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Jacques Roger

La plupart des documents qui m'ont servi pour ce travail sont inédits. J'exprime ici toute ma reconnaissance à M. le pasteur Eugène Arnaud, de Crest , qui m'en a communiqué plusieurs, entre autres un mémoire étendu et très intéressant du pasteur Daniel Vouland sur le Dauphiné (Bibliothèque de Genève, ms. de Court, no 17, vol. B). Cette relation embrasse la période comprise entre la révocation de l'édit de Nantes et l'année i 736, et m'a beaucoup servi pour les premiers chapitres de cette biographie. D'autres amis ont bien voulu seconder mes recherches à la bibliothèque de Genève, et transcrire à mon intention plusieurs lettres inédites de Roger. On verra enfin que j'ai consulté la plupart des ouvrages anciens ou modernes qui pouvaient me fournir quelques données.

J'aime à renvoyer le lecteur, désireux de plus amples renseignements sur l'époque qui va nous occuper, à la belle histoire d'Antoine Court, par M. Edmond Hu-

gués, et, pour ce qui concerne plus particulièrement le Dauphiné , au troisième volume de l'importante publication , fruit de longues et savantes recherches , que M. le pasteur Arnaud prépare sur le protestantisme dans cette province.

Depuis que j'écrivais ces lignes, en 1875, le grand ouvrage de M. Arnaud sur les protestants du Dauphiné a paru. Je lui emprunte plus d'un renseignement précieux pour cette seconde édition , que j'enrichis aussi de quelques pièces inédites et d'un chapitre nouveau sur les idées religieuses et théologiques de Roger.

Montauban, juillet 1881.

Tout a été dit sur les maux sans nombre qui accompagnèrent et suivirent la révocation de l'édit de Nantes. Les réformés , préparés à ce tragique événement par de longues années de vexations, se virent, en un jour et par un trait de plume , frappés dans leurs droits civils et religieux, et condamnés à choisir entre l'exil ou l'abjuration. Ils préférèrent obéir à la voix de leur conscience, et la plupart allèrent chercher une terre plus clémente où ils pussent adorer Dieu en liberté. En vain des sentinelles vigilantes gardaient la frontière ; si beaucoup de fugitifs furent arrêtés et traduits devant les parlements fi), le plus grand nombre — quatre

(i) Voir la liste de ceux qui comparurent devant le parlement de Grenoble dans le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, t. VII, p. 15Ç, et t. VIII, p. 297.

cent mille environ — purent s'échapper, et l'émigration , qui priva la France de ses plus utiles enfants , fut une source de prospérité pour les pays qui les accueillirent.

Ceux qui, moins heureux, restèrent en France, furent considérés , par une fiction étrange , comme gagnés tous à la religion dominante. On les appela les nouveaux convertis , les nouveaux réunis ou les nouveaux catholiques. Malheur à eux s'ils témoignaient ouvertement leur sympathie pour la Réforme. Ils étaient aussitôt traités de relaps et exposés aux peines les plus sévères. Des prédicateurs se répandaient dans les provinces infectées de l'hérésie de Calvin. Ils s'efforçaient d'attirer ou de retenir dans le bercail ces brebis toujours indociles ; et, comme s'ils comptaient peu sur les moyens ordinaires de conversion, ils se faisaient accompagner des missionnaires bottés qui obtenaient par la violence ce que la persuasion n'avait pu faire. Les dragons surent trouver des arguments nouveaux en faveur de la messe et du culte des saints, et cette mission d'un nouveau genre, due à l'esprit inventif de Marillac , l'intendant du Poitou, laissa sur son passage des marques indélébiles de ses excès.

