TROIS LÉGENDES RUSTIQUES
Ceci m'a été conté, je crois, par madame Prune :
c Les blaireaux, esprits malfaisants, aiment à s'introduire dans les maisons isolées, à la campagne surtout, sous forme d'ustensiles de ménage, «— de marmite principalement.
> En général, on s'y prend à ces marmites-là. Mais, quand on veut y faire cuire quelque chose, ça redevient blaireau et ça se sauve en faisant la grimace, — tandis que l'eau qui était dedans se répand sur le feu et l'éteint. »
Ceci, je l'ai lu d'abord dans un livre très remarquable et très peu connu sur le Japon ; j'ai pu vérifier ensuite que c'était en effet une croyance de paysans :
« La nuit du nouvel an, il suffit de crier dans un endroit isolé : Gamhari-nindo oto-to-ghiçou ! pour voir aussitôt apparaître une main velue dans les ténèbres. »
Pris dans le même livre :
« Une certaine nuit de chaque hiver, les chats tiennent, dans quelque jardin isolé, une grande assemblée qui se termine par une ronde générale au clair de lune. »
Vient ensuite cette clause adorable, que je recommande à l'attention de Jules Lemaître et de tous
TROIS LÉGENDES UUSTIQUES 151
ceux qui sont assez affinés pour comprendre le charme des chats :
— Pour être admis à celle réunion, toul chat est lenu de se procurer un fichu ou un mouchoir de soie dont il se coiffe pour danser.
A Jean Aicard.
t Qui n'a pas vu Nikko, n'a pas le droit d'employer le mot : splendide. > (Proverbe japonaiiB.)
Au centre de la grande île Niphon, dans une région boisée et montagneuse, à cinquante lieues de Yokohama, se cache cette merveille des merveilles : la nécropole des vieux empereurs japonais.
C'est, sous le couvert d'une épaisse forêt, au
penchant de la Sainte Montagne de Nikko, au milieu de cascades qui font à l'ombre des cèdres un bruit éternel, — une série de temples enchantés, en bronze, en laque aux toits d'or, ayant l'air
d'être venus là à l'appel d'une baguette magique, parmi les fougères et les mousses, dans l'humidité verte, sous la voûte des ramures sombres, au milieu de la grande nature sauvage.
Au dedans de ces temples, une magnificence inimaginable, une splendeur de féerie. Et personne alentour, que quelques bonzes gardiens qui psalmodient, quelques prêtresses vêtues de blanc qui font des danses sacrées en. agitant des éventails. De temps en temps, sous la haute futaie sonore, les vibrations lentes d'une énorme cloche de bronze, ou les coups sourds d'un monstrueux tambour-à-prière. Autrement, toujours ces mêmes bruits qui semblent faire partie du silence et de la solitude : le chant des cigales, le cri des gerfauts en l'air, le cri des singes dans les branches, la chute monotone des cascades.
Tout cet éblouissement d'or, au milieu de ce mystère de forêt, fait de ces sépultures quelque chose d'unique sur la terre. C'est la Mecque du Japon ; c'est le cœur encore inviolé de ce pays qui s'effondre à présent dans le grand courant occidental, mais qui a eu son passé merveilleux. Ils
étaient des mystiques étranges et des artistes bien rares, ceux qui, il y a trois ou quatre cents ans, ont construit ces magnificences, au fond des bois et pour des morts...
Pendant que tout est frais encore dans ma mémoire, je vais conter ici par le menu le pèlerinage que je fis à cette Sainte Montagne, par de belles journées de novembre, par un temps d'été de la Saint-Martin déjà froid, mais tranquille et pur.
D'abord le départ de Yokohama, la ville de tous les pays et de tout 'le monde; départ très banal, en chemin de fer, par le train de six heures trente du matin.
Un peu drôle tout de même, ce chemin de fer japonais, avec ses longs wagons étroits, où, dans le plancher, sont percés de distance en distance des crachoirs pour les petites pipes des dames.
Le train file vite, au milieu de campagnes fertiles. Mes quarante premières lieujs se feront ainsi, il yen aura pour sept heures environ. Puis, vers deux heures de l'après-midi, à Utsunomya,
une grande ville du Nord, je descendrai forcément parce que la voie ferrée finit là. Et je continuerai mon voyage en petit char roulé par deux hommescoureurs, comme cela se pratique au Japon où les voitures sont encore inconnues.
Dans mon compartiment, deux autres voyageurs : un colonel japonais et la noble dame son épouse.
Lui, qui dans sa première jeunesse a dû porter armure effrayante, casque à longues antennes et masque de monstre, est correctement sanglé aujourd'hui dans un uniforme européen : culottes ajustées, dolman de cavalerie à brandebourgs, large casquette plate à la russe, gants de peau de daim, cigarette turque; air très militaire, vraiment pas ridicule.
Elle, restée absolument Japonaise d'attitude et de costume. Élégance simple et distinguée de femme comme il faut. Figure pâle et fine poudrée à blanc, long cou d'albâtre. Mains toutes petites, sourcils rasés, dents laquées de noir. Plus jeune, mais des cheveux de jais, où ne se mêle encore aucun fil d'argent; chignon compliqué, lissé avec
tant de soin et tant d'huile de camélia, qu'on dirait une sculpture en laque ; grandes épingles d'écaillé blonde, piquées là dedans avec un goût très sûr. Trois ou quatre tuniques superposées, de coupe japonaise ancienne, en soie mince de diverses couleurs sombres : violet, bleu marine, gris de fer, marron; la tunique de dessus, brodée, au milieu du dos, d'un petitrond blanc dans lequel se dessinent trois feuilles d'arbre — et qui est le blason de famille de la dame. De temps en temps, elle fume sa pipe de poupée et se baisse pour la tapoter par terre contre le rebord d'un crachoir : Pan ! pan ! pan ! pan ! très vite.
Couple irréprochable, assez froid, causant peu.
A mi-route, on prie tous les voyageurs de descendre : une large rivière est là, sur laquelle on n'a pas encore eu le lemps de faire un pont; alors on va nous passer en bateau.
Plusieurs grands bacs sont tenus prêts pour la traversée, et nous nous y entassons avec nos bagages. Tous Japonais, mes compagnons de route, bien que quelques-uns, lancés dans le
progrès occidental, portent jaquette et chapeau melon. Il est environ dix heures; un petit vent froid nous saisit sur cette rivière. Derrière nous, dans le lointain, on aperçoit encore le grand cône étrange du mont Fusiyama avec sa cime blanche de neige ; et on l'a tellement vu et revu, au fond de tous les paysages peints sur papier de riz, qu'il suffirait à lui seul pour donner l'indication du Japon si on l'avait perdue.
Des bateliers, en longues robes bleues bariolées de grecques blanches, nous passent assez lestement, en poussant du fond avec des perches. Et, sur la rive opposée, nous attend un autre train où nous reprenons machinalement nos mêmes places. — Encore mes voisins de tout à l'heure; nous échangeons, en nous retrouvant, des saluts discrets ; — le colonel m'offre une cigarette.
Et le train file, toujours en plaine avec des montagnes bleuâtres à l'horizon.
Vraiment ce pays ressemble à notre France d'automne : des bois au feuillage jauni, et des vignes vierges courant çà et là en guirlandes rouges ; par terre, des graminées sèches et des
scabieuses. Seuls, les laboureurs qui travaillent aux champs diffèrent, avec leurs figures jaunes d'Asie et leurs manches pagodes en coton bleu.
Bientôt deux heures. Une grande ville paraît, le train s'arrête :
— Utsunomya ! Tout le monde descend de voiture ! (Gela se crie en japonais naturellement.)
Il fait déjà plus frais qu'à Yokohama : on sent le changement de latitude, et de plus nous nous sommes éloignés de la mer, — qui toujours réchauffe.
Au sortir de la gare, s'ouvre une rue large et droite, toute neuve, improvisée sans doute depuis l'installation du chemin de fer, mais très japonaise tout de même : boutiques de bonbons, de lanternes, de tabac et d'épices, avec beaucoup d'enseignes à bariolages étranges, beaucoup de banderoles flottant au bout de longues hampes; maisons-de-thé en bois blanc bien neuf; petites servantes drôles, aux aguets devant les portes, roulant des yeux en amande. Sur la voie, encombrement de chars-à-bras et d'hommescoureurs.
Au milieu de cette foule nipponne, notre train venu de la capitale jette un instant son déballage de jaquettes et de chapeaux melon, qui bientôt se disperse, se mêle, disparaît dans les magasins et les auberges.
Pas une minute à perdre, si je veux cette nuit même arriver à la Sainte Montagne, et coucher à Nikko, la ville des grands temples.
Du reste, les coureurs m'entourent : je suis seul Européen dans cette rue, et ils se disputent l'honneur :
— Nikko ! répètent-ils, très intéressés, Nikko ! au moins dix lieues ! — Je veux aller jusqu'à Nikko, et y coucher cette nuit? — Oh ! alors il va falloir des jambes choisies, et des hommes de relève, — et partir tout de suite, et payer cher. — Les plus vaillants me montrent leurs cuisses nues, très jaunes, en se donnant des claques pour me montrer que c'est dur. Enfin, après les contestations d'usage, le choix est fait et le marché conclu.
Déjeuner rapide et quelconque, dans la pre-
mière maison-de-thé venue, mes hommes m'atteadant à la porte.
Éternellement la même chose, ces maisonsde-thé japonaises : les petites baguettes, le riz, la sauce au poisson ; les innombrables tasses et soucoupe? en fine porcelaine où sont peintes des cigognes bleues ; les servantes, toutes jeunes et bien peignées, s'inclinant en perpétuelle révérence, leurs robes entre-bâillées sur ces gentilles poitrines où, d'un bout de l'année à l'autre, fourragent les voyageurs, l'été pour toucher des choses fraîches, l'hiver pour se chauffer les doigts.
Il n'est guère que deux heures et demie quand je m'installe sur mon char, d'une petitesse et d'une légèreté extrêmes. Dans un premier élan, mes coureurs, en poussant des cris, m'enlèvent avec une vitesse furieuse. Disparaissent alors sous un nuage de poussière, les auberges, les bariolages, la foule; tout ce qui est l'avenue de la gare, et le quartier neuf. Puis nous franchissons un pont courbe, sur une rivière pleine de lotus, et le vieux Utsunomya défile à son tour : ici, des rues tortueuses, des maisonnettes en bois noirâtre où se fabriquent ac-
tivement d'innombrables petites choses drôles : socques à patins pour les dames, cerfs-volants pour les demoiselles, bonbons, lanternes, parasols et guitares.
C'est très grand, très étendu et, malgré tout, cela passe vite et nous voici dehors dans la campagne.
Beau soleil sans chaleur ; temps de novembre, lumineux et cependant mélancolique.
Après deux ou trois kilomètres de chemins ordinaires, à travers une plaine cultivée, nous nous engageons enfin dans cette route unique au monde, qui fut tracée et plantée il y a cinq ou six cents ans pour mener à la Montagne Sainte les longs cortèges funéraires des empereurs. Elle est étroite, encaissée entre des talus qui font muraille; son luxe incomparable est dans ces arbres gigantesques, sombres, solennels, qui la bordent de droite et de gauche en doubles rangées compactes. Ce sont des Cryptomérias (les cèdres japonais) assez semblables, pour les dimensions excessives et la rigidité de l'aspect, aux Wellingtonias géants de la Californie.
Là SAINTE MONTAGNE DE NIKKO 163
Il faut lever la tête pour apercevoir leur feuillage triste, qui forme une voûte close, à peine ajourée. A hauteur de regard humain, on ne voit que des racines comme des serpents, que des troncs comme des colonnes monstrueuses, si serrés qu'ils se soudent quelquefois les uns aux autres par la base, à la manière de ces piliers doubles ou triples soutenant des églises. En pénétrant là-dessous, on est saisi par une sensation d'humidité froide, et la lumière baisse, devient comme un crépuscule vert. On éprouve aussi une impression d'imposante grandeur, qui, au Japon, est une impression rare, et l'imagination s'inquiète vaguement de savoir si longue cette sorte de nef sans fin, qui fuit toujours à perte de vue dans une demi-obscurité et qui, paraît-il, va continuer de se dérouler ainsi toute pareille pendant six ou sept heures, pendant dix lieues.
— Nous ne rencontrerons presque personne, disent mes coureurs, parce que la saison est trop avancée pour les pèlerinages, et que là-bas, en approchant de Nikko, le chemin défoncé par les pluies est déjà bien mauvais.
Jusqu'ici, pourtant, nous roulons à merveille et très vite, sur un sol de galets gris. Peu de voyageurs, en effet ; de loin en loin, nous croisons deux ou trois petits chars comme le mien, qui se suivent en caravane, ou bien un groupe de piétons, gens du centre, circulant pour leurs affaires ; puis, pendant des kilomètres, plus personne dans l'interminable avenue sombre.
Quelquefois, très rarement, nous traversons un hameau, qui est bâti tout au bord de la route et forme un petit bout de rue, écrasé sous ces cèdres toujours droits et immenses. Ce sont des auberges, pauvres, d'étrange aspect, des relais échelonnés pour les coureurs sur ce long parcours. Les maisonnettes ont des jardins où poussent de ces surprenants chrysanthèmes japonais plus larges et plus hauts que nos tournesols.
Les gens me regardent beaucoup. Des enfants viennent à ma rencontre, disant, avec de gentils sourires, ce : — Oh! ayo! qui est leur salutation de bienvenue; d'autres, qui n'ont jamais vu d'Européen, se sauvent.
Aux environs de chaque hameau, un peu à
l'écart des habitations humaines, on est sûr de rencontrer un lieu consacré aux Esprits, aux mânes des morts, à l'incompréhensible au-delà qui épouvante. C'est sous quelque bouquet d'ai'bres antiques, dans quelque bas-fond bien ombreux; il y a là deux ou trois gnomes en granit assis sur des sièges en forme de lotus ; ou bien des petites niches en bois, d'un aspect funéraire extrêmement singulier et inquiétant. Tout est étrange, dans ces recoins à prières.
De village en village, il semble que le caractère du vieux Japon s'accentue plus fortement.
Et toujours, après ces maisonnettes très vite disparues, la colonnade énorme des cèdres, la haute et étroite nef de branches reprend sa monotonie ; il y fait froid et presque noir.
Au début, la route était bonne ; elle est maintenant très défoncée, inégale, boueuse, et les ruisseaux qui d'abord couraient discrètement de chaque côté prennent des allures de torrents pour envahir la chaussée.
Nous nous élevons vers le plateau central par une pente insensible. Le pays, aperçu par échap-
pées entre les troncs des cèdres, a changé de nature : plus de champs cultivés comme du côté d'Utsunomya ; nous sommes au milieu des bois. Les arbres ressemblent à nos chênes, à nos ormeaux, l'automne les a déjà pas mal dépouillés et jaunis, et ils font l'effet de broussailles mourantes, à côté de ces alignements de cèdres droits qui les dominent de toute leur verdure éternelle.
Voici que peu à peu l'avenue obcure s'éclaire, d'une façon superbe et inattendue : c'est le soleil qui est à présent très bas, très près de disparaître, et qui pénètre par en dessous, jetant, par tous les intervalles des troncs énormes, ses gerbes d'or rouge.
Bientôt cela devient quelque chose de magique. Du côté du couchant, le bois jauni, aux feuilles rares, est tellement imprégné, tellement transpercé de lumière dorée, que, vu du couloir d'ombre où nous sommes, il a l'air d'être en feu. Et ces grands arbres de la route, ces grands piliers lisses, déjà rougeâtres par eux-mêmes, prennent des reflets de braise ardente. Par terre
les ombres allongées alternent avec les lumières, font des séries de raies noires et de raies d'or, qui se prolongent en avant de nous, indéfiniment. Et tous les lointains de la voûte sont traversés de grands rayons comme ceux qui entrent le soir par les vitraux dans l'obscurité des églises. On dirait, dans un temple primitif, un embrasement d'apothéose...
C'était très éphémère, et déjà cela baisse, cela va s'éteindre.
