Jadis et aujourd'hui
— Voilà , ma chère , quels étaient les réglemens de la maison de Saint-Lazare , dite au bon vieux temps : maison de retraite forcée :
1° Personne ne peut y être reçu que sur une lettre de cachet du roi ;
â° Cesont les familles, elles-mêmes, qui sollicitent ces lettres , soit à la police, soit auprès du ministre ;
3° Un homme qui y serait condamné par une sentence du juge pourrait y être détenu;
4" Les moindres pensions sont de 600 livres, etc.. etc.;
5° Il y a des pensions de 1,000 et 1,200 livres, etc., etc., etc.
— Voilà, ma chère Octavie, quels étaient les réïïiemens de cette maison dont les débris nous entourent , dont un corps de logis reste debout, même, et sert encore aujourd'hui de retraite Jorcée aux femmes de mauvaise vie..., c'est-à-dire aux malheureuses que la misère, les vices de leurs parens et l'or des riches libertins du quartier ont perverties.
— Oh ! mon Dieu , dit Octavie , en je-
tant sur son assiette la cuirasse rouge d'une crevette , oh ! mon Dieu !
— Madame Derval, dit Roland , buvezdoncun peu d'eau de Seltz, vous savez bien que le docteur vous la recommandée, l'eau de Seitz ! faut-il donc toujours vous gouverner comme un petit enfant?
— C'est vrai , s'écria Alfred DervaL Tu ne fais rien pour ta santé, ma femme , et j'autorise l'ami Roland à te gronder, à te battre même , au besoin , quand lu entreras en révolte ouverte contre les ordonnances de la faculté.
Madame Derval regarda avec amitié son ami Roland , avec amour son mari Alfred, puis elle tendit son verre et elle but un verre de l'eau gazeuse avec une grande résignation.
On était au milieu du mois de mars. Le soleil avait déjà de la force et il inondait de
ses rayons les rues de Paris, ce'les , du moins , de large dimension et le long desquelles de hautes maisons, se dressant nez à nez, ne cachaient pas aux hommes ce ciel oii il est écrit qu'ils iront un jour. La rue oii Derval et sa femme avaient leur habitation d'hiver était tout à fait de nouvelle école. Large, aérée, s'ouvrant au couchant et au levant , elle était toujours balayée par le vent, ou chauffée par le soleil. Composée de jolies maisons entre cour et jardin, ornée d'arbres, de fleurs et de gazon comme une allée ^e Sainl- Cloud, disposée de manière à donner au citadin une part du bien-être que l'on goûte aux champs , parfum des roses , gazouillement des oiseaux dans le feuillage des arbres, air vif et pur, tranquillité parfaite, la rue des Petits-Hôtels, qui court de la place Charles X — laquelle est main-
tenant la place Lafayette, en attendant un autre nom — était, pour parler comme Octavie Derval , un lieu de délices. Depuis un an cette dame l'habitait avec son mari et l'ami Pioland , le fidèle , l'indispensable de la famille.
Une jolie petite maison avait été louée par eux. Roland occupait la partie haute de l'édifice qui , de tout temps, a été le domaine des célibataires. Derval et sa femme s'étaient établis au rez-de-chaussée et au premier étage.
Onze heures venaient de sonner à toutes les pendules de la maison, et, comme on l'a dit au commencement de ce récit, le déjeûner était servi. On mangeait des crevettes, en attendant une sole frite, poisson que , par parenthèse , Roland, en sa qualité de Marseillais, et par conséqucnt d'homme de mer, avait la préten-
tion de merveilleusement apprêter avec du citron, du poivre et du beurre frais. Cette prétention de Roland pouvait d'ailleurs être considérée comme exorbitante, car, enfin, il ne suflSt pas d'être né à la Cannebière, ou à la rue de Rome, pour combiner mieux qu'un autre les ingrédiens cidessus mentionnés avec la chair d'une sole frite. Mais il n'est pas question de cela.
Le déjeûner était servi dans une jolie salle à manger, qu'une fenêtre, donnant sur la cour , éclairait de tout le jour splendide que le ciel verse sur cet heureux coin de Paris.
A travers les vitres on voyait la cour étroite, comme dans tous les pays du monde où la toise de terrain coûte des sacs d'or, au fond, un petit bâtiment contenant écurie et remise, et sur le pavé propre et luisant quelques poules russes , les favori-
tes de madame Derval, s ébattant avec joie au soleil et béquetant quelques brins d'avoine jetés par la jeune et jolie maîtresse du lieu.
Car Octavie était une charmante femme, en vérité.
On ne s'extasiait pas sur sa beauté à la première vue. Mais, peu à peu, on éprouvait en la regardant ce qu'on éprouve à l'aspect d'une peinture harmonieuse, d'ur site doux à l'œil.
Octavie avait trente ans. Elle était d'une taille moyenne, mais bien prise. Ses pieds et ses mains étaient de la meilleure compagnie possible. Elle avait les yeux noirs et pétillans d'esprit, quand ils ne reflétaient pas l'âme la plus tendre, la plus noble qui fût jamais sortie du ciel pour animer une fille d'Eve. Son nez était d'un dessin parfait et coupé de narines char-
manies. Sa bouche un peu grande était bien ornée et offrait une irrésistible expression de bonté et de finesse. Les cheveux d'Octavie étaient du plus beau noir, ils se séparaient en larges bandeaux au sommet de son front comme les deux branches d'un ruisseau.
Octavie, vous le voyez, était une jolie femme; mais c''était moins sa beauté, peutêtre, qui attirait à elle tous les cœurs que cette bienveillance qui présidait à ses moindres actions , dont toute sa vie était empreinte. Son premier mot, dans les circonstances les plus pénibles était toujours bon et juste. Son premier besoin était de répandre autour d'elle du bonheur. Elle n'était jamais de mauvaise humeur que les jours où elle n'avait pas pu faire un peu de bien. Trop spirituelle pour ne pas avoir le sentiment de son mérite,
elle s'effaçait toujours devant les autres , cependant. Ses besoins, ses désirs, elle les sacrifiait à tous. L'honnêteté faisaitle fonds de son caractère. Une action basse lui paraissait chose inouïe, monstrueuse, hors de sa portée. Elle n'y comprenait rien. Elle en avait horreur comme de ces fanmes nocturnes dont l'existence ne peut xpliquer, mais qui font peur. Et, malcette pureté de principes , cette délicase d'âme elle était le refuge obligé de us les pécheurs. L'être dégradé même, celui qui serait venu à elle, tout palpitant encore de sa faute , aurait trouvé un appui et des conseils.
Octavie était pieuse sans être dévote , elle aimait Dieu comme on aime ce qui est beau et sublime. Sans pratiquer exactement les devoirs imposés pai" l'Église, elle avait en elle tout ce que h religion a de
pur, d'innocent, d'élevé. Elle était presque sainte, et elle Tétait sans le savoir.
Ainsi, au physique, c'était une femme de trente ans dans toute la splendeur de la beauté.
Au moral, c'était un ange... un ange qui aimait beaucoup le spectacle , les divertissemens, la parure, mais qui conciliait tout cela avec une austérité de principes des plus rigoureuses. Octa vie avait encore une grâce de plus : elle aimait son mari.
Elle l'aimait, après trois ans de mariage, bien plus que le premier jour de son union avec lui. Jamais amour de femme n'avait été plus tendre, plus dévoué, plus immense. Nous avons dit, tout à l'heure, qu'elle était bonne et serviable pour tous. Mais, avant tous, cependant, elle aimait, elle eût servi son mari. A lui elle rapportait tout, dans lui elle avait mis son exis^
lence, son avenir. C'était bien plus que de l'amour, c'était un culte, de l'idolâtrie. Les hommes attirés par la beauté d'Octavie avaient compris que cette femme-là n'aimerait jamais que son Alfred, que sa tendresse pour lui était une de ces passions profondes que la mort seule peut briser, dans lesquelles une âme s'abîme tout entière, un amour qui croît avec le temps, qui se fortifie par l'amitié, par l'habitude et qui fait, pour ainsi dire, corps avec la vie d'une femme. Ces hommes s'étaient retirés avec désappointement. Les uns s'étaient mis à détester Octavie, le plus grand nombre l'avait admirée.
Alfred Derval, l'objet de cette tendressemodèle, était un homme de trente-six ang, d'une taille bien prise et souple. 11 avait ce qu'on nomme dans le monde une tournure distinguée. C'était un de ces cavaliers
sveltes qui conservent long-temps les dehors delà jeunesse et de sa verte santé. Sa ligure, sans être régulière, était fine et agréable, son front développé et intelligent. Quoique son trente-sixième printemps eût un peu argenté la touffe de cheveux noirs qu'il portait assez audacieusement sur la tempe gauche , Alfred était encore un de ces hommes dont les femmes disent, sous l'éventail, ou derrière un gros bouquet de roses : — il est bien , ce monsieur î
— Alfred avait de l'esprit, de la gaîté, de l'entrain. Il avait servi plusieurs années dans un régiment, et il avait rapporté de ses garnisons une certaine témérité de conversation, une vigueur comique qui rendaient quelquefois ses boutades fort amusantes. Son éducation avait, d'ailleurs, été soignée et on en trouvait l'empreinte
dans ses plus chauds accès de gaîté. Il ne savait pas une noie de musique et il chantait effrontément la romance du jour, et d'une voix agréable, devant un piano, ledit instrument eilt-ii été tenu par Rossini lui-même. Il faisait bien des armes, il montait à cheval d'une manière distinguée , il était joli tireur au pistolet , il faisait de très mauvais calembourgs, il se mettait avec goût et il buvait beaucoup de vin de Bordeaux sans perdre son équilibre physique et moral. Beaucoup d'hommes , qui se disent et se croient complets, n'étaient pas à la hauteur d'Alfred Derval.
Le caractère de cet heureux mortel n'était pas à beaucoup près aussi remarquable que celui d'Octavie , ou , du moins , l'absence totale d'homogénéité entre les nombreuses parties qui le composaient, les rendaient presque toutes inutiles et
réduisaient quelquefois à zéro une organisation pleine de richesses et qui eût suffi, plus heureusement répartie, à faire deux hommes distingués. C'était un vaste, un immense , un incommensurable labyrinthe que 1 ame de Derval. Dans cet épouvantable abîme vous trouviez tous les contraires qui frappent l'œil de l'observateur dans le monde , de la bonté et de la rancune, de la magnificence et de l'avarice , du courage et de la lâcheté , de la sensibiHîé et de la sécheresse. Alfred — plaignez-le — avait une âme errante, ballottée sans cesse, menée par le vent. Naturellement bon et honnête il y avait des momens où il n'eut pas reculé devant une aciion méchante ou vicieuse. Abandonné à lui-même il eut pu commettre dans sa vie d'étranges bévues , d'énormes fautes , l'amour violent qu'il avait pour sa femme
et qui lui donnait un bonheur toujours renaissant avait, depuis quelques années, et fort heureusement , concentré toutes ses passions dans le cercle du mariage. Cette union, si fatale, quelquefois, au repos et à la moralité d'un homme , avait été jusque-là pour lui un égide sous lequel il avait bravé les séductions du monde, si dangereuses pour un caractère comme le sien. Son amour pour Octavie était devenu un port tranquille où ses penchans s'étaient endormis dans le bonheur , cet amour c'était son honneur , c'était sa vertu. Sans lui il eut été peut-être un homme sans frein, un joueur, un débauché , un de ces individus que les pères de famille et les gens paisibles ne reçoivent pas. Avec lui Alfred Derval était bon époux , bon ami et excellent citoyen. Car , en vérité , pour ne pas inquiéter sa femme, qui avait une peur
horrible de la prison , il montait sa garde comme chasseur de la garde nationale.
Octavie et Alfred avaient depuis deux ans fait la connaissance de Roland; tous les jours ils s'applaudissaient de l'avoir introduit dans leur intimité. Roland, enfant de Marseille, était , comme tous les méridionaux possibles . beau diseur , patient , obstiné et singulièrement poli.
Parmi toutes les erreurs accréditées depuis des siècles, la plus grande, sans doute, est celle qui a pour objet l'appréciation des racesdu Sud de notre pays, et qui a donné lieu à tant de poèmes, de vaudevilles, de romans et de tableaux. D'après les idées reçues, le midi de notre belle France — style de gazette — s'épanouit sous un ciel bleu, toujours riant, toujours pur. Les roses, les pommes , les fraises, les artichaux, les enfans nouveaux-nés et les melons sont,
dans ce pays-là , d'une dimension ei d'une saveur extraordinaires. Le soleil réserve pour ces heureuses contrées ses rayons les plus fécondans,les plus amoureux. La Méditerranée carresse avec amour de ses vagues argentées les côtes de cette terre bienheureuse. L'Océan, qui fait le fier de l'autre côté de la France , est une grande marre d'eau infiniment bête, et qui ne saurait soutenir la comparaison avec cette mer d'élite qui baigne la Provence, l'Italie, l'Afrique et l'Espagne. Dans le midi , bonnes gens, l'olive , le raisin , la grenade mûrissent sans culture. Le parfum des fleurs , du thym et du serpolet embeaume à cent lieues à la ronde. Les ruisseaux roulent dans leurs flots limpides des paillettes d'or et souvent, même, desdiamans. L'atmosphère est imprégnée de je ne sais quelle influence qui donne de la joie pen-
dant les vingt-quatre heures du jour et de la nuit, le bonheur est là, comme les truffes et l'huile premier choix , il y en a partout !
Quant aux habitans, ils sont tous poètes, orateurs , peintres et musiciens de droit. La poésie coule à pleins bords dans leurs villes et dans leurs villages. Le rnidi est le berceau des arts , de la franchise et de ce beau et sublime laissé-aller, de celte insouciance généreuse qui constituent l'homme essentiellement artiste. Voilà, du moins, ce que vous débitent un assez grand nombre déjeunes gens venus de la Provence et du Languedoc , et qui, dans notre froideîle de France font une énorme consommation de nos plaisirs, en disant un mal horrible de notre ciel, de nos salons et même de nos femmes. Ces individus se trouvent dans toutes les routes , ils en^
coiiibrent les ministères, les bureaux de journaux , les antichambres des directeurs de théâtre. Ils s'incrustent tant qu'ils peuvent dans la vie de Paris, ils en adoptent les usages, les mœurs , les sous-pieds et, cependant, ils ne cessent pas de cracher à la face de ce pauvre pays , de critiquer les monumens, l'humble Seine qui n'en peut mais , les nuages que l'humide pays normand nous envoie, en glorifiant leurs villes de l'Hérault ou des Bouchesdu-Rhône, leur atmosphère chaude et leur éternel ciel bleu.
11 fait chaud dans le midi. Cela est une vérité dans le genre de celles mises sur le compte de M. de La Palisse. Ce fait constaté, il est, je crois, raisonnable d'en beaucoup rabattre sur les charmes, le ciel et les parfums du Mid i.ll fau t en faire de même en rore à l'égard de la franchise,de la loyauté.
de la poésie des méridionaux. Ces messieurs sonl des hommes comme les autres. Us ne sont ni meilleurs, ni pires. Il y a des Flamands prodigieusement spirituels et des Provençaux extrêmement bêtes. Notre Sud français n'a rien de.plus remarquable en vérité que notre Nord. Les hommes s'y marient , y sont ce que vous savez , ils y montent la garde , ils y font de bons et de mauvais vers , de bonnes et méchantes actions, absolument comme partout. La seule chose qui les distingue, car, à chacun justice doit être rendue, c'est un accent effroyable et l'habitude de parler très haut.
Or, pour en revenir à nos personnages, Roland, quoique extrêmement Marseillais, n'était pas extrêmement fou et léger, il était extrêmement méthodique.
Depuis son entrée dans !e monde il s'é-
tait fait une physionomie , un caractère tout-à-fait sérieux. C'était un homme qui analysait tout, qui soumettait tout, même Tart de manger le potage convenablement, à un examen approfondi, et qui ne craignait pas d'entamer, pour quoi que ce fût, une discussion dans laquelle il était toujours prêt à improviser une heure et quart plus ou moins. C'était un homme pudibond , sévère , à califourchon sur les principes, toujours prêt à juger son prochain très rigoureusement, et s'étudiant à ne jamais rien faire, à ne jamais rien dire qui ne fût conforme aux lois de la morale. Or, comme il est très-bien prouvé que Paris est la capitale des arts et, en même temps, des vices, ceux des habitans de cette ville qui se trouvaient dans l'intimité de Rolaiid avaient grand soin de lui cacher leurs pécadilles.
On avait peur de lui comme d'un maîire d'école.
— Ne le dites pas à Roland !
Telle était la recommandation que l'on faisait toujours à la suite de la confidence d'une partie à Auteuil avec une grisette, ou d'une infidélité à sa femme, quand on avait une femme.
Roland, comme son intime Alfred, était membre de la grande confrérie de la presse , il écrivait des romans , des vaudevilles , des articles de journaux et , sur ce terrain encore, il marchait enveloppé de sa vertu. Les héroïnes qu'il mettait en scène étaient toujours des demoiselles extrêmement vertueuses, que la dépravation de Babylone la corrompue allait chercher jusque sous le giron maternel pour les entraîner dans le tourbillon. Ces pauvres filles résistaient de toutes leurs forces .
mais il fallait bien qu'elles succombassent et, de cette chute des jolis anges, Roland tirait de magnifiques imprécations contre la démoralisation, il demandait d'une voix lamentable qu'on voulût bien lui indiquer le coin du monde où la vertu en deuil s'était réfugiée et il concluait toujours avec Horace :
Quid nos dura refugimus Œtas ? quid intaclwn nefasti Lîquimus?
Car il avait la très mauvaise habitude de mettre du latin partout.
Vous connaissez, maintenant, les trois personnages que vous avez rencontrés au commencement de ce récit, dans la salle à manger de la petite maison.
Or, le déjeûner continua, et Alfred qui avait aussi une mauvaise habitude , celle
de parler science à sa femme , poursuivit impitoyablement son cours d'histoire sur la maison de Saint-Lazarre , située non loin des joiies et gaies habitations de la rue des Petits-Hôtels.
El sa femme bâillait beaucoup.
— Mon , cher Alfred , dit Roland , vous ne voyez donc pas que vous ennuyez votre femme.
— Moi ? par exemple !
— Eh ! sans doute , reprit Roland , qui, à sa grande sévérité de principes , unissait une politesse impitoyable pour le sexe, eh! sans doute, vous l'ennuyez! il faut savoir, quand une femme est notre interlocuteur, ne placer l'entretien que sur un texte qui lui soit agréable. Parlez à madame Derval du printemps qui va renaître, des modes nouvelles, de mademoiselle Déjazet, d'Arnal et du Quai-aux-
Fleurs..... mais laissez-là Saint-Lazarre et l;i sombre histoire de ses murailles.
— Le fait est que cela n'est pas fort gai, dit madame Derval.
Derval, tout désappointé, dit humblement :
— Pardon , Octavie. Je voulais te donner une idée des vieux temps de ce quartier. Je voulais l'apprendre que la maison de Saint-Lazarre, fondée en
— Encore! dit Roland!
— Allons, je n'y reviendrai plus. Je ne veux plus ennuyer Octavie.
*— Voilà , dit Roland , quelle devrait être votre idée fixe. Vive Dieu ! quand on a une femme comme vous, on devrait, même dans les plus petites choses , s'appliquer à lui être agréable. Mais bnh ! re- 1 evoir une somme immense de bonheur,
en donner fort peu, ou pas du tout, voiià l'histoire de tous les maris.
— Et , tout cela, à propos de quelques pages de Sauvai que j'ai lues hier soir, et que je cite ce matin, dit Alfred d'un ton vif.
-- A propos de Sauvai, comme à propos de tout, dit Roland avec l'accent bref d'un professeur dans la chaire.
— Allons, mon bon Roland , dit Oclavie, ne vous fâchez-pas contre ce pauvre Alfred. Je ne connaîtrai pas l'histoire de la maison de Saint-Lazarre, voilà tout.
— Eh ! mon Dieu , madame , l'histoire est bien simple : dans cette maison on renferme les femmes de mauvaise vie. Par le temps qui court, bien des créatures, qui vivent dans l'or et dans la soie, mériteraient beaucoup ce genre de correction, et, entre autres, mademoiselle Caroline.
— Qu'est-ce que Caroline? demanda aiadanae Derval assez étonnée, pendant que son mari , pour cacher une émotion terrible, chassait à grands coups de serviette son fidèle lévrier, sous prétexte que le pauvre animal avait uns ses pattes sur la table.
Roland qui, contre sa coutume, avait parlé avec plus de vivacité qu'il ne convenait , rougit beaucoup, et dédaigna , en homme vertueux , de cacher sa honte.
— Mais vous êtes rouge, bien rouge, mon bon Roland, dit madame Derval avec un peu d'émotion. Qu'est-ce, encore une fois, que mademoiselle Caroline?
— Madame, dit Roland quittant la table et regardant la femme d'Alfred avec un grand sang-froid, Carohne est une femme que j'ai aimée et qui m'a trompée d'une manière indigne.
— Récemment?
— Récemment! puisse mon aventure avec elle servir de leçon à tous les lionne, tes gens de ma connaissance , et leur prouver qu'en cherchant du bonheur auprès des femmes d'une certaine espèce , on s'expose aux déceptions, au martyre,
à la honte L'homme, quelle que soit
là pureté de ses principes , finit par se dégrader quand il descend au niveau d'une courtisane , même en riant. Je me suis dégradé, madame, car j'ai aimé une courtitisane; j'ai vécu sous son atmosphère,
j'ai entendu ses ignobles confidences
Pardon! mille fois pardon, de rappeler ces souvenirs devant un ange... et ne me méprisez pas... quoique je sois bien méprisable !
Roland quitta la salle à manger en pariant ainsi.
— Ce pauvre Roland , dit madame Der- \ùd le suivant des yeux, comme il a la conscience de sa faute !... je parie que lu lui auras fait quelque reproche sanglant...
-Moi?...
— Oui, toi, mon chéri! écoute donc, Alfred : tu aimes ton Octavie, tu es un sage; mais il iàut avoir de l'indulgence pour le prochain. Roland n'a pas une Octavie , lui !
— Je t'assure
— Allons, allons, notre ami avait l'air tiop malheureux, trop humilié. Tu lui auras fait quelque sermon brutal ! après tout, Roland est garçon. Il n'a fait serment de fidélité à personne. Cette Caroline est donc une femme bien vile ?...
— Eh ! ne m'en parles pas !
— Pauvre, pauvre Roland! allons, monsieur, je vous défends d'être sévère
avec lui. Allez le consoler, le réconcilier avec lui-même... vas, mon Alfred, je t'en supplie.
— J'y cours, dit Alfred, et il sortit sans oser regarder sa femme.
— Je me demande, quelquefois, pourquoi je t'aime , Alfred , et j'avoue que la réponse ne peut jamais venir... tiens, je suis une sotte , une dupe !... je ne devrais pas t'aîmer.
— Par exemple ! dit Alfred d'un ton
fat mais tu ne sais donc pas que je suis
un homme extrêmement aimable.
— Oh ! non , mon cher, je ne sais pas cela. Un homme aimable , d'ailleurs, ne parle jamais, devant la femme qu'il dit aimer, d'une autre femme.
— De quelle femme t'ai-je donc parlé, Caroline ? demanda Alfred fort étonné.
— Mais, mon ami , de celle qui ne sort pas de ta pensée , de celle que tu détesterais si tu étais un homme à la mode , un homme progressif... de madame Octavie Derval, en un mot.
Alfred sentit le rouge lui monter au visage, et il répondit d'une voix émue :
— Tu me feras, Caroline, le plaisir
énorme de ne jamais me parler de ma
de cela.
En répondant ainsi, il ouvrit la fenêtre
du cabinet particulier oii il était en partie fine avec mademoiselle Caroline Bernard chez le restaurateur Doyen, aux Champs Élysées; il alluma un cigarre, et, à travers la fumée , il regarda les arbres qui verdissaient.
Caroline , le coude appuyé sur la table, fixait sur lui des yeux menaçans.
Car Alfred, oh! lecteur attentif, avait l'horrible malheur d'être adoré de cette femme , et cette femme ne pouvait adorer un homme autrement qu'avec les mœurs , les sentimens qu'elle avait.
Tour à tour polisseuse d'or, figurante du Ciuque et des Variétés, maîtresse à cinquante francs par mois , d'un étudiant en médecine, et, enfin, femme galante du premier ordre, vendue aux préfets , aux lieutenans-généraux et aux banquiers, Caroline , depuis plusieurs années , avait
Yécu dans l'orgie, passant d'un homme à un autre, du vin de Champagne au punch. Cette femme-là n'était que vice de la tête aux pieds. Menteuse comme plusieurs dentistes, lascive comme une chatte , méchante comme le mâle de la susdite bête , emportée dans ses passions comme une jouvencelle du Tropique, capable de tout quand le triple délire du jeu , de la luxure et du vin la saisissait au cerveau, Caroline n'avait pas , comme un très grand nombre de ses pareilles , ces éclairs de sensibilité, de douce repentance qui brillent quelquefois dons une vie de prostitution comme un rayon de soleil à travers la tempête. Elle tenait audacieusement tête à toutes les infamies possibles dans ce monde ; sa barque intrépide allait toujours de l'avant parmi tous les écueils de cette navigation de courtisane. Caroline ne ver-
sait de larmes que dans les occasions rares où un homme à qui elle avait jeté le mouchoir, le lui rejetait au nez avec mépris, et ces occasions-là étaient rares, car mademoiselle Caroline Bernard était jolie.
Or voici comment Caroline avait fait la connaissance d'Alfred , qui — hâtons-nous de le dire pour son honneur — avait cessé tout commerce avec les beautés de cet ordre du moment où la ravissante et bonne- Octavie était devenue sa femme :
Les hommes qui vivent dans le tourbillon de la presse à Paris , dont le nom , imprimé en gros caractères , se fait lire sur les affiches des théâtres, ou sur les vitres des cabinets de lecture , ont de boimes fortunes forc<^es dans deux classes de femmes.
D'abord, lesfemmes dites d'avant-scène
Celui qui met en ordre les matériaux
de cette histoire véridique a donné, dans un journal, la physiologie de ces femmeslà. Il ne la reproduira pas ici , parce qu'il a pour éditeur un négociant excessivement méticuleux et qui méprise souverainement tout ce qui n'est pas inédit. Nous nous bornerons à constater que la dame d'avant-scène, professant un amour désordonné pour le vaudeville et le drame » a toujours une passion dans le cœur pour un auteur de l'un ou de l'autre genre. C'est elle qui écrit des billets plus ou moins corrects à M. Hugo, voire même aux laborieux individus qui labourent la littérature dramatique au profit du directeur de l'Ambigu-Comique et de la Gaîté. La femme d'avant- scène est toujouis amoureuse d'un jeune premier ou d un auteur.
Les auteurs de livres ont aussi leurs
agaceries à supporter, et elles sont tout aussi pétulentes que celles des dames d'avant-scène à l'égard des vaudevillistes et des dramaturges.
