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MALMAISON

S'il est un lieu qui symbolise à souhait la période consulaire, c'est Malinaison. Là, Bonaparte oublie pendant quelques heures, chaque décade, qu'il est le premier magistrat de la nation, et que, sur ses seules épaules, repose tout le fardeau de cette France, qui demande des lois durables, des institutions permanentes, une sécurité qui rassure, permette de travailler honnêtement et de penser aux descendants ; il oublie que, chaque nuit, des côtes de Normandie et de Bretagne, se hâtent à pas assourdis des partisans gagés pour l'assassiner, tant on comprend ailleurs que, de sa vie seule, dépendent le sort de la Révolution assagie et la grandeur de la nation victorieuse ; il oublie que l'Europe frémit de n'avoir pu satisfaire ses rancunes et qu'une nouvelle coalition se prépare, une guerre nouvelle où il faudra qu'il risque

encore, comme à Marengo, tout l'enjeu déjà gagné. Ailleurs, aux Tuileries, il besogne sans relâche, sans trêve, sans fatigue à ce qu'il semble, allant uniquement de son cabinet de travail à la salle de son Conseil d'État, s'instruisant de toutes les matières et, à mesure, avec ce bon sens et cette droiture de pensée qui pas un instant ne le laissent s'égarer, distinguant ce qui est juste, ce qui est pratique, ce qui est utile.

Aux Tuileries, on le dirait un vieillard, tant il sait de choses et tant il fait paraître d'expérience. A Malmaison il a vraiment ses trente ans, ses trente ans qui veulent du bruit, du plaisir et de la gaîté, qui, après sa jeunesse âpre et douloureuse, la vie claustrée dans les écoles royales, la vie gênée et pauvre dans les garnisons, la vie misérable en Corse, à Toulon, à Paris, la vie obsédée et brûlée de fièvre et de périls en Italie, aspirent à s'épanouir en plein air, dans un beau site calme, à se donner du mouvement, à jouer enfin ; car, en lui, il reste des côtés d'enfant qui n'ont point été satisfaits et qui veulent leur revanche.

Ce n'est point de lui-même qu'il a choisi Malmaison pour son séjour. Au retour d'Egypte, il a trouvé la maison achetée par Joséphine, laquelle d'ailleurs n'a eu garde de la payer, mais, tout de suite, le lieu lui a plu et il s'en est entiché. C'est à trois lieues de Paris, sur la route royale, à proximité du village de Rueil, une de ces grandes maisons, à qui l'on peut donner le nom de château, si

communes au xvm e siècle, composées d'un grand corps de bâtiment et de deux pavillons à toits pointus. Sur le rez-de-chaussée, deux étages, mais le second coupé par les toits et n'ayant que demihauteur. Rien de princier, ni même de grandiose : une bonne habitation de bourgeois riche, aimant ses aises, se tenant à proximité de Paris pour ses affaires, ses amitiés et ses plaisirs. Autour, un beau parc, du bois, des vignes, des champs, un fairevaloir qui n'est pas seulement pour amuser et pour permettre à la dame du château de jouer à la fermière, mais qui rapporte, avec ses trois cent quatre-vingt-dix-sept arpents, du bel argent liquide, pour peu qu'on s'occupe de ses vendanges.

Est-ce cela qui a tenté Joséphine ? Fi ! Cela voudrait dire qu'elle saura jamais compter. Mais, au temps jadis, au temps de sa courte lune de miel avec son premier mari, le vicomte de Beauharnais, elle est venue en une petite maison qu'il avait à Croissy, là-bas sur le coteau, de l'autre côté de la Seine, et, de là, elle a vu, comme en un rêve, cette Malmaison qui lui semblait, à elle toujours désargentée, avoir des airs de palais. A sa sortie de prison, après la Terreur, elle est revenue à ce Croissy où elle avait placé son fils Eugène en apprentissage chez un menuisier, le père Rochard ; elle y a loué une sorte de baraque que, à des jours, emplissaient de bruits et de fanfares Barras et ses familiers. On avait force victuailles, et des plus fines, et les vins abondaient, mais la ci-devant vicom-

tesse manquait de verres et d'assiettes, si bien qu'elle allait en emprunter chez les voisins. Les voisins, c'étaient M. Pasquier, qui plus tard sut tirer si bon intérêt de ces prêts qu'il s'en fit faire baron et préfet de police, et M. Chanorier, propriétaire du château, l'intime ami de M me Campan, de M me de Vergennes et de ses filles, qui furent l'une M me de Rémusat et l'autre M me de Nansouty. En vérité, que ne gagna point Joséphine d'avoir habité Croissy ! Elle y gagna M me de Rémusat.

Mais aussi, elle y gagna Malmaison — car, après la campagne d'Italie, Bonaparte voulut une campagne et Joséphine se hâta de le conduire à son rêve, mais lui, qui savait compter, marchanda : il ne voulut point en donner 300.000 francs, et, tournant ses visées ailleurs, se prit d'envie pour le château de Ris. Il ne conclut pourtant pas et partit pour l'Egypte, laissant à son frère ses pouvoirs et son argent. Joséphine ne s'en occupa pas moins d'acheter, et, après avoir bien regardé et tourné, après avoir consulté Chanorier, elle vint à ses fins avec le propriétaire, M. le Coulteux du Molet qui, en 1771, avait acheté Malmaison à M me d'Aguesseau, laquelle, en 1764, l'avait eue des Barentin, qui par succession la tenaient des Perrot, gens de robe qu'on y trouve installés dès 1556. M. Le Coulteux avait bonne tête, savait au mieux défendre ses intérêts, ayant été fermier général des eaux de Paris, et surtout s'entendait à jouer d'une femme telle que Joséphine, car il était fort homme du

monde, très habitué à recevoir grande compagnie, depuis les bouffons gens de lettres, tels que l'abbé Delille, jusqu'aux héros à la façon du duc de Crillon ou aux grands seigneurs exotiques comme le comte-duc Olivarès. M. Le Coulteux ne manqua point de faire valoir les cent vingt pièces de vin qu'il faisait sur son cru aux bonnes récoltes et qu'il vendait cinquante francs chaque, et puis les douze vaches, et les cent cinquante moutons qu'il engraissait en ses prairies, et puis les regrets et les larmes de M me du Molet qui ne pouvait se consoler de quitter cette terre que chacun de ses adorateurs de jadis avait chantée à propos d'elle, et puis les glaces qui étaient d'importance, et puis les jolis meubles couverts de mousseline dans le boudoir ovale, et les meubles en toile de Jouy dans la* chambre à coucher, et les meubles en quinze-seize vert dans le grand salon, sans parler du salon turc, avec les fauteuils en nankin, les rideaux en gaze brochée, des panneaux de glace étamée au-dessus des portes, et, pour tableaux, huit beaux panneaux de papier arabesque !