La province du Dauphiné , déjà évangélisée par les Vaudois au moyen âge , avait accueilli

avec empressement, dès les premiers jours de la renaissance évangélique, les apôtres de la foi nouvelle. Il s'y organisa bientôt des Eglises nombreuses et florissantes. Leur nombre s'élevait à plus de soixante et dix à la veille de la révocation, sans pai-ler de deux cents annexes, et l'on ne comptait pas moins, dans la province, de quatre-vingt à cent mille protestants. Aussi fut-elle particulièrement éprouvée par la persécution. On lui fit payer cher la gloire d'avoir donné le jour à Guillaume Farel et à Daniel Chamier. Elle fournit une longue page au martyrologe protestant. Les plus fermes furent pendus ou roués vifs ; les autres condamnés à ramer sur les galères du grand roi. On enferma les femmes à la conciergerie de Grenoble, dans la tour de Crest ou dans l'hôpital général de Valence, dirigé par l'infâme d'Hérapine et qu'illustra la constance admirable de Blanche Gamond. Plusieurs de ces femmes héroïques subirent le dernier supplice. De leur nombre fut Louise Moulin de Beaufort. Condamnée en 1 687 à être pendue devant la porte de sa maison « pour crime d'assemblée , » elle réclama comme une suprême faveur, au pied de la potence, la liberté d'offrir une dernière fois le sein à son nourrisson, et « elle mourut ensuite, » disent nos relations, « en louant Dieu avec une

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fermeté au-dessus de son sexe. » Quant aux enfants, les garnisaires les forçaient d'abjurer, puis on les envoyait dans des couvents achever leur éducation.

Mais quelque zèle qu'ils missent dans l'accomplissement de leur tâche, les convertisseurs étaient loin de voir le succès couronner leurs efforts. S'ils obtenaient des adhésions extérieures, les coeurs n'étaient pas gagnés. Les nouveaux convertis, selon l'expression d'un historien hostile à la Réforme, étaient « de nouveaux catholiques mal conveitis ; » et tel d'entre eux, après avoir fait le matin acte de présence à la messe , lisait le soir en cachette la vieille Bible du foyer et retrempait sa foi dans les austères enseignements du saint Livre. Ecoutons l'aimable et spirituelle M™® de Sévigné nous dépeindre en termes indignés la ténacité de ces rebelles : « M. de Grignan, » écrivait-elle au comte de Bussy, «. a fait un voyage d'une fatigue épouvantable, dans les montagnes du Dauphiné, pour séparer et punir les misérables, huguenots qui sortent de leurs trous et qui disparaissent comme des esprits, dès qu'ils voient qu'on les cherche et qu'on veut les exterminer. Ces sortes d'ennemis volants ou invisibles donnent des peines infinies et qui , au pied de la lettre , ne sauraient finir ; car ils disparaissent

en un moment, et, dès qu'on a le dos tourné, ils ressortent de leurs tanières (i). » Le Camus, évèque de Grenoble, nous initie à son tour à tous les désagréments que les nouveaux convertis causaient au clergé : « Quand on croit les avoir calmés , les lettres qu'ils reçoivent de Genève les raniment. Ils espèrent, ou qu'une guerre étrangère ou que la fuite dans le printemps les mettra en liberté. Leurs psaumes, les gloses de leurs Bibles et les livres de leurs ministres les fortifient, et l'on ne voit pas le moyen de les leur ôter. Ils font de petites assemblées secrètes où ils lisent quelques chapitres de leurs Bibles, leurs prières, et ensuite le plus habile leur fait quelque entretien ; en un mot comme ils faisaient à la naissance de l'hérésie (2). »

Ces aveux sont significatifs et rendent un hommage involontaire à la fermeté de nos pères. Ils étaient persécutés, non vaincus; la malveillance et la haine qu'ils inspiraient venaient se briser contre le bouclier d'une foi sûre d'ellemême. Ils avaient confiance en des temps meilleurs , dans un avenir qu'ils croyaient rapproché et qui devait , espéraient-ils , dévoiler aux

(i) Lettre du i6 mars 1689.

(2) Lettre à Barillon , évèque de Luçon . BuUetin , t. III , p. f8o.

yeux de tous leur innocence. Une complainte inédite du temps exprime bien , dans sa forme incorrecte et naïve, l'affliction de l'Eglise privée de ses conducteurs en même temps qu'elle montre sa confiance inébranlable dans les promesses de Dieu. En voici quelques strophes :

Seigneur, regarde-nous en bas, Protège-nous de ta main droite ; Seigneur , aie compassion De notre pauvre religion.

