CHAPITRE III
Les sujets antiques des deux premières tragédies n'avaient obtenu qu'un succès modeste. Thomson ne s obstina pas, et, dès l'année suivante, il faisait jouer le drame d'Edivard and Eleonora, conçu selon une formule très diflférente.
Non pas que le poète renonce aux doctrines de l'école classique. Il en respecte scrupuleusement les règles extérieures. L'unité de temps, l'unité de lieu, l'unité d'action y sont aussi rigoureusement observées que dans les deux premières pièces. Mais le poète s'incline devant l'opinion du public qui trouve trop aride et trop nue la tragédie classique d' « Agamemnon »; il s'eflbrce d'introduire dans son œuvre nouvelle de nouveaux éléments d'intérêt. Nous pouvons facilement imaginer quelle influence il subit à ce moment, et de quel modèle il s'inspire. Voltaire est depuis plusieurs années le maître de la scène française. S'il a reçu de l'Angleterre une impression profonde et permanente, il exerce de son côté une action efficace et très apparente sur les lettres et en particulier sur le thécltre d'outre-Manche. C'est bien, nous allons le voir, sa formule de la tragédie renouvelée et rajeunie que nous retrouvons dans « pMouard et Éléonore ».
L'intrigue, sans être touffue ni compliquée, présente une
« EDWARD AND ELEONORA. » 57i
ingénieuse subtilité dont n'aurait que faire une tragédie fondée sur un duel de passions. On connaît la légende apocryphe d'après laquelle Éléonore de Gastille, femme d'Edouard, le futur Edouard l", aurait, au péril de sa vie, sauvé son mari en suçant le poison de la blessure dont il mourait * . Le sujet fournit des scènes émouvantes et qui prêtent à ces « retournements » de situation où les dramaturges ont de tout temps recherché des effets frappants. Éléonore se désole quand Edouard semble voué à une mort inévitable. Mais pendant le court intervalle d'un entr'acte, et d'une syncope du blessé, une complète transformation s'est opérée. L'acte suivant nous montre Edouard rendu à la santé, et c'est lui qui se lamente à son tour en voyant Éléonore en proie au mal dont elle Ta délivré. Ajoutez à cette double scène les adieux du prince à ses amis, à sa patrie, à ses rêves de gloire, et ceux de la jeune mère à ses enfants. Les sources du pathétique coulent, on le voit, abondamment.
Où trouver en même temps une intrigue plus propre à tenir en haleine Tintérèt et la curiosité de l'auditeur par l'imprévu des péripéties? Edouard a été blessé à mort, et c'est Éléonore qui se trouve mourir de cette blessure. Mais un derviche est venu au camp du chef anglais, et lui apporte un merveilleux contrepoison; si bien qu'après la miraculeuse guérison d'Edouard, nous avons la guérison également merveilleuse d'Éléonore.
Nous ne dirons point que Timitation de Voltaire explique dans cette pièce les allusions politiques, comme elle peut expliquer la recherche des effets pathétiques et des combinaisons ingénieuses de Tintrigue. Il est évident, pour ce qui regarde a Edouard et Éléonore », que ces allusions sont l'objet
I. Quelques réserves que fasse l'histoire, la poésie el Tari ont, c'est leur droit, retenu la touchaute légende. Tennyson fait une place a. Éléonore dans la théorie des femmes héroïques et aimantes qu'il voit eu rêve passer devant ses yeux :
• Or lier, who knew that Love can vanquish Death Who kneeling, wiih qne arni about her king,
Drew forth the poison with hcrbalmy brcalh, Swect as ncw buds in Spring. >
{A Dream of Fuir Womcn.)
Le sculpteur Thomas Woolner commença une carrière qui devait être brillante en exposant à T « Academy », en 1843, un groupe représentant EUonora suckinQ the Poison from the wound of Prince Edirard.
même de Tœuvre et expliquent le choix du sujet. Le héros de la tragédie est un futur roi d'Angleterre. Dès la première scène on nous fait savoir qu'il est l'objet de l'amour et de$ espérances du peuple. Le vieux roi, auquel on accorde par bienséance quelques éloges, est la victime de conseillers indignes iL qui le retiennent captif dans de honteuses chaînes i. a qui font marché de son honneur ».
A côté de ces attaques contre Walpole, le ministre détesté, le public devait saisir aussi facilement les louanges adressées, à propos d'Edouard, à Frédéric, prince de Galles. Peut-être il est vrai, les spectateurs ne s'associaient-ils pas aussi cordialement à cette apologie. Quoiqu'on sût gré au prince de s'être mis à la tète de l'opposition dirigée contre Georges II, contre sa cour et contre son ministre, les bourgeois de Londres n'étaient pas comme Thomson aveuglés par la reconnaissance ; ils jugaien t à sa valeur le piètre personnage '. Quoi qu'il en soit, le poète paie en compliments enthousiastes sa dette de gratitude. Gloster et Theald rivalisent d'éloges du jeune prince. Ils soulignent, par opposition aux influences étrangères qui dictent la conduite des ministres (et il faut sousentendre aussi celle du roi), le caractère profondément national que doit prendre la politique d'Édouard-Frédéric Le héros lui-même prend soin d'affirmer ses vertueux et patriotiques sentiments :
(( 0 ma patrie, il n'est rien que pour toi je ne sois prêt à « souffrir V »
Et pour que ce patriotisme ne paraisse point suspect, il s'accompagne, on ne sait trop à quel propos, d'une haine vigoureuse pour la France, l'alliée qui hier combattait aui côtés d'Edouard, la rivale contre laquelle Walpole ne manifeste pas assez de belliqueuse ardeur.
