CHAPITRE XVI
Je veux avant tout parler de cette fameuse Société dite des Amis des noirs que je fondai à cette époque (2). Elle a fait assez de bien à la liberté, elle m’a fait assez de mal à moi-même, ou du moins assez d’ennemis, pour que j'aie le droit de m’y arrêter.
Dans le dernier séjour que j'avais fait avec le marquis Ducrest en Angleterre (3) pour éviter la lettre de cachet dont nous étions également menacés, j'avais été à portée de connaître la Société instituée pour l’abolition de la traite (4). Granville Sharp, son fondateur, m'avait reçu avec Clavière au nombre de ses membres. Granville Sharp et Clarkson (5) rivalisaient d'enthousiasme et d'activité. Ce dernier, jeune ecclésiastique d’un esprit distingué, avait montré dès l’enfance la plus généreuse compassion pour les misérables créatures que la barbarie et la cupidité
(1) Ici commence, avec le t. III de l’édition de Montrol, la partie des Mémoires de Brissot qui a subi le plus d’interpolations et où j'aurai par conséquent le plus de retranchements à opérer.
(2) En février 1788.
(3) Dans les derniers mois de 1787 jusqu’à fin janvier 1788 environ.
(4) Fondée à Londres en mai 1787.
(5) Thomas Clarkson (1760-1848), pasteur et publiciste, ami de Wilberforce. — Granville Sharp (1735-1813), philanthrope et publiciste, qui, depuis 1765, avait commencé là campagne anti-esclavagiste.
ont réduites à l’état d’une odieuse servitude. Il consacra bientôt les prémices de son talent à la défense de ceux qu’il avait commencé par plaindre. A l’Université de Cambridge, dont il faisait partie, 1l remporta le prix proposé au meilleur mémoire sur cette question : An liceat invitos in servitutem reddere (1). Ce ne fut pas seulement au mérite d’écrivain dont il avait fait preuve en cette circonstance que l’Académie rendit hommage, elle avait entendu récompenser en même temps les belles actions du jeune lauréat et la noble conduite qu’il avait tenue dans toutes les circonstances où il avait pu arracher des hommes à l’esclavage.
Cette flatteuse distinction avait été pour Clarkson un nouveau motif de travailler à l’affranchissement des nègres. Aussi n’avait-il pas tardé à publier, d’abord un Essai sur le commerce de l'espèce humaine, et ensuite un autre essai Sur les désavantages politiques de la traite des esclaves ; Gramagnac (2) l’a traduit de l’anglais. Ce dernier ouvrage n'était qu'une suite nombreuse de faits authentiques, qui résolvaient avec la plus grande clarté les différentes objections que l’on opposait aux amis de l’humanité. Clarkson, comme l’observait Gramagnac dans la note qui précédait sa traduction, avait senti que les marchands, ceux même qui rougissent de leur barbarie, avaient besoin que l’intérêt ne se mît point entre eux et le désir qu'ils ont d’être justes. Aussi, pour les déterminer à faire le sacrifice de leurs esclaves, il s'efforçait de leur prouver que les propriétaires d'habitations américaines avaient mal calculé leur intérêt ; et appliquant cette vérité aux gouvernements ainsi qu'aux particuliers, il démontrait que, dans cette question, les lois et la politique se trouvaient d’accord avec celle de l'humanité.
(1) Il semble qu’il faudrait lire redigere.
(2) Médecin, secrétaire de la Société des Amis des noirs. Sa traduction parut en 1789 (Neufchâtel).
LES AMIS DES NOIRS Fra
Ce n’est pas que Clarkson ait mis dans tous ses ouvrages la même logique et la même raison. Le chapitre de son Histoire de l'esclavage, où il prouve queles noirs ne sont pas inférieurs aux blancs dans l’échelle des êtres, contient une dissertation de vingt pages, dans laquelle il s'amuse à prouver, le plus sérieusement du monde, que les Africains ne descendent ni de Caïn, ni de Cham.
