les maisons pour y soustraire les effets précieux qui tombaient sous sa main. On juge combien il était facile au suppôt du despotisme et de l’inquisition de se livrer à ses vols dans le cours des recherches domiciliaires et des arrestations dont il était chargé. C’est ainsi que le fameux d’'Hémery (2), son digne prédécesseur, s'était fait une bibliothèque et un cabinet de curiosités, qu’il vendit une somme énorme à un financier (3). De tout cela il arriva un bien ; un pauvre homme de lettres eut de quoi dîner. Le financier se voyant une bibliothèque, l’envie lui prit d’avoir un bibliothécaire ; il donna cette place à Querlon (4), auteur estimable, à ce que dit le Nécrologe des hommes célèbres, et qui a travaillé à cinq ou six Journaux, traduit et composé dix ou douze ouvrages.
Un ami, un concitoyen, dont le nom restera éternellement gravé dans mon Cœur, m’accorda un asile bien precieux dans la maladie qui me dévorait et dans la persécution qui s’acharnait contre moi. C'était le docteur
Doublet (5), recommandable par une foule d’écrits utiles
(1) Voir sur elle une note du t. I, p. 252 des Documents pour servir à l’histoire de la Révolution, de d’'Héricault et G. Bord.
(2) D’Hémery, inspecteur de police avant Goupil, puis inspecteur de la librairie (Alm. roy. de 1775, p. 415). C’est lui qui avait saisi la Promenade du Sceptique, de Diderot. Voir sur lui une note intéressante au t. I, p. 173, des Œuvres de Diderot, éd. Assézat-Tourneux.
(3) Au fermier-général Beaujon. — Voir Mém. secrets. 6 mai 1774.
(4) Meusnier de Querlon (1702-1780). C’est lui qui a publié le journal de voyage de Montaigne en Italie.
(5) François Doublet, né à Chartres, 1751-1795. Reçu docteur le 4 décembre 1777 ; professeur de physiologie, rue du Petit-Lion, au faubourg Saint-Germain. (Alm. roy. de 1784, p. 484. Cf. Alm. de 1788, p. 119 et 498.) — Brissot le cite avec éloges en plusieurs endroits desa Théorie des lois criminelles, notamment t. II, p. 138.
sur sa profession, et que ses connaissances firent choisir, quoique bien jeune encore, pour diriger l'hôpital de M. Necker (1). Humain et désintéressé, il me garda chez lui pendant trois mois, me traita comme son frère, me prodigua tous ses soins, et Je regretterai toujours que mon impuissance et la sécheresse de mes parents ne me permissent pas de lui témoigner ma reconnaissance, comme je le désirais.
(1) Fondé en 1778.