On a chassé tous nos pasteurs ; Ils sont bannis hors de la France.

Tous nos pasteurs s'en sont allés Et les troupeaux sont égarés.

Il en est bien resté quelqu'un Qui sont là-bas dans les Cévennes; Ils se rendent dedans les bois Pour enseigner les saintes lois.

La sainte Ecriture nous dit :

u Quittez vos biens, je vous en prie.

Quittez vos parents e> amis

Pour aller servir Jésus-Christ. »

Ni pour ceci , ni pour cela, Enfants , ne perdons point courage.

Tout en dépit de l'Antichrist, Restons enfants de Jésus-Christ.

En effet, aux termes de l'édit, les pasteurs qui refusèrent de se convertir durent quitter le royaume dans un délai de quinze jours, sous peine des galères. Plus de six cents d'entre

eux s'exilèrent, emportant sur la terre étrangère l'éternel regret de la patrie. Que devinrent leurs troupeaux r Livrés à eux-mêmes , ceux que la persécution n'avait pas complètement dispersés virent bientôt les plus graves désordres se produire dans leur sein. L'incendie allumé dans les Cévennes ne se propagea pas dans le Dauphiné. Ici , malgré quelques résistances individuelles, point de soulèvement armé ; mais le prophétisme y trouva un sol favorable et s'y développa rapidement. Les montagnes de Dieulefit et de Saôu furent le centre de ce mouvement, et l'histoire conservera les noms du gentilhomme verrier du Serre et de la bergère de Crest, Isabeau Vincent, surnommée la belle Isabeau. Ce n'est pas ici le lieu de raconter leur histoire, ni de chercher une explication aux phénomènes étranges qui se produisirent alors. Ils furent dus en partie à l'exaltation du sentiment religieux , aux excès de l'im.agination impressionnable de ces populations des campagnes , à l'habitude qu'elles avaient de nourrir leur piété de la lecture des livres prophétiques du l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais après avoir dit tout cela, on n'a pas tout dit. Certains faits inexplicables échappent à l'analyse et semblent marqués du doigt de Dieu.

Quoi qu'il en soit, à l'époque où commence notre récit, les beaux jours du prophétisme avaient pris fin. C'était \q fanatisme qui l'avait remplacé. Des prédications désordonnées attiraient encore au Désert des foules considérables ; mais elles perdaient de plus en plus tout caractère religieux, et la Réforme française, déjà si compromise par la persécution, était entraînée, par ses propres excès, vers une ruine imminente.

C'est alors qu'un homme parut dans le Dauphiné pour conjurer ce péril et rassembler les troupeaux dispersés. Jacques Roger fit pour cette province ce qu'Antoine Court, avec des dons plus éminents, allait entreprendre, quelques années plus tard, en Languedoc et dans les Cévennes ; mais il eut la gloire de le précéder dans cette œuvre de restauration , et il couronna par le martyre une longue vie tout entière consacrée aux travaux de l'apostolat. Longtemps il fut seul à travailler au relèvement des Eglises du Dauphiné. Quinze mille protestants à peine ayant émigré sur les quatre-vingt mille ou cent mille que comptait cette province, c'est en définitive au service d'une grande partie de la population protestante du Midi que Roger consacra ses soins pendant près de quarante ans. De plus, son nom se trouve mêlé à tous