Pendant que cela brille encore, passent en silhouettes noires, en ombres chinoises, à la lisière du bois lumineux, sur le haut des talus qui nous en séparent, cinq ou six chars où sont assises des dames à profil plat, ayant beaucoup d'épingles plantées dans des chignons très hauts. Elles voyagent en sens inverse, les belles, et sont tout de suite perdues dans les lointains d'où nous venons.
Et puis, après cet éclat suprême, cette illumination d'adieu, le jour finit. Brusquement l'ombre revient, plus épaisse, presque sinistre. Tout est éteint, le soleil est couché. Et aussitôt il semble
que le froid ait augmenté, le silence aussi, sous cette voûte infiniment longue.
Impossible de continuer d'ailleurs ; mon char cahoté, embourbé, n'avance plus.
Nous allons essayer de faire comme ces dames de tout à l'heure, plus avisées que nous, qui voyageaient à côté de l'avenue, le long du bois.
On est moins mal en effet : une fois sorti de cette route encaissée, le sol est moins détrempé et on y voit plus clair. Tant que dure le long crépuscule de novembre, nous roulons encore vite en côtoyant l'allée majestueuse dans une espèce de sentier latéral où mon char s'emplit de feuilles mortes, et où les arbres du bois de temps en temps me fouettent la figure de leurs branches. Beaucoup d'autres voyageurs ont déjà fait comme moi, du reste, car il y a des ornières profondes tracées par les roues sur la mousse.
Et naturellement cette tombée de nuit d'automne, me prenant si loin, dans la solitude de ces chemins, commence à me serrer un peu le cœur. Par instant, j'ai des impressions de France :
LA SÀIME MONTAGNE DE NIKKO 16!>
ces senteurs dont l'air froid est imprégné, ces mousses, ces feuilles jaunes, ces scabieuses par terre... j'ai beaucoup connu jadis des choses analogues... C'était dans les bois familiers à mon enfance, dans ces chers coins où, depuis tant d'années, je n'ai plus revu l'automne, — l'automne, les soirs d'automne qui me causaient alors des mélancolies bien plus profondes, ayant des dessous bien plus insondables que mes mélancolies d'aujourd'hui...
Nous devons être maintenant dans le voisinage de quelque hameau, car voici un de ces recoins voués au surnaturel comme nou-8 en avons déjà rencontré en plein jour. Dans ce Japon frivole, il y en a pourtant beaucoup, de ces recoins-là, et toujours si bien choisis, si bien trouvés, dans des creux de terrains, à des caiTcfours solitaires, sous les arbres les plus hauts et les plus sombre?. Dans celui-ci, qui passe près de nous aux dernières lueurs crépusculaires, il y a des tombes, de pauvres tombes sauvages, cherchant la protection, groupées le plus près possible d'un petit portique consacré aux dieux. C'est comme, dans nos cime-
tières de village, ces tombes qui se pressent autour de l'église; seulement, chez nous, ces morts, dans les préaux religieux, fécondent nos chênes, nos herbes, nos fleurettes de France ; tandis qu'ici, ces corps jaunes, composés d'autres essences, donnent dans la terre japonaise d'autres plantes, des bambous, des cryptomérias, des lotus. Là est toute la différence, mais c'est toujours la même suprême prièi^e, aboutissant au même néant.
La nuit vient tout à fait, et nous trouve dans l'humidité de ces bois, sous les branchages effeuillés, longeant toujours l'allée des cèdres. Le sentier est de plus en plus impraticable ; c'est devenu peu à peu une boue molle, où l'on enfonce, et que traversent en tous sens les racines de ces arbres géants qui bordent l'avenue. Mes coureurs ont ralenti leur allure, mais vont tout de même au pas g-ymnastique, et, d'une racine à l'autre, mon petit char sautille comme une paume.
On n'y voit plus. Il me semble qu'il y a longtemps, longtemps que nous courons dans ce même bois, respirant cette même senteur d'automne, frôlant toujours ces mêmes plantes, ces
mêmes branches. Des trous, des glissades, des fondrières. De tant de cahots, une fatigue me vient peu à peu, un engourdissement, un mal de tête. Essayons de reprendre l'allée, où cependant les ruisseaux débordés font une musique croissante, dans le silence nocturne.
Nuit noire, nuit compacte, sous cette voûte où nous voilà redescendus. Par terre, c'est de l'eau, mais on est moins secoué, et nous continuons de courir en lançant des éclaboussures. Notre lanterne ronde qui danse est comme un pauvre petit feu follet, tremblotant, mouvant, incapable de percer toute cette épaisseur de noir humide, que les cèdres condensent sur nos têtes...
Sept heures seulement! Il n'y a encore que quatre heures et demie que nous sommes en route; il est nuit close depuis longtemps. Tout à coup, mes coureurs s'arrêtent, se concertent à voix basse, et me déclarent qu'ils n'iront pas plus loin. Ils vont m'emmener coucher avec eux dans un village qu'ils connaissent par là, dans une
auberge, et demain matin au petit jour, nous repartirons.
— Ah ! non, par exemple ! Jamais I
D'abord je fais mine d'en rire. Puis, devant leur entêtement, je me révolte, je m'indigne, je menace de ne pas payer, d'aller chercher les magistrats, de faire plusieurs choses terribles. Un moment ennuyeux à passer, pendant lequel je sens parfaitement l'impuissance de mes moyens pour sévir ; car, en somme, je suis à leur merci, sans arme, dans un lieu perdu, entouré de choses inconnues et d'obscurité.
Ils obéissent enfin, allument une seconde lanterne éclairant mieux et se remettent à trotter, d'une allure de mauvaise humeur, en rechignant. Encore quatre lieues : nous n'arriverons guère qu'à dix ou onze heures du soir.
Cahin-caha, nous avançons bien péniblement. Nos lanternes nous font vaguement voir, de droite et de gauche, des talus en murailles, des racines qui se tordent et s'enchevêtrent comme un peuple de serpents échelonnés le long de la route ; de temps en temps, elles jettent aussi des lueurs un
peu plus haut, sur les bases de ces grandes colonnes irrégulières qui se perdent ensuite dans Tobscurité profonde de la voûte.
Autour de nous, les bruissements d'eau augmentent toujours, et quelquefois nous nous arrêtons, complètement pris, complètement embourbés dans le gâchis noir ; alors les coureurs raidissent leurs muscles de jambes, poussent des cris ; je saute à bas pour alléger mon char, les aider, et nous finissons par repartir.
Vers neuf heures, un hameau passe assez vite ; c'est comme une image furtive, sortie de quelque lanterne magique que l'on aurait allumée un instant pour rompre la monotomie d'une trop longue nuit. Les maisonnettes sont closes, mais, sur leurs panneaux de papier, les lampes du dedans projettent des silhouettes humaines très caractéristiques : des figures plates fumant des pipes minces, des chignons japonais. Et puis, au bout de la pauvre petite rue, avant que nous rentrions dans a solitude noire de la route, nos lanternes nous révèlent en courant deux monstrueuses bêtes de granit, deux grimaces horribles
assises devant une entrée sombre; je reconnais cela : c'est le refuge pour les âmes de ces bonshommes entrevus en ombres chinoises, c'est la pagode où ces gens prient...
Encore la même nuit épaisse et l'oppression de cette même voûte interminable. Et dire que ces choses seraient très riantes peut-être, vues par un beau matin printanier ! Par cette soirée de novembre, il me semble être roulé dans un souterrain sans issue, n'aboutissant nulle part, et j'ai des envies de revenir en arrière, dem'échouer dans n'importe quel village, comme ils le voulaient tout à l'heure, dans n'importe quelle auberge pour me chauffer, m'étendre, voir des mousmés rieuses, manger du riz, dormir...
Et puis j'aimerais mieux être à pied, courir moi aussi derrière mon char ; j'aurais moins de cahots et moins froid. Mais cela blesserait mes hommes dans leur amour-propre de coureurs; dès que je mets pied à terre, ils me prient de me rasseoir.
Dix heures et demie. Gomme des chevaux sentant la remise, ils vont plus vite. Et enfin,
eiiiin, des feux apparaissent là-bas, là-bas, des lanternes de couleur : Nikko ! Nikko, au bout du tunnel des cèdres !
Nikko ! Oh ! jamais petit Poucet perdu dans la forêt n'accueillit avec plus de joie la lueur de la maison de l'ogre, que nous, cette nuit, les feux de cette ville inconnue.
Une surprise à l'arrivée : ceNikko est un village, rien qu'un village comme tous les autres de la route. Moi qui avais lu dans des livres très gros et d'aspect sérieux que c'était une ville de trente mille âmes ! J'ai un moment de défiance : est-ce que mes coureurs m'auraient égaré, par hasard?
Devant une maison-de-thé encore ouverte, ils arrêtent mon char et nous entrons.
Dès l'abord, on voit bien cependant que cette maison n'est pas l'auberge d'un village quelconque : les gens ont de grandes manières ; l'hôte, l'hôtesse, les servantes, tout le monde, dès que je parais, se met à quatre pattes, en faisant casse-
COU, le front contre le plancher ; et puis les vases de bronze remplis de braise, devant lesquels je me chauffe les mains bien vite, ont des formes d'une élégance distinguée; enfin, le plafonds, les boiseries savonnées, les nattes sont partout d'une blancheur extrême.
Trois jeunes servantes, bien peignées mais qui s'endorment, viennent m'enlever mes chaussures salies et je monte avec elles, par un petit escalier ciré luisant comme miroir, jusqu'à la chambre d'honneur du premier étage où tout est blanc comme neige.
C'est parfait. Nous logerons dans cette maisonde-thé, mes coureurs et moi, pendant notre séjour à Nikko. Je fais le prix d'abord, pour éviter l'impudente volerie d'usage, et je commande le souper.
Pendant qu'on me cuisine en bas toutes sortes de petits mets drôles, les jeunes servantes viennent alternativement me tenir compagnie, me conter des mièvreries charmantes mêlées d'éclats de rire. Et j'estime, ce soir, après tant d'heures passées dans le froid sombre de la route, qu'on est volup-
tueusement bien, à ccoutcr rire des mousmés aux yeux de chat, étendu sur des nattes fines, la tête soutenue par un coussin de velours noir, les pieds posés contre un brasero de bronze orné de monstres chimériques, dans l'atmosphère tiède et imprégnée de sandal d'un appartemenl il où n'y a rien — que, sur un trépied, un vase étrange d'où s'élance un svelte bouquet de chrysanthèmes.
L'appartement, cela va s'en dire, n'a que des parois en papier. Sur deux de ses faces, un papier opaque formant de grands panneaux pleins. Sur les deux autres, un papier mince, soutenu par un quadrillage en bois léger qui le divise en une infinité de petits carreaux transparents ; c'est par là que, dans le jour, arrive la lumière; ces châssis délicats sont du reste mobiles, peuvent s'ouvrir comme nos fenêtres vitrées et donnent sur des vérandas que l'on ferme la nuit par des panneaux en bois plein, suivant l'usage universel des maisons japonaises. Près de moi, sur le plancher, pose une petite guérite, en papier également, haute comme un théâtre à guignol ; elle renferme
la lampe qui brûlera jusqu'au malin, à demi voilée, veillant sur mon sommeil, éloignant de moi les mauvais Esprits qui flottent toujours dans l'obscurité. Avec le vase de fleurs et les nattes blanches, c'est tout ce que contient ma chambre à coucher. Pour orner les murs, quelques longs tableaux étranges, peints sur des bandes de soie et montés sur des baguettes en bambou, descendent du plafond ; ils représentent des guerriers, livrant des batailles terribles auxquelles s'intéressent les monstres du ciel, tous penchés pour regarder à travers les nuages...
Très laides, ces pauvres petites qui me tiennent compagnie ; l'envie de dormir leur diminue encore plus les yeux, et elles sont tout en joues, en grosses joues pâlottes. Mais elles ont tant de grâce précieuse, de si jolies mains d'enfant et de si adorables chignons montés!...
Enfin, voici mon souper qu'elles m'apportent à deux, avec mille façons mignardes. Sur des plateaux à pied, en laque rouge, c'est une série de petites tasses couvertes, de petites assiettes couvertes, et des rechanges de baguettes pour man
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ger les choses contenues dans cette fine vaisselle de porcelaine.
Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir dans les mignonnes tasses et les mignonnes assiettes ?... Ah ! voilà : pour me faire une gentille petite farce, on ne me le dira pas, il faudra que je devine, et, avec leurs petits doigts qui se manièrent, elles soulèvent à demi les couvercles, bien vite les referment comme si elles craignaient d'en laisser échapper des oiseaux, et se trémoussent et minaudent : non, non, non, bien sûr, elles ne me le diront pas...
Est-ce assez délicieux au moins, ces rires, ces devinettes ! Mais je suis fort en peine, moi, et je donne ma langue aux chats, car il y a certainement, sous les jolis couvercles, d'indéfinissables choses, ayant des goûts impossibles à prévoir.
C'est d'abord un mimono (autant dire une espèce de soupe, mais je conserve le mot japonais qui me semble en lui-même d'une préciosité intraduisible). Donc, un mimono très liquide, dans lequel flottent deux ou trois petites algues d'un vert de vert-de-gris, deux ou trois champignons
LA SAINTE MuNTaGNE DE NIKKO 181
gros comme des noisettes et un microscopique poisson, d'un demi-pouce de longueur, vidé et bouilli. Pas de pain ni de vin, naturellement; ce sont choses tout à fait inconnues; j'ai, pour boire, de l'eau tiède mélangée d'un peu d'eaude-vie de riz.
Au dessert, après l'énorme platée de riz traditionnelle, quand j'en suis aux infiniment nombreuses et petites tasses de thé, la conversation ayant langui, une des jeunes servantes agenouillées près de moi tombe tout à coup le nez en avant, vaincue par le sommeil. Alors, c'est un fou rire général dans la maison ; l'hôte et l'hôtesse, qui n'étaient pas présents, montent pour se faire conter la chose; on en informe aussi mes coureurs qui soupent en bas, et d'autres voyageurs déjà endormis dans des chambres voisines; bientôt tout le monde en est pâmé...
— Ah ! eh bien ! à présent je demande à me coucher, par exemple...
A me coucher? Je veux me coucher? De plus
en plus drôle, en vérité! Croirait-on que ces
Jeunes servantes avaient deviné que ça allait bien-
tôt finir par là et qu'elles avaient précisément tout disposé en conséquence, et que tout est derrière la porte et prêt à servir. Gomment ne pas rire d'une si heureuse rencontre de nos pensées?
Voici d'abord les deux ou trois couvertures ouatées qui se superposent par terre pour former matelas ; voici les oreillers en peluche noire, et enfin la couverture supérieure également ouatée, ayant deux trous, garnis démanches pagodes, par lesquelles on passe les mains.
Les mousmés assistent à mon petit coucher, s'informent de l'heure à laquelle il faudra m'éveil- 1er demain, baissent la lampe, éloignent les fleurs, s'attardent à mille détails, plus du tout endormies, mais lentes à se retirer, comme nourrissant un secret espoir d'être un peu retenues.
Cependant les voilà parties, un panneau de papier se referme sur elles, et je reste seul.
Elles rôdent longtemps encore à l'extérieur de la véranda, en promenant des lampes. Et, sur les châssis de papier mince, je vois passer et repasser en ombres chinoises leurs belles coques de cheveux piquées d'épingles, et leurs petits bouts
de nez camus. Tout cela pour me faire bien comprendre qu'elles sont encore sous les armes, au cas où j'aurais besoin de les rappeler pour quelque service plus spécial. Mais non, j'ai vraiment tout ce qu'il me faut, merci; et je ne désire plus rien, que dormir.
A la fin, le silence se fait dehors, l'obscurité aussi : les mousmés se sont lassées. La maisonde-thé, que mon arrivée avait tenue en éveil à une heure indue, s'est endormie profondément, comme le village et comme les grands bois d'alentour. A présent que c'est fini, tous ces rires, un immense calme solennel, qui enveloppait déjà ce pays perdu, pénètre peu à peu ma chambre, où la lampe discrète, dans sa guérite de papier, éclaire vaguement les images du mur, les guerriers qui se battent, et les chimères qui, du haut des nuages, les regardent.
