‹ Jacques Callot, sa vie, son œuvre et ses continuateursChapitre 9 sur 22 · TRIEZ DIEU POUR LEURS AMES · texte numérisé non relu

TRIEZ DIEU POUR LEURS AMES

C’est dans le temps de son deuil que le graveur prépara les deux estampes de vues de Paris rapporlées de son voyage. Rien d’officiel dans cette besogne, et partant plus de grâce et d’abandon. La première nous découvre un panorama de la Seine pris du Pont-Neuf, avec le Louvre à droite, et la, tour de Neslc à gauche. Sur la rivière, une joute donnée par les mariniers en l’honneur des victoires à La Rochelle. Malheureusement Callot laissait courir sa pointe de mémoire, il est trop habile et trop ingénieux, et la fantaisie joue un grand rôle dans ses reconstitutions topographiques. Mais quel mouvement dans celte colme de barques pavoisées, et la belle

ordonnance de ces foules groupées sur les quais voisins! Les réjouissances florentines de J’Arno sont encore une fois retrouvées, et avec quelle puissance d’effet et de rendu!

Après les fêtes, le travail. La seconde vue, c’est le Pont-Neuf là-bas, et devant le spectateur la tour de Nesle, avec son monde spécial de bateliers, de débardeurs. Tous les habitués spéciaux des rives de la Seine se sont donné rendez-vous; voici les garçons d’écurie faisant baigner leurs chevaux, les porteurs avec leurs crochets, affublés les uns et les autres de feutres à plumes de coq, comme les Bohémiens ou les gueux. Les berges sont singulièrement accidentées alors ; sur les tertres, les fainéants à rapière attendent une aubaine, les marchands ambulants crient leur marchandise. Cette estampe rappelle par plus d’un côté les forains de l’impruneta; elle est peut-être plus forte et plus définitive.

Gaston d’Orléans est revenu par deçà plus ennemi du Cardinal que jamais. Il s’installe à la cour du duc Charles et épouse secrètement sa sœur, Mademoiselle de Lorraine. Mais devant que l’aventure ne fût divulguée, il vit simplement à Nancy et, tout entier à ses goûts, il demande à Callot de l’instruire dans le dessin et de composer pour lui des esquisses à la plume en guise de modèles. Le plus souvent il sort au matin, accompagné du comte de Maulevrier, lin de ses gentilshommes, et se rend chez le maître, heureux

de le voir travailler et d’apprendre les expédients coutumiers des peintres.

C’est meme pour satisfaire son royal élève que Jacques Callot se condamne une fois de plus au plus insipide des mot à mot, à la gravure des monnaies ayant cours en Europe. 106 pièces de modules divers avec leurs effigies, leurs exergues, parmi lesquelles la plus récemment frappée portait le millésime de 1629. On imagine bien que ces copies ne comptent guère dans l’œuvre de l’artiste; elles sont encore, adresse en plus, ce qu’avaient été en Italie ses transcriptions pénibles d’après les maîtres. Mariette, qui jugeait les estampes d’après leur valeur intrinsèque, réputait les médailles de Callot une de ses suites les plus médiocres; il ne savait pas le concours de circonstances qui avait forcé le pauvre artiste de génie à entrer pour une fois dans le domaine de son ancien maître Démangé Crock.

La peste qui ravageait Nancy amena une recrudescence de ferveur pieuse dans la ville; c’est vraisemblablement pour la vente courante des éditeurs d’images saintes que le graveur composa une suite dite les Grands Apôtres, et celle des Mystères de la Passion. Les grands Apôtres offrent une particularité curieuse; sous leurs costumes de tradition, avec les attributs spéciaux qui les décorent, ils sont des gueux, les gueux de Callot à la figure ravagée, aux traits rudes d’un réalisme sauvage. Les amoureux

cle vérité historique, les peintres qui savent de nos jours quels hommes énergiques et brutaux étaient ces disciples du Christ, ne les sauraient comprendre d’une autre manière. Cal lot toutefois ne connaissait

pas ces préoccupations. Sa manière reprenait le dessus inconsciemment, il restait lui eu tout et tou

jours, sans se perdre dans les spéculations philosophiques ou anthropologiques inconnues de son siècle. Les Apôtres demeureront près des baronû des nobles et des autres figures de caractère au môme titre

JACQUES CAL LOT

qu’elles, c’est-à-dire par la copie exacte de la nature sous couleur de peinture d’histoire.

11 était subitement revenu aux très petites compositions dans la Vie de la Vierge, jetant comme à plaisir dans des médaillons gros ainsi que des chatons de bagues des scènes mouvementées avec des personnages nombreux, des monuments ou des paysages. Ceci émerveillait Félibien, et nous émerveille nous-mêmes.

« Quand vous voudrez, écrivait Félibien, avoir le plaisir d’admirer l’abondance des pensées de cet excellent homme, la fertilité de son génie et cet art admirable qu’il avait à représenter en petit des sujets très grands et très amples, vous pourrez considérer ce qu’il a gravé dans de petits ronds concernant la vie de la Vierge et la passion de Notre-Scigneur. »

L’Annonciation, par exemple, a trois centimètres de hauteur; or, le graveur a trouvé moyen d’y mettre une grande maison de ferme, cinq personnages très éloignés les uns des autres, un chien, un âne, et dans le lointain, jusqu’à l’horizon, un coteau sur lequel un berger conduit un troupeau! L’art minuscule poussé à cette perfection devient presque le grand art, l’art merveilleux et sans pareil. El Callot avait trente-neuf ans, c’est-à-dire l’âge où parfois l’œil faiblit sous les efforts persistants des veilles.