Dans son dernier chapitre, il enchérit aussi sur tous ceux qui ont écrit avant lui sur l'importance des opinions religieuses dans la question qu’il traite. Aïnsi il attribue les tremblements de terre qui désolent les Antilles depuis 1492 à la colère de Dieu, provoquée par la servitude des nègres. « Au reste, dit-il en terminant, si la liberté n’est qu’un droit accidentel, si les hommes ne sont pas d’une nature supérieure aux brutes, si chaque devoir social est un malheur, si la cruauté est digne d’une haute estime, si le meurtre doit être honoré, si le christianisme n’est qu’un mensonge, il est évident qu’on peut se livrer au commerce des esclaves sans remords et sans crime : mais si le contraire est vrai, comme la raison le démontre, il faut regarder la servitude comme la plus impie de toutes les coutumes, puisqu'elle heurte la raison, la justice, la nature, les principes des lois et du gouvernement, enfin la religion naturelle et la révélation. » ;
Ce mélange d’erreurs et de vérités avait engagé Carra (1) à retrancher près de la moitié de la traduction de l'ouvrage de Clarkson, destinée à être publiée par la Société des noirs. Ce qui restait suffisait pour la cause des nègres et la réputation de l’auteur.
Lors de son séjour à Paris, Clarkson reçut de la Société des Amis des noirs tout l’accueil qu’il méritait ; j'ai entretenu avec lui une correspondance assez suivie, ainsi qu'avec
(1) J.-L. Carra (1742-1793), le futur conventionnel, était alors employé à la Bibliothèque du Roi.
Granville Sharp, que son excellente âme et ses hautes vertus rendaient bien digne de présider la Société de Londres. Toutes les personnes qui l’ont connu rendraient un pareil témoignage de son caractère ; Petion, Bancal (1), que je lui avais adressés, sont revenus enchantés de sa personne ; ses écrits sont bien faits aussi pour le faire aimer.
Granville Sharp est un de ces hommes dont la société doit bénir le nom, parce qu'ils ont consacré toute leur vie, toutes leurs pensées, au bonheur de leurs semblables. C’est un autre Bénezet : Bénezet, que je regrette encore de n’avoir jamais vu, Bénezet, l'honneur de la secte des quakers, et qui fut aussi l’un des premiers et des plus ardents défenseurs des noirs (2).
Un des motifs du voyage que l "avais fait en Amérique te était d’y servir la cause des noirs et d’y étendre les rameaux de la Société que je venais d’instituer à Paris. On ne peut se figurer toutes les peines que je m'étais données pour l’établir, et encore faillit-elle périr en mon absence. Onze membres en furent avec moi les fondateurs. Carra, Debourge (3), Cerisier, et ce jeune et infortuné Valady, qui
(1) Bancal des Issarts, l’ami bien connu des Roland.Voir aux Lettres de Me Roland, t. II, p. 736-752, l’ Appendice que je lui ai consacré.
(2) Je supprime ici 46 pages sur les quakers (t. III, p. 7-53, de l'édition de Montrol). Elles sont tirées textuellement, sauf quelques lignes de raccord, de deux ouvrages de Brissot, l’ Examen critique des Voyages de Chatellux, paru en 1786, et le Nouveau Voyage dans les Etats-Unis, publié en 1791.
(3) Voir sur Debourges la note de la page 349 du tome I. — A.-M. Cerisier (1749-1828), né à Châtillon-les-Dombes, avait séjourné longtemps en Hollande, où il avait rédigé la Gazette d’ Amsterdam et la Gazette de Leyde. Rentré en France à la veille de la Révolution, il fut élu député suppléant du tiers aux Etats-Généraux par le bailliage de Bourg-en-Bresse, s’associa à Boyer, en décembre 1789, pour fonder la Gazette Universelle, etc... — Yzarn de Valady (1766-1793), d’abord officier aux gardes françaises, député de l'Aveyron à la Convention, mis hors la loi par les décrets des 28 juillet et 3 octobre 1793, arrêté
partage aujourd'hui la proscription des plus vertueux et des plus fidèles amis de la patrie, étaient du nombre.