En vérité, cela n'était-il pas galant et ne valait-il pas les 290.000 francs qu'il demandait, rien que pour la terre, avec, en plus, le prix des meubles à dire d'expert ? Sans Chanorier, Joséphine eût cédé tout de suite ; peu lui importait le prix, puisqu'elle n'avait pas le premier sol pour payer. Mais Chanorier disputa comme pour lui-même et on finit par s'entendre. Quel fut le prix réel, on ne sait trop.

Celui qu'on inscrivit au contrat de vente, pour restreindre d'autant la perception des droits, fut 225.000 francs, plus 37.516 francs pour le mobilier. Cela ne fit que 9.111 francs 68 centimes pour le fisc.

Il fallait payer ce fisc qui n'attend point, payer ces meubles, donner au moins un acompte. Neuf mille francs, cela se trouve ; même trente-sept mille. Selon le bel usage des dames d'alors qui n'aimaient point dire aux indiscrets d'où venait leur argent, Joséphine déclara qu'elle avait celui-ci de la vente de ses diamants, mais, quand il fallut arriver à l'acompte que réclamait M. du Molet pour céder la place, la bourse était vide et ce fut à l'homme qui régissait Malmaison pour le compte de M. du Molet, à un certain citoyen Lhuilier, que M me Bonaparte emprunta 15.000 francs. Lhuilier en eut la promesse qu'on le garderait dans la maison.

Cela fait, et sans plus tarder, sans s'inquiéter des 210.000 francs qu'elle aurait à payer, elle s'installa et eut des jours et des soirs fort agréables, passant au mieux son temps, sans plus s'occuper du général Bonaparte que de ses dettes. Elle avait au reste bien raison ; car, aussitôt après la scène du retour, la grande et terrible scène qui mit si fort en émoi l'hôtel de la rue de la Victoire, Bonaparte, qui ne sut jamais résister à des larmes, pardonna tout, les dettes et le reste, et désireux de voir l'empiète qu'avait faite sa femme, alla tout de

suite à Malmaison. Et il en fut si satisfait qu'il en fît désormais son habitation de prédilection, même après que le 18 Brumaire l'eut installé en maître, d'abord au Luxembourg; puis aux Tuileries.

A Malmaison, en effet, il était libre : il pouvait à son gré aller et venir sans craindre les importuns. Il avait, au-devant de son cabinet, un jardin où il faisait les cent pas, et, s'il préférait travailler en plein air, il faisait dresser une tente sur le petit pont qui mettait directement son appartement en communication avec le parc. Et la vie qu'on menait là, c'était, pour les invités, une vie de château, une vie qui gardait tout le caractère aimable d'intimité bourgeoise, avec une nuance de respect vis-à-vis des maîtres de maison, mais de ce respect familier que pouvaient témoigner ses compagnons d'armes à celui qui n'était encore qu'un magistrat républicain ; une vie d'où était exclu encore le guindage des cours, où l'étiquette n'apparaissait point, où la jeunesse, l'entrain du Consul faisaient presqu e oublier son génie et, sous les grands arbres, en face de la Seine tortueuse et lente, claire et à l'eau si fine, mettait comme une égalité champêtre entre ces êtres qui, le lendemain, au retour à Paris, sauraient sans peine retrouver leurs distances.

Proverbes joués entre deux paravents, avec des châles d'Egypte pour costumer les personnages, promenades en voiture aux environs, histoires de fantômes contées par chacun tour à tour, lectures à haute voix des poésies fameuses et des tragédies

célèbres, visites dans les chambres et bonnes farces aux nouveaux arrivés, tout le tran tran de la vie rieuse, un peu galante, parfois garçonnière qu'on menait il y a cinquante ans encore à la campagne, c'était la vie à Malmaison. Et là aussi, cette habitude si frappante, si particulière, si faite pour étonner certains des contemporains, l'habitude des jeux de vigueur, des jeux à courir, vieux jeux de vieille France, peu faits, semble-t-il à présent, pour occuper agréablement les après-dîners.

Comme encore à présent quelques collégiens — de ceux qui ne sont point des athlètes — on jouait aux barres: mais sait-on ce que c'est que les barres? C'est un beau jeu tout franc et net, qui vient des ancêtres et où excellaient, au Champde-Mars, nos anciens du collège du Plessis en cote bleue contre les Grassins et Harcourt en cote roug^. Les joueurs se partagent en deux troupes qui, chacune, a son camp marqué par une large barre tracée sur le sol. On se provoque d'un camp à F autre et l'on court. Qui est atteint par un adversaire ayant barre — c'est-à-dire parti de son camp après qu'on a quitté le sien — est prisonnier, jusqu'au moment où l'un de ses compagnons le délivre en le touchant. Quantité de belles règles pour former les troupes, disposer les prisonniers, forcer le ca?np, qui est pénétrer en vainqueur chez l'ennemi ; un jeu qui n'est point tout de force, mais où il y a de l'adresse, de la combinaison et . de la discipline, où le chef doit connaître la valeur

de chacun de ses soldats pour le lancer à propos, où chacun des combattants doit avoir assez le sentiment de sa responsabilité pour ne pas s'exposer pour le plaisir, où il faut du dévouement, de la générosité, de Fentrain, quelque chose d'autre que de la brutalité, et qui développe en l'enfant toutes les qualités qui font le brave homme et le bon soldat.

On jouait à ce jeu, non pas seulement à Malmaison, mais en tous les châteaux autour de Paris ; plus tard on y joua chez les maréchaux d'Empire, à Grignon, chez Bessières, àMaisoné, chezLannes, à Vandœuvre, chez Oudinot, à Savigny, chez Davout; on y joua chez Hortense à Saint-Leu, chez Joseph à Morfontaine (si bien que, en y jouant, Girardin se démit l'épaule) et chez Lucien au Plessis, chez Eugène à Milan, et chacun y trouvait son plaisir, les femmes aussi, les femmes surtout, car elles aimaient courir et faire courir.

Donc, dans l' après-dîner du décadi, puis du dimanche, le jour que le Consul venait passer à Malmaison avec sa famille et ses intimes, le plus souvent on organisait une partie et la voici en train. Sous les grands arbres, pour les personnes graves et pour celles qui ont à se ménager, on a, du château qu'ont restauré au dernier goût du jour les architectes Percier et Fontaine, porté quelques-uns de ces meubles dessinés tout exprès et qui sur la verdure mettent une exquise note d'art, car jamais comme alors les artisans n'ont été secondés par

les artistes. Sur la table, au pied de laquelle s'enroule dansante une théorie de figurines .qui, à la grâce prudhonienne joignent quelque chose de la naïveté antique, une fontaine à thé est posée, et autour, pour converser en liberté, on se groupe près de Joséphine.

