‹ Jacmart Pilavaine, miniaturiste du XVe siècleChapitre 4 sur 4 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Nous allons, dans celle deuxième parlie de nos recherches sur PiLAVAiNE, passer en revue la galerie de lableaux laissée par noire arlisle Picard. Que le lecleur veuille bien nous suivre dans un salon du XV" siècle ; sans nous montrer trop aristarque , nous essayerons de lui faire connaîlre ce qu'était l'art à cette époque et Tun de ses représenlanls.

On ne doit pas s'allendre à trouver ici de ces toiles qui annoncent la puissance de l'art , soit comme forme , soit comme pensée et qui remuent dans nous les plus nobles émotions de l'âme. L'art moderne n'est pas né; l'artiste participe de la vie du siècle. Le monde, las de batailles, est comme endormi dans la servitude. Le temps des grandes choses n'est pas encore venu. L'art est naïf et n'a rien de viril ; il n'instruit pas , il amuse : de la la petitesse et le fini des lableaux, la minutie des détails , la richesse des accessoires , et , nous devons le dire, aussi l'immoralité des sujets.

Le livre est devenu une des nécessités de l'époque ; il est le complément de la richesse et de la mode, et la dépravation a ses coudées franches pour s'y glisser : elle n'y mancpie pas. Quand les peintres n'avaient que les murailles et les verrières

pour y exercer leurs laleiils , ils devaionl se renfermer dans les borues prescrites par la décence et l'habitude de peindre en grand, éloignait leur imagination du dévergondage, mais corrompus par les mœurs scandaleuses des seigneurs à la suite desquels ils marchaient , il leur fut plus facile , pour plaire à leurs maîtres, de cacher dans les livres la dépravation de leur esprit et leur lâche complaisance. L'art ne pouvait grandir dans un temps où les idées élevées étaient l'exception. L'admiration que nous avons pour les minialurisles de ce temps n'est donc que relative. L'art ne doit pas être un but, mais un moyen et nous admirons plutôt dans les miniaturistes l'habileté minutieuse de leurs pinceaux que l'idée synthétique qui presque toujours leur fait défaut. Un temps sans morale ne peut produire qu'un art sans consistance, aussi dès que les idées élevées s'eurent fait jour , la miniature disparut pour faire place aux grandes conceplions, etTart marcha l'égal de toutes les parties de l'inlelligence humaine. '^''

Comme l'acteur caché derrière le rideau, l'art attend que les spectateurs soient prêts. Le XVI^ siècle ne tardera pas à sonner à l'horloge du temps, et avec lui naîtra l'enthousiasme pour les grandes choses , et avec l'enthousiasme pour les grandes choses, l'art deviendra viril et l'humanité recommencera son histoire. A cette époque les miniaturistes ne sont plus que les derniers représentants d'un art qui se meurt. Ils ont préparé la voie à plus grands qu'eux, il est vrai, mais n'étant plus du temps, le temps les abandonne et leur art devient un métier qui disparaîtra bientôt devant les grandes découvertes de la science.

11 faut donc (chose assez diflicile, j'en conviens,) les juger, non avec l'esprit de notre temps , mais comme auraient pu le faire les intelligences avancées du siècle qui va suivre.

Quant à la mécanique de l'art , il nous serait de peu de profit de la connaître, c'est plulôt dans l'ensemble et la composition de l'œuvre que nous devons chercher l'influence exercée sur l'avenir par lesarlistes. Nous n'aurions aujourd'hui que du dédain pour leur manière. Gardons-nous de cet orgueil : sachons leur tenir compte de leurs elVorls et demandons-nous si , jdacés dans leur milieu , nos grands artistes eussent mieux l'ait qu'eux. Ce qu'ils ont laissé de bien appartient à l'avenir; leurs défauts sont du temps. Ce n'est pas à dire que nous ne devions signaler ces défauts, mais gardonsnous de le Taire avec un parti pris de dénigrement. Faisons-le sagementet pour avoir de leur personnalité et de leur influence une idée plus exacte.

La Création du Monde,

Df la formation ^'?l^am et comment il fut boulc^ l)or6 ^ll parabiô Irrrrelrr. ÏDc €\]i\m et îtf fculr qui îïf fuU' 5|(3!3irnit.

Cette miniature est entourée de riches arabesques, hauts en couleurs et variés de ton. A gauche se dresse, du haut en bas de la page, un immense gonfanon , tenu dans le bas par un lion héraldique. Le drapeau vole au vent. On y remarque l'écusson des Croy d'Amiens ou d'Airaines , et les armes de Reuly. Le fond de ces dernières est noirci par le temps, vu la facilité de l'argent à changer de couleur.

2g- Les mois :

Mov 6fUl,

qui sont le cri de guerre de la branche collatérale des Croy , s'étalent sur les plis et reviennent dans les ornements de chacun des arabesques du manuscrit. (1).

La miniature se divise en deux parties qui sont réunies sur le même plan et sans transition : la créalion de l'homme et de la femme et Adam et Eve chassés du Paradis terrestre. Presque toutes les miniatures de Pilavaine nous montrent ainsi le commencement de l'action et son dénouement. Quoique diminuant l'unité de l'action, celte manière n'est pas sans intérêt, en ce sens qu'elle nous fait embrasser d'un seul coup d'œil toutes les péripéties du drame que nous offre l'artisle. (2).

Dieu , nimbé d'or , — suivant l'usage assez ridicule de ce temps, quoique né d'une pensée immatérielle, l'émanation de la divinité, — est vêtu d'une longue robe lilas, parsemée d'or. Il étend sa main sur Adam endormi et de la côle duquel Eve sort à mi-corps.

A gauche nous assistons à la chute de l'homme et l'ange chasse Adam et Eve du Paradis. Tous deux sont dans un complet état de nudité. La faute et ses suites s'offrent en même temps à notre attention.

Quoiqu'imparfaite, cette peinture n'est pas sans mérite.

L'art est déjà réaliste. On n'y remarque pas, comme dans

(1) L'aulre branche criait: Quy vouldra. On r<3niarqiie aussi cet usage clans les manuscrits d'Hemling et de David Aubert : en dessous des armes de Bourgogne on lit les cris de guerre de celle maison : Monjoie et Aultre Narey.