Il faut compter aussi à leur tête Bergasse et Mirabeau. Lafayette en fut un des plus zélés et des plusfermes soutiens. Hérault de Séchelles, alors tout parlementaire, refusa d’en faire partie. Il me dit qu'il était infiniment sensible à la proposition que je lui avais faite ; que ce serait une occasion heureuse pour lui d'entendre discuter les droits éternels de l’humanité dans une assemblée qui l’honore, et par des hommes célèbres par leur génie et leurs connaissances. Mais il m'avouait avec un véritable regret que sa place ne lui permettait guère de se trouver à des associations que le Parlement n’avait point encore autorisées. S’il survenait, d’ailleurs, une cause de ce genre, ajoutait-il, en devenant sujet à une sorte de récusation, 1l s’ôterait la faculté de défendre en public cette même liberté dont il se serait trop pressé alors d’être le conjuré. Hérault voulait donc se borner à suivre de loin nos travaux.
Je me contentai de lui répondre que le Parlement ne pouvait empêcher aucun de ses membres de prendre part à une Société que le droit naturel prescrivait, et dont les travaux étaient commandés par l'humanité ; qu'il n'était pas présumable que la cause qu’elle avait à défendre l’amenât jamais devant un tribunal, et que, dans ce cas même, aucun tribunal ne serait fondé à récuser un de ses membres sous prétexte d'association, parce que le motif d'humanité qui faisait la base de cette association ne pouvait être assimilé au soupçon récusable d’un intérêt personnel. En effet, il n’était question ni d’assemblée illicite ni de conjuration. Nos travaux avaient pour objet la cause la plus sacrée ; le crime seul a besoin de mystère, le crime seul conjure.
et fusillé à Périgueux le 5 décembre suivant. Il était un des familiers de la maison de Brissot, comme on le verra par la Correspondance.
Hérault, alors avocat général au Parlement, craignaïit de se montrer l’avocat de la liberté des noirs et de passer pour complice de ceux qui préparaient la Révolution; et il ne craint pas d’être aujourd’hui le défenseur des plus sales révolutionnaires, et il s’est placé au rang des plus intrépides amis de la licence et de l'anarchie ! |
Lafayette est coupable aussi envers la liberté, mais ce qu'il avait fait pour elle ne doit pas s’oublier : quand le temps aura refroidi les événements, peut-être lui pardonnera-t-on plus facilement les fautes qui l’ont perdu et qu’il expie, qu’on ne lui tiendra compte de ses bienfaits. Longtemps je l’ai trouvé noblement enthousiaste de tout ce qui était beau et de tout ce qui intéressait l'humanité. Quand je lui écrivis pour lui annoncer la fondation de la Société des noirs, projet dont je lui avais antérieurement parlé : « C’est avec le plus grand plaisir, me répondit-il, que je vois se former à Paris une société semblable à celle que préside M. Granville Sharp, et dont les premiers exemples ont été donnés en Amérique. Je regrette seulement que l’Assemblée nationale soit encore trop éloignée (1) pour qu’elle puisse partager la gloire dont le parlement d'Angleterre va se couvrir. Le concert d'humanité entre les deux nations serait plus satisfaisant que les plus habiles détours de la politique. Vous connaissez, monsieur, le projet de M. Hilbersone (2) : un membre principal de l'opposition me mande que M. Fox et lui doivent l’appuyer, et les cheïs des deux partis se réuniront probablement pour cette occasion. Il me semble que le meilleur moyen de réussir n’est pas de les abandonner uniquement aux réflexions philosophiques,
(1) Dès le 30 juillet 1787, le Parlement de Paris avait réclamé la convocation des Etats-Généraux. C’est de cette Assemblée attendue par la nation que Lafayette veut parler.
(2) Lisez: Wilberforce, le célèbre avocat de la cause des noirs (1759-1833). Il venait, à peine réélu au Parlement en 1787, de proposer l’abolition de la traite.
mais de chercher à concilier les intérêts de l'humanité avec ceux du commerce et même des colonies, ce qui n’est pas impossible. Il se fait depuis quelque temps dans une colonie française des essais pour ramener graduellement les nègres à l’état de liberté et de propriété, et cet établissement tend à prouver qu’un pareil système serait plus utile, non seulement à la prospérité des colons, mais à la fortune des possesseurs actuels, etc., etc. »
Ainsi point de craintes méticuleuses, point d’hésitation non plus. Il n’avait pas assisté à notre première réunion, mais il avait promis à Clavière ses bons offices auprès du ministère ; lorsque je le vis quelques jours après chez lui, il n'hésita pas à me dire que, quoique je ne l’y eusse point engagé directement, parce que je voulais éviter autant que possible les grands seigneurs, il s'était regardé dès la naïis- sance de la Société comme un de ses membres; depuis très longtemps il s’occupait des moyens de faire adoucir le sort des nègres dans nos colonies et de prouver aux planteurs que leur intérêt était de leur rendre la liberté ; ainsi il avait dû voir avec joie la formation de la Société, et il accepta volontiers l’offre que je lui fis alors de s’y joindre ; il me donna même par écrit sa réponse à mon invitation.
