‹ James Thomson, sa vie et ses œuvresChapitre 125 sur 304 · Summer · texte numérisé non relu

Summer

D'autres descriptions ont été données depuis de ces forêts vierges de rAmériqae, étranges, mystérieuses, redoutables. Aux vers de Thomson on comparera avec intérêt ceux où un poète contemporain peint le spectacle oiïert par cette terre inconnue au regard étonné du conquistador :

" Elle poussait au ciel des végétaux énormes ; Ses nopals, ses cactus et ses bois résineux,

Thomson voit la forêt; il voit rarement les arbres. C'est là un trait assez général de son observation qui s'attache plus volontiers aux ensembles qu'au détail. Les peintures d'arbres isolés sont clairsemées dans son poème; et encore conviendrait-il peu d'employer ici le mot de peintures. Lorsqu'il lui arrive de mentionner un arbre d'essence déterminée, l'épithète destinée à placer devant nos yeux l'image de l'objet est souvent vague et banale. L'adjectif a lofty », élevé, attribué tantôt à Forme *, tantôt au sapin % n'éveille guère de représentation précise. C'est un caractère moral qui lui fournit le qualificatif dont il accompagne d'ordinaire la mention du chêne : t le chêne solennel * », dit-il, et, à plusieurs reprises « le chêne vénérable *». Parfois cependant une observation plus profonde le fait pénétrer jusqu'à un de ces caractères essentiels dont la seule mention groupe autour du mot toute une série de sensations, et évoque l'image de l'objet lui-même avec sa forme individuelle, avec l'impression qu'il peut communiquer à l'âme. e Salut, ombrages! sapins élevés, chênes vénérables, frênes « sauvages qui bruissez au-dessus du précipice ^ » Une simple indication presque négative peut avoir cette valeur de suggestion, et deux vers nous rendront éloquemment l'impression émouvante des grandes colonnades de sapins : ^ Sur le rocher, « le sapin qu'agite à peine une légère ondulation emplit l'ombre a brune d'une crainte religieuse ^ »

Dans ces exemples même ce que le poète a noté, c'est l'attitude, c'est l'habitat, c'est même la puissance émotive du frêne ou du sapin, ce ne sont pas les caractères particuliers de lun des individus de l'espèce. Nous n'avons pas à nous en étonner. C'est un tableau de la nature qu'a prétendu nous donner le poète. Son cadre n'a guère de place pour la représentation des

Ses nocturnes forôts, pleines d'étranges formes, Tordaient paisiblement d'inextricables nœuds. •

(Sully-Prudhoiime, Stances et Poèmes, L'Amérique.)

1. Par exemple, dans Summer, 766. — 2. Ibid., 469. — 3. Spnng, 915- — 4. /ôid., 966; Summer, 469. —5. Ibid,, 471. 6. Bymn, 43, 44. La même impression se retrouvera dans « le Château

d'Indolence >.

« A wood

Of blackening pines aye wawing to and fro Sent forth a sleepy liorror through the blood. •

(Canlo I, stp. y, 4143.)

LBS OBJETS DÉCRITS. 389

détails individuels. D'autres poètes après lui s'attacheront au contraire à ces peintures d'objets déterminés et précis. Les arbres leur fourniront un des termes favoris de ces descriptions. Ne demandons pas à Thomson l'équivalent des pièces superbes consacrées par Cowper ' ou par Wordsworth ' à quelques arbres aimés, ni les notatio;is, relevées si complaisamment par la poésie de notre siècle, d'accidents pittoresques et d'anomalies frappantes '. Mais reconnaissons que par le grand nombre et la sincérité de ces brèves descriptions de forêts, par l'amour qu'il leur a porté, il mérite le nom que lui a donné CoUins ; il est vraiment le poète des vallons et des bois d'Angleterre.

Lies Fleurs.

De tous les objets naturels voici sans doute celui qui a le plus souvent été mis à contribution par les poètes. Les comparaisons empruntées au monde des fleurs sont un des lieux communs qui alimentent toutes les écoles et tous les genres. Thomson y a recours comme les autres, et quelques-unes des images qui lui sont ainsi fournies sont pleines de grâce et de charme. Rappelons seulement l'héroïne de l'idylle qui occupe

i. Voir entre autres cette vigoureuse esquisse, Yardley Oaky que le poète n'a pas reprise comme tant d'autres de ses pièces pour l'acheyer au risque de i*émous8er.