Un bruit lointain, continu, que j'avais remarqué tout à l'heure, augmente de minute en minute, maintenant que les petites voix humaines se sont tues et que les mouvements ont cessé : on dirait des torrents, des cascades...
L'air un peu lourd, chauffé par les braseros de bronze, se refroidit : on sent que la nuit de novembre doit être piquante dehors, avec sans doute de la gelée blanche sur les toits.
Le bruit de cascades s'affirme de plus en plus ; il semble s'être rapproché, il est devenu très net dans ce silence.
Il me berce, et je m'endors, — en songeant à cette Sainte Montagne qui est là tout près, à ces mystérieuses merveilles que je verrai demain.
— Oh! ayoî
— Oh ! ayo !
— Oh ! ayo !
Par l'entre-bâillement d'un panneau de papier qui vient de glisser sur ses rainures, ce même bonjour matinal m'est dit sur trois tons différents, par trois petites figures comiques, inclinées en révérences extrêmes.
Mon Dieu ! dans mon rêve interrompu, je ne me rappelais plus du tout que j'étais dans un village du Japon central, et, au réveil, ce pays me fait l'effet d'être le plus amusant du monde.
Elles ajoutent, les petites servantes, de leur voix
rieuse ; Rokoudji-han ! (Il est six heures et demie !) — Oh ! il doit être plus que cela même, car il fait déjà bien jour.
Puis les voici qui ouvrent bruyamment tous les panneaux de bois du dehors, et, après, comme si ça ne suffisait pas, tous les panneaux intérieurs en papier mince, me livrant ainsi à l'air glacé du matin, à l'éblouissante lumière du soleil qui se lève. En un tour de main c'est fait, ma chambre est démontée, n'a plus que deux faces snr quatre ; je suis en plein vent.
Au Japon, le lever est impitoyable, même en hiver, et c'est en somme une façon comme une autre d'abréger un moment toujours ennuyeux.
Pour moi surtout, qui suis arrivé hier dans l'obscurité épaisse, comme si on m'avait amené les yeux bandés, c'est une surprise presque charmante que de tout voir apparaître ainsi, de cette manière brusque et imprévue. Il semble que le rideau de la nuit se soit levé d'un seul coup, comme un rideau de théâtre, sur un décor préparé derrière et baigné dans la plus fraîche et la plus pure lumière d'or.
Au premier plan, le jardinet de la maison, avec SCS rocailles, ses arbustes nains, ses pièces d'eau, ses pagodes en miniature. Derrière, un fond très haut, escaladant le ciel, un fond composé de montagnes aux dentelures bizarres, de forêts nuancées par l'automne. Et les premiers rayons du soleil, se promenant gaiement sur les cimes avec un bel éclat de rose.
Je reste saisi devant cette révélation subite d'une chose invraisemblablement jolie, et j'écoute une musique de cigales, bien inattendue, qui m'arrive de tous ces bois : comme si les bêtes mêmes, au Japon, refusaient de prendre l'hiver au sérieux, elles chantent, malgré le froid, et sont plus bruyantes à présent que les cascades, dont le fracas adouci semble s'être éloigné beaucoup.
Dans les maisons nipponnes, la toilette du matin est toujours très sommaire. Gela se fait dans la cour, tout le monde ensemble, à l'eau chaude dans des cuves de cuivre. (C'est le soir ensuite, avant souper, qu'ont lieu les ablutions complètes, les ^andes baignades quotidiennes.)
Le premier déjeuner est rapide aussi : pruneau vert, au vinaigre, saupoudré de sucre ; tasse de thé. Et je suis prêt maintenant, pour commencer mon pèlerinage aux grands temples.
J'ai hâte de sortir. Une des mignonnes servantes m'accompagnera jusqu'au bureau de l'état civil où l'on examinera mes papiers avec soin avant de m'admettre dans la Montagne Sainte.
Nous voici donc tous deux dans la rue, la moiismé et moi, au frais matin lumineux, les boutiques ouvrant partout leurs panneaux à glissières.
Un tout petit village; une rue large mais unique, continuant toujours cette même route que j'ai suivie depuis Utsunomya pendant dix lieues. Mais, plus de ces cèdres écrasants sur nos têtes ; nous sommes à ciel ouvert, respirant un air beaucoup plus vif qu'à Yeddo, plus froid aussi : le bon air épuré des régions élevées. Presque toutes les maisonnettes sont occupées par des marchands de peaux d'ours gris (les montagnes sont pleines de ces bêtes) et de peaux d'une espèce de putois jaune. Il y a aussi des auberges.
LA SAINTE MONTAÙNE DE NIKKO 189
pour les pèlerins, qui, paraît-il, sont nombreux au printemps, et des boutiques d'objets de piété, de petits dieux taillés dans le bois blanc des arbres de la forêt sainte.
La rue suit une légère pente ascendante et, de chaque côté, par-dessus les maisons toujours basses, apparaissent les vertes montagnes, très rapprochées, montant à de grandes hauteurs dans le ciel clair.
A l'état civil, il faut parlementer longuement avec des vieux bonshommes accroupis devant des tablettes à écrire. Souriants, toujours courbés en saints profonds, ils examinent mon passeport, le permis spécial du Mikado qui m'a été délivré à l'ambassade pour visiter les temples, et se concertent sur le péage exorbitant qu'ils vont exiger de moi. Puis ils me donnent un guide, que je garderai jusqu'au soir, et me griffonnent, du bout de leurs pinceaux, sur des papiers de riz, différents petits mots de passe pour les bonzes gardiens : ça me coûtera très cher, mais j'aurai le droit de tout voir.
Un remerciement à la jeune servante qui me
quitte avec une révérence exquise, et enfin, je me dirige avec mon guide vers ce lieu de repos et de splendeur qui est le but démon voyage.
Au bout de cette rue, elle se dresse là tout près, la Sainte Montagne, couverte d'un manteau de verdure sombre; d'où nous sommes, elle semble encore n'être qu'une épaisse forêt de cèdres.
Le village finit juste à ses pieds, mais il en est séparé par un torrent large et profond, qui roule avec un fracas de fureur sur un chaos de roches effondrées.
Deux ponts courbes sont jetés très haut audessus de ces eaux bouillonnantes ; l'un, en granit, le pont des pèlerins, le pont de tout le monde, celui par lequel nous allons passer ; l'autre, làbas, le merveilleux, interdit aux simples humains, qui fut construit il y a cinq siècles pour les empereurs d'alors et leurs étonnants cortèges ; tout en laque rouge, que le temps n'a pu ternir; soigné comme un meuble de salon, celui-ci, et revêtu de garnitures en bronze, finement ciselées et dorées. Il est soutenu en l'air par une sorte
d'échafaudage qui prend pied dans les profondeurs du lit de ce torrent; on dirait des poutres grises, et ce sont de longues pièces de granit passées en clefs les unes dans les autres, assemblées en charpente. Malgré ces solides jambes de force sur lesquelles il s'appuie, il conserve un air de légèreté extrême.
En franchissant le pont de tout le monde, quand j'arrive en son milieu, je m'arrête pour admirer la courbe de ce pont de luxe qui se dessine, surprenante d'élégance, sur les lointains sauvages du pays d'alentour : le torrent gronde en dessous dans un creux sinistre, en répandant une vapeur blanche, et, derrière, c'est un fond bleuâtre de forêts et de montagnes où ne s'aperçoit, aucune trace humaine. Alors, me rappelant certaines vieilles images conservées dans des pagodes, je cherche à reconstituer, au milieu de ce décor immuable, les cortèges d'autrefois défilant sur cet arc de laque rouge; les masques de guerre, les princes effrayants dans leur bizarrerie magnifique ; les empereurs qu'il ne fallait pas voir, autour desquels des « guerriers à deux sabres »
faisaient voler les le tes des curieux qui regardaient ; toute cette pompe inouïe du vieux Japon, qui est à jamais disparue et qui excède nos conceptions d'aujourd'hui.
Arrivés à l'autre rive, nous posons enfm le pied sur le versant même de la Sainte Montagne, nous entrons dans la forêt consacrée. Ici les cèdres, pareils à ceux de la route d'hier, ayant ce même aspect de colonnes de temple, ce même élancement gigantesque, sont innombrables et recouvrent tout de leur ombre ; une fraîcheur plus pénétrante, plus humide, nous prend là-dessous, en même temps que le soleil nous quitte et que la lumière décroît, subitement. Partout nous entendons les bruissements d'une eau glacée, qui ruisselle des cimes en miHe cascades petites ou grandes, en torrents, ou bien en simples filets cachés sous l'épaisseur des mousses : c'est l'éternelle musique qui berce les empereurs morts; l'été, paraît-il, elle s'adoucit beaucoup, jusqu'à n'être plus qu'un murmure ralenti ; dans cette saison d'automne, elle reprend comme un grand
ensemble d'orchestre, sur un mouvement accéléré, en fugue générale. Dans toute la description que ie vais essayer de faire maintenant, je voudrais pouvoir rappeler à chaque ligne le bruit de ces eaux, que l'on devine si froides, et la voûte de ces feuillages d'un vert noirâtre étendue au-dessus des choses, et celte pénombre toujours, et cette sonorité profonde de dessous bois...
Nous montons par une imposante allée, entre deux rangs de cèdres, et déjà commencent à paraître çà et là, dans les intervalles des branches, des fragments de hautes toitures contournées, compliquées, en bronze noir semé de rosaces d'or ; c'est tantôt un angle, tantôt une corne, ou bien un sommet de tourelle, une arête courbe quelconque sur laquelle s'alignent des légions de chimères d'or. Tout cela monte sous l'ombre mystérieuse des arbres avec une apparence de désordre ; on dirait quelque ville, d'une splendeur inouïe et d'une architecture très rare, qui serait ensevelie pêle-mêle sous cette verdure.
Un premier temple, auquel nous nous arrêtons. Il est dans un lieu un peu dégagé, dans une
sorte de clairière. On y monte par un jardin en terrasses superposées; jardin avec rocailles, pièces d'eau et arbres nains aux feuillages violacés, jaunes ou rougeâtres.
Le temple, très vaste, est tout rouge, d'un rouge de sang ; une énorme toiture, noir et or, retroussée aux angles, semble l'écraser de son poids. Il en sort une musique religieuse, douce et lente, interrompue de temps en temps par un effroyable coup sourd.
Il est ouvert en grand, ouvert sur toute sa façade à colonnes ; mais l'intérieur en est masqué par un vélum blanc, immense. Le vélum est en soie, orné simplement, dans toute son étendue blanche, de trois ou quatre larges rosaces héraldiques noires dont le dessin très simple a je ne sais quoi de distingué et d'exquis, et, derrière cette première tenture, à demi soulevée, des stores légers en bambou sont abaissés jusqu'à terre.
Nous montons plusieurs marches de granit, et mon guide, pour me faire entrer, écarte un pan du voile; le sanctuaire apparaît.
LA SAINTE MONTAGNE DE NIKKO I9ô
Au dedans, tout est laque noire et laque d'or, laque d'or surtout. Au-dessus de l'enchevêtrement compliqué des frises d'or, s'étend une voûte à caissons, en laque ouvragée, noir et or. Derrière la colonnade du fond, la partie reculée où sans doute se tiennent les dieux, est cachée par de longs rideaux en brocart, toujours noir et or, dont les plis rigides tombent du haut jusqu'en bas. A terre, sur les nattes blanches, sont posés de grands vases d'or d'où s'échappent des gerbes de lotus d'or aussi hauts que des arbres. Et enfin, du plafond, pendent comme des serpents morts, comme des cadavres de boas monstrueux, une quantité d'étonnantes « chenilles » de soie, d'une grosseur de bras humain, teintes de blanc, de jaune, d'orangé, de brun rouge et de noir, en nuances bizarrement dégradées comme on en voit sur la gorge de certains oiseaux des îles.
Des bonzes psalmodient dans un coin, assis en rond, autour d'un tambour à prières qui pourrait les contenir tous. Ils chantent des espèces de strophes sans cesse reprises sur le même air mélancolique; chaque couplet, avant de finir, se
prolonge en agonie, se traîne comme un souffle, comme un souffle mourant qui tremble, en même temps que les têtes s'abaissent toujours plus vers la terre, — puis s'arrête brusquement sur un coup du gigantesque tambour. Et alors les têtes se relèvent et le couplet suivant commence, tout pareil, pour se terminer bientôt de la même surprenante manière.
Évidemment ce temple, bien que semblable à ceux d'il y a un millier d'années, est complètement neuf : ses ors sont étincelants, sa magnificence est toute fraîche.
Son luxe rayonne tranquillement, éclairé par une lumière atténuée qui lui donne un aspect de rêve. Entre les colonnes de laque, à travers le tamisage des stores de bambou, apparaît, voilé, le très bizarre jardin extérieur, avec ses arbustes rouges ou violets au soleil du matin, et par derrière se dessinent les grands horizons sauvages, les montagnes et les forêts.
La musique des prêtres continue de se traîner, avec la monotonie inquiétante, avec la persistance d'une incantation qui serait assurée d'agir à la
longue et d'en venir à ses fins mystérieuses. Et c'est une des scènes les plus idéalement japonaises qui m'aient jamais frappé l'esprit ; mon impression diffère de celles que j'avais éprouvées jusqu'à aujourd'hui, dans les vieux temples où il fallait un effort pour retrouver, à travers la poussière, ce passé qui semblait si loin ; ici pour la première fois, j'ai le sentiment d'avoir pénétré au cœur même de ce pays étrange, mais dans son cœur en pleine vie, en pleine activité d'art, de rites et de religion. Mon imagination est consciente de la présence cachée de ces idoles, sans doute monstrueuses, qui, derrière les longs rideaux de brocart, doivent deviner le paysage lumineux d'alentour, et sourire à la fraîcheur matinale, sourire à cette première prière de la journée qui leur arrive si tremblante et légère... Quelque chose de très solennel, de vaguement effrayant, d'incompréhensible surtout, plane dans ce lieu splendide, comme chaque fois qu'il y a rapprochement avec les dieux, quels que soient leurs noms, ou avec le Dieu unique, sous quelque forme qu'on l'adore.
Cependant, l'un des bonzes qui psalmodiaient se détache du groupe, vient à moi, examine mes papiers, puis m'invite à me déchausser et à le suivre. Par un passage latéral, où sont peints sur soie, avec d'horribles détails, tous les supplices de l'enfer, il m'emmène derrière les tentures lourdes et magifiques, dans la partie intérieure réservée aux dieux.
Ici, il fait presque nuit. La lumière très rare vient d'en bas, se glisse en filets rasant le sol pardessous les épais voiles de brocart; aussi la région élevée avoisinant la voûte est-elle perdue dans du noir profond. Le lieu très vaste me paraît, à première vue, encombré par trois lotus d'or, larges comme des bases de tours, dont les feuilles luisent comme de grands boucliers dans la pénombre : je connais depuis longtemps ces trônes des dieux, et levant la tête, je cherche à distinguer dans l'obscurité d'en haut les personnages qui doivent être assis sur ces fleurs. D'abord je vois briller leurs genoux énormes; puis, mes yeux s'habituant davantage, les trois idoles d'or, gigantesques, se dessinent pour moi, écrasantes
de hauteur, dans ces ténèbres voulues : c'est Kwanon -aux -onze- visages -el-aux-mille- bras, Kioanon-à-tête-de-cheval, et Amiddah-Nioraî à la figure ricanante et horrible. Les têtes et les nimbes, en or bruni, sont à peine visibles, on les devine plus qu'on ne les aperçoit ; des reflets indiquent le dessous des arcades sourcilières et des narines, l'émail des yeux, et les dents pointues d'Amiddah, que découvre son mauvais rire ; son nimbe à lui est tourmenté, tandis que les nimbes des deux autres sont calmes, il semble agité par un vent terrible et entouré de flammèches d'enfer.