les événements importants de notre histoire religieuse durant cette période : c'est lui qui présida les deux premiers synodes nationaux du Désert ; et cependant, que de protestants ignorent, je ne dis pas seulement les travaux, mais le nom même de cet éminent serviteur de Dieu ! J'ai essayé de tirer le martyr de Grenoble de cet oubli immérité et de tracer une esquisse rapide de ses travaux et de ses souffrances. Avec lui j'ai évoqué de la tombe, en même temps que les figures austères de ses compagnons d'oeuvre, tout un peuple de confesseurs et de martyrs. La contemplation de ces mâles caractères n'est pas sans profit, en nos jours d'affaissement moral, pour ceux qui, non contents d'admirer Théroïsme des ancêtres, veulent s'efforcer d'imiter leur foi en voyant l'issue de leur vie ; et volontiers nous nous associons à ces belles paroles d'un éminent coreligionnaire : « Puisque la France, à côté de l'étroit ascétisme ou de la longue hypocrisie du grand siècle , a pu enfanter tant de martyrs, qu'elle sache enfin se parer de ses aïeux et réclamer d'eux sa descendance. Pour nous, leurs fils et leurs indignes héritiers, c'est d'eux, ne l'oubHons jamais, que nous avons hérité cette austère croyance qui soutint les forçats aux galères , les bannis dans l'exil , les femmes sous la torture et sous l'outrage , et

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nous pouvons dire à la France : « Ce furent tes pères dans la foi, voudras-tu toujours les renier f I ) ? »

(i) Rosseeuw-Saint-Hilaire , Ce qu'il faut à la France, étude historique , p. 92.

Premiers travaux de Roger dans le Dauphiné. — Le fanatisme. — Guet-apens à Grane. — Voyage en Languedoc. — Il prend du service dans l'armée royale. — Course missionnaire au val de Trièves. — L'aventurier Chapon. — Dangers à Die et à Beaufort.

Jacques Roger naquit vers 1675 fi), à Boissières , village situé non loin de Nîmes , dans la Vaunage, cette petite Canaan, comme l'appelaient nos pères. On montre encore la maison où il vit le jour ; mais les détails nous manquent sur sa famille et sur son enfance. Nous

(i) Et non en i66) , comme le disent quelques historiens. — Malgré des recherches actives à la mairie de Boissières, nous n'avons pu retrouver la date précise de sa naissance. Le registre des actes de baptêmes pour l'année 1675 fait défaut.

l8 UN MARTYR DU DÉSERT.

savons seulement que ses parents étaient fabricants de bas, et qu'il avait appris lui-même ce métier. A la suite des persécutions , dont la révocation fut le signal, il quitta la France, en 1696, et vint chercher, à l'âge de vingt et un ans, un asile à l'étranger. Il séjourna douze ans en Suisse et en Allemagne. Dans ces pays, où l'Evangile avait jeté de profondes racines, il fut mis en relation avec des hommes distingués et pieux qui exercèrent une heureuse influence sur sa vie religieuse. A leur contact, sa piété se développa et s'affermit. Aussi, vivement préoccupé du triste état des Eglises de sa patrie, résolut-il de rentrer au milieu d'elles et de se consacrer à leur service. Le mmistère sous la croix exerçait sur lui un attrait puissant. Il s'ouvrit de son projet au professeur Bénédict Pictet, de Genève, le pieux auteur de la Théologie chrétienne et de tant d'autres ouvrages édifiants. Cet homme dévoué lui avait toujours témoigné une grande bienveillance, et, sur ses conseils, il rentra en France, en 1708, et choisit le Dauphiné pour théâtre de ses travaux.

Roger se mit à visiter aussitôt les nombreuses localités situées dans la vallée de la Drôme, 011 se trouvaient autrefois des Eo:lises florissantes. Mais quels changements survenus depuis quel •

ques années 1 La persécution , semblable à un vent d'orage, avait tout dévasté sur son passage. Les reiigionnaires du Dauphiné étaient comme des troupeaux sans bergers, et, à défaut de pasteurs fidèles , ils suivaient quelques personnes du peuple , qui , dépourvues d'une piété véritable, les retenaient pourtant autour d'elles, grâce à un langage exalté et fortement empreint des couleurs bibliques. Quelques femmes fanatiques, au nombre de sept ou huit, voulant marcher sur les traces de la célèbre Isabeau, réunissaient des assemblées considérables, et prétendaient leur annoncer le conseil de Dieu. Elles étaient secondées par deux prophètes nommés Bosméand et Jolicœur. Ce dernier avait essayé , quelques années auparavant, de provoquer dans le Dauphiné et le Vivarais, un soulèvement semblable à celui des Cévennes. Il se tenait, à cette époque, dans les îles du Rhône, près de Lavoulte et du Pouzin, au milieu des pêcheurs presque tous protestants qui conduisaient des passagers nocturnes d'une rive à l'autre. Il y présidait des conciliabules beUiqueux, et entretenait des intelligences secrètes avec les chefs camisards.