a France perfide! que désormais l'objet suprême de ma vie a entière, que la passion de mon àme, soit de t'humilier, « orgueilleuse nation! ' d
Une chose qui dans cette œuvre relève nettement de Voltaire et de son esthétique dramatique, c'est le souci de la couleur locale, aussi nouveau sur la scène anglaise du xvin" siècle
1. Voir noire Biographie de Thomson, p. 107. — 2. Acte II, se. i. — 3. Acte I, 8C. I.
qu'il pouvait l*être sur la scène française. La tentative est timide et reste fort gauche, mais elle est curieuse et mérite d'être signalée. On ne trouverait guère dans les tragédies les plus exotiques des poètes de cette époque la moindre préoccu- •pation de mettre dans le langage des personnages quelque reflet de leur race, ou de leurs mœurs. Les Égyptiens de Btuiiris n'ont pas d'autre façon de s'exprimer que les Maures de The Revenge, Le roi nègre à'Oroonoko parle une langue aussi pompeuse et aussi noble qu'aucun monarque de tragédie. Il n'en est plus tout à fait ainsi dans la pièce de Thomsou. Sans doute nous ne trouverons rien d'asiatique ni de musulman dans l'âme de Selim ni dans celle de Daraxa; mais leur langage au moins prétend parfois nous rappeler les brillantes images et les cérémonieuses périphrases qu'affectent les langues de l'Orient. Voici, par exemple, en quels termes Daraxa parle de Selim :
Selim! le roc de la foi, et le soleil de Thomme *.
Et quand elle parle d'Éléonore c'est : a Une rose laissant c doucement retomber sa tête dans les vallées Sabéenncs, c sous la rage meurtrière de l'ardente canicule * ».
Sélim de son côté parle, en bon musulman, de l'ange farouche qui chasse devant lui les morts ^\ il emploie, pour peindre l'état de son âme après sa réconciliation avec celle qu'il aime, une richesse poétique d'images qui se propose évidemment d'être orientale :
« Cette réconciliation a calmé mon sein troublé, elle y a « versé une tendre joie ; comme lorsque d'abord le printemps, c sur le sommet adouci du Liban, dénoue ses tresses char- « mantes et, du sommet du Garmel, répand ses trésors « fleuris ^. »
Ce scrupule de couleur locale n'est pas poussé très loin. Le sultan et sa ûancée n'ont rien d'oriental que dans le langage. Encore ne restent-ils pas toujours fidèles à leur rôle. Le poète a piqué çà et là quelques ornements appropriés. Le contraste entre ces broderies surajoutées et la trame du style est parfois
1. Acte I, 8C. VI. — 2. Acte UI, se. iv. — 3. Acte IV, se. m. — 4. Acte V, se 1.
singulier. Au début du V« acte, Selim, après reffusion lyrique où il fait intervenir le Liban et le Carmel, le printemps ets« fleurs, retombe brusquement à la plus fade banalité :
Il ne reste plus maintenant qu'à voirie prince.
Cette préoccupation assez nouvelle sur la scène anglaise mérite cependant d'être retenue; quelque succès qui Tait accompagnée. C'est un nouvel indice de cet effort du poète vers un rajeunissement et un développement de la forme dramatique. Cet indolent, qui faisait paraître deux tragédies à une année d'intervalle, tentait vaillamment et parfois ingénieusement de modifier sa manière. Après être remonté jusqu'au drame archaïque de la Grèce, nous le voyons, avec Voltaire, prévoir et annoncer une des trouvailles dont s'est piqué notre romantisme moderne.
Voici encore un trait par lequel ces tragédies si oubliées, si dédaignées, où Ton s'attend à ne trouver qu'une poncive imitation des modèles du passé, devancent leur temps et annoncent l'avenir. C'est bien l'attitude d'un personnage tout moderne, d'un héros du romantisme, que celle d*£dward, quand, mêlant la nature aux émotions de son cœur, il la voit à travers ses humeurs variables et la modifie au gré des changements de ses passions. — Rendu à la santé, à la vie, il goûte la beauté de ce monde qu'il ne croyait plus revoir :
Salut à la terre plus fraîche, au jour plus brillant! Une lassitude qui n'est pas sans charme pèse sur moi : Comme la douce palpitation de la mer calmée. Après im orage *.
Mais quand sa chère Éiéonore se meurt consumée par le mal dont elle Ta sauvé, cette même nature qu'il associait à ses joies devient pour lui un sujet d'horreur :
Soleil, je te hais, j'abhorre la himicro
Qui ne me montre plus Klt'onorc! 0 terre, tu as perdu
Avec Eiéonore toute joie, toute douceur, tout ce qui me n*ndail
Tes voies délicieuses '.