Voyez la bizarrerie des choses! Ce Claude Deruet magnifique, peintre en litre de la Cour lorraine, clic-

Saint de la suite dite des Grands Apôtres.

valier du Christ, manière de gentilhomme fastueux et légèrement grotesque dans ses prétentions , qui* s’estimait le supérieur de Callot sans conteste , Deruet ne nous est guère connu que par le délicieux portrait que le graveur nous a laissé de lui. Il l’a représenté dans une sorte de cadre, au milieu de tentures richement drapées, ayant auprès de lui son jeune fils en costume militaire. Il était difficile de camper plus crânement un modèle et de lui donner une plus martiale allure. Tel que le voilà, Deruel pourrait passer très bien pour un grand seigneur ou tout au moins un colonel d’arm'éc. Et pourtant qui le connaît môme de nom? qui a remarqué jamais les trois ou quatre maigres estampes péniblement grattées par lîti, représentant un Charles IV de Lorraine et un combat? où sont aujourd’hui ses toiles si vantées?

Son adversaire prétendu a fait la plus grande partie de son renom par l’estampe dont nous venons de parler, par la préface du Combat à la barrière , et aussi par ces douze vers, qui pour être ceux d’un graveur, n’ont point si méchante allure, somme toute :

Ce fameux créateur de tant de beaux visages S’estoit assez tiré dans ses rares ouvrages Où la nature et l’art admirent leurs efforts.

Il tenoit le desseus du temps et de l’envie Et luy de quy les mains resuscitent les morts Pouvoit bien par soi-mesme éterniser sa vie.

Mais quand il eust fallu laisser quelqu’autrc marque

Qui malgré les rigueurs du sort et de la Parque Le monstrast tout entier à la postérité,

Son huile et ses couleurs pour le faire revivre Au goust des mieux sensez auroient toujours esté Un charme plus puissant que l’eau-forte et le cuivre.

Pourtant, en dépit de ces rimes louangeuses, c’est le cuivre et l’eau-forte qui nous ont révélé ce génie disparu.

Les excursions de Jacques Callot dans les Flandres et à Paris l’avaient mis à meme de fréquenter les gens de guerre; peut-être avait-il assisté aux scènes de pillage dont les bandes étaient coutumières. Il rapportait à Nancy mille projets divers et se promettait de traiter un jour ou l’autre la question dans une suite d’estampes. 11 en était à la troisième phase de sa carrière, quand, ayant épuisé la note comique et passé la période des souvenirs, il arrivait à l’âge de la raison philosophique, au temps où l’on discute les faits avec une nuance de tristesse et de désespérance. La venue de Gaston d’Orléans, son mariage avec Mlle de Lorraine laissaient entrevoir à brève échéance des complications du côté de la France, la guerre probable. Ce qu’est l’invasion, hélas! il va nous le dire dans une série de pages prises sur nature.

Les vieux Lorrains de la fin du siège précédent qu’il pouvait encore rencontrer sur sa route, n’avaient point la conscience si pure sur le fait des dévastations

militaires. Cinq ans avant la naissance de Callot, le duc Henri II, alors marquis de Pont-à-Mousson, s’était joint aux Guises pour mettre à feu et à sang

le comté de Montbéliard au duc de Wurtemberg. Ce

tut une « belle picquorée », pour employer leur expression. Unies aux reîtres allemands soudoyés pour la circonstance, les bandes lorraines mirent en coupe réglée la riche province, brûlèrent sans merci les villages, pendirent les habitants et massacrèrent jusqu’aux femmes et aux enfants, comme les soldats d’Hérode. On a peine à se figurer aujourd’hui les horreurs commises au nom de la religion. Un paysan du village de Monteclieroux, échappé par miracle à leurs mains, dépose qu’on le prit, qu’on le força à mettre sa tête sur un billot, et qu’après des simulacres hideux de décapitation, on le pendit par le col dans la fumée d’un foyer. Il résista. Alors ses bourreaux le détachèrent, l’étendirent à terre et lui brisèrent toutes les dents. Quand il revint à lui, il était seul; il s’enfuit dans les bois, mais, dit la déposition lugubre, il resta sa vie durant « débile et estropiade », un gueux à joindre à la série1.

Ali! les supplices de Jacques Callot! Les Guisards eussent pu lui en fournir les modèles : l’estrapade, la pendaison à temps, « le frontal » qu’on appliquait en broyant le crâne au moyen de garottes, « l’étripe-

1. Alexandre Tuetev, les Allemands en France. Paris, Champion, 1883, ï vol. in-8°.

menl », le bûcher, la roue, rien n’y manquait. « Çà la bourse, par la chair Dieu! » criaient-ils en fouillant les maisons. La femme de Callot, née àMarsal, eût pu lui conter l’histoire des frères Cuvier, aïeux du grand naturaliste, entraînés là et détenus prisonniers neuf semaines, après mille avanies et menaces répétées de la h art.