(2) Ce mélange eiTt assez dans Tespril du temps. Plusieurs des compositions de Raphaël nous en offrent l'exemple.

fil

lesminialuros précédentes, les influences de l'école Byzantine, continuée par l'école de Cologne. L'élude de la nature a fait pâlir l'idéal et l'artiste cherche plutôt une exacte imitation qu'un mysticisme traditionnel. I^s ligures n'ont plus la naïveté charmante mais mensongère des anciens temps ; elles ont un cachet individuel et ne sont déjà plus la commune expression de communes croyances.

La chevelure d'Adam est d'un noir d'ébène , symbole de la force; celle d'Kve est d'un blond ardent, image de la beauté du Nord.

Le dessin, quoique incorrect souvent, est assez largement compris. Les draperies, qui enveloppent Dieu le père, ne sont pas trop larges et les plis en sont disposés élégamment. Quant au paysage , il ne répond pas à l'entente des détails. 11 manque de perspective et la verdure y est massée avec fort peu de goût. La composition est heureuse. Le coloris est vif, plein d'éclat ; un peu dur peut être.

Quoique les formes du corps ne soient plus allongées comme dans l'époque précédente , elles sont disgracieuses et montrent une absence complète d'études anatomiques.

Ce n'était cependant pas la décence qui empêchait les artistes de ce temps d'étudier le du , sans lequel il n'est pas d'art , car les mœurs de l'époque ne sont rien moins que chastes, et les enlumineurs de bonne volonté peuvent voir sur les théâtres, en pleine rue, des femmes entièrement nues, jouant des personnages mythologiques et sur les justaucorps des seigneurs de la cour, une figure qui n'est rien autre que le phallus antique. (1).

(1) Beaucoup de miniatures de cette époque seraient dignes de ligure , au milieu des fresques lubriques de Pompéï. Les peintrey flamands surtout

Mais la perspective , que venait de (lécouvrir Jean Van Ecyck, peu d'artistes savaient en appliquer les principes au corps humain , en sorle que celte étude resta la dernière à connaître dans le domaine de l'art absolu.

Le Passage de la Mer Rouge.

Comment illogôc et lc6 i]clnifur paeerrent la Kouige iUfi* et |31)artton rt ers (jcne tureiit ttuis noj)e^

Dans le fond, d'un lointain bleuie, une\ille s'étend sur toute sa largeur. L'armée Egyptienne, en cabans et hocqueions, se précipite dans la mer. Ij3S Hébreux, Moïse en têle, vêtu d'une robe bleue et d'un manteau rouge , se tiennent sur le bord. A côlé de Moïse, on remarque un grand prêtre habillé en évêque. Des moines portent le tabernacle , qui ressemble à

se dislinguèrent dans ce genre et quelques-unes de leurs bibles auraient réjoui les yeux du marquis de Sade.

L'hôlel-de-ville de Louvain étale sur sa riclie façade des figures en ronde bosse, représentant des scènes de la Bible, admirablement travaillées , mais où TarUste est ailé jusqu'aux dernières limites du cynisme.

C'est une chose aussi singulière que pénible h avouer , que l'art matériel gagna a la représentaUon de ces scènes indécentes. Obligés , pour plaire à leur temps, d'étudier le côté plastique de l'art, les artistes abandonnèrent la tradition, en mettant de côlé les amples draperies des siècles précédents; ils commencèrent à observer le corps et les diverses fonctions des membres et s'ils firent servir leurs études a rendre des sujets indécents , c'est que la corruption du temps était encore plus grande que leur talent.

Nous n'avons rien de pareil a reprocher a notre Pilavaine. Il est vrai d'avouer que le manuscrit qui nous occupe est antérieur à l'époque dont nous vcaoos dô parler.

une cliassc du XIV' siècle. La composilion de ce lableau est bien conçue el ce groupe de prcMres , adressant des actions (le grâces au Dieu des armées, est d'un excellent efl'et. La mer est peinte sans aucun art , pas plus (jue les bords qu'elle côtoie, c'est plulùt une chiite d'eau ([u'un océan et les Egyptiens ont vraimenl du malheur de se noyer dans une aussi vilaine chose.

iMainlenanl nous ([uillons l'histoire sacrée pour l'histoire profane.

Destruction de Thèbes.

Qîommcnt le îiuc îi'2ltl)hirô aiî»p ci ^ftruiôi) 5Il)fbcô fl ramena la rounc et cc6 ii fillfô.

L'artiste est ici plus à son aise; on \oit qu'il peint son temps, ce qu'il a vu, les grands coups de lance , les ruines des villes, les pillages, les incendies, toutes choses que le Bourguignon aimait plus que nulle chose au inonde , comme le dit Comines.

Le siège de Thèbes est tout bonnement le siège d'une ville au W* siècle. Seulement Pilavaine , plus intelligent que ses devanciers, ne donne aux assiégeants que des arcs et n'oblige pas le duc d'Athènes à tirer le canon sur la ville aux cent portes. Les Thébains sont simplement armés d'arc et se défendent assez mollement. Il est vrai que les assaillants n'attaquent pas avec beaucoup de vigueur.

Pour notre part , nous regrettons cette intelligence de PilavAiNB,<îar si, à l'exemple des miniaturistes de son temps, il

nous eut donné complètement le siège d'une ville au XV» siècle, nous aurions sous les yeux les ribauldaquins, les serpentines, les fauconneaux et autres pièces d'artillerie du temps qui , en nous éclairant sur cette partie de l'art militaire de nos ayeux, nous permettraient d'assigner une date plus précise à notre manuscrit et à la naissance de son auteur.

Il est à croire que si l'auteur du livre , fidèle aux mœurs féodales , n'eut pas fait de ses guerriers des barons, et des vassaux de leurs soldats , l'artiste eut eu l'intelligence de l'époque narrée et ne l'aurait pas suivi dans ses errements.

Quoiqu'il en soit, nous avons sous les yeux l'appareil des fortifications d'une ville de ce temps , les tours , les défenses avancées, les portes et les murailles et l'art peut encore apprendre dans l'étude de ses monuments écrits , plus solides que les monuments eux-mêmes et qui nous sont restés comme un exemple de la supériorité de la force intellectuelle sur la force brutale.

Destruction de Troie, D'Athènes passons à Troye et voyons

Ccmntfni ^rojjfs fu trage et le roi JJrîam ocm et le feu bouter en la pille.

