‹ J.-P. Brissot: MémoiresChapitre 15 sur 26 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

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Trente-deux députés ont été décrétés d’arrestation, comme ayant conspiré contre la République; on ignoraït à l’époque de ce décret (2) quelle était la nature de cette conspiration, le rapport au 8 juillet l’apprend : ils sont accusés de s'être ligués pour rétablir la royauté, mais le

rapporteur ne cite ni preuves écrites, ni témoins ; il avait

(1) C’est dans la séance du 8 juillet que Saint-Just, au nom du Comité de salut public, lut un rapport sur les députés décrétés d’arrestation le 2 juin. On trouvera ce rapport au Moniteur des 18 et 19 juillet.

Le nombre des députés décrétés d’arrestation le 2 juin était exactement de 29, savoir Barbaroux, Birotteau, Brissot, Buzot, Chambon, Gensonné, Gorsas, Grangeneuve, Guadet, Lanjuinais, Lasource, Lehardy, Lesage, Lidon, Louvet, Petion, Rabaut-St-Etienne, Salle, Valazé et Vergniaud, plus 9 membres de la Commission des Douze, Bergoeing, Bertrand, Boilleau, Gardien, Gommaire, Kervélégan, Henry Larivière, Mollevaut et Viger. Mais le chiffre de 32 était comme consacré. C’est celui que donne le procès-verbal de la Convention en annonçant le rapport de Saint-Just.

Au commencement de juillet 1793, le Comité de salut public travaillait encore à ne pas pousser les choses à l’extrême ; aussi les conclusions de Saint-Just (malgré les violences mensongères des considérants) tendaient-elles à limiter la proscription. Sur 28 députés en cause (car il n’y avait plus à statuer sur Brissot, décrété d’arrestation depuis le 23 juin), elles n’en atteignaient que 14 : 1° Barbaroux, Bergoeing, Birotteau, Buzot, Gorsas, Lanjuinais, Louvet, Petion et Salle, qu’on proposait de déclarer « traîtres à la patrie », pour être allés soulever les départements ; 2° Gardien, Gensonné, Guadet, Mollevaut et Vergniaud, contre lesquels on demandait le décret d'accusation, comme complices. Saint-Just proposait, en outre, de rappeler dans l’Assemblée les autres détenus (soit 14 sur 28, la moitié), « plutôt trompés que coupables ». 4

(2) Du 2 juin.

annoncé à la Convention des pièces justificatives, il n’a pas osé les lire. On en avait ordonné l'impression, le rapport a paru, et les pièces ne sont pas encore imprimées (1). N’a-t-on pas droit d’en + ou qu'elles n’existent pas, ou qu’elles sont insignifiantes ? |

À défaut de preuves, le a bâtit une hypothèse sur un rapprochement d’opinions ; il accuse les députés, tantôt d’avoir voulu changer la dynastie, et tantôt de l'avoir voulu conserver, tantôt de vouloir un roi, et tantôt de vouloir fédéraliser la France, comme si la royauté n’excluait pas essentiellement le fédéralisme, comme si le fédéralisme n’excluait pas essentiellement la royauté !

Que résulte-t-il de toutes ces contradictions ? Qu'’iln’y a pas eu de complot pour ressusciter la royauté ; car enfin la royauté est une abstraction, elle ne peut exister sans un homme à qui l’on destine le sceptre.

À en croire Cambon (voir son rapport (2) au Comité de salut public, du 11 juillet), et d’après lui Saint-Just, le général Dillon et deux autres personnes arrêtées sont convenus des propositions qui leur auraient été faites pour le rétablissement de la royauté, dans la personne de Louis X VII.

Camille Desmoulins, qui ne peut être suspect à mes adversaires, a, dans sa lettre adressée à Dillon (3), donné

(1) Saint-Just avait dit : « Il résulte des pièces remises au Comité de salut public que, etc...» ; la Convention, après une courte discussion, avait voté NE du rapport et des pièces justificatives en ajournant la discussion à trois jours après la distribution des pièces imprimées. Elle avait d’ailleurs voté l’ordre du jour sur le rappel des autres détenus (sauf pour Bertrand), c’est-à-dire le maintien provisoire de leur détention. Quant aux pièces annoncées par Saint-Just, elles ne furent jamais imprimées ni distribuées.

(2) Non pas au Comité de salut public, dont il ne faisait plus partie depuis la veille, mais, en son nom, à la Convention.