Telles tristesses allaient fondre sur la Lorraine. La raison d’Etat, invoquée par Richelieu, exigeait le divorce de Gaston; les menaces arrivaient d’heure en heure à la cour du duc Charles. Louis XIII eût voulu éviter une campagne en règle et, dès l’entrée de ses troupes dans le duché, il tentait défaire prendre son frère et la jeune femme de celui-ci; on connaît l’évasion de la princesse, déguisée en homme, à travers les armées françaises, et son arrivée à Thionville. Pendant ce temps le cardinal Nicolas de Lorraine cherchait à persuader à Richelieu que Charles IY avait abdiqué en faveur du roi Louis. Mais la dévastation commençait, les troupes stipendiées par les Lorrains vivaient sur le pays comme les pires ennemis; quand les Français arrivèrent, la meilleure partie de ta besogne était faite sur ce point.

Richelieu tenait à son siège et au triomphe facile de Louis XIII. On considérait cette démonstration année comme une marche militaire, on savait le duché appauvri, décimé par les pestes et les gens d’armes. Arrivés sous les murs de Nancy, il fallut

en rabattre ; les murailles étaient bonnes et la défense suffisante ; les travaux furent poussés vigoureusement, tandis que les notes diplomatiques s’échangeaient encore. Richelieu parvint à attirer ainsi le duc au village de Cbarm.es; moitié par surprise et moitié par des promesses, on obtint de lui un abandon de ses États pour quatre années, après quoi il pourrait y rentrer sans encombre. Et pour sceller plus sûrement les conventions, on le retint prisonnier.

Louis Xltï expliquait lui-même l’histoire aux ducs

Les Misères de la Guerre. — L’estrapade.

d’Angoulême et de Longueville; sa version est adoucie :

« Le duc se résolut, disait-il pour esviter que ses subjects ne fussent complètement ruinez, de venir demander la protection du roy, qui la luy accorda en luy remettant Nancy où il entra le vingtcinquiesme jour de septembre. » ( Planche gravée par Michel Tarer nier en 1653.)

Dans la joie d’un résultat aussi brillant et aussi inespéré, le roi se souvint que la ville ainsi conquise

avait au nombre de ses habitants le graveur des sièges de La Rochelle, Jacques Callot, homme de métier habile qui serait charmé de compter un chefd’œuvre de plus. Il le manda en sa présence.

Quand le brave Lorrain eut entendu ce qu’on voulait de lui, lui qui préparait les misères de la guerre écrites d’après nature au milieu des soucis et des frayeurs, il se récria respectueusement qu’il était Nancéien et ne croyait devoir rien faire contre l’honneur de son prince. Louis XIII comprit; il dit simplement « que le duc estoit bien heureux d’avoir des sujets si fidèles et si affectionnés ».

On rapporte que les officiers ‘français trouvèrent méchante la réponse de Callot, et s’écrièrent qu’on saurait bien le forcer à obéir au roi leur maître et le sien; à quoi l’artiste répondit : « Messieurs, je me couperois le pouce » ; il ne fut plus question de rien.

Tout ce qu’il put faire, ce fut d’éviter les personnalités dans les Misères de la Guerre. 11 s’attacha aux déprédations commises par les auxiliaires des Lorrains, bien plutôt qu’il ne décrivit l’invasion française. Il fit de celte lugubre odyssée un récit à ce point terrible et saisissant que toutes ses œuvres passées, meme les plus audacieuses, pâlirent devant elle. Et la preuve qu’il s’en tient aux orgies des armées en territoire ami, c’est qu’il montre la punition des voleurs ou des assassins, et la récompense des braves. Quel général eût songé, dans ces

temps , à demander compte aux pillards de leurs rapines en pays envahi?

Une autre raison milite contre l’origine française qu'on a toujours attribuée à cette suite inimitable, c’est qu’elle fut éditée à Paris, en 1635, l’année môme du siège de Nancy, par Israël Ilenriet. Callot eût été bien osé de risquer le succès sur une satire difficilement admissible. Je le répète, il redisait la vie des mercenaires sans patrie, sans famille, bohé-

Les Misères de la Guerre. — La roue.

miens eux aussi et bien peu différents des coupe jarrets rencontrés sur le chemin d'Italie. Il parle d’eux en homme qui possède, et qui liait les voleurs.

Prises à ce point de vue, les Misères de la Guerre sont un tableau de la vie du soldat dans les camps, de ses débordements et, de ses crimes, mais aussi de ses souffrances propres. Tout n’est pas de roses pour ces marchands d’héroïsme, et s’ils songent plus de pillage que de combats, l’heure vient parfois de se défendre. Combien se tirent d’une affaire hors d’état

de reprendre jamais le mousquet, et s’en vont éclopés et monstrueux quêter leur vie sur les routes! Combien restent sur le champ!

L’entrée dans la carrière n’est pas compliquée; un enrôlement sous un arbre, quelques pièces d’or reçues, et le nouvel engagé prend rang « pour suivre la milice ». Il ira partout où le conduira la fantaisie de celui qui le paye; mais il le faudrait bien doué pour que ses bons sentiments remportassent. A peine a-lil revêtu le harnais et mis sur ses épaules l’arquebuse ou la lance, on le jette dans un combat. 11 apprend ainsi en pleine mêlée les premiers éléments d’un art qu’il ignore; il combat éperdument non point seulement pour les « lauriers arrosés du sang des ennemis », mais aussi pour le pillage, « ce beau nom de butin dont ils couvrent leurs voleries ». Il fait tantôt ce qu’il voit faire aux autres ; il jette son dévolu sur tout ce qui traîne sur les chemins, et au besoin entre à main armée dans les hôtelleries. Ceci en pays ami, bien entendu. En territoire de guerre c’est mieux encore, et la petite estampe de Callot nous montre les foi irrageurs dans une ferme

Tous d’un mesme accord commettant meschamment

Le vol, le rapt, le meurtre et le violement.

bien ne saurait donner idée de cette scène de sauvagerie, où la recrue a loisir de faire son apprentissage. Même les abbayes ne sont point épargnées. Ces

démons enragés brûlent les chapelles, détruisent les autels et

Se moquent du respect qu’on doit aux immortels.

