RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT
« Plus fort, mon enfant! »
C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui! «Plus fort, » est dit comme par une sœur d'hôpital à un malade dont on tient le front brûlant ; « plus lort ! là ! du courage ! c'est bien ! »
Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une goutte de sang au bout du museau : puis, tout autour, la peau est rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lissel... Si j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce matin I
C'est qu'aujourd'hui on compose en récitation classique et débita et ma mère veut que j'aie le prix.
Pour cela, il faut non-seulement savoir, mais hier, dire; et un nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.
On m'a clarifié le nez.
Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps, longtemps ! oh 1 les minutes étaient des
MES HUMANITÉS. ï^t
siècles ! Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:
« Renifle, mon enfant ! renifle! »
Je ne pouvais plus.
« Fais un effort, Jacques 1 »
Je l'ai fait.
Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une demi-heure, peut être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la balance. J'y porte la main. « Où est-elle? — Ah ! la voilà ! »
Il n'y a que le nez qui compte ; il me cuit comme tout et il flambe comme un bouchon de carafe.
Je m'y attache, je le prends par le bout, moimême, et je me conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je repasse ma leçon.
Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je dis : « Baban. y>
BABAN,pour appeler celle qui m'a donné le jour!
Oh/ baban, ba bèrel pour dire •. Maman, ma mère.
En classe, quand je récite le premier chant de V Iliade, je dis : Bénin, aeïdél — atchiou! theia Beleiadeo, — atchiou f
Je traîne dans le ridicule le vieil Hobèrel Atchoural Atchoum I Zim, mala ya, boum, boum !
Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un trombone qui a un troUj —- où
j'ai le nez Je représente bien Tliomme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les deux bouts.
Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé. Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.
Je suis malgré ou balgré tout, — avec ou sans atctdou, atchoum, — d'une force énorme en récitation. Ma mémoire prend ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de Vlliade et des chœurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet, — mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on Oublie l'aloès bienfaisant.