On comprend que l'arrivée de Roger dut éveiller chez de telles personnes plus d'une prévention. Il ne cachait pas, en effet, sa sym-

pathie pour l'ordre et la discipline, ni son désir de rétablir sur leur ancienne base les Eglises de ce pays. Mais, pour ne pas compromettre son œuvre par trop de précipitation , il n'attaqua pas directement le fanatisme , et sut louer le zèle et les efforts de ceux qui se donnaient le nom de prophètes, tout en s'efforçant de neutraliser leur influence. Il avait soin de montrer, par des preuves qu'il demandait à la fois au raisonnement et à l'Ecriture, qu'on ne devait pas regarder comme inspirés tous ceux qui prétendaient l'être. De pareils discours furent mal accueillis par une population surexcitée. Plusieurs Eglises refusèrent de le recevoir. Seules, quelques personnes sensées et les vieillards qui avaient gardé le souvenir des pasteurs régulièrement consacrés, approuvèrent sa conduite.

A ces difficultés déjà si grandes s'ajoutaient des obstacles d'une autre nature. La malveillance de certains catholiques n'était pas endormie , et pour arriver à leurs fins , la ruse leur paraissait plus sûre que l'attaque ouverte. Un personnage déguisé, qu'on soupçonna plus tard d'être un jésuite, se faisait passer pour un prédicateur protestant. Il convoqua à Grane, petit village situé près de la Drôme, non loin de Loriol, une grande assemblée à laquelle il invita

tout particulièrement les autres prédicants du Dauphiné. Son but était de les faire prendre ou tuer. Heureusement l'éveil fut donné, mais pas assez tôt toutefois , pour empêcher près de quatre-vingts personnes , au nombre desquelles se trouvaient sept ou huit prédicants des deux sexes, de tomber dans le guet-apens. Elles furent arrêtées et enfermées dans la tour de Crest.

On comprend que cette opposition, qui lui venait à la fois du clergé et des protestants exaltés, devait rendre bien difficile le ministère de Roger. D'où venait-il, d'ailleurs, et pouvait-on compter sur cet étranger? Ne fallait-il pas plutôt se tenir à son égard dans une prudente réserve ? Quoi qu'il en soit, le fidèle ouvrier ne se découragea point , et il desservit pendant une année quatre ou cinq Eglises qui avaient appris à le connaître et qui surent apprécier ses services.

Mais, rapproché comme il l'était de son pays et de sa famille, le plus grand désir de Roger était de les revoir après de si longues années d'absence. Les circonstances ne lui permirent pas cette fois de réaliser son dessein. Il partit, cependant, et touchait presque au but de son voyage, lorsqu'il trouva, près de Nîmes, les chemins occupés par de nombreux détachements

de soldats. Un soulèvement deCamisards avait provoqué le déploiement de cette force armée. Les allures du prédicant leur parurent suspectes, et il prévit le moment où on l'arrêterait. Comment échapper à ce danger ? Roger s'y prit assurément d'une singulière façon. Renonçant à son projet, il s'enrôla comme volontaire dans l'armée. Cette résolution audacieuse ne le servit qu'à demi. On le mit d'abord aux arrêts au corps de garde , puis on le conduisit devant le duc de Roquelaure, gouverneur du Languedoc. Ignorant l'œuvre qu'il accomplissait dans le Dauphiné, celui-ci ne l'interrogea que sur son retour des pays étrangers. Roger convint qu'il avait séjourné quelque temps à Genève ; mais, peu satisfait de ses réponses, le duc l'incorpora dans le régiment de l'Ile-de-France. Il n'y resta heureusement que quelques mois. A Saint-Jean-de-Maurienne, en Savoie, il trouva le moyen de s'échapper, et il se hâta de rentrer dans son champ de travail.

