‹ Japoneries d'automneChapitre 2 sur 6 · DÉPART DE KOBÉ · texte numérisé non relu

DÉPART DE KOBÉ

Départ du bord un peu avant le jour, car la frégate qui m'a amené est mouillée bien loin de terre. Sur rade, un ciel clair et froid avec de dernières étoiles. Beaucoup de brise debout, et mon canot avance péniblement, tout aspergé d'eau salée.

A cette heure, le quai de Kobé est encore un peu obscur, désert, avec seulement quelques rôdeurs en quête d'imprévu. Pour aller au chemin de fer, il faut traverser le quartier cosmopolite des cabarets et des tavernes; c'est au tout petit jour, frais et pur. Les bouges s'ouvrent; on voit, au fond, des lampes qui brûlent; on y entend chanter la Marseillaise, le God save, l'air national

américain. Tous les matelots « permissionnaires » sont là, s'éveillant pour rentrer à bord. En route, j'en croise des nôtres qui reviennent, leur nuit finie, se carrant comme des seigneurs dans leur djin-richi-cha *. Incertains de me reconnaître dans la demi-obscurité, ils m'ôtent leur bonnet au passage.

Au bout de ces rues joyeuses, c'est la gare. Le jour se lève. Un drôle de petit chemin de fer, qui n'a pas l'air sérieux, qui fait l'effet d'une chose pour rire, comme toutes les choses japonaises. Ça existe cependant, cela part et cela marche.

Au guichet, on examine avec soin mon passeport, qui serait presque un bibelot tant il y a dessus de petits griffonnages drôles. Il est en règle et on me délivre mon billet. Très peu de monde; c'est surtout le public des troisièmes qui donne, et dans ma voiture me voilà installé seul.

Gela s'ébranle à tous ces bruits connus de sifflets, de cloches, de vapeur, qui se font au Japon comme en France, et nous sommes en route.

1. Djin-richi-cha, petite voiture à une place, trainée par un homme coureur

Des campagnes fraîches et fertiles traversées au soleil du matin, d'un beau matin d'automne. Tout est extrêmement cultivé et encore vert : champs de maïs, champs de riz, champs d'ignames avec ces grandes feuilles ornementales très connues sur nos squares. Dans ces champs, beaucoup de monde qui travaille. C'est en plaine toujours, seulement on longe des chaînes de hautes montagnes boisées; en fermant un peu les yeux, on dirait l'Europe, le Dauphiné, par exemple, avec les Alpes à l'horizon.

11 y a dans le vert des prairies une profusion de fleurs rouges, espèce de liliacées de marais aux

KIOTO, LA YlLLh: SAINTE

pétales minces et frisés ressemblant à des panaches d'autruches. Dans toutes les petites rigoles qui entourent en carré les champs de riz, ces fleurs abondent, formant partout comme d'élégantes bordures do plumes.

Pcliles stations à noms bizarres; à côté des bâtisses du chemin do fer, à côté des tuyaux et des machines apparaissent, très surprenants, des vieux temples à toit courbe, avec leurs arbres sacrés, leurs pylônes de granit, leurs monstres.

11 est disparate, hétérogène, invraisemblable, ce Japon, avec son immobilité de quinze ou vingt siècles et, tout à coup, son engouement pour les choses modernes qui l'a pris comme un vertige.

La première grande ville sur la route, c'est Oasaka, où l'on s'arrête. Ville marchande; peu de temples, des milliers de petites rues tracées d'équerre, des canaux comme à Venise, des bazars de bronze et de porcelaine; une fourmilière en mouvement.

D'Oasaka à Kioto, mêmes campagnes vertes, mêmes cultures plantureuses, mêmes chaînes de

JAPONEIUES D'AUTOMNE

montagnes boisées. C'est monotone et le sommeil me vient.

A l'avant-dernière des stations, monte dans mon compartiment, avec de gracieuses révérences, une vieille dame du monde comme il faut, qui semble échappée d'un écran à personnages. Dents laquées de noir, sourcils rasés soigneusement; robe de soie brune avec des cigognes brochées ; grandes épingles d'écaillé piquées dans les cheveux rares. Quelques mots aimables s'échangent entre nous en langue japonaise, et puis je m'endor.s.

Kioto ! C'est la vieille dame qiii me réveille, très souriante, en me frappant sur les genoux.

— Okini arigato, okami-san ! (Grand merci, madame I) et je saute à terre, un peu ahuri au sortir de ce sommeil.

Alors me voilà assailli par la pléiade des djinrichi-san *. Étant le seul en costume européen parmi cette foule qui débarque, je deviens leur point de mire à tous. (A bord, nous avons coutume de dire simplement des djin ; c'est plus bref et cela va bien à ces hommes coureur?

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