Les démarches qu’il avait promis à Clavière de faire auprès de l’archevêque de Sens (1) n’avaient pas non plus été sans résultat ; il avait vu ce ministre et lui avait fait part de l'établissement de la Société, de sa composition, de son objet : il lui avait assuré que cet objet n’était autre que de répandre des lumières sur la question importante de la cause des nègres, de traduire et de publier les ouvrages anglais imprimés sur cette matière ; que la souscription qui devait s'ouvrir avait pour but de fournir à ces dépenses. Brienne avait feint devant lui de voir avec douleur l’existence de la
(1) Loménie de Brienne, alors premier ministre.
traite et de l'esclavage des nègres ; il désirait plus que personne, disait-il, qu’on püût trouver un moyen de les abolir, en conciliant cette abolition avec l'intérêt des planteurs ; une Société qui s'élevait dans la vue de chercher ce moyen ne pouvait qu'attendre la protection du gouvernement, mais il fallait s’attacher à prouver qu'il était de l’intérêt des planteurs et du fisc de substituer le travail libre au travail esclave, et en général la Société devait mettre beaucoup de prudence et de sagesse dans ses assemblées, dans ses démarches, dans ses écrits ; dans ce cas, le ministre donnait l’assurance qu’il verrait avec beaucoup de plaisir les progrès de ce comité de travail. Tout cela était de véritables paroles de cour, et Lafayette le savait aussi bien que moi; mais au moins il avait présenté la Société sous un aspect inoïffensif, et c'était un grand point pour sa tranquillité et son existence sous un gouvernement encore despotique. |
Bergasse avait aussi promis son zèle et ses services ; mais il fit comme à l’Assemblée constituante, il se retira quelque temps après qu'il fut entré. Hautain autant que Mirabeau, ayant des prétentions également ambitieuses et se croyant un aigle comme lui, ils ne purent vivre longtemps d'accord. Ils se piquèrent, et Bergasse, sottement irrité, se retira le premier. Mirabeau, plus adroit, suivit la Société autant qu’elle lui fut utile ; il consentit même à faire part avec moi du comité de traduction. Il fit plus ; il avait obtenu la permission du ministère de publier un Journal sans être astreint à la censure (1) ; en conséquence de ce privilège particulier, il a imprimé une partie du discours que je prononçai lors de la première réunion de notre Société ; son crédit et son infatigable énergie pouvaient nous être utiles.
(1) Analyse des papiers anglais, sorte de concurrence au Mercure de France, qui parut du 14 novembre 1787 au 19 novembre 1789. Voir plus haut, p. 38.