2. YeW'trees (Pœms of ihe Imagination)^ The Thoim {iàid.), et nombre de portraits insérés dans les poèmes.

3. Voyez par exemple combien une description de Shelley, se rapportant au même spectable que vient de nous présenter Ttiomson, est de précision plus aiguë; comm.ent elle éveille l'idée d'un certain arlire et non pas du type de Tespèce :

« A pine

Rock-rooted, stretched alhwart the vacancy Its swinging boughs. »

(Shelley, Alastor.)

Tennyson fournirait en grand nombre de pittoresques descriptions d'arbres bien individuels. Par exemple :

• A tree

Was haïr disrooted from his place and sloop'd To drench his dark locks in the gurgling wave Mid-channel. •

{The.Princess,l\.)

une partie de V c Automne d : « Plus fraîche était sa beauté que <i la rose matinale aux pétales mouillés de rosée; elle était pure et « sans tache comme le lis ou comme la neige des montages.... « De même que dans un creux vallon de l'Apennin, à Tabri « d*un cercle de montagnes, un myrte croit, loin des yeux d^ «c hommes, et, dans la solitude, exhale ses parfums délicieux, <K ainsi fleurissait épanouie, sans que nul œil la vit, la douce « Lavinia *. » Et lorsque Palémon, le jeune seigneur, déclare son amour à Thumble glaneuse, rien de plus attendu qu'une nouvelle comparaison du même genre. Si elle peut paraître longue et trop complaisamment soutenue, n'oublions pas que celle rhétorique fleurie n'est pas sans convenance dans la bouche du galant Palémon, amoureux et agriculteur : « Seule fleur qui <c survives de la plante où s'est nourrie ma fortune, où, dis-le- «t moi, dans quel désert caché as-tu bu la splendeur du ciel a ravi, pour t'épanouir en une telle beauté, malgré le vent « glacé, malgré la pluie meurtrière de la pauvreté qui àpre- « ment et cruellement ont battu tes jeunes années? oh ! laissées moi te transplanter dans un sol plus riche, où le soleil e( « les ondées du printemps répandent leur plus chaude, leur « plus généreuse influence; et sois de mon jardin l'orgueil el « la joie ' ! »

Mais ce n'est pas le poète descriptif que nous montrent ces comparaisons. Quelle place fait Thomson aux fleurs dans ses tableaux du monde extérieur? Il a observé l'exquise richesse dont se pare la terre quand le printemps a répandu à pleines mains les couleurs délicates ou brillantes : ^ Partant de la

1. AutumHy 192-214. Notons que les huit vers où se trouve la comparaisoo avec le myrte, « As in the hollow... she went •, sont dus à Pope. Ils sont proposés par lui et acceptés par Thornson pour remplacer ces quatre vers de rédition de 1138 :

• Recluse among the Woods; if City-Damcs

Will deign their Faith. And Ihus she went compeird

By slroDg Necessity, wilh as serene.

And pleasM a Look as Patience can put on. •

La seule modification apportée par Thomson aux vers proposés par Pope a été de remplacer le « far from Human Eyes • de la note manuscrite par un singulier.

Pope s'est-il souvenu, en écrivant ces vers, de ceux de Racine :

• Tel en un secret vallon •, etc.?

(Alhalie, acte U.) 2. Auiumn, 271-281.

a prairie humide pour s'élever jusqu'à la montagne flétrie, a SOUS le souffle de la brise, court la vive verdure *, et Tœil « charmé la voit grandir et devenir plus intense. Puis Taubé- « pine blanchit; et, sur les bosquets où regorge la sève, les « bourgeons éclatent, et peu à peu s'épanouissent.... Bientôt, <t paré de toutes les riches couleui^ du printemps,... le jardin « brille, et emplit Tair entier de ses parfums prodigués;... le « promeneur qui monte parmi les haies de chèvrefeuille... « voit au loin la plaine immense épanouie comme sous une « pluie de fleurs mêlées blanches et rouges *. »

