‹ Jacques Delorme, ou Bonheur et religionChapitre 21 sur 37 · FRANÇOISE · texte numérisé non relu

FRANÇOISE

Mais si elle est déjà aussi bonne, même pour ceux qui l'ofTensent aussi grandement par leur désespoir, que n'est-il pas permis d'en attendre à ceux qui mettent en elle toute leur confiance?

NICOLAS

C'est précisément ça aussi que je dis à Ursule chaque fois qu'elle veut trop se chagriner du malheur qui vient de vous arriver : «« Celui qui a pris un pois

( a34 ) à tes parens, lui dis-je, saura bien leur rendre une fève, si ça lui convient; et si ça ne lui convient pas, c'est qu'il vaut mieux pour eux, par des raisons que nous ne connaissons pas, qu'il en soit autrement: ainsi, puisque nous savons que tout ce qu'il fait est pour le mieux, ça serait donc démentir notre foi que de nous chagriner de quelque chose dont nous ne voyons pas l'utilité ; ça serait dire au bon Dieu que nous n'avons pas de confiance enlui,et que nous ne voulons accepter que ce que nous pouvons juger par nous-mêmes. » Il n'y aurait pas de bon sens dans une pareille conduite.

JACQUES

Ce que tu dis là, Nicolas, est bien vrai; mais il faut convenir qu'il y a des occasions où c'est terriblement diHicile à exécuter.

NICOLAS

Oh î quant à ça, je ne dis pas non ; nous ne sommes pas de chair et d'os sans en éprouver les faiblesses , et il y

a bien des circonstances dans lesquelles il est rare d'avoir la force de rester tout d*abord maître de soi-même ; mais avec le temps, la raison vient au secours de la nature, et quand on a la foi, il suffit d'une pensée comme celle que je viens de dire pour vous faire secouer promptement votre chagrin.

DELORME

J*aime à vous entendre parler ainsi, Nicolas ; c'est la marque d'un bon esprit et d'un bon chrétien ; et je puis même ajouter, c'est le présage assuré d'une vie heureuse dans ce monde. Oui, mes enfans, il suffit de la foi pour nous rendre supérieurs à tous les maux de cette vie, et pour nous les faire supporter, je ne dis pas seulement avec patience, mais même avec joie. C'est elle, en effet, qui nous montre un Dieu infiniment puissant et infiniment bon, qui nous promet des récompenses éternelles, si nous savons les mériter pendant la courte épreuve qu'il nous fait subir ici-bas, et qui dispose tout de manière à nous

( 236 ) mettre continuellement en main les moyens par lesquels nous pouvons les acque'iir, de telle sorte que si nous les manquons, nous ne puissions en accuser que nous-mêmes. C'est elle encore qui nous montre uniquement occupé des soins de l'éternité, et rapportant à ce dessein tous les événemens que sa sagesse ordonne, ce grand Dieu pour qui toutes les prospérités temporelles et passagères que noire aveuglement désire avec autant d'ardeur, sont comme si elles n'étaient pas. Rien dans ce monde ne peut abattre ni mcme étonner celui qui a véritablement la foi :

les guerres, les révolutions, les famines, les pestes, les tremblemens de terre, les inondations, les grclcs, les orages, les incendies ont sans doute leurs causes secrètes dans la malice dcsliommcs, ou dans les lois de la nature; mais celui qui a la foi voit leur cause piemière dans la volonté du Dieu qui, pour punir ou pour avertir des ])opulations coupables, pour donner d'utiles leçons aux

siècles à venir, pour rappeler à lui des enfans qui roubliaient, ou pour préparer de nouvelles générations pures des excès de celles qui les ont pre'cc'dees, se sert de quelqu'un de ces moyens qu'il a éîablis et dont il dirige l'action. Dans des e'vcnemens de moindre importance, dans les circonstances les plus ordinaires de la vie, le fidèle voit ('gaiement la main toute puissante du Dieu qu'il adore. Il la voit soutenant la faiblesse ou récompensant les vertus de celui-ci par quelque prospérité lenqoorcUe ; cliâtiant la faute ou éprouvant le courage de celui-là par quelque accident imprévu : tout est pour lui une preuve vivante de son action. Si le juste meurt à la fleur de son âge, c'est qu'il avait déjà mérité sa couronne, et que Dieu n'a pas voulu le laisser plus long-temps exposé au danger de la perdre ; s'il prolonge , au contraire, sa carrière au milieu de pénibles épreuves , c'est que Dieu veut en faire un modèle qui anime la cou-

stance des autres, et que, lui re'servant un poids plus immense de gloire, il le lui fait acheter par un travail plus long et plus difficile. Les prospérités de l'impie ne l'ébranlent pas davantage ; elles sont pour lui la preuve d'une autre vie, comme ses revers, la preuve d'une justice divine qui veut se manifester dès ce monde, pour l'instruction des hommes. Tout enfin, en lui, autour de lui, ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il craint, ce qu'il désire, il explique tout, il s'accommode à tout ; et parce qu'il remet tout entre les mains de celui qu'il sait disposer de tout pour son plus grand bien, il ne s'épouvante ni ne s'attriste de rien ; et ainsi élevé par ses espérances au-dessus des maux passagers qui peuvent l'atteindre icibas, insensible à leurs blessures les plus douloureuses, il arrive plein de joie et de confiance au terme heureux d'une carrière dont sa foi a doublé les douceurs et corrigé les amertumes.

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