La musique qu'on leur fait à tous trois derrière les voiles, et qui nous arrive ici assourdie, est maintenant changée : c'est devenu une mélopée rapide, sautillante, accompagnée des claquements d'une de ces grosses mâchoires de bois, en forme de gueule de monstre, qui sont en usage dans les cérémonies pour réveiller l'attention dei dieux distraits...
Mon guide me presse de partir. Il trouve que
SCO JAPONERIES D'AUTOMNE
je m'attarde beaucoup trop dans ce temple de l'entrée, qui n'est rien, paraît-il, auprès des étonnements échelonnés plus haut.
Et nous sortons par une porte du fond, qui nous mène dans le jardin le plus singulier du monde : c'est un carré plein d'ombre, enfermé entre les cèdres de la forêt et la haute paroi rouge du sanctuaire ; en son milieu se dresse un très grand obélisque de bronze, flanqué de quatre autres plus petits, et couronné d'une pyramide de feuillages d'or et de clochettes d'or ; — on dirait, dans ce pays, que le bronze et l'or ne coûtent pas ; à profusion, on les emploie partout, comme chez nous les matériaux vils, le plâtre et la pierre. — Tout le long de cette muraille couleur de sang qui forme le derrière du temple, il y a, à hauteur humaine, pour animer ce jardin mélancolique, une série alignée de petits dieux en bois, de toutes formes et de toutes nuances, qui regardent l'obélisque, les uns bleus, les autres jaunes, les autres verts; les uns ayant des figures d'homme, les autres des figures d'éléphant : compagnie de nains d'un comique trop extraordinaire, qui n'égaie pas.
Pour nous rendre à d'autres temples, nous cheminons de nouveau sous bois, à l'ombre humide et obscure, dans les avenues de cèdres qui montent, descendent, se croisent en sens divers, et sont les rues de cette ville des morts.
Dans les allées, nous marchons sur un sable fin, semé de ces petits piquants bruns qui tombent des cèdres. Toujours en pente, elles sont bordées maintenant de rampes à balustres, en granit revêtu des plus délicieuses mousses; on dirait qu'on a garni toutes les mains-courantes avec un beau velours vert. Et de chaque côté de la voie sablée, courent invariablement de minces ruisseaux, clairs et frais, qui joignent leur bruit de cristal à celui que font dans le lointain les torrents et les cascades.
A une hauteur de 100 ou 200 mètres, nous arrivons devant l'entrée de quelque chose qui doit être magnifique : au-dessus de nous, sur la montagne, dans le fouillis des branches, s'étagent des murailles, des toitures en laque et en bronze, avec un peuple de monstres, partout perchés et étincelants d'or. Devant cette entrée, il y a une sorte
d'esplanade, d'étroite clairière où tombe un peu de soleil. Et voici que dans ce rayon lumineux passent, sur les fonds sombres, eux bonzes en costume de cérémonie : l'un, en longue robe de soie violette avec surplis de soie orange; l'autre en robe gris perle, avec surplis bleu de ciel; tous deux portant la haute coiffure rigide en laque noire dont l'usage est presque perdu. (Du reste les deux seuls êtres humains rencontrés par les routes pendant tout notre pèlerinage.) Ils se rendent probablement à quelque office religieux et, en passant devant l'entrée somptueuse, ils s'inclinent en saints profonds.
Ce temple en face duquel nous sommes est celui de l'âme divinisée de l'empereur Yeyaz (xvi® siècle), qui est peut-être la plus merveilleuse des demeures de Nikko.
On y monte par une série de portes et d'enceintes, de plus en plus belles à mesure qu'on arrive plus haut, plus près du sanctuaire où l'âme de ce mort s'est retirée.
Gela commence par un lourd et énorme portique de granit. Puis on entre dans une première
cour, dont la muraille relativement simple n'est qu'en laque rouge à rosaces d'or. Les grands cèdres poussent dans cette cour comme en pleine forêt et y entretiennent une ombre triste. Des lampadaires d'une forme très spéciale (qpi'on appelle au Japon toro) y sont alignés sur deux rangs. Je vais définir une fois pour toutes ces toro qui sont la base de l'ornementation pour les jardins sacrés et les avenues funéraires : des espèces de lanternes, montées sur des tourelles de cinq à six pieds de haut et surmontées de petits toits à angles retroussés qui sont une réduction en miniature des toits des pagodes. Les toro de cette première cour sont en granit ; la mousse, l'épaisse mousse des siècles les a tous coiffés d'un uniforme bonnet de velours vert. Un demi-jour bleuâtre descend d'en haut, glisse le long des troncs polis des cèdres, tombe ici sur toutes choses, atténue les couleurs, donne une vague impression de sonterrain. Le principal ornement du lieu est une tour à cinq étages qui dépasse la cime des plus grands arbres et s'en va baigner dans le soleil sa pointe dorée : elle fut, dit l'histoire, offerte vers
IGSOàl'àme de l'empereur mort, par le prince Sakaï-Wakasa-no-Kami. Le'nom détour convient mal à cette extravagante superposition de cinq petites pagodes semblables, ayant chacune son toit courbe qui déborde outre mesure, tout hérissé de gargouilles, de cornes et de griffes ; la teinte générale du monument est le rouge sombre, le rouge sang rehaussé d'or ; mais, de près, on distingue une fine ornementation polychrome qui court du haut en bas; de près, on s'aperçoit que les murailles de ces cinq étages ^sont de vrais musées de peinture et de sculpture ; dans l'épaisseur du bois fouillé à jour, se découpe tout un monde de dieux, de bêtes, de chimères, de fleurs ; une dentelle de petits êtres de toutes formes, figés là dans des attitudes vivantes.
Un grand portique vient ensuite : tout de bronze celui-ci, et d'une forme calme, reposante, orné discrètement de quelques rosaces d'or ; puis des marches de granit, et on arrive à la seconde enceinte, remplie de choses encore plus rares. Toujours l'ombre des cèdres ; ici comme dans la première cour, ils poussent en rangs serrés, les
arbres géants ; leurs troncs lisses et droits, ayant çà et là (les plaques de mousse, se dressent comme des obélisques et semblent amener d'enhautcette pâle lumière glissante qui fait briller doucement les choses splendides. En désordre, comme amoncelés, apparaissent des kiosques précieux en laque et en bronze, aux toitures luisantes, étoilées d'or et surmontées de lotus d'or. Ils ont les formes les plus étranges, les plus inusitées, les plus inconnues : les uns légers, d'une élégance raffinée et excessive; les autres lourds, trapus, ayant pour angles des têtes d'éléphant et se ramassant sur eux-mêmes comme pour mieux enfermer des mystères. Cependant toutes les portes sont ouvertes, et on peut aller où l'on veut, il n'y a personne pour garder ces richesses. Par une ouverture basse, entre deux battants de cuivre ciselé, je me glisse au hasard dans l'un de ces kiosques qui est en bronze, en laque rouge et en laque d'or, et dont toutes les lignes architecturales sont des courbes tourmentées. Ce que je vois là dedans est pour moi inexplicable : une sorte d'armoire circulaire ornée avec un goût funèbre, ayant
forme de gigantesque lanterne et ne reposant sur le sol que par un pivot central, comme si elle était destinée à tourner; et deux dieux de grandeur humaine, à visage de vieillard couleur de chair cadavérique, assis sur des trônes, veillant sur cette encombrante chose ronde qui remplit presque entièrement le lieu où ils se tiennent. Tout dans cette magnificence est bizarre, compliqué de symboles millénaires et d'énigmes...
Parmi ces kiosques, deux sont entièrement en bronze ; l'un contient la cloche sans prix, surmontée de dragons impériaux, qui fut offerte jadis à l'âme du mort par je ne sais quel roi de Corée; l'autre, à colonnade, abrite un monstrueux candélabre, également en bronze, de huit à dix pieds de haut, dont le style rappelle tout à coup notre Renaissance occidentale et surprend au milieu de ces étrangetés fantastiques : vers 1650, il arriva d'Europe, envoyé en hommage par les Hollandais qui, comme on sait, avaient trouvé moyen à cette époque de nouer des relations de commerce avec le Japon alors impénétrable. Depuis des siècles, cette Sainte Montagne a été un
lieu OÙ se sont entassées des richesses, des présents inestimables de peuples amis ou tributaires. Dans cette seconde cour, tous les petits phares d'ornement (les toro), rangés en longues files, sont en bronze ajouré avec ciselures dorées. Je n'avais encore jamais vu de la mousse s'accrocher à du métal bruni et brillant; cela a lieu ici, dans cette paix et cette ombre éternelles; la mousse croît sur le bronze ; ces toro portent des plaques de "velours vert, ou des houppes de lichen gris, même sur leurs belles dorures encore si fraîches. Et c'est, je crois, un des charmes les plus singuliers de ce lieu, le mélange d'un pareil luxe, unique au monde, avec les dessous intimes de la forêt, avec les petites plantes si frêles et si sauvages qui ne croissent qu'après des siècles de tranquillité sur les ruines. Des mousses, des fougères, des capillaires et des lichens, vivant pêlemêle et en bonne intelligence avec des laques et des ors, avec de délicates dentelles de cuivre et de bronze à peine ternies par le temps, cela ne se voit nulle part ailleurs : cette communion complète avec de la vraie nature nullement dérangée
est ce qui donne surtout à ces magnificences leur air de choses enchantées, magiques.
Il y a aussi dans cette cour deux kiosques spéciaux pour les prêtresses qui font la danse sacrée du « kangoura » : un peu moins beaux ceux-ci, peut-être, et ayant forme de théâtre avec une scène ouverte placée à hauteur d'homme. Dans chaque kiosque, une seule prêtresse se tient sur le devant de la scène, assise et immobile ; jeune ou âgée, mais toujours vêtue du même costume qu'imposent les vieux rites : robe écarlate avec surplis de mousseline blanche ; sur le front, deux larges coques de mousseline blanche rappelant, en plus grand, le nœud des Alsaciennes; à la main gauche, un éventail, à la main droite un hochet de cuivre, avec des grelots, comme la marotte d'une folie. La prêtresse, impassible comme une idole, tournant à peine les yeux vers le passant qui la regarde, se lève seulement pour danser lorsqu'un fidèle lance sur la scène une pièce de monnaie pour les dieux : elle se lève sans un remerciement, sans un sourire, comme un automate dont on aurait touché le ressort; les yeux
perdus dans le vague, elle danse d'une invariable manière.
La première que je fais ainsi lever en lui jetant mon offrande, est une très vieille femme, pâlie à l'ombre de ce bois sacré : bayadère de soixante ans, à la figure émaciée, mystique, qu'une couche de poudre blanchit comme un plâtre. Au tintement du métal contre les planches de son théâtre, elle se dresse dans sa blanche mousseline, elle se dresse lentement avec la grâce savante qu'elle a acquise dans les moindres mouvements de son corps maigre, et elle commence le pas rituel qui ne change jamais. Agitant son éventail large et sa marotte qui sonne, elle avance lentement, — puis recule, revient, recule encore, en trois ou quatre passes de plus en plus recueillies, de plus en plus graves. Et à présent, de sa petite main qui semble tout à coupépeurée, elle déploie l'éventail sur son visage, comme si, en ce monde, rien n'était assez pur pour ses yeux. Oh ! la très chaste créature, oh 1 la très pudique, l'éthérée !... Mais maintenant, voici qu'elle défaille, elle va mourir... A reculons, à petits pas chancelants, elle s'éloigne encore une
210 JAPONEUIES D'AUTOMNE
fois, en même temps que son corps s'incline toujours plus, toujours plus, en avant vers la terre comme pour une révérence suprême à la vie qui la quitte ; elle agonise, elle râle ; avec des gestes saccadés de souffrance, elle secoue sa marotte sur le sol, comme on ferait d'une branche mouillée pour en laisser tomber les dernières gouttelettes d'eau. Et son corps est si penché que, de sa tête retombée, les deux coques de mousseline pendent comme les oreilles d'une grande levrette blanche... Un dernier spasme plein de grâce, et elle s'affaisse, la vierge très pure, — c'est fini, elle s'est éteinte, elle est morte...
Indifférente, elle vient se rasseoir dans sa pose première, attendant une offrande nouvelle pour recommencer tout, avec des attitudes absolument pareilles.
Nous allons franchir maintenant la muraille beaucoup plus magnifique de la troisième enceinte, tout en laque d'or celle-ci, avec soubassements de bronze. Elle est divisée en une série de panneaux ajourés, où sont représentées, ensculp-
ture profonde, toutes les bêtes de l'air et de l'eau, toutes les fleurs connues et toutes les feuilles : des méduses d'or étendent leurs tentacules parmi des algues d'or; sur des branches de glycines d'or, ou sur des roses, des cigognes d'or ouvrent leurs ailes, des phénix d'or déploient leur queue et font la roue. Une toiture de bronze, soutenue par des rangées d'animaux de toutes sortes, recouvre d'un bout à l'autre cette muraille, débordant beaucoup pour abriter tout cela contre les pluies des hivers. La porte d'entrée nous arrête comme une merveille plus étonnante que toutes celles déjà vues ; ses battants énormes sont en laque finement ouvragée ; ses ferrures d'or sont des pièces d'orfèvrerie découpées et gravées avec le goût le plus rare. Elle est gardée, non pas comme celle des temples ordinaires, par deux colosses au ricanement horrible, mais par deux dieux de figure et de grandeur humaines, ayant des rides de vieillard, un teint de cadavre, une expression de tranquillité rusée et pas sûre ; ils siègent, l'un à droite, l'autre à gauche, sur des trônes, dans des niches délicieusement remplies de branches de roses et
de pivoines en nacre et en ivoire. La toiture de bronze qui surmonte cette porte ne saurait être ni décrite, ni dessinée, avec sa hauteur monumentale, sa complication extrême, ses courbes qui se superposent, ses fleurons d'or, ses angles retroussés d'où pendent, comme des tulipes renversées, de longues cloches d'or. Elle est soutenue par une armée de « chiens célestes », de dragons et de chimères, qui s'avancent comme des gargouilles, s'étagent les uns par-dessus les autres en six rangées compactes; une armée griflue, cornue, méchante; un cauchemar d'or, figé là en pleine fureur, et s'extravasant par le haut comme une masse qui va tomber, se désagréger, s'élancer; toutes les gueules ouvertes, tous les crocs dehors, tous les ongles dégainés, toutes les têtes penchées et les gros yeux sortis des orbites pour mieux regarder qui ose venir..
Passant sous cette pyramide de bêtes, nous entrons enfin dans la troisième et dernière enceinte, au fond de laquelle le temple splendide est bàti^
ro temple qui s'appelle : « le palais de l'Éclat d'Orient».
Ici, il n'y a plus rien, plus même de cèdres; celte cour est vide et à air libre, comme pour laisser un peu de repos aux yeux et à l'esprit, avant la merveille finale qui est le sanctuaire.
Toujours personne, que mon guide et moimême. Mais tout à coup nos pas, qui jusqu'à présent avaientété silencieux sur le sable et la mousse, résonnent bruyamment ; nous marchons sur une couche de galets noirs qui roulent l'un contre l'autre avec un petit fracas particulier, très sonore. (Une chose d'étiquette, paraît-il, ces galets aux abords des temples; les portes étant constamment ouvertes, les dieux et les esprits doivent être prévenus, par ce bruit de pas, que quelqu'un vient.) Personne, — et un lieu magnifiquement sinistre, une cour déserte, dont le sol est noir et où l'on est emprisonné entre des murailles d'or; je me prends maintenant à songer à cette cité apocalyptique, en or fin transparent comme verre, dont le premier fondement était de jaspe, le second de saphir, le troisième de cal-
cédoine... D'ailleurs toutes les bêtes de l'Apocalypse, descendues du ciel, sont venues se ranger en légions sur ce temple, qui est maintenant devant nous, occupant tout le fond de cette cour. Sa façade et son portique rappellent la précédente enceinte, avec plus de richesse encore, plus de recherche surtout et de rareté exquise dans les formes ornementales ; la conception d'ensemble en est encore plus étrange et plus mystérieuse; ses « chiens célestes » et ses dragons d'or, plus extravagants d'attitudes, semblent plus menaçants, plus furieux de nous voir.