Nous ne devons pas nous attendre à trouver ici une traduction littérale d'Homère. Les Grecs sont ces mêmes guerriers moyen-âge que nous avons déjà vus à l'œuvre. Sa Majesté le roi Priam est habillé comme le roi de France dans ses jours d'apparat. C'est un brave monarque qui a mis ses habits de

fêle pour mourir et qui semble en avoir fait son deuil. Il est monté sur un écbafaud ; à coté de lui se trouve un soldat, faisant les fonctions de bourreau et se disposant à le décapiter avec un grand sabre , car noire artiste est de son temps et se gardera bien de tuer un noble comme un roturier. Il a vu Louis XI donner de la besogne au bourreau et peut-être est-il voisin de la maison où le Téméraire fera arrêter son cousin et ami le connétable poui' le livrer à son royal ennemi. (1).

Cependant, malgré la difl'erence des costumes, l'artiste a compris le personnage de Priam. Au milieu de ces soldats , il n'en fait pas un soldat, mais un vieillard vénérable dont la pose est pleine de majesté et la figure chargée de tristesse.

Le sac de Troie est le sac d'une ville au moyen-âge. Les maisons sont des maisons de bois.

11 y a beaucoup de mouvement dans cette comuosition sagement entendue et traitée avec fougue.

David tue Goliath.

Nous retournons en Judée pour savoir

Comment Samuct rnoiuDg Daui^ a rou cl comment il occiel (6oliût le (&a^anl De sa fonî>ctïf.

On voit de suite que notre artiste demeure dans un pays où les géants ont droit de cité. Goliath est bien l'homme qui

(1) « Dès que ledit duc, (CbarIes-/e-7Vmerajre) apprit la prise de Sl.u QuenliD, il manda au sieur Deinery, son grand bailli do Hainaut, qu'il lit

s'avance vers David d'un air de mépris : <( Viens vers moi t< et je donnerai la chair aux oiseaux du ciel et aux botes a des champs. » Il est inutile de répéter que (jolialh est un guerrier du moyen-âge, tout bardé de fer, et que David est le jeune berger, armé de sa fronde, que vous savez. Mais ici les mœurs du temps ont concouru a rendre cette ligure vraie en tous points. C'est bien là le géant qui portait un casque d'airain sur la tête et dont le corps était couvert d'une cuirasse à écailles et les jambes garnies de jambrières. 11 était difficile de mieux traduire l'écriture. (1).

Sur le même plan , car (nous l'avons déjà fait remarquer , notre artiste tient peu à la synthèse , mais plutôt , comme les dramaturges, à l'unité de temps el lieu) sur le même plan , disons-nous , Goliath est renversé et David , armé de son grand sabre, lui coupe bravement la tète, en sorte que nous assistons au débattement d'un cadavre que nous avons en vie devant nous.

Dans le haut on remarque d'un côté une ville et de l'autre une armée de guerriers qui représentent assez bien les Philistins armés de la lance dont parle l'écriture.

Cette miniature ne manque pas de certaine grandeur et Goliath est bien ce géant fanfaron qui fait peur à la merdaille , comme dit le chroniqueur et dont le vainqueur, ainsi

« garder la viUe de Mous , afin que le connétable n'en put sortir et qu il lui « fut défendu de quitter son hôtel. Ledit bailli n'osa refuser et le fit... et « ledit duc fil mener ledit connétable à Péronne étroitement gardé.» (Gomines.)

(1) Les premiers essais de xylographie ne sont que la grossière reproduction des miniatures. On peut comparer le Goliath des Chroniques Martinienncs avec celui de la 28'* page de la Bible des Pauvres. Il en est de même de Timprimerie.

que dans ks contes de fées, obtiendra en mariage la fille du roi.

Quant il David, c'est, comme nous l'avons dit, un pauvre pâtre, armé de la fronde et (jui n'a pour toute fortune (pie le costume avec lecpiel il [)ait ses brebis et dans lecpiel il nous serait dillicile de reconnaître celui (pie Samuel ènoimlra à roif.

Fondation de Rome.

De la Judée passons dans le F.alium et voyons (Comment Uomnlus foll^a la cite ^c Homtur.

Ici se révèle de nouveau rinlelligence de notre Pilavaine. 11 a compris que Romulus était avant tout un guerrier; il n'en fait pas, comme de Priam, un homme à longue barbe, mais un soldat bardé de fer. Il est posé fièrement sur son cheval de guerre. C'est bien l'homme n^irri par la louve. Il vient visiter les ouvriers qui élèvent la ville éternelle. Sur la housse du cheval, housse en drap d'or, on remarcjue l'aigle impériale. Un nombreux corps d'armée suit Homulus.

Toute cette scène est agencée avec science "t la disposition des personnages et des couleurs est fort remarquable.

Rome n'est pas une ville ordinaire, c'est la cité de Rome , (civilas) aussi ses monuments font-ils déjà deviner sa grandeur. Le moyen-âge ne s'était pas encore dépouillé du vieil homme , pour comprendre les modestes origines de cette orgueilleuse cité. Il n'était pas possible qu'à ses yeux la Home dos papes et des empereurs eut jamais élé quelques pauvres

huttes cle bergers, ou des cavernes de bandits. Toute la suite de llomulusest brillante; on y sent la cour de Bourgogne.

Judith m trouver Holoferne.

L'artiste va nous conduire en Judée de nouveau pour nous apprendre

Comment Juîïitl) coppa la tfôte aw \s\xc l^olofcrneg ii IVmpovta rt son ricl)e anccUer iuiôôu.

Le général de Nabuchodonosor est ici un duc féodal. Judith, en prières , demande à Dieu d'accroître sa beauté , pour séduire ledit duc. Elle est vêtue de rouge, la couleur du sang qu'elle va répandre. Puis on la voit près du lit d'Holoferne , que l'artiste nous a retracé endormi et vu de face , par un effet en racourci. Au pied de son lit sont ses armes , et près dé lui un garde endormi , dans la position de ceux qui veillent d'ordinaire sur le tombeau du Christ. L'armée d'Holoferne est dans le fond du tableau et la ville de Béthulie sur la droite. Dans le ciel bleu , au delà des monts, plane, à mi-corps, le buste du père éternel, nimbé d'or, qui regarde l'événement avec tranquilité.

Cette miniature est une des moins réussie de ce manuscrit.

Darius vaincu par Alexandre.

Nous quitterons la Judée pour n'y plus revenir et nous

suivrons, avec Pilavaine, le grand Alexandre dans ses conquêtes.

L'auteur va nous dire

Comment 2llcfanL)i'c ^côt*onfy If roj? ÎDairc pour la lirrce fois.