LE
I offrit d'étendre au Recueil des ouvrages sur la traite des noirs le bienfait de son privilége; il se chargea de faire goûter cet arrangement au ministre, en lui montrant cette publication comme une espèce de Supplément ou d’Appendix à son journal, comme un développement nécessaire d’une grande question, à la discussion de laquelle ce journal était nécessairement consacré. Il se chargea même de prendre avec son libraire et son imprimeur des arrangements tels qu’il publierait chaque semaine deux ou trois feuilles de cette collection; il se chargea de faire payer à la Société, par le libraire, le prix des traductions sur un taux convenable, et de l’affranchir de tous les frais d'impression. On ne pouvait être plus obligeant et plus aimable. Cet arrangement, qui servait les intérêts particuliers de Mirabeau, n'était pas moins avantageux à ceux de la Société ; 1l assurait un prix régulier pour le travail des personnes qui voudraient bien consacrer leur temps à ces traductions, et 1l nous débarrassait du soin de tenir des comptes pour l’impression et les ventes, en même temps qu'il accélérait la publication de ces ouvrages. Enfin, il remplissait un des vœux que nous partagions avec la Société de Londres, celui de donner à bon marché cette collection, et par conséquent de la répandre dans un plus grand nombre de mains
Mirabeau offrait à moitié prix aux souscripteurs de son journal ou à ceux qui eussent demandé cette intéressante collection. Il en résultait deux avantages : pour nous, celui de procurer aux noirs un plus grand nombre de lecteurs, et par conséquent plus de partisans ; pour Mirabeau, celui de propager l’ Analyse des papiers anglais qu’il publiait. Mais chercher à propager la lecture de la feuille de Mirabeau, c'était rendre service à la liberté ; l'Analyse des papiers anglais était un foyer d’où s’échappaient mille lumières. Tout ami du bien public devait chercher à les répandre, et, loin d’envier lâchement la fortune de ce journal, il fallait
l’augmenter de ses efforts ; aucun de nous ne devait donc être étranger à son succès. Ceux qui le connaissaient avaient dû voir qu’il était alors le seul consacré à naturaliser insensiblement parmi nous ces grandes vérités politiques qui avaient assuré une constitution à l'Angleterre et qui devaient en donner une à la France ; que c'était le seul où ces vérités fussent développées avec autant de force que de clarté ; ils devaient voir encore que ses rédacteurs étaient sans cesse occupés à combattre un triumvirat (1) redoutable, quoique lâche et servile, d'écrivains qui semblaient soudoyés par le despotisme, et qui, s'ils ne l’étaient pas, paraissaient encore bien plus coupables, puisque sans aucune nécessité, et uniquement entraînés par la perversité de leurs principes, ils cherchaient à retarder le progrès des lumières et des idées philosophiques.
Or, si notre but, à nous, était d'accélérer de toutes nos forces cette révolution, nous ne pouvions voir d’un œil indifférent les progrès d’un journal dont l'effet infaillible, s’il acquérait de la vogue, eût été de rendre populaires les vérités qui sont encore malheureusement circonscrites dans un trop petit nombre d’esprits, qui, même dans une grande partie de ces esprits, se trouvent étrangement mêlées avec les préjugés consacrés par l'éducation et les opinions qui existaient il y a quelques années. La popularité de ces grandes vérités ne pouvait être que l'effet de la lecture des gazettes. Un bon livre formera lentement quelques bons esprits, dont l'influence sur les autres sera lente, faible ; une bonne gazette, un bon journal éclaire rapidement une masse d'hommes dont les idées réagissent au même instant presque en tout sens dans une très grande sphère.
Une gazette se présente toujours avec l’intérêt du moment : loin d’effrayer, elle pique la curiosité, et, sous l’appât
(1) Je ne saurais dire à qui Brissot fait allusion ici.
di
des nouvelles, l’adroit rédacteur peut distiller goutte à goutte dans l’âme de ses lecteurs les vérités politiques qui les tireront de leur abrutissement et de leur servitude. Qu'est-ce qui retarde la ruine de la liberté politique en Angleterre, qui réprime les efforts du despotisme ministériel, qui fait un contre-poids à tous les abus de la constitution anglaise ? Les gazettes écrites sous l’égide de la plus grande liberté. Qui a fait la révolution des Etats-Unis ? Les gazettes. Le célèbre pamphlet intitulé le Sens commun (1) ne fit un si prodigieux effet que parce qu'il fut cent fois cité et reproduit dans ces gazettes, dévorées avec avidité par l'artisan, par le cultivateur, par l’homme de toutes les classes. Qui a empêché le Canada de prendre part à cette heureuse révolution ? Le défaut de gazettes, l’attention tyrannique qu'a toujours eue son gouvernement civil et sacerdotal d'empêcher leur propagation.
En Angleterre, les meilleurs écrivains sont loin de dédaigner d'écrire pour les gazettes : tous ont commencé, tous ont vécu, tous ont fini en écrivant, suivant l’exigence des circonstances, pour les gazettes ; tous, pour produire un effet plus certain, pour éloigner la prévention que leur nom aurait pu inspirer, tous en écrivant ont pris le nom de l’anonyme.
Ainsi le respectable Jeble (2), modèle de patriotisme universel, regardait les gazettes comme des sentinelles chargées de veiller surlaliberté publique, et il ne se lassa point de combattre avec leur secours les progrès du despotisme minis-
tériel ou des factions qui déchiraient son pays. Ainsi les
(1) De Thomas Paine, 1776. — Traduit en français par Lanthenas (avril 1792).