Une autre cathégorie de femmes vivant dans un état qui n'est ni le célibat ni le mariage, va peu dans les théâtres, soit parce que le théâtre les ennuie . ce que l'on est parfaitement libre de supposer , soit parce que l'arbitre de leur vie, l'amant qui paie , aime à passer ses soirées au coin du feu. Ces femmes-là font une énorme consommation de romans de toutes couleurs. Elles naviguent sur toutes les mers possibles avec MM. Eugène Sue et Corbière, elles font de la psycologie populaire avec M. Michel îMasson, de l'aristocratie avec M. de Balsac, l'hercule du roman, elles font des utopies sociales avec Georges Sand, et des crêpes avec M. Paul de Kocq»
Or, il arrive souvent qu'à la lecture de l'œuvre de l'un de ces écrivains une dame tombe sérieusement malade d'amour pour l'auteur. La méthode est simple en pareil cas pour obtenir du retour. On écrit par la petite poste au romancier un billet flatteur qui commence toujours par ces mots sacramentels:
« Une jeune dame qui s'occupe un peu a de littérature , et qui a lu les ravissantes « productions de M. un tel, désirerait < soumettre à l'examen d'un auteur aussi « distingué quelques légères esquisses.
L'homme de lettres met ses gants, il fait donner un coup de fer à sa chevelure ondoyante, ou non ondoyante et le voilà parti. Quelquefois, il trouve une contemporaine de la bataille de Marengo, alors il
se lire de là comme il peut. Queiquelbis , aussi , il trouve que la jeune dame vouée aux studieux loisirs parle comme une chèvre de Hongrie, ou comme une génisse des Asturies, mais, qu'en revanche, elle est jolie comme une légion d'anges, parfumée comme une rose , vive comme une biche et voluptueuse comme....
Alors, ma foi , le pauvre auteur, qui, de sa nature, est fort impressionnable, trouve amusant de donner quelques heures de sa vie à une sultane qui lui épargne les ennuis d'une cour assidue, et qui dans sa soif d'avoir un homme imprimé , court audevant de ses moindres galanteries, l'entoure de folles voluptés et jette un peu de phosphore, de bitume, d'eau forte, d'amour physique dans sa vie triste , contemplative, vie que les garçons de boutique croient si gaie!
C elait ainsi qu'Aliied avait, un jour, connu Caroline Bernard. Depuis six mois il la méprisait beaucoup et il ne pouvait pas la quitter. Chaque pas qu'il avait fait dans cette liaison avec mademoiselle Caroline Bernard, lui avait révélé un vice chez cette femme. 11 savait maintenant que, sous des dehors de vierge, de sainte, l'adroite fille cachait une âme sèche comme celle d'un vieux diplomate. Il savait que Caroline était cupide avec fureur, que, pour quelques-unes des jolies gravures de la banque de France, elle se serait donnée au premier venu; il savait qu'elle était menteuse, méchante; que, souvent, avec ses amies, elle s'abandonnait dans un déjeûner énergique, à des libations qui eussent écrasé la belle organisation d'un Auvergnat; il savait que le dernier hussard ou dragon de la garnison de Paris était
plus pur qu'elle et, cependant, lui, homme aux penchans honnêtes, il ne pouvait se décider à la quitter. Bien plus! il adorait sa femme. Aussi bien, mieux qu'un autre même, il était homme à comprendre l'heureuse organisation d'Octavie, à sa vourer toutes les douces joies que peut donner une compagne spirituelle et bonne, et il ne pouvait se détacher de CaroUne. Les dehors mêmes qui peuvent séduire , les grâces de l'esprit et du corps étaient bien plus remarquables chez Octavie, femme à la beauté splendide, poétisée par ce reflet suave et chaste qui résulte d'une âme noble, d'un esprit Gn et cultivé, et, encore une fois, Alfred, heureux de posséder l'une de ces femmes, se sentait sans courage quand la pensée de quitter l'autre hii venait.
Or, Caroline, nous lavons dit, aimait
Alfred; elle l'aimail, parce qu'il était agréa* ble cavalier, parce qu'il était vif, aimable, amusant et, surtout, parce qu'il payait sans compter tous les bouquets, tous lespunchs à la Romaine, toutes les parties fines qu'elle voulait faire dans une foule de cabinets particuliers.
Mais c'était un amour mélangé de lou"tes les passions qui bouillonnent dans une vie de courtisane. Caroline avait pour Alfred celte tendresse qui mène si souvent à la cour d'assises des amantes fougueuses, bergères dont Dieu vous garde, et qui vous donnent de l'opium brut, de l'arsenic ou des coups de couteau quand vous leur dites ces mots si naturels :
— Je ne t'aime plus !
Elle regardait donc Alfred qui fumait tranquillement à la cioitiée du restaurant le Doyen, aux Champs-Elysées, et, dims
ses yeux brillait un feu sombre , une expression dans laquelle un observateur éclairé , un mouchard ou un membre du barreau eut reconnu le je ne sais quoi qui révèle le crime encore à l'état de fœtus , comparaison un peu médicale et qui en vaut bien une autre.
— Non, tu ne m'aimes plus, Alfred.
— Eh! si, je l'aime !
— Mais, monstre, je voudrais que tu m'aimasses comme tu aimes ta femme.
— Ma princesse, encore une fois, je vous interdis de mentionner devant moi madame Derval.
— Oh! ce genre ! ne dirait-on pas qu'il s'agit de la reine de Maroc !
Le rouge monta au visage d'Alfred; il décrocha son chapeau pendu à un pateret il fit mine de sortir. Caroline s'élança vers lui avec une si grande impétuosité que
l'on entendit crier la soie de sa robe, agitée comme une voile de foc pendant la tourmente.
— Je ne veux pas que tu t en ailles , moi!
— Changes d'entretien et je reste.
— Mais tu l'aimes donc bien , dis?
— Assez là-dessus !
— Oh ! ton Oclavie , va! je voudrais
Caroline s'interrompit, mais il y eut
tant de haine dans son regard au moment où elle prononça le nom d'Octavie qu'Alfred entrevit dans l'avenir bien des revers pour sa position de mari. Il voulait bien être infidèle , fouler aux pieds tous ses devoirs , oublier la vertu et les grâces pour le vice et les caresses hardies, mais il voulait, aussi, que le démon respectât Fange. II appela le garçon , paya la carte, il conduisit Caroline à travers les Champs-Ély-
sées, vers une voiture publique qui stationnait en attendant la pratique, puis, ôtant froidement son chapeau, il quitta sa maîtresse.
Il avait à peine fait quinze pas qu'il se sentit arrêté fortement par la basque de sa redingotte. 11 se retourna.
— Encore vous, Caroline!
La jeune femme était dans une agitation terrible. Son petit nez retroussé, dont les narines se dilataient ordinairement avec une expression malicieuse , sa bouche qui riait toujours, son regard voluptueux, tout cela avait disparu au milieu des signes et des convulsions de la colère , comme un beau site disparaît dans la tempête. Caroline n'était plus ce que nous sommes convenus d'appeler une femme. C'était une manière de furie à laquelle il ne manquait que la classique chevelure de serpents.
— Alfred , je veux que lu m'accompagnes chez moi.
— Non, Caroline.
— Non?
— Non!
— Eh ! bien , je t'avertis que , demain , ce soir peut-être , je vais rue des Petits- Hôtels , que je m'introduis chez toi... il me sera facile de trouver un expédient. J'ai vu tant de vaudevilles!... et tu verras, toi, comment je la traiterai ton Octavie.
Alfred allait répondre lorsque, tout-àcoup, le sentencieux Roland, comme une pierre tombée du ciel, se trouva devant lui.
— Malheureux , dit le sévère Provençal, voulez-vous donc faire mourir votre femme? Je vous avertis qu'elle se promène là-bas, près de l'Elysée , avec madame sa tante. . Et vous, vous, Alfred, vous avez
une querelle d'amour à deux cents pas d'elle... et tout le monde vous voit , et vous vous donnez en spectacle!... Oh! Alfred! Oh! Alfred!
Roland , après cet avertissement , disparut comme ces spectres des vieux romans qui venaient prononcer une sentence de quelques lignes aux héros du livre , et qui s'évanouissaient dans l'air comme la fumée d'un cigarre de la Havanne ou de tout autre pays d'outre-mer.
Alfred, terrifié d'abord par les paroles que Roland avait prononcées , reprit un peu de sang-froid et dit à Caroline :
— Adieu. Que tout soit fini entre nous.
— Oh ! je sais où tu veux aller. Mais lu n'iras pas voir ta?.... ou bien nous irons ensemble.
Et la cruelle femme regardait joyeuse-
ment la ligure lou te bouleversée du pauvre Alfred.
— Caroline, quittons-nous.
— Non , Alfred , non. Je veux la voir cette Octavie... Dis donc, tu me présenteras à elle. Madame Derval sera heureuse et fière de faire la connaissance de Caroline Bernard !
Alfred comprit dans ce moment qu'un homme marié qui se lie avec une femme comme Caroline doit s'attendre à tout. A travers les arbres alignés dans les Champs- Elysées , il crut voir dans 1 eloignement le manteau d'Octavie, d'Octaviequi comptait sur sa fidélité, qui, dans son amour immense pour lui , avait besoin de cette certitude pour vivre. Le front du pauvre époux se couvrit d'une sueur froide.
Puis, voyant cette hardie sultane, toute souillée des tendresses de cent adorateurs,
menacer insolemment la bonne, la chaste Octavie, il sentit une rage terrible dans son cœur et il lança à Caroline un regard menaçant.
— Caroline, encore une fois, laissezmoi.
Et Caroline s'accrocha à lui et répondit:
— Je ne veux pas te quitter, mon doux ami.
Il fit quelques efforts, furieux, honteux, jetant autour de lui des yeux inquiets; car déjà plusieurs personnes s'étaient arrêtées et s'amusaient beaucoup de cette scène.
Mais Caroline excitée par la jalousie , par une dose de méchanceté naturelle assez forte, et , aussi , par le vin de Champagne qu'elle avait bu en grande quantité, Caroline tenait bon.
Et Alfred, au fond do l'allée, voyait sap-
procher le manteau écossais d'Octavie.
— Encore vingt secondes, dit-il , et je peux donner la mort à cette pauvre femme.
Alors , ma foi , il leva sur Caroline une badine de baleine pliante, légère, et il lança un coup sec et merveilleusement ajusté. Gomme un serpent flexible et fort, la baleine entoura la taille de Caroline, puis dans tout ce cercle qu'elle avait décrit , elle fit sentir un cinglement aigu qui mordit la chair à travers la soie, le jupon , le corset , et le reste.
Caroline poussa un cri terrible et lâcha prise ; Alfred, qui eût vaincu à la course le plus vigoureux écuyer de Paris, partit comme un trait. Il rejoignit sa femme, raconta une histoire fort plaisante sur une aventure qui venait de lui arriver, et dans laquelle il s'était fort échauffé en courant;
puis, avec cet empire qu'il possédait si bien sur Octavie, il la décida à monter dans un fiacre qui le ramena avec elle et le grave Roland à la maison de la rue des Petits-Hôtels.
Le lendemain Alfred qui adorait de nouveau sa femme , de toute l'horreur que lui inspirait Caroline, proposa une partie de spectacle. Roland s'excusa sur la nécessité où il était de rester au logis pour des travaux importans qu'il avait à terminer. Or , RoJand qui visait obstinément à la renommée d'homme sage et studieux, avait tout simplement envie de dormir.
Mais, avec sa parole sévère et ses axiomes plus ou moins profonds, il avait l'art de persuader aux gens qu'il s'enfermait pour travailler, tandis qu'il n'avait que le projet infiniment prosaïque de ronfler sous Fédredon. Alfred dans sa vie fort agitée avait
appris à ne pas croire toujours son prochain sur parole , et il commençait à douter un peu de cet amour excessif de Roland pour l'étude, en voyant son Pylade engraisser à vue d'œil et ne rien mettre au jour qui révélât des travaux aussi suivis. Pour Octavie, confiante, parce qu'elle était pure, elle croyait très fermement aux penchans de l'ami commun pour la méditation et le travail, et en montant en voiture pour se rendre au Vaudeville elle disait à son mari :
— Je me reproche vraiment de l'enlever ainsi à ta maison, mon Alfred. Si lu étais resté, peut-être qu'à l'exemple de Roland...
— Non, non, dit Alfred, je n'ai jamais sommeil avant minuit.
— Oh ! tu es méchant envers ton meilleur ami , c'est mal, Alfred.
— 11 n'y a pas de méchanceté, je pense, h constater le besoin de dormir chez un individu. Gela fait l'éloge de sa santé , voilà tout.
Nous n'assisterons pas avec Alfred et sa femme à îa représentation du Vaudeville. On jouait, ce soir là, quatre ouvrages parés d'Arnal et de mademoiselle Brohan^ — style de gazette de théâtre — et l'assistance s'amusa beaucoup. Selon l'usage le rideau baissa pour la dernière fois à minuit et demi. 11 n'y avait pas une seule voiture de place dans les rues. Alfred et sa femme furent contraints de regagner leur lointaine habitation à pied et sous le feu assez pâle des étoiles.Ils venaient de traverser la place Lafayette pour entrer, en tournant à droite, dans la rue des Petits-Hôtels , lorsque, d'un recoin formé par le renfoncement d'une maison, ils virent sortir trois
hommes armés de gourdins imposanset qui marchèrent vers eux à pas précipités. Alfred serra autour de son poignet droit le cordon de sa canne en bois de figuier et il dit à Octnvie ;
— Ne crains rien et presse le pas...
L'année prochaine nous irons loger dans un quartier moins solitaire.
Mais ils étaient entourés, et déjà les gourdins se levaient sur leurs têtes. Alfred, s'il eût été seul , se fût peut-être fié à sa canne ou à son agilité à la course ; mais la présence de sa femme pour laquelle il tremblait , lui fit prendre un autre parti : il jeta sa bourse sur le pavé en disant :
— Tenez, mes gentilshommes, il y a trois pièces d'or là-dedans.
— Nous ne voulons pas de ton argent , mon bon ami. C'est ta peau que nous
avons en vue ; tu vas nous la donner, n'est-ce pas ?
— Oh! niais non, dit Alfred coupant la figure à l'un des assaiilans.
Après cet exploit il entraîna Oclavie.
La pauvre femme , dévorée par la terreur, sentait ses jambes se dérober sous elle : mais la pensée du péril que courait son mari lui donna du courage. Silencieuse , serrant contre elle le bras de son bienaimé, elle essaya de courir.
— Ab! tune t'en iras pas comme çà, dit un des bandits. Mam'zelle Caroline nous a payé six bols de punch pour l'assommer, et il faut qu'elle ait du plaisir pour ses trente francs !
Ces paroles furent suivies d'un coup de bâton qui tomba sur le bras d'Alfred; uii autre l'atteignit à la tête , fendit son chapeau et fit une blessure profonde. Cela-
vie, alors, se jeta devant son mari, et, d'une voix faible , cria :
— Au secours ! au secours !
Les braves fusilliers de la ligne qui composent le poste de la place Laf'ayelle ne l'eussent certainement pas entendue.
Le fusillier est par état sourd et dormeur quand il est au corps-de -garde. Biais les pas de quelques personnes, qui avaient eu sans doute le malheur d'aller au Vaudeville, se firent entendre, et les coupe-jarrets prirent la fuite. Alfred, appuyé sur sa femme , rentra chez lui et il eut la présence d'esprit de dire en se couchant :
— Cette Caroline a été la maîtresse de Roland. J'ai été pris pour lui î
Le lendemain, Alfred était dans sa chambre , la tête entourée d'un bandage , comme un soldat blessé dans la bataille. Sa femme qui avait voulu passer la nuit près de lui, était allée se jeter sur un lit
dans une autre pièce. Grave, soucieux comme un rocher au bord de l'Océan, Roland, assis au chevet de son ami, remuait une petite cuillère dans une tasse de lisauue et il parlait ainsi :
— Voilà , mon cher Alfred , voilà où conduisent les mauvaises passions. Vous avez une femme charmante et qui, aux charmes extérieurs, unit un esprit fin et cultivé, une âme pure et noble. Celte femme vous aime plus qu'homme au monde ne fut jamais aimé. Son bien le plus précieux c'est vous... savez-vous bien que si madame Derval se croyait trompée elle en mourrait peut-être !
— Eh I je ne le sais que trop ! aussi , je l'avoue , je suis un misérable !
— Mais , voyons , Alfred , parlons avec sincérité, vous savez si je suis votre ami !
Arfred , pour toute réponse , serra la main de Roland.
— Allons, soyp: franc. Votre secret, je n'ai pas beso>u ''e vous le aire , mourra dans moi... Alfred , n'aimez-vous plus votre femme i
— Moi, grand Dieu !... mais j'aime Octavie de toutes les puissances de mon cœur. J'aime mieux un sourire d'elle que toutes les tendresses de ces femmes pour lesquelles je l'ai trompée si indignement.
— Mais , est-ce bien de l'amour?
— De l'amour!... vous me le demandez ! mon cher, jamais passion ne fut plus profonde... ma femme! eh! mon bon Roland, je ne suis plus pour elle un mari. Je suis un amant heureux jusqu'à la folie quand elle me dit qu'elle m'aime. Si je passe une journée sans la voir je me sens malheureux. J'ai besoin d'Ociavie pour
vivre, pour voir avec bonheur le ciel, les fleurs... Roland , je suis amoureux de ma femme !
— Un aveu pareil, dit le dogmatique Roland , est fort humiliant dans le monde corrompu, dans la boue dorée que l'on appelle la société. Oui , il y a des gens qui rougissent d'être amoureux de leur femme. Cela a été mis dans une foule de vaudevilles...
— Mais sacrebleu ! dit Alfred Derval , qui avait la très mauvaise habitude de jurer, je n'en rougis pas, moi !
— Vous gardez la honte pour de plus méchantes actions que cela.
— Oh ! Roland , comme vous êtes sévère!
— Eh ! qui ne le serait pas à votre égard, Alfred! comment, vous avez de l'amour pour votre femme et vous agissez
avec elle comme si vous n'en aviez pas.
— Oh ! c'est que je suis doué d'une organisation si déplorable !
— J'en conviens.
— Je l'aime, je l'idolâtre
— Et vous en avez une autre. Expliquera qui pourra cette bizarrerie de votre caractère.
En parlant ainsi, Roland se leva et commença une lente promenade dans la chambre à coucher d'Alfred.
— Fou , idiot, animal que vous êtes, disait-il, brute, qui ne comprenez pas, qu'en vous donnant une femme belle, sage et amoureuse de vous, ledestin vous aoctroyé ce qu'il refuse à presque tous... mais vous ne savez donc pas , vous qui faites des livres et de la philosophie sociale à tant la ligne dans les journaux, vous ne savez donc pas qu'il n'y a peut-être point dans
tout Paris un lioimne qui jouisse d'un bonheur comme le vôtre. Votre étoile a voulu jeter sur la tête d'un insensé, d'un... je ne trouve plus de sottise à vous adresser... toutes les joies qui rendent la vie douce et légère... mais, corbleu !.. car moi aussi je jure à l'occasion, vous devrez la remercier de ce bienfait immense. Oh!
Alfred , avec une femme comme la vôtre
on peut se passer de luxe , de fortune
c'est un bonheur si grand!... cette tendresse de la bonne, de l'aimable épouse qui vous est tombée du ciel devrait si bien remplir votre vie!... ah! tous les gens honnêtes vous mépriseraient bien , s'ils connaissaient votre conduite. Comprendon un sot qui possède un trésor et qui ne s'en doute pas. Alfred, vous êtes un sot.
— C'est vrai , Roland !
— Ceci posé , reprit l'inexorable cen-
seur d' Aifred , je dois convenir que je suis un sot aussi , moi ; car, eniin , j'ai bien voulu prendre aux yeux de votre femme une liaison avec l'impudique Caroline pour mon compte, et, voyez-vous, c'est xm horrible sacrifice que mon amitié vous fait! Chaste parnalure, ennemi déclaré de tout ce qui sent le vice , me voilà , moi , pur comme Hippolyte, moi qui peux dire comme le classique fils de Thésée , que
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur !
Me voilà l'amant d'une courtisanne. C'est ennuyeux.
— Allons , mon bon Pioîand , faites cela pour moi. Songez que l'erreur de ma pauvre Octavie...
— Peut prévenir la mort d'une femme bonne, généreuse. Je le sais. Oh! sans cette craint?, je vous assure que je dirais la vérité.. Ce n'est pas pour vous au moins
que je prends sur moi cette odieuse responsabilité !
— Comment, vous ne me feriez pas un sacrifice !
— Alfred Derval , dit Roland d'un ton de prédicateur, je vous donnerais mon argent, je vous assisterais dans un duel de mes conseils, et de mon bras, même ; mais jamais, voyez-vous, je ne vous ferais le sacrifice de ma vertu et de la bonne renommée qui la suit. C'est le seul bien dont je sois avare. Du moment qu'il y va du repos , de la vie de votre digne femm.e , je me résigne à passer pour un libertin. Mais c'est pour elle , rien que pour elle , entendez-vous.
— Merci.
— Très certainement , il n'y a pas de quoi.
Roland venait de faire celle dernière
réponse, lorsque Ton vin l avertir Alfred qu'un homme assez mal mis demandait à lui parler, déclarant qu'il ne voulait s'adresser qu'à M. Derval.
— Faites-le entrer, dit Pioland. Cette visite , ou je me trompe fort, se lie à votre aventure nocturiie. Madaine Derval est endormie. Les momens sont précieux !
Marianne, la fidèle gouvernante , introduisit le visiteur et elle se relira secrètement.
Dervai et Roland examinèrent l'étranger avec attention.
C'était un grand jeune homme taillé en Hercule. Ses cheveux longs, bien plus que la mode nouvelio lio riodique, toilibaient jusqu'au milieu de son dos ; il portait un large pantalon et une vcsîe.de velours, une cravate d'indienne ; d'une mâlA il tenait une grosse caiiîie garnie, VQrs le haut
d'un cuir roulé solidement, comme on en voit sur l'instrument russe qui sert à donner le knout aux guerriers de la Russie, et de l'autre, un imiiionse chapeau don f les rebords développés offraient une envergure plus considéi-able que celle d'un parapluie. Cet individu, chez lequel on trouvait tous les signes de la jeunesse , de la force et de la santé, avait une figure fort belle et singulièrement calme; de grands yeux bleus, une bouche fraîche ornée de dents petites et blanches, il jeta un regard embarrassé sur l'ameublement d'Alfred; il s'avança sur le tapis comme un homme qui craint de fouler des diamans aux pieds, et saluant comme on salue à cent lieues de Paris , il dit :
— Pardon , excuse. Ous'qu'est monsieur Alfred Derval?
— C'est moi , mon ami , dit le malade
se levant: à quoi puis-je vous être bon?
— Ptl'est avis que c'est moi, mon digne homme, qui vous serai bon à quelque chose , et voilà : faut vous dire que j'ai les mains plus dures que les cailloux de la grande route.
— Gela , dit Alfred avec un grand sangfroid , peut être utile dans certaines circonstances ; mais je ne conçois pas ce que vos mains peuvent avoir de commun
— Oh i mon digne homme, je conçois que vous ne conceviez pas , mais vous allez concevoir : donc, qu'il y a qr.inzo jours que je suis arrivé dans Paris , parce que j'avais dans l'idée de voir monsieur de Saint-Pierre, le député de notre département: riais voilà que M. de Saint-Pierre n'était plus à Paris et que nous nous étions croisés en route. Moi je ne l'ai pas vu passer parce qu'il était dans sa belle voi-
lure jaune et que j'étais à pied. Qui SMJt? peut-être bien qu'il m'aura jeté de la boue au visage. Mais bah ! le pauvre est fait pour souffrir.
Alfred et Roland se regardaient avec é ton nom en t.
— Alors j'ai été voiiChenu, mon cousingermain, qui est commissionnaire dans la rue de Richelieu. Son éîablissement est situé sous l'arcade Coiberl... Son comptoir c'est, sauf vot' respect, ses crochets sur lesquels il dort toute la sainte journée, car il est pas mai feignant comme ça mon cousin Chenu , et ça nous fait bien de la peine au pays, allez! donc Chenu, pour me faire passer le temps et pour me faire bien connaître la chose de Paris, m'a enrôlé dans un drôle de régiment... un tas de bons à rien qui boivent toute la journée et qui vorjt le soir dans les espectacles ous-
qu'ils applaudissent des femmes décolletées et des pièces de comédie que le diable n'y comprend goutte.
— Mais, dit Alfred de plus en plus surpris, je n'ai pas de pièce à faire chaujfer dans ce moment , mon très cher.
— J' dis pas ; mais permettez que je continue mon discours. Alors, moi qui n'avais rien à faire jusqu'au moment de reprendre ma course vers le pays... et , entre nous mes bonnes gens , je n'avais
plus le sou pour faire cette course-là
Je me suis rais momentanément pour
l'instant dans la troupe de Chenu et,
c'est pas pour dire, je n'y ai pas fait de fameuses connaissances! Bref, que l'un de nous a une sœur, mademoiselle Caroline Bernard , une beauté inimitable.
Roland et Alfi'ed firent un mouvement
et écoutèrent avec moins de distraction le flegmatique individu.
— L'aul' jour que nous étions à boire chopine dans un cabaret de je ne sais plus quelle rue, la sœur du camarade est venue dans ce cabaret modeste et pas
fière, quoiqu'elle eût une intinité de belles choses siu' eiîo , que, même, la reine des Français n'est pas si bien habillée le dimanche insensiblement elle a parlé à
son frère dans un coin de la salle et elle lui a donné trois pièces d'or, et puis elle est remontée en voiture, et fouette cocher. Faut vous dire encore, qu'en passant près de moi, elle a dit : — Parbleu ! voilà un beau garçon!... ça fait toujours plaisir, pas vrai donc! Et savez-vous pourquoi eiie avait donné cette somme à son frère?
C'était pour assommer monsieur Alfred Derval, ici présent. Moi je voulais bien
gagner de l'argent pour pouvoir, sans de^ mander mon pain, retourner au pays; mais je ne voulais luer personne pour cela. Il y a un Dieu dans le ciel et il a de fameux yeux pour dénicher le criminel.
Pas bêle, moi, j'ai fait la chose de vouloir bien être delà partie, et, sans vous commander, j'ai paré dans l'ombre trois coups de gourdin qui vous auraient applati comme un hanneton sous mes souliers ferrés. Voyant que ça se gâtait, et le cœur tout serré à la vue de votre pauvre femme qui tremblait commo l'aîlouctlc dans les griffes de l'émouchet, j'allais rosser mes deux confrères et vous tirer d'embarras lorsqu'il est venu du monde. Alors nous nous en sommes ensauvés; et je n'ai pas été forcé de faire voir à mes compagnons que je n'étais pas une canaille , ça m'a été utile et à vous aussi. Vous allez voir !
Alfred , le coude dans i'oreilîer, le menton appuyé dans sa main ouverte, prêta plus d'attention encore au récit, et Roland rapprocha sa chaise de celle du cousin de M. Chenu , le commissionnaire.
La Caroline, je vous l'ai dit tout à l'heure, mes bien bonnes gens, m'avait trouvé joli garçon et elle m'a fait dire d'aller chez elle , ousque c'est encore bien plus superbe qu'ici, sans vouloir vous faire aucune espèce d'affront. Elle s'est mise en colère, d'abord parce que vous, monsieur Dervaî, vous n'aviez qu'un morceau de la tète d'emporté. Elle aurait voulu,... elle l'a dit elle-même, qu'on vous luàt comme un chien. Pardon de l'expression : c'est mademoiselle qui fa dite. Ensuite elle m'a passé une main sur la joue, une main qui sentait bon comme le chèvre-feuille de ma lanle quand il est en
fleur, et elle m'a dit : — Je vais écrire une lettre que tu remettras à madame Derval , à elle-même, rue des Petits-hôtels, n. 8.