Ils s’en moquent fièrement, crânement, le feutre à l’oreille et l’épée à la main, défiant la justice divine, sous les yeux de leurs chefs impassibles et souriants. Mais les riches églises ne se rencontrent point partout, et force est parfois de se rabattre sur de moindres choses. Le village ouvert a été pendant ces époques terribles brûlé ou rançonné pour un oui ou un non. Devant l’église un tambour bat la charge; quelques uns de ses camarades entrent dans l’intérieur, les autres se répandent dans les maisons. Quiconque tente la défense est un homme mort, et son corps nu est jeté dans la rue en exemple aux autres.

Ceux que Mars entretient de ses actes meschans

Accommodent ainsi les pauvres gens des champs.

Bientôt la longue file des maraudeurs regagnent le camp entraînant le bétail volé, les charrettes pleines d’ustensiles.

Dans les repos des combats les plus audacieux s’en vont à l’écart au fond d’un bois et y guettent les voitures. A peine un chariot de voyage, un de ces énormes véhicules sans ressorts, criant sur ses lourds essieux, est-il signalé, les bandits se précipitent, massacrent l’escorte et enlèvent les bagages. Parfois

le Grand Prévôt s’en mêle, il traque ces malandrins, les surprend dans leur besogne et les entraîne

Affin d’y recevoir comme ils l’ont mérité Un chasliment conforme à leur témérité.

La punition commence. Sur la place de la ville voisine on donne l’estrapade aux plus compromis. Ils sont là suspendus à la potence, prêts à être passés

Les Misères de la Guerre. — Les pcnclus.

par les armes; certains sont à cheval sur un cheval de bois, punition infamante comme le pilori.

De degré en degré Callot nous a conduits à cette planche inimitable des pendus, une des plus merveilleuses de sa carrière d’artiste, où rien n’est oublié de ce qui est l’art ou l’esprit; un sentiment intense de la répression farouche se dégage de là. Cet arbre isolé où pendent des grappes humaines, jusqu’à un boiteux à jambe de bois, profilées sur le ciel dans la tension extrême des muscles; ces troupes réunies sous les armes pour assister au châtiment, même les deux

bandits occupés à jouer aux dés en attendant leur tour, constituent une page effrayante de réalisme, pleine d’imprévu, attachante comme le drame le plus mouvementé.

Dans les scènes de supplices Callot est chez lui, il y sait à merveille disposer les moindres choses; il les donne fréquentes et terribles en manière de leçon. Car jusqu’à la tin il aima à philosopher sous couleur d’humour et de gaieté. Voici les éclopés des guerres,

Voyez que c’est du monde! Et combien de hasards Persécutent sans fin les enfants du Dieu Mars !

Les uns, estropiez, se treinent sur la terre,

Les autres plus heureux s’eslevent à la guerre;

Les uns sur un gibet meurent d’un coup fatal Et les autres s’en vont du camp à l’hôpital.

Ce sont ceux-là que nous voyons au milieu d’une cour, culs-de-jatte effrayants, ou bancales déguenillés, comme les tenants du grand Coësre. Et la recrue est peut-être là dans la foule, recevant l’aumône des mains d’un prêtre. Mais qu’ils se risquent à cette heure au milieu des campagnes, qu’ils se heurtent aux paysans! Les fléaux, les haches ou les serpes sortiront d’eux-mêmes ; des arbres ou des buissons partiront des coups de feu :

A la fin les paisans qu’ils ont pour ennemis Les guettent à l’escart et par une surprise Les ayant mis à mort les mettent en chemise.

Alors, en regard de ces punitions méritées, et pour montrer la vertu récompensée après le vice puni,

Callot nous introduit dans la salle d’un trône. Sur le siège d’honneur est assis le prince qu’on a voulu être Charles IV, mais qui est tout le monde, car dans cette œuvre maîtresse tout est à la généralisation extrême. Il distribue des récompenses aux officiers, aux soldats même qui se sont bien conduits durant la campagne. C’est l’apothéose finale de cette féerie en dix-sept tableaux, tableaux immenses de 18 centimètres de large sur 8 de haut à grand peine, où des milliers

Les Misères de la Guerre . — L’hôpital.

d’hommes ont défilé sous nos yeux. Nul n’avait jamais peint la guerre avec cette énergie et cette puissance; les combats du Bourguignon ou de Van der Meulcn demeureront des jeux d’enfants au prix de ceux-là. Et plus tard, quand le Hollandais Romyri de Ilooghe. en haine de la France, décrira longuement les incendies du Palatinat sous le maréchal de Turenne, il paraphrasera simplement Callot, en brodant sur le thème shakespearien du graveur de Nancy.