(2) Samuel Jebb, mort en 1772, médecin et érudit. C’est à lui que Brissot avait emprunté l’épigraphe du Patriote : « Une gazette libre est une sentinelle qui veille sans cesse pour le peuple. » — «Burke, Jebb et Price ont écrit pour les journaux. » (Patriote du 11 octobre M290).
fameuses lettres de Junius (1) ont opéré ure révolution dans cette île ; si elles eussent paru comme aujourd’hui sous la forme de livres, de pamphlets même, l'effet eût été manqué. Ceux qui se rappellent l'enthousiasme excité par la cause de Wilkes (2) peuvent mesurer par cet enthousiasme l'effet de la lumière répandue par les gazettes.
Mais il faut faire une distinction importante et n’attribuer cet effet qu’à celles qui s’écrivent, qui s’impriment sous l’empire de la liberté ; autant elles sont précieuses, autant sont respectables les auteurs qui y consacrent leurs veilles, autant les gazettes écrites, imprimées sous la dictée de l'autorité sont méprisables. Aussi, quand on recherche la cause de l’opprobre dont l’opinion publique couvrit, par une sorte d’instinct, les gazetiers français, on la trouve dans cette privation de la liberté, dans ces liens dont ils ont été si longtemps garrottés. Quelle foi pouviez-vous donner à des écrits commandés, à des nouvelles fabriquées ou altérées par ordre ? Quel mépris ne deviez-vous pas à des écrivains assez vils pour laisser enchaîner leur plume, pour subordonner comme des valets leurs opinions à celles des maîtres. qui les salarient, à des écrivains souvent assez scélérats pour les aider à tromper, à enchaîner le public ?
On ne pouvait confondre parmi ces feuilles méprisables celle de Mirabeau ; si elle eût été seulement soumise à la censure, Je n’aurais point songé à lui confier la publication de la traduction des ouvrages publiés en faveur des nègres. Mais, exempte de l’inquisition, ses rédacteurs pouvaient se livrer à leur énergie pour le bien public ; ils pouvaient, en la tempérant par la sagesse, assurer à ce journal une longue durée, et par conséquent une grande utilité : j’employai alors tous mes soins à sa propagation ; je contribuai même
(1) Le célèbre pamphlet anonyme qui parut, de 1769 à 1772, sous forme de lettres, dans le Public Advertiser.
(2) Voir t. I, p. 76.
avec zèle et sans rétribution à sa rédaction, comme je l’ai dit ailleurs (1), et en cela je ne consultai point mon intérêt, mais l'intérêt général.
Bien peu de gens savent, hélas ! sacrifier leurs intérêts, leurs passions au bien général. Mirabeau, comme je l’ai dit, nous fut fidèle tant que nous lui fûmes utiles ; non seulement il nous rendit des services, mais il supporta même quelques contrariétés, telles que celle de se voir en face de gens qu'il n’aimait point, et d'écouter des raisonnements et des répliques que sa supériorité lui faisait impatiemment endurer. Il est quelqu'un surtout qui semblait prendre à tâche de le tourmenter, c'était Carra, et je me souviens d’un billet fort vif qu’il m’écrivit contre lui, un jour où je l’avais conjuré de donner sa voix à Carra pour remplir à ma place les fonctions de secrétaire de la Société (2).
Carra ne fut point nommé ; Valady, que Mirabeau portait à cette place, ne le fut point non plus. Valady n’avait pas assez l’habitude d’écrire et présentait encore une apparence de légèreté qui ne permettait pas de lui confier cette occupation, Ce fut lui qui m'avait fait inscrire Bernardin de Saint-Pierre parmi les membres de la Société. Bernardin de Saint-Pierre s’y était, au contraire, positivement refusé par des raisons qu'il m’expliqua.
Bernardin de Saint-Pierre reproduisit plus tard les mêmes raisons pour s’exempter de siéger à la Convention : sa santé, son amour pour la solitude. La Société des Amis des noirs ne le compta pas moins parmi ses associés ; elle lui témoigna publiquement la reconnaissance de la mention qu’il avait fait d’elle dans les Vœux d’un Solitaire (3), et Bernardin me parut aussi flatté de cet hommage qu’il le paraissait peu d’être