LES ROUTIERS, ÉCORCHEURS ET RETONDELRS
excès et clic en était quitte pour vivre constamment renfermée, n'osant s'éloigner des remparts qui la protégeaient, ou, tout au moins, ne les perdant guère de vue1. Quant aux bourgades et aux campagnes, elles étaient sans cesse pillées et ravagées , non-seulement par l'ennemi , mais encore par le3 troupes françaises, c'est-à-dire par ceux-là mômes qui avaient mission de les défendre, et qui, au lieu de cela, traitaient les malheureux paysans avec un raffinement de cruauté que l'imagination la plus dépravée ne saurait se figurer aujourd'hui. On voudrait douter de la vérité de ces accusations; l'abondance et la concordance des preuves ne le permettent pas. Non contents de faire main basse sur tous les animaux domestiques, les compagnies d'écorcheurs se faisaient suivre des paysans avec les victuailles et les provisions qu'elles n'avaient pu consommer sur place. D'autres fois, après avoir saccagé ou brûlé tout ce qui n'était pas à leur convenance, elles emportaient tranquillement leur butin sur des chars. Le viol et l'enlèvement des femmes et des filles n'étaient, on le pense bien, que des peccadilles pour cette soldatesque sans frein, qui, indépendamment de quelques gentilshommes, était d'ordinaire composée de serfs fugitifs, d'ouvriers paresseux, de voleurs, souvent de malheureux ruinés, dépouillés eux-mêmes par les compagnies franches et qui, réduits au désespoir et à la misère, se joignaient à elles pour vivre et dans l'espoir de recouvrer par le vol ce que le vol leur avait enlevé2.
Tels étaient, d'après un prélat qui en fut longtemps le
1 « Cuncta qux murorum ambitu non sunt sepia, diripiunt. » Voir Mcolal de Clemangiis Catalamiemis arckidiaconi B aï oc émis opéra omnia; lettre adriasée à Jean Gerson.
! Lettre de Nicolas ClemangU, pan un.
D'APRÈS les contemporains.
témoin, les excès des gens de guerre vers 4425. Le besoin que Charles VII avait de leurs services, l'impunité dont ils jouissaient, l'exemple donné par quelques chefs fameux, portèrent le désordre encore plus loin. C'est alors que la condition des cultivateurs devint véritablement digne de pitié. Ce ne fut plus rien de les piller et de saccager leurs biens; persuadés qu'ils avaient caché leur argent, les écorcheurs les emmenaient avec eux par centaines et les entassaient dans des fossés humides, dans des cavernes, jusqu'à ce qu'ils eussent demandé à se racheter. Si les malheureux se taisaient, ils étaient mis à la question ; si, n'ayant rien à avouer, ils ne donnaient aucune indication, on les laissait mourir de faim. La cruauté des écorcheurs en était arrivée à ce point que la vue de la souffrance et de la douleur était devenue pour eux une volupté, un besoin1. Mais il faut laisser parler les témoins de ces horribles scènes. En 1433, Charles VII avait assemblé les trois Etats à Orléans pour les consulter sur un projet de traité de paix que ses ambassadeurs et ceux du roi d'Angleterre avaient préparé. A cette occasion, Juvénal des Ursins, évéque et comte de Beauvais, depuis archevêque de Reims, adressa au roi une touchante complainte relative aux crimes des gens de guerre. « Dieu sçait, disait-il, les tyrannies que a souffert le pauvre « peuple de France par ceux qui le deussent avoir gardé, « car entre eux n'a ordre ne forme de conduite de guerre, a mais chacuu a fait le pis qu'il a peu en eux glorifiant. En « ce faisant, quantes églises ont esté par eux arscs et des- « truictes, les bonnes gens ars et desrompus dedans ! Les « autres par eux remparées et fortifiées, ordonnées à estre
1 « Quin imo, inttnr sxviuimarum bettiarum, in innocentes ac supplices agrorum cultorcs, sxvire delrctnbal phrosque ex ipsis prrdonii bus, » Thomju Baain, lib. II, cap. M.