(3) Camille Desmoulins, ami personnel d’Arthur Dillon, avait essayé, dans la séance du 11 juillet, de le défendre contre Cambon. Ses amis de la Montagne ne lui permirent pas de parler. Il publia

sur ce complot des éclaircissements qui en démontrent l’absurdité ; il en résulte que c’est une fable imaginée par un homme moitié fou, moitié escroc ; il en résuite que c'était un projet pour tirer de l’argent et de Dillon et de Castellane (1) ; il en résulte que non seulement ils n’ont pas approuvé ce projet, mais qu'ils ont brutalement éconduit le fripon. Et voilà pourtant la grande base sur laquelle on fonde le crime des trente-deux députés! Le Comité, qui l’avait présentée comme une preuve irrévocable, revêtue de témoignages qu’on ne suspecterait pas, le Comité a tellement rougi de sa légèreté et de son ineptie qu'il n’a pas osé traduire Dillon devant un tribunal, quoique Dillon, quoique Camille l’aient sommé de le faire.

Mais ce projet, quelle que soit sa réalité, serait completement étranger au procès des trente-deux députés, car Cambon avoue qu'il avait été formé dans le mois de juin et, par conséquent, postérieurement à la mise en arrestation des députés. Or, c’est pour avoir voulu rétablir la royauté, avant le mois de mai, qu’ils ont été décrétés, et non pour l’avoir voulu rétablir après le décret ; ou bien la punition aurait précédé le crime.

Qu'on ose, d’ailleurs, citer un seul des trente-deux députés avec lequel Dillon eût des relations ? Serait-ce avec moi ? Moi qu’il a calomnié et déchiré à l’Assemblée constituante, à l’occasion des colonies ; moi qu’il eut toujours pour adversaire ! moi qui m'étais constamment éloigné de lui; moi enfin qui, avant la formation de ce projet, était depuis le 10 juin renfermé aux Feuillants (2) !

alors une « Lettre au général Dillon, en prison aux Madelonnettes », br., 58 p. in-8. :

(1) Esprit-Boniface Castellane, ami de Dillon, emprisonné en même temps que lui. — Voir les Mém. de Me Roland (1, 317-318, et IT, 66), où je l’ai confondu à tort avec l’ex-constituant du même nom. Il fut, plus tard, un des chefs de l’insurrection du 13 vendémiaire.

(2) Il y a bien « aux Feuillants » dans le texte de Montrol, mais cela n’a aucun sens. Il est évident qu’il faut lire « à Moulins », où Bris-

Que des aristocrates forment des projets de soulèvement, cela est vraisemblable ; mais à qui persuadera-t-on que des hommes qui ont fait preuve de républicanisme veuillent s'y associer ? C’est pourtant sur une pareille supposition et sur la promesse d’une preuve future qu’on a fait arrêter trente-deux députés. Cette promesse, qu’est-elle devenue ? six semaines se sont écoulées, et ce n’est qu’à la fin de ce terme qu on a vu paraître un volume (1) qui n’était qu’un réchaufîfé de toutes les impostures délayées dans la fameuse pétition contre les Vingt-deux (2), pétition déclarée calomnieuse par un décret solennel (3) rendu à la presque unanimité. |

C’est dans ce fatras que le rapporteur a puisé les éléments d’une accusation qu’il ne peut soutenir que par des rapprochements d'opinions, et en nous imputant à crime les mouvements qui s’opèrent aujourd’hui dans quelques départements.

Mais il est un principe sacré, reconnu par l’ancienne comme par la nouvelle Constitution, principe qui défend de rechercher un député pour ses opinions. Le rapporteur a feint de rendre hommage à ce principe, afin de mieux le détruire. « Je ne rappellerai pas, dit-il, les opinions des membres pour vous proposer de les condamner sur ces opinions ; vous en respecterez la liberté. »

Le rapporteur devait, d’après ce principe, brüler son

sot fut en effet arrêté le 10 juin, d’où il fut ramené le 22 à Paris, pour etre écroué aussitôt à l'Abbaye. — Nouvel indice que ce morceau a été imprimé sur l’autographe de Brissot, dont l’éditeur n’a pas toujours pu déchiffrer l’écriture.

(1) Il ne semble pas que Brissot vise ici le triste pamphlet de Camille Desmoulins, Histoire des Brissotins (in-8°, 80 p.), qui avait paru dans les derniers jours de mai 1793, et non pas six semaines après le décret d’arrestation des Trente-Deux. C’est d’ailleurs dans ce réquisitoire de Desmoulins que Saint-Just a abondamment puisé, ainsi que Brissot va le faire remarquer.

(2) La pétition des sections de Paris du 15 avril.

(3) Du 20 avril.

rapport; mais il lui est plus commode de voir, dans les déclamations contre l’anarchie, le désir de relever le trône ; dans le projet de la force départementale, dans les dénonciations de Barbaroux et de Louvet contre d'Orléans, les ramifications d’un système tendant au rétablissement de la royauté.

C'est-à-dire que, non seulement il fait d’une opinion de député la matière d’un crime, mais encore qu’il prête à son auteur des intentions dont il n’appartient qu’au ciel d’être le juge.