Ce temple a trois cents ans ; il est entretenu avec un soin minutieux ; on n'a pas laissé ternir une seule de ses dorures; il ne manque pas un pétale à ses milliers de fleurs, ni une main à ses milliers de personnages, ni une griffe à ses milliers de monstres. Et cependant, à je ne sais quoi d'un peu atténué dans son éclat, d'un peu déjeté dans ses grandes lignes, on a parfaitement conscience de sa vieillesse ; et puis il y a ces granits et ces bronzes des soubassements sur lesquels, par un raffinement de goût, on a respecté les mousses
envahissantes, les lichens lentement rongeurs : tout cela accentue la notion que l'on perçoit, dès l'abord, de son grand âge. Et cette nation du reste est nécessaire à apaiser l'esprit; car, si dansjec temples de l'Ég^'pte on s'inquiète malgré soi des générations de travailleurs qui ont dû s'user 'à remuer ces granits immenses, ici on songe à tant de sculpteurs obstinés qui ont dû, pendant leur existence entière, s'épuiser à fouiller ces prodigieuses murailles en dentelle ; et cela repose vraiment, de se dire qu'ils sont depuis longtemps morts, ces gens fatigués ; qu'ils sont depuis longtemps au grand calme dans cette terre — d'où sortent peu à peu maintenant ces patientes petites mousses attaquant par la base leur œuvre laborieuse, ces fines petites fougères mêlant leurs découpures à celles si pénibles du bois durci et du métal...
Ce peuple qui bâtit avec du bronze, de l'ivoire et delà laque d'or, quelle impression de barbarie doit-il recevoir de nos monuments, à nous, en simple pierre; plus grands que les leurs, il est vrai, mais d'un aspect si rude et d'une teinte si
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grise, composée au hasard par la poussière et les fumées. Même les sculptures de nos églises gothiques doivent leur sembler des œuvres d'une inexpérience enfantine, exécutées sur des matériaux vils.
Et comme nous avons peine à nous figurer, devant ces choses si étonnamment conservées, que, depuis trois siècles, des pèlerins innombrables aient pu venir ici tous les ans, quelquefois par milliers ensemble : foules bien différentes des nôtres, évidemment; foules soigneuses, polies, s'avançant avec des révérences, sur des sandales légères, au froufrou des soies, au bruit des éventails.
Une telle conservation est déjà, à elle seule, un de ces prodiges japonais qui seraient bien impossibles chez nous, avec nos cohues de gens grossiers et casseurs...
Nous traversons cette cour vide. Le soleil matinal y pénètre ; deux de ces murailles d'or sont dans l'ombre, les deux autres brillent; les têtes des grands cèdres d'alentour les défassent; on sent
qu'on est au milieu des bois, et on entend bruire les cascades.
A la porte du palais de VÉdat cVOrienl, nous nous arrêtons sur de grandes marches de bronze pour nous déchausser comme c'est l'usage.
De l'or partout, de l'or resplendissant. Une ornementation indescriptible a été choisie pour ce seuil : sur les montants énormes, sont des espècBS de nuages moirés, d'ondulations marines, au milieu desquels apparaissent çà et là des tentacules de méduses, des extrémités de pattes gi'iffues, des pinces de crabes, des bouts de longues chenilles plates et squameuses ; toutes sortes de fragments horribles, imités, en gigantesque, avec une vérité saisissante et donnant à penser que les bêtes auxquelles ils appartiennent sont là, à demi cachées dans l'épaisseur des murailles, prêtes à enlacer, à déchirer les chairs. Cette splendeur a des dessous mystérieusement hostiles; on la sent pleine de surprises et de menaces. Au-dessus de nos têtes, les linteaux sont ornés cependant de grandes fleurs exquises en bronze ou en or : roses, pivoines, glycines, branches printanières de cerisier aux
boutons entr'ouverts ; mais, plus haul encore, des visages effrayants, immobilisés dans des grimaces macabres, se penchent vers nous ; des épouvantes de toutes formes se tiennent accrochées par leurs ailes d'or aux solives d'or des toitures ; on aperçoit en l'air des alignements de bouches fendues par des rires atroces, des alignements d'yeux à demi perdus dans d'inquiétants sommeils...
Un vieux prêtre, averti par le bruit des galets dans le silence de la cour, paraît derrière nous sur le bronze du seuil. Pour examiner ma permission que je lui présente, il met sur son nez des lunettes rondes qui lui font un regard de chouette.
En règle, mes papiers. Une révérence, et il s'écarte pour me laisser entrer.
Dans ce palais il fait sombre, de cette mystérieuse demi-obscurité où se complaisent les Esprits. Les impressions qu'on éprouve en y entrant sont toutes de splendeur et de calme.
Des murailles d'or, et une voûte d'or soutenue par des colonnes d'or. Une vague lumière frisante,
éclairant comme par en dessous, entrant par des fenêtres très grillées, très basses; des fonds ténébreux, indécis, pleins de miroitements de choses précieuses.
Des ors jaunes, des ors rouges, des ors verts ; des ors vifs ou atténués, discrets ou étincelants ; çà et là, aux frises, aux chapiteaux exquis des colonnes, un peu de vermillon, un peu de vert émeraude ; très peu, rien qu'un mince filet de couleur, juste assez pour relever quelque aile d'oiseau, quelque pétale de lotus, de pivoine ou de rose. Aucune surchage malgré tant de richesse ; un tel goût d'arrangement sous des milliers de formes diverses, un tel accord dans des dessins d'une complication extrême, que l'ensemble paraît simple et reposé.
Pas de figures humaines, pas d'idoles nulle part dans ce sanctuaire du shintoïsme. Sur les autels, rien que des grands vases d'or remplis de fleurs naturelles en gerbes ou de gigantesques fleurs d'or.
Pas d'idoles, mais des nuées de bêtes, ailées ou rampantes, connues ou chimériques, se poursui-
vant aux murailles, s'envolant aux frises et aux voûtes, dans toutes les attitudes de la fureur et de la lutte, de l'épouvante et de la fuite. Ici, un vol de cigognes détalant à tire-d'ailes le long d'une corniche d'or ; ailleurs des papillons avec des tortues ; de grands insectes hideux parmi des fleurs ou hien des combats à outrance entre bêtes fantastiques de la mer, méduses à gros yeux et poissons de rêve. Des plafonds où se hérissent et s'enchevêtrent des dragons innombrables. Des fenêtres découpées en trèfle multiple, d'une forme jamais vue, et qui éclairent à peine, qui semblent n'être qu'un prétexte à étaler toutes sortes de merveilles ajourées : treillages d'or où s'accrochent des feuillages d'or et sur lesquels jouent des oiseaux d'or; tout cela accumulé comme à plaisir et laissant entrer le moins de lumière possible dans la profonde pénombre dorée du temple. Seules, les colonnes sont réellement simples, en fine laque d'or tout unie, avec des chapiteaux d'un dessin très sobre formant un peu calice de lotus, ^orame dans certains palais de l'Egypte antique. On pourrait passer des journées à admirer se-
parement chaque panneau, chaque pilier, chaque détail infime; le moindre petit morceau de la voûte ou des murs serait à lui seul une pièce de musée. Et tant de rares et extravagantes choses, arrivant à composer dans leur ensemble de grandes lignes tranquilles; tant de formes vivantes, tant de corps contournés, d'ailes rebroussées, de griffes tendues, de gueules ouvertes et de regards louches arrivant à faire du calme, du calme absolu, à force d'harmonie inexplicable, de demi-jour, de silence...
Je crois du reste que c'est ici la quintessence de cet art japonais dont les lambeaux apportés dans nos collections d'Europe ne peuvent donner l'impression vraie. Et comme on est frappé de sentir cet art si éloigné du nôtre, parti d'origines si différentes ; rien qui dérive, même de loin, d'aucune de ces antiquités à nous, grecque, latine ou arabe, auxquelles sont puisées toujours, sans que nous nous en rendions compte, nos notions natives sur les foiTiies ornementales; ici, le moindre dessin, la moindre ligne, tout nous est profondément étranger, autant que pourraient l'être des choses
venues de quelque planète voisine, jamais en communication avec notre côté de la terre.
Tout le fond du temple, où il fait presque nuit, est occupé par de grands portes de laque noire et de laque d'or, à ferrures d'or ciselé, fermant un lieu très saint que l'on refuse de me montrer. On m'explique du reste qu'il n'y a rien dans ces armoires; mais ce sont des endroits où les âmes divinisées des héros aiment à se tenir ; les prêtres ne les ouvrent qu'à certaines occasions, pour y déposer des poésies à leur louange, ou des prières écrites savamment sur des papiers de riz.
De chaque côté du grand sanctuaire d'or deux ailes latérales sont tout en marqueteries, en prodigieuses mosaïques, composées avec les bois les plus précieux auxquels on a laissé leurs couleurs naturelles. Gela représente des animaux et des plantes; sur les murs, des feuillages légers en relief, des bambous, des graminées d'une finesse extrême, des lianes d'où retombent des grappes de fleurs ; des oiseaux à grand plumage, paons, faisans ou phénix la queue déployée. Aucune peinture, aucune dorure; ici, l'ensemble est
sombre, le ton général est celui du bois mort ; mais chaque feuille de chaque branche est faite d'un morceau différent; et aussi chaque plume de chaque oiseau, de manière à former, sur les gorges et sur les ailes, des nuances dégradées, presque changeantes.
Et enfin, enfin, derrière toutes ces magnificences, le lieu le plus saint, qu'on me montre en dernier, le lieu étrange entre les plus étranges : la petite cour funèbre qui renferme le tombeau. Elle est creusée dans la montagne, entre des parois rocheuses d'où l'eau suinte : les lichens et les mousses y font des tapis humides et les gi^ands cèdres d'alentour y jettent leur ombre noire. Il y a là un enclos de bronze, fermé par une porte de bronze, qui est marquée en son milieu d'une inscription d'or, — non plus en langue japonaise, mais en langue sanscrite pour plus de mystère; porte massive, lugubre, inexorable, extraordinaire au delà de toute expression, et qui est comme l'idéal même de la porte de sépulcre. Au centre de l'enclos, une sorte de guérite ronde également en bronze, ayant forme de cloche de
pagode, forme de bête accroupie, forme de je ne sais quoi d'inconnu et d'inquiétant, et surmontée d'une grande fleur héraldique étonnante : c'est là, sous cette chose singulière, que s'est décomposé le corps du petit bonhomme jaune qui fût l'empereur Yeyaz et pour lequel tant de pompe a été déployée. Dans ce même enclos, un autel funéraire supporte ces trois objets traditionnels : le brûle-parfums à pans carrés ayant sur son couvercle un « chien-céleste » assis, la cigogne symbolique debout sur la tortue, et le vase avec son bouquet de lotus; — tout cela en bronze; tout cela un peu plus grand que nature, la cigogne haute comme une autruche, le brûle-parfums pouvant servir de berceau à un enfant, les feuilles du lotus larges comme des boucliers; mais tout cela relativement simple après le luxe insensé du temple; d'une simplicité ruineuse, il est vrai, et très exquise...
Un peu de vent ce matin agite les branches des cèdres, et il en tombe une pluie de petits piquants desséchés, une pluie brune sur les lichens grisâtres, sur les mousses en velours vert et sur
les sinistres objets de bronze. Les cascades font leur bruit, qui est comme une perpétuel le musique sacrée, dans le lointain. Une impression de néant et de paix suprême plane dans cette dernière cour, à laquelle tant de splendeurs aboutissent.
Dans un autre quartier de la forêt, le temple de l'àme divinisée d'Yemidzou est d'une magniiicence à peu près égale. On y arrive par les mêmes séries de marches, de petits phares ciselés et dorés, de portiques de bronze, d'enceintes de laque; mais le plan d'ensemble se démêle moins bien, parce que la montagne est là plus tourmentée. Les gardiens du seuil, au lieu d'être des vieillards somnolents et pâles assis dans des fauteuils, comme chez Yeyaz, sont deux colosses de dixhuit pieds, debout, nus, musclés comme r/7<?rcuie Farnèse, l'un à peau rouge, l'autre à peau bleue, tous deux horribles, gesticulant, menaçant de la main levée, menaçant du regard, du rire moqueur et des dents pointus qui semblent grincer. Après eux, plus loin, il faut passer encore entre
deux autres épouvantes : le dieu du Vent et le dieu du Tonnerre, géants aussi, et furieux, le rire atroce et la main prête à frapper.
Et puis viennent les mêmes portes merveilleuses, fouillées à jour, laquées et dorées; les mêmes pléiades de « chiens-célestes » et de chimères; les mêmes enchevêtrements fantastiques de chevrons et de gargouilles sous les hautes toitures en bronze; les mêmes murailles d'or.
Au dedans, un étincellement d'or pareil à celui de chez Yeyaz. Vraiment, des palais de ces âmes, on ne sait lequel est le plus beau ; l'étonnement est que le même peuple ait trouvé le temps d'en construire deux. Ce qui est particulier à ce dernier, c'est une rangée d'énormes vases en bronze doré, d'une forme religieuse consacrée, qui sont posés à terre, et d'où s'élèvent jusqu'au plafond des arbres d'or de grandeur naturelle : un bambou d'or d'une légèreté de folle-avoine; un cèdre d'or, avec ses milliers de petits piquants si fins ; un cerisier d'or, en fleurs comme au printemps. Chacune de ces plantes, copiée avec cette fidélité à la fois très naïve et très habile qui est spéciale à
LA SAKNTE MONTAGNE DE NIKKO '227
l'art japonais, et formant comme un brouillard d'or plus clair, en avant de la pénombre dorée qui est le fond de tout dans cette demeure.
Et ces belles choses aboutissent, cela va sans dire, à la petite cour du Néant, où se tiennent la sinistre guérite de bronze recouvrant le cadavre, et l'autel avec sa cigogne, son vase à encens, son lotus. Sur la petite porte basse du sépulcre, brille l'inscription indéchiffrable; sur le couvercle du brûle-parfums, le « chien-céleste •» ricane, de son ricanement toujours le même; mais tout cela semble un peu usé, un peu raviné par le temps, par les pluies; et devant ce délabrement du bronze on s'étonne davantage de la résistance, de la fraîcheur inaltérée des laques et des ors; on a mieux conscience aussi de l'antiquité du lieu. Et puis il fait plus lugubre ici que chez Yeyaz ; c'est plus encaissé, plus obscur sous les cèdres; des suintements d'eau partout; l'humidité verdàtre des fonds de puits, l'envahissement des capillaires et de certaines mousses, voisines des algues, qui, d'ordinaire, ne croissent que dans les fontaines...
Il y a dans la Sainte Montagne encore beaucoup d'autres temples, d'autres portiques de bronze aux architraves relevées en croissant de lune, d'autres kiosques, d'autres tombeaux; on y monte, ^ous la même voûte d'arbres gigantesques, par d'autres avenues bordées des mêmes balustrcs et tapissées des mêmes velours verts ; c'est toute une ville des Esprits, bâtie sous bois et sans habitants visibles.
Mais ces deux temples d'Yeyaz et d'Yemidzou sont d'une beauté trop écrasante ; on passe ensuite indifférent devant les autres, qu'on aurait certainement beaucoup admirés ailleurs. Du reste, à la longue, on éprouve une lassitude à voir tant d'or, tant de laque, tant d'étonnant travail accumulé; c'est comme un enchantement qui durerait trop ; et puis cela dégoûte de ce qu'on avait vu précédemment, de ce que l'on possède et des lieux qu'on habite, si recherchés qu'ils puissent être; cela fait prendre en pitié beaucoup de belles choses terrestres. — Et si c'est une fatigue de regarder, à plus forte raison sans doute en est-ce une de lire ces descriptions que je fais, qui ne
peuvent être que des espèces de minulieux inventaires de richesses et où le mot or revient fatalement à chaque ligne.
