SCÈNE I
Mr. le vicomte de JolicϾur, Mr. le marquis Jean Moreau, Francis de Moncy, George Bernis, Louis XV.
MR. LE VICOMTE DE JOLICOEUR (Ministre des Travaux Publics, s'adressant à ses collègues) —Messieurs, c’est réellement une affaire très-grave à décider que celle qui nous est soumise. Depuis longtemps je cherche un moyen de sortir des embarras de h situation. Il me semble que la question est bien simple : Devons-nous dans l'intérêt du pays lorsque notre gouvernement a tant d'obligations à rencontrer, continuer notre protection à cette terre éloignée du Canada qui a déjà coûté des sommes énormes au budget. ‘ Je crois pour ma part que le temps de la prudence est arrivé et il importe de connaître exactement quels sacrifices on attend encore de nous.
. MR. LE MARQUIS JEAN MoREAU (Ministre des Affaires Etrangères).—L'avenir de la France est intéressé au sort de ce jeune pays. Les résultats obtenus jusqu'ici sont peu de chose il est vrai en comparaison des efforts tentés par l'administration dans le but de développer la colonie. Cependant je dois avouer que la possession de ce territoire important est la clef de la civilisation européenne sur le continent américain. L'homme d'état doit avant tout étudier les avantages généraux qui résultent de l’application d’une politique ferme et définie... Qui sait si si l'occupation de cette contrée lointaine n’aura pas
une influence considérable sur les destinées de la France.
Francis DE Moncy. (Courtisan du Roi).— La voilà la belle affaire. Que diable venez-vous nous chanter avec vos questions d'état! Allons donc.
Sommes-nous des enfants? Les revenus que vous avez engloutis là-bas, nous auraient certes ‘ait des rentes profitables ici. Pendant qu’on se 1: ‘hire à l'étranger avec des antropophages, on ïerait bien mieux de donner des amusements à la Cour pour distraire Sa Gracieuse Majesté des fatigues du pouvoir : ce serait beaucoup plus humain.
GEORGE BERNIS, (ami de la Pompadour).— Et surtout plus galant ! Je vous le demande mes amis ! Que nous importe quelques arpents de neige” … perdus dans l’immensité d’un pays sauvage... Les cœurs y sont vite refroidis !.…. Et voyez donc ? c’est un endroit où on vous arrache sans cérémonie la chevelure, pendant qu'ici au moins on peut en conserver pour ceux... qui n’en ont plus... N'est-ce pas que j'ai raison ?
Le Ro: Louis XV—Voilà un noble langage et qui reproduit exactement la pensée de cette bonne marquise, Madame Pompadour. J’en suis sûr, elle serait heureuse d’entendré répéter de si belles choses. Permettez-moi, sire, en son ncm de vous féliciter pour des paroles si hur aines.
GEorcE BERNis—Majesté, je suis confus d’une telle faveur, mais croyez-moi, je saurai à l'instant reporter sur la gracieuse marquise, toute la part qui lui revient de l’inappréciable avantage dont vous venez de me gratifier. Combien son cœur pal- pitera d'émotion en apprenant que toute la Cour s'incline devant lascendant souverain de ses charmes.
Louis XV, (à part).—Oui ! Et que mon autorité s'efface devant les désirs d’une femme !
MR. ZE MARQUIS JEAN MoREAU.—Sire, le temps des décisions énergiques est arrivé. Au milieu des fumées du plaisir, votre cœur est assez grand pour montrer à la France le chemin de la gioire et de l'honneur. A d’autres la tâche d'étouffer en elle l'amour et l'ambition des nobles conquêtes. Notre pays est fait pour le dévouement et l'héroïsme. Représentant du sang royal, c’est à vous qu’il appartient de donner l’exemple des vertus antiques qui furent l'apanage de votre race et l'héritage du peuple que vous gouvernez..…..Je vous en Conjure,
ajesté, songez au salut de la France et à la cause sacrée du Canada.
GEORGE BERNIS, (se tournant avec moquerie).—Ah ! les troubadours ! toujours les mêmes avec leur refrain éternel de gloire et d’immortalité. Pauvres Don Quichotte ! ils ne rêvent que châteaux, tourelles ét madrigaux. Mais de la dame de leur pensée, point ! Ah! je leur en souhaite, par delà la Manche, au beau pays du Canada ! !.…
(Un page entre tenant à sa main un pli cacheté, adressé au roi. Ce dernier après l’avoir examiné d’une manière dis-
traite le remet au ministre des affaires étrangères peur en, faire lecture).
MR. LE MARQUIS JEAN MOREAU, (à haute voix)— Monseigneur et mon maître,
Parti il y a trois ans, sous les auspices d’un roi aimé de son pays, pour la terre lo)r‘aine du Canada, j'ai vu sa puissance briller au milieu d’un peuple soumis à son autorité. Enfant de la France, je n'avais qu’une ambition, rendre son nom glo. rieux sur la terre étrangère, qu’un seul désir : continuer l'œuvre d’agrandissernent de mon ancêtre, Jacques-Cartier d’illustre mémoire. Ai-je réalisé cette noble espérance ? Sire ! vous le savez comme
moi ; jai sacrifié ma patrie, j'ai tenté les-périls de n la mer pour aller porter bien loin sous d’autres
ce UE des
cieux le souvenir le ce mot si cher au cœur français, celui de sa france bien-aimée. Le sauvage qui habite ce continent éloigné ne connaît pas ik est vrai notre civilisation, mais c’est un peuple fier et ami: aveé une protection efficace nous verrons bientôt les naïfs enfants de la forêt s'asseoir au banquet de Lx vie intellectuelle et partager tous les honneurs d’une société policée.
Au nom du vieil honneur français, Sire, je vous en conjure : donnez- une pensée à ce petit coin de terre qui est assez vaste déjà pour conserver l'amour de son roi, et à un de vos fidèles et dévoués sujeis tendez une main généreuse, afin que le spectacle de votre paternelle sollicitude serve à proclamer les bienfaits de votre autorité.
(Signé) JEAN CANADA.
Citoyen de St. Malo et arrière-neveu de Jacques- | Cartier.
FRanois DE Moxey, (courtisan).—Grinment, encore le vieil honneur français ! En voilà une belle ! Je voudrais bien savoir si honneur de mon pays peut se loger quelque part dans la cervelle d’un peau rouge. Allons, je suis d'avis, moi, qu’on laisse ces gen là tranquilles chez eux... Quant à votre brave riarin, l'arrière neveu de Jacques-Cartier, comme il s'intitule, si cela suffit à sa gloire ; eh b'en ! il peut boire sans cérémonie à. la santé de la France, dans le crâne du premier sauvage qu’il aura scalpé... Nous saurons bien lui reudre le salut d'ici.
GEORGE Benxis.—Mille tonnerres ! il n’est pas difficile ce petit malouin-là. Encore des secours. Et les provisions donc ? Je voudrais bien savoir ce qu’en dirait la Pompadour... Au fait (à voix basse), elle a brûlé tant de fois ses vaisseaux pendant sa vie qu’elle doit être parfaitement renseignée sur la navigation au long cours. ot
4 le nom du pays que je gouverne. J’ardonne : qu’on :
NE
Louis XV.—Mes chers ministres. De grâce, ne troublez donc pas le repos de cette bonne marquise. Parlons de choses sérieuses, car je veux en finir avec la glorieuse folie du navigateur de St. Malo. Je dois vous dire, messieurs, que j'ai songé à cet affaire depuis longtemps. C’est une entreprise téméraire que l'établissement d’une colonie française sur la terre d'Amérique. Comment ! après les sacrifices énormes et inutiles que mon gouvernement s’est imposés, on osérait encore me demander de grever le trésor public pour un résultat éphémère. Eh bien ! non. (Se levant avec colè:'e). Je le jure en face de la France ; sur l'honneur de ma couronne royale, je ne permettrai nlus désormais à un de mes sujets d’aller traîner sur le solinconnu
m'amène ici l’auteur de la supplique que vous venez d'entendre.
(On fait entrer Jean Canada, les autres se retirent). SCÈÊNE II. Louis XV.—Jean Canada.
Louis XV À JEAN CaNana.—Monsieur, je viens de
E soumettre à mon honorable conseil la demande de
secours que vous faites dans votre lettre afin de m'ttre à exécution le projet de colonisation du Canada commencé par votre ancêtre.
En référart à des sources bien autorisées, ce conseui a été informé que votre corduite dans cette affaire était de nature à donner des inquiétudes au pays. Nous avons découvert l’organisation d’un vaste complot destiné à mettre en péril la constitution de l’État et la vie de plusieurs loyaux sujets de Sa Majesté qui vous portaient ombrage. En conséquence, je vous donne avis, que vous aurez à répondre de l'accusation portée contre vous et vous serez ira suivant toutes les rigueurs de la loi.
La Cour est instruite de ce fait, et à l’instant même vous aurez à vous justifier devant la commission royale chargée de s’euquérir de votre crime. (Le roi se retire.)