CHAPITRE IV
Détails concernant les excès commis par les routiers, écorcheurs et retondeurs vers 14 25. — Témoignage d'un archidiacre de Bayeux. — Requêtes adressées par l'évêque de Beauvais aux États d'Orléans et de Blois en 1433 et 1435, au sujet des violences commises par les gens de guerre. — Autres témoignages contemporains. — Rodrigue de Villandrando, célèbre routier. — Sa vie, ses aventures. — Le bâtard de Bourbon; ses cruautés, sa fin tragique. — Ordonnances rendues par Cliarles VII en 1438 et 1439 concernant les gens de guerre. — La première organisation régulière de l'armée a lieu en 1445. — Serment d'investiture des capitaines et des lieutenants des compagnies.— Organisation de la milice en 1448. — Appréciation des réformes militaires de Charles Vil par des contemporains. — Résultats immédiats de ces réforuies. — Opposition qu'elles soulèvent. — Le comte Charles d'Armagnac et le maréchal de Raiz. — Leur procès, — Constitution définitive de l'influence et de l'autorité royale.
Mais ce n'était rien d'avoir réformé les monnaies, les finances, la justice, l'université, toutes les parties de l'administration ; il restait à opérer une autre réforme plus importante encore et indispensable pour que la France pût se remettre des années de trouble qu'elle venait de traverser, c'était celle de l'armée, ou plutôt des bandes indisciplinées de routiers, écorcheurs et retondeurs qui usurpaient ce nom. Il faut lire dans les chroniqueurs contemporains le récit des violences des gens de guerre et les doléances des évêques, pour se faire une idée de l'état de désordre et de barbarie où la France était tombée. La population des villes n'avait pas trop à souffrir de ces
90 LES ROUTIERS, ÉCOPCHEURS ET RETONDEURS
excès et elle en était quitte pour vivre constamment renfermée, n'osant s'éloigner des remparts qui la protégeaient, ou, tout au moins, ne les perdant guère de vu3^. Quant aux bourgades et aux campagnes , elles étaient sans cesse pillées et ravagées, non-seulement par l'ennemi, mais encore par les troupes françaises, c'est-à-dire par ceux-là mêmes qui avaient mission de les défendre, et qui, au lieu de cela, traitaient les malheureux paysans avec un raffinement de cruauté que l'imagination la plus dépravée ne saurait se figurer aujourd'hui. On voudrait douter de la vérité de ces accusations; l'abondance et la concordance des preuves ne le permettent pas. Non contents de faire main basse sur tous les animaux domestiques, les compagnies d'écorcheurs se faisaient suivre des paysans avec les victuailles et les provisions qu'elles n'avaient pu consommer sur place. D'autres fois, après avoir saccagé ou brûlé tout ce qui n'était pas à leur convenance, elles emportaient tranquillement leur butin sur des chars. Le viol et l'enlèvement des femmes et des filles n'étaient, on le pense bien, que des peccadilles pour cette soldatesque sans frein, qui, indépendamment de quelques gentilshommes, était d'ordinaire composée de serfs fugitifs , d'ouvriers paresseux, de voleurs, souvent de malheureux ruinés, dépouillés eux-mêmes par les compagnies franches et qui, réduits au désespoir et à la misère, se joignaient à elles pour vivre et dans l'espoir de recouvrer par le vol ce que le vol leur avait enlevé ''.
Tels étaient, d'après un prélat qui en fut longtemps le
1 « Cuncla qnx murorum ambitu non sunt septa, diripiunt, n Voir Nicolaî de Clemangiis Catalaunensis arcbidiaconi Baïocensis opéra omnia; leUre adressée à Jean Gerson.
* LeUre de Nicolas Cleaiangis, passim.
D'APRÈS LES CONTP]MPORAINS. 91
témoin, les excès des gens de guerre vers 1425. Le besoin que Charles VIT avait de leurs services, l'impunité dont ils jouissaient, l'exemple donné par quelques chefs fameux, portèrent le désordre encore plus loin. C'est alors que la condition des cultivateurs devint véritablement digne de pitié. Ce ne fut plus rien de les piller et de saccager leurs biens; persuadés qu'ils avaient caché leur argent, les écorcheurs les emmenaient avec eux par centaines et les entassaient dans des fossés humides, dans des cavernes, jusqu'à ce qu'ils eussent demandé à se racheter. Si les malheureux se taisaient, ils étaient mis à la question; si, n'ayant rien à avouer, ils ne donnaient aucune indication, on les laissait mourir de faim. La cruauté des écorcheurs en était arrivée [à ce point que la vue de la souffrance et de la douleur était devenue pour eux une volupté, un besoin ^ Mais il faut laisser parler les témoins de ces horribles scènes. En 1433, Charles YII avait assemblé les trois Etats à Orléans pour les consulter sur un projet de traité de paix que ses ambassadeurs et ceux du roi d'Angleterre avaient préparé. A cette occasion, Juvénal des Ursins, évêque et comte de Beauvais, depuis archevêque de Reims, adressa au roi une touchante comp/am^e relative aux crimes des gens de guerre. « Dieusçait, disait-il, les tyi'annies que a souffert le pauvre « peuple de France par ceux qui le deussent avoir gardé, « car entre eux n'a ordre ne forme de conduite de guerre, « mais chacun a fait le pis qu'il a peu en eux glorifiant. En « ce faisant, quantes églises ont esté par eux arses et des- « truictes, les bonnes gens ars et desrompus dedans ! Les « autres par eux remparées et fortifiées, ordonnées à estre
1 « Quin imo, instar sxvissimarum hestiarum, in innocentes ac supplices agrorum cuUores, sxvire delectabat plerosque ex ipsis prœdonibus. » Thomas Basin, lib. II, cap. VI.