‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateursChapitre 1 sur 22 · CAPITAINE DE FRÉGATE · texte numérisé non relu

CAPITAINE DE FRÉGATE

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Jacques Callot, graveur de Nancy, est une personnalité brillante, un artiste hors de pair, une sympathique et curieuse physionomie. Son nom est populaire à l’égal de celui de Rabelais, et ses grotesques ou ses gueux sont restés dans la langue courante comme le Gargantua ou le Pantagruel. Par une loi bizarre et inexpliquée des réputations, c’est surtout ce moindre côté de son merveilleux talent qui s’est imposé et lui a donné la gloire. Pour beaucoup Callot n'est et ne saurait être que le grand fantaisiste des Gobbi ou des Baroni , l’interprète des bossus hideux ou des mendiants en guenilles. Tout l’œuvre grandiose et pénétrant du maître s’efface devant ces fantoches; on oublie les conceptions hautaines et philosophiques, les pages les plus admirablement écrites, pour ces épigrammes nerveuses dont le ragoût plaît aux moins délicats. On ravale ainsi à l’état de simple 'caricaturiste un des tempéraments les plus complets du dix-septième siècle, un esprit original qui vaut surtout par sa manière d’expliquer

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les banalités, de traduire en son langage imagé les redites conventionnelles de ses devanciers, de faire, en un mot, besogne de grand artiste, œuvre de créateur.

Le temps était loin, à la tin du seizième siècle, des talents personnels. Confinée dans les données hiératiques de l’École italienne, courant par les sentiers battus et rebattus des Bolonais ou des Florentins, la peinture avait perdu la note timide et naïve, sincère et émue des vieux maîtres, pour ne plus admettre que les rééditions oiseuses des copistes de Raphaël. Celui-là était réputé le meilleur et le plus disert qui répétait imperturbablement la leçon apprise, sans autre souci. Et la gravure s’était, elle aussi, attelée à cette imitation chagrine; les burinistes italiens s’appliquaient à circonscrire ces données dans leurs estampes lamentables. Tout un monde d’interprètes fidèles, mais froids et guindés, de tailleurs de cuivre inébranlables dans leur raideur, s’étaient formés à l’école des peintres. Il en était venu de partout, d’Allemagne, de France, des Flandres, voyageurs partis avec un bagage personnel, artisans diversement doués, qui bientôt s’uniformisaient au contact et se croyaient plus riches d’avoir tout perdu.

Tomber en pleine jeunesse au milieu de ce monde spécial et légèrement perclus, en subir les idées néfastes et vieillies, suivre quelque temps la voie, et tout à coup se redresser, jeter le froc comme on dit, faire de soi , sans exemple, sans guide, s’affirmer à un

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âge où les autres commencent à peine, c’était tenter bien gros et réussir inespérément. Jacques Callot eut le bonheur de ne point se briser à ce jeu. Il y a plus, sa philosophie, sa hardiesse de conception s’affinèrent au contact de ces médiocres ouvriers du burin. Un vague sentiment le ramena en arrière, il comprit que la vérité n’était plus guère que dans la vie de chaque jour, que la meilleure manière de faire parler ou agir les anciens, c’était encore de prendre ses contemporains pour modèles, à la façon des peintres du vieux temps. 11 arriva donc pour lui que déjà touché de la convention il s’en dégagea pour une grande part, oublia du mieux qu’il put les formules toutes faites, et devint lui pour n’avoir été personne.

On s’explique mal aujourd’hui la succession d’évé. nements qui amenèrent le petit artiste lorrain, voué d’avance aux traductions pénibles du burin, aux copies monotones et insipides, à se faire son chemin à l’écart, sa carrière toute grande. Au temps où il vint en Italie, les graveurs n’aimaient guère les petites histoires, les riens charmants traités à l’eau-forte. Il semblait d’ailleurs que depuis Durer les adeptes de la pointe eussent honte de se mettre en parallèle avec les buririistes. Les plus admirés d’entre ces derniers redisaient les peintures décoratives dans des estampes énormes où l’outil traçait des lignes noires et lourdes, et qui s'appréciaient aux dimensions. Les artistes flamands

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mettaient au service des éditeurs italiens leur pratique savante et maniérée, et sous l’influence des goûts et des modes ils enchérissaient les uns sur les autres à qui saurait le mieux torturer une figure, et montrer les tailles les plus audacieuses.

Callot voulut les suivre, mais il s’égara. Sa main n’était pas celle d’un copiste habile, et son génie d’invention s’accommodait assez mal de ces mot-à-mot vulgaires. Inconsciente ou volontaire, la réaction se fit en lui. Il abandonna franchement les errements de l’école, et tenta d’écrire ce qu’il ressentait sur le cuivre, comme d’autres jetaient leurs idées sur la toile. Ses premiers essais étonnèrent un peu; il rompait en visière avec une routine solidement assise, Mais il fut compris parce qu’il parlait le langage vrai, celui de tout le monde; on admira les merveilleuses finesses de ces compositions intenses, où dans le plus petit espace des populations entières évoluent, où la vie se devine dans les microscopiques figures. Ce fut une révélation soudaine et irrésistible; comme si les esprits et les yeux eussent été fatigués des conceptions olympiennes des Italiens décadents, l’engouement vint de ces fantaisies joyeuses. On retrouvait dans Callot un peu de la sincérité des primitifs avec quelque chose en plus, et la philosophie du Nord servie par une élégance tout italienne. Une preuve de succès, ce sont les imitations sans nombre que firent naître les estampes de l’artiste lorrain; à Rome, à Florence, on

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chercha à parodier sa manière ; des graveurs français le suivirent bientôt, et de si près que leurs œuvres ont parfois causé des méprises.

Un médiocre graveur de l’école flamande, Lœmans, inscrivait aubas d’un portrait du maître : « Il s’adonnoit à l’eau-forte en laquelle il s’a rendu si extrême, qu’il est une merveille de le voir. » Jamais hommage plus vrai ne fut rendu à Jacques Callot. 11 n’est point un grand artiste, il est un merveilleux ciseleur, un conteur charmant de choses vues. Ses envolées ne sont point grandioses, il ne conçoit pas à la façon de Michel- Ange ou de Raphaël, il s’en tient aux humbles choses, mais il leur donne un accent d’une pénétration singulière. Et si jamais le mot de merveille s’est appliqué justement aux œuvres de la pensée humaine, c’est bien à ces pages immortelles, synthèse superbe des gloires ou des misères d’une époque, résultante de l’esprit qui sait comprendre et de la main qui sait traduire. La merveille, c’est d’être revenu en arrière, c’est d’avoir repris pour son compte un coin de nature et de l’avoir exposé naïvement au monde. C’est d’avoir su rendre dans un trait précis et simple à la fois la tournure vraie des hommes et leurs passions éternelles.

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