On dirait que ces scènes hantent Callot à présent, cai

il y revient sans cesse. Il refait les misères de la guerre en petit; il compose une revue où des régiments défilent devant un cavalier; deux combats à l’épée et au pistolet. Il invente en l’honneur de Charles de Bauff remont, marquis de Senecey, une série d’exercices militaires pleins d’allure dans lesquels les soldats occupent toutes les positions ; tambourins, hallebardiers, arquebusiers tenant la fourchette, artilleurs, lanciers, toutes les armes réunies avec leurs harnais spéciaux, et leurs manières différentes de manœuvrer contre l’ennemi. Callot finissait par où d’autres commencèrent souvent, par l’entraînement juvénile pour les choses guerrières. Et voyez la bizarrerie! Quand il gravait les grands sièges, ses préoccupations étaient ailleurs; il eût plus volontiers décrit les fêtes, les scènes ordinaires de la vie bourgeoise, les histoires gaies des joyeux Lorrains. L’in vasion française le précipita subitement dans un autre courant d’idées, les idées guerrières *et sombres.

On dit qu’une maladie incurable le minait depuis plusieurs années; l’estomac ne fonctionnait plus, les humeurs noires étaient venues avant l’âge; il n’avait pas quarante-deux ans. Et cependant son œil ne faiblissait pas, et sa main demeurait comme par le passé maîtresse d’elle-même. 11 terminait en 1654 une suite de fantaisies nouvelles empruntées aux mœurs de son temps et dédiées au comte de Randan, Jean-Louis de Bauffremont. Avec l’histoire de V Enfant

prodigue , les Fantaisies couronnent sa carrière; la souplesse inimitable des effets y procède de ses meilleures inspirations passées, il n’a rien perdu de ses délicatesses exquises. Il recommença en l’honneur de Phelipeaux de la Yrillière, secrétaire d’État à la cour de France, sa Tentation fameuse de saint Antoine, où la puissance de son talent éclate plus visiblement encore. C’est une redite à la fois et une transformation; il trouve dans cette répétition des accents qu’il ne connaissait pas au temps de la première planche; il en fit un chef-d’œuvre nouveau, son dernier.

Le 24 mars 1655 Jacques Callot s’éteignit doucement, laissant la réputation d’un artiste excellent et d’un homme de bien. Nancy perdait une de ses pures gloires, ses amis, le camarade le plus simple et le plus bienveillant, l’art, une nature au sens élevé du mot. 11 était âgé de quarante-trois ans.

On l’enterra aux Cordeliers, près de son père et de son grand-père. On lui éleva contre la muraille un tombeau monumental en forme de grand cartouche d’ornements avec statuettes, armoiries et portrait peint. Malheureusement, toutes les épitaphes louangeuses se valent, et nous n’avons rien inventé sur ce fait; Callot fut bon père, bon époux, artiste éminent; tout ce verbiage sonore ne vaut pas pour nous la plus simple mention dans un compte, ou l’appréciation tranquille d’un étranger. L’éphitaphe disait dans son latin pompeux :

VlATOR

SI LEGIS HABES QUÜD MIRERIS ET IMITA RI CONERIS JACOBUS CALLOT NOBILIS NANCEIANUS CALCOGRAPHIÆ PERITIA PROPRIO MARTE NULL0QUE DOCENTE MAG1STR0 SIC CLARUIT UT DUM EJUS GLORIA FLORENTIAE FLORERET EA IN ARTE PRINCEPS SUI TEMPORIS NEMINE RECLAMANTE HABITUS AC A SUMMO PONTIFICE IMPERATORE NEC NON REGIBUS ADVOCATUS FUERIT, QUIBUS SERENISSIMOS PRINCIPES SUOS ANTEPONENS PATRIAM REPITIIT UBI HENR1C0 III0 (sic) FRANCISCO II0 CAROLO 1111° DUCIRUS CALCOGRAPIIUS SINE PARI, MAXIME CORDI PATRIAE ORNAMENTO UBI DEC0R1, PAP.ENT1BUS SOLATIO CONCIYIBUS DELICIIS UXORI SUAYITATE. FUIT, DONEC ANNO AETATIS XL1II0 ANIMAM CŒLO MATURAM MORS IMMATURA D1MITTENS XXIIII0 MARTII CDCICXXXY CORPUS CIIARISSIMAE UXORI CATIIARINA KUTTINGER FRATRIQUE MOERENTIBUS HOC NOBILIUM MAJORUM SEPULCHRO DONANDUM RELINQUENS PRINC1PEM QUIDEM SUBD1T0 FIDELI, PATRIAM ALUMNO AMABIL1, URBEM CIVE OPTIMO PARENTES F1LI0 OBEDIENTI, UXOREM MARITO SUAVISSIMO FRATREM FRATRE DILECTO PRIVAVIT AT NOMINIS ET ARTIS SPLENDORI NON INVIDIT STABIT IN AETERNUM NOMEN ET ARTIS OPUS

EN VAIN TU FEROIS DES VOLUMES SUR LES LOUANGES DE CALLOT POUR MOY JE N EN DIRAY Qu’uN MOT SON BURIN YAULT MIEUX QUE NOS PLUMES.