— Moi qui savais que le mari de cette darae avait eu avec la Caroline des choses de volupté, j'ai dit dedans moi-même : La méchante, elle écrit ça à c'te pauvre femme, histoire de troubler un ménage et de donner le coup de la mort à une épouse légitime. Mais ça ne sera pas, ou j'y perdrai mon nom !
— Brave homme , dit Alfred les yeux mouillés de larmes.
— Oui, c'est une belle action, dit Roland avec emphase. Il y a dans cet homme un fond remarquable de moralité î
— ,1' m'ai mis en route, donc, continua le messager de Caroline Bernard, bien décidé à faire tout hi contraire de ma consigne, c'est-à-dire à ne demander ici et à
ne voir que le bourgeois au lieu de la bourgeoise. Voilà, monsieur Derval, la lettre en question.
Alfred lut rapidement lepîlre. Elle était fort longue. Deux lignes eussent suffi pour tuer ia pauvre Octavie.
— Oh ! dit Alfred avec exaltation , comment pourrai-je jamais, mon brave garçon, reconnaître l'immense service que vous me rendez aujourd'hui ?
. — ' 11 y aurait bien un moyen.
— Parlez ! parlez !
— Cg serait, puisque vous avez une bonne et belle femiiic, de ne plus lui donner de casse-tête... Bien des pardons de la liberté... mais moi je suis plus jeune que vous et je ne suis pas trop déchire , à preuve quemam'zelieCaroIine et bien d'autres m'ont fait des yeux comme les jeunes chattes en font au printemps. Mais, voyez-
vous , il n'y a pas moyen. J'ai laissé chet nous une bonne amie et je lui suis fidèle. J'y pense jour et nuit , cî tous les nuages que je vois courir vers mon pays, je les charge toujours de quelque chose pour ma bonne petite fiancée.
— Pauvre homme, dit Alfred avec attendrissement.
— Et dont vous devriez suivre l'exemple, dit le sévère , l'inexorable Roland
Quant à vous, brave garçon qui, dès ce jour, devenez notre ami, dites-nous votre nom , votre pays?
L'homme à !a veste de velours allait répondre, lorsque la porte s'ouvrit et que madame Derval , les yeux encore gonOés par le summeii, entra dans la chambre.
Roland saisit avec rapidité la lettre de Caroline, et, la cachant dans sa poche avec adresse , il dit au commissionnaire :
— V^ous direz, mon ami, que je répondrai demain à M. Bertrand ah! lenez,
voilà pour la commission.
Il glissa une pièce de quarante francs au commissionnaire. Celui-ci, comprenant parfaitement la position de tout le monde, n'ajouta pas un mot. 11 sortit en jetant à Alfred un regard d'intelligence.
— Voilà un gars qui a une heureuse figure, dit Octavie.
— Tu trouves? Je n'ai pas fait attention.
Alfred, heureux de la tournure que prenaient ses affaires conjugales, se rejeta sur l'oreiller et il ne tarda pas à s'endormir, le monstre, comme s'il n'eût rien eu sur la conscience.
Cette journée devait être importante pour les habitans de la maison. Octavie et Roland , voyant qu'AlIVed s'é-
tait endormi , qiiitlèreut rappariement.
— Roland, dit Octavie, il faut que je vous parle.
Roland, qui aimait la femme de son ami comme une bonne sœur, suivit madame Derval dans un petit boudoir, réduit qu'elle aimait à la folie, qu'elle avait fait décorer elle-même et où elle passait toujours les longues heures pendant lesquelles Alfred Derval , sous prétexte d'affaires importantes , se livrait, pour parler comme Roland, aux voluptés de Babylone la corrompue.
Tous deux s'assirent sur un petit canapé, caché dans une jolie niche, et au-dessus duquel se dressait une glace qui se perdait dans les plis doux et élégans d'une tenture de soie.
— Ah! mais j'y pense, dit Octavie, vous êtes en robe de chambre, Roland,
et vous voilà dans mon boudoir. Vous devriez penser à cela , mon ami. Moi j'ai si bien l'habitude de voir en vous un frère, que je vous recevrais avec votre bonnet de nuit.
— Et vous faites bien, madame, répondit le Caton de Marseille. Vous êtes pour moi une sœur, un ange, une vierge. On vous dit belle, cela ne me regarde pas. Vous êtes la femme de Dcrval.
— Vous m'avez dit cela bien souvent , répliqua Octavie, et, ce qui est mieux, vous me l'avez prouve. Mais vous connaissez le monde. Ce n'est pas assez pour lui d'être d'honnêtes gens. Il faut encore avoir les dehors, la physionomie de ce qu'on est. Les vertus cachées ne font pas fortune au temps où nous vivons, Roland.
— Tant pis pour la société, s'écria ie fidèle de la maison, de ce ton cassant que
Si
la vertu prend toujours quand elle renferme un alliage d'orgueil.
Puis il reprit avec un accent plus doux :
— Du reste, madame, du moment que cela peut vous être agréable , je n'entrerai jamais chez vous que dans un costume complet.
— Ce sera un grand ennui, sans doute ; habitant la même maison , vivant dans notre intimité, il sera fort pénible de faire une sorte de toilette pour aller d'une pièce dans une autre... mais vous me ferez plaisir, mon ami.
— Par là, sambleu! madame, dit Roland qui affectionnait beaucoup le langage du grand siècle, je m'habillerais en marquis, si cela pouvait vous convenir... mais voyons , vous aviez à me parler.
— Roland , Alfred se dérange.
— Peu h!
— Oh ! vous le sauriez , vous ne m'en diriez pas un mot.
— C'est vrai.
— Alfred est paresseux , dissipé. Je ne sais, mais je nourris l'idée... désolante, qu'il est... infidèle.
— Infidèle ! lui... fi donc ! oh ! madame, vous faites injure à mon ami.
— Vous, mon bon Roland , vous faites quelque peu la débauche, comme ces marquis de Molière que vous aimez tant!... vous descendez jusqu'à une Caroline Bernard... mais enfin , vous êtes garçon et TOUS n'avez pas contracté l'obligation d'être l'appui d'une femme, vous n'avez pas juré d'être pour elle , bon, généreux, délicat ; vous n'avez pas mêlé votre vie à la sienne ; vous n'avez pas entrepris la tâche imposante d'adoucir la condition d'un pauvre être condamné par son sexe à l'o-
béissance , à la réclusion , à la douleur humble et silencieuse. Mais Alfred !... oh! voyez-vous , Roland , Alfred me trompe.
— Madame,dit le Marseillais s'entourant d'un nuage sombre, comme un Dieu qui parle, madame, vous êtes, à l'égard de mon ami, dans une grave erreur. Alfred vous aime, Alfred ne vous trompe pas... Par St- Nicolas, patron de mes bien-aimés Marseillais, il faudrait le brûler à petit feu, le pendre par les pieds, l'écorcher vif, s'il ne comprenait pas le bonheur ineffable d'être aimé de vous... mais il le comprend, ma chère amie. Vous êtes la joie de sa vie, il vous aime ardemment, il vous aime comme vous méritez d'être aimée. Qu'il soit paresseux, insouciant pour les choses sérieuses qui doivent composer l'existence d'un chef de maison , je vous l'accorde. Mais infidèle, voilà ce que je nie avec toute
l'obsiination dont je suis suseeptibiej Ici Roland qui , comme tous les méridionaux possibles, était éminemment beau diseur, commença un long, chaud et vigoureux plaidoyer, dans lequel il défendit Alfred du crime de félonie conjugale. Roland , en agissant ainsi , n'avait qu'un but, celui d'ôter un souci à une femme pour laquelle il éprouvait une amitié, un dévouement extrême, il aimait Alfred avec assez de modération, et, vraiment, il y avait" plus d'habitude que de sentiment véritable dans ce qu'il éprouvait pour lui. La [)résence de madame Derval dont il reconnaissait tout le mérite, dont l'intimité était douce et consolante pour un célibataire perdu dans Paris le retenait seule dans la maison des deux épOux. Son cœur froidet sec s'était amolli au feu de cetaslre,:, Roland n'avait pas d'amour pour Octavie: .
En supposant même que cetie passion eût un moment existé en iui , la passion toute exclusive que la femme portait au mari eût bien vite éteint ce sentiment. Roland avait une très haute opinion de lui et l'idée qu'on lui préférait un homme, auquel il se croyait supérieur, l'eût guéri tout de suite. Madame Derval, elle-même, avait dit si souvent devant lui qu'elle prendrait en aversion quiconque se placerait entre son Alfred et elle, qu'il se l'était tenu pour dit, et, pour la plus grande vérité des faits , nous devons répéter que Roland s'était borné à une amitié chaude , dévouée , chevaleresque. Il aimait mieux madame Derval que son père, qu'une sœur qu'il avait laissée à Marseille. Dans cette tendresse il puisa toute son éloquence pour défendre Alfred, que, dans toute autre jtosilion, il eût fort tranquillement aban-
donné à son sort. Mais, avant tout, Roland voulait que madame Derval fût heureuse.
Alfred , dans cette circonstance , en profita.
Roland parla long-temps , et ia pauvre Ocîavie, qui n'était que trop disposée à trouver son Alfred innocent, s'abandonna avec bonheur à la pensée qu'elle s'était trompée sur son compte. Elle adopta avec un joyeux empressement toutes les preuves que l'avocat de son mari déroulait de-^ vaut elle en faveur du client; et, quand le dernier mot de la péroraison eut été prononcé , elle prit la main de Roland et elle la sen a tendrement.
Au moment même la porte s'ouvrit, et Jules Dormoy, l'ami d'Alfred, qui avait frappé sans être entendu , entrait dans le boudoir de madame Derval , et puis s'en-
fuyait frappé de stupeur à la vue de la maîtresse du lieu serrant la main d'un homme en robe de chambre.
Jules Dormoy était un homme de trente ans, il en accusait vingt-cinq. 11 portait des cheveux longs, une moustache, des bottes pointues, un poignard italien entre son gilet de soie et sa chemise à jabot. Il se disait artiste, et, sous ce prétexte-là , il
faisait de mauvais tableaux, il chanlaii extrêmement faux toutes les romances qui lui tombaient sous la main, et, une fois par mois, il mettait un article étonnamment fade dans une feuille littéraire.Quant à sa vie matérielle , elle était solidement assise sur les émolumens d'une sinécure qu'il avait obtenue parmi les inutiles du ministère de l'intérieur.
Jules affectait une grande dépravation de principes. Depuis long-temps il était brouillé avec l'Église catholique et même avec Dieu. C'était un jeune homme niant tout , n'aimant rien que lui et ses plaisirs, faisant le Don Juan , c'était un monstre. 11 n'était jamais plus heureux que lorsqu'on lui donnait ce nom. En d'autres termes, Jules était un sot, pas trop méchant, mais qui , à force de se croire un scélérat , était arrivé à faire un assez mauvais drôle.
Une heure après sa visite chez madame Derval , il avait dit à toutes les personnes qu'il avait rencontrées que, le matin, il s'était trouvé dans le boudoir d'Octavie Derval , au moment où cette dame serrait la main à Roland, l'ami delà maison , lequel était en robe de chambre.
Or, madame Derval connaissait Jules Dormoy, jeune homme à la mode, jetant au nez du premier venu sa pensée intime, et dont, par conséquent, la psycologie demandait peu ou pas du tout de peine à qui voulait s'en occuper. En le voyant fuir du boudoir sans vouloir entendre un mot et avec la joyeuse précipitation d'un méchant qui emporte le texte d'un bon scandale , comme un chien emporte un os , Octavie calcula avec sang-froid toute la profondeur de l'abîme dans lequel elle était tombée. Son cœur se serra et elle dit à Koland
en affectant un calme qui était bien loin d'elle:
— Vous ne viendrez plus en robe de chambre chez moi , n'est-ce pas mon ami?
Le destin des femmes , créatures bien plus finement organisées que leurs maîtres , est d'être rarement comprises. Roland, qui n'était pourtant pas un sot, fut au moment de se fâcher parce que madame Derval parlait encore de cette robe de chambre qu'il avait promis de quitter lorsqu'à l'avenir il passerait de son appartement dans celui de ses amis. Quant aux remarques que Jules Dormoy pourrait faire sur cette toilette négligée, sur l'em- . brassade qu'il avait vue, Roland n'y songeait seulement pas. C'était un de ces honnêtes hommes féroces qui, s'enveîoppant de leur vertu avec un orgueil de fer, ne s'arrêlentpas auxsusceptibilitésdu monde
et dédaignent beaucoup le cancan. Un seul de ces Spartiates suffirait pourdéshonorer vingt femmes respectables.
Madame Derval fut triste tout le jour, et Roland, dans sa stupide probité, était contrarié par cette mélancolie. Octavie, qui ne connaissait que trop sa faconde marseillaise , lui cacha la vraie cause de sa tristesse pour ne pas être noyée dans un déluge d'axiomes de sentences et d'apostrophes. Au fond de son ame, elle comprenait qu'un mauvais sujet , fait aux usages du monde, eût été moins dangereux pour sa renommée que l'intègre ami d'Alfred.
Ce dernier, seul le soir dans la chambre conjugale avec Octavie , s'aperçut de l'altération qui régnait dans les traits de sa femme, et Octavie qu'il interrogeait vivement répondit :
— Tu sais, Alfred , que, lorsque j'ai à me plaindre de toi, j'ai un confident.
— Oui , le vertueux Roland , le prophète, le sage , l'étoile de notre maison.
— Lui-même. Ce matin j'étais avec lui dans mon boudoir, et je lui disais un mal affreux de toi. Je me plaignais de ta nonchalance, de ta légèreté, de ta dissipation.
-< Eh bien?
— Eh bien ! selon son usage, Roland te défendait, lorsque, tout d'un coup, le petit Jules Dormoy est entré.
— Je commence à comprendre : toujours, selon son usage, notre ami Roland était dans un délabrement complet de costume. Que le bon Dieu le bénisse avec ses principes et sa vertu! J'aimerais mieux chez moi un roué qu'un saint de cette trempe.
— Et, reprit Octavie, comme Roland avait rassuré sur ton compte mon pauvre cœur de femme qui t'aime, j étais pleine de reconnaissance , Roland plein de joie en me voyant heureuse, et nous nous serrions les mains.
— Je conçois, dit Alfred, en faisant la
grimace, je conçois voilà un honnête
homme qui t'a perdue , ma bonne Octavie. Car, je dois te le dire , ce n'est pas la première fois que Roland fait parler la médisance contre ma bonne, ma digne femme.
— Quoi , vraiment?
— Oui, l'on a déjà causé, et beaucoup, sur cet homme qui se trouve à toute heure dans ta chambre à coucher en pantouffles, sans cravate, absolument comme un mai!.
Roland aie tort très grave de t'aimer sans discernement, de t'estimer bêtement, de
s'abandonner à celte tendresse , à ce bonheur de vivre dans ton intimité sans songer à toutes les délicatesses, à toutes les infinies précautions qu'il faut prendre pour aimer la femme d'un autre, même avec pureté. Roland , dans cette circonstance , est un égoïste et un sot. 11 a du plaisir à vivre sous notre toit , il ne voit pas plus loin.
— Alfred, que faire? ce n'est pas assez de n'aimer que toi, d'être épouse fidèle et de se sentir heureuse de cette fidélité, il faut que tous sachent bien...
— 11 faut , dit Alfred, quitter Paris quelque temps. Tu as fait un petit héritage dans le Limousin... tu as des châtaigniers, un petit bois, une maison, que les paysans ont la bonté d'intituler château , eh bien ! il faut aller, cet été , faire vie de gentilshommes campagnards dans le Limousin
quoique nous soyons infiniment roturiers.
— Les gens qui aiment le scandale, voyant que Roland reste à Paris, cesseront de s'occuper de nous. Le plus difficile sera de faire entendre raison à notre pauvre ami , qui voudra absolument nous suivre, j'en suis sûre.
— Tu es simple, ma pauvre Octavie!...
Roland prendra un passe-port pour Marseille ; il annoncera son départ pour cette ville et il se sauvera, comme nous, derrière les montagnes du Limousin. Qui diable veux-tu qui aille le dénicher-là? Quand nous serons au moment de revenir, Roland nous précédera et viendra à Paris, où il demandera de nos nouvelles à tout le monde. 11 se plaindra de nous, il dira que nous ne lui avons pas écrit, que nous sommesdes ingrats, et Jules Dormoy sera
le premier à publier l'innocence des relations de Roland avec la famille Derval.
— Octavie, femme d'un grand sens, toutes les fois que sa passion pour Alfred ne se trouvait pas mêlée à l'acte qu'elle voulait juger ou accomplir, trouva le projet superbe. Malgré l'aventure avec Caroline Bernard, dont elle croyait de bonne foi que Roland était le héros, elle avait la plus haute idée des promesses de ce dernier. Elle n'était pas fâchée que, même au fond d'une campagne, où les occasions de folies étaient bien moins fréquentes , son mari eût toujours près de lui un mentor qui lui rappelât obstinément ses devoirs d'homme et d'époux. En outre, Roland avait eu le talent de se faire une renommée de grand travailleur, quoique, en vérité, il fut paresseux comme un artiste , et Octavie espérait beaucoup qu'il finirait par
communiquer cette belle ardeur à Derval, Deux jours après, Alfred et sa femme, accompagnés de Roland et de plusieurs amis, montaient dans le coupé de la diligence de Limoges. Jules Dormoy av?it voulu faire aussi la conduite aux époux , et quand la voiture fut partie, il dit à Roland :
— Ma foi , mon cher, je te croyais i'amant de madame Derval.
— Infâme dérision! hurla Roland.
— Écoute donc, mon cher, je t'ai trouvé en robe de chambre dans son boudoir. Tu lui serrais les mains...
— Madame Derval, Jules, est pure.
Elle n'a d'amant que son mari. Je tuerai impitoyablement tous ceux qui ne parleront pas d'elle avec respect.
Roland , i'iicmme pur, et évidemment supérieur aux petitesses mondaines, fut
au moment de dire aux personnes qui se trouvaient là qu'il n'allait pas à Marseille et qu'il n'avait répandu ce bruil que dans rintérêt de la réputation d'Octavie si méchamment attaquée. Il avait, avec toute la ruse naturelle à ses compatriotes, un très grand fond de simplicité qui lui faisait dire sans réflexion les choses qui demandaient le plus à être cachées. Quelques personnes attribuaient celte franchise brutale, et souvent de mauvais goût, à une malice secrète qui s'épanouissait toujours devant les tribulations que cette naïveté apportait au prochain. Quoiqu'il en pût être dans beaucoup d'occasions, il est certain que, dans celie-ci, k franchise de Roland n'avait pas été le résultat de cette malice. Roland aimait madame Derval avec un sentiment pur et élevé, et il ne la compromettait que par manque de
savoir-vivre. Mais, du reste, il garda le silence, et , peu de jours après , il prit la route de Marseille qu'il quitta à trente lieues de Paris pour suivre celle qui conduisait à Limoges.
Octavie, Roland et Alfred étaient d'honnêtes gens, mais la première qualité nécessaire dans le monde, pour y vivre sans chagrin, le bon sens, leur manquait un peu. Forts de l'innocence de leurs rapports, ils cherchaient à faire prendre le change à la méchanceté pour les renouer sous un autre ciel. C'était jouer une dangereuse partie, car la lenommée d'une femme était l'enjeu. Hélas ! pauvres et insoucians artistes , ils ne pensaient pas assez aux exigences infâmes d'un monde qui ôte son chapeau au voleur patenté devenu négociant en faillite, qui marchande des filles , jusque sous le giron de
leurs mères et qui ne veut pas qu'une honnête femme ait un ami intime.
La veille de son départ, Roland courut à l'arcade Colbert. Il voulait voir le commissionnaire Chenu et lui demander des nouvelles de son cousin , ce brave garçon à qui les Derval devaient leur tranquillité. Un rempailleur de chaises qui faisait son ouvrage en chantant l'air exécrable du Postillon de Lot2gjîimeau,lvÀ ad que Chenu avait été arrêté la veille pour voies de fait au Vaudeville contre un jeune homme qui avait sifflé , et que le cousin était retourné à son pays situé — c'est toujours le rempailleur qui parle — dans un coin inconnu de la terre.
A peu de dislaDce de Tulle, ville fort iriste du Limousin, auprès (}i| vijkge d^ la Gaine , s'çlève , en^re un bouquet ^^ triste? châtaigniers et ï^;ie roche nue?, Ig, chaumière de la mère Cre^ac, \^ d//yGnna
de toutes les paysannes à dix lieues à la ronde.
La mère Cressac a tout à l'heure quatre-vingt-seize ans.
Elle est comme une image vivante du pays où elle est née : sérieuse, reohignée, forte, sombre et corriace.
Les petits enfans la saluent avec respect et se tiennent toujours à distance du bâton noueux avec lequel elle soutient sa marche à travers les aspérités de sa triste patrie. Les hommes et les femmes la consultent pieusement dans les occasions difficiles de leur vie, et, même, lorsque le curé ou le médecin, montés sur leur bidet, vont porter au loin des prières ou des consultations et qu'ils rencontrent la mère Cressac trottant sur les roches comme la fée de ces montagnes, ils lui disent toujours ,
en ôtant leur chapeau, quelques paroles obligeantes.
Le village se compose de quelques masures, dont les qualre murs sont fermes avec des cailloux placés les uns sur les autres ; la toiture , en pesant sur le tout, établit, tant bien que mal, l'équilibre. Les ruelles de ce chanipôtre séjour sont étroites . garnies de pieires pointues qui ne respectent que le bois épais des sabots , et qui, par conséquent, ieraientjuslice, en un jour, d'une paire de bottes de cuirassiers. Sur cette misérable voie publique, des poules, des canards et des enfans vivent pêle-mêle. Chaque habitation est entourée d'une espèce de rempart en terre de trois pieds d'élévation, et sur lequel pousse en paix une nombreuse famille d'herbes parasites. Ce séjour qui, pourtant, a une origine antique, et que Jules
César a l'extrême bonté de mentionner dans ses Gommenialres, est constamment désert et surtout silencieux comme un tombeau. Si,d'aventure, l'habitant deïulle, la petite ville voisine , vient se promener dans le village de la Gaine , le bruit de ses pas sur les cailloux frappe seul ses oreilles, quelquefois il voit une lucarne s'ouvrir lentement, et la (igure terreuse de quelque matrone se montrer en écarquiliani des yeux froids comme ceux d'un fantôme. Au-dessus de ce village mort un ciel limousin , et, à l'horizon , l'arbre triste qui donne la châtaigne, celte manne du pays. Au bout du village, à gauche, vous trouvez ce que dans ces rudes contrées on veut bien appeler un château. C'est une maison à deux étages , assez proprement rebadsgeonnée tous les cinq ans, ornée de volets verts, de cheminées en briques et
d'un chasseur en fer blanc peint, tirant un coup de fusil du côté où souffle le veat. Devant l'habitation , un jardin de quatre arpens , bordé par une haie-vive, A partir du point où ce jardin se termine, le terrain monte et s'allonge en allées assez beîles,bordées par des arbres vigoureux , peupliers d'Italie à l'écorce blanchâtre, puis il s'abaisse par un mouvement subit. C'est au fond de la gorge formée par ces plis du sol que la mère Gressac possède sa chaumière , un petit jardin et un pré pour sa chèvre.
Un soir, elle écoutait avec attention la lecture de l'histoire de Cartouche, et la lectrice était sa petite nièce, la bonne Françoise, la plus jolie fille du pays. Il faisait froid, quoique le printemps fut. déjà à la moitié de son cours, eî quelques
branches sèches pétillaient en brûlant dans la grande cheminée.
— Assez ! assez ! ma mie , dit la mère Cressac , il ne faut pas manger toutes ses châtaignes dans un jour. Gardons la fin de Thisloire pour demain.
Ensuite la mère Cressac, et cela sans lunettes, regarda le cadran d'une petite montre d'or qu'elle tenait toujours cachée sous son fichu.
— Ma pauvre montre ! dit-elle en baisant la boîte d'or, oh! que j'aurais donc été malheureuse, s'il avait fallu m'en défaire!... mais heureusement lu as bien travaillé cet hiver à ton rouet et j'ai conservé cette précieuse relique. I! y a eu quarante-cinq ans au mois de janvier que je l'ai , oui-dà ! et c'est pas un jom... tous les nobles de nos pays étaient en fuite. Mais la pauvre marquise de Suint-Priesi
était restée malade dans son château, làbas, près d'Userche. . et dire que ces scélérats de révolutionnaires demandèrent la tête d'une jeune femme malade!,., un ange ! Françoise !
— Oui , ma tante. Vous l'avez déjà raconté cent fois.
— Cette histoire-là est comme celle de l'Ancien Testament, Françoise, on ne saurait trop la redire. La malheureuse marquise, une belle nuit', quitta son château, et elle vint à pied, à travers les ornières du chemin, jusqu'ici, dans cette chaumière, où tout était à elle, car Marie de Saint-Priest était ma protectrice, mon ange gardien... et puis le démon , ou quelque paysan patriote, ce qui est tout un, fût la dénoncer. On l'arracha de ce lit que lu vois là, Françoise, de ce lit où tous les soirs je prie pour elle... En partant, elle me
iio
donna celte montre en disant : « Je n'ai plus que ça, !a mère Cressac!... » Car, vois-tu, Françoise, il y a quarante-cinq ans j 'étais déjà la mère Cressac... j'avais cinquante et un ans! et sur îa grande place de Limoges ils lui ont coupé la tête...
La vieille mère Cressac, quand elle eut fini de parier, souleva un vieux rideau de serge verte qui cichait, au pied de son lit, les portraits du roi Louis XYl et de la reine sa femme, elle marmotta quelques prières; puis, relevant la tête, elle cria d'une voix assez forte encore : « Yive le drapeau blanc! »
— Amen , répondit Françoise, avec une très grande tranquillité, parce que tous les soirs, à îa même heure, elle était té-^ moin de pareille scène.
Françoise, ensuite, se mit à genoux et commença une très longue série de prié-
res que toujours elle envoyait à Dieu avant de se coucher.
Pendant ce tomps-là, la mère Gressac enterrait du feu dans le foyer, ouvrage qu'elle avait la prétention de faire mieux que personne, cl elle allait caresser une vieille chèvre qui habitait un coîn de la chambre. Ces deux habitudes satisfaites, la vieille femme avait coutume encore d'ouvrir la lucarne qui donnait du jour à la chaumière, et*de regarder au ciel pour prédire le temps qu'il ferait le lendemain. Elle ne manqua pas, ce soir-là, de se conformer à l'usago, et elle dit, en repoussant le mauvais châssis qui fermait cette petite croisée :
— Le vent soufflo du nord. Il gèlera blanc cette nuit. Prions pour les fruits et pour les pulmoniques.
Puis, chose inouie et tout-à-fait fabu-
îcuse dans ce désert, la tante et la nièce entendirent un bruit de pas dans les envi rons de la chaumière.
Au milieu du grand silence qui régnait dans cette campagne il était facile de reconnaître une marche précipitée comme celle d'un homme poursuivi par la peur, ou par quelque ennemi dangereux. L'individu qui s'avançait avec tant de rapidité venait du côté du village de la Gaine et marchait dans la direction de la vieille chaumière habitée parla mère Cressacct sa nièce.