J'ai dit qu'il n'y avait personne dans ces temples, personne que les prêtres gardiens : quelques vieux bonshommes à tête grise et à longs cheveux; aussi quelques petites filles occupées ce matin à changer les fleurs naturelles, dans ces vases sacrés où depuis des siècles on entretient de sveltes bouquets, hauts sur tige. On n'attendait pas de visites, sans doute, et cependant il y a déjà des fleurs partout : fleurs d'automne, scabieuses et grands chrysanthèmes arrangés là avec ce goût japonais qui leur imprime une certaine élégance à part, très différente de celle que nous saurions leur donner.
Je n'avais encore jamais vu brosser de la mousse. Ici, devant un temple, je trouve deux bonzes occupés à ce travail; avec des espèces de balais fins, ils époussettent l'incomparable tapis de velours vert qui recouvre les dalles de granit de leur cour, et sur lequel tombent sans cesse, obstinément, les petits piquants bruns des cèdres. A
les regarder faire avec tant de soin, on sent qu'ils ont l'admiration de ces mousses et de ces lichens, de tout ce luxe intime de la forêt qui est plus beau à Nikko qu'ailleurs, et que les dieux aiment aussi. Plus haut, vers les cimes, là où s'arrêtent les avenues bordées de balustres pour faire place aux petits sentiers pleins de fougères et de racines, dorment au bruit des cascades d'autres saints beaucoup plus vieux : tous ces premiers sages qui, dès le iii° et le iv' siècle, sanctifièrent la montagne ; leurs tombeaux de granit, très modestes, très frustes, rappellent presque nos menhirs celtiques. Il y a aussi de petits temples grossiers, où les femmes apportent, pour devenir mères, des vœux écrits sur des plaquettes de bois; et ces plaquettes amoncelées pourrissent devant les portes. Il y a des rochers miraculeux que l'on vient, de très loin, toucher pour être guéri de maladies affreuses et qui sont polis et usés par les mains. Il y a toutes sortes de pierres consacrées possédant d;is vertus magiques; il y a toutes sortes de statues de granit, debout dans des recoins ou effrondrées
SOUS des herbes, presque informes à force d'être vieilles et moussues. Et puis il n'y a plus rien, que la forêt sauvage; tout finit, même les sentiers. Les cascades seules, échevelées, plus minces, plus froides, continuent de se démener et de bruire, dégringolant des derniers sommets; c'est le centre de la grande île japonaise, et on arrive tout de suite à la région où n'habitent plus que ces ours, dont les peaux grises alimentent les boutiques de Nikko.
Il est environ une heure de l'après-midi lorsque je redescends de ma première visite, commencée de si bon matin à la Sainte Montagne. Quand j'approche de nouveau du quartier magnifique des empereurs, le soleil plus élevé et plus clair perce mieux la voûte noire des arbres, ruiselle davantage sur les monstres d'or et les rosaces d'or, aux faites des temples. Vue par en dessus, des hauteurs surplombantes, cette ville des morts paraît comme aplatie sous ses toits lourds revêtus de bronze : c'est une des étrangetés, et peut-être un défaut de cette architecture, ces toits trop com-
pliqués, trop débordants, trop énormes, posés comme d'écrasantes carapaces, sur des murailles merveilleuses, mais en somme peu élevées.
Il fait plus chaud en redescendant. Les cigales chantent comme au beau mois de juin et des singes sautent dans les branches, en criant avec des voix d'oiseau, aigres et vilaines. Quel pays où tout est bizarre, ce Japon ! Un hiver presque comme celui de France, avec des gelées, des neiges, — et les cycas poussent tout de même, les bambous deviennent grands comme des arbres; d'un bout de l'année à l'autre les cigales chantent; les singes frileux trouvent moyen de vivre dans les bois, les campagnards vont presque nus aux champs, et tout le monde grelotte dans des maisons de papier. Vraiment on dirait d'un pays tropical qui serait remonté vers le nord sans s'en apercevoir, étourdiment, sans prendre ses dispositions d'hiver.
Nous voici tout en bas, revenus au pont des pèlerins, puis repassés sur l'autre rive, sortis de la forêt sainte.
Finie, l'ombre triste des cèdres; à présent, c'est tout à coup la grande lumière, l'air libre, la voiitc du ciel bleu. Le village de Nikko se chauffe au soleil, après avoir eu si froid cette nuit. Une légère buée blanche d'automne flotte sur les maisonnettes; mais au-dessus, l'atmosphère est très pure, les cimes boisées se découpent avec une netteté extrême sur le vide d'en haut. Une quantité de nouvelles peaux d'ours ont été étalées à sécher, en plus de celles qui déjà ce matin pendaienttout le long de la rue. Des messieurs japonais, qui flânent et font la belle jambe devant les petites boutiques d'objets de piété, m'adressent des révérences profondes : mes coureurs d'hier, que je ne reconnaissais pas, en si galantes robes de contonnade à fleurs! Ils espèrent toujours, me disent ils, avoir l'honneur de me ramener à Utsunomya, et me prient de leur renouveler la promesse que je leur en ai faite au départ. — Oh I très volontiers, car ils courent vraiment fort bien.
Au sortir de ce sombre rêve d'or qui est la Sainte Montagne, tout ce Japon ordinaire semble encore plus saugrenu, plus comique, plus petit.
On m'avait dit à Yeddo que la saison était beaucoup trop avancée pour faire ce voyage ; je la crois au contraire on ne peut mieux choisie : si j'étais venu au printemps, qui rayonne très gaiement sur le Japon, ou bien à la splendeur de l'été, quand il y a ici des pèlerins accourus de jtoutes les îles de l'empire, je n'aurais pas connu cette impression inoubliable, d'arriver seul visiteur dans cette nécropole splendide, en entendant la grande musique des eaux grossies, en sentant partout dans la forêt la mélancolie de novembre...
Indépendamment de la Sainte Montagne, tous les environs de Nikko, tous les bois d'alentour sont remplis de sépultures vénérées, de lieux d'adoration.
Une après-midi, je remonte le cours du torrent qui sépare le village de la ville dorée des morts, mais cette fois sur la rive opposée à celle des grands temples. Tout au bord du lit creux et profond où se démènent les eaux bruissantes, j'ai pris un sentier plein de campanules et de scabieuses, le long du bois. Et il y a là partout des
tombes très antiques, rongées de mousse, des bouddhas en granit cachés sous les verdures jaunies ou effeuillées, des inscriptions en langue sanscrite qui doivent dater d'époques bien lointaines. Plus on s'élève, plus le torrent s'agite et fait tapage ; il bouillonne au fond de son abîme, sur un amoncellement de gros blocs d'un gris souris, qui sont tous ronds, tous polis et striés comme des dos de bêtes : on dirait des éléphants morts, effondrés en troupeaux au milieu de l'écume blanche. Des monlagnes abruptes, très boisées, encaissent cette vallée de plus en plus ; elles montent dans le ciel verticalement, avec des cimes pointues, des dentelures excessives. Un chaud soleil brille encore, mais ou a conscience de l'arrière -automne, à cause de ces graminées desséchées qui jettent sur tous les buissons des nuances grisâtres, à cause de ces tons si variés qu'ont les bois. Il y a des érables qui sont violets, et d'autres qui sont complètement rouges.
De loin en loin, quelques pauvres hameaux, qui ont l'air sauvage. Des paysans à longs cheveux
et à chignon; tout nus, de petite taille, mais qui semblent coulés en beau bronze.
Inutile de leur demander des renseignements sur les chemins, à ceux-ci, je sais cela depuis longtemps : avec des sourires et des saluts, ils s'amuseraient à m'égarer.
Dans le sentier, un petit garçon d'une huitaine d'années, vêtu mais déguenillé, vient là-bas devant moi ; il porte, attaché sur son dos, un petit frère naissant, emmailloté et endormi. Au moment où nous nous croisons, il me fait une grande révérence de cérémonie, si inattendue, si comique et si mignonne en même temps que je lui donne des sous. Et puis je continue ma route sans plus penser à lui, ne croyant plus le revoir.
Toujours des bouddhas en granit, de très vieux bouddhas, assis de distance en distance sous les buissons et les épines. En voici maintenant un vrai régiment, au moins une centaine, tous pareils, et très bien alignés, formant une courbe qui suit la direction du torrent; sans doute ils regardent les eaux courir et bondir au fond de leur lit sombre... Je me rappelle à présent qu'on
m'avait parlé de ceux-ci ; il y a même sur eux cette légende, qui circule à Yeddo : personne, paraît-il, n'a jamais pu savoir leur nombre; les différents pèlerins qui ont essayé de les compter n'ont pas réussi à tomber d'accord, et il en es* résulté des disputes, des rancunes.
Ils sont bien laids, ces gnomes, et doivent être malfaisants, c'est certain. Le temps et le lichen leur ont mangé des morceaux de figure, quelquefois une de leurs longues oreilles, ou bien le nez. Devant chacun d'eux traînent dans l'herbe des cendres noires, des débris de baguettes d'encens, restes des pèlerinages de l'été. Des petites bandes blanches ou rouges, portant des caractères imprimés, sont collées au hasard sur leurs ventres; cai'tes de visite des fidèles qui sont venus, à la saison, leur rendre hommage ou leur demander grâce; et les pluies ont détrempé ces papiers.
Plus loin, au bord de ce même sentier des bois, une grotte, marquée d'une inscription bouddhique, ouvre dans une roche son trou obscur. Horreur! elle est jonchée par terre de cheveux humains, jonchée de ces longues mèches
noires, rudes et grasses, qui poussent sur les têtes japonaises. A quel usage est-elle donc, cette grotte, et qu'est-ce qui peut bien s'y passer?...
Plus loin encore, beaucoup plus loin et plus haut, dans une sorte de large cirque tapissé de verdure, neuf cascades dégringolent à la fois, toutes semblables et lancées côte à côte dans le vide.
Et enfin, dans une région trèsélevée où j'arrête ma promenade, un grand lac mystérieux s'étend, à je ne sais quelle hauteur au-dessus du niveau des mers, entre des montagnes et des forêts profondes où ne se voit plus aucune trace des hommes.
Revenant de ma longue course, le soir, au baisser du soleil, j'aperçois là-bas, au même point où je l'avais rencontré au départ, le petit bonhomme qui m'avait fait une révérence si belle. Il a toujours sa petite poupée de frère sur son dos, et il est posté comme pour me saisir au passage, sachant bien que je n'ai pas d'autre route de retour.
Il m'a VU, et il vient à moi, traînant ses pauvres socques de bois, tout courbé sous le poids du bébé endormi : c'est pour m'oflrir, en reconnaissance des sous que je lui ai donnés, un bouquet de campanules qu'il a cueillies pour moi. Une nouvelle révérence très mignonne, et il se sauve, évidemment sans rien attendre.
Eh bien ! c'est le seul témoignagne de cœur et de souvenir qui m'ait été donné au Japon, depuis tantôt six mois que je m'y promène. Je rappelle l'enfant, très touché de sa petite idée; je l'embrasserais presque, s'il n'était pas si laid et si malpropre; mais vraiment il n'y a pas moyen. Comment s'y est-il pris pour être si mal venu, à ce bon air des montagnes, à cette fraîcheur vivifiante des torrents? Il a du mal plein les cheveux, son petit frère aussi; on n'a même pas pu les raser par places pour leur composer cette coiffure en quouettes séparées qui est réglementaire pour les bébés de leur race. Mais il me regarde avec de si bons yeux, si expressifs, si tristes... Pauvre petit être manqué, destiné à végéter misérablement quelques années dans ces bois, sans
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rien connaître ni jouir de rien, jusqu'à l'heure de s'en retourner féconder les racines des plantes vertes... Quel mystère, qu'un seul regard furtif de lui ait pu faire ce que souvent les beaux discours de mes semblables ne font pas, me pénétrer si profondément, trouver le chemin de ce qu'il y a en moi de meilleur et de plus enfoui, évoquer si vite le sentiment de l'universelle fraternité de souffrance, la pitié douce et profonde !...
Je lui donne tout ce que j'ai de monnaie dans ma bourse, plein sa petite main qu'il laisse ouverte, ne pouvant croire à tant de richesse. Et je m'en vais, emportant mon bouquet de campanules sauvages, le seul souvenir désintéressé qui me restera de ce pays.
Une heure solennelle, dans la Sainte Montagne, est celle de la tombée du jour, quand on ferme les temples. C'est une heure un peu lugubre aussi, surtout à cette saison d'automne où les crépuscules portent en eux-mêmes un recueillement triste. Avec des bruits lourds, qui se prolongent dans la sonorité de dessous bois, les grands pan-
neaux de laque et de bronze roulent sur leurs glissières, murant les demeures magnifiques qui ont été ouvertes tout le jour et où personne n'est venu. Un frisson de froid humide passe sous les hautes futaies noires. A cause du feu, qui pourrait consumer ces merveilles, aucune lumière ne s'aN lume nulle part, dans celte ville d'Esprits où cependant il fait sombre plus tôt et plus longtemps qu'ailleurs; aucune lampe ne veille sur ces richesses qui, depuis des siècles, dorment ainsi dans l'obscurité, au centre du pays japonais; et les cascades grossissent leur musique, à mesure que le silence de la nuit se fait dans le bois plein d'enchantements...
On est très obséquieux à la maison-de-thé,
quand je rentre le soir; l'hôte, mes coureurs et
les jeunes servantes s'empressent à délacer mes
guêtres et mes bottines, me tirant les jambes en
tous sens. Et puis, en pieds de bas, je monte dans
ma chambre de papier, par le tout petit escalier
luisant qui craque et tremble.
C'est l'heure du bain; quelqu'une des ser-
vantes, qui court toute nue sous la véranda, une lanterne d'une main, une serviette de l'autre, prête à se plonger dans l'eau tiède, s'arrête pour s'informer si je n'irai pas me baigner, moi aussi. Mon Dieu, cela dépend ; j'en ai grande envie, mais co-mme la cuve est commune à tout le monde, je désire m'assurer d'abord s'il n'y a pas parmi les voyageurs quelques messieurs nippons avec qui cette promiscuité me serait pénible. — Non, rien que des voyageuses, ce soir, rien que des dames; c'est déjà un grand point. Une mère de famille, encore à la fleur de l'âge, et ses deux filles d'une quinzaine d'années, toutes trois avenantes, saines et fraîches. Alors, oui, je serai de la partie.
Donc, il faut redescendre, à l'aide d'une lanterne et d'une paire de socques appropriés à la circonstance, il faut traverser le jardin, pour gagner la salle isolée où cette baignade se passe. Déjà un froid de loup, dans ce jardin maniéré, qui est envahi complètement par la nuit et où le brouillard des soirées de novembre est descendu sur les rocailles et les plantes naines ; autour de ces petites
choses, les montagnes font de grandes murailles noires où l'on entend courir des cascades ; et un peu de lumière reste encore, tout en haut, dans le ciel d'un rose glacial d'hiver, où brillent les premières étoiles ; — tout cela triste, je ne saurais vraiment pas trop définir pourquoi; tout cela étrange surtout, étrange et lointain, avivant l'impression que j'avais déjà, depuis la tombée du jour, des distances extrêmes entre les pays, des abîmes entre les races, et en particulier de l'isolement de ce village perdu...
Les belles voyageuses m'ont précédé dans l'eau, à ce qu'il paraît, car en approchant j'entends leurs éclats de rire mêlés à des clapotements légers, — et la tristesse des choses me semble s'envoler d'un seul coup, à ces bruits drôles.
Une douce chaleur, en entrant dans la petite salle basse, emplie d'une buée blanchâtre; la lampe éclaire avec discrétion, enfermée dans une guérite carrée en papier transparent, sur laquelle sont peintes, cela va sans dire, deux ou trois chauves-souris. Tout est en bois, les murs, les bancs, les berges étroites où l'on se déshabille,
21i JAPONERIES D'AUTOMNE
et lapiscine où les voyageuses sont déjà plongées; un bois blanc, savonné, sur lequel on se sent en danger de perpétuelle glissade; un bois très propre assurément, mais trop poli par le contact des corps humains et gardant l'odeur fauve de la chair jaune.