M me Bonaparte, par son élégance et sa souplesse natives, que beaucoup d'art accompagne et fait valoir, donne le ton à cette société qui ne saurait rencontrer un modèle plus accompli. Nulle ne s'entend comme elle aux toilettes, aux coiffures et aux fards, et c'est d'elle cette mode des blancs soyeux et laiteux qui entourent les formes comme d'un nuage léger, les cèlent assez pour qu'on soit contraint de les deviner, point tant qu'elles les engoncent et les cachent. D'elle, ces robes, retenues audessous des seins, qui laissent entière la liberté des mouvements et des gestes, cet affranchissement du corps que n'étreint nul corset, que ne grossit nul jupon, dont la ligne se suit, de la poitrine largement découverte jusqu'aux pieds habillés de satin. D'elle encore cette sorte d'écran sur qui se détachent les épaules, qui les fait ressortir et les cambre, en encadre la chute harmonieuse, prépare et accompagne la tête rnince, coiffée serrée en bandelettes étroites, qui surgit plus rare, plus vivante, plus animée, touchée qu'elle est de fards brillants. Joséphine, en ces six années écoulées depuis son mariage, a sans doute déjà perdu de cette allure cavalière qui seyait aux femmes du

Directoire ; elle a renoncé à ces façons où Teresia Cabarrus se plaisait d'autant mieux qu'elle y était inimitable, et qu'elle y étalait sans voiles, en une impudeur superbe et tranquille, la nudité d'un corps modelé à dessein pour être adoré ; mais elle a pris une grâce plus sévère, une dignité plus retenue, elle a compris Fart des enveloppements diaphanes, la joliesse des plis mous trahissant les formes sans les découvrir, et donnant à la démarche une grâce de rêve. Ainsi, malgré ses trente-neuf ans sonnés, formule-t-elle encore, non par son visage, mais par tout son être, la distinction, la coquetterie, la rareté de la femme civilisée, et elle s'élève ainsi d'un degré, car, six années auparavant, ce qu'elle éveillait c'était surtout le désir.

Près d'elle, toute rose, toute fraîche, « un paquet de roses trempé dans du lait », M me Murât, en tout l'éclat d'une beauté faite surtout de jeunesse. Les traits sont beaux, rappelant par des points le type traditionnel des Bonaparte, mais le corps est un peu court et les épaules larges et remontées. Un air de naïveté et d'enfance en ce visage, mais, à regarder les yeux profonds, où passent des rêves, une ambition forcenée et qui ne choisit pas les moyens. On a dit : la tête de Machiavel sur les épaules d'une jolie femme. Voici deux ans que, à Plailly, Caroline a épousé Murât. Cela s'est fait le 30 nivôse an VIII, deux mois après Brumaire. Murât a été général en chef de l'Armée d'observation du Midi, il a eu l'Italie à commander pour en rapporter une

fortune, mais cela ne suffit point à sa femme. Elle a de beaux enfants, un fils et une fille, — par là elle l'emporte sur Joséphine, dont la stérilité fait le désespoir en éveillant perpétuellement ses craintes ; — mais qu'importe cela à M me Murât lorsqu'elle se voit primée par une autre femme, une femme qui n'est pas même de son sang? Pourtant elle sait dissimuler et ne laisse rien paraître. Nulle, vis-à-vis de Joséphine, n'a plus de chatteries et plus d'amabilités. En ce moment, elle rêve à quelque bonne trahison et combine en son cerveau, sous ses roses fraîches comme son teint, un piège merveilleux d'où sa belle-sœur ne se tirera point.

Voici justement, causant avec M me Maret, M me Duchatel, la charmante jeune femme du conseiller d'État, directeurgénéral de l'Enregistrement. M. Duchatel est fort instruit à coup sûr en sa partie d'administration, mais il est peu récréatif d'ordinaire ; il a trente-deux ans de plus que M ile Papin à laquelle il vient de s'unir et qui n'a pas encore ses vingt ans. Elle est charmante, elle est blonde, elle a de grands yeux bleus, un air singulier de distinction, un peu de maigreur peut-être, mais c'est jeunesse, et d'ailleurs n'est-ce pas une fausse maigre ? Qui sait?

Point à compter sur M me Maret ; certes, elle a charmant visage et belle tournure; elle est une des femmes les plus remarquables qui soient dans l'entourage — ne peut-on déjà dire la Cour consulaire? — mais elle vit en parfaite intelligence avec

son mari et son ambition est tournée toute à sa fortune. Avec le gros traitement que reçoit le secrétaire d'Etat, elle s'entend à tenir maison et à s'habiller singulièrement bien. On dira sous l'Empire qu'elle dépense des 50.000 francs par an pour sa toilette ; qu'on en prenne la moitié et Ton tombera juste. Elle est bonne mère, comme elle est épouse fidèle : elle aura quatre enfants qu'elle nourrira elle-même, et nul des contemporains, un peu instruit des choses, n'eût élevé sur elle — quant au Consul — le moindre soupçon.

Un honnête homme cause avec cette honnête femme : c'est Bessières. Entre les compagnons d'armes du Consul, il n'en est guère qui aient, avec cette tenue, un égal dévouement et une discrétion pareille. Depuis que, dans la première campagne d'Italie, il a organisé la compagnie des Guides, il n'a pas plus qu'eux quitté la personne de son général, sauf quand, aux heures décisives, Bonaparte le lançait sur l'ennemi avec le peloton d'escorte. Ainsi à Roveredo, où avec six de ses cavaliers pour toute troupe, il enlève aux Autrichiens deux canons en tuant les artilleurs sur leurs pièces ; à la Favorite, à Rivoli, à Aboukir, à Marengo, partout il est pareil à lui-même, calme, un peu froid, ne dérangeant rien de l'élégance de sa coiffure soigneusement poudrée, paraissant, avec sa tête toute blanche, bien plus vieux que son âge (car il n'a qu'un an de plus que le Consul), tout à fait l'homme qu'il faut pour mener au feu cette cavalerie de la Garde toute

composée de vieux soldats et qui n'a besoin pour frapper au point décisif que d'un geste de son chef. IL lui manquerait, pour enlever des conscrits, pour déchaîner le grand ouragan des charges héroïques, la fougue emballée, les attitudes théâtrales, le risque-tout d'un Murât; mais son intrépidité méthodique, son air de superbe, cette tranquillité dans l'extrême péril sont pour plaire à ses cavaliers comme est pour entraîner les autres l'ardeur de celui-là. Tous deux pourtant sont du même pays, du même département, Fun de Rayssac, l'autre de la Bastide, mais ils ont des façons si différentes que, à coup sûr, on ne dirait point qu'ils sont compatriotes. Est-ce de leur premier métier qu'elles leur sont restées? Ces allures pondérées de Bessières lui viennent-elles du temps où, garçon perruquier, il frisait les perruques de ses pratiques et poudrait à blanc les belles dames et les magistrats? On dit les perruquiers bavards, indiscrets et cancaniers , celui-ci pourtant ne l'est guère. Nul n'est plus retenu en sa parole, moins jaseur en ses lettres : de toute sa correspondance avec sa femme, correspondance qui se trouve conservée, il n'est pas une phrase où Ton trouve un renseignement, une anecdote, même un détail de mœurs; rien.

Murât au contraire, que voici en bel uniforme de général en chef, a dans son geste, sa parole, sa pose, ses costumes, tout le claquement de fouet du postillon qu'il a été. Sa cervelle court le galop comme les bidets de poste qu'il menait grand train.

