ACTE II, SCENE II
MADAME DE SAINTRAILLE.
C'est une histoire digne d'être rimée en villanelle que celle de cet oiseau chéri.
MADEMOISELLE DE COBHAM
. Une grâce, madame! Racontez-moi la cause de l'affection de madame Jacqueline pour cet oiseau. On me promet depuis long-temps une histoire sur ce sujet; mes curieuses oreilles ne se ferment plus ni jour ni nuit d'impatience.
LE COMTE DE CROY
Je partage la curiosité de mademoiselle de Cobham. Nous attendrons, en vous écoutant, le lever de notre souveraine, et l'arrivée de nos seigneurs qui tardent long-temps à se faire voir aujourd'hui.
MADAME DE SAINTRAILLE.
La disgrâce atteint la duchesse : c'est un mal dont les courtisans redoutent la contagion... C'est triste à penser !
LE COMTE DE CROY
Songez alors à votre histoire.
MADAME DE SAINTRAILLE.
Vous le voulez ? — Asseyons-nous. — Le jour du mariage de madame Jacqueline avec le duc Jean son cousin, j'étais deserviceet je ne quittai pas Madame jusqu'à la nuit. Un jeune homme nous apparut deux fois d'une façon singulière. — LsL première fois, il faisait jour à peine, nous étions sorties du palais et nous marchions rapidement dans la forêt, au-delà des remparts de la ville. Un homme vint à nous ; il mit un genou en terre et demanda à Madame si elle voulait acheter un faucon d'Allemagne. Je vous assure que c'était un beau jeune homme : sous ses habits de paysan, je ne sais'quoi de noble et de hardi contrastait avec l'humilité de son maintien. — Au moment où la du-
chesse se tournait vers moi pour me donner un ordre... un cri se fit entendre , plusieurs hommes dont le visage était noirci s'élancèrent dans le chemin. Le vendeur de faucon s'était emparé de la duchesse et l'enlevait protégé par les nouveaux venus. — Madame Jacqueline , par un effort désespéré, s'arracha des bras du ravisseur. — « Je suis votre souveraine ! cria-t-elle; si l'ame d'un manant n'est pas cachée sous l'apparence d'un homme de cœur, mérite mon écharpe en fouettant ces rustres de ton épée! mon écharpe à ce prix ! » — Comme il hésitait, — « Madame de Saintraille, me dit-elle, donnez-leur votre bourse, mon écharpe n'aurait de prix que pour un gentilhomme ! » Le ravisseur releva fièrement la tête; arrachant l'épée d'un de ses hommes, il l'étendit vers la duchesse en signe de protection , et de la main fit un mouvement impérieux qui éloigna toute la troupe. — «Voici mon écharpe, dit alors Jacqueline avec dignité; l'entreprise était d'un lâche, mais la réparation est d'un grand cœur. » — Nous étions déjà loin, que nous l'apercevions encore, immobile à la même place, comme s'il se fût trouvé sous l'influence d'un charme. LE COMTE.
Ce récit m'intéresse vivement.
MADAME DE SAINTRAILLE.
Trois heures après, au moment où le cortège se rendait à l'église, un soldat fut tout à coup renversé à côté du duc qui donnait la main à Jacqueline. C'était le bras de notre inconnu qui avait terrassé cet homme. On prétendit depuis qu'on avait vu briller une dague dans la main du soldat, et l'on ajouta une circonstance singulière : c'est que le jeune homme qui paraissait avoir empêché le meurtre du duc, avait lui-même, le jour avant, armé et aposté l'assassin. • — Ce fut la dernière apparition.