Passant,

« Si tu lis lu auras un bel exemple à admirer et à imiter Jacques Callot, noble Nancéien, s’est élevé tout seul et sans maître si haut dans l’art de la gravure, que pendant son séjour à Florence il passa pour le premier artiste sans nul conteste; il fut appelé par le souverain pontife, l’Empereur et les rois, mais il leur préfera ses princes et revint dans sa patrie. 11 y devint le graveur sans rival des ducs Henri If, François II et Charles 1Y, la gloire de son pays, l’ornement de sa ville natale, la consolation de ses parents, les délices de ses concitoyens, la joie et le bonheur de sa femme, jusqu’au

jour de sa quarante-troisième année que la mort prématurée enleva son âme mûre pour le ciel, le 24 mars 1635. Il laissait à sa femme Catherine Kuttinger et à son frère en deuil le soin d’ensevelir son corps dans le tombeau de ses nobles ancêtres ; il privait son prince d’un sujet fidèle, sa patrie du meilleur de ses fils, sa ville, d’un citoyen excellent, ses parents, d'un enfant soumis, sa femme, de son doux ami, son frère, d’un frère tendrement aimé; mais son art et son nom ne pouvaient être plus grands.

« Ce nom et son œuvre vivront éternellement. »

Le tombeau existait encore dans son état primitif en 1738, à l’époque où Mariette le fit copier. Abraham Bosse en avait donné un aperçu de fantaisie cent ans auparavant, en transformant les figures d’ornement, en changeant meme le portrait et l’épitaphe. Il fut depuis, en 1751, détruit en partie par l’effondrement du cloître des Cordeliers, raconté par le P. Husson, un des biographes de Callot. On le releva tant bien que mal, et il demeura dans le cloître jusqu’en 1794 qu’on le renversa avec celui des ducs.

Les cendres seules furent respectées; on les transporta en 1825 dans l’église, sous un petit monument de goût douteux, où elles sont encore.

En mourant, Jacques Callot laissait des œuvres inachevées, d’autres terminées mais non publiées encore. Parmi les premières il convient de compter la Petite treille , « la dernière planche gravée par defïïmt Callot à laquelle l’eau-forte n’a esté donnée qu’aprèssamort ». C’est une charmante pièce oblongue

Tombeau de Jacques Callot., d’après le dessin conservé' par Mariette, aujourd’hui au Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale.

représentant quelque cabaret des environs de Nancy, avec une treille sous laquelle sont attablées plusieurs personnes. Il faut y ajouter le « Nouveau testament faict par Jacques Callot qui n’a sçeu finir le reste, prévenu de la mort l’année 1635 ». Cette mention est d’Abraham Bosse, son admirateur, qui en grava le

Le Retour de l’enfant prodigue.

titre. Au contraire Y Enfant prodigue , les Petites misères de la guerre étaient parachevées, mais non mis au jour; ce fut Henriet qui les produisit à Paris.

On lui attribue la préparation d’une suite dite les Bourgeoises , sur la foi de Mariette. D’après ce collectionneur, Israël Silvestre aurait gravé ces figures

sur les dessins à la plume de Callot; rien ne s’oppose à cette affirmation. C’est dans la série des bourgeoises qu’on rencontre une silhouette de femme assez gentiment traitée, ayant auprès d’elle une petite fille. La lettre porte : « Demoiselle Catherine Puttinger (sic) espouse de Jacques Callot, et sa fille » . Or Callot n’eut point d’enfant de sa femme, et c’est en se basant sur cette lettre peut-être de fantaisie, qu’on a supposé un mariage antérieur de Catherine Kuttinger. Il se pourrait toutefois que Mme Callot eût posé pour cette figurine comme elle dut poser pour une des planches de la Noblesse. La mode était fréquente chez les artistes d’alors de représenter euxmêmes ou les leurs dans le dessins ouïes peintures; l’enfant pouvait être une nièce du graveur. Je ne rejetterais donc point aussi formellement que l’a fait M. Meaume l’attribution fournie par la légende; ceux-là qui l’avaient écrite savaient probablement à quoi s’en tenir, mais j’avoue n’avoir rien trouvé de probant.

Ainsi disparaissait, dans la maturité de son talent, un des plus curieux esprits du dix-septième siècle. Depuis Albert Durer, la gravure originale n’avait produit personne à lui comparer. Sa gloire fut telle, qu’elle dépassa peut-être les justes limites; sa note spirituelle, essentiellement personnelle, a passionné ceux qui mettent l’invention et le brio au-dessus de la science tranquille et réfléchie. Callot a pour lui le

même public que Rabelais ou La Fontaine; à ce titre on en a fait un Français, un virtuose parlant notre belle langue imagée et claire. Laissons ce piédestal au graveur lorrain, saluons en lui le précurseur incontesté de notre école dite des petits maîtres, de ces illustrateurs sans rivaux au monde qui ont nom Abraham Bosse, La Belle, Silvestre, et Sébastien Leclerc.

Callot peintre. — Erreurs à ce sujet. — Les dessins de Callot. — Les copies d’estampes de Callot en dessins à la plume. — Collectionneurs de Callot; Claude Maugis. — Caractère du collectionneur d’après La Bruyère. — Transmission des planches originales du maître; Silvestre; Fagnani. — L’héritage artistique de Mme de Graffigny converti en casseroles. — Cuivres originaux achetés par l’abbé de Chancey à Fagnani et vendus en Angleterre. — Leur retour à Nancy dans le cabinet de M. Thiéry. — Les tirages modernes. — Conclusion.

Je n’ai point à m’étendre longuement ici sur les attributions plus ou moins fantaisistes de pièces anonymes données à Callot ; on ne prête qu’aux riches, et sur ce point l’artiste lorrain n’a point à compter. Tenons-nous-en donc aux œuvres indiscutables, et dans le doute, gardons-nous d’affirmer rien.

Il y aurait d’ailleurs bien des légendes à détruire dans l’histoire de cette existence si bien remplie; Jacques Callot peignait-il? A-t-il laissé des toiles authentiques? On lui a souvent fait honneur d’un panneau du Palais Corsini représentant la vie du soldat; mais il eût traité ce sujet pendant son séjour en Italie, si l’on en croit Nihbi; or nous avons eu occasion de remarquer tout à l’heure que la passion des scènes guerrières ne lui vint que sur le tard.

Aussi bien, quel texte le nomme jamais un peintre? Son épitaphe si louangeuse et si en quête de qualifieations sonores reste muette sur ce fait. Le Triomphe jadis possédé par Titon du Tillet passait pour être de lui, ou de Stella, on n’était pas définitivement fixé- Une remarque à faire, c’est que la plupart des tableaux dont on lui fait honneur sont inspirés de ses gravures ; comme ils leur sont inférieurs, la conclusion se tire d’elle-même.

En ce qui concerne les dessins, les méprises sont moins fréquentes; laissant de côté les croquis de l’Albertine dont nous avons parlé déjà, et qui sont également imités de ses eaux-fortes par un élève, nous pourrions citer plusieurs esquisses indiscutables au Louvre, telles que la Grande Passion , le portrait de Deruet , le Massacre des Innocents , à la plume, lavés au bistre, et provenant de Mariette. La bibliothèque de Rouen conserve vingt dessins originaux dans le genre des Caprices; le musée Wicar à Lille, plusieurs sujets acquis à Florence par le grand collectionneur. D’autres ont disparu dont nous suivons la trace au dix-huitième siècle, entre autres les halli et neuf cent trente-six dessins dans le cabinet de M. de Jullienne. Il en reste aux Offices à Florence. De temps en temps quelque épave fait son apparition dans un catalogue de vente; authentique ou supposée, elle entre aussitôt dans la circulation marchande, mais atteint rarement de gros prix.

En thèse générale, les amateurs devront se méfier des croquis rendant exactement l’estampe de Callot. Un artiste comme lui ne jetait son idée sur le papier que pour avoir un thème arreté et des proportions justes. Rarement s’en tenait-il à une copie calquée dans le report sur cuivre. Il remplissait de-ci de- là les vides de la gravure par des griffonnis ou des figurines venues d’abondance au cours du travail. Les dessins de Callot les moins discutables seront donc toujours bien plutôt ceux qui, tout en restant dans l’allure générale, marqueront les différences sensibles avec l’eau-forte définitive. II faut se rappeler d’ailleurs le but de plusieurs séries publiées par lui; elles devaient servir aux gens qui apprenaient le dessin à la plume. Pourquoi ces devoirs d’élèves auraient-ils tous disparu, et ne seraient-ils pas quelques-uns des prétendus croquis de Callot retrouvés dans les collections?

Je ne cesserai de recommander le plus grand scepticisme en pareille matière; les amateurs raisonnent rarement et, se croyant impeccables, tiennent pour réel ce qui les flatte le plus. Mais les mieux avisés seront toujours les collectionneurs d’estampes; ils ont du maître une signature authentique, et rien ne vaut un papier dûment signé.

Callot eut le rare privilège de forcer de bonne heure l’admiration et d’entrer, presque à scs débuts, dans le courant des maîtres recherchés par les

curieux. Claude Maugis, ancien aumônier de Louise de Lorraine, et qui depuis occupa les memes fonctions auprès de Marie de Médicis, avait eu le premier l’idée de former des albums d’estampes recueillies un peu partout. Il louait Callot sans réserve, et pour lui en témoigner sa reconnaissance, celui-ci lui dédia les treize pièces de la Yierge publiées par Israël Henriet. 11 appelle Claude Maugis : « Homme très illustre, conte seiller de la reine Mère et du roi, aumônier ordinaire « de leurs majestés, et abbé de saint Ambroise ». Plus tard le cabinet de Maugis passa à l’abbé de Marolles, et l’on sait que les collections de Marollc ont formé le noyau primitif du département actuel des estampes à la Bibliothèque Nationale.

Ce que la passion d’amasser des épreuves rares, d’en composer des cahiers devint au dix-huitième siècle, c’est La Bruyère qui nous l’apprend dans la forme ironique qui lui est particulière. Sous le nom de Démocède, il peint quelque maniaque d’alors tout occupé de sa passion, consterné de la quantité de vides remarqués dans scs suites précieuses. Il amasse pour amasser d’ailleurs, el la moindre pièce manquant lui cause des insomnies.

« Vous voulez, ajoute Démocède, voir mes estampes? Et bientôt il les étale et vous les montre. Vous en rencontrerez une qui n’est ni noire, ni nette, ni dessinée, et moins propre à être gardée dans un cabinet qu’à tapisser un jour de fêle le Petit-Pont ou la rue Neuve.

Il convient qu’elle est mal gravée, plus mal dessinée, mais il assure qu’elle est d’un Italien qui a travaillé peu, qu’elle n’a presque pas été tirée, que c’est la seule qui soit en France de ce dessin, qu’il l’a achetée très cher et qu’il ne la changerait pas pour ce qu’il a de meilleur. J’ai, continue-t-il, une sensible affliction et qui m’obligera à renoncer aux estampes pour le reste de mes jours. J’ai tout Callot , hormis une seule qui n’est pas à la vérité de ses bons ouvrages, au contraire c’est un de ses moindres, mais qui m’achèverait Callot. Je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d’y réussir. Cela est bien rude! » (De la Mode , XIII, § 2.)