11 n'est point homme à s'arrêter, à réfléchir et à combiner : il laisse cela à Madame sa femme, qui mieux qu'autre s'y entend. Pour lui, il est tout à la joie d'être beau-frère du Consul, général en chef d'une armée, et riche à présent assez pour acheter, à Paris, l'hôtel Thélùsson et, en Poitou, la terre de la Motte-Sain t-Héraye. Il crosse les commis aux barrières qui veulent faire la visite de sa voiture, et la seule chose qui le contrarie, c'est que le Premier Consul ne lui permette point de rien changer à la tenue réglementaire des officiers généraux. Cela lui semble plat et peu distingué ; mais il prendra sa revanche.

Près de Murât, Soult, encore un du Midi, un voisin, un gars du Tarn ; encore un jeune homme, peut-on dire, car il est né en 1769, Murât en 1767, Bessières en 1768 — le plus vieux a trente-quatre ans. Soult, fils de paysans, soldat à seize ans, a été général de brigade à vingt-cinq. Il n'a point de génie, mais, comme le lui dira Napoléon sur le champ de bataille d'Austerlitz, « il est le premier manœuvrier de l'Europe ». Madré comme un paysan qu'il est, brave, cela va sans dire, il est capable de conduire une armée — ce qui est rare — et n'ignore rien de son métier, mais il a des dessous d'âme qu'il montrera, les Bourbons revenus, et le farouche jacobin qu'il a été saura, comme pas un, suivre, cierge en main, les processions expiatoires. L'ambition qu'il a, en ce moment, ne le mène point, heureusement, aux églises, mais aux camps,

où, du matin au soir, il éduque ses soldats, les fait marcher, virer et tourner, en telle façon que, de ce camp de Boulogne où il commande, sortira une armée « propre, comme il dit lui-même, à la conquête du monde ».

Encore dans ce groupe des personnes sages et qui ne jouent point, voici M me Legendre de Luçay, dame de compagnie de M me Bonaparte et femme d'un préfet du Palais. Pourquoi, avec la grosse fortune qu'a M. de Luçay — car il était fermier général, et fils, neveu, gendre de fermiers généraux, il est propriétaire de l'immense et superbe terre de Valençay, vingt mille hectares, et sa femme, M lle Papillon d'Auteroche, la nièce de Papillon de la Ferté, lui a porté une fortune égale à la sienne, — pourquoi, riche comme il est, d'ailleurs assez capable, semble-t-il, car il n'a point mal réussi en deux préfectures, a-t-il sollicité une place de domesticité? C'est qu'il faut aux fermiers généraux monter cet échelon de devenir gens de Cour, si petite que soit la Cour, et il s'est empressé ; puis, comme Madame est peu prodigue, les 1.000 francs qu'elle touche chaque mois et les 2.083 francs 33 centimes qu'a M. de Luçay font au bout de l'an 37.000 francs qui ne sont pas à dédaigner. Sauf cela, bonne femme, fort polie, fort attentive pour le Consul, mais perpétuellement en retard, ce qui lui vaut des algarades.

Qui l'on s'étonne de voir dans ce groupe, c'est Isabey. Sans doute, il est en pénitence et s'est

réfugié près de Joséphine, sa patronne. Quelque niche encore qu'il aura faite ou quelque étourderie qu'il aura commise. Est-ce par un coq-à-1'âne intempestif, jeu de mots ou calembour qu'il a fait froncer le sourcil au Consul, ou bien est-ce aujourd'hui que, jouant à saute-mouton dans le parc avec les aides de camp et franchissant à la course les épaules, il a sauté aussi bien par-dessus un petit homme qui se promenait seul par les allées ? Ce petit homme, c'était Bonaparte. Il n'a rien dit, mais ses yeux ont parlé, et Isabey est tout penaud. Nul pourtant comme lui pour mettre en train les rires fous, les belles courses, les charades, les comédies, tout ce qui est lp divertissement de la vie de château ; et puis, comme il sait, d'un crayon adroit, d'une touche gracieuse de pinceau, enlever en quelques minutes le portrait d'une femme, en lui prêtant tout l'agrément qu'elle pourrait avoir et en lui enlevant toutes les défectuosités qu'elle a ; comme, sur un coin de table, il lave drôlement ces caricatures aimables où il met en scène toutes les personnes de la société ; comme il s'entend aux toilettes, aux costumes, même aux pompes et aux cortèges; comme il est l'homme indispensable, pour mettre dans la vie de Malmaison, avec un petit goût d'art, un peu de fantaisie d'artiste !

Artiste, le voisin d'Isabey, M. de Lacépède Test aussi, mais il est mieux : il tient la première place parmi les hommes de science, tout en demeurant le passionné de musique qu'il était au temps où il

composait son opéra i'Ompkale et publiait sa Poétique de la Musique. Son œuvre comme naturaliste est immense, supérieure, a dit Cuvîer, à celle de Buflon, et, en môme temps, il mené de front la politique et les distractions mondaines. Il a été tour à tour colonel titulaire d'un régiment allemand, président de l'assemblée des Électeurs de Paris, député à la Législative, président de cette assemblée, membre et président de l'Institut, sénateur et président du Sénat, tout en demeurant un grand seigneur ayant infiniment de politesse et se souvenant de ses ancêtres. Lacépède est en effet un nom de terre qui lui vient par alliance des de Las. Mais son nom patronymique est la Ville-su r-Illon, et sa maison, connue depuis le xi e siècle en Lorraine, alliée aux princes de Bourgogne, de Lorraine et de Bade, répandue par l'Europe en diverses branches, marche de pair avec les plus nobles.

Elle voudrait bien être d'aussi bonne race, M"" Junot qui se tient près de Lacépède comme pour lui prendre un peu de ses manières, mais elle a beau l'aire, si sa mère est Comnène, son père est Permon. Elle a beau exalter l'un et l'autre, elle ne peut point trouver des ancêtres qui comptent en sa ligne paternelle et se rejette de plus en plus sur les empereurs de Byzance d'où descend madame sa mère. Une peste, M"" Junot, mais qui a bien de l'esprit, autant de hauteur, et s'entend mieux que femme au monde à dépenser le bel argent que Junot lui apporte un peu de p

donne beaucoup, tout peut-on dire, car entre sa famille et les Permon il y a une amitié ancienne et M me Permon a rendu jadis, à M me Bonaparte la mère, des services que grossira sans doute en ses mémoires M me la duchesse d'Àbrantès, mais que Napoléon n'oubliera jamais. C'est M me Permon qui, à Montpellier, a donné les derniers soins à Charles Bonaparte ; c'est dans le salon de M me Permon que, avant et après Vendémiaire, Napoléon a fait ses débuts. Drôle de salon, à dire vrai, qui se transportait d'hôtel meublé en hôtel meublé, où les joueurs qui en étaient les habitués mettaient sous le flambeau, et où, sans cette ressource, la dame de la maison, quoique née Gomnène, n'eût guère eu de quoi manger. M lle Permon fit un beau rêve en épousant l'aide de camp du général Bonaparte ; elle devint la plus élégante personne qui fût à Paris, mais elle n'oublia point assez quelle distance les événements avaient mise entre elle et son ancien camarade de l'impasse Conti. Il y eut des jours où « elle le traita comme un petit garçon », c'est Napoléon qui le dit, et ne fit-elle pas pis encore?