Ces trois dames ont le bain extrêmement folâtre; une barrière à claire-voie, comme celle qu'on met dans les aquariums pour faire des compartiments spéciaux à certains phoques, me sépare de leurs jeux; mais, par-dessus cette clôture anodine, nous échangeons quelques agaceries charmantes, agitant en l'air ces bandes d'étoffe bleue, ornées de sujets drolatiques blancs et noirs, qui sont les serviettes japonaises. L'hôte et l'hôtesse, debout sur la berge glissante, assistent à ces ébats ; non pour les contrôler, car ils professent un détachement absolu des incidents qui pourraient survenir ; mais par politesse et pour être prêts à essuyer, avec des linges chauds, les personnes des deux sexes qui leur en feraient la demande.
Au sortir de la piscine, je trouve ma dînette de
poupée toute prête, dans mon logis que réchauffe une urne de bronze pleine de feu.
Mais quand je suis assis par terre, devant mes petits plateaux, devant mes petites tasses couvertes à devinettes, et mes petites soucoupes, voici que peu à peu cette chambre s'emplit da personnages inconnus, qui entrent l'un après l'autre, sans bruit, furtivement, cauteleusement, avec des révérences, — et s'asseyent — et déballent sur les nattes des objets inouïs : vieux ivoires drolatiques, petits dieux de laque et d'or, vieilles étoiles provenant des temples, vieilles images mythologiques représentant des scènes à faire frémir. Ce sont tous les marchands d'antiquités de Nikko, ameutés autour de ce visiteur européen qui leur est arrivé, unique et inattendu en une saison pareille. Et maintenant, en voici d'autres encore, qui apportent des ballots inquiétants, énormes : tous les marchands de peaux d'ours et de peaux de putois, entrant à la file avec moins de discrétion que les premiers, enhardis par ma tolérance! Ma chambre est bondée de monde et de choses; c'est devenu un bazar confus,
indescriptible; je suis absolument débordé par cette marée montante... Avec mille saluts, mille sourires on me secoue des peaux de bêtes sur ma dînette, pour me faire constater que le poil est fourni et solide; des gens, pour me montrer des ivoires me tirent par ma manche, quand j'ai déjà tant de peine à manger convenablement avec mes baguettes.
Je n'avais nulle intention de faire des achats à Nikko, ce dont ces marchands s'aperçoivent et ce qui est une excellente condition pour ne pas payer cher. Ils s'entêtent, baissent leurs prix jusqu'aux dernières limites ; cela devient une espèce de vente à la criée, très comique, aux enchères décroissantes. Et je me trouve enfin embarrassé d'une grande fourrure dont je n'avais aucune envie, de deux éléphants, de plusieurs magots.
C'est assez, par exemple, et comme il n'y a pas moyen de les renvoyer, comme, à ma porte, le monceau menaçant des peaux d'ours grossit toujours, je demîuide mes couvertures, mon oreiller de peluche noire, puis, résolument, devant tout ce monde, je me couche et ferme les yeux.
LA SAINTE MOÎiTAGNE DE NIKKO 247
Alors, lentement, la foule se dissipe, ma chambre se vide. Les derniers qui s'en vont sont assez aimables pour tirer derrière eux les panneaux en papier, et je me trouve seul, dans un lieu clos.
Encore la promenade agitée des jeunes servantes, en ombres chinoises, sous la véranda, et enfin le silence, le sommeil.
Le matin du départ, aux premiers rayons du soleil levant, tout le monde est debout dans la maison-de-thé. L'hôte, l'hôtesse, les mousmés, font à qui aura l'honneur de lacer mes bottines une dernière fois, à qui sera assez heureux pour me verser, à l'heure de la séparation, une suprême tasse de thé. La discussion de la note est longue, comme toujours ; en plus du prix de la pension fixé d'avance, il y a une quantité de surprises qui l'ont beancoup grossie: mes coureurs ont mené la grande vie à mes frais ; mon guide s'est fait offrir une gratification et un déjeuner, etc., etc. Il faut rectifier tous ces abus, non pour la somme en elle-même, car elle est encore bien
248 JAPONERIES D'AUTOMiNE
minime malgré tant de duperies, mais pour n'avoir pas l'air trop niais, car en ce pays si on se montre trop généreux, les gens vous récompensent en moqueries et en mauvais tours.
Pendant cette vérification, mes coureurs, dans la rue, qui se sont mis en tenue de voyage (petite veste d'indienne très courte et pas de pantalon) grelottent, s'impatientent, sautillent d'un pied sur l'autre, tout courbés, tout ratatinés de froid, leurs respirations faisant autour d'eux des buées blanches, dans l'air matinal, sec et pur.
Il paraît que tout a été convenablement réglé, que j'ai payé suffisamment mais pas trop, car les adieux sont parfaits, — et d'un correct ! . . . Quand je monte dans mon petit char, tout le personnel de la maison-de-thé sort sur la porte, puis se prosterne, tombe à quatre pattes, marmotte en chœur des vœux de bon voyage.
Dès que j'honore d'un coup d'œil ce groupe respectueux, les chignons s'inclinent davantage et les fronts touchent le sol. Et toujours, toujours ainsi ; tandis que nous nous éloignons rapidement, chaque fois que je me retourne pour les aperce-
voir encore, quand ils sont déjà très loin, devenus tout petits comme des marionnettes, sous mon regard ils recommencent leurs plongeons d'ensemble et remettent leurs bouts de nez par terre.
Nikko, le petit village lointain, qui déjà ouvre ses boutiques, étale au soleil ses peaux d'ours et de putois, disparaît bientôt tout au bout de l'avenue des cèdres sombre et majestueuse.
La nef infinie recommence, la nef de dix lieues de long. L'ombre y est glaciale. Mes coureurs filent à toutes jambes ; mon petit chai' s'en va bondissant. J'ai tellement froid, par cette vitesse, que de temps à autre je les arrête pour mettre pied à terre, et, malgré leur indignation, courir aussi.
Cette fois, nous avons pour nous la pente descendante, et puis la lumière, le grand jour. De sorte que nous ne mettons que cinq lieures à accomplir ce long trajet, et encore le temps passe-t-il étonnamment vite, coupé par des haltes dans ces auberges de relais où nous prenons un peu de thé, un peu de riz, un peu de chaleur pour nos doigts, devant la braise des réchauds.
Vers midi, Utsunomya, la grande ville, reparaît.
Et Utsunomya est en fête : des illuminations préparées pour le soir, des lanternes partout.
C'est la fête des enfants, me disent mes coureurs ; et en effet, ils sont tous dehors, encombrant les petites rues noirâtres, tous bien peignés et en toilette de gala; gentils et impayables, avec leurs robes longues, leurs grandes ceintures nouées sur le derrière en coques pompeuses.
Et chacun d'eux traîne une voiture, avec une poupée assise sur un trône. Les bébés riches ont des poupées superbes, enguirlandées, enrubannées; les petits malheureux promènent des pauvres vieilles marottes, comme celles du massacre des Innocents, ornées de papier doré, d'oripeaux. Un de ces derniers s'arrête sur mon chemin pour me faire bien remarquer la sienne, qui est très minable pourtant, mais qu'il aime peut-être beaucoup tout de même; il la roule dans une voiture fabriquée d'un débris de caisse, — tout ce que ses parents ont pu faire de mieux pour lui, sans doute, — et il me regarde, avec
une petite figure anxieuse de deviner si je la trouverai jolie. Alors je m'efforce d'avoir l'air de l'apprécier, en me penchant pour la voir.
Nous approchons maintenant de l'Hôtel de Ville, monument bien remarquable, tout neuf, bâti à l'européenne, en style de gare. Il y a des lanternes vénitiennes alentour, et sur la façade un cadran marque, comme chez nous, des minutes, des heures, toute notre division du temps qui aura bientôt remplacé, au Japon, l'étrange division ancienne, Vheure du coq, Vheure du rat, Vheure du renard... Dans ce quartier neuf, un spectacle charmant s'offre à moi tout à coup, sur lequel je n'avais pas osé compter : le défilé des fonctionnaires! Redingotes noires, chapeaux hauts de forme posés galamment sur des cheveux longs, figures plates sans yeux, gants defiloselle blancs : un édit de Sa Majesté le Mikado les oblige, deux ou trois fois par année, dans les grandes circonstances, à revêtir ce costume occidental qui sied si bien. Je les croise, et leur beau cortège nous force à ralentir notre course. Ils marchent à la queue Icu leu, importants, officiels ; en les regar-
dant jesens que malgré moi un sourire très visible s'accentue peu à peu sur ma figure.
S'accentue jusqu'au moment où passe un vieux qui me jette un regard de douleureux reproche, ayant l'air de me dire : « Tu te moques de nous? Eh bien ! ce n'est pas généreux de ta part, je t'assure, puisqu'on nous a donné l'ordre d'être ainsi. . . Je le sais bien assez, va, que je suis laid, que je suis ridicule, que j'ai l'air d'un singe. »
Il paraît tant en souffrir, que je redeviens grave.
Contestations au guichet du chemin de fer, où je n'ai que le temps de prendre mon billet pour Yokohama. Môme là on essaye de me voler sur le change de mes piastres, qui sont mexicaines avec un soleil au lieu d'être nipponnes avec une chimère enroulée. Je proteste, d'un ton d'insolence voulue; alors on voit que Je sais, et l'on redevient coulant, aimable, obséquieux.
De une heure de l'après-midi à cinq heures du soir, voyage en train express, avec des Japonais quelconques en costumes mi-partis: ulsters du
Pont-Neuf à longs poils, sur des robes nationales en coton bleu.
Vers dix heures, aiTêt de quarante-cinq minutes, bien imprévu, à Ilakoni, le lieu de bifurcation entre la ligne d'Yeddo que je quitte et celle d'Yokohama que je vais prendre, pour aller rejoindre mon navire en rade. Une petite station de rien du tout, pas de salle d'attente, et le village très loin. Me voilà seul, dehors, dans le noir glacial de la campagne, une nuit de gelée, n'ayant pas dîné et ne sachant que faire.
Au bout d'un sentier, une maisonnette m'apparaît; un de ses panneaux est entr'ouvert et laisse passer la raie lumineuse d'une lampe. Maison-de-thé, ou habitation particulière? J'entre pour voir.
Un appartemeii* vide, assez soigné dans sa nudité ; au plafond, une veilleuse suspendue ; des nattes irréprochables. Personne, et pas l'ombre d'un meuble ; mais, accrochés aux murs, trois ou quatre petits cornets en bois, d'une forme distinguée, d'où sortent des fougères sauvages mêlées à des fleurs de roseau, le tout arrangé avec une
grâce légère. Et nous sommes dans un hameau perdu, chez de pauvres cultivateurs ou des aubergistes campagnards ! Parmi nos paysans de France, qui donc aurait l'idée d'un ornementation aussi simple et raffinée ; qui comprendrait seulement le premier mot de ces choses?
Je frappe du talon sur le plancher, et un panneau du fond s'ouvre : — Oh! ayo! me dit une figure de mousmé, que, du premier coup d'œil, je trouve étonnamment attachante et jolie.
C'est bien une maison-de-thé, et la p-etite servante est à mes ordres : alors je demande à manger, à boire, du feu, des cigarettes, toutes sortes de choses qui me seront servies par elle, et je m'assieds, la regardant faire.
Il est affreux son dîner, bien plus mauvais et plus énigmatique que ceux de Nikko. Dans le réchaud, de détestables braises fument et ne répandent pas de chaleur ; j'ai les doigts si engourdis que je ne sais plus me semr de mes baguettes. Et, autour de nous, derrière la mince paroi de papier, il y a la tristesse de cette campagne endormie, silencieuse, que je sais si glaciale
et si noire... Mais la moiismé est là, qui me sert, avec des révérences de marquise Louis XV; avec des sourires qui plissent ses yeux de chats à longs cils, qui retroussent son petit nez, déjà retroussé par lui-même, — et elle est exquise à regarder ; elle est la seule Japonaise que j'aie rencontrée si complètement et si étrangement jolie. Et la fraîche santé rayonne en elle ; on la sent dans la rondeur de ses bras nus, dans la rondeur de sa gorge et de ses joues, partout, sous le bronze doucement poli et presque mat de sa peau.
Et puis elle s'exprime très bien, pour une enfant paysanne ; elle se fait un jeu des conjugaisons compliquées et pompeuses en degosarimas, elle met les particules honorifiques, en o et en go, non seulement devant mon nom, mais devant les choses qui m'appartiennent ou me sont destinées, comme mon thé, mon sucre, mon riz. Oh ! la délicieuse et impayable petite créature 1
Je lui demande son âge, par politesse : au Japon, un homme bien élevé doit toujours s'informer de l'âge d'une dame.
— Dix-sept ans ! — Je m'en doutais, toutes les
mousmés ont dix-sept ans quand on les questionne. Dans le fond, je pense qu'elle n'en sait rien au juste, celle-ci pas plus que les autres, et puis cela m'est bien égal.
... Mais voici que peu à peu la vision splendide, le rêve d'or de la Sainte Montagne, qui me poursuivait depuis Nikko, s'éloigne, pâlit, roe paraît une grande chose fastidieuse, vaine et morte, — comparée à une simple petite fille... Du reste ils donneraient volontiers, je pense, leur éternité de laque et de bronze, ces empereurs passés qui dorment là-bas, pour en être encore à ces instants fugitifs où les yeux sont grands ouverts sur les réalités de ce monde et peuvent, à eux seuls, enivrer le corps tout entier rien qu'avec une image de mousmé...
Parce qu'elle est jolie, celle-ci, parce qu'elle est très jeune, surtout parce qu'elle est extraordinairement fraîche et saine, et qu'un je ne sais quoi dans son regard attire le mien, voici qu'il y a un charme subitement jeté sur l'auberge misérable où elle vit : je m'y attarderais presque ; je ne m'y sens plus seul ni dépaysé; un alanguissement
me vient, qui sera oublié dans une heure, mais qui ressemble beaucoup trop, hélas ! à ces choses que nous appelons amour, tendresse, affection, et que nous voudrions tâcher de croire grandes et nobles.
De tels effets sont pour nous donner la très effrayante preuve de la matière, rien que matière, dont nous sommes pétris, et du néant d'après. ..
A Mademoiselle Maggie.
C'est ici que la tête a été lavée : n'y trempez ni vos pieds, ni vos mains.
Gela est écrit au pinceau, à l'encre, sur une planchette de bois blanc, au bord de la plus fraîche et de la plus délicieuse des petites fontaines, — sous de grands arbres, à mi-hauteur d'une colline ombreuse qui regarde au loin la baie d'Yeddo.
Jamais inscription plus lugubre ne fut posée à une place plus charmante. Cette eau « où il ne faut tremper ni ses pieds ni ses mains > est limpide, dans un bassin de vieilles pierres, sur des mousses aquatiques fraîches et exquises, admi-
rablement vertes. A côté de la fontaine défendue il y a des arbres nains aux feuillages délicats d'un vert aussi beau que celui des mousses, et un grand camélia sauvage, qui étale à profusion ses fleurs simples, semblables à des églantines roses. C'est dans un lieu paisible, à l'écart des bruits de la vie. Toute la colline est remplie de sépultures antiques et de pagodes cachées sous les arbres. Aux senteurs des plantes se mêle un religieux parfum d'encens dont le plein air est constamment imprégné, comme serait l'air d'un temple.
L'écriteaune ditpas quelle est cette tête coupée qu'on est venu laver dans cette eau claire; il dit seulement : « la tête ». — Mais tous les passants le savent. En ce pays, où l'on a dans le peuple le culte des légendes et des morts, inutile de préciser davantage...
Et moi aussi, du reste, bien qu'étranger, je le sais. Étant enfant, j'avais lu autrefois, en un manuscrit rare, cette histoire des « quarante-sept fidèles Samouraïs », me passionnant pour ces héros chevaleresques ; comme je lisais très peu, cela m'avait tout particulièrement frappé et je
m'étais promis que, si le hasard m'amenait jamais au Japon, je viendrais rendre hommage à leur tombeau.