— Bonté divine dit îa courageuse matrone, est-ce quelque voleur.... Tant pis pour lui, car ma hache n'est pas encore trop lourde pour mon vieux bras. Mais bah! on sait bien daEs le pays qu'il n'y a rien à prendre chez la mèreCressac. Si
nous étions encore au temps des guillo-
lineurs, je croirais
Mais le bruit ou les pas se rapprocha de plus en plus, puis il s'arrêta à la porte.
— Au nom du bon Dieu et de la pauvre dame de Saint-Priest, ouvrez, mère Gressac, dit une voix haletante.
— J'ouvrirais au diable quand on invoque ce nom là, dit la vieille femme.
Et redressant sa haute taille elle marche
vers la porte repoussant Françoise qui lui criait :
— Ma tan le, ma tante vous allez nous faire dévorer par quelque loup-garou.
Un homme entra brusquement. Il était vêtu d'un large pantalon, d'une blouse; un grand chapeau comme on en voit à Paris aux respectables membres de la corporation des charbonniers, couvrait sa tête. Il se jeta sur un escabeau, comme un voya-
geur épuisé par une longue course, et ildit en regardant avec terreur la porte restée ouverte, et par l'ouverture de laquelle on voyait dans le clair-obscur d'une nuit étoiîée la campagne et le grand chemin.
— Fermez ! fermez donc, mère Cressac.
11 me semble qu'il y a dans la lune deux grands yeux qui me regardent.
La vieille ferma sa porte et revenant près de l'homme dont Françoise serrait déjà les mains comme à un ancien ami.
—M'est avis, dit-elle, que tu es Mathieu Souillac le gars de ma nièce, morte à la Pentecôte passée. Hein?c'est-y ça?
— Oui, c'est ça, et vous êtes ma grande tante à moi, comme à cette jeunesse que via et avec laquelle j'ai tnrit joué, dans le temps, à notre pauvre village de Saint- Pardoux, pas vrai, cousine ?
— Allons, tu es ëc mon sang. As-tu
failli, as-tu soif, as-tu envie de dormir?
— J'ai tout ça, ma taute, et puis j'ai encore autre chose : j'ai peur. Mettez donc quelque chose, un jupon, un rideau, n'importe quoi devant cette fenêtre, je vous dis qu'il y a des yeux dans la lune.
Françoise suspendit son fichu de colon l'ouge à la vitre.
— As-tu fait un crime, l'enfant de ma nièce, demanda la mère Cressac.
— Un crime? dam! est-ce un crime d'assommer ungendarme qui veut yous mettre les poucetles parce que vous ne vouiez pas être soldat du gouvernement?
— Il ne faut assommer personne, mon lieu!., mais il y a de la miséricorde dans le ciel poi^r ceux qui refusent leur service au tricolore. Tu ne l'aimes donc pas le .tricolore, mon chéri?
— Ma foi, feu mon père et ma mère
m'ont dit qu'il n'y avait de salut que sous le drapeau blanc; ils m'ont dit encore que si j'avais le malheur d'obéir au recrutement avant la rentrée du roi légitime, ils quitteraient le cimetière et viendraient la nuit me mordre le bout du nez. Ma foi, alors, je n'ai pas répondu à l'appel, j'ai fait comme les conscrits de la Bretagne.
— Bien, très bien, mon gars.
— Et puis , comme malgré mes démarches pour me faire exempter du service, on voulait à tou te force faire de moi un soldat, et qu'un gendarme voulait m'arrêter ce matin, sous prétexte qu'au tirage j'ai amené le numéro deux , j'ai pris le gendarme par les flancs, je l'ai enlevé de terre avec armes et bagages,til a fait : — couic! — et je m'ai ensau vé... . voilà !
— Dieu te bénira mon garçon.
— - ïl me doit bien ça pour toutes les
transes que j'ai eues aujourd'hui. J'ai couru tout le pays comme Gain lorsqu'il a tué AbeL Ensuite, comme les jambes refusaient le service, je me suis caché dans un trou où la faim m'a tenu compagnie avec la soif. A la nuii, je suis sorti de là comme un lapin peureux, j'ai fait un détour de tous les diables pour éviter la ville de Tulle oii il y a un préfet, une garnison et des gendarmes et me voilà. Maintenant, ma tante, faut me cacher, faut que je sois invisible pour la force publique comme le renard dans son terrier,
— Et tu le seras, mon brave garçon ! il y a ici une cachette qui dérouterait les plus malins.... ah! dam! elle n'est pas faite
d'hier; il y a soixante-dix ans J'étais
déjà femme et mère et je ne me doutais guère qu'un jour il y aurait des républicains qui tueraient un roi Il y a soixante-
dix ans qu'un de mes cousins a évite la milice en s'y enfermant deux années entières.... Oh! si la dame de Saint-Priest avait pu s'y cacher!... mais, bah ! çan'avait pas de santé, et Tair est un peu étouffé la haut. Bref, mon cher Mathieu, mon cousin y a fait son état de cordonnier.
— Je suis, aussi , dans îe régiment de saint Crépin, ma tante.
— Eh bien ! tu feras des souliers , mon gars! tous les mois, Françoise ira les vendre à Limoges à quelque marchand en gros. La bénédiction du bon Dieu fera ie reste. Tu verras par un petit trou grand comme mes deux mains, le bleu du ciel , et le soir, bien tard, quand tout dormira, les paysans, les oiseaux, les loups et les gendarmes, tu descendras un brin dans cette chambre.
— Bien, bien, ma tante. •
La mère Gressac ouvrit la poite et prit dans ses deux mains, encore vigoureuses, une petite échelle couchée dans la cour au long du mur. Aidée de Mathieu Souillac, elle la dressa près de son lit. Au-dessus de cette couche s'étendait un énorme baldaquin en serge bleue qui masquait une partie du plafond. La vieille indiqua à Mathieu, un ressort qui, mis en action, dérangeait une partie de cet échaffaudage et les draperies grossières qui l'enjolivaient ; on vit alors une irape qui fermait un grenier dont il était bien difficile de trouver le trou quand le lit était remis en état.
Ce réduit prenait du jour par une lucarne ménagée habilement derrière un corps de cheminée et, à la rigueur, il était , préférable à la prison qui attendait Pierre Souillac après ses exploits
contre le corps royal de la gendarmerie.
On y dressa un lit excessivement agreste, et l'on eut la précaution d'y monter Minette, la chatte noire de ia mère Cressac. Minette tout de suite fit main basse, ou pour mieux dire, patte basse sur une famille de rats qui se croyaient aussi inexpugnables dans cette retraite que les Américains chez eux avant l'expédition de Christophe Colomb.
Ensuite, Mathieu Souillac, après avoir mangé dans une assiette de bois une épaisse purée de châtaignes avec un morceau de pain noir, entra dans son trou, fit une prière très longue à Marie mère do Dieu et il s'endormit.
Le baldaquin fut remis en place, la mère Cressac et sa nièce s'étendirent sur leur couche et bientôt on n'entendit plus dans
la chaumière que le vent du nord qui bruissait au dehors et les chiens des métairies qui aboyaientdans 1 eloigneraent.
Derval et sa femme arrivèrent sains et sauf à leur destination quoi qu'ils eussent pris la diligence dite : le Grand-Bureau, Les premiers jours qui suivirent leur installation ne furent pas gais pour eux. Oc-
tavie habituée au mouvement de Paris, et, lorsqu'elle quittait d'aventure cette métropole, à voir une campagne animée et gracieuse, des paysans intelligeris, vifs, des paysans mélangeant dans leur toilette le luxe des champs avec celui de la ville, Octavie, dis-je, trouva un grand changement dans le sol et dans les créatures au fond du Limousin.
La campagne qui se déroulait devant elle était mélancolique et rechignée. Le terrain se soulevant et s'abaissant, comme unOcéanimmobile^n'offraitau promeneur que des roches aiguës et couronnées quelquefois par une chétive bruyère comme un crâne de vieillard à demi chauve. De tous côtés des ravines, des fondrières, des chemins tortueux, des débris calcinés comme sur une terre qui a été remuée par des feux souterrains,
au-dessus de ce pays désolé un ciel triste, sévère.
Si le mari et la femme s'aventuraient au loin, ils faisaient plusieurs lieues dans les bruyères en ne voyant d'heure en heure qu'un troupeau sous la garde d'une bergère sauvage; le villageois qu'ils rencontraient quelquefois ne fredonnait pas une chanson de Paris, calme, grave, il fixait sur les promeneurs des yeux ternes et froids et il les saluait silencieusement. Octavie et Alfred comprenaient très h\en que le séjour de la ville de Tulle, bicoque 011 les femmes vont à vêpres, font le jubilé et n'ont d'autre délassement que celui de dire un peu de mal de leurs frères en. Dieu , serait plus maussade encore que celui de la campagne.
— Patience, disait Alfred, patience, Octavie, tu t'y accoutumeras. Je connais un
monsieur qui s'est acclimaté peu à peu dans la Sologne.
Alfred étant au service avait subi la garnison de Tulle, et il se rappelait maintenant qu'après un mois d'ennui profond il avait trouvé dans le Limousin un pays qui en valait bien un autre.
— Vois-tu, Octavie je vais te faire un laisonnement d'une grande puissance. Je m'ennuyais dans ce pays-ci, il y a vingt ans j'ai eu le bonheur de m'y rendre amoureux et tout de suite j'ai pris le Limousin en adoration. Tulle m'a paru aussi beau que Paris, la Corrèze ce filet d'eau stupide est devenu imposant pour
moi comme la Gironde à Bordeaux
Enfin j'ai fini par trouver quelque saveu aux châtaignes crues. Or, Octavie, me voilà encore amoureux, tu m'aimes aussi ,
nous allons être heureux comme les anges dans le ciel.
Octavie trouva cette déduction très logique et elle ne demanda pas mieux que de l'accepter.
Cette conversation avait lieu sur une colline qui s'élevait à l'endroit où le jardin avait ses limites et derrière la haie vive par laquelle la propriété dont Octavie venait d'hériter, était close. Alfred et sa femme s'étaient assis au pied d'un peuplier d'Italie dont le branchage énorme se couvrait de feuilles sous l'influence du printemps. Ils avaient devant eux l'étroit bassin dans lequel s'élevait le château en miniature et le jardin dont précédemment nous avons donné une courte description et qui formaient seuls l'apanage de la maison Derval. Les rayons du soleil avaient un peu de force, et, dans l'air qui les en-
lourait, Alfred et Octavie sentaient ce je ne sais quoi de suave et de pnrfumé qui annonce la venue de l'été.
Le moment était bien choisi pour une causerie intime, car les seuls indiscrets qui pussent l'entendre étaient les oiseaux qui gazouillaient et volletaient dans le grand arbre.
— Ainsi, mon chéri, tu as été amoureux dans ces régions sauvages, dit Octavie.
Raconte-moi cela, c'étaient des amours de jeune homme , de sous-lieutenant , ce devait être bien bête, dis ?
— Madame Derval, c*était pur au moins, dit Alfred avec une gravité qui amusa beaucoup sa femme. L'année 1816 était dans toute sa splendeur royaliste, la France était seméede gentilshommes en uniforme, de grands prévôts et de cocardes blanches, lorsque mon régiment vint tenir gar-
rison dans la ville de Tulle. Je me voyais à la lé le de dix pièces d'or , d'une garderobe toute neuve , j'étais à peine au sortir de l'enfance et je commandais la manœuvre à des soldats avec un aplomb qui m'avait mis en grand honneur auprès de mon colonel. Je ne dirai pas que j'étais joli garçon. Mon âge mûr peut, à cet égard, répondre suffisammentde ma jeunesse.
— Alfred, tu es un fat, dit Octavie.
— Les officiers de mon régiment se cherchèrent des occupations pour tuer le temps, si long dans une garnison du Limousin! Les uns se mirent à jouer de la flûte , d'autres à étudier la géographie , ceux-ci à faire des armes, ceux là à chasser, moi , je me fis amoureux.
— Un jour, on citait devant moi une demoiselle de Savinie comme étant la plus jolie personne de la ville. Je la rencontrai
dans une maison oii j'étais reçu et je la re gardai attentivement. Moi, qui arrivais de Paris avec un grand dédain pour les beautés de province, je voulais voir si, en effet, il était permis d'être belle, distinguée et spirituelle à cent lieues de Paris. Je ne fus pas long-temps à m'en convaincre.
Scholastique de Savinie était une belle personne, d'une taille bien prise et assez élevée , elle avait une tournure ravissante. Sa figure, sans être précisément belle, était noble et gracieuse. Son organe était agréable , et lorsqu'elle parlait , même avec vivacité, mademoiselle Savinie n'avait pas cet accent déplorable qui commence chez la grande nation , à quelques lieues de la Loire , rive gauche , pour finir en Catalogne et dans la Méditerranée. Accent qui se modifie , augmente et diminue d'intensité selon que vous arrivez en Auvergne ,
eu Limousin, en Provence, en Languedoc, en Guyenne, mais qui, dans toutes ces provinces de notre pays, est une grande calamité pour les oreilles délicates. Mademoiselle de Savinie possédait quelques talens agréables , elle chantait avec goût , à Tulle elle tenait, et sans partage, le sceptre de la danse. Sa conversation était agréable; elle n'était pas timide jusqu'à la niaiserie quand un jeune homme était son interlocuteur ; elle n'avait pas non plus ce ton décidé et tranchant que nos demoiselles des bords de la Seine apportent du pensionnat , oii elles ont suivi avec trop d'exactitude la leçon et les exemples de leurs maîtresses et sous-maîtresses. Schoiastique de Savinie , vois-tu bien , ma femme , était une charmante personne.
Et j'en fus amoureux.
Je dansai le plus possible avec elle dans
îes bals qui se donnaient alors pour une foule de solennités royaliste, je lui adressai de très mauvais vers , et une fois , oh ! témérité ! ! ! Les fenêtres de sa chambre, qui s'ouvraient sur une rue dans laquelle je passais à toute heure du jour, étant restées ouvertes, j'y lançai une lettre bien stupide, à l'aide d'un caillou , au risque de casser les vitres ou de blesser quelqu'un. Peu de jours après je dansai encore avec elle dans un bal, et, comme j'étais très novice, je me gardai bien de lui dire : Mademoiselle, je vous ai écrit par l'occasion d'un caillou — seulement je la regardai avec obstination pendant toute la soirée, et sans fatuité je peux dire que de son côté elle me regarda de même. Cet innocent manège fut remarqué , et les officiers de mon régiment ne manquèrent pas de dire que j'étais un heureux gaillard. Les dames
de la ville se permirent aussi quelques réflexions très limousines sur nous , et quoique jamais un mot d'amour n'eut été prononcé entre mademoiselle de Savinie et moi, je fus son amant aux yeux de tout \e monde
Pendant six mois je vécus heureux et fort occupé par cette liaison qui jamais n'alla plus loin que ma lettre, mon caillou, mes contredanses et mes regards.
Puis, ma bonne Oclavie, le soleil, comme à présent, s'en vint réchauffer le Limousin, les oiseaux chantèrent leur amour dans les feuilles naissantes , le printemps arriva. '
Hélas ! et les demoiselles de Tuile suivirent à la campagne leurs papas et leurs mamans , tandis que mon régiment restait cloué, scellé et rivé dans la ville de Tulle^
par ordre de monsieur le ministre de la guerre.
Je m'étais si bien habitué à cette passion toute platonique , à ce commerce amoureux par les yeux, à cette union toute imaginaire, que j'y tenais comme on tient à une liaison toute positive. Je vis de loin la famille de mademoiselle de Savinie partir par les champs. Je reçus de la jeune fille un regard plein de douleur et de tendresse, et je courus m'enfermer dans ma chambre oii je pleurai comme un chevalier d'autrefois en chagrin d'amour.
Pour moi , pauvre jeune homme qui avais encore un peu de la poussière du collège sur mon uniforme , c'était une maîtresse que je perdais.
Dès ce moment, moi qui n'eus pas quitté la ville de Tulle pour aller à deux lieues recueiUir un héritage , ou faire une partie
de chasse, je pris un goût subit pour les courses dans les champs. Inutile de dire que les champs préférés étaient ceux qu'habitait mademoiselle Scholastique de Savinie. Au bout de quinze jours je connaissais le nombre des arbres qui bordent le chemin depuis Tuiie jusqu'à la terre habitée par mademoiselle de Savinie, et j'aurais pu dire combien de tas de cailloux , combien d'ornières et de corps d'arbres renversés obstruaieat la route.
Innocens à la ville, nous le fûmes peutêtre plus encore à la campagne. Je montais sur une éminence qui dominait le château, et là, pendant des heures, je regardais mon amante qui, appuyée sur sa fenêtre , croisait amoureusement ses regards avec les miens. Malheureusement nous étions séparés par un bon quart de lieue , mesure limousine , et nous interprétions de con-
liance ces œillades timides et passionnées.
Puis , un jour le régiment reçut l'ordre de partir pour Périgueux.
Mes camarades étaient enchantés d'aller au pays des truffes, parce qu'ils étaient gourmands, moi j'étais au désespoir de quitter la garnison de Tulle parce que j'étais amoureux.
La fatale nouvelle de notre départ fut portée par la renommée , ou par quelque laitière, jusqu'au château de mademoiselle de Savinie, et j'aime à croire qu'elle y fit répandre bien des larmes.
Cependant comme les raouvemens de l'armée n'étaient pas si brusques sous la très pacifique restauration, que du temps de l'empereur, les héros de mon régiment avaient un mois devant eux pour faire leurs préparatifs , pour payer leurs dettes et pour préparer leurs amantes au coup
fatal de la séparation . Dans mon innocence je me mis très chaudement à gémir sur ce départ qui, âmes yeux d'amant platonique, brisait les plus doux liens. De très bonne foi je croyais que mademoiselle de Savinie m'appartenait.
Plus tard , je l'avoue à ma honte , j'ai beaucoup moins tenu à des liaisons dans lesquelles j'avais été amant à une distance beaucoup plus rapprochée , ou , sauf la trivialité de l'expression , les choses s'étaient faites argent comptant. Mais dans ce temps j'étais ainsi !
Excité par le chagrin , je lis des visites plus fréquentes dans les environs du château habité par mon amante.
Un jour, j'arrivais selon mon usage, je m'étais assis sous un arbre à la place où je pouvais plus facilement être aperçu de Scholastique. Selon mon usage encore,
j'avais planté mes yeux — ils sont excellens mes yeux — sur les croisées de l'appartement que je savais être habité par elle. Scholastique paraît comme de coutume, et voilà mon cœur qui bat !... Mais, oh ! merveille ! oh ! espoir ! Scholastique rentre un moment dans sa chambre; puis, reparaissant à la fenêtre, elle me fait voir son grand chapeau de paille qu'elle agite un moment en l'air, puis elle le met sur sa tête et elle ferme la croisée. Plus de doute elle va venir !
Elle va venir \... La romance qui commence par ces mots n'était pas encore dans le répertoire de l'Opéra-Comique , sans quoi je l'eusse tout de suite entonnée sous le feuillage de mon arbre.
Mais, de cette place où je suis venu si souvent, j'aperçois Scholastique suivant les allées tortueuses du jardinet s'avançant
vers le lieu où je suis en observation. Un sautoir de soie barriolé qu'elle porte autour du cou paraît et disparaît derrière les massifs de verdure. Je suis d'un œil avide dans l'éloignement ces couleurs brillantes qui naissent et meurent selon la capricieuse distribution du sol et des arbres qui me les montrent et me les cachent. Mais mon sang.... mon sang de sous-lieutenant amoureux s'élance avec furie dans mes artères , car mademoiselle de Savinie , quittant le manoir paternel, ferme derrière elle une petite porte qui donne accès dans la campagne aux gens du château , et , de par Dieu ! voilà cette jeune et belle fille qui gravit à pas lent le monticule du haut duquel je la regarde toutes les fois que les horreurs du métier de soldat ne me retiennent pas dans ma garnison .i (fi ' Belle, pure, confiante, elle marche vers
HO
moi , ou piulôt il me semble qu'elle glisse sur la bruyère comme la fée de cette campagne. Nous sommes seuls dans ce désert, au-dessus de nous les oiseaux du ciel gazouillent , près de nous les fleurs sauvages s'épanouissent, un air tiède, vivifiant nous entoure. Elle a seize ans , moi dix-sept ! ! !
Elle n'est plus qu'à deux pas de moi et je n'ai pas bougé, je suis cloué au sol , le bonheur m'a pétrifié.
Alors elle tire de son sein un papier qu'elle me donne.
Et puis mes yeux ne voient plus rien mon cœur bat avec rage , mes oreilles silflent, je reste pendant plusieurs minutes dans une extase, dans un spasme qui • m'enlève à la terre. Qui m'aime me suive, je suis monté au ciel.
Quand je reprends mes sens, les oiseaux du ciel gazouillent toujours, les
fleurs sauvages s'épanouissent encore , mais mademoiselle de Savinie n'est plus là. De loin, je la vois qui rentre dans la maison, et l'heure qui sonne au clocher de i'eghse me rappelle que je suis officier de semaine, et qu'il ne faut pas que je perde du temps si je veux assister à i'appel du soir.
Je repris la route de Tulle , et, chemin faisant, je lus le billet de mademoiselle de Savinie. Voici comment il était conçu :
« Vous êtes le premier pour qui j'ai fait une pareille inconséquence. Dieu veuille que je n'aie pas sujet de m'en repentir. J'aime à croire à votre délicatesse et à votre désir de ne pas perdre une pauvre jeune fille. Vos courses ici ont été remarquées. On a déjà parlé de vous dans l'endroit où l'on ne tardera pas à savoir qui
vous êtes. Adieu , mon cher Alfred , qu'il vous suffise de savoir que je vous aimerai toujours , fussions-nous assez malheureux pour ne nous revoir jamais. »
Les mots seraient insuffisans pour peindre l'ivresse dans laquelle ces paroles me jetèrent. C'était la première fois qu'une femme distinguée me disait : — Je l'aime
— je me sentais heureux et fier. Le bonheur m'inondait, je me croyais un géant.
Depuis ce jour je n'ai plus vu mademoiselle de Savinie; car mon régiment partit bientôt, et dans une autre garnison je me fis homme complet , c'est-à-dire je devins aussi mauvais sujet, aussi peu délicat dans le choix de mon amour que tous mes camarades. On disait de moi alors :
— Charmant officier!
Les amours du ciel , certes , ne sont pas plus pures que mes amours en Limousin.
Scholastique el moi nous nous étions sentis entraînés l'un vers l'autre parce que tous deux nous étions jeunes , honnêtes et vraiment d'une nature plus délicate que la plupart des gens qui nous entouraient.
Une sympathie toute épurée nous avait rapprochés, un instinct secret nous avait révélé que nous étions supérieurs à notre entourage, et nous nous aimions innocemment à cause de cela; car il est dans la nature que les forts recherchent les forts , que les âmes tendres et élevées inclinent vers leurs pareilles.
Eh bien ! dans mon régiment on publia long-temps qu'Alfred Derval avait été l'amant d'une belle et noble fille du Limousin. On y attachait un orgueil de corps, je crois même qu'il fut question de l'écrire sur l'étendart.
Quant aux habitans de la ville que nous
quittions, ils bêlèrent entre eux je ne sais quelle stupide histoire, sur la naïve enfant qui m'avait aimé en frère, peut-être, tout en croyant avoir pour moi de l'amour. Ils portèrent atteinte à une renommée de femme que , certes , notre liaison n'avait pu obscurcir. Pour mon compte , je faillis deux fois mettre l'épée à la main avec des gens qui me jetaient au nez un bonheur deLovelace que je n'avais pas goûté, et, bien plus, auquel je n'avais jamais aspiré.
Telles furent , ma chère Octavie , mes amours dans le Limousin.
Alfred alors se retourna vers sa femme étendue sur l'herbe à côté de lui, et il vit avec une très grande colère qu'elle dormait très profondément.
Dépité, il se leva et s'éloigna de quelques pas. Ce fut alors que , par l'enchaînement mystérieux des choses de ce
monde , il aperçut la petite Françoise qui menait la chèvre de la mère Cressac dans un pré voisin.
— Bonté divine ! dit Alfred s'approchant de la jeune fille , la jolie fleur Limousine que voilà.
— Monsieur est bien bon.
— Et oii demeures-tu , mon joli bouton de rose ?
— Là, monsieur , chez la mère Cressac qui est ma grande tante.
— Ah! j'irai voir ta grande tante.
— Ce sera bien de l'honneur pour nous, monsieur Et puis je m'appelle Françoise.
Alfred Derval profita du sommeil de sa femme pour causer avec Françoise , ou , plutôt, pour faire causer la pauvre enfaut, qui l'amusait par son babil naïf.
Pauvre Françoise! pauvre fleur cachée
dans le Limousin, mie heure fatale venait de sonner pour toi à l'horloge du destin.
Alfred, grand connaisseur en fait de femmes, reconnut tout de suite dans celle que le hasard jetait sous ses pas, un ange aux yeux noirs, aux traits fins et réguliers. Il remarqua, avec un inexprimable plaisir, cette fleur de jeunesse et de santé qui s'épanouissait sur Ici figure de Françoise, et il se dit :
— Ce serait un crime énorme de séduire une aussi jolie enfant.
C'était absolument comme s'il eut dit : — jl faut que je séduise Françoise — Alfred était un garçon lout-à-fait original : il comm«.'nçait toujours par haïr le péché auquel il se livrait ensuite avec amour.
Il consulta sa moulro, et il s'aperçut
que depuis une heure il était avec Françoise.
— Une lieure ! déjà une heure, dit la petite. Ma tante va nie gronder. Elle quim'attend ponr aller à vêpres.
Alors elle quitta Alfred qui lui promit d'aller souvent voir la mère Cressac, et dont le regard suivit long- temps la jeune fille à travers la campagne. Il s'empressa ensuite de rejoindre sa femme.
Madan « Derval , s'étant éveillée , avait quelque temps cherché Alfred, et , fort heureusement, d'un côté tout opposé à celui où il avait faitla rencontre de Françoise. Son mari la retrouva causant avec un vieux^ mendiant dans la main duquel elle avait vidé sa bourse , et il sentit un peu de confusion ; car , pensa-t-il , pendant que je causais avec une paysanne parce qu'elle était jolie jOctavie s'occupait d'un homme
parce qu'il était vieux et iniirme.Oh ! elle vaut mieux que moi.
Un mois s°'écoula et les Derval étaient tout-à-foit habitués au Limousin et à ses campagnes rudes et rechignées. Octavie avait fait la très intime connaissance de tous les nécessiteux des environs, elle leur donnait le peu d'aigent qu'elle pouvait économiser, elle leur tricotîait des bas, des gilets de laine. La lecture , quelques promenades qu'Alfred avait soin de diriger toujours loin de la cabane de madame Gressac prenaient le reste du temps.
Un jour, ce fut un jour de fête, le sentencieux Rolland arriva. Tous les bons amis de Paris le croyaient à Marseille, et cette nouvelle réunion ne pouvait plus provoquer de méchantes remarques. Le grave Marseillais trouva Octavie embellie beaucoup par un air de santé et de bon-
heur; et, le lendemain de son arrivée, il dit à Alfred :
— Je vois avec plaisir , mon cher , que vous êtes devenu sage et que vous ne donnez plus que des sujets de joie à madame Derval. Le contentement s'épanouit triomphalement dans ses traits. Dieu en soit béni et vous aussi.
— Amendait Alfred en lui-même.