Aux joueurs à présent : voici Eugène en son merveilleux costume de colonel des chasseurs à cheval de la Garde, l'aigrette blanche au colback, qui s'élance pour délivrer sa sœur Hortense poursuivie par le Consul ; mais Hortense n'a pas besoin d'aide : nulle ne l'égale pour la légèreté et la vitesse, elle saura échapper à son beau-père qui vainement tend les bras pour la saisir et, d'une

310 MALMAISON PENDANT LE CONSULAT allure folle, soit qu'elle force le camp, soit qu'elle parte en ligne sous les gTands marronniers, elle passera saine et sauve, sans une goutte de sueur à ses cheveux blonds, sans un halètement à sa gorge de nymphe.

Bien plutôt peut-être, Bonaparte, s'empêtrant les pieds dans quelque racine, s'en ira mesurer le gazon — cela lui arrive ; — cela lui arrivera encore, car, en 1811, il jouait encore aux barres avec Marie-Louise dans le parc réservé de Saint-Cloud. Pour bon joueur, il ne l'est pas. Qu'Eugène le fasse prisonnier, il rompt son ban et ne s'inquiète guère de cette fictive prison. Pour prendre barre, il ne s'en soucie, et souvent, quand il ne peut toucher de la main son adversaire, il lui lance son chapeau et, s'il l'attrape, prétend que le coup est bon. Des règles il n'a souci, cherchant seulement ici le mouvement et l'activité, aimant avoir sous les grands arbres courir les femmes en robe blanche et celle-ci surtout qu'il tient pour son enfant, cette Hortense.

M" Ney est de la partie : qui en serait, sinon elle, la plus intime amie d'Hortense, sa camarade de la pension Campan ? M"™ Campan a eu là, pour sa famille comme pour elle-même, une idée singulièrement heureuse en s'établissant institutrice à .Moutagnc-de-Bon-Air, ci-devant Saint-Germainen-Layc, et en appelant près d'elle pour faire

nombre et simuler les pensionnai!'! ' -'—■----'

pas, ses nièces, les demoiselles ^

MALMAISON l'ENHANT LE CONSULAT 31t

toutes casées, et celle-ci ne l'est point mal. Si le Rougeaud a ses jours de tempête, il a apporté déjà pas mal d'argent et de la gloire à revendre, et il n'est qu'il ses débuts. Un peu brusque et un peu fruste, et se sentant de ses origines, car ce n'est point à cercler des tonneaux qu'on apprend les belles manières, mais si bon, si tendre, si reconnaissant à sa femme d'être une dame, qu'elle le mène où elle veut. Grande dame, non, M m ° Ney, mais sa mère était femme de ebambre chez la Reine, et à Ney cela paraît très grand. Et puis elle n'est pas pour rien nièce de M™ Campan, laquelle excelle aux leçons de tenue, grâces et maintien et a prodigué à ses élèves les talents d'agrément. Pauvre M'" Ney ! Elle eut son bout de rôle dans le drame sanglant de l'avenue de l'Observatoire, car c'était bien pour elle que Ney, après avoir à Fontainebleau abandonné son bienfaiteur, après l'avoir contraint à abdiquer, s'était empressé aux Bourbons. M 1 " Ney était persuadée qu'on allait lui faire une place toute à part. On la reçut comme la petite de la femme de chambre qui, par inégarde, s'égare au salon les jours de visites. Pas de camouflet qui lui fut épargné et, tous les soirs alors, en revenant des Tuileries, une crise de désespoir. Ali ! qu'elle eût mieux fa : ' J " J — -»—™ b-im» — ■» ■>■>'" '■■"■i &i» plus simple, fût épargnée Ne va po Galfarelli, qu

avec M me Ney; il a su, lui, cinquième du nom, ne point obliquer aux bassesses viles et aux trahisons qu'on soupçonne vénales. Napoléon a reporté sur lui quelque chose de l'amitié tendre qu'il témoignait à son frère la Jambe de Bois, le héros stoïcien qui mourut d'une seconde amputation devant Saint- Jean d'Acre. Au 18 Brumaire, il Fa nommé adjudant général, chef d'état-major de la Garde, puis l'a pris pour aide de camp. C'est un brave homme que, à toute heure, il trouvera fidèle, auquel il confiera les deux ministères de la Guerre et de la Marine du royaume d'Italie et qui s'en acquittera bien, aussi bien que de ses commandements en Espagne ou à Metz, car il est de bonne race.

Pour le dévouement, M me Regnaud de Saint-Jeand'Angély ne le cède à personne, et pourtant le Premier Consul l'aime peu. C'est que, belle à miracle, et, dit-on, fort heureuse d'être admirée, elle garde un peu des façons, du Directoire, ouvre ses salons surtout aux hommes qui tous lui font la cour, et fréquente chez des financiers et des financières, ce qui pour Bonaparte est l'horreur des horreurs. 11 n'a point tort : à les frôler, on ne gagne point de leur or et on leur donne de sa bonne renommée. Regnaud, qui est un cynique et qui de ce dernier chef a peu de chose à perdre, espère tirer profit de ces sociétés, et d'ailleurs la belle Laure le consulte peu sur les gens qu'elle agrée. Mais, parce qu'elle est liée avec des femmes qui font des affaires comme M me Hamelin et M rae Hainguerlot, cela ne veut point

dire qu'elle suive en tout leurs pratiques. On le verra plus tard; mais il faudra les jours de malheur pour que Napoléon lui rende pleine justice :

« Pauvre femme, dira-t-il à Sainte-Hélène, moi qui l'ai si maltraitée ! »

Encore deux fidèles, les Savary. Il est vrai que Savary, aide de camp de Desaix, était fort embarrassé de lui-même après la mort de son général, lorsque le Premier Consul l'a recueilli dans son état-major ; il est vrai que M ile de Faudoas-Barbazan, vaguement parente de M me de Beauharnais, a été élevée, mariée par elle ; il est vrai que, depuis qu'il s'est attaché à la fortune de Bonaparte, Savary n'a point à se plaindre de son sort, mais cela oblige-t-il à être fidèle ? Il est mieux : il est dévoué, et sans réplique, se compromettant s'il faut pour exécuter les ordres de son maître et capable de sacrifier à son devoir jusqu'à son intérêt propre. Cela est rare. Pour l'instant, il est fort amoureux de sa femme et cela n'est point pour étonner à Malmaison, car toutes ces femmes, épousées sans dot, par coup de passion, sont jeunes, charmantes, élégantes, adorables et adorées.