Ici la bataille est engagée. Comme celle du célèbre Lebrun elle se donne sur un pont, trop petit , il est vrai , pour tant de personnages , mais la mêlée est si grande que force vous est d'oublier ce détail. L'attention est concentrée sur le combat singulier d'Alexandre et de Darius, armés de pied en cap et combattant vaillamment. Mais le roi Darius est bientôt déconfit et son armée qui déjà avait été decon/ite par deux fois et qui était assez mal en point fnt incontinent tournée en déconfiture, et tous morts ou en fuite.

Ici encore , même intelhgence de Pilavaine ; nous ne voyons ni fusils , ni canons , mais des archers armés d'arbalètes et d'épées.

Cette planche est une des belles rainialures du manuscrit.

Bataille de Cannes.

{{Ile nous montre

Comment fjanibol ^cconfit mallnnfnt Uô Rommaine ft rnooua à 4Iartai^c iij mugô l>'^niûuU- ^'or qu'il auoit oôtcô îif6 boie oe Uommainî?.

Celle miniature est peut-être la plus belle du manuscrit.

On sent (|ne l'aiiislo osl à son ais<^. au milieu des coups de lance et que ses patrons étaient mitant hardis comme homme qui ait combattu de leur temps.

Au fait , la guerre n'est-elle pas la noble occupation du siècle et n'a-t-il pas vu l'ennui des grands vassaux, quand l'année se passait sans batailler? Les échos répètent encore., partout les noms à' Armagnac et Bourgogne, et les cris de St.-Georges à la rescousse font toujours trembler les pauvres paysans. Annibal sera le grand duc de Bourgogne et Paul Emile le duc d'Orléans.

Dans le fond du paysage, on voit une ville qui est censée représenter le village de Cannes. De chaque côté de l'armée s'élève une forteresse. Après le combat , Annibal à cheval donne des ordres à un varlet qui lient de ses mains une cassette pleine d'anneaux d'or.

Le souvenir delà bataille des éperons n'était pas si éloigné pour que le cœur de l'artiste ne dut pas saigner du rapprochement.

Quoique traitée avec fougue , cette miniature est de beaucoup inférieure à celle d'Hemling, qui a traité le même sujet dans les Chroniques de Jacques de Guise. La grande bataille de Cannes n'est plus ici un simple épisode , mais une bataille en règles ; tout y est mieux entendu et aucun de nos peintres modernes n'a mieux fait. Les accessoires y sont traités de main de maître, et la mer, l'eau du fleuve , les rochers et le paysage , composés savamment, atteignent à l'exactitude la plus grande.

Il est vrai de dire que, toutes les figures étant plus petites, il y avait plus de facilité pour les réussir.

Dans PiLAYAiNE, il semble que l'artiste ait plus visé à l'effet théâtral qu'à la composition dramatique du sujet en lui-même.

et cVst là un (h*faiil(|ui lui est fréqueiil. 11 ehorche à allirrr la vue sur un groupe et néglige assez volonliers le le^le. Il y a là un sentiment artistique réel, mais mallieureusement il y a absence de vérité et nous aimerions mieux moins de préoccupation et plus d'exaclilude. L'intérêt (pii se porte sur Annibal nous l'ail perdre de vue la bataille et le but n'est pas rempli. Mais ce défaut lui vient du lemps ; il a peini la guerre comme on la faiv«ait alors.

Remarquons qu'lïemling , pas plus cpie Pilavaink , n'a trouvé bon de placer des éléphants au milieu du combat.

10'' MlNIATllUi:.

Biiine de Nu m once.

(Je dessin nous représente Cnmmcnt ccuir ^c Uumancc aiMrcnt cwiï et la cite.

La victoire d'Annibal porte ses fruits. La haine des Romains pour les Cartfiaginois a fait naître la troisième guerre punique. L'Espagne a embrassé le parli de Carthage. Malheur à elle! Numance est livrée aux llammes.

L'arlisle nous peint encore son temps, llam et Nesles fument encore sous leurs débris et les bous boucliers du duc Charles savent leur métier. La vue du sang rend insensible aux massacres. C'est mauvais signe de longue durée , comme ledit Comines, et la folie du Téméraire, sa bientôt le conduire dans les plaines de Nancy, où la grandeur delà maison de Bourgogne sera déconfUe comme celle de Priam et du voiDaire.

C'est une guerre j)unique que celle de ces deux princes ,

Louis XI et Charles de Bourgogne , mais le renard saura bien vaincre le lion.

Il*" MINIATURE.

Conquêtes de César.

De la ruine de Numance nous passerons aux conquêtes de César et nous verrons

Comment €c^av ^c^conï^i iee j^elnecljois.

César 1 voici un des noms magiques du moyen-âge , un des vaillanls paladins de la table ronde ! Sa gloire a effacé le sang qu'il a répandu et les fils oublient la haine qu'ils devraient avoir pour l'homme dans la gloire qu'à acquise le guerrier. Il est grand batailleur , cela suffit et le chroniqueur n'aura pas de larmes pour les Helnechois , les Belges et les Bataves. Pourquoi se sont-ils laissé vaincre? Malheur aux vaincus !

La bataille se donne entre des cavaliers armés d'arcs et de lances. César, comme un duc de Bourgogne faisant sa joyeuse entrée , est bardé de fer. Son armure est recouverte par un grand manteau qui ondule avec grâce. Il s'avance avec fierté. Vaincus î saluez le maître du monde !

L'ensemble de cette composition est dessiné avec beaucoup d'art. Les figures des personnages sont remarquables.

12" et dernière miniature.

Bataille de Pharsale,

Nous arrivons à la lin de l'œuvre de Pilavaine. C'est encore le grand César qui fera je sujet de ce dernier tableau.

ai

Cette fois , il ne foulera plus aux pieds les vaincus, il sera le chef de la guerre civile. Le peintre nous montrera la

flataillc De îl)fô6alle ft comment jpompcr s'i-n partji!.

Nous sommes en Grèce, mais pour l'artiste du moyen-âge , à part Jérusalem , toutes les villes se ressemblent et celle qui occupe le fond du tableau est aussi bien une ville Picarde ou Flamande qu'une ville de la Macédoine.

La perspective n'est pas le fort de notre artiste, mais si ses lois sont violées en plus d'un endroit, une grande vérité dramaliiiue préside à l'action principale. La mêlée est terrible et l'artiste a compris qu'il s'agissait pour les concurrents de l'empire du monde.

César et Pompée, au beau milieu de la bataille , combattent à grands coups d'épée. Le beau père el le gendre oublient amitié et parenté et frappent dur. Chacun devine que la défaite est la mort.

PiLAVAiNE a fini son œuvre par un coup de maître. Cette miniature , qui vaut mieux que bien des tableaux du temps, est la plus belle du manuscrit.