Quelques jours après son arrivée, Rolland, après une promenade matinale dans les environs , rentra au logis avec un visage tout consterné. Devant madame Derval il se plaignit d'une violente migraine , mais ayant entraîné Allred , après déjeûner, dans la campagne , il s'arrêta droit devant lui, quand il fut bien loin de la maison, et, les bras croisés, l'œil interrogateur comme celui d'un avocat-général en train de faire son métier, il dit :
-—Oh ! Alfred, répondez-moi!
Or, Alfred avait le matin même embrassé trèschaudementFrançoise derrière une haie, et il était d'une humeur charmante.
— Oh ! Rolland , répondit-il , je vous écoute.
— Il ne faut pas rire , monsieur Derval, il ne faut pas rire.
^ — Peste ! c'est du sérieux.
— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.... Dites-moi:lesventsqui soufflent sur ce coin de la France, les grandes voix de ia campagne, ou plutôt la voix de votre cœur ne ne vous a-t-elie rien dit depuis quelques temps.
— La voix de mon cœur m'a dit que j'étais enchanté de votre arrivée sous mon loît et que je le serais encore davantage si
vous étiez plus clair dans les questions que vous posez à votre prochain.
— Alfred, dans l'atmosphère que vous respirez, qui vous entoure, ne sentezvous pas comme un parfum de femme?
Vous vous troublez, Alfred , je suis obligé de dire que vous vous troublez.
— Peste! dit Alfred entre ses dents, cet, homme a-t-il découvert Françoise?
Puis, il reprit avec un enjouement qui faisait honneur à ses grandes habitudes de diplomatie :
— Je vous proteste, Rolland, que je n'ai aucune raison pour me troubler. Maintenant , veuillez être plus pi'écis.
— Me direz-vous qu'il n'y a plus rien de commun entre vous et Caroline Bernard, dit Rolland en fronçant le sourcil.
— Et comment voudriez-vous — en admellant que je fusse assez misérable pour
reckercher une femme dont l'infamie, la scélératesse me sont prouvées — comment voudriez-Yous que je pusse lui parler encore d'amour, quand elle est à cent quatrevingt-dix-sept lieues de moi.
— Eh ! de par tous les diables , si elle était dans ce pays, à deux lieues , là-bas dans le sud, comme dirait un marin?
Alfred recula comme s'il eut marché sur une vipère, et avec une grande énergie il cria :
— Elle est ici? diable ! tant pis ! Pourquoi les postillons ne la versaient-ils pas en route?
— 11 y a , Alfred, dans votre accent une bonne foi évidente , et je vois avec plaisir que vous ne saviez rien de ce voyage.
— Parbleu ! non , je n'en savais rien. Si j'avais pu le prévoir !...
— Ce matin, interrompit Rolland, j'étais
allé me promener dans la campagne. Mon étonnementfutgrandiorsqiie,dansune magnifique calèche qui passa comme le vent près de moi, je reconnus la nommée Caroline. Elle se pavanait surles coussins de l'équipage à côté d'un gros butor, le baron de Nonancourt, homme 1res noble, très slu- -pide et très riche, qui passe sa vie avec des femmes qu'il paie , vu qu'il n'en peut pas trouver pour rien. Un moment après je questionnai un garde- chasse qui me répondit avec une franchise digne de ce séjour champêtre : — C'est une demoiselle que M. le baron, propriétaire du château qui est là-bas, fait passer pour sa cousine. Mais je ne donne pas là-dedans, moi qui sors de l'infanterie de ligne, et j'ai reconnu tout de suite une créature. — Voilà, mon cher Alfred , les renseignemens que je peux vous donner, et je vois.
avec une joie d'ami, que vous ne saviez rien de tout cela. ,
•— il faudra, dit Alfred en rêvant , il faudra nous priver de promenade de ce côté.
— Sans doute , et nous irons par là.
Et en parlant ainsi il indiquait le côté delà campagne où Françoise habitait avec sa mère.
— Non , de par tous les diables ! dit Alfred emporté par un premier mouvement.
— Comment ? est-ce qu'il y a encore «ne femme par là ? dit Holland.
— Non, non.... oh! mon Dien non....
Mais c'est que le pays est affreux.... un terrain plein de fondrières.
Rolland fronça le sourcil et ne dit plus rien , mais il se promit de surveiller.
Cependant la pauvre Françoise trouvait
un charme infini aux visites qu'Alfred lui faisait dans la cabane de sa tante, mais plusencore àcelles qu'il luiftîisait en plein champ. Le mari de Caroline avait d'abord mis la plus grande innocence dans ses relations avec la jeune paysanne. Fatigué de Paris et des plaisirs dévorans qu'on y trouve , tout froissé encore de ses déplorables intimités avec mademoiselle Caroline Bernard, il éprouvait un charme, une joie pleine de fraîcheur à entendre les confidences naïves de Françoise. Alfred était un homme infiniment trop bien élevé pour s'amuser à ûu're le berger dans les campagnes du Limousin ; il ne prenait pas une houlette pour conduire les brebis de Françoise, il ne chantait pas à la jeune enfant des romances champêtres, et il ne jouait pas , surtout , de la musette ou de la flûte sous l'ombre des hêtres à coté de celle
vierge des champs. 11 éprouvait seulement ce que nous éprouvons tous quand nous quittons Paris aux premiers rayons du soleil d'été, secouant avec joie la poussière de nos souliers à la barrière , et tâchant d'oublier les brouhahas, les odeurs malfaisantes,lesamisinlimes,lesconcertsMusard etJulien,lesomnibus,lessergensdeville,les journaux, les deux chambres, le ministère, l'académie des sciences et Alcide Tousez. Mais nous portons en croupe avec nous nos bons et mauvais penchans , sur lesquels l'influence champêtre ne peut rien. Alfred qui, d'abord, croyait se purifier auprès de la jeune Françoise , cette fleur du Limousin , sentit bientôt des idées excessivement parisiennes bouillonner en lui. Au boutde quinze jours il était amoureux. Or, quand un homme de la trempe d'Alfred est amoureux, il est parfaitement inutile
de chercher quelle fin il se propose. Pauvre Françoise!
Armé d'un fusil , d'une poire à poudre et de tout ce qui constitue l'équipement d'un chasseur, Alfred sortit un jour de chez lui , promettant à Octavie de lui apporter un lapin. Octavie appela sur son mari toutes les bénédictions de Dianechasseresse , et lui donna un baiser bien tendre.
Quant à lui , il s'achemina vers la cabane d'un braconnier dont il avait fait la connaissance en courant les champs à la recherche de Françoise; il acheta un lapereau tué le matin même et qu'il plaça triomphalement dans sa carnassière , ensuite il se rendit auprès d'une vieille roche arrachée des entrailles de la terre avant ou après le déluge, et au pied de laquelle Françoise avait coutume de conduire la chèvre de sa
tante, li trouva Ja petite à son poste et il vit avec une grande joie l'expression de bonheur avec laquelle elle l'accueillit.
Avant de s'asseoir, il jeta dans toutes les profondeurs du pays environnant des yeux de lynx , il ne vit rien que les châtaigniers et les bruyères. Rassuré, il prit place à côté de Françoise.
Une conversation animée commença.
Alfred y déploya une grande habileté. Il évita les grands mots, les images fleuries pour ne pas effaroucher la petite. Constamment il se tint à la portée de Françoise, et il remarqua , non sans une joie profonde, qu'elle l'écoutait avec la religieuse attention d'une fidèle assistant au prône de M. le curé.
Et puis, le plaisir que l'enfant prenait à l'entendre s'épanouissant sur son frais visage , en augmentait l'éclat , jamais elle
n'avait été si jolie. Et Alfred, il faut bien le dire, entrevoyait déjà un horizon délicieux. Pendant qu'il parlait , et que , tout absorbé par le soin de plaire , il oubliait femme, devoirs, honneur, deux personnes, comme lui vêtues à la mode de Paris, s'approchaient doucement de la vieille roche. L'une d'elles , le baron de Nonancourt , vit Alfred, et dit ce mot remarquable.
— Diable !
— Qu'est-ce ! lui dit Caroline Bernard.
— Mais, ma chère, des choses pyramidalement originales : je vois dans ce désert rocailleux , où le hasard a placé les vieux domaines de ma famille , des gants glacés noirs, des bottes fines et pointues , et un habit de chasse qui a nécessairement été taillé par Staub.
Caroline regarda du côté indiqué par le baron de Nonancourt, et elle reconnut
Alfred causant avec Françoise. L'amour tenait une trop grande place dans la vie de cette femme , pour qu'elle ne reconnut pas tout de suite l'empreinte de ce sentiment partout où elle pouvait exister, quelque cachée, quelque mystérieuse qu'elle fût. Mademoiselle Bernard comprit tout de suite la position de son ancien amant auprès de cette jeune fille des champs, et, tout de suite aussi, elle arrangea avec elle-même un plan fort bien combiné, quoique si rapidement conçu.
— Baron, dit-elle, je vous déteste.
— Quoi? parce que j'ai découvert au pied d'un vieux rocher une toilette confortable?
— Eh ! il s'agit bien de cela '... Tenez , allons d'un autre côté ; je vois là-bas un petit bois qui doit être bien joli.
— Je vous y conduirai, mignonne, si, sous son ombre, vous consentez à me dire pour-
quoi, si subitement , vous me détestez.
— Baron, je vous le dirai.
— Allons donc ! et puissent ces mystérieux feuillages vous inspirer des pensées plus... moins.... vous concevez !
Monsieur le baron de Nonancourt, membre de la chambre des députés — section des muets — finissait presque toujours ainsi ses phrases.
Auboutd'un quart d'heure on était assez durement assis sur une maigre herbette, qui poussait à regret aux piedsdes châtaigniers.
— Maintenant, ma toute belle, vous me direz sans doute pourquoi j'ai démérité de.... des.... vous concevez?
— Baron , que m'avez-vous promis en me conduisant dans ce pays reculé et infiniment désagréable ?
— De vous faire passer pour ma cousine , de vous présenter même en cette
iU
•qualité aux personnes dont les campagnes, les châteaux , les maisons de plaisances sont répandues sur ce sol Limousin et auxquelles, par CQnséquent, je dois, par égard pour vous, pour moi.... vous concevez?
— Ce que je conçois très bien, c'est que vous n'en avez rien fait.
— Je suis tout prêt à réparer cet oubli , le cabriolet nous attend à cent pas d'ici , «t, avant dîner, nous pouvons avoir fait deux ou trois visites.
— Oh ! je ne veux voir que des personnes agréables et dont l'entretien , la conversation.... vous concevez, baron.
— Dam ! ma chère , des personnes comme vous en souhaitez , il n'en pleut pas dans le Limousin ! Mais , voyons un peu, cependant : là-bas, au levant, s'élève le château de la Tribouillère... une vieille famille presque aussi noble que la mienne.
et dont tous les membres sont épais comme ceux de l'empire romain,
,. . dont les membres épars
Languissent dispersés ,
— Je vous dispense, baron , de me con° duire chez les de la Tribouillère.
— Un peu plus loin , nous avons la famille Sainval vieille noblesse aussi
mais le mari est sourd et la femme est aveugle. Quant aux enfans ils sont morts* Vous concevez ?
— Oui, très bien. Ensuite?
— Mais, de ce côté, voilà le manoir du comte de Ponthieu , colonel de dragons; lequel est maintenant en garnison avecson régiment à Rennes en Bretagne. Sur la lisière de ce bois vous apercevez la demeure de M. Souriceau, un industriel fort riche,
bon vivant, mais qui a la mauvaise habitude de mettre du vin dans la soupe, nonobstant ce défaut , c'est un homme qu'on peut voir sans se.... vous concevez.
— Et celle maison blanche qui est derrière votre château , baron?
— Oh ! eîle est habitée par des gens.... Par-là sambleu ! ils sont bien ces gens-là! de l'esprit, de bonnes manières !.... Il y a là une femme charmante !
— Mais peut-on voir ça , dit Caroline Bernard d'un ton dédaigneux ?
— Oui et non. Non , parce que ce sont, je crois , des gens assez mal posés dans le monde sous le rapport de la fortune; oui , parce qu'ils sont aimables ! Le mari est un nommé Derval , connu dans Paris par quelques ouvrages littéraires amusans. Ils viennent d'hériter d'une bicoque champêtre et ils se sont empressés de venir y
prendre gîte. Entre nous ce sont peut-être les seules personnes qui , oh ! Caroline , pourraient vous distraire , et si vous voulez, nous ne rentrerons pas au château avant de les avoir vues.
— Mais , baron, vous aurez le front de leur dire que je suis votre cousine ?
— Pourquoi non ? si, plus îard , ils s'aperçoivent qu'on les a trompés , eli bien ! ma foi, tant pis. Vous concevez. Je ne vois pas trop pourquoi on se gênerait avec des gens de rien. Ça écrit à tant la ligne. A Paris , certes , on ne verrait pas ça; mais aux champs on peu t en tirer d'amusantes distractions! Ces diables d'écrivains ils ont de l'esprit... et puis, vous concevez?
Le baron de Nonancourt et Caroline Bernard retournèrent en causant vers leur voiture , et ils se firent traîner à la maison deDerval.
Le baron se nomma au jardinier qui travaillait dans le jardin au fond duquel s'élevait l'habitation échue à Octavio par héritage, et il fut introduit bientôt près de la maîtresse du lieu. Roland était à la chasse, Alfred , vous le savez , au pied de la vieille roche avec Françoise; madame Derval eut donc la corvée de recevoir seule les visiteurs , l'une des plus grandes plaies de la campagne.
Nonancourt était un homme dont !'intelligence n'allait guère plus haut que celle du dernier lourdaud du pays, mais il avait passé sa vie dans le beau monde et il avait ce qu'on y appelle d'excellentes manières. Il se présenta donc à madame Derval avec des formes qui la consolèrent un peu de l'ennui qui lui survenait. Quant à lui il se sentait d'autant moins gêné dans cette maison qu'il avait affaire à des bourgeois, et
surtout à des artistes , espèce [qu'il considérait comme très inférieure dans l'ordre social.Cefurentlà,dumoins,lespremières impressions du baron.Elles se modifièrent un peu quand il eut examiné plus attentivement sa voisine de campagne. Octavie avait un genre de beauté fm , spirituel et distingué qui commandait une sorte de respect. On sentait, lorsque, pour la première fois, on la voyait , que cette femme était douée d'un mérite supérieur, et que, pour voguer de conserve avec elle, soi t dans un entretien passager , soit dans une vie intime , il y aurait bien des précautions à prendre pour rester à son niveau; de plus, il y avait sur toute sa personne un reflet si puissant de son âme élevée que la vénération était le premier sentiment qui vous prenait le cœur à sa vue.
— Peste! grommela le baron, cette
feiiime a un je ne sais quoi qui altire, mais qui impose.
Caroline Bernard, !a sultane effrontée, subit l'influence du même charme. Elle était venue là poussée par de méchantes pensées , et ramassant déjà dans tous les coins de sa mémoire toutes les moqueries, toutes les épigrammes de mauvais goût qu'elle avait apprises à Paris dans son long commerce avec les jeunes gens dits les roués.... lesquels composent en vérité la classe la plus bête de notre société. En présence d'Octavie, et sous le long regard que cette jeune et belle femme posa sur elle après l'avoir saluée, Caroline ne trouva plus un mot à dire; il lui sembla qu'un joug invisible lui faisait courber la tête et elle dit , déchirant son gant aVec rage.
— Oh ! elle est plus belle que moi !
— Madame, dit le baron de Nonancourt en saluant , je n'ai pu rester plus longtemps votre voisin sans avoir l'honneur de vous visiter. Je suis le baron de Nonancourt , propriétaire du domaine de ce nom... là-bas , à l'est de votre propriété.... Quoique extrêmement Limousin, j'avoue avec humilité que je cherche peu la société de mes compatriotes ; mais quand il s'agit de Parisiens, d'artistes, oh! alors... alors , vous concevez !
Madame Derval s'inclina poliment et elle jeta un nouveau regard sur Caroline qui ne sut que baisser les yeux et rougir. Le baron , témoin de cette scène muette, comprit quel devoir il lui restait à remphr, et il dit :
— Madame Derval, j'ai l'honneur de vous présenter mademoiselle de Saint....
de Saint-Hubert , mon aimable et jolie
cousine qui a quiué Paris.... Bab^lone, madame, Babylone.... pour venir dans mon château se remettre des fatigues de l'hiver.... les bals, les concerts, les spectacles.... vous concevez.
Madame Derval fit à Caroline Bernard quelques-unes de ces politesses peu coûteuses, lesquelles consistent à rester ferme et solide sur son fauteuil, et à courber deux ou trois fois de suite la partie supérieure du corps. En saluant ainsi , Octavie se disait que cette jeune personne avait un air singulier, et, jusque dans sa toilette, elle trouvait de ces riens qui choquent une femme de bon goût.
— Cette dame, pensa la charitable Octavie a probablement habité long-temps la province ou quelque pays étranger. Au reste , elle est jolie.
Ensuite commença une conversation
gracieusement insignifiante entre le baron et madame Derval , dans laquelle Caroline, la fille entretenue , qui n'avait jamais vu que des hommes dans son boudoir, et que le ton aisé, l'élocution facile d'Octavie terrassaient , ne hasarda que quelques mots en tremblant. Dans ce moment la fougueuse fille pouvait être comparée à un tigre muselé.
Mais pendant que la pauvre Octavie faisait de son mieux les honneurs de sa maison à l'ancienne maîtresse de son mari, celui-ei, après avoir quitté Françoise, était rentré au logis.
Il rencontra à la porte l'ami Roland gonllé de joie et d'orgueil parce que, dans son excursion à travers la campagne du Limousin, il avait fait mordre la poussière à un lapin.
Roland se rencontrant face à face
avec Alfred qui — nous l'avons dit — achetait son gibier quand il allait voir la petite Françoise, complimenta son ami sur sa chasse pour trouver le moyen de parler de la sienne, ensuite, et avec sa gravité ordinaire, il disserta quelques minutes sur les plus grands chasseurs connus, Diane , Nemrod , fils de Cham , M. le duc d'Aogoulème et je ne sais plus quelle individualité fort imposante du clubjockeys.
Mais il fut interrompu par le jardinier, qui vint dire à Alfred que madame avait une visite chez elle.
— Allons, nous ne pouvions l'échapper, ditDerval. Il fout se résoudre, à la campagne, aux insectes , aux coups de soleil et aux voisins.
Puis il demanda ly nom du visiteur , elle jardinier répondit avec tout l'orgueil
d'un bon domestique qui tient à tout ce qui peut flatter ses maîtres, que c'éfait M. le baron de Nonancourt.
— Nonancourt, dit Alfred en se grattant le front , j'ai entendu prononcer ce nomlà récemment.
— Par moi , répondit Roland, je vous ai dit que ce personnage , propriétaire du château voisin , était l'amant de Caroline.
Et en parlant ainsi, Roland était d'une pâleur qui ne témoignait que trop de ses craintes.
Ces deux hommes se regardèrent , se comprirent sans proférer un seul mot , et ils s'élancèrent vers le salon, où madame Derval tenait courageusement tête aux terribles ennuis de sa position.
Alfred avait un esprit vif et décidé dans l'occasion. Son parti fut bientôt pris, et il
n'avait pas franchi quatre marches de l'escalier que , déjà, il avait trouvé un expédient pour se tirer d'affaire.
II entra suivi de Roland, et saluant avec un grand sang- froid.
— Monsieur le baron, dit-il , c'est bien aimable à vous d'être venu visiter ma pauvre maison Madame, j'ai l'honneur
Ah! Octavie, monsieur et madame l'excuseront , il y a dans le pré au bout du jardin une vieille mendiante qui a besoin de toi.... des bas pour son petit.... un cotillon pour elle... cela est de ton domaine.
Octavie, la mère des pauvres, s'était levée vivement.
— Va , va , ma femme , monsieur le baron est l'homme de France qui comprend le mieux tes dignes préoccupations pour les malheureux.
— Certainement, oh ! certaineriient, dit
monsieur de Nonancourt , j'ai parlé une fois à la tribune en faveur des classes pauvres.... Quand je suis dans mon hôtel de Paris, je fais d'abondantes distributions auxindigens, parce qu'enfin.... les indigens.... eh bien ! mais les indigens sont des hommes comme les autres.... et que, devant la loi naturelle, vous concevez?
Octavie quitta l'appartement, et, par un très grand bonheur , elle n'avait pu remarquer l'altération des traits de Caroline Bernard.
Caroline n'avait pas eu de peine à comprendre le projet d'Alfred en éloignant sa femme; elle était venue chez les Derval pour les braver, certaine d'ailleurs de l'impunité ; car il n'était pas supposable qu Alfred , devant Octavie , parlât de sa liaison et de ses parties fines avec la cousine du baron de Nonancourt. Elle
voulait jouir de la confusion d'Alfred, lorsqu'il la verrait causant avec sa femme, sa femme qu'il exaltait si bien. Elle voulait , en s'introduisant chez lui sous l'égide du noble baron, affliger son ancien amant, lui porter un coup terrible même si l'envie lui en prenait. La précaution d'Alfred dérangeait ces beaux plans de mademoiselle Caroline.
La porte s'étant fermée sur Octavie, Alfred s'avança près du baron et d'une voix basse il lui dit :
— Monsieur de Nonancourt , votre intention en vous présentant chez moi a-telle été de faire insulte à ma maison, j'aime à croire que vous êtes homme à me dire en face si telle a été votre pensée.
Le baron, envoyjinl Alfred, grand garçon à la figure énergique, lui parler sur ce ton, regarda autour de lui et parut fort
agité. Caroline déchira de colore son autre gant.
— Monsieur Derval , je ne comprends pas, dit le baron, je ne saurais comprendre.... vous concevez !
— Je conçois, monsieur, que mademoiselle , qui n'est pas votre cousine , ne se trouve pas à sa place dans cette maison habitée par madame Derval.
— Ah ! vous savez que Caroline.... c'està-dire mademoiselle de Saint-Hubert.......
écoutez les apparences sont peut-être
mais au fond.... car , je sais que vous êtes
homme d'honneur.... mais dans la vie
vous concevez?....
— Mademoiselle CaroHne Bernard , continue Alfred , a fait preuve, en se présentant ici, d'un courage vraiment prodigieux. Nous sommes des gens de cœur, ici, monsieur, mais nous sommes tolérans, et
nous ferions accueil à une femme assez malheureuse pour qu'un homme vivant avec elle ne lui donne pas son nom. Mais mademoiselle Bernard, qui était ma maîtresse il y a trois mois, mademoiselle Bernard qui a voulu me faire assassiner par d'ignobles bravo à ses gages, mademoiselle Bernard qui a poussé l'audace jusqu'à écrire à ma femme une lettre heureusement interceptée, n'a pu venir ici que dans des intentions hostiles, que pour faire insulte à mes foyers. Or , comme elle est une femme , je ne peux la jeter par la fenêtre. Vous , monsieur , qui êtes son chaperon , vous m'éviterez la peine de vous faire prendre ce chemin en venant demain matin vous promener quelques minutes dans votre bois de châtaigniers. Je vous y attendrai avec mon ami que voilà.
Yeuillez vous retirer.
Caroline, l'ancienne polisseuse d'or, la liJle aux passions furieuses ^ oublia tout. Elle se rua sur Alfred , qui , reculant de quelques pas, mit un fauteuil entre elle et lui
— Diable.... peste..,. corbleu...dit monsieur de Nonancourt, voilà une visite qui... dont.... vous concevez?.. Allons, Caroline, allons, vous m'obligeriez beaucoup en faisant un peu moins usage d'une très mauvaise éducation... Cette scène est terrible, inattendue.... et je vous salue, messieurs. Venez , Caroline, Mademoiselle, vous me direz pourquoi vous venez ici quand il se trouve que vous avez eu avec monsieur.... des choses, des rapports... Vous concevez ?
Le teint de Caroline , ordinairement assez beau, était devenu d'une couleur olivâtre.
■^ Je voulais , dit-elle , vous faire faire
connaissance avec Monsieur Derval , artiste remarquable, et avec l'amant de sa femme , Monsieur Roland , autre artiste non moins distingué.
Alfred ne fut plus maître de lui. C'était un homme doux, et qui , même , lorsqu'il était officier dans un régiment , avait toujours eu en horreur les manières dites à la hussarde. Mais, dans ce moment, il ne vit que l'outrage fait à la bonne et pure Octavie ; et , en vérité , il donna un coup de pied à Caroline dans une partie de l'individu peu éloignée du dos. Caroline tomba dans les bras du baron , qui lui dit :
— Si vous poussez un cri, si vous dites un seul mot pour attirer madame Derval , oh ! Carohne , je vous.... voyez-vous , j'ai ma canne.... je suis violent et fort ennuyé du rôle que je joue ici. C'est une scène d'ouvriers , d'étudians en médecine Et
morbleu ! je suis un homme du monde , et je ne veux pas m'associer à vos.... à votre.... à tous ces.,.. Ainsi faites silence ou bien.... vous concevez?
Alfred regarde avec terreur par la fenêtre. Il avait cru entendre sa femme.
— Je conçois vos craintes, dit le baron... et moi-même je suis fort ému.... morbleu! mon faux toupet en est tout dérangé !.... Nous nous retirons. Je vous donne ma parole d'homme d'honneur, monsieur Der-
val, que ce qui nous arrive a tous est
tout-à-fait en dehors de mes habitudes et de mon éducation... Je sens toute la colère qui doit vous posséder contre moi, et quoique ennemi acharné de de.... de cette
partie de plaisir que vous m'avez proposée pour demain... Je suis l'un des plus chauds défenseurs de la loi invoquée par M. Dupin l'aîné contre les duels quoique
malgré... nonobstant des idées enracinées
depuis long-tenaps.... Eh bien! demain
puisque vous le voulez et que , vraiment , vousavez droite une réparation... eh bien! donc.... vous concevez ?
— Fort bien , monsieur.
— Mais, en vérité, continua le baron , je suis plus innocent de tout ceci que l'enfant qui vient de naître; bien plus, que Tenfant qui naîtra demain. Allons, venez, Carohne ! cette pauvre dame peut revenir et.... vous concevez?
Le baron de Nonancourt se dirigea vers la porte. On voyait dans sa grosse figure l'expression d'un vif déplaisir et d'une grande indignation contre Caroline qui l'avait exposé à passer pourunmal-appris et un lâche dans une honnête famille.
Plein de tous ces sentimens, il se retourna avant de quitter l'appartement et il voulut
parler mais il ne put dire que ces seuls mots :
— Vous concevez?
Une heure solennelle , décisive pour le repos d'Alfred et de son excellente femme venait de sonner ; mais Derval ne l'entendit pas. C'était le moment pour lui de rompre tout-à-fait une intimité avec Roland qui amenait avec elle tant de dangers pour une renommée de femme. C'était le moment de comprendre qu'une liaison comme celle qui l'unissait à Roland, ne peut être qu'une source de peines, qu'elle est une sottise, un suicide. Roland de lui-mème,devait aller au-devant de cette rupture, il devaitcomprendreque le monde ne croit pas à la vertu, et que ce n'était pas assez pour lui de respecter madame Derval, de l'aimer de l'amour de frère. Son affection pour cette femme devait
habiter j)lus haut, il devait sacrifier ce sentiment a l'intérêt d'Octavie. C'était un homme trop mesquin , trop égoïste pour voir ainsi les choses. Il demeura , il continua à voir dans madame Derval un être supérieur, une femme modèle , il la déifia plus que jamais; plus que jamais il entoura ses relations avec elle der espect et d'une sorte de voile chaste et pudique; plus que jamais toutes les pensées que peut faire naître au cœur du plus honnête la vue journalière d'une johe femme s'éloignèrent de lui; et , cependant, il fit plus de mal à celle-là qu'un ennemi acharné.