Adorée Caroline, adorée M rae Ney, adorée M me Junot, adorée aussi M me Bessières, qui vient à peine de se marier et qui, pieuse, sage, parfaitement belle, est entre les femmes dont le Premier Consul aime le mieux la société. Elle fréquente de préférence avec Moncey qui, quoiqu'il n'ait pas encore cinquante ans, est de beaucoup le doyen de

cette jeunesse, car ici les plus âgés sont de 66 et les autres de la même année que le Consul : 69. Mais Moncey est bâti pour vivre cent ans. Il s'en faudra de peu qu'il ne les atteigne. Sérieux de nature, s'il ne s'amuse point à ces jeux, au moins fait-il semblant.

Le Premier Consul ne serait point satisfait de sa journée, s'il ne voyait autour de lui des enfants : en voici qui sont les deux filles de son frère Joseph, et l'excellente Julie n'a garde de les quitter. D'autres dans la famille sont d'abord femmes ; celle-ci est d'abord mère, c'est sa vocation et nulle ne s'v entend comme elle. De ses filles, Charlotte et Zénaïde, elle fera des personnes distinguées à tous égards, ayant l'esprit ouvert à tout ce qui est beau et rare et le cœur trempé pour la bonne et la mauvaise fortune. En ce moment, qu'elles rient, courent et soient gaies, ces enfants, sous le regard adouci de leur oncle, le grand homme; qu'elles aillent sur la pelouse cueillir des fleurettes et emmêler la partie de barres. Assez de douleurs et de tristesses les attendent!

Qui le malheur n'attend-il pas ici ! De ces hommes qui causent en amoureux ou jouent en enfants, ceux-ci tomberont en soldats au champ d'honneur, ceux-là, par une pire destinée, comme des criminels, mais face aux bourreaux, tels que des gladiateurs vaincus; et ne sera-t-elle point plus désastreuse encore que la mort même, la lente agonie de Sainte-Hélène, sous l'œil d'Hudson-Lowe?

Et ce château même, quelle sera sa fortune?

Dans douze ans, une dernière partie de barres s'engagera siir cette pelouse. Les mêmes acteurs ou des acteurs pareils : Joséphine, impératrice et reine, regardant les joueurs, M me Ney, d'autres compagnes d'Hortense, Hortense elle-même. Mais qui courra après elle et s'efforcera de la prendre, ce ne sera plus Bonaparte premier consul ou Napoléon empereur et roi, ce sera Sa Majesté le Czar Alexandre I er , empereur de toutes les Russies, le Czar entré d'hier dans Paris en vainqueur, escorté des Rois de toute l'Europe coalisée. Et le lendemain de cette partie de barres, Joséphine, qui y aura pris froid, mourra. Et cette maison, après avoir vu encore d'autres agonies et d'autres départs, arrivera jusqu'à nous, à peine un siècle écoulé, si branlante, si effondrée que des miséreux mêmes ne voudraient s'y loger. Sans la générosité d'un passant, la Malmaison serait à présent à terre, mais grâce à ce coup de fortune, elle attend à présent, restaurée et remise à neuf, le musée du Consulat et de l'Empire que les dons des particuliers ne manqueront pas d'y constituer.

De la légende du duc de Reichstadt, telle qu'elle est écrite, telle qu'elle demeurera populaire, rien à retenir pour l'histoire. A dater du jour où, après M me de Montesquiou, après M me Soufflot, M me Marchand, la dernière Française qui restât près de lui fut chassée de Vienne, l'on ne sait rien de l'enfant qui avait été le roi de Rome.

Du 15 novembre 1815 au 22 juillet 1832, il n'a été permis qu'à un Français de l'approcher, c'a été à Marmont. Et quelles sont les paroles que Marmont met en sa bouche ? « Il y a des hommes d'honneur et des hommes de conscience, vous, maréchal, vous fûtes et tout à la fois un homme de conscience et un homme d'honneur ! » Certes, on n'avait guère appris d'histoire au fils de Napoléon pour qu'ainsi, en l'audace de son ignorance, il s'inscrivit en faux contre l'arrêt prononcé dans la proclamation du golfe Jouan, l'arrêt que la postérité a pleinement ratifié, car elle connaît les mobiles

habituels du duc de Raguse, ce que Louis XVIII a payé les voyages à Gand, Charles X la prétendue défense des Tuileries, et l'Autriche la capitulation d'Essonnes.

Si ces mots ont été prononcés, quels sentiments avaient donc inspirés à leur élève, à l'égard de son père, ses précepteurs autrichiens? Si le duc de Reichstadt a pu dire au traître avéré et patent, à l'homme qui a livré la France et l'Empereur, au maréchal qui a vendu son corps d'armée argent comptant, à l'homme que Napoléon a flétri au fer rouge : « Vous fûtes toujours et tout à la fois un homme de conscience et un homme d'honneur », il a fallu que les individus qui ont été chargés de l'instruire, eussent élevé entre la réalité et lui la muraille la plus épaisse et la plus sourde, de façon que tout bruit du dehors a été étouffé, toule vision claire obscurcie, toute notion juste supprimée. A eux seuls, ces mots infirment toutes les légendes : ils ne peuvent avoir été dictés que par deux motifs : une ignorance, qui a permis à Marmont de présenter impunément le faux pour le vrai — et, en ce cas, quel a été le rôle des maîtres ? — ou une transformation de l'histoire ayant pour but de faire condamner le père par le fils — et quelle confiance alors prendre en ces mêmes précepteurs racontant les tendresses du duc de Reichstadt pour Napoléon? Il est clair que chaque nation a une façon différente d'envisager l'histoire, selon le rôle qu'elle y a joué, et que, aux Autrichiens, la capitu-

lation d'Essonnes a pu paraître une victoire — la cavalerie de Saint-Georges y ayant fait des charges brillantes; mais de là à présenter comme type d'honneur l'homme dont on paye encore la défection à raison de 50.000 francs par année, peutêtre y a-t-il une différence. Le mieux qu'on puisse espérer, c'est que le duc de Raguse a menti une fois de plus, mais alors c'est récuser le seul témoin français qui ait approché le duc de Reichstadt, depuis novembre 1815.

La dernière fois, en réalité, qu'on ait de lui une vision réelle, sincère, honnête, c'est au départ de M me Soufflot. M me Soufflot a été sa berceuse aux Tuileries; elle l'a suivi à Vienne où elle a mené sa fille Fanny. A mesure que les autres Françaises étaient écartées, ses fonctions sont devenues plus intimes, l'ont approchée davantage du prince. Fanny a été son unique compagne, sa petite amie. 11 s'est attaché à elle de toutes les forces, de toute la tendresse de son petit cœur. Elle part maintenant ; l'ordre en a été donné. Et, au moment où elle va monter en voiture, il lui apporte tout ce qu'il a, tout ce qu'il possède, tous ses trésors : son petit fusil, son poignard, sa* giberne, son hochet de corail et d'or, ses jouets, tous ses jouets que, de ses bras menus, il tire jusqu'à elle; tout ce qu'il aime, tout ce dont il s'amusa jadis avec elle ; qu'elle

prenne tout ! qu'elle emporte tout! car désormais il ne veut plus, il ne pourra plus jamais jouer et rire. Et c'est de cette vie d'enfant le suprême rayon qui s'éteint dans un flot de larmes, dans un hoquet de sanglots.