Quant aux mouvements des départements, il m’est trop facile de répondre. N'est-il pas manifeste pour toute la France que ces mouvements n’ont éclaté qu'après le décret du 2 juin? Que l'Eure, le Calvados, la Gironde, le Jura même, n’ont donné, dans toutes leurs adresses déposées au Comité de salut publle, pour causes de leurs mouvements, que l'arrestation des trente-deux députés et le défaut de liberté de la Convention, constaté par la séance du 2 juin ? Comment admettre alors que ce concert de mouvements ait pour objet le rétablissement de la royauté, tandis qu’il n’est aucun département qui n'ait répété le serment de rester attaché à la République une et indivisible, tandis que la calomnie la plus générale les aceuse au contraire d'être fédéralistes ?

En parcourant toutes les pièces publiées par ces divers départements, on est encore convaincu que le fédéralisme n’est pas plus leur objet que le royalisme, et, dans le fait, qui d’entre eux ne perdrait pas à s’isoler ? Tous jurent qu'ils veulent la République une et indivisible ; tous déclarent qu'ils ne prennent des mesures que pour maintenir cette unité, cette indivisibilité, que pour.assurer la liberté de la Convention. ;

Pour prouver le contraire, le rapporteur accuse Bordeaux de discréditer les assignats républicains ; et l’administra-

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tion à Bordeaux a publié une proclamation pour leur donner le crédit qu’ils doivent avoir ; et, d’après son vœu, les maisons de banque, les négociants ont ouvert un échange pour ces assignats : par ce fait, que l’on juge des autres allégations !

En me résumant sur ce premier point, je dis qu’il est démontré qu'il n'existe point de corps de délit, qu’il n’existe ni preuves écrites, ni témoins, et qu’en conséquence l’accusation est anéantie.

Je pourrais me dispenser d’aller plus loin. Cependant comme un député doit être au-dessus de tout soupçon, comme il doit répondre à toutes les inculpations qui lui sont adressées, je vais examiner les faits par lesquels le rapporteur prétend m'impliquer dans la conjuration pour rétablir la royauté.

Il débute par me comparer à Monk, dans un portrait de fantaisie, dont tous les traits offrent de jolies antithèses, sans présenter aucune ressemblance.

Mais Monk fut un courtisan, et j’ai essentiellement haï les Cours. Monk commandait des armées, et je suis étranger à l’art de la guerre ; Monk était puissant, et je suis sans moyens ; Monk était ambitieux, et je n’ai aucune ambition, pas même celle de la gloire ; Monk changea de parti, et j'ai tenu invariablement à celui de la République... Monk îut fait duc pour prix de Sa trahison, et J'aurais éternellement l’échafaud à redouter si j'avais la stupidité et la lâcheté de trahir ; car, aux yeux des rois, j’ai commis un crime qu'ils ne pardonnent jamais ; j'ai jugé un roi à mort; j'ai osé dire qu’un roi mérite la mort, comme j ai osé avancer qu'ilétait impolitique de la lui faire subir.

Saint-Just m'accuse d’avoir défendu la monarchie...

Qu'il cite donc un passage de mes ouvrages, je ne dis pas de ceux publiés depuis 1789, la hardiesse anti-monarchique

n’en était plus une, mais de ceux publiés avant cette époque, où J'aie fait l’éloge de la monarchie.

Au moment où, en 1785, Joseph second faisait périr dans les supplices les plus cruels Horiak, chef des Valaques insurgés, ne lui prouvai-je pas, dans deux lettres répandues avec la plus grande profusion, que les Valaques avaient eu raison de se révolter ? Je prouvai à tous les peuples que tel est leur droit lorsqu'ils sont opprimés.

En 1786, lorsque le despotisme enveloppait encore toute la France, que la plupart des écrivains étaient aux pieds de la Cour, que le peuple était dans la superstition pour laroyauté, J'exaltais le gouvernement républicain et vantais ces paroles d’un démocrate sur l’échafaud : « T'ant que le ciel ne fera pas naître les hommes, les uns avec des éperons, les autres avec des selles surle dos, je croirai qu’ils sont tous égaux LT » |

Et c'est moi que l’on accuse d’avoir été le panégyriste de la monarchie ! On dirait que Saint-Just en délire fait le procès à un fou qui eût à lui seul remettre un roi sur le trône.

Je suis, dit-il, trop défiant pour avoir des complices ; Je n'étais donc ni chef, ni instrument du complot.

J’ai donc conspiré à moi tout seul, d’où il résulte que Je n’ai pas conspiré; car un complot composé d’un seul homme n’est-il pas une chimère ?

Avec de l'esprit, il est aisé de faire le roman d’un complot ; mais aux yeux de la justice il faut autre chose que de l’esprit, des portraits, des antithèses.

Eh ! grand Dieu ! que serait un pays où une antithèse conduirait un homme à l’échafaud ?

Mais enfin, si J'ai conspiré seul, quels moyens ai-je donc employés pour avoir des partisans, pour séduire le peuple ?

(1) Examen critique des Voyages de Chatellux, p. 107. Cf. plus haut, p. 200.

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