Alfred commit aussi une grande faute en ne se rapportant pas au jugement sain de sa femme sur les résultats possibles d'une liaison aussi étroite avec un homme jeune encore. Un mari de bon sens eut pris sur-le-champ la route de Paris, ou
eût prié l'ami intime d'y retourner luimême. Mais Alfred s'endormit dans la pensée unique de cacher à sa femme ses torts envers ell« et de conserver près de lui celui qu'il croyait être son meilleur ami.
Règle générale, oh! bonnes gens qui lisez cette histoire : attendez toujours la cinquantième année de votre femme pour recevoir sous le toit conjugal un homme qui s'asseoira à votre feu, mangera à votre table, dormira non loin de votre couche. Ou, plutôt, attendez toujours.
Le lendemain, de bonne heure, Alfred, accompagné de Roland , se rendit au rendez-vous.
Le baron de Nonancourt arriva un moment après.
11 était seul.
— Monsieur le baron , dit le grave Roland, vous n'avez pas de témoin, et cela est un tort. Dans les affaires comme celleci il est indispensable de se faire assister par un ami sûr. Le duel, monsieur, est une chose grave à laquelle on ne saurait procéder avec trop de méthode et de précaution.
— Sans doute, sans doute, monsieur
mais.... d'abord , je sais que j'ai affaire à
d'honnêtes gens, et, en pareil cas vous
concevez ?
Roland, l'homme intègre , s'inclina avec raideur, et monsieur le baron de Nonancourt continua :
— Et puis, avant d'en venir à cette extrémité, je veux causer avec M. Derval
Or, ce que j'ai à dire est assez grave, tant pour moi.... pour moi considéré dans mes
rapports avec Caroline Bernard... que pour monsieur Derval.... Pour monsieur Dervai en égard au propos calomnieux tenu hier en votre présence par la sus-nommée Caroline , que je ne connais personne dans ce pays digne d'en recevoir la confidence... Il y a des choses qu'on ne saurait environner d'un trop grand secret... La personne de madame Derval se trouve mêlée à tout cela.... et il est juste , je pense.... vous concevez ?
— Je vous sais gré, monsieur , de cette attention , dit Alfred , elle ne peut venir que d'un homme d'honneur. Mais veuillez contin uer.
— Eh bien! donc, monsieur.... et — quoique toute à l'heure nous allons peutuous casser la tête — j'oserai dire : mon cher monsieur , voici ce que j'ai à vous déclarer. Jo commence par vous donner
la certitude... l'assurance... qu'un combat singulier ne me trouverait pas lâche et.... décidé à reculer.... d'une semelle.... je ne suis pas un férailleur, mais.... j'ai.... à gauchCjdans la poitrine.. .un cœur comme tout homme organisé.... Le courage est l'apanage de tout honnête homme.... vous concevez ?
— Tel est aussi mon avis, dit Alfred.
— Maintenant, monsieur, je dois vous avouer que, cependant , que sous un rapport.... d'une certaine façon , je suis un lâche. Oui.... un lâche.... et d'un mot je vais vous le prouver victorieusement :
J'aime Caroline.
Ici , le sermoneur Roland prit la parole :
— Veus avez tort , baron de Nonancourt , vous avez tort. Celte fille....
— À eu cent amour peut-être.... Je déshonore mon nom , mon rang....
— Vous l'avez dit.
— Eh bien ! c'est plus fort que moi , je l'aime. Que voulez-vous que j'y fasse! Si vous saviez comme nos dames du monde — je parle de celles qui sont encore galantes.... vous concevez — si vous saviez comme elles sont ennuyeuses! Sans comp". ter qu'elles ne veulent pas de moi parce que j'ai cinquante-deux ans. Et puis j'ai horreur du mariage.... c'est mon opinion. Chacun la sienne. Vous concevez? Eh bien! alors, il faudrait donc que je vécusse sans
amour oh! mais non!... alors, moi , je
prends de temps à autre une femme pour mon argent... une... enfin, vous concevez. J'ai pris Caroline , et ma foi , j'aimerais mieux me battre avec vous que de la quitter.
T. I. it
— Mais/monsieur , peu m'importe que vous gardiez cette créature chez vous, dit Alfred avec hauteur. 11 u'est pas question de cela entre nous.
— Attendez ! attendez ! vous ne pouvez m'en vouloir si je cherche à justifier.... ce qui n'est pas justifiable, car je conviens que Caroline.... vous concevez? Mais au moins, cela vous prouveque je tiens à votre estime. Ilrésuhe de tout cequeje vais avoir l'honneur de vous dire que , malgré les torts... torts immenses, vous concevez...que Caroline a eu hier, je ne pourrai me décider àmeséj)afer d'elle... que, malgré l'affront d'un coap de pied... un coup de pied quelque part... que malgré cette souillure justement imprimée par vous , je l'aime toujours, celle femme. Mais je viens vous dire que l'odieux propos qu'elle a tenu n'aura pas de retentissement; car, à dater de ce
jour , j'isole complètement ma Caroline des personnes amenées dans nos campagnes par la belle saison. J'ai fait une faute énorme en la conduisant chez vous, et je neveux pas retomber ailleurs dans le même péché. J'ai dit, messieurs, tout ce que j'avais à dire. Vous concevez?
Alfred et Roland se contentèrent de ces explications, et le baron de Nonancourt fut dispensé de la corvée énorme d'un duel. On se sépare après s'être serré les mains, et chacun s'en fut de son côté.
Une chose sur laquelle Thisto: 'en de tous ces personnages ne saurait Irop insister pour mettre plus en relief la marche de sa narration , c'est que, dans ce monde, lesgensles plus spirituels même, ne comprennent pas de combien de précautions infinies la réputation d'une femme a be-
soin pour rester intacte aux yeux de tous.
Caroline Bernard, avait dit le baron, ne pourrait répandre de mauvais bruits sur madame Derval parce qu'il allait la soumettre à une vie d'isolement dans cette partie du Limousin, et les deux amis s'étaient contentés de cette assurance , mais cette assurance devait-elle donc leur suffire? et une renommée de femme étaitelle à l'abri quand il ne fallait , pour l'atteindre, que la malice d'une venimeuse prostituée et l'indiscrétion d'un sot? Alfred le crut du moins. Il ne cassa pas la tête au baron, petite catastrophe qui eut amené le départ de Caroline ; il ne signifia pas à Roland que son inlimité était mortelle , que sa vertu stnpide et maladroite pouvait perdre Octavie. Il dit, en replaçant ses pistolets dans Umv boîte : — Tout est
pour le mieux — et il se laissa vivre.
Madame Derval , au bout de quelques jours, demanda à son mari s'il ne serait pas convenable d'aller chez les Nonancourt pour leur rendre la visite qu'ils avaient faite. Alfred répondit parcequel'on est convenu d'appeler une gasconnade, il fit une histoire à sa femme sur une querelle qu'il avait eu à la chasse avec le baron, et il déclara que les choses étaient allées assez loin pour que tous rapports avec ces genslà fussent rompus. Or, Octavie, heureuse dans son intérieur, n'insista plus pour former une liaison nouvelle sous les cieux limousins.
Un mois ne s'était pas écoulé que la tranquillité li' Alfred, au sujet de sa femme et de Roland, devenait la plus haute des absurdités de la vie. Caroline Bernard, qui faisait payer cher au baron de Nonan-
court son séjour près de lui , tenait tiop à ses intérêts pour se mettre en état de rébellion envers lui, et elle avait accepté avec une résignation lout-à-fait angélique, !a vie solitaire à laquelle il l'avait condamnée dans le château et ses dépendances. Jusque-là elle n'avait pu exercer sa langue à deux tranchans contre madame Derval.
Mais la fatalité, ou ce qui revient au même, un procès, ayant nécessité la présence de M. de Nonancourt dans une petite ville voisine, Caroline, pendant cette absence, se permit de fréquentes excursions dans le pays. Elle y lit quelques connaissances, grâces à cette parenté supposée avec le baron qui était devenue son égide. Dans ces visites , elle ne ménagea pas madame Derval , et bientôt tout le pays vit dans Alfred un mari comme il y en a tant.
Les modes de Paris finissent toujours
par s'infiltrer dans i;i province. Le département imite tout ce qui est de la métropole depuis la commandite sur la première chose venue jusqu'aux pantalons étroits du bas , la couleur des gants et la forme des manches de robe. Or, un malheureux paysan du lieu ayant été écrasé sous sa charrette , fidée vint aux oisifs , répandus dans les maisons de campagne de la contrée, d'organiser , au bénéfice de la veuve et des eufans du défunt , un bal par souscription. Le maire de la commune vint, avec me écharpe tricolore toute neuve , offrir des billets à madame Derval. Elle en prit trois, et Alfred, certain que Caroline n'irait pas montrer sa figure dans un lieu où beaucoup de Parisiens seraient réunis, se décida à conduire sa femme au bal Inutile de dire que l'inévitable Roland fut de la partie.
Octavie Derval , quoiqu'ayant dépassé la trentaine , était sans contredit la plus jolie femme de l'assemblée. Les hommes, et quelques dames même, ne purent s'empêcher de la proclamer charmante , adorable. 11 y avait en elle une grâce si parfaite, un air de bienveillance si douce, un je ne sais quoi de si distingué, de si bon goût , que lorsqu'elle eut pris sa place, après avoir regardé autour d'elle, pour juger du coup-d'œil que présentait le bal , un murmure flatteur s'éleva , et que deux Limousins, gentlemanns de Tulle et de Brives-la-Gaillarde , déclarèrent h haute voix que, pour posséder une femme pareille, ils se priveraient de truffes pendant six semaines et de paris à l'anglaise aux courses de chevaux à Limoges.
— Peste, dit Alfred à sa femme, lu as
diî succès , Octavie. C'est qu'en vérité , tu es dii dernier bien , ma chère.
Et son orgueil conjugal fut agréablement chatouillé. Mais, par malheur, parmi les jeunes fllles que l'on avait mise en réquisition pour distribuer des bouquets aux daraes, il reconnut Françoise, et il oublia sa femme. Sous un prétexte , il s'éloigna d'elle, la laissant sous la sauvegarde du sévère et vertueux Roland.
Or, celui-ci, dans son amitié aveugle pour Octavie , se sentit heureux de l'impression qu'elle produisait. Son attachement pur et chaste pour cette belle femme, l'assurance d'inspirer un sentiment semblable était une des joies de sa vie. Ce bonheur s'augmenta à la vue du triomphe d'Octavie. Il prit une contenance fière , une expression triomphale resplendit sur son front , et ses manières avec Madame
Derval, ses regards quand ii lui parlait devinrent plus aiïectueux, plus expansifsque de coutume. Octavie, comprenant la raison de ce plaisir qui illuminait la figure chaudement Marseillaise de son ami, appréciant l'innocence, la noblesse même decet orgueil qu'il ressentait pour elle, devint aussi plus démonstrative, plus amicale avec lui. Or, Caroline Bernard avait fait sa confidence à quelques personnes présentes à cebal. Elle avaitracontél'histoired'une prétendue liaison enti e Octavie et M""^ Dervaî; et, toute méchan'.e et infâme que fût cette fille, il est juste d'ajouter qu'en parlant ainsi , elle avait cru dire vrai. Moins que personne, Caroline, la marchande d'amours, la sultane à tant par mois — voire même à tant le cachet — la femme à orgies, ne croyant ni à Diou, ni à diable, ne pouvait admettre l'innocence, la |)ureté d'une liaison entre
une belle femme et un homme jeune encore. L'habitude du vice fait voir du vice partout. Voilà pourquoi les femmes dont la jeunesse n'a pas été chaste sont si intolérantes pour les pauvres pécheurs qui leur tombent sous la main. Voilà pourquoi l'éloquence la plus entraînante ne pourrait les convaincre qu'un homme peut se convertit , et qu'il y a encore de loin en loin dans ce monde quelques vertus auxquelles ont peut oter son chapeau.
Les femmes^ que Caroline avait ainsi mal disposées pour madame Derval saisirent avec cette méchanceté prompte qui n'appartient qu'au sexe, tous les gestes, tous les regards échangés entre Octavie et Roland, et elles les interprétaient comme autant d'indices certains d'une liaison adultère qui ne se donnait même plus la peine de se gêner.
Roland, dans son désir d'être agréable à madame Derval, ne contribuait que trop à la compromettre par ses empressemens et son assiduité auprès d'elle. Dans l'espace d'une demi-heure il lui avait apporté deux bouquets, il n'avait dansé qu'avec elle , il lui avait présenté trois verres de punch qu'elle avait refusés en riant.
— Oh ! c'est une indignité, disait-on de toutes parts — car les méchans propos de Caroline s'étaient répandus — c'est de l'indécence, de l'effronterie, du cynisme!
— Ce mari est un sol, ou un complaisant.
— Rien de tout cela, madame , c'est un homme à plaindre; car il est trompé par son meilleur ami.
— Et remarquez bien la sotiise de cette femme, disait M. le procureur du roi de Tulle, elle a un mari qui vaut mieux que
cet homme. Monsieur Derval est plus jeune, mieux fait. C'est un fort agréable cavalier, gai, aimable, prorapt à la riposte, tandis que ce Roland est lourd et sentencieux comme un réquisitoire. Oh! la femme ! la femme ! être inexplicable, horrible et enchanteur.
— Ah! ça, répliqua hussardement monsieur le lieutenant-général commandant la division, cette femme a un front, un
front de bataillon, comme nous disions
aux vélites. Figurez-vous que toutàl'heure je l'ai entendu dire à ce monsieur : — En vérité. Oscar, vous êtes charmant. — Or, quand une créature du sexe volage — comme nous disions aux vélites — appelle un monsieur par son nom déjeune homme, c'est qu'il y a entre eux de la bagatelle, si j'osais m'exprimer ainsi.
— Tenez! tenez! dit unedame, légitime
épouse d un genlilhomme Liuiousin possesseur de deux cents arpens de châtaigniers, d'un château à fenêtres en ogives, d'un cheval pur sang sortant des haras de Pompadour et d'une barraque, qu'il intitulait hôtel , dans la grande rue de Tulle , où il n'y a pas de grande rue, tenez, tenez! voilà de Nonancourtqui, après être entré dans le bal, est allé la saluer. Il la connaît ; il faut l'interroger. Allez me chercher de Nonancourt, mon cher général.
— Je vais vous l'apporter, madame.
— Bon et digne homme que ce Nonancourt, continua la dame se penchant vers sa voisine, pendant que le général remplissait son message, bon et digne homme!
— Connaissez-vous sa cousine, madame de Castelusé.
— Je l'ai vue une fois dans la calèche du baron. Entre nous, ma bonne et chère
marquise de Puitslarge, je crois assez peu
à cette parenté mais Nonancourt est
garçon et puis, cette petite se tient bien. Vous voyez, elle n'est pas venue; c'est bien, c'est convenable.
— Cette madame Derval a plus d'audace, elle ! est-ce que vous la trouvez bien, baronne.
— Penh!... les yeux trop noirs.
— Le pied trop étroit par exemple,
elle se met bien.
— Oui ! des gazillons !
— Gazillons? le mot est bien fripé.
— Mais le général nous amène Nonancourt, il l'a emporté d'assaut. Il est un peu commun, le général.
— Oui, ma bonne ; mais il a belle posture à Paris! c'est un homme à voir....ec puis il a fait la campagne de 1825, en Espagne. C'est un titre.
— Je me mets aux pieds de mesdames de Castelusé et du Puilsiarge, dit le baron de Nonancourt. Arrivé depuis une heure de Limoges, j'apprends le motif.... de charité.... et de charité qui vous rassemble et me voilà.
— Et le procès, baron?
— Gagné, madame la marquise, gagné!
mais que de peines, que de courses...
l'avoué, le président du tribunal, l'avocat.... et puis.... vous concevez.
— Mais, la jolie cousine....
— Elle a.... elle a un cor au pied.... je veux dire une entorse.... alors, vous concevez?... Mais, vrai Dieu, madame, comme dit le comte Ory dans la ballade du même
nom, voilà une assemblée elle estfrès
bien , cette assemblée.
— Ah î dites-nous, baron, vous connaissez donc cette dame.... là-bas... un peu
pâle.... descheveux noirs?.... d'assez jolies manières?....
— MadameDerval? oui, oui sans doute, je la connais. Jolie personne, n'est-ce pas?
— Qu'est-ce que cet te fa mille, qu'est-ce que ces gens là? mon cher de Nonancourt.
— Des artistes, des écrivains, des gens d'esprit.... bonne bourgeoisie!.... Le Uiari est allié à je ne sais plus quelle branche de l'aristocratie impériale. Sous la restauration, on n'eût pu voir ces gens là. Aujourd'hui c'est une autre affaiie.... le talent a.... il a ses grandes entrées partout, le talent ! .... vous concevez ?
— Mais la femme? la femme?.... entre nous, Nonancourt, il court sur elle certains bruits !.... Elle a à ses cotés un chevalier tenace
— Oh ! Caroline, dit le baron, tout bas, ■voilà Je îos roi!;>sî
■ — Eh bien I baron, dit mcdame de Castel-Usé.
— Eh bien ! baron, dit madame de Puits-Lar£^e?
— Ma foi, mesdames, dit monsieur de Nonancourî, gentilhoEime d une soUise amère et d'une probité inexorable tout à la fois; ma foi, mesdames,ie vous déclare... oui, je ne crains pas de vous le déclarer que, dans une seule visite que j'ai faite à cette dame, j'ai remarqué en elle quelque chose.... un je ne sais quoi enfin
je mettrais ma main au feu qu'elle a, avec les grâces aisées de son akcsse royale madame la duchesse de Kerry, la haute vertu de madame la dauphine.
— C'est aller bien haut chercher une comparaison, à propos d'ui^ie femme de cette soriC.
— Ma foi, madame, répondit le baron ,
je vous répondrai par cette maxime ver* tueuse et forte qu'un prélat remit en honneur quelqueîempsavantlesrévolulions...
je veux dire l'émeute de juillet : — Eiiam siomnes, ego non, ce qui veut dire dans
toutes les langues possibles et même
dans les autres.... que madame Prévai est cbarraanle, respectable; et que, quand même le Limousin se lèverait comme un seul homme pour la condamner, moi, Ernest de Beaux-Taillis, baron de Nnnancourt, je la dél'endrais Vous concevez ?
— RLiJs ccpejîdant, mon cher, dit madame du Puits-Large; mais cependant, l'assicuiléde cet homme....
— Voyez la langue !... comme a dit Molière.... s'écria le bon Nonancourt. Mais, moi , qui ne suis qu'un niais, je pourrais vous citer une foule d'intimités comme
rreîle de madame Derv.... vous concevez?-., clans lesquelles la malxe humaine a vu "obstinément du vice, tandis qu'il n'y pvait que le penchanl nnlure! qui rapproche les lionnCies gens. Eh raordieu ! on a dit, dans le temps, que j'étais votre auîant, moi, parce que tous les jours, qu'il plût, qu'il venlâl, qu'il tonnai , j'allais à votre château vous donner des leçons de trie trac, et Dieu Sciit si nous avons jiimais f;.it ensemble ce que.... ce dont.... les choses qui.... vous concevez?
■ — Ma chère, dit mad;mie de Casiel- Usé à madame du Paît.^-Large, il est inutile d'insister avec Konancouf t , il s'est rallié la à bourgeoisie en 1850, et c'est chose toute simple qu'il défende la fenimo d'un journaliste du mouvement.
— Madame de Casiel - Usé , vociféra M. de Non-iiicon: t, cfoy.^/. bien que
dans toutes ies circonstances.... d'abord, ce que je dois au uom que je porte, ensuilo ie.... ce sentiment qui crie au cœur de tout homme de qualité !... Mais est-ce donc une raison pour que.... oh! non!... n'est-ro pas? oh! non.... et puis on aime mieux
s'abandonner à une crédulité *^^ naïve,
puérile.... Somme lolale, je peux vous garantir.... oui,j3 le peux.... vous concc» vez?
Nonancourt,apris celte allocution pleine de clarté, quitta ces dames, et marchant tête haute vers h. femme d'Alfred , il feudit la presse.
— Madame , dit-il , s'incliriant devant elle , quoique mon âge et une certaine obésité.... mais bah! danser au profit du malheur est une bonne action.... alors si Y0U3 ètesassez bonne.... vous concevez'/
— Vous me fuites l'honneur, monsieur.
dit Oclavie en souriant, de m'inviter pour la première coaire-danse.
— Vrai Dieu ! oui , madaïue.
— J'accepte, monsieur, et je vous remercie.
Roland alors se pencha vers Octavie et lui dit: '
— Vous avez répondu à cette grosse masse avec bien de la poliîesse, ma chère amie?
— Eh! pourquoi donc serais-je incivile avec M. de Nonancourt , mon bon Roland?
— Madame , diî gravement le vertùeiix Marseillais, je ne conseillerai jamais l'impolitesse à personne... et j'ai la conviction même que si j'avais ce malheur, vous seriez une mauvaise écclière.... Mais, enfin , il me semble que vous m'aviez promis de danser avec moi.
-^ Danser avec vous? e!i! mon smi, je ne fais pins que cela depuis mon entrée daniâ ce bal : on dirait, vraiment, qne je ne dois gnloppcr et causer qu'avec vous.
— Et, en i'absence de votre mari, c'est, en effet, ce que vous pouvez faire de mieux, dit Pioîand avec une grande sévérité.
— Allons, allons, ne vous fâchez pas Oscar... mais aussi tachez donc de comprendre que le monde a ses exigences..., qu'il est fort soupçonneux, fort injuste..., et assez méchant poi:r voir queiquelois «n amant, là ou il n*y a qu'un précepteur fort rigoureux.
— Madame, dit Roland avec un ton fort raide, je suis las de ces craintes manifestées à Paris caguère, et en Limousin aujourd'hui. Jîes intentions sont pures, honnêtes, je vousaimecommelesanges doivent s'aimer entre eux, et je ne veux décidcmeni
rien en trepreiidre pour fuirc comprendre à une société, que je méprise, q«e je suis un honnête homme.... li faut m'accepter, ma* dame, avec une rude etinilexibie probité, ou chercher des amis qui ne vous aimeraient que parce que vous êtes b^lle et que, de l'amitié, les hommes du monde ne se font pas un crime de passer à i'amour...^ Vous ferai-je servir un peu de punch?
— Merci, mon ami, dit madame Dcrval dont la figure aimable s'était couverte subitement d'un nuage mélancolique, merci.
— Allons, s'écria il(>lcnd, avec cet accent rocailleux qui appartient de droit auxenfans de l;ï Provcnt e, allons, voilà que je vous ai fâchée, à présenti mon Dieu, comment donc fiiulil faire dnn?, ce monde pour n'être ni victime, ni opj res-' seur!
Et il se dérar.gca, fesaut place au baron-
qm s'avançait, au signal donné par Tor-^ chestre, pour prendre la main de sa danseuse.
— Voyez, voyez, dit ia dame de Caslel- Usé à la châtelaine du Puits- Large, ils viennent d'avoir ensemble une alterca-
lion querellé d'amans la voilà toute
triste, celte pauvre dame... et lui tout rêveur..... Voyez-vous quels yeux mcnaçans il jette sur ce pauvre Nonancourl?
Et, vraiment, l'obscur Roland, le Marseillais pure race regardait d'un air furieux le baron de Nonai;courî.
On sait déjà que Roland n'était nullement poussé à la colère par un dépit amoureux.
Quelle que fut la sauvagerie de sa vertu, elle n'allait pas jusqu'à prétendre que, dans l'absence de son mari, Ocîavie ne pût décemment danser qu'avec lui. Co
qui froissait Roland l'ami chaud qui voulait que l'objet de son culte fut entouré d'hommages et de respect, c'était îe sans façon avec lequel Nonancourt , cavalier de madame Derval en ce moment, avr.it osé conduire chez elle une fille comme Caroline Bernard. Le pauvre baron, dans sa rencontre avec Alfred, s'était exécuté, cependant, de bien bonne grâce, sur cette faute qu'il avait commise , et le mari ayant pardonné il était assez supposable que l'ami avait de bonnes raisons pour se tenir satisfait.
Il nen était pas ainsi, et tout en reconnaissant la franchise dont Nonanccurt avait fait preuve dans ses excuses, Roland le voyait avec un sentiment de colère danser avec madame Derval.
La contredanse étant finie, Octavie fut obligée d'en donner une autre à un jeune
homme de Brlve-ia-Gaiilarde, et Nonancoiirt, pendant ce temps là, s'empara de Roiand, et le conduisit au bcffet, en l'entretenant des grâces parfaites de madame Dorval.
Ici Roland, guidé par la mauvaise consultation des Dcrvaî (is, encore, et dans un autre sens, une amère souise.
Tout à l'heure il eiU déchiré à belles dents monsieur de Nonancourl, parce qu'il voyait d;iDS le naïf gentilhomme un sacrilège qui avait insulté son idole; maintenant il se ralliait à lui, il lui serrait les mains , il le caressait presque en l'écoutant faire l'éloge de la femme d'Alfred.
— Vous l'aimez donc bieïî, dit le baron qui s'élait assic auprès de Roland dans un petit salon, et devant «ne table sur laquelle un domestique avait placé deux verres de
punch, vous railliez doncbieu, cette dame Dervaî ?
— Crrrré Dieu ! si je Taime, répondit Roland, se laissant aller à toute sa belle chaleur provençale! mais ngurez-vous, monsieur le baron , que j'ai une sœur à Marseille... une sœur !! 1 eli bien! je l'aime moins que madame Derval! Si l'on me disait que, demain, il me faudra quitter cette intimité, je sen:!s comme une âme errant faute de l'oboîe pour Carcn, au bord du fleuve d'enfer. Tenez, monsieur de TNonancouit, pour cette femme là, je
donnerais mon sang Je me ferais Turc,
Chinois , Limousin ! ! !
— Son mari, dit le baron, a une physionomie heureuse, c'ciit un ainiablc homme, n'est-ce pas?
— Oui, {^ui; riL'iis Cgurcz-vous, monsieur que celle femme est d'une nature tout à
faitsupérieurc.Elie est bonne, généreuse...
— îl passe pour avoir des qualilés, ce monsieur Dervaî.
— Sans dou'tC, saîis douLe!... ÏI est impossible de vivre dans la. société d'une femme parciUe s;;ns élre heureux! II semble qu'un sslre bienfaisant vous échauffe, vous vivifie. Oh ! heureux cent foisle j')ur ouj'ai fait s;icou:;aissance, ou il a été neraiis à moi infirme, chétif de vivre sous les rayons de ce soleil.
— Vous êtes le meiîieur ami de M. Dervaî, n'est-ce pas?
— Moi ! sa femme n'a qu'à me dire un mot cl je suis capable de tous ces dévouemens iabuleux épars dans l'histoire et la mythologie.... Curyale et Nisus..., Casîor et Poîlux.... Achille et Patrocle.... Hercule ^t Phyloclète.... et une foule d'antres.
E;î ii:t!''a!i! aiii^i. nc;l;:nd(7ui se laissait
aller volonlieis raix charmes du punch, quand ii était (ie punch) mélangé d'une dose raisonnable de ihé ; Pioland, disonsnous, buvait avec une v!£>ueur remarquable, sa tète s'e>:altail et ses paroles devenaient plus chaudes, pins cok)rées. Par la porte de ce réduit ou ii s'éti.it retiré avec le baron, il voyait l'ensembie de celle belle réunion, où sous les feux des bougies étincelanles, des i'emmes jeunes et belles, dans un léger costume de bal, dansaient en prenant leurs poses les plus gracieuses. Parmi cette trouoe aiœabie , au milieu de ces costumes de gaze, de ces fleurs, il suivait sans la perdre de vue Octavie et les légères draperies de sa robe de danse.
Comme le soldat îidèle au panache de son général; il conservait tout en parlant son regard attaché sur la coiffure de madame Dorval.
On le voyait penché sur son siège, biilancer son corps , en imitant les mou\ emens de la jolie danseuse , sourire quand elle souriait, lover le bras quand elle levait le bras.
On compreuciit que i'ànie de Roland était restée au milieu des quadrilles du bal , quoiqu'il se fut placé conisne un philosophe austère en dehors de cette joyeuse cohue.
Or, ce n était pas le baron de Nonancourt qui comprenait cela.
L'amant de Caroline Bernard était un individu à\me probité confiante. Depuis qu'il avait âge d'homme, et il y avait longtems de cela, il croyait son prochain sur paiole.
Nonancourt était une de ces heureuses organisations qui font de confiance leur
cîieiïjin dans la vie, sans enlendre malice à rien.
Tous les ans, aussi, une Caroline Bernard le trompait sans qu'il s'en aperçut, comme à chaque minislcre nouveau, le Cabinet arrivant s'empara il de son vote à la chambre, sans qu'il se demandât, si les belles promesses qu'on lui faisait devaient se réaliser.
Mais dans cette assistance qui dansait au bénéfice de l'infortune, tous n'avaient pas celle honnête simplicité.
Déjà quelques personnes, chassées du bal par le désir de s'instruire sur le compte des Dcrval et de leurs amis , étaient venues s'asseoir dans le petit cabinet où le baron de Nonancourl causait avec Roland; et les expressions, les gestes imprudens de «celui-ci éîaient rpmnrq'iés.
Di'uceiîjen; , R«ù;>!vs éi:!i! Mrivé à ViTi
état d'exallalion très parfumée de punch au rhum , et, sous l'influence de laquelle ii pensait et il parlait avec une ardeur fort dangereuse pour une chose aussi fragile, aussi délicate qu'une renommée de femme.
Les dames du Puits-Large et de Castel- Usé, enregistraient avec soin ses paroles; et en vérité, ces honorables Limousines eussent été des anges de bonté , qu'il leur eut été permis de voir un amant dans cet admirateur bruyant , verbeux , féroce et enragé.
Au bout d'un quart-d'heure , il ne restait pas l'ombre d'un doute dans leur esprit, Octavie ét-iit atteinte et convaincue.
Pendant ce temps-là, Alfred Derval travaillait de son côté, et avec toute la fougue de zèle dont il était capable , à la perte de sa femme.
La pauvre Octavie avait, acharnés après
elle, les deux hommes les plus propres à détruire son repos en ce monde; et c'était, sans contredit, ceux dont elle était le plus aimée. Cruelle conséquence de l'éducation sociale que l'on nous a faite , inexplicable fatalité qui pesait sur cette vie de femme!
Alfred, certain que sa femme avait un protecteur aimable et dévoué parmi cette foule dans laquelle il Tavait conduite, s'était mis à la piste de la petite Françoise.
D'abord il l'avait perdue dans les détours de cette habitation, que le propriétaire avait prêtée pour la fête, comptant beaucoup sur les fonds de bouteilles de sirop et sur les desserts du souper.
Puis, guidé par je ne sais quelle main mystérieuse, il avait retrouvé Françoise dans un bosquet du jardin , où , fatiguée de son service auprès des dames, elle était venue prendre le frais en pensant à
la vieille Gressac, sa grand'lante, à Mathieu, le pauvre conscritTélractaire, à la chaumière, au carré de choux, à la pclite chèvre, à tour, ce qui composait, enfin , sa vie et son horizon.
Françoise était une bonne et simple fillette.
Elle avait dans l'âme les qualités et les défauts que la nature y jette pcle-mele, en comptant un peu trop sur l'éducation pour débrouiller tout cela. Elle avait un grand amour , où , ce qui est plus exact, un profond respect pour la vertu, parce que M. le curé lui avait dit que la vertu était une clé du ciel.
' Elle n'était pas orgueilleuse, menteuse, médisante, parce que, pauvre paysanne, elle n'était jamais allée au pensionnat ni dans le monde.
Elle aimait le chant du rossignol, l'au-
bépine en fleurs, la soupe aux choux, l'histoire des y?/s d'Aymon, sa tante, son cousin, et le ciel quand il était bleu.
C était une âme toute neuve à laquelle il fallait, pour prendre un vol heureux ou fatal, une bonne ou mauvaise rencontre dans ce monde.
Françoise, malheureusement, avait rencontré Alfred Derval.
L'instinct qui crie au cœur de la plus niaise lui avait fait comprendre tout de suite qu'Alfred était bien plus aimable que Mathieu.
La mère Cressac avait formellement déclaré que lorsque Mathieu serait à l'abri des poursuites de la gendarmerie, grâce à la protection de M. de Nonancourt, le député auquel la vieille femme avait prorais de recourir, il y aurait mariage entre Mathieu et Françoise, et la jeune fille
avait humblement répondu qu'elle obéirait à sa tante. Elle n'en savait pas assez, la pauvre enfant, pour redouter les conséquences d'un mariage.
Les demoiselles du monde, qui sont beaucoup plus instruites sur les droits d'un époux, pleurent tout dei suite quand on leur parle d'un futur mari qu'elles n'aiment pas d'amour.
Françoise, tout en reconnaissant qu'elle se plaisait mieux avec Derval qu'avec son cousin, acceptait celui-ci en mariage, en se promettant de bien repasser ses chemises quand il serait son seigneur et maîtFe, et de s'amuser toujours beaucoup quand le monsieur de Paris voudrait bien causer avec elle derrière une haie ou au pied d'un gros châtaignier.
Françoise ne croyait pas mal faire en s'arrangeant ainsi un avenir. Elle obéis-
sait aux penchons qu'elle trouvait en elle.
Certes! une innocence pareille est, chose rare, dnns ce siècle où les gens de campagne participent beaucoup des liabilans de )a ville — quand ils ne les dépassent pas en fait de vices — et Alfred, dans ces grandsjours de folies, où il se livrait aux voluptés asr.cz impures de Paris, ne se doutait guère que, dans le fond du Limousin, une fleur aussi pure grandissait mystérieusement pour lui.
Ausfi on peut juger de sa joie quand il la rencontrn.
Nous avons dit qu'au moment ou madame Dcrvaî dansait an bal sous les yeux imprudemment amis de Roland, Alfred avait retrouvé Françoise dans le jardin, sur lequel s'ouvraient les fenêtres de la salle de bal.
— Ah ! c'est vous, monsieur, dit la petile, ne cîierchant pas à dissimuler le plaisir qu'elle éprouvait. Vous ne dansez donc pas avec toutes ces belles dames?
— J'aime mieux être avec toi, Françoise, cela me lend plus heureux.
— Si c'est Dieu possible !
— Je te le jure , ma bonne petite amie.
— C'est bien flatteur pour une pauvre
fille comme moi Mais à propos quelle
était donc cette dame avec laquelle vous avez dansé au commencement du bal
— Une dame? laquelle? je ne sais.
— Grande noble et belle comme la
Sainte-Vierge à la cathédrale de Tulle.
— Mais ma chère, il y a beaucoup de dames dignes de celle comparaison dans le bal.
— Ah i que nenni ! celle-là est la plus belle de toutes! elle a une robe avec une
gai nituro de bleuets... qu'on dirait qu'on
vient de les cueillir dans les blés et
puis elle vous appelait mon ami.
— Ah! c'est ma. . c'est ma sœur, dit AliVed.
Or, Françoise crut Alfred sur parole.
La jeune fille n'avait pas songé que le chapitre des renseignemens était le plus utile de tous ceux qui composent le livre de vie. Elle avait rencontré Alfred dans la plaine; il lui avait dit qu'jl était un artiste, attiré dans cette campagne par les sites sauvages qu'elle renfermait, et elle l'avait cru ; maintenant il lui disait que la belle dame aux yeux noirs n'était qu'une sœur; elle le croyait encore.
Alfred était trop consommé dans l'art de la séduction pour ne pas profiter de la bonne occasion qu'il rencontrait.
— Cette fille sera à moi, dit-il dévorant
des yeux le joii visage de Françoise, que l'on voyait encore dans ia demi-obscurité d'une nuil n^iissante; advienne que pourra !
Et il parla à la pauvre enfant un langage doux et har.ncnieiixqu/ l'enivra.
C'étaient des mots passionr^és, flatteurs, dont elle ne comprenait pas bien ie sens, mais qui la troublaient délicieusement, elle qui n'entendait dans la chaumière de la uière Cressac que les imprécations de la vieille royaliste contre le drapeau tricolore, et les juremcns de Mathieu Souillac, lorsqu'en clouant des souliers dans sa cachette il tapait sur ses doigts.
— Françoise, m'aimes-tu?
— Dam! j'aime quand vous me parlez et quand vous prenez ma main dans votre jolie main blanche. J'aime quand vous me regardez bien près, parce que vos yeux
sont pleins d'un tas de choses que je ne comprends pas, mais qui me font un effet !... Enfin, i'aut'jour, vous m'avez em* brassée d'une manière qui m'a fait mal, oli! oui, bien mal, car j'en ai eu comme
une fièvre dans toutes les veines c'était
bien méchant à vous de me donner la fièvre. Eh! bien, malgré cela, je vous ai pardonné. G'est-ty aimer ça?
— Oh! dit leienlaleur, c'est aimer
mais c'est aimer faiblement.
— Faiblement ? ah î peiit-oa dire des choses comme ça! tenez, l'aut'fois, Mathieu, qu'est mon cousin, même qu'on veut que je me marie avec lui... Eh! beii , Mathieu, il a voulu m'embrasser comme ça. — • Ah! mais non, que j'ai dit, ah? mais non!... — Et je l'ai mordu comme je mords dans une châtaigne crue , da !
-^ Qu'est-ce donc que ce Mathieu ?
— Ohî un beii honnête homme et
qui est grand comme le ïambour-major du régiment qui est ;i Tulle... et puis des yeux bleus... sans compter qu'il lève douze cents pesant sur ses éjx'mles.
— Et j'ai sans douie l'honneur d'être !é voisin de campagne de M. Mathieu»
— Oh ! non, dit Françoise songeant au danger qui menaçait son cousin, il est parti bien loin, bien loin.
— Il est parti? cependant l'autre jour^ en entrant dans ta chaumière, Françoise , je l'ai vu si troublée et arrangeant avec tant de précipilation les grands rideaux du lit, qu'un pou plus j'aurais cru que tu cachais quelqu'un peut-être, ce monsieur Mathieu qui porte douze cents...
derrière les draperies en serge verte de la maman Cressac.
— Oh! monsieur Alfred, dit la petite^
en rougissant à l'aise, vu qu'il fesaitnuit close, oh! monsieur Alfred, n'ayez donc pas des idées comme ça. Mon pauvre cousin a eu des difficultés avec la gendarmerie pour la chose du recrutement, et il s'est ensauvé au fin fond de la... de la... un pays où il y a beaucoup de fromages et de lait ei qui n'est pas en France.
— La Suisse.
— C'est ça ; alors, vous vojez bien que je n'ai pas pu..
Alfred comprit que puisqu'il était question d'un mariage entre ce Mathieu et la petite, celle-ci ne manquerait pas à la première attaque un peu vive de demander au monsieur de Paris si ce n'était pas offenser le bon Dieu de souffrir cela, et il se défia d'avance de quelques-unes de ces questions d'innocente, auxquelles il n'est pas toujours facile de répondre.
]1 jugea que, raalgré toute sa rhétorique, il échouerait en paroles, et qu'il était [)his prudent de sV^n rapporter aux actions qui, en surprenant l'iniiocenle, ne lui laisseraient pas le temps de la réflexion.
Alors, prenant une de ses inflexions les plus douces il dit à Françoise dont il entoura la taille avec un geste caressant:
— Tu m'as pardonné mon baiser, je veux voir si tu seras toujours aussi bonne.
Et Alfred Derval colla sa bouche sur celle de la jeune vierge qui se débattit doucement en disant:
— Oh! non! non! fi! le vilain qui me donne encore la fièvre. Ah! je la seiîs
bien... la voilà qui me brûle encore
comme l'autre fois!
Alfred était passé maître en fait d'escarmouches de ce genre, quoique possédé
d'un désir féroce de posséder cette pauvre enfant dont l'haleine pure, dont les suaves cmanatious de jeunesse et de santé le rendaient furieux d'amour, cependant il retenait habilement son Leau sang froid d'homme du monde, et il calculait, tout en savourant la douceur pénétrante de ce baiser, les moyens les plus sûrs pour achever son triomphe.
Son parti fut bientôt pris.
11 avait remarqué dans le jardin une petite porte s'ouvrant sur la campagne; d'un bras vigoureux il enleva Françoise, et chargé de ce joli fardeau, il marcha à grands pas vers cette porte comme un soldat de Romulus emportant une Sabine.
— Monsieur! monsieur ! mon bon monsieur Alfred, metîez-moi à terre. Une jeune fille ne doit pas se laisser emporter
par un garçon... Ohl surtout, ne ra'embiassez plus. C'est drôle comme ça fait du mal d'être ciiibrassée!...
Mais le ravisseur gagnait du terrain.
Encore quelques minutes et, dans la campagne, sous le manteau sombre de la nuit, au milieu des bru y^'-'^GS un peu dures du Limousin un pauvre ange allait être flétri, une vie de femme allait être écrasée.
Jamais Alfred ;" l'homme aux chaudes passions, ne s'était senti embrasé d'une ardeur semblable. li éprouvait, en outre, Texaltation qui résulte presque toujours d'une fête brillante de femmes jeunes et parées, d'une cohue oii le punch est versé à flots, où l'orchestre vous envoie ces lambeaux de musique d'opéra tout palpitans d'amour. C'était un triple, un quadruple délire qui le possédait, qui fesait bouillir
le saiig de ses artères, qui iui fesait porter le corps de la jolie Françoise aussi facilement qu'une mariée porte son bouquet.
Tout était oublié , la confiance ingénue de Françoise, pauvre fillette qui s'était fiée à lui, le cri de la conscience qui se fait entendre nu plus endurci, au moment oii il va tuer l'avenir d'une femme, tout, encore une fois, jusqu'aux charmes si distingués , si délicats de la bonne Octavie.
L'âme d'Alfred s'était envolée ; il ne restait plus qu'un tigre amoureux qui eut déchiré un homme pour sauver sa proie.
Françoise pressentant vaguement un grand péril, poussa encore un petit cri, hasarda encore de suppliantes paroles.
Elles furent recueillies, ces paroles, par l'oreille subtile de Tune des danseuses du bal, qui, fatiguée par la chaleur, était venue mystérieusement , sans l'appui d'un
cavalier, respirer l'air pur et frais du jardin.
Cette femme c'était madame Derval.
Surprise en écoutant ces plaintes, elle s'approcha doucement , elle prêta l'oreille et, malheureusement, Alfred dit quelques mots à Françoise !
La foudre qui tombe en éclats aux pieds du voyageur surpris par l'orage, le fer d'un assassin qui s'est caché dans l'ombre et vous frappe à l'improviste, produisent une sensation moins terrible que celle qui frappa Ocfavie.
En moins d'une seconde, avec cette horrible rapidité, que l'esprit acquiert dans les crises imprévues , la douce femme vit le seul amour de sa vie , froissé , insulté, meurtri lâchement par un homme. Elle vit devant elle, femme à peine à la moitié de sa vie, un avenir plein d'amertume et
dépouillé de ce prestige heureux, que l'amour de son mari imprimait surtout à ses yeux.
Octavie , dans cet examen où sa pensée marcha comme l'éclair, comprit que l'homme qu'elle aimait avec tant d'abandon, de foi, dans les mains duquel elle avait mis sa destinée, ne l'aimait plus, et la douleur qu'elle en ressentit alla vibrer cruellement dans les replis les plus secrets de son âme.
Elle s'appuya contre un arbre, elle leva vers le ciel ses beaux yeux noyés de larmes et elle dit :
— Mon Dieu ! il fallait me prendre la vie et non le cœur d'Alfred !
Puis elle vit Alfred, qui avait atteint enfin la petite porte du jardin.chercher d'une main frémissante la clef qui l'ouvrait tandis que Françoise disait :
— Je vous en prie, je vous en prie, monsieur Alfred, laissez-moi.... Je suis bien sûre, à-présent, qu'il y a du péché dans tout cela.... Voulez-vous me perdre , moi qui n'ai pas seize ans ! ! !
— Un enfant ! une pauvre fleur ! dit Octavie avec un sentiment d'horreur!
Et par un de ces miracles de force, d'abnégation sublime qui ne peuvent éclore que dans lame d'une femme, Octavie, d'une bouche contractée par la douleur fredonna assez haut ces paroles de Victor Hugo :
Ah ! si j'étais capitane
Ou sultane , Je prendrais des bains ambris.
Alfred , reconnaissant la voix de sa
iemnie, posa la petite à terre et prit la fuite à travers le jardin.
Ce fut alors que Françoise, à la lueur de la lune dont la molle clarté baignait le feuillage, vit sortir d'un bosquet la belle et noble femme dont le visage harmonieux avait fait tant d'impression sur elle.
— Oh ! dit-elle naïvement , c'est comme nue fée qui vole îa nuit dans les arbres!
Octavie posa une main tremblante sur l'épaule de la petite et d'une voix qui parut douce à Françoise, comme le chant de la fauvette, mais dont l'accent plaintif lui fit venir des larmes dans les yeux, elle dit :
— Qui es- tu? mon enfant, dis?...
— Je suis Françoise , madame ; la petite Françoise, nièce de la mère Cressac !
— Et... cet homme.... qui t'emportait, est-il donc... ton ami... ton amoureux?
— Je ne sais pas s'il est mon amoureux ,
Miadaiiie. Peut-on avoir un amoureux quand on doit se marier avec ie grand Mathieu Souillac?
— Non, mon enfant, dit madame Derval faisant des efforts violens pour arracher les paroles de sa poitrine , non, Françoise, si on n'aime pas Mathieu on le lui lui dit franchement et l'on ne tache pas, d'avance, sa couroime de mariée.
— Mon Dieu! moi, je ne croyais pas mal faire. J'aime bien Mathieu. Seulement l'autre sent bon comme un bouquet et il a une voix qui.... mais, madame, quoiqu'il fasse bien nuit , je vois que vous devenez aussi blanche que la statue de la Vierge.... Vous pleurez, ma bonne dame, appuyezvous sur moi, j'vas vous conduire à ce banc de gazon là-bas.
— Merci, merci, Françoise, dit la
malheureuse femme... Oui, donne -moi ton bras, car la force m'abandonne.
Les deux rivales , les bras entrelacés , marchèrent vers le banc de gazon.
— Là, Dieu soit béni! vous voilà assise, ma bonne dame. Voulez- vous que j'aille vous chercher de l'eau sucrée, votre maman, ou un médecin? Dites, le voulezvous?...
— Non, non, restes avec moi, ma petite ! Je ne veux de personne; et, si tu veux bien
— Moi , madame, je veux d'avance tout ce que vous voudrez Je vous en demande bien pardon ; mais je vous aime déjà. G'est-y ça qu'est drôle' et hardi de ma part !
Assises au fond d'un bosquet , dans lequel une nymphe en plâtre tenait sur sa tête une lampe entourée d'un verre épais,
ces deux femmes se regardèrent avec attention. A la lueur douce qui baignait la muraille de feuilles de ce kiosque, il eût été doux de voir cette jolie fille au regard innocent, au costume villageois, les mains sur les genoux, la bouche béanie, la tête un peu renversée en arrière comme une statue de la Curiosité, détaillant avec une naïve expression de plaisir les beaux et nobles traits d'Octavie. Il eût été doux et touchant de voir celte superbe feirrae, dont les diamans brillaient au milieu des feuilles comme ceux de quelque belle magicienne assise dans ses jardins enchantés, triste, la tête penchée, ses beaux yeux entourés d'un cercle d'ébène, et laissant lire, sur son front plissé, l'expression d'une douleur profonde sous les nattes embaumées et les fleurs de sa coiffure de bah
Françoise , qui se plaisait à détailler les traits de la dame , oublia la peur assez légitime qu'elle venait d'éprouver quelques minutes avant, et elle dit d'une voix douce :
— Mon Dieu ! que vous êtes belle , ma* dame !
— Pauvre petite, dit Octavie en soupirant.
— Oh ! j'avais bien raison de dire tout
à l'heure que vous étiez belle Et, si je
n'avais pas peur de pécher, je dirais plus belle que la vierge de la cathédrale, à Tulle.
— Comment ? dit avec précipitation madame Derval ; comment , tu parlais de moi tout à l'heure?
— Oui, madame; oui, à lui.
Octavie Derval, l'imposante beauté dont
la figure reflétait les fortespassions de la
ville à côté de la figure tranquille et unie de Françoise , Octavie Derval fronça ses sourcils de Junon, et elle dit d'une voix qu'elle essaya de rendre sévère :
— A lui , dis-tu?... De qui voulez-vous parler, mademoiselle ?
— Dam ! je sais bien que c'est hardi à moi de causer avec des personnes comme
il faut comme vous Mais c'est lui qui
m'a parlé le premier, voilà pourquoi j'ai osé lui dire que je vous trouvais noble et belle. Pardon de la familiarité.
— Pauvre enfant! dit Octavie redevenant elle-même; et tu lui as dit cela?
La voix de madame Derval parut alors à Françoise plus douce qu'une musique d'anges. Rassurée , la petite continua :
— Oui , je lui ai dit cela , et j'ai été bien
contente d'apprendre que vous étiez sa sœur.
— Il t'a dit ï...
— Oui , madame , que vous étiez sa sœur; et quoiqu'il soit bien gentil, vous êtes bien plus belle que lui, allez !
Madame Derval, à ces derniers mots, éprouva une émotion à la fois de douleur pour elle, et de honte pour son mari. Ce lâche subterfuge , au moyen duquel il avait voulu rassurer sans doute la conscience de la jeune fille , cette espèce de divorce qu'il n'avait pas hésité à faire entre lui et la femme dont il était si tendrement aimé, avaient quelque chose de bas, de faux qui devait révolter une âme pure et droite comme celle d'Octavie.
— Ainsi, pensa-t-elie , il joue avec ce titre de mari si saint quand une femme donne autant d'amour et de dévoûment
que moi ! li répudie sa comprigae, il descend jusqu'à un mensonge flétrissant poîir cacher qu'il est l'arbitre de ma vie et qu'il a une femme... Cette femme est un obstacle à ses plaisirs; il ne m'aime plus !
Une conviction comme celle qui se présentait alors , et si rnpidement , à l'esprit, jusque-là si tranquille, de madame Derval, brise le cœur de la plus courageuse. En outre pour les êtres dont les sentimens sont élevés, c'est une horrible chose que la nécessité de mépriser celui qu'on a aimé , dans lequel on a placé son espoir , qui est devenu notre seul but dans le monde, notre horizon.
— Une femme qui aime comme moi, pensait Octavie , pardonnerait peut-être un crime ; car après les crimes viennent d'horribles dangers que l'on peut être heureux encore de partager Mais Ai-
fred, menteur, dissimulé; AHVed, coupable de bassesse , de lâcheté !... oh ! c'est horrible !
Et la pauvre femme pleura amèrement.
— Madame , madame , dit Françoise , un peu intimidée par cette violente douleur, êtes- vous donc fâchée d'être sa sœur?
— Oh ! plût au ciel que je la fusse , dit Octavie, levant au ciel ses beaux yeux
inondés de larmes L'amitié résiste à
tout, mais l'amour peut être tué.
— Comprends pas, dit Françoise, laissant tomber ses bras sur son tablier avec une délicieuse expression d'innocence.
—Elle ne comprend pas!... Mais Françoise, tu ne dois plus cherchera me tromper. l\ y aurait de la scélératesse à vouloir abuser une pauvre femme comme moi , à jouer avec une douleur aussi terri-
ble que celle qui me tord, là, au cœur.
— Pardine , oui , ce serait bien vilain.
— Eh bien ! me soutiendras-tu encore que tu n'es pas la maîtresse de cet homme ?
— Comprends pas encore.
— Eh! mon Dieu, dit avec égarement madame Derval, dis-le moi...a-t-il serré ton corsage... ses lèvres... Mais cet interrogatoire est aussi ignoble que l'action d'Alfred... Oui, oui, tu es restée pure, cher ange... mais mon mari est un misérable.
— Là , qu'est-ce qui aurait dit ça. C'est votre mari ?
— Oui , oui , dit madame Derval , cachant sa figure dans ses deux mains.
— Voyez-vous le vilain menteur!
comprends à présent ! J'croyais qu'il voulait être seulement mon bon ami pour me
cueillir des bleuets, me raconter des belles histoires et me chanter des chansons; mais je vois bien!.... c'est à dire que je ne vois rien du tout ; mais il me semble que là-dessous ii y a quelque chose de... enfin suffit... et que, lorsqu'on a une femme, on ne doit pas enlever les jeunes filles dans ses bras comme une gerbe de blé... voilà pourquoi elle pleure cette pauvre femme, c'est parce que son mari m'emportait comme ça... Et à présent que j'y pense , je ne sais pas si j'aurais pour Mathieu de cet amour qui vous fait pleurer; mais je sais bien que si j'étais sa femme , et si je le rencontrais avec une fille dans ses bras, je lui donnerais de fameuses tappcs.
— Allons, dit madame Derval , trop convaincue par le babil de Françoise, la pauvre enfant n'est pas perdue... L'abîme ne s'ouvre que pour moi.
— Ne pleurez plus, ma belle dauie, ne pleurez plus comme ça. D'abord je vous promets bien de ne plus lui parler... Ah ! ma foi, non! je ne lui parlerai plus et j'vas
r'aimer tout plein c'pauvre Mathieu ça
fait que vous ne m'en voudrez plus et que vous viendrez nous voira notre maison, et que grande tante sera bien heureuse de vous recevoir. Nous avons une chèvre et nous vous donnerons du bon lait; nous avons des poules et nous vous donnerons des œufs... et puis je prierai le bon Dieu pour qu'il rende monsieurAlfred plus sage et vous plus heureuse, ma bonne dame.
Ainsi parlait Françoise, et elle parlait avec sincérité parce qu'elle n'avait pas d'amour pour Alfred.
— Hélas! pauvre petite, disait madame Derval, tu me consoles, tu me viens en aide, parce que la passion heureuse-
nient ne t'a pas prise au cœur. Eprise de cet homme, tu eusses été impitoyable peut-être.
— Cependant, vous, c'est de l'amour de passion que vous avez, madame n'estce pas !
— Oui , mon enfant, et tu vois comme il est payé. Mais je ne te veux pas de mal parce que je suis vieille et qu'il vient un âge où l'amour le plus fameux raisonne... La vie apprend tant de choses! va, lu es ma rivale, mais tu es bonne, tu es pure... et je t'aime.