Les fleurs ne sont jamais absentes des coins de paysages

dans lesquels notre poète promène sa rêverie nonchalante ou

cherche un repos voluptueux, fi Quand le soleil, du zénith où

« il trône, frappe et disperse les nuages, et verse jusqu'au

c fond des abîmes une langueur indolente, alors cherche une

* retraite où se pressent les sureaux en fleur, où sans culture

« le muguet abonde et répande son haleine embaumée, où les

< coucous penchent leur tête humide de rosée, où les violettes

« d'un bleu sombre se cachent avec tous les humbles enfants

4 des ombrages '. » — Et de même les retraites qu'il rêve

pour fuir en été l'ardeur du soleil sont des cavernes tapissées

de chèvrefeuille *, ou bien, « sur le bord d'un ruisseau, une

« ample couche garnie de mousse sous un ombrage fleuri, où

^ pénètre l'abeille diligente pour faire son butin du nectar

« pris au chèvrefeuille embaumé ' ».

Il lui arrive du reste d'aller plus loin que cette observation superficielle et toute égoïste. Il voit alors dans les fleurs autre chose que des notes brillantes dans l'orchestre des couleurs, ou qu'une des sources de plaisir qui charment ses sens. Quand la chaleur de l'été accable la nature, il a une compassion attendrie pour ces créatures exquises et frêles, et il distingue dans l'ensemble de la scène le rôle joué par un des personnages de

l- Mussel connaissait-il le vers de Thomson?

• Sar le flanc des coteaux déjà court le gazon »

{A la Mi'Canhne,)

l' V'V/, 86-140. — a. Ibid., 442-449. — 4. Summevy 461.

•^* ^ummtr, 622-628. — En dépit du nom anglais - honey-suckle », des observateurs dignes de foi assurent que Tabeille ne butine pas sur le I chèvrefeuille. (Voir J. BoRiows, Pepacton, Sa^.ure and the Poels, p. 113.) I ^'H en est ainsi, Thomson s'est trompé en nombreuse compagnie.

ce petit monde : « Qui peut voir sans pitié la tribu des fleurs <L qui, semées par l'aurore, perdent, sous le brûlant rayon, c leur beauté fraîche éclose?... Seul le tournesol altier referme a tristement au coucher du soleil sa jaune corolle, et languit c aussi longtemps que dure la nuit; mais quand reparaît l'astre <L brûlant, il tourne vers les rayons son sein énamouré *. i^

On a pu remarquer le caractère un peu vague et général de ces notations, sauf celle que nous venons en dernier lieu de rappeler. Peintre de vastes scènes, Thomson ici encore s'arrête peu aux détails pour leur valeur propre. Dans tous les exemples que nous avons jusqu'ici traduits, les fleurs apparaissent comme traits accessoires; elles n'appellent pas de description précise et détaillée. Mais une fois au moins le poète a voulu montrer que son pinceau, habile à peindre les grandes scènes de la nature, pouvait aussi rendre justice aux beautés les plus menues de la création. Par une heureuse rencontre c'est dans un des passages où sa personnalité apparaît le plus directement, c'est en compagnie de la femme aimée qu'il décrit les fleurs de la campagne anglaise.

a Viens, Amanda, viens, et tandis que Mai aux pieds rosés « s'avance rougissante, allons ensemble fouler le gazon humide « du matin et cueillir dans leur première fraîcheur les fleurs à « peine écloses; nous en ornerons les tresses de tes cheveux^ « et ton sein charmant qui les rend plus charmantes.

a Vois comme ce vallon sinueux déploie ses riches trésors a sur les rives du ruisseau qui l'arrose. Vois le narcisse boire « l'eau cachée qui sourd à peine à travers l'herbe haute et a luxuriante, ou, de sa ravissante profusion, orner la berge « humide. Suivons longuement ce chemin où la brise nous a arrive d'un vaste champ de fèves en fleur. L'Arabie il 'a a point de parfum plus enivrant... Que ton pied ne dédaigne a pas non plus le pré plein d'une fraîche verdure et de fleurs « sans nombre.... C'est là que les essaims d'abeilles bourdon- « nantes se livrent à leur doux labeur... ou bien souvent, « d'une aile plus hardie, elles s'élèvent jusqu'à la pourpre a bruyère, jusqu'aux régions où croît le thym sauvage, pour « s'y charger d'un jaune et riche butin....

« Mais tout près de nous, le long de ces haies rougissantes

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