A présent, dans ces palais de Vienne et de Schœnbriïnn — le Temple aussi n'avait-il pas été un palais ? — il n'y a plus qu'un enfantprisonnier, qu'on a dépouillé de sa patrie, qu'on dépouille de son nom, à qui on interdit sa langue natale, un enfant sans père, un bâtard politique — « le fils, dit l'Empereur apostolique en ses patentes de 1818, de notre bien-aimée fille Marie-Louise, archiduchesse d'Autriche, duchesse de Parme, Plaisance et Guastalla » — un enfant sans mère, car cette archiduchesse a vendu son fils pour l'espèce de trône qu'on lui a donné et pour la liberté de ses amours avec le bienaimé Neipperg. Il existe : on ne le tuera pas, cela ne serait pas correct. Mais on va dresser comme il faut, et selon les traditions de la Chancellerie, cette sorte de sauvageon poussé dans la Maison de Lorraine, cet importun témoin qui atteste la dégradante mésalliance de 1810. On videra ce petit cerveau des idées françaises; on videra ce petit cœur des souvenirs paternels ; on videra cette petite mémoire de la langue de la patrie ; on substituera les idées autrichiennes, l'amour du grand-père François, la langue d'Allemagne et d'Italie. On fabriquera, selon les règles, un demi-prince allemand, une Altesse sérénissime, prenant rang après les

princes, les archiducs et les médiatifés : les titres coûtent peu; on en trouvera de presque semblables pour le bâtard adultérin de Marie-Louise et du comte de Neipperg, quand on le fera, lui aussi, Altesse sérénissime et prince de Montenuovo.

Entre le Temple et Schœnbrùnn, entre l'éducateur de Louis XVII et les éducateurs de Napoléon II, où est la différence et quel est le pire d'être le petit Capet ou le duc de Reichstadt ? Des deux cousins germains, n'est-ce pas le petit Capet le plus heureux, puisqu'il est mort plus vite ? Certes, Son Excellence le comte de Dietrichstein, gouverneur de l'un, est mieux vêtu et a de meilleures façons que le cordonnier Simon, gouverneur de l'autre. L'illustre origine, les grands cordons, les plaques brillantes, les fonctions de conseiller intime, d'intendant de la chapelle, de directeur des théâtres, de préfet de la Bibliothèque impériale, cela pare et décore; mais qu'on regarde le portrait, qu'on voie la physionomie, la hauteur, la morgue, la sévérité continuelle, le mur de glace élevé par ce gouverneur-geôlier et qu'on dise si l'isolement physique où Ton condamne le fils de Louis XVI est moins criminel que l'isolement moral et le redressement autrichien où l'on condamne le fils de Napoléon ?

La vie, les pensées, les aspirations, les rêves de

celui-ci, an ne saurait trop le répéter, c'est Tinconnu. Tous les témoignages autrichiens sont suspects, tous les recoupages qu'on essaye des faits allégués en prouvent la fausseté. On a deux sources autrichiennes, ni plus ni moins : le livre où Montbel, l'ancien ministre de Charles X, a recueilli pour argent comptant ce qu'ont bien voulu lui dire les précepteurs, et la brochure de M. de Prokesch- Osten, plus suspecte encore. Au vrai, pour se fier à Fun ou l'autre, il faut beaucoup de bonne volonté. ,

Les anecdotes sur Fanny Essler, qui elle-même a déclaré n'avoir jamais vu le prince, sont aussi vraies que celles sur la comtesse Camerata, qui, si elle a tenté de voir son cousin, a été, par lui, dénoncée à ses gardiens. On voit le berceau, cette nef d'acajou, don de la ville de Paris, que Prudhon dessina et que l'Autriche conserve comme un trophée; on voit la tombe, une pierre à inscriptions, aux Capucins de Vienne, mais entre le r point de départ et le point d'arrivée, rien! Seule-

ment, sur ceux-ci, point de doute ; la mort a été constatée avec autant de solennité que la naissance. L'agonie a été officielle; l'autopsie a été publique. On a appelé six médecins pour certifier le procèsverbal. Il fallait d'abord prouver qu'on ne s'était point débarrassé par un crime de ce pauvre être. L'accusation n'était-elle pas publique ? Barthélémy, dans son poème : le Fils de l'Homme n'avait-il pas évoqué « le cancer politique » — et l'allusion aux

« Deux cancers », la brochure si répandue sur Napoléon et la mort de la princesse Charlotte, n'avaitelle pas été saisie et répétée?

Donc, devant l'Europe, on étale ces poumons, l'un entièrement rongé, l'autre « où, à la partie supérieure est un gros tubercule près de passer en suppuration ». Ce n'est pas du poison qu'est mort le duc de Reichstadt, c'est du sang apporté dans la Maison d'Autriche par les Bourbons de Naples. Il est mort comme est morte sa grand'mère, la mère de sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse de Naples. Sur les dix-sept enfants de son arrière-grand'mère Marie-Caroline, princesse de Lorraine, reine des Deux-Siciles, dix sont morts en bas âge. La grandeduchesse de Toscane est morte de la tuberculose à vingt-neuf ans ; la princesse des Asturies à vingtdeux, et ne sera-ce pas la tuberculose qui emportera à seize et à dix-sept ans, les deux fils du duc d'Aumale, petits-fils du prince de Salerne, doublement par leur père et leur mère descendants de Marie-Caroline, cousins du duc de Reichstadt?

Peu importe à Metternich d'attester ainsi devant l'histoire la tare héréditaire de la race de ses maîtres, cette tare persistante à travers les générations qui, de nos temps, fournira au drame de Schœnbriïnn, un pendant plus mystérieux encore. Tout son système politique repose sur l'hérédité monarchique, mais il semble ignorer — il ignore peutêtre — qu'il est, à côté de l'hérédité divine, une hérédité physique, une hérédité morbide, qu'on

n'abdique point celle-là, et qu'attestent, dans leur descendance, ceux-là même qui s'en croient indemnes. Nul besoin du poison pour tuer le duc de Reichstadt; il suffisait de sa mère.

Metternich a un autre, but, c'est de bien prouver que, Napoléon II mort, l'Empire est mort, avec la race directe du Grand empereur. Quand il étale ces misérables restes sur la table d'autopsie, ce n'est point le duc de Reichstadt — qu'importe lui? — c'est Napoléon que déchire le scalpel. Il n'était pas mort entier puisque sa race subsistait. Si bien close que fût la prison dorée, il pouvait s'échapper quelque jour, courir en France, renouveler contre les oligarchies d'Europe la lutte épique — cette fois victorieuse. C'est de Napoléon qu'on disperse les lambeaux; c'est Napoléon qu'on enferme ensuite dans le cercueil qu'on porte aux Capucins et dont la clef est précieusement déposée au Trésor impépérial. C'est fini; le livre est fermé; nul ne le rouvrira.