Précisément j'avais fait cette lecture par des journées de novembre belles et calmes comme celle d'aujourd'hui ; cette coïncidence d'une saison et d'un temps pareils rend plus complète l'association de mes petites idées d'autrefois, revenues, avec mes impressions d'aujourd'hui. C'est curieux même comme je m'étais bien représenté ce lieu — qui me semblait alors lointain, lointain, presque imaginaire; j'avais prévu jusqu'à ces arbustes nains et ces camélias sauvages fleuris alentour.
< C'est ici que la tête a été lavée » — (la tête du méchant prince Kotsuké, coupée par les bons Samouraïs, avec les formes les plus polies, après toutes sortes d'excuses préalables ; puis lavée dans l'eau de cette fontaine, et apportée pieusement sur la tombe d'Akao, le prince martjT).
Aussi bien, je suis obligé de rappeler en quelques mots cette histoire, sans cela on ne me comprendrait pas.
Vers 1630, le courtisan Kotsuké, après avoir insulté le prince Akao et refusé de lui rendre raison, réussit par la perfidie à obtenir de l'empereur un jugement inique le condamnant à mort, avec confiscation de tous ses biens.
Alors quarante-sept gentilshommes, vassaux fidèles et amis du supplicié, se jurèrent de venger l'honneur de leur maître, au prix de leur propre vie. Après avoir abandonné femmes et enfants, tout ce qu'ils avaient de cher au monde, ils poursuivirent la réalisation de leur difficile projet avec un entêtement sublime, guettant l'heure favorable, dans le mystère le plus profond — pendant près de vingt années ! — jusqu'à ce qu'enfin, une nuit d'hiver, ils vinrent surprendre et égorger, dans son palais, ce Kotsuké dont les longues méfiances s'étaient peu à peu endormies et qui ne s'entourait plus que d'un petit nombre de gardes.
La vengeance accomplie, la tête du perfide déposée sur le tombeau d'Akao, ils allèrent euxmêmes se livrer aux juges. On les condamna à s'ouvrir le ventre; ils s'y attendaient, et, après
s'être embraijsés, ils firent cela tous ensemble sur les marches d'une pagode, près du tombeau de leur cher seigneur.
Elle est ici, cette pagode, à quelques pas de la fontaine délicieuse : une vieille petite pagode d'un rouge sombre, en bois de cèdre vermoulu. On y arrive par une triste avenue où poussent des herbes. Sur ses marches, lavées par les pluies de près de trois cents hivers, on ne voit plus trace de tant de sang qui a coulé ; on a peine à se représenter la boucherie horrible, le râle de ces quai'antesept hommes, la nuque à moitié coupée, le ventre ouvert, les entrailles dehors, se tordant ensemble dans une grande mare rouge...
Ils eurent leur récompense après leur mort, ces fidèles, car un empereur suivant les déclara saints et martyrs, et fit mettre sur leur tombe certain feuillage d'or, emblème du suprême honneur. Le Japon tout entier les vénère encore aujourd'hui d'un culte enthousiaste ; leur nom est partout; on l'apprend de bonne heure aux petits enfants et on le chante dans les grands poèmes.
Le joli sentier vert qui conduit à la fontaine se
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prolonge au delà, monte un peu plus haut, par une pente très douce.
En poursuivant, on trouve d'abord la maisonnette du bonze préposé au soin des sépultures de ces héros et à l'entretien de leurs fleur?.
Je frappe à sa porte, et il m'apparaît, ce vieux. Il a une étrange figure de gardien de tombeaux, maigre, fine, ascétique et rusée à la fois; il est grand et mince, ce qui au Japon est très rare. Un bonnet noir agrafé sous le menton — comme celui dont se coiffait jadis, dans notre Occident, le seigneur Méphistophélès — lui enveloppe la tête, les cheveux, les oreilles, ne laissant paraître que le masque encadré du visage; et ce bonnet a même, de chaque côté du front, deux [espèces de protubérances inquiétantes, qui semblent des étuis ménagés dans l'étoffe, pour mettre les cornes...
Il vend des livres où l'histoire des quarantesept Samouraïs est racontée dans ses naïfs et sublimes détails, avec beaucoup d'images à l'appui. La maison est à moitié remplie par des paquets de ces baguettes d'encens dont il fait aussi commerce
avec les pèlerins et que l'on brûle ici tous les jours depuis tantôt trois siècles.
Les sépultures auxquelles il me mène occupent, à mi-côte, une sorte d'esplanade carrée, d'où la vue plonge sur tout un pays boisé, tranquille, avec la mer à l'extrême lointain. L'esplanade est entourée d'une modeste barrière de planches et d'une bordure de grands arbres funéraires, droits et rigides, élancés en colonne de temple.
Sur les quatre faces de ce quadrilatère, les tombeaux sont alignés, environ douze par douze, regardant tous le milieu — qui est une petite place vide, couverte d'une herbe rase et comme saupoudrée de cendre d'encens. Quarante-sept pierres debout, semblables, restées brutes comme des menhirs de granit, portant chacune le nom du Samouraï qui dort en dessous, et marquées toutes du signe spécial : Harakiri, — lequel veut dire que ces hommes sont morts à la terrifiante manière des gens d'honneur, en s'ouvrant le ventre avec leur propre poignard.
A deux des angles du carré sinistre, s'élèvenl
des pierres plus hautes : celle du prince d'Akao et celle de la princesse son épouse. Tout à côté du prince, sous une très petite tombe, on a enterré son enfant, — son mousko-san, comme l'appelle le vieux gardien à serre-tête noir. Et cette expression de mousko-san me fait sourire, malgré le recueillement du lieu, ce mousko qui signifie tout petit garçon, accouplé par excès de déférence à cette particule honorifique san. Gomme si, chez nous, on disait avec gravité et conviction : « C'est ici, à côté du prince, que repose monsieur son bébé. » — Mais tout ce qui touche à cette histoire est pour les Japonais tellement saint et vénérable, qu'on n'en saurait parler avec des formes trop respectueuses.
Devant chacune de ces pierres, il y a de beaux bouquets, des fleurs toutes fraîches, évidemment cueillies ce matin même ; il y a aussi des petits tas de choses grisâtres, des restes de baguettes d'encens, dont le vent promène les cendres encore odorantes sur l'herbe triste d'alentour. Et c'est comme cela, sans relâche, depuis l'an 1702, et ce sera sans doute ainsi pendant bien des années en-
core, car le bouleversement moderne, qui, au Japon emporte tant de choses, semble n'avoir pas de prise sur le culte du peuple pour les morts.
La fille d'un des Samouraïs, qui était prêtresse, a obtenu d'être mise là elle aussi, à côté de son père, et cela fait, en dehors de l'alignement, une tombe de plus. Elle a du reste, ses fleurs comme les autres, cette mousmé, ses fleurs et son encens, sa part de souvenir et de vénération.
Une étonnante quantité de petites bandes de papier, blanches ou rouges, portant des noms écrits, sont collées sur les pierres tombales, ou jetées dans l'herbe à leurs pieds : ce sont les noms des pèlerins, qui journellement viennent, de tous les coins de l'empire, rendre hommage aux gentilshommes fidèles. Dans le nombre se trouvent même des vraies cartes de visite tout à fait modernes, gi'avées en caractères européens sur des « Bristol » mats ou glacés, — et ce serait presque drôle', cet usage de déposer sa carte à la porte des morts qui ne peuvent recevoir, — si ce n'était extrêmement touchant...
Le vieux gardien maigre, adossé, la tôle ren-
versée contre un des arbres de bordure, entreprend de me conter au long l'histoire des Samouraïs, en une langue dont la plupart des mots malheureusement m'échappent. Mais je l'écoute sans ennui, — tantôt le regardant avec l'idée obsédante d'ôter son bonnet pour voir s'il n'a pas de cornes en dessous, — tantôt promenant mes yeux sur le profond paysage calme, sur la colline parsemée de petites pagodes, de tombes, de buissons de camélias, sur toutes ces choses dont l'aspect n'a pas dû beaucoup changer depuis l'époque lointaine de VHarakiri.
Les arbres dénudés de l'enclos, tout droits, tout raides, comme des rangées de cierges gigantesques, agitent leurs têtes là-haut, secoués par un petit vent d'automne qui souffle plus fort dans les régions élevées de l'air. Et les cigales chantent partout, au soleil encore chaud de novembre.
En vérité, ce lieu a une mélancolie bien particulière et bien grande. Et puis cette histoire est si belle, pour qui la sait en détail ; elle est si étonnante d'héroïsme, d'honneur exagéré, de fidélité surhumaine 1
Elle est inexplicable corame une vieille énigme quand on connaît les Japonais mièvres et dégénérés d'aujourd'hui; elle évoque l'idée d'un grand passé noble et chevaleresque, — et jette même en ce moment pour moi une ombre de respect sur ce Japon moderne que j'ai tant raillé.
Je n'ai pas apporté de fleurs fraîches, moi, aux quarante-sept héros qui dorment ici. Au contraire, je dérobe un chrysanthème au bouquet posé sur la tombe de leur chef, et je l'emporte — jusqu'en France, — ce qui est d'ailleurs, sous une forme inverse, un égal hommage rendu à leur mémoire à tous.
A Emile Pouvillon.
DiJianche, 5 décembre.
Demain le départ pour la France : c'est-à-dire le ti'ait final tiré au-dessous de toute espèce de Japonerie, et sans doute pour jamais.
J'ai décidé de passer cette journée d'adieu à Yeddo, et, par la route de la mer Orientale, j'y arrive de bon matin, traîné par deux coureurs.
D'abord Shinagawa, le long faubourg, où les boutiques s'ouvrent, où déjà les gens affairés circulent.
C'est aujourd'hui le premier dimanche de décembre, et aussi le premier jour de vrai froid. A ce beau soleil d'un matin d'hiver, tout ce Japon me fait une mine bien gelée, avec ses maisonnettes
(le papier, ses robes de coton bleu, ses jambes nues; à peine quelques messieurs élégants ont-ils endossé, par-dessus le costume national, des ul~ sters et des macfarlanes (restes des vieux stocks invendables de l'Amérique du Nord) ; la majorité de la population grelotte, dans des costumes de pays chaud. Au coin des rues, les coureurs, deminus et tatoués, qui stationnent près de leur petit char, ont jeté sur leurs épaules la couverture écarlate destinée à envelopper les jambes des clients et soufflent dans leurs doigts, en enflant le dos comme des singes frileux. Un grouillement bien triste et bien laid que celui d'Yeddo, l'hiver, au milieu de l'immense, de l'infini dédale des maisonnettes basses et grisâtres, éternellement pareilles.
Donc, c'est dimanche aujourd'hui — et on s'en aperçoit parfaitement : ils commencent à singer nos allures et notre ennui de ce jour-là, ces païens. C'est surtout la mauvaise manière qui leur a servi de modèle, à ce qu'il semble, car beaucoup de boutiques sont fermées et beaucoup de gens sont ivres.
Des familles, qui parlent pour la promenade, ont vraiment un air endimanché dans leurs toilettes d'extrême Asie. Et puis c'est jour de repos et de sortie dans les casernes, et il y a par les rues des bandes de matelots à peu près habillés comme les nôti'es, des bandes de soldats à pantalon rouge et à gants de fil blanc, avec des airs en goguette ; petits, petits, tous, et jeunes : des enfants, dirait-on, à figure ronde et jaunâtre, presque sans yeux.
Les distances sont effroyables dans cette ville qui, si je ne me trompe, est plus étendue que Paris. Je vais donc relayer dans Shinagawa, prendre des coureurs frais ; car je veux me faire conduire un peu partout — et d'abord aux grands temples de la Shiba, pour emporter dans mes yeux un peu de cette splendeur religieuse.
Une heure de course à toutes jambes, et enfin voici devant moi cette Shiba étonnante. Au milieu de la ville, c'est une sorte de bois sacré qui garde du recueillement et du mystère sous les cèdres noirs aimés des dieux.
La porte qui donne accès dans ce quartier des
temples est d'aspect sinistre, comme toujours : une entrée toute basse, resserrée entre des colonnes massives, et écrasée sous une toiture à la chinoise, gigantesque en largeur et en hauteur, qui monte, s'extravase, se retrousse aux angles, soutenue par une étonnante quantité de chevrons et de gargouilles ; le tout peint en rouge sanglant.
Dans le bois sacré, s'ouvrent des allées de cèdres ou de bambous bordées de deux rangs de lampadaires en granit; avec une étrangeté différente, elles ont quelque chose de l'imposante grandeur de ces avenues égytiennes que bordaient des stèles et des sphinx. Et les toitures dorées des temples apparaissent çà et là parmi les branches.
A part qu'on est ici en plaine et qu'on ne sent pas autour de soi « l'horreur » des grandes forêts, cette Shiba rappelle un peu la Sainte Montagne que j'ai décrite dans un précédent article.
Ces temples datent du xii* et du xiii' siècle; ils sont d'une grande magnificence : des portes aux énormes battants de laque et de bronze; des alignements de girandoles dorées suspendues aux voûtes; des séries d'enceintes où les murailles,
même extérieures, sont en laque d'or fouillée à jour, avec des fleurs fantastiques, des oiseaux, des chimères... En vérité, je comprends l'enthousiasme des visiteurs, en très grand nombre, qui sont venus ici et n'ont pu aller jusqu'à la c Sainte Montagne >, voir les sanctuaires incompai'ablement plus merveilleux, cachés là-bas, dans les régions sauvages du centime.
Mais ils sont bien vieux, ces pauvres temples de la Shiba, et bien fanés; ils s'en vont; on y sent la tranquillité et la tristesse d'un abandon sans retour ; des nuées de corbeaux et de gerfauts y tournoient en criant au-dessus de ces cours splendides où tant de monstres d'or dardent du haut des murs leurs yeux louches.
Du reste, ces dernières années, à la suite de je ne sais quelle révolution favorable à la religion de Shinto, le gouvernement japonais voulait les faire démolir et il a fallu l'intervention des ambassades européennes pour les sauver. Et puis les touristes y viennent beaucoup trop, hélas! cassant des petits morceaux, comme ils font partout, pour emporter des souvenirs. Toutes les
fines sculptures sont écornées ; tout est sali par la poussière et les nids d'oiseaux; tout est vide, maintenant, toujours vide, sans fidèles, sans culte et sans fleurs...
J'irai déjeuner ce matin dans certain restaurant qui n'est qu'à trois quarts d'heure, en petit char, de la Shiba; mais qui, en réalité, en est distant de bien des centaines de lieues et des centaines d'années. C'est un établissement de haute élégance et d'un genre nouveau à Yeddo; on y mange à peu près à l'européenne sur des tables et avec des fourchettes ; on y est en plein Japon moderne, — autant dire en un Japon piteusement grotesque. Cette excessive petitesse dans les proportions, qui est supportable pour les intérieurs tout à fait japonais, devient ridicule lorsque la maison affecte des allures occidentales. Ici, la salle des repas, lilliputienne et toute basse, donne sur le plus maniéré et le plus impayable des jardinets, par de vraies petites fenêtres à carreaux de
vitre et à discrets de mousseline, remplaçant les anciens transparents de papier mince. La table et le couvert rappellent, à part leur minutieuse propreté, les restaurants de troisième ordre dans nos villes de province. Sur la nappe très blanche, sont posées comme ornement des bouteilles de liqueur à étiquettes américaines, des gerbes de chrysanthèmes, et des corbeilles en verre remplies de kakis (ces fruits d'automne qui ressemblent à de gros œufs en or).
Il a vraiment un air honnête et familial, cet établissement tenu par un vieux monsieur Nippon, sa dame d'un certain âge, et les trois aimables mousmés ses demoiselles. Mais il ne faudrait pas s'y laisser prendre : ici, comme partout, les personnes sont à vendre, aussi bien que les choses. C'est même un lieu qui s'est fait une spécialité dans la capitale pour certains rendez-vous clandestins : lorsqu'un jeune dandy s'éprend follement de quelque guécha (une de ces musiciennes et ballