Winter. 8C
a. simple richesse, et leurs aliments, et la boisson dont ils «c s'égaient ' ».
Même souci quand il s'agit des climats tempérés et de cette nature anglaise à laquelle le poète s'attache surtout. Dans ces plaines abondamment arrosées les troupeaux nonchalants forment un des éléments indispensables de la scène, a Quelques «c bœufs ruminent couchés, d'autres, plongés à mi-corps dans le « courant, baissent la tête pour boire et chaque fois laissent sur « Teaudes rides circulaires*. j> — Les insectes animent de leur bruissement incessant les champs, les clairières, les cours d^eau, les maisons '; les abeilles bourdonnent affairées sur les plateaux couverts de bruyère *. Quant aux forêts, nombreux sont les passages qui nous en montrent les habitants : oiseaux chanteurs ou « daims qui traversent avec bruit les fourrés ^ ». Autour de l'habitation du fermier « la génisse beugle et « demande sa ration >, tandis que nous voyons à la ferme tous les hôtes de la basse-cour, et le chien de garde < paresseuseci ment couché ® )>.
Le poète se montre plus original, et son observation est plus pénétrante dans les descriptions du troisième groupe. Elles sont très fréquentes. La présence de ces créatures animées qui, plus passivement et plus complètement que l'homme, subissent l'effet de chaque changement du monde matériel, donne à l'œuvre une vie qui fait appel à notre sympathie ; elle concentre les notations diverses de la description, et contribue à l'impression d'ensemble qui se dégage du tableau.
Les premiers vers du « Printemps » fournissent un des exemples les mieux marqués : <k L'année incertaine balance a entre l'hiver et la saison plus douce,... si bien que le butor a ¥. peine à savoir si le temps est venu pour lui de gagner le « marais que son bec, plongé dans la vase, fait trembler et n résonner; et, du rivage, les pluviers hésitent à se disperser « sur les bruyères, et à crier leur note aiguë aux solitudes « silencieuses '. » — De tous les traits qui concourent à traduire cette impression de joie que le poète veut associer à la description de la jeune saison, il n'en est pas de plus frappants i\ue cette page exquise où il nous fait entendre le concert des
i. Winier, 851-853. — 2. Sitmmer, 480-493. — 3. Ibid., 241-3oi. — 4. Sprinff, 507-514. — 5. Ibid., 93. — 6. Summery 220-231». — 1. Sprin^/, 18-25.
oiseaux * . Ses vers sont animés alors, selon son vœu, par « l'âme de la mélodie j> ; ils reflètent avec un rare bonheur cet hymne d'allégresse de la nature dont le poète nous montre chaque « choriste » avec sa physionomie propre et sa place exacte.
« Du sol s'élève l'alouette à la voix perçante et forte, la mfê- « sagère de l'aurore; et, avant que les ombres se soient dis- « persées, elle chante bien haut parmi les nuages blanchis- « sants, pour éveiller dans les nids le petit peuple des chanteurs. <L Chaque taillis épais, chaque arbre sauvage, chaque buisson « courbé par le poids des gouttes de rosée au-dessus de la tète « des timides chanteurs qui l'habitent, tous répandent à flots « l'harmonie. La grive et l'alouette des bois, dominant le bruit « des musiciens qui rivalisent, égrènent les chants les plus a longs et les notes les plus charmantes; Philomèle les laisse <ï s'en donner à cœur joie, sachant bien que sa nuit dépassera <c leur jour. Le merle siffle sur le buisson épineux ; le bou- <i vreuil mélodieux répond du bosquet; les linottes, répandues a à profusion sur les genêts en fleur, ne restent pas silen- 41 cieuses. Et dans l'ombre fraîche des feuilles nouvellement « écloses, d'innombrables chanteurs ajoutent leurs modula- « tions ravissantes. Le geai, la corneille, le choucas, toutes les « rauques voix qui entendues seules sont discordantes, font « leur part dans le concert général ; tandis que sur l'ensemble, « le ramier fait courir son mélancolique murmure '. »
Les animaux servirontencore au poète à rendre cette impression d'attente confiante et de joie que dégagent les choses a l'approche d'une pluie printanière. « Les bœufs et les moutons « laissent retomber de leur bouche les tiges desséchées, et « d'une muette prière, leurs yeux attendent la chute de cette <( ondée qui va tout reverdir. Dans une courte et silencieuse « interruption, les hôtesemplumés de l'air lissent leurs ailes,... « ils attendent le signal prochain pour faire éclater leur <c chœur '. » Et quand la pluie est venue, a les bois s'épanouis- « sent; tout leur orchestre s'éveille et se mêle, en un simple a. concert, au babillage des ruisseaux, aux bêlements lointains <c qui viennent des collines, aux profonds mugissements q'J>» « des vallées, leur répondent * ».