Malgré le peu de grandeur des personnages , l'ensemble de l'action, les mouvements des combattants sont rendus avec bonheur et hardiesse et il n'est pas possible de désirer une meilleure composition pour le temps. Ilemling seul pouvait traiter ce sujet avec plus de fini , mais peut-être avec moins d'audace.

Cette miniature termine a peu près le livre, dont le dernier chapitre nous conduit au règne de Tibère et nous dit

Comment il envoya P, Pylate en Judée,

Peut-être Pilavaine a-t-il continué la suite de celte his-

loîre universelle, depuis Jésus-Christ jusqu'à son temps. Nos recherches nous apprendront sans doute quelque chose à cet égard. • --T»n! rJ ^bVf(f'>

Voici les deux inscriptions par lesquelles se termine l'œuvre de PiLAVAiNE que nous venons d'analyser : ' *

(( Expliciunt les Histoires Martiniennes, escriptespar Jacq- « mart Pilavaine escripvan et enlumineur demeurant à Mons , « en Haynault, natif de Péronne, en Vermandois. »

Il y a une légère différence dans l'écriture de la seconde inscription, dont l'encre a conservé un moderne caractère de fraîcheur. La voici :

(( Ce livre est appelle les Martiniennes , traittant de la créa- <( tion du monde et des fais et rengne de pluiseurs empereurs a du il y a XV histoires leq^ est à Mons''' Charles de Croy (( comte de Chimay, » Charles.

Comme nous le disons plus haut , cette inscription , de la main du comte de Chimay, est de plus fraîche date que l'encre et l'écriture de PiLAVAiîSEqui sont celles de tout le manuscrit.

Le propriétaire du livre a voulu par cette inscription reconnaître sans doute sa part de l'héritage de son père , et la chose est facile à comprendre , vu la valeur des manuscrits à celte époque. Sa signature imite le paraphe de celle de CharleS'/e- Téméraire .

Ce Charles de Croy fut le premier prince de Chimay. Il fut le parrain de Charles-Quint , et Chimay , qui avait été érigé en comté en 1473, fut pour lui créé principauté en 1486.

Il devint héritier du comté à la mort de Philippe^ son père,

en 1483. Ainsi la deuxième inscription que nous avons rapportée, où se trouvent sa signature et l'indication de comte de Chimay, n'a pu être écrite que de 1483 à 1486.

Il ne s'en suit pas que le ms. ait été écrit dans cette période ; cette inscription est une constatation de propriété et rien de plus. Il est mùrae à croire qu'il fut écrit bien antérieurement à celte date, c'est-à-dire de 1431 à 1473 : peutêtre vers la mort de Jean Yan Eyck (1445) qui fit tant pour les arts du dessin, et le célèbre Hemling étant encore enfant :

Le catalogue des manuscrits de la bibliothèque des ducs de Bourgogne lui assigne pour date le XY^ 2/3.

Un fait certain , c'est qu'il fut transcrit pour la branche collatérale de Croy , Solre , Chimay, etc. de 1400 à 1486. Les armes en abyme de Craon et de Flandre, portées pour la première fois par Jean I" de Chimay, nous l'indiquent.

Quant à nous , notre avis est qu'il fut copié pour Philippe deuxième comte de Chimay, mort en 1483. Nous dirons plus loin pourquoi.

Pour mieux établir la date de notre manuscrit, nous donnons ici la généalogie des Croy de la branche de Chimay, Solre, etc.

Jean I", Chevalier de la Toison d'Or, en 1431. Grand bailli et capitaine général du Haiuaut, mort en 1472. Premier comte de Chimay.

PuiLippE, Chevalier de la Toison d'Or, en 1473. Grand bailli du Hainaut et gouverneur de Hollande , surnommé la Clochette du Hainaut, Comte de Chimay, mort à Bruges, en 1483, inhumé iiMons.

Charles, Comte de Chimay , puis prince de Chimay , en 1486, parrain de Charles-Quint en 1500. Chevalier dé la Toison d'Or, en 1491, mort à Beaumont en 1527.

La résidence à Mons de Jean I" et de Philippe de Croy Chimay, dont ils furent tous deux gouverneurs , rapprochée de la résidence de notre artiste dans la même ville, doit nous donner à penser que ce ms. fut commandé par l'un d'eux à PiLAVAiNE, à une époque où les grands seigneurs de la cour des ducs de Bourgogne (1419-1467) tenaient à honneur d'imiter leurs maîtres en encourageant la copie des livres et les artistes enlumineurs. Nous savons que les sires de Croy étaient de ceux-là. C'est aussi la grande époque des scriptoria dans les monastères, et de cet élan donné a la copie des livres naquit la découverte de l'imprimerie.

Nous ferons de nouveau la remarque que dans chacun de ses arabesques Pilavaine réproduit les mots 3foy seul et nous ajouterons, sous toutes réserves, qu'un ornement en métal, assez singulier de forme et qui se trouve sur presque tous les arabesques du manuscrit , pourrait bien n'être que la clochette modifiée dont Philippe comte de Chimay ornait les housses de ses chevaux. (1).

« C'était, dit Schohier, la plus roide lance de son temps et « grand entrepreneur es faicts d'armes , à cause de quoy fut « nommé la clochette du Hainault, portant en caparançon et

(1) C'était en usage chez les enlumineurs de disposer dans les arabesques qui encadraient lo texte , les ornements dont se servaient les personnages qui avaient commandé le manuscrit. Nous Pavons déjà fait remarquera propos du connétable deSt.-Pol et nous le retrouvons dans beaucoup de manuscrits de l'époque.

« accoustrcinenls do sos chovaulx rouge clos clochettes ou « campanes d'argent semé par iceulx. »

Enfin, pour nous résumer sur la biographie do Pilavaine, nous dirons qu'il y a lieu de croire qu'il j)ouvait exercer à Péronne la profession d'enlumineur et (ju'il suivit la cour des ducs de Bourgogne , alors que ceux-ci devinrent propriétaires engagisles des villes de la Somme. Le soin de nous avertir qu'il est do Péronne en VermandoiSy (car il y a Péronne dans le ïlainaut) nous induirait à penser qu'il n'a quitté cette ville que dans un âge assez avancé, attiré parl'appas des récompenses que les ducs de Bourgogne et les seigneurs de sa cour offraient aux artistes que distinguait leur mérite.