— Oh ! bien , si c'est l'amour qui rend si triste, j'en veux pas, on est trop malheureuse. Je n'en aurai jamais pour mon mari alors, voyez-vous.
— N'aime jamais que lui, ma bonne Françoise; n'aime jamais que lui, si tu veux être estimée... si tu veux plaire à
— Mais si il me fait... là... des vilaines choses, comme à vous; si il va trouver d'autres Françoises, ma bonne dame.
— Hélas ! mon cher ange, il te faudrait gémir et pleurer en silence... car c'est notre destin.
L'entretien se prolongea encore quelque temps. Guidée par un instinct de bonté et de justice , Françoise fil tous ses efforts pour consolerune douleur dont elle ne comprenait pas tout à fait l'étendue , mais dont l'aspect l'épouvantait. Elle adressa à madame Derval ses plus beaux compliraens, elle l'embrassa en pleurant, elle lui baisa les mains.
Octavie se sentait reconnaissante de ces soins, et de plus en plus la jalousie s'éteignait dans son cœur. C'est qu'elle <romprenait que ce n'était pas une rivale, cette candide enfant, et qu'il n'y avait
pour elle qu'un coupable , ei un peu de la coquetterie, qui parle aussi haut dans le Limousin que sur les bords de la Seine. Les talens incontestables d'Alfred dans l'art de la séduction et , enfin , les sens d'une fille, flaur sauvage et vigoureuse avaient toutfait.Madame Derval ne pouvait voir une rivale dans Françoise !
Mais, en même temps qu'elle se sentait touchée des franches démonstrations de l'enlant , elle sentait que Françoise ne pouvait être une confidente de sa peine. Sa délicatesse naturelle, d'ailleurs, répugnait à initier une pauvre enfant , restée pure malgré les savantes entreprises d'Alfred, aux angoisses d'une femme qui perd l'amour de son mari, d'un mari aimé comme on aime un amant.
Madame Derval supplia donc Françoise de la laisser seule, et la petite,
émue par tous ces évènemens, à demi instruite des dangers qu'elle avait courue, rentra chez la mère Cressac oii , tout de suite , elle fut fort aimable avec le pauvre Mathieu, qu'elle força de quitter sa cachette pour qu'il entendît le merveilleux récit de la fêle, pour laquelle elle avait fait des bouquets.
Seule dans le bosquet, madame Derval, le menton appuyé dans une main , la tête penchée comme si elle eût cédé sous le poids d'une douleur écrasante, s'abandonnait à l'examen pénible de sa position; elle songeait à tous les torts de son mari , lorsque Roland entra sous le feuillage et vint la surprendre.
A la clarté de la lampe qui blanchissait les masses de verdure et venait scintiller dans les diamans de la parure de bal de la triste Octavie , Roland vît le changement terrible qui s'était opéré dans la figure de
son amie. Avec cet accent formidable , aigu, mordant, indiscret, dont rieu au monde ne saurait corriger les hommes du Midi , il s'écria :
— Oh ! ciel ! qu'est-il arrivé... des larmes !... une pâleur de morte!... Au nom de l'amiti^^, madame, je vous somme de m'apprendre...
— Chut! chut! mon ami... Ah! n'apprenons jamais nos douleurs au monde; il est trop disposé à en rire !.... Roland , je suis bien malheureuse !... bien... persécutée.
— Par saint Nicolas! par le ciel !....
par l'enfer ! je ne suis pas un homme d'action... ma vie s'écoule dans de sîudieux loisirs, comme a dit André Ghénier... Mais n'importe, faites-moi connaître !e coupable et je le tuerai aussi bravement que le pourrait faiie un dragon, un duelliste.
un brigand Napolitain ou Arragonais!
dites ! dites !
— Le coupable est Alfred.
— Ah ! je ne tirerai jamais l'épée contre l'époux d'Octavie Derval... mais , prenez garde, l'amour, quand il est aussi passionné que le vôtre , devient quelquefois soupçonneux, injuste!... Étes-vous bien sûre ?
— Mon ami, je l'ai vu! là, tout à l'heure, de mes yeux, vu.
— Oh ! alors ! \
Si madame Derval eût pu avoir une heure de réflexion après la découverte de l'infidélité d'Alfred, nul doute que, par une fierté bien naturelle aux femmes de mérite , elle eut caché au fond de son âme le chagrin qui la dévorait. H y a de ces angoisses que les individus organisés à la grosse vont raconter à tout le monde, que
les elres privilégiés gardent pour eux, dissimulent soigneusement pour éviter les consolations banales et souvent méchantes des amis inlimes. Mais le coup qui avait frappé Octavie était trop récent; son retentissement vibrait encore avec trop de force aiilour de la malheureuse femme pour qu'elle conservât toute sa présence d'esprit. Elle raconta à iloland les événemens dont le jardin venait d'être le théâtre.
En apprenant ce nouveau crime d'Alfred, Roîand pensa d'abord à tout ce que peut faire une femme poussée par le dépit d'une infidélité ; il pensa aussi aux beaux yeux , à la jolie taille , à toutes les qualités de l'épouse trompée... mais l'histoire impartiale doit ajouter que ces pensées dangereuses traversèrent la cervelle du Provençal sans y laisser trace, et que
Roland se tlit à iui-mênie. — Horreur!
crime !... restons pur et continuons cette mission de vertu que j'ai reçu du ciel, sans doute. — Il dit ensuite à madame Derval , de ce ton emphatique que ses titres bien reconnus d'homme moial lui avaient fait prendre lorsqu'il daignait parler à son prochain :
— Madame, ma chère, ma respectable amie, tout cela n'était peut-être qu'un enfantillage d'Alfred.
— Oh ! vous me faites mourir avec vos suppositions débonnaires, mon pauvre Roland !
— Mais.... permettez.... Alfred est d'un caraclère jeune, léger... il aime à jouer... et je vous demande pardon du mot dont je vais me servir, parce qu'il peint merveilleusement l'homme : Alfred est un pui
gamin, I! aura voulu rire seulement avec cette petite.
— Roland, dit madauie Derval d'un ton grave, mon mari voulait séduire cette enfant. Que j'arrive une minute plus tard, et Françoise était perdue.
Ensuite, Octavie, après un silence que Roland n'osait plus interrompre, reprit d'une voix plaintive :
— Oh! comment récompense-t-il ma tendresse, cet homme! Dieu! est-il possible que Ton foule ainsi aux pieds une
pauvre créature si dévouée Mais il sait
bien pourtant que ma vie est attachée à son amour ; que s'il ne m'aime plus , je meurs. Cet amour est tout pour moi , Roland !
— Peut-être, répondit avec sécheresse l'intègre Provençal, peut-être trouveriezvous que l'amitié est bonne à quelque
chose , uiadauie , bi vous vouliez un peu réfléchir, si vous n'aviez pas mis, comme vous le dites , votre existence dans cette passion.
— Oh! répliqua avec eniporlenient Octavie, je vous l'ai toujours dit, j'aime mon mari avec toutes les forces de mon cœur... Hélas! vous ne doutez pas du bonheur que je trouve dans votre amitié , IloJand ,
et dans celle de quelques amis Mais,
voyez-vous, Alfred, Alfred avant tout!
c'est de l'idolâtrie, de la folie Sans Alfred, plus de vie possible, plus d'espoir
plus rien ! Et il ne m'aime plus ! Ah ! je suis une bien malheureuse femme !
Alors elle éclata en sanglots, sa poitrine oppressée se soulevait convulsivement, des mouvemens brusques, heurtés dans ses membres, révélaient lîne prochaine attaque nerveuse.
— Eh bien ! oh bien î madame, dit Rohmd adoucissant sa voix , aimez-le toujours Et, quoique TOUS puissiez dire,
il en est digne.
— Lui ! le monstre! dit Octavie entre deux sanglots.
— Lui, madame. Ecoutez, Alfred a reçu une éducation toute mihtaire ; c'est un garçon dont le cœur est bon, mais dont les mœurs sont encore un peu légères.
Dans quelques années, avant même, vous verrez l'heureuse influence d'une intimité
comme la vôtre achever sa conversion
car, ne vous y trompez pas , il vaut mieux aujourd'hui qu'il ne valait il y a douze mois.
— Gomment? Mais il m'a donc déjà trompée?
— Non, non,- sans doute Mais ii
n'est phis querelleur, il met de l'eau dans
son vin Il est plus doux, plus conve
nable avec vous. Oh ! le pauvre Aifredi il serait bien malheureux, s'il pouvait savoir la peine qu'il vous a faiîe. Allez! allez! il vous aime. Certes , je ne défends pas sa conduite d'aujourd'hui Celui qui possède un trésor, devrait ne s'occuper que de lui ; mais il faut prendre lesgens avec leur caractère. H vous a trompée, et il
vous adore, et il est fou de vous C'est
bizarre , c'est monstrueux, je le veux bien, mais cela est pourtant.
Roland , inspiré par l'amitié véritable qu'il portait à madame Derval, devint éloquent en défendant Alfred ; il lisait dans cette âme de femme, et il savait que rien ne la calmerait comme l'assurance de la tendresse de ce mari infidèle, et pourtant amoureux de celle qu'il trompait. Il broda surca texte et sans positi vement réparer
le mal causé par la découverte d'Octavie. Il parvint un peu i endormir une douleur dont les suites pouvaient être dangereuses, li vil au bout de quelque temps que ses paroles rairaîchissaient un peu le pauvre cœur de l'épouse outragée, et il prit plaisir à son œuvre ; il s'y établit pour ainsi dire. Dans sa joie d'être devenu le consolateur d'une femme qui allait peut-être recourir au suicide, dans son orgueil d'avoir éclairci l'horizon d'une malheureuse créature , il se rapprocha d'elle , et lui prit les mains , sentant pour elle plus d'amitié que jamais, parce que dans ce moment elle était heureuse par lui. Il lui prit les mains, et il ne les quitta plus. Octavie , heureuse de toutes ces marques d'amitié et de cet appui qui lui venait au moment où elle éprouvait la plus grande douleur de sa vie, s'aban-
donna avec toute la confiance de l'amitié reconnaissante à son consolateur. Son beau corps, affaissé par tant d émotions , se laissait aller dans les bras de Roland qui le soutenaient. Il y avait alors, entre ces deux êtres, cette union intime de l'affligé et du protecteur, dont la force attractive est peut-être aussi puissante que celle de l'amour. Cette union, mariage momentané de deux âmes , est là plus chaste qui puisse exister sous le ciel, et on ne la voit jamais se changer en amour que chez les individus vicieux , ou dans les vaudevilles tourmentés des auteurs du boule va rt.
Mais le monde a des exigences terribles, et dans les effusions les plus pures, une femme jeune et belle doit encore composer son geste et sa parole.
Les dames de Castel-Usé et du Puits- Large , attirées dans le jardin par la fraî-
cheur du soir, arrivèrent doucement près du bosquet où Roland et madame Derval étaient réunis. Roland prononça quelques paroles ave^: cette déplorable force d'accent qui lui était ordinaire , et les dames et leurs cavaliers, bien plus heureux que le pauvre qui trouve un sou , se rapprochèrent à petits pas de la muraille de verdure qui cachait la femme et l'ami intime d'Alfred
— Mon ami, je vais rentrer au bal , dit Oc ta vie.
— Non , de par Dieu , vous n'y mettrez p'us le pied.
— Mais pourtant !....
— Je vous dis que je vous le défends, Octavie. II y a, écrit sur votre front, tout un drame dont le secret doit mourir entre nous. Nous allons retourner à la maison.
— Mais Oscar.
— Je vous dis qu'il le faut !
Roland prit le bras de madame Derval , et elle le suivit avec soumission.
Celés, jamais créatures organisées n'avaient élé plus loin del'amour que Roland et Octavie dans ce moment-là. Séparés l'unde l'autre par un rempart de vertu, et aussi par la tendresse inouïe que madame Derval portait à Alfred, moins que jamais leur cœur pouvait former de coupables désirs. Rien de plus innocent, de plus probe, de plus épuré, de plus noble que leur sympathie dans ce bosquet du
jardin Mais les apparences étaient
contre eux.
Lorsqu'ils furent éloignés, ce fut un concert d'exclamations pour les nobles dames limousines et leurs cavaliers.
— Eh bien! dit madame du Puits-Large au baron de Nonancourt qui se trouvait
là, eh bien! mon cher ami, avez-vous vu? éles-voLis persuadé?
— -J'ai vu j'ai enieiida même et
je ne suis pas persuadé Vous concevez ?
— Mais, s'écria la noble dame, s accrochant avec une vigueur limousine à l'habit du baron; mais, homme incrédule, ces paroles de monsieur Roland : — Ce secret doit mourir entre nous , et je vous dis qu'il le jaut. — Ces paroles ne vous disent pas assez que cette femme est la maîtresse de l'ami intime de son mari; que cette femme a apporté dans ces paisibles campagnes les vices de la cité corrompue; qu'elle est une épouse adultère, uneMessaline... Phryné, Lays...e^ cœtera.
— Ces paroles, mon honorable amie
car permettez un peu ces paroles méritent un sérieux examen, comme nous
disons à la Chambre, nous autres orateurs 3Ioi, voyez-vous , depuis les journées de juillet, depuis que ceux qui ont fait ces journées-là ont voté contre la Pologne, depuis quun sale Africain, un méchant Bédouin envoie des ambassadeurs au roi des Français, depuis que pour monsieur Duprez on jette des pierres à Adolphe Nourrit, depuis qu'un feuilbtonuiste de /a Presse prend le droit de dire que Fanuy Essler difpse avec iempérament , depuis que monsieur Dupin l'aîné , notre honorable président à ;la Chambre, porte des battes pointues, dies ,50us-pieds et des gants glacés, depuis que l'Académie dit à des vaudevillistes qu'ils sont dignes d'entrer dans son docte sein , depuis toutes ces choses inouïes , écrasantes, fabuleuses, surhumaines, monstrueuses, pyramidales et singulière-
ment extraordinaires , je vois tout, et je ne crois rien !.... Vous concevez?
— Allons, vous êtes un fou, baron
Et pour qui ne connaîtrait pas le
fond de votre cœur?.... vous seriez un homme à pendre.
Le baron de Nonancourt ne dit plus rien ; il rentra dans le bal avec ces dames, et il quitta bientôt l'assemblée.
Nonancourt était un de ces bons gentilhommes comme vous en trouvez encore quelques-uns de loin en loin en courant la France , dans de vieux châteaux bien noirs, édifices pendus aux flancs des montagnes, environnés d'arbres qui ont abrité les bonnes gens de la Fronde , de la Ligue même , avec une rivière à la naissance de la côte, et quelques fermes plus ou moins grosses dans les basses terres. Le baron avait dans l'âme cette chevale-
rcsque probité dont se piquait la noblesse d'autrefois. La plus grande partie de sa vie s'était écoulée dans son domaine; il n'avait pas été page de Louis XVI, officier d'ordonnance de Napoléon, lieutenant des gardes-du-corps de Charles X. Presque toujours aux champs , élevé dans de rigides traditions d'honneur, il était resté pur comme l'air des sauvages campagnes du Limousin. Malheureusement un caprice d'électeurs l'avait poussé vers la Chambre représentative. Alors se trouvant oisif dans une carrière où il faut un talent et une vénalité qu'il n'avait pas, il s'était tout doucement abandonné aux séductions des femmes libres, telles que mademoiselle Caroline Bernard. C'était là son unique défaut. Et que faire à Paris , à moins qu'on n'entretienne des filles quand on est député, et qu'on ne comprend rien
aux discussions de l'ordre du jour.
Sauf donc cette mauvaise habitude d'acheter de l'amour comme on achète de la toile à l'aune, et quelques petits ridicules inhérens à cette condition de gentilhomme qui en produit de si énormes, le baron de Nonancourt faisait excuser une grande bêtise naturelle par d'excellentes qualités.
Il avait jugé les Derval avec les yeux de son cœur, qui, d'après ce que nous venons de dire, valaient infiniment mieux que ceux de son esprit. L'instinct qui parle à tous les honnêtes gens lui disait qu'Oclavie ne pouvait être coupable, et il gémissait pour elle sur la fatale vraisemblance des soupçons dont elle était l'objet.
Et, en vérité, il fallait être trois fois honnête homme pour ne pas voir une liaison criminelle entre madame Derval et
Roland, après la scène du bosquet.
Quelque temps après le bal , Caroline Bernard, ennuyée de l'isolement auquel Nonancourt l'avait condamnée, était montée sur le belvéder du château. De ce poste aérien, elle voyait toute la campagne dans une très grande étendue et elle se disait , dédaigneuse des beautés sauvages de ce sol tourmenté , des roches fauves et déchirées par la foudre, de la Corrèze qui roule encaissée comme un torrent :
— Laid pays! amant vieux et bête
sans les rouleaux d'or que j'amasse et le plaisir d'avoir un peu désolé les hôtes de celte maison blanche que je vois là-bas, je mourerais du spleen, ou de quelque chose approchant. Ce fat d'Alfred!... c'est étonnant comme j'exècre après avoir beaucoup aimé. Je n'exécrerai jamais ic
baron de Nonancourt , par exemple l Elle fut interrompue dans ce monologue qui reflétait merveilleusement son âme de courtisane corrompue et méchante par le baron lui-même.
— Comment, baron de Nonancourt et autres lieux, vous ne craignez pas de hisser jusqu'ici les kilogrammes de votre immense abdomen.
— Oh ! ma chère, il y a quelques jours cette épigramme m'eût fait rire... aujourd'hui... diable, aujourd'hui n'est pas hier, comme disait, dans je ne sais quelle circonstance, un sage dont j'ai oublié le nom... Vous concevez?
— J'admire votre mémoire , baron de Nonancourt !
— Ceci. est encore une épigramme
qui aurait son mérite dans une autre circonstance Pour le moment , j'ai de
l'humeur et j'interdis formellement l'é-
pigramme quand je suis dans ces accès-là.
— Peste ! du despotisme?
— J'avoue franchement que tout en prêtant le concours, l'appui de mon vote
au gouvernement actuel j'ai dans' le
cœur... dans l'âme... dans ma manière de voir... de furieux penchans pour le régime absolu
— Oui ; mais les peuples se révoltent quelquefois
— Je suis à mille lieues d'une négation à ce sujet!... C'est vrai , les peuples se révoltent mais quelquefois aussi on les
met à la raison... D'où il résulte, mademoiselle Bernard , que je suis... oh ! oui, j'ai de justes et d'énormes raisons pour être excessivement mécontent de vous.
— Ah! tiens! tiens! tiens !
— Désaugiers dit: Veuillez suivre le
raisonnement, madame. — li dit donc, Désaugiers :
A chaque amant de Clymène Succède un heureux rival , Et son cœur sentimental Répète, à chaque douzaine :
C'est égal !
Un de plus ne fait pas de peine , Un de plus ne fait pas de mal.
Ne perdez pas le fii de mon argumentation... Ceci étant une argumentation... rousêtes infiniment semblable àClymène, jeune et belle Caroline... Eî... dans ma philosophie d'homme du monde, j'y fais peu d'attention. La chose ne me paraît pas... d'un haut intérêt, comme dit M. Odillon-Barrot... Vous concevez?
—. Parfaitement, monsieur.
— J'ai donc passé sur votre ancienne liaison avec M. Alfred Derval , quoique ce monsieur fût mon voisin, et que... conséquemment... j'eusse la certitude de le rencontrer souvent ; ce qui est peu agréable pour un orgueil d'amant jaloux et tendre... Vous concevez?
— Eh! oui , je conçois.
— Mais... permettez... je ne suis pas aussi indulgent à l'égard de... touchant les méchans propos que, malgré ma défense formelle, vous avez répandus dans ce pays sur madame Derval.
— Oh! oh!
— Il n'y a pas de oh ! oh ! mademoiselle Bernard ! Oh ! oh ! est de trop... beaucoup de trop! Il est facile de voir que votre animosilé est le résultat d'im dépit amoureux que vous éprouvez contre M. Der-
vaî , et cela n'est pas du tout flatteur pour moi. D'autre part, cet acharnement contre une femme [distinguée, belle et... et vraiment méritante, annonce un fonds de basse méchanceté qui me fait horreur.
— Parfait! délicieux! vous vous faites le champion d'une femme qui serre les mains d'un autre homme que son mari dans un bosquet, qui se laisse aller sur son épaule, qui.....
— Sacré mille sarpejeu!!! dit Nonancourt, poussant son gros juron, madame
Derval a serré tout ce qu'elle a voulu
Elle est coupable ou elle ne l'est pas , ce n'est pas notre affaire. Mon affaire, à moi, c'est que du château de Nonancourt, il ne sorte pas, comme d'un antre Entendez-vous? d'un antre de.... démons
il ne sorte pas mille affreux bavardages sur une pauvre femme. Gela ne doit pas
sas
être par deux raisons : primo, parce que le château de Nonancourt, loin d'être un arsenal destiné... à l'affliction... le mot est juste... à l'affliction du prochain, doit être, au contTiiire, l'appui des malheureux...
Secundo, parce qu'une femme comme cette belle et bonne madame Derval ne doit pas être jugée par une créature de votre espèce.
— Nonancourt !... vous êtes un insolent.
— Et vous une... une... pas grand' chose! Vous concevez ?
— Je me moque de vous, et je veux vivre à ma guise.
— Soit ; mais pas chez moi.
— Eh bien ! je m'en irai.
— Bon voyage ! Vous concevez ?
— Je conçois que vous êtes un sot.
— Un sot?... Ici vous pourriez bien avoir raison... je crois très fort que je suis
un sot... Mais... comme dit cet autre... ou ne s'en porte pas plus mal ; et, en revanche, je suis un bomme de cœur. J'ai horreur des méchans, des calomniateurs...
et je ne peux plus vous sentir. Vous me déplaisez beaucoup, Caroline ! Vous concevez ?
— Eh! vas au diable! brute, butord, animal, âne, cuistre, bobèche, jocrisse, jean-jean, dindon, oie, canard, serin, pourceau, chien ! ! 1... Tu conçois?
— Oui.
— Oh! vais -je m'amuser! je dirai à tout Paris que tu es un vieux carliste... que tu dis : — mes vassaux ! — comme un aristocrate d'avant le déluge... Je le dénoncerai... Quand tu viendras traj^uer tes guêtres chez MusarcI, je te ferai chercher dispute par des jeunes gens estin^ables qui tirent la savatte et le chausson d'une
adorable manière. Je ferai faire par un jcuinaiiste que je connais... un brun... des chansons sur toi, donlje remplirai TEurope... Je le ferai maigrir et crever de chagrin.
— A moi mon énergie ! dit le baron de Nonancourt.
Et il prit les deux mains de Caroline, et il les serra si fort que les os craquèrent.
— Tu vois que si je suis bote, Caroline, j'ai des nerfs parfaitement limousins... Je suis trop bon gentilhomme pour en faire usage contre une femme... Mais ils serviront contre les bravi que tu lâcheras après moi... Et puis, comme la patience commence à m'échapper, et que par hasard j'ai une cravache dans la main, je me retire pour ne pas céder à la tentation de... Tu conçois?
— Je me retiens aussi , dit Caroline ,
avec une exaltation augmentée encore par deux verres de kirch qu'elle avait pris après le déjeuner pendant que le baron , enfoncé dans la lecture du Moniteur, et séparé de sa jolie convive par l'immense journal, ne pouvait suivre ses mouvemens.
— Vous vous retirez? dit Nonancourt.
Voulez-vous dire par ià que vous retournez à Paris?
— Oui, je veux dire ça.
— Que Dieu soit béni... Avant de partir, vous passerez dans mon cabinet... Je vous y remettrai quelques billets de banque pour payer les choses, les plaisirs,
les complaisances que vous Caroline,
vous concevez ?
Une heure après Caroline qui, avant d'habiter un château et d'avoir des gens, avait vécu dans la vie de mansarde et de
grisette, en d'autres termes, qui savait se servir elle-même, Caroline, disonsnous , avait emballé ses robes , ses chapeaux. Un domestique du château était 4illé à Brives retenir une place pour Paris, et le baron , monté sur son meilleur cheval, s'était lancé dans la campagne avec l'intention de ne revenir que le soir pour s'éviter l'ennui des adieux.
Mais Caroline ne voulait pas quitter ainsi le Limousin ; l'amour fatal qu'Alfred lui avait inspiré, quoique un peu diminué sous l'influence du temps, grondait encore sourdement dans son cœur, comme la foudre dans les dernières nuées d'un orage qui se dissipe. Et l'amour de cette femme, lorsqu'il avait cessé d'être payé de retour, devenait une haine implacable.
— Retourner à Paris, disait Caroline, c'est très heureux ! Revoir mon petit ap-
partenieni meublé par une foule d'amans, rAmbiguConiique, Musard, Tivoli et le bateau à vapeur de Saint-Cloud, tout cela
est délicieux , enivrant, délirant Mais,
avant do partir, il faut laisser derrière nous une longue trace comme le soleil qui se perd le soir dans l'horizon.
Caroline Tivait trouvé cette dernière comparaison dans un mélodrame du Cirque-Olympique, nnisique et paroles d'un homme de ( heval , premier choix.
Restée seule au château, elle monta sur une colline autour de laquelle une allée tortueuse se roulait en spirale. Parvenue au ï-iite, elle s'érTia, en jetant ses beaux yeux noirs d.tns la direction des pénales d'Alfred D^rvnl.
— Adieu, beau brun que j'ai tant aimé... chien d'homme qui m'a dédaignée sous le prétexte stupide que sa femme
était plus belle , plus douce , plus spirituelle que moi... comme si Caroline Bernard n'avait pas son mérite!... je te souhaite la peste, la ruine , le pillage , l'eau, le feu. Puisse la femme que tu aimes tant — quoique tu lui sois infidèle comme un mari de la Régence — te tromper , avoir un amant, cent amans! du reste, elle passe pour en avoir un, et c'est absolument la même chose. Puissent les livres que tu composeras tomber dans les mains d'un éditeur qui fasse banqueroute... puissent les pièces que tu donneras sur les théâtres de Paris, être sifflées comme on siffle à rOdéon quand l'École de Médecine est en ribotte... que tous les malheurs possibles viennent s'abattre sur ton toit comme une volée de noirs corbeaux!... Je te désire un duel où l'on te casse un bras, un autre où l'on te crève un œil , un autre
encore où l'on te coujje le nez... et puis un érésipèle sur la figure, une laie sur l'œil qui te restera, des cors aux pieds, de mauvaise digestions, et enfin — au dernier les bons — un aini honnête homme comme le sieur Roland; si celui-ci quittait son intimité. J'ai dit !
Et comme si le ciel eut été d'accord avec elle dans ces pensées méchantes, avec ces vœux de désolation ; il se couvrit de nuages bruns qui commencèrent à rouler lourdement au-dessus de la campagne, poussés par un vent du sud.
Caroline était rentrée dans la grande cour du château après sa belle invocation, et n'ayant plus de ménagemens à garder, puisqu'elle était redevenue fille d'amour, elle dit à un domestique du château qu'elle trouva sous sa main , et avec ce ton trivial:
qu'elle n'avait que péniblement quitté dans le Limousin :
— Eh ! mon vieux, il faut m'accompagner jusqu'à Brives où je prends la diligence de Paris. Mets un cheval au cabriolet et en route !
L'ordre fut exécuté et l'on partit malgré les signes certains d'un orage qui se formait au ciel et qui menaçait d'être terrible,
— Je ne sais, pensait Caroline , mais il me semble que la nature n'est en fureur que contre Alfred et qu'elle va me venger de lui.
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