1. Spring, 5i7 et suiv. — 2. Ibid., 589-612. — 3. lôid., 160-16^ - 4. Ibid., 197-200.
E]st-ce une matinée d'été qui nous est décrite? Voici Tun des détails qui éveillent le plus sûrement une impression semblable à celle qu'a éprouvée l'observateur : « Du champ de blé aux « tiges élevées, le lièvre s'élance avec des bonds bizarres, « tandis que, le long de la clairière, les daims sauvages courent « légers, et se retournent souvent pour regarder surpris le « promeneur matinal *. » — Et quand vient Theure de midi, K Ja corneille, le freux et la pie regagnent paresseusement les « vieux chênes gris, et, dans les rameaux épais, ils se périt chent, protégés pendant l'heure brûlante.... Au pied de <t Tarbre, les oiseaux de la basse-cour se réunissent lassés, et
< dans un coin de cette ombre pleine de bourdonnements, le t chien de garde se couche, à côté du lévrier oisif, et s'étend « engourdi * i». ~ En dehors des coins ainsi abrités, la tyrannie du soleil accable toute la nature, a A peine une cigale chante « dans toute la prairie silencieuse ' ». Et cette oppression des choses et des êtres vivants est rendue plus saisissante par l'opposition de la seule créature qui n'en subisse pas l'influence alanguissante :
f Loin du rocher sur le noir sommet duquel il a fixé son « aire, l'aigle s'élève et plane d'une aile hardie dans les flots « de lumière; et, livrant sa poitrine au flamboiement des « rayons, il s'approche du soleil. Mais tous les oiseaux chan- « teurs, frappés par l'ardeur cruelle, languissent pêle-mêle t au plus épais des buissons, ou, d'un bosquet à l'autre,
< échangent avec peine quelques notes vite interrompues. « Seul le ramier roucoule dans la forêt sa plainte triste et t rauque *.- 1»
Les oiseaux aussi serviront à peindre à l'âme plus qu'aux yeux la mélancolie del' « Automne». « Dans le bosquet attristé, c le bûcheron entend à peine une mélodie mourante encou* t rager son labeur. C'est quelque chanteur privé de sa com- ( pagne qui, de loin en loin, en faibles accents, répand sa t plainte dans les fauves taillis; tandis que, pressés les uns « contre les autres, grives, linottes, alouettes, tous les simples c musiciens dont les chants naïfs emplissaient naguère ces c ombrages de leur harmonie, n'ayant plus maintenant en
1. Summer, 57-60. — 2. /6m/., 224-233. — 3. Ibid , 446, 447. — 4. Ibid., 6(^-616.
30â JAMES THOMSON.
« eux rinspiration mélodieuse, sont perchés frissonnants si « Tarbre mort, troupe muette et triste *. » <
Le ciel s'assombrit, l'orage fond sur les campagnes. « lÀ a tribus aériennes descendent rapides vers les vallées pro m fondes; le corbeau, ami des tempêtes, ose à peine fendn a de son aile l'obscurité incertaine. Les bestiaux immobiles. « répouvante dans les yeux, regardent le ciel menaçant * Et s'il s'agit d'une tempête d'hiver, « la génisse tourne vers le a ciel ses naseaux élargis, et aspire le vent chargé d'orage ^ i d Mais surtout les tribus emplumées des hôtes de l'air annona cent la tourmente prochaine. Fuyant loin des dunes où, « tout le jour, elles ont cherché une maigre pâture, une a bande noire de corneilles criardes s'efforce, d'un vol fatigué, n d'atteindre l'épais abri du bois. Du bosquet le hibou triste a fait entendre sa plainte monotone. Le cormoran, de la sur- « face de l'eau, s'élève en tournoyant jusqu'au haut des airs et a crie en passant au-dessus des terres. Le héron plane et pousse a sa note stridente; et d'une aile hardie, les oiseaux de mer (( tourbillonnent et fendent les nuages épais \ i»
Dans la désolation que présente le paysage d'hiver un surcroît de tristesse est ajouté par a le bœuf laboureur qui épuisé « s'arrête tout couvert de neige » et par < les oiseaux du ciel « qui, domptés par la saison cruelle, viennent en foule autour a de l'aire où l'on bat le blé ' ». — a Des solitudes stériles <( sortent alors leurs fauves habitants. Le lièvre... ose s'ap- « procher des jardins. Les moutons bêlants regardent le ciel « lugubre puis la terre étincelan te ; . . . alors, tristes et dispersés, « ils fouillent la neige amoncelée pour y chercher une herbe « flétrie •. »
Thomson, on le voit, n'est pas de ces peintres dont les paysages restent privés de mouvement et de vie. Ses descriptions sont complétées par le souvenir toujours présent des êtres qui y mettent l'animation et le bruit; qui y ajoutent par là même un surcroit de vérité. Les oiseaux lui fournissent le plus grand nombre de ces détails; et c'est là encore une preuve d'observation exacte. Ils sont bien en effet, parmi les hôtes des champs et des bois, ceux dont le rôle s'infïpose le
1. Aulumn, 972-980. — 2. Summer, H21-H25. — 3. Winler, 132, 133. — 4. Ibid., 137-147. Voir aussi 80-89. — 5. Ibid., 240-245, — 6. Itid., 256-264.
>lus fortement à l'attention. Mais ce n'est pas aux a Saisons » ue l'on appliquerait cette fine remarque d'un critique : a Chez . la. plupart des poètes, si on tuait les oiseaux, la nature resi terait dépeuplée* ». Thomson a vu, à leur place, et avec 'importance du rôle assigné par la nature à chacun d'eux, ;ovis les êtres qui peuplent les campagnes d'Angleterre. La vie fourmille dans son poème comme dans la nature.
L'Homme.
Nous avons eu à remarquer déjà comment chez Thomson à l'observation des choses s'unit toujours la pensée des intérêts humains. Ses descriptions ne sont pas celles d'un dilettante ou d'un pur artiste. Il a vu de trop près la vie des champs; il a trop intimement partagé les travaux, les joies, les espérances ou les craintes des laboureurs pour séparer comme des éléments hétérogènes la beauté des choses et leur utilité. Est-ce un mal et une infériorité comme le prétendent certains théoriciens de l'art *? Nous sommes disposés à croire plutôt que le poète y a gagné quelques-unes de ses plus précieuses qualités : cette sincérité absolue qui distingue son œuvre de tant d'autres morceaux descriptifs éclos au cours du xviir siècle, et la profonde sympathie qui donne à ses peintures tant de force et de pénétration. Quoi qu'il en soit, ce que nous avons ici à noter c'est que l'homme est toujours présent dans les observations du poète. Ajoutons qu'il s'agit souvent d'une présence virtuelle.