Parmi les artistes qui suivaient cette cour, on remarque beaucoup d'enlumineurs du nord delà France actuelle et dont quelques-uns sont Artésiens et Picards , entre autre David Aubert , qui, comme la plupart des artistes de ce temps , joignait au métier d'enlumineur celui d'écripvan et qui fut en outre un savant bibliothécaire et l'un des meilleurs littérateurs de l'époque. Il était d'Hesdin , en Artois , et nous pouvons le considérer comme un des fondateurs de la riche bibliothèque des ducs de Bourgogne de Bruxelles.

Pas plus que de Pilavaine , nous ne savons rien de ce grand artiste. Nous connaissons son nom et sa patrie : voilà tout.

Heureusement ses œuvres sont signées et le roman de Charles Martel et ;la composilion de la Sainte Ecriture sont là pour attester que la ville d'IIesdin a donné naissance à un grand peintre.

Avant de nous résumer sur le talent de notre Picard, qu'on nous permette de revenir sur la pensée que nous avons émise au sujet du portrait de Pilavaine.

Au moment où paraissait notre gravure, le Magasin Pittoresque {novembre 18o7) publiait une miniature tirée du Livre de mutation de fortune ûe Christine de Pisan , miniature en tous points semblable à la nôtre et qui représente l'auteur du livre dans la même position que noire Pilavaine. « Dans cette scène du manuscrit de Munich , — dit l'érudit (( à qui nous devons cette observation — Christine ne joue c( plus auprès de la reine , un rôle secondaire elle occupe la « scène toute entière , dont elle est Tunique personnage. (( Nous ne serions pas éloigné de croire que nous avons ici « sous les yeux un véritable portrait de Christine. »

Nous ne saurions mieux terminer la partie iconographique de nos recherches qu'en appuyant de toute notre affection pour la patrie et l'art, le désir exprimé par notre confrère inconnu. « Il y aurait , dit-il , à faire un beau livre d'art et « d'érudition qui manque à notre littérature historique : ce (( serait une iconographie des personnages français morts « avant le règne de François ^^ » — Espérons que nous ne serons pas les seuls à désirer ce livre et que quelques plumes et crayons savants nous feront connaître ces morts illustres que notre vanité a trop longtemps dédaignés.

Maintenant que notre mission d'antiquaire est remplie, essayons en peu de pages de faire connaître au lecteur le talent de Pilavaine et jetons un coup d'oeil rapide sur la miniature avant lui.

Il ne s'en suit pas de ce qui précède que nous donnions comme exemple ces vieux artistes , dont nous cherchons à ressusciter la mémoire. Chaque chose a son temps. Nous pouvons tenir grand compte des nôtres , sans pourtant nous

faire illusion sur leurs défauts , non qu'ils leur viennent souvent treux-mômes , mais bien de leur temps. L'art n'arrive pas d'un bond à la perfection et les artistes d'un temps dénué de moyens d'élévation et qui n'en sont pas moins parvenus à fixer l'attention des connaisseurs éclairés méritent souvent plus d'éloges (|ue ceux (pii ont mieux fait plus tard. Ainsi que l'air se raréfie , l'art aussi s'élève. Il est des époques dans l'humanité où l'esprit de l'homme semble endormi ; tant de malheurs ont pesé sur lui qu'on dirait qu'il n'a plus la force de les combattre; mais laissez lui le repos, laissez lui reprendre de nouvelles forces et vous le verrez, comme le héros anti(iue, traverser le pays des ombres pour arriver à la lumière.

L'art du moyen-âge ne sort pas d'un cercle tracé de dévotion et de batailles ; l'art est traditionnel et vise plutôt h la représentation matérielle qu'à l'idée. L'idéal que l'on remarque dans les peintures de ce temps tient plus du mysticisme que de la raison. Ce n'est pas l'élévation de l'esprit cherchant l'inconnu , c'est la traduction servile du passé. C'est sans cesse la môme image rendue plus ou moins bien, suivant les modifications apportées à la mécanique de l'art. Ce n'est pas que l'artiste ne cherche la vérité et le beau au milieu de la tradition et de l'erreur , mais sa marche est embarrassée. Quand il quitte une erreur , c'est pour tomber dans une autre; il faut que le mal grandisse pour qu'il en trouve les alliances et s'essaie journellement à le vaincre.

Du VIII au XV« siècle, la différence dans la pensée et la mécanique de l'art est grande, mais les artistes la combleront pelit-h-pelit. L'instinct du mieux est dans l'homme, il le sent ; la perfection l'attiré, et, môme au milieu de l'erreur, il trouve la force de s'élancer vers elle.

AS ^ Au VIII siècle les miniatures sonl des conceptions barbares. L art est en enfance comme l'iiomme. Les sujets sacrés que traitent les artistes sont d'autant plus déplaisants aux regards qu'ils les vm moins bien réussis. Il semble que l'idée symbolique ne vienne au secours de l'art que pour en augmenter la laideur. Les évangélisles sont peints avec des têtes d'animaux et Dieu le père est représenté en guerrier , tenant une épée nue d'une main et de l'autre un arc et des flèches.

Dans les miniatures du XI^ siècle, la forme, quoique barbare encore, a subi des modifications , mais les arabesques sont d'admirables compositions. Le talent de l'homme ne s'élève pas jusqu'à l'homme. L'esprit philosophique a trop d'entraves. L'artiste n'analyse pas , il copie. Les allégories , dont se servent les clercs-enlumineurs, sont empruntées au paganisme. Le diable est un affreux marmouset , ayant langue fourchue, pieds et poils de bouc , une queue et des griffes ; ce n'est pas un tentateur ;, c'est un épouvantait. Pour trouver l'artiste , nous devons le chercher dans la décoration et la fantaisie, qui, par leur nature même, échappent aux lois de la critique.

Le XIIP siècle donne à l'art une impulsion puissante. Les miniatures sont de ravissants arabesques, rehaussés d'or, d'argent et de couleurs éclatantes, mais la forme est nulle et le génie de l'artiste ne se découvre que dans le grotesque. L'homme ne s'élève pas à l'homme, il se moque de lui.