N'est-ce pas aussi un troisième objet que s'est proposé la Chancellerie? On y sait l'histoire. En toute destinée mystérieuse, comme a été celle du duc de Reichstadt, il se trouve toujours quelque aventurier qui essaye de se substituer pour la continuer et l'accomplir. Point d'empire qui y échappe. En France, n'y a t-il pas eu, tout à l'heure, cette

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affluence de faux dauphins? Sans doute, ceux-là se sont contentés d'exploiter la crédulité de leurs dupes; ils n'ont jamais cédé à la tentation de tirer l'épée et d'émouvoir des guerres civiles. Mais était-ce faute de moyens? Quiconque tentera d'écrire leurs biographies trouvera les journaux qu'ils ont publiés, des brochures, des livres par milliers. En province, point d Imprimerie d'où il n'en soit sorti. Des sectes, mi-religieuses, mi-politiques, subsistent encore après cent ans où c'est là le fond de la doctrine. Les révélations continuent, et ce qui est l'objet de risée pour la plupart est article de foi pour quelques-uns — et d'une foi ardente, agissante, par qui des millions ont été dépensés.

Qu'on suppose, avant 1848, un homme, suffisamment intelligent et instruit, s'appropriant, dans un but plus noble, les procédés des faux Louis XVII, groupant autour de lui les convictions sincères des grognards, prenant la direction des sociétés secrètes, renversant à Paris le trône de Louis-Philippe, apparaissant aux frontières pour tenter la suprême revanche des peuples contre les rois, — qui sait? Avec un peu de génie, beaucoup d'audace et la chance, il est de ces aventures qui réussissent.

MaisMetternich avait bien pris ses précautions et il ne semble pas qu'une seule tentative de ce genre se soit produite. S'il y eut, enfermés dans les maisons de fous, un certain nombre de pauvres hères qui se tenaient pour les fils de l'Empereur, ce fut là leur succès et ils ne rencontrèrent point de par-

tisans. Même les romanciers d'histoire, que tentent les hypothèses, n'essayèrent pas, comme avait fait M. Geoffroy dans son Napoléon apocryphe, d'imaginer quelle eût pu être l'histoire de Napoléon II, — s'il ne fût pas mort. Ce fut sur le fils qu'eût pu avoir le duc de Reichstadt que portèrent quelques rêves ; encore faut-il avouer qu'ils sont brefs et en petit nombre, car, recherche faite, on ne trouve, jusqu'à meilleure fortune. qu'un roman et un homme.

Le roman, imprimé à Clermont-Ferrand en 1870, en deux petits volumes, est de M. J.-B.-X. Bardon, ancien professeur, officier de la garde nationale durantla guerre, quia publié, vers ces temps, diverses brochures politiques et, en 1884, un Épisode de F insurrection des Kabyles en Algérie. Sans doute vit-il encore, car il n'aurait que soixante et un ans. Palmyre, fils du duc de Reichstadt, « s'adresse à ces jeunes générations qui, dans quelques années, commenceront à vouloir espérer dans l'avenir » et a pour objet de leur inculquer « ce principe incontestable que, pour aspirer à diriger les masses, il faut, surtout et avant tout, le talent et la vertu ». Seulement, l'histoire en elle-même est plus compliquée. Napoléon-Jean-Léopold, comte de Palmyre, n'apprend le secret de sa naissance qu'après de terribles épreuves; il parcourt le monde en pèlerinages, et ensuite, a l'aide de personnages étranges,

il se propose de chasser l'Autriche de l'Italie, d'en libérer les peuples et de constituer une confédération dont le Pape serait le chef nominal et lui-même le dictateur. Cela change des notions qu'on croyait avoir sur les origines de la guerre de 1859, sur la politique de Gavour, sur la conquête de la Sicile et de Naples par Garibaldi ; il y a autant de souterrains et de trappes que dans les Mystères cTUdolphe, et une abondance d'événements qui laisse, à vrai dire, en quelque incertitude. Une certaine Rachel, fille du juif Roboam, que le comte de Palmyre a connue à Mexico et qui Ta méprisé, vient se faire tuer à Naples d'une épouvantable façon par un nommé Constantino, doué « d'une voix rude et rendue rauque par la fréquentation de la mer, souvent houleuse ». A la fin, après avoir accompli la révolution de Naples et dédaigné le trône desDeux- Siciles, le comte de Palmyre s'habille en moine et se retire dans une montagne, creusée par César Borgia, communiquant avec les catacombes et débouchant par des souterrains sur la place d'Espagne. Peut-être y a-t-il là quelque réminiscence de la Rome souterraine de Charles Didier, mais le reste, appartient sans conteste à M. J.-B.-X. Bardon.

L'homme est plus inattendu. Le 9 janvier 1880, était expédiée de Milan (Stazione centrale), sous pli recommandé, une «note circulaire à Leurs Majestés

Impériales et Royales ou leurs succédés, le roi d'Italie pour le jadis gouvernement de Sardaigne, l'empereur d'Autriche, l'empereur d'Allemagne pour le ci-devant gouvernement de Prusse, l'empereur de toutes les Russies, la reine de la Grande- Bretagne, le roi d'Espagne, le roi de Portugal, le roi de la Belgique, le roi d'Hollande et des Pays- Bas et Son Excellence le président de la République française pour le gouvernementjadis de S. M. Louis XVIII de France ». « Leurs très illustres Excellences premiers ministres » recevaient en môme temps une communication analogue. Point le Pape, qui avait une Nota cTinvocazione spéciale. L'auteur de l'envoi avait soin, dès la couverture, d'annoncer le caractère secret de sa missive « imprimée seulement pour épargner une longue écriture », mais « faite aussi sous la réserve de tout droit littéraire ».

Ce qu'il expédiait valait d'ailleurs l'attention : C'était l'annonce à Leurs Majestés que « leur très dévoué serviteur, dans l'état civil, Louis Tisserant, était, devant Dieu et sa foi, le fils du duc de Reichstadt », et qu'il s'en était aperçu en 1877. Il avait, dès 1879, fait part de sa découverte au journal le Gaulois, à M. Paul de Cassagnac et à l'impératrice Eugénie, mais il n'avait pas reçu de réponse. Pourtant, il avait pris ses précautions, recommandé ses lettres, mis celle de l'Impératrice sous double enveloppe. Ce silence l'ayant étonné, il avait écrit pour s'en plaindre au prince Napoléon

Bonaparte de Montfort et il n'avait pu s'empêcher de lui dire : « Je serai tout à fait sincère en avouant à Votre Altesse la saignée de mon cœur à la froideur par laquelle Votre Altesse semble avoir reçu la découverte de ma posthume existence. » Point de réponse encore ; c'est alors qu'il a pris le parti d'en appeler à l'Europe et de dresser en face d'elle une inscription figurée, dans laquelle il affirme ses droits et synthétise son histoire.

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