‹ Jacques Cœur et Charles VII; l'administration, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres et les arts au XVe siècle; étude historique précédée d'une notice sur la valeur des anciennes monnaies françaisesChapitre 188 sur 327 · CHANTEURS ANGLAIS · texte numérisé non relu

CHANTEURS ANGLAIS

Fut-il jamais telle besogne.

J'ai vu Binchois avoir vergogne

« Tapissier, Carmen, Cœsaris,

N'a pas longtemps si bien chaulèrent

Qu'ils esbahirent tout Paris

Et tous ceulx qui les fréquentèrent...

« Car ils ont nouvelle pratique De faire frisque concordance En haulte et en basse musique, En feinte, en pause et en nuance.

1 Je trouve quelques détails intéressants sur Binchois et les autres musicien* du quinxième siècle dans l'ouvrage de M. J.-B. Labat, organiste de U cathédrale de Montauban, intitulé : Études philosophiques et morales sur l'histoire de la musique, Paris, 1852, t. I.— fcgide Binchois était attaché à la chapelle des ducs du Bourgogne. Une messe à trois voix de sa composition a été récemment trouvée à Bruxelles par M. Fétis (p. 305). Un autre compositeur do môme temps, Guillaume Dufay, a laissé des œuvres dont l'harmonie est assex correcte et qui pourraient encore être entendues avec plaisir (p. 261 ), Il résulte d'un compte relatif aux obsèques de Charles Y 11 que la chapelle de ce prince se composait de cinq personnes, a la tête desquelles figurait Jean Ockc* crhen, qui inventa le Canon, et que ses contemporains eux-mêmes appelèrent le prince des musiciens (p. 264). Mais le grand compositeur du quinzième siècle fut Josquin des Prés, né vers 1450, et dont un juge des plus compétents, M. Fétis, a apprécié les œuvres de la manière suivante : « . . . Les formes de sa mélodie sont entièrement neuves, et il a eu l'art d'y jeter une variété prodigieuse. L'artifice de l'enchaînement des parties, des repos, des rentrées, est chez lui plus élégant, plus spirituel que chez les autres compositeurs... Il avait compris la puissance de certains changements de tons, et il a quelquefois employé de la manière la plus heureuse le passage à la seconde mineure supérieure du ton principal, sorte de modulation qui, appliquée à la tonalité moderne, a été reproduite avec un grand succès, par Rossinl et quelques autres compositeurs de l'époque actuelle... Josquin des Prés conserva son influence plus longtemps qu'aucun autre, car elle commença à se faire sentir vers 1485, et ne cessa qu'après que Palcstrina eut perfectionné toutes les formes de l'art, c'est-à-dire plus de soixantedix ans après. » {Biographie des musiciens, par M. Féli», citée par M. Labat, ubi supra, p. 27 4.)

Et ont pris de la contenance An^loisc, et ensuivy Dunstable :

Pourquoy merveilleuse plaisance Rent leur chant joyeulx et notable

Tapissier, Carmen, Cœsaris, étaient donc les chanteurs français en vogue vers le milieu du quinzième siècle, et on les applaudissait surtout parce qu'ils imitaient l'Anglais Dunstable. Mais la musique n'avait pas seulement des interprètes payés. La classe moyenne, la bourgeoisie riche, la cultivaient aussi. Le mobilier de Jacques Ducbié, bourgeois de Paris, en 1434, en fournit la preuve. « Une salle, dit « une description contemporaine, était remplie de toutes «manières d'instrumens , harpes, orgues, vielles, gui- « ternes, psaltcrions et autres, lesquels ledit maître Jacc ques Duchié savait jouer de tous2. »

Si maintenant Ton examine l'état des lettres avant la renaissance, on reconnaîtra que cette époque de notre histoire littéraire n'est pas indigne qu'on s'y arrête. Par une fatalité inouïe et unique peut-être dans l'histoire des peuples, la langue française avait eu à lutter pendant des siècles pour parvenir a être écrite, ou même parlée. Près de huit cents aus durant , elle fut en quelque sorte proscrite, soit par le clergé, soit par l'administration*. Malgré cette espèce d'ostracisme, quelques œuvres

» Martin Franc, Le champion des dames.— Martin Franc aécriteelivre vers 1450; cilé par De Guasco, Dissertation, etc., p. 233, et par l'abbé Gouget, Bibliothèque française, t. IX, p. 232. — Je prie le lecteur de ne pas apprécier la poésie du quinzième siècle d'après cet échantillon, et de différer son jugement.

5 M. Bonuardot, Études sur Cilles Corrozet, Parisien.

8 M. Francis Wcy, Histoire des révolutions du langage en France, p. 42.

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