Démocède n’est point mort, de nos jours il collectionne plus que jamais, seulement il a quelque peu délaissé Callot pour Lawreince ou Debucourt.

Pendant tout le règne Louis XIV, le graveur lorrain conserva son prestige; les estampes de Silvestre, de Perelle, de Sébastien Leclerc, inspirées de lui, le maintenaient dans sa faveur première. Les curieux recherchaient de préférence ses œuvres florentines, moins répandues en France, parce que les planches étaient restées en Italie et qu’on n’en tirait plus d’épreuves nouvelles. Pierre Morin, fleuriste à Paris, derrière l’hôpital de la Charité, les achetait à tout prix pour les joindres aux œuvres d’Albert Dürer. Quant aux travaux purement lorrains, ils étaient devenus la

propriété d’Israël Ilenriet, qui les laissa à son neveu Israël Silvestre. Le gendre de ce dernier vendit les cuivres originaux à Fagnani dans le courant du dixhuitième siècle. Ce Fagnani, sorte de brocanteur italien, numérota les séries, travailla les planches pour en obtenir des états plus rares et classa Fœuvre entier <c en deux grands volumes in-folio comme est celle qu’il a eu l’honneur de faire voir à Monseigneur, et où la curiosité se trouve entièrement satisfaite; il les a aussi séparez en autant de petits volumes qu’il y a de matière pour former différentes grandeurs de livres dans une bibliothèque. »

Comme on le voit par ce passage de Florent Lecomte, Fagnani était le précurseur des modernes rafistoleurs. Mais si peu louable que fût ce trafic savant, il eut du moins l’avantage de sauver la plus grande partie des originaux du naufrage. A la mort de Callot, les héritiers avaient fait deux parts des planches gravées en Lorraine; Catherine Kuttinger vendit la sienne à Silvestre ; celle du frère, Jean Callot, se transmit de proche en proche jusqu’à Françoise d’Isscmbourg, arrière -petite nièce de l’artiste, devenue Mme de Graffîgny, sorte de bas-bleu médiocre, auteur des Lettres péruviennes justement oubliées. Mme de Graffîgny avait la passion des ustensiles de cuisine et le mépris des œuvres d’art. Elle avisa certain jour les cuivres noircis de son héritage, cl les livra à un chaudronnier qui les convertit en

casseroles et en bassinoires. Vers la fin du dixhuitième siècle, M. de Craon possédait une cuvette taillée dans une eau-forte de Jacques Callot; depuis cette pièce a disparu.

Quand Fagnani cessa son commerce, il céda les originaux achetés par lui à l’abbé de Chancey, garde des Estampes du roi. Celui-ci était un fonctionnaire infidèle; chassé de son emploi pour indélicatesse, il vendit les cuivres en Angleterre. Depuis ceux-ci revinrent à Paris, et après des pérégrinations nombreuses chez des marchands parisiens, ils furent successivement acquis par M. Tliiéry, de Nancy, qui les gardait encore ces temps derniers.

De ces cuivres, les uns ont résisté aux tirages à cause de leur dureté propre : tels sont ceux des Misères de la Guerre. D’autres au contraire, comme les Supplices , se sont écrasés sous le rouleau, et sont usés par la presse. Au temps de Fagnani, quelques-uns d’entre eux tenaient encore; depuis, les fonds se sont nivelés, les finesses ont disparu et les épreuves qu’on en pourrait tirer ont perdu le ragoût singulier et puissant des premiers états.

Les estampes vendues sous le nom de Callot son très souvent de misérables épreuves obtenues sur ces planches déshonorées. On y trouve parfois un nom d’éditeur, Langlois, Vincent, ou autres qui avaient possédé les originaux pendant le dix-huitième siècle. Ces images n’ont aucune valeur; on a eu beau leur

faire une toilette spéciale, les préparer en salissant le papier, en reprenant meme les lointains, elles ne trompent personne. Empâtées et décrépites, elles sont aux tirages contemporains de Callot ce que Madame Récamier vieillie était au portrait de David.

L’artiste ne connaissait point les artifices de tirages imaginés par Rembrandt, lequel faisait passer une eau-forte par toute la gamme des tons en forçant ou en atténuant son encrage. Callot gravait dans une manière qui voulait imiter le burin, et qui participait des avantages et des inconvénient de ce procédé. Le trait est trop écrit, trop net pour autoriser les demi-teintes; nous avons relevé les lourdeur inhérentes à la méthode dans quelques pièces cidevant décrites, entre autres le Brelan . Au lieu de se condamner à ces tailles en treillage, Rembrandt eût fait simplement agir l’encre sur le plat du cuivre et obtenu ainsi les obscurités péniblement pointées pièce à pièce par Jacques Callot.

Sans vouloir pousser plus loin ces réflexions complémentaires de notre travail, nous pouvons affirmer que le faire du Lorrain est un des plus populaires qui soient. Les yeux les moins exercés le reconnaissent sans peine aucune. On parle de Callot comme de son compatriote Grandville; l’un éveille aussitôt l’idée des gueux, l’autre celui des animaux travestis. Quand on éleva en 1877 sur une des places de Nancy une

statue au maître du dix-septième siècle, on mit ces simples mots sur le socle :

A JACQUES CALLOT

né à Nancy en 1593, mort à Nancy en 1035.

Et cette mention est plus éloquente que ne le fut jamais lepitaplie louangeuse et ampoulée des Cordeliers.

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