Quelquefois une idée heureuse le saisit; c'est ainsi que, pour représenter l'action de Dieu sur les créatures , il fait sortir une main d'un nuage , mais d'ordinaire il nous montre tous les caprices d'une imagination dévergondée et que rien n'arrête, car le but philosophique manque. Ce sont des ânes jouant sur quelque instrument de musique , des grenouilles

ayant corps d'homme , des animaux à qnaire pattes ayant des tôles d'oiseaux , des chameaux à figure humaine. Ce n'est pas la profondeur de Callot et de Grandville , c'est la course au clocher de la folie. L'artiste n'a pas la conscience de l'art. La fantaisie , voilà où il brille. Quant au corps humain, les formes en sont toujours raides et les amples vête-

ments continuent à les cacher , dans l'impuissance où se trouve l'artiste de les reproduire. Cette absence de forme , ce relief cflacédonnent, il est vrai, aux personnages un sentiment mystique qu'on a cru calculé, mais qui n'est pas prévenu n'y voit que de la raideur et de l'ignorance.

On a vanté la chasteté des artistes de ce temps, sans penser que les mômes arabesques qui nous offrent des anges, vôlus de longues robes célestes , jouant sur des instruments harmonieux, nous reîracent souvent les sujets les plus indécents. Les esprits sains ne comprennent pas cette antinomie. Sous peine de désordre, nous devons choisir entre le beau ou le laid ; le véritable eccleclisme n'a pas deux voies et s'arrange mal de l'art qui n'a pas de synthèse.

Nous devons dire pour être juste que l'indécence de ce temps est plus grossière que lascive et qu'il appartenait aux miniaturistes du XV" siècle de faire servir leurs talents à ce qu'il y a de plus mauvais dans l'homme , les instincts bestiaux.

Ce n'est pas que de temps en temps nous ne remarquions dans les miniatures un délicat sentiment de la forme, mais ce résultat est individuel, il appartient à l'artiste et non à son temps.

Je parle ici pour la peinture, car dans la marche de l'art, la sculpture va toujours en avant et ce n'est pas une des choses les moins singulières de la science que celui qui peut le moins arrive le plus vite au résultat.

Cependant , l'étiKle du corps humain va faire quelques progrès. Le manuscrit de St.-Graal de la bibliothèque nationale de Paris nous offre les nus mieux dessinés et mieux compris.

Il est à remarquer que nous devons aux enlumineurs laïques les premiers progrès remarquables faits dans l'étude du corps humain. Les religieux restaient fidèles à la tradition. Ils étaient bons calligraphes , mais mauvais peintres ; le monastère avait ses lois somptuaires et dès les temps les plus reculés l'art du peintre avait été blâmé par de saints personnages, imbus de ce faux esprit particulier à l'islanisme, que nous sommes surpris de rencontrer chez des hommes aussi distingués que Saint Paulin, évêque de Noie , et autres notabilités littéraires du moyen-âge.

Il nous faut arriver au XV*^ siècle pour voir la miniature atteindre toute sa splendeur. La beauté du velin aide à la beauté delà peinture. L'or , l'argent et l'azur d'oulremer sont employés avec sagesse. Les miniatures ne nous offrent plus ces fonds métalliques que nos artistes avaienthérités de l'école byzantine et qui nuisirent tant à l'art, en arrêtant l'étiide de la perspective. Les initiales , les lettrines , les titres de chapitres, les iconismes, tout cela est aussi éclatant que par le passé , mais composé avec plus de sagesse et de goût. La miniature devient un ravissant tableau dont la délicatesse et le fini nous surprennent d'autant plus que les dimensions sont plus petites.

Les figures sont enfin de véritables portraits qui commencent à respirer les passions humaines. Chacune a son type et ne nous fatigue plus par une ennuyeuse uniformité. Les étoffes sont drapées de main de maître et l'on sent bien que sous leurs plis il y a autre chose qu'un mannequin. Nous sommes dans

le siècle des Van Ryck, des Antonio de Messine , des Hemlingetdesj. Fouquet. Le premier de ces maîtres a créé le paysage en lui applicjant les lois de ropli(iiie,et l'œil ravi peut découvrir dans les plans les plus lointains tout un monde de verdure, de fleurs et de ciels , que cachait l'impuissance du siècle précédent.

Malheureusement pour beaucoup d'artistes encore la forme continue à être grôle et l'étude du nu imparfaite. Ils n'étudient pas le corps , ils cherchent à le deviner ; il est presque toujours raide et les contours en sont pleins d'angles et disgracieux ; on voit que beaucoup restent dans cet archaïsme par habiludeet par défaut d'études, tant la tradition a de puissance sur certains esprits.

Mais de nouvelles découvertes surgissent , la peinture à l'huile , rimi)rimerie qui va rendre inutile la copie des manuscrits et tuer la miniature en élevant le miniaturiste. Les rubricaleurs ne seront plus de pauvres ouvriers aux gages des abbayes ou des grands seigneurs ; ils s'appelleront Raphaël, Van Eyck, Ilemling, Albert Durer, Olho Venins, Michel-Ange, Rubens, Van Dyck, Poussin, Rembrandt, Gérard Dow, etc. On ne les verra plus à genoux humblement devant la puissance, et si trois siècles sont nécessaires encore pour empêcher l'homme de s'abaisser servilement devant l'homme , ils seront du moins les premiers à relever le génie de son abaissement. L'art va ouvrir à l'humanité des voies nouvelles et la royauté ne sera plus la seule souveraine du monde.

Les rois du siècle , les potentats ne dédaigneront pas de visiter les artistes et nous verrons l'un deux se baisser pour ramasser le pinceau d'un peintre. La royauté sent qu'il naît plus fort qu'elle et se courbe devant la puissance nouvelle.

Les manuscrits de ce siècle se ressentent de toutes les découvertes faites dans le domaine de la pensée et de l'art. Les splendides miniatures des maîtres italiens du XV' siècle sont des oeuvres d'art du plus haut mérite. Chaque pays tient à rivaliser de talent avec ses voisins et de cette noble émulalion naissent des manuscrits qui font encore l'admiration des connaisseurs.

Le Roman du Dante et le Livre d'Heures d'Anne de Bretagne, de la bibliothèque nationale de Paris ; le Roman de la Rose, du Bristish muséum ; la Fleur des Ilntoires , les Chroniques de Jacques de Guise et le Roman de la belle Hélène , de la bibliothèque des ducs de Bourgogne ; de Bruxelles , le Diurnal du roi René sont les œuvres qui terminent l'art de la miniature, auquel va bientôt succéder les in-folio à gravures , réservés aux maîtres de la richesse et de la science. Il faudra une violente secousse pour faire tomber l'art dans le domaine commun et le faire servir à la diffusion des lumières , le seul but auquel il doit tendre pour aider au perfectionnement de l'humanité.

Les peintures sur panneaux des maîtres du XV' siècle ne sont en général que des miniatures en grand. Le pinceau n'est pas encore habitué à la hardiesse. Quelques-uns des artistes qui avaient si bien réussi dans la miniature échouent . dans la grande peinture. Les proportions des figures gênent leur allure. Habitués aux petits effets , ils ne devinent pas les grandes causes, et le miniaturiste de grand talent ne fait qu'un peintre médiocre. C'est qu'il est difficile à l'art d'arriver au beau sans règles c^ qu'il n'appartient qu'aux grandes intelligences , secondées par l'élude et l'enthousiasme , de quitter brusquement une fausse route pour s'élancer , comme Hemling, dans la voie du beau et de la vérité.

Nous nous garderons bien de placer Pilavaine au même rang que ce maître. H lui est inférieur, comme miniaturiste, dans la peinture des figures et des caractères , dans l'arrangement de ses étoffes et dans ses ciels , où le grand artiste se montre si savant, si aérien et si poète ; mais nous devons dire qu'il régale quel([uefois dans ses compositions- et qu'en général, il est plus hardi que lui. 11 vise plutôt à l'effet qu'au fini et tire de la composition de ses tableaux une impression qui vous frappe souvent davantage. Il n'a déjà plus la naïveté des vieux temps, et, quoique plusieurs de ses compositions soient burlesques, on y remarque une indépendance qui le place à part au milieu de ses miniaturistes qui visaient avant tout au fini des détails. Plus barbare que beaucoup d'entre-eux , il est peut-être plus moderne dans ses allures. Quant aux nus, il y a chez lui absence complète d'étude, aussi ne les traitet-il que rarement.

Chez lui le paysage est dénué de cette poésie que Van Eyck et Hemling savaient y jeter avec tant de grâce. C'est un artiste peu rêveur (jui tient plus à la vie qu'à son image. Un réaliste , comme on dirait do nos jours. Les grands coups d'épée, les lances brisées, le choc des armées , tout cela lui convient mieux que les frais ombrages et les lointains bleutés. La cloche du monastère, la nocturne lanterne de l'ermite, l'eau qui coule , l'oiseau qui chante , la fleur qui s'entrouvre au soleil ne le tentent pas , aussi choisit-il un cadre plus grand pour y batailler à son aise. C'est le vassal qui suit son maître au milieu de Yost et son maître lui donne de la besogne. Peu lui importe que ses ciels ne soient pas fondus, si ses archers tirent bien de l'arc ; peu lui fait que dans ses paysages les plans se confondent , s'il lui sert assez de soleil pour le faire éclater sur l'armure de ses guerriers. C'est avant

loul un peintre de batailles. Il est engagé au Bourguignon et le Bourguignon aime le sang et la ruine.

Pila VAINE n'est pas artiste dans le sens philosophique du mot. C'est un peintre aux gages d'un grand seigneur et qui soumet son talent aux volontés du maître. Triste chose en tous temps que ce vasselage funeste à l'art autant qu'à l'homme! Mais son coloris a de la force ; malgré la faiblesse des moyens, il atteint son but. Il compose largement et, sises figures sont dénuées de passion , l'attitude de ses personnages y Supplée. Il peint le drame du corps, pas celui de l'âme.

Ses arabesques sont de ravissantes fantaisies , exemptes de mignardise. Il y a su manier le trait et la couleur et, quoique quatre siècles aient passé sur son œuvre, elle est encore aussi brillante qu'au premier jour.

Enfin , malgré ses imperfections , que nous avons cru de notre devoir de ne pas déguiser , Pilavaine , n'en reste pas moins un des bons artistes de son temps.

Pilavaine n'est pas sQulemeni enlumineur , il nous a fait connaître qu'il était aussi écrivain, c'est-à-dire calligraphe et sous ce rapport, il se montre d'autant plus artiste qu'isolé, et ne recevant aucune impulsion d'une communauté quelconque, il n'en atteint pas moins à la perfection. Son talent de calligraphe surpasse même son talent de miniaturiste et les Chroniques Martiniennes sont un véritable modèle que l'on peut placer à côté de tout ce que le XY^ siècle nous a laissé de plus parfait.

Je me suis livré à des recherches pour connaître le prix des Chroniques Martiniennes. Elles n'ont pas été couronnées de succès ; mais , en comparant ce livre à plusieurs de ceux dont les prix nous sont connus, j'évalue à 2,500 ou 3,000 fr. de notre monnaie la valeur payée à Pilavaine, comme prix

de son travail ; ce prix ne me paraît pas exagéré à côté de quittances bien plus importantes, entre autres un reru de 500 écus d'or (soit 7,o00 fr.) payés par le duc de Bourgogne en 1399 au libraire Jac(|ues Baponde de Paris pour un exemplaire de la Légende Dorée,

Voici les œuvres d'un de nos compatriotes que je suis heureux d'arracher à l'oubli. Je vous ferai connaître les découvertes ultérieures que je ferai sur son nom et ses œuvres.

11 serait temps d'arracher à la poussière des bibliothèques ces noms et ces œuvres. Tous ces pauvres ouvriers de l'art et de la pensée sont les précurseurs de nos peintres ; ils en sont les pères.

Nos conseils communaux devraient bien voter de temps en temi)s linéiques fonds pour faire copier les œuvres de ceuxlà (lui font la gloire de leur ville. (1). Si nul avant de mourir ne peut être dit heureux, comme l'avance Solon , il sérail reconnaissant à nous (rapi)orter k ces pauvres ombres un peu de celte sympathie que nous ne savons même pas avoir pour les morts.

3fons, 24 Février 1858.

(I) Je ne puis terminer dette notice sans remercier publiquement MM. le prince de Chimay, Mathieu^ conservateur de la bibliothèque de Bourgogne , le baron de 3/ <^/<cocg , et Pincharl ^ employé aux archives du royaume de Belgi(iue, de rempressemonl (ju'ils ont mis h satisfaire h mes d('nian,les,ct M. Prarond, d'Aboevilie, alors directeur de la Picardie^ d'avoir bien voulu m'ouvrir ses colonnes. Seul, M. le secrétaire communal de la ville de PÉ- RONNE, n'a pas cru devoir répondre a ma lettre. Nul n'est prophète dans son pays.

AMIENS. — IMl', DE LENOEL-HEROUART.

AMIENS. — IMP. DE LENOEL-HEROUART*

La Bibliothèque Université d'Ottawa

Échéonc*

The Library

University of Ottawa

Dote du*

CE ND 1337 .F8P56 1858 COO PAULETt ACC/^ 1176386

LEON JACMART PILA

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