Ses amis de la vallée de la Drôme le reçurent à bras ouverts, et quoiqu'il eût encore à discuter avec Jolicœur et Bosméand, il vit peu à peu se dissiper les préventions qu'on avait contre lui. Il reconnut avec joie que c'était la faim de la Parole de Dieu qui rassemblait des foules considérables autour de ces prédicateurs im-

provisés et sans autorité morale, et il augura favorablement des progrès de l'Evangile dans ces contrées. Vers la fin de 1709, un protestant zélé, Pierre Meffre, de Bourdeaux, le conduisit dans plusieurs Eglises qu'il n'avait pas encore visitées. Il lit aussi, à la même époque, la connaissance de Jean Martel, le seul prédicateur qui repoussât les idées exagérées des fanatiques. Ces trois serviteurs de Dieu unirent leurs efforts , et ils virent bientôt avec joie leurs coreligionnaires se grouper autour d'eux et le fanatisme s'affaiblir graduellement.

Mais, animé comme il l'était d'un zélé infatigable , Roger voulut connaître dans toute son étendue le vaste champ de travail qu'il s'était assigné. Il partit donc, en i7io,pour le Trièves, petit canton enfermé dans les montagnes du haut Dauphiné et qui a Mens pour chef-lieu. Il trouva dans cette contrée intéressante, où la Réforme avait jeté de profondes racines et qui a donné le jour à Froment , le hardi prédicateur de la place du Molard, à Genève, un grand nombre de fidèles avides d'entendre la Parole de Dieu. Mais ici encore les esprits étaient en effervescence. Un aventurier des environs de Die , nommé Chapon , avait essayé , dans des vues intéressées, de provoquer au milieu d'eux un soulèvement armé. Trompés par ses faux

rapports et ceux de quelques hommes de son caractère, le duc de Savoie et les Hollandais, alors en guerre avec Louis XIV, convaincus que les protestants de ce pays étaient disposés à prendre les armes comme ceux des Cévennes, lui avaient envoyé de l'argent. Ils espéraient , par ce moyen, opérer une diversion et obliger Louis XIV à dégarnir de troupes la frontière. Roger fit aisément comprendre à ses coreligionnaires la gravité et l'imprudence d'une pareille entreprise ; et Chapon irrité disparut, emportant une forte somme d'argent que des protestants trop crédules lui avaient confiée.

Roger put annoncer, dans le courant de juin et de juillet, l'Evangile à de grandes foules. Un des services qu'il présida réunit de quatre à cinq mille personnes. Mais des assemblées aussi considérables attiraient l'attention des cathoHques. L'une d'elles fut surprise et dispersée par quelques-uns d'entre eux qui avaient à leur tète le prieur de Mens , et le prédicateur n'échappa que par miracle. Ces diverses raisons le décidèrent à retourner dans le bas Dauphiné. Mais son voyage ne s'effectua pas sans de nouveaux dangers. Il dut marcher toute une nuit sous une pluie torrentielle. Près de Die, il faillit se noyer en traversant une rivière grossie par les orages, et pour éviter les soldats que le projet

de Chapon avait attirés dans ces quartiers , il fut obligé de s'engager dans des chemins détournés et difficiles.

Roger retrouva, dans la vallée de la Drôme, les mêmes sympathies et la même opposition qu'il y avait laissées. S'il voyait le zèle et la foi se développer chez les ndèles, d'autre part la haine de ses ennemis grandissait chaque jour. C'est ainsi que deux catholiques des environs de Beaufoî"t jurèrent de le prendre mort ou vivant, et le poursuivirent sans relâche pendant quatre mois. Un matin, le pasteur, surpris dans sa retraite, fut à portée de leurs armes, et il ne dut son salut, après Dieu, qu'à une fuite rapide. Mais le courao:e et la foi du fidèle témoin de Jésus-Christ étaient à la hauteur de tous ces périls, et, durant un ministère qui devait se prolonger encore trente-quatre ans, a sous la croix des afflictions, » nous le verrons, avec une respectueuse admiration , mettre chaque jour au service de son Maître un zèle infatigable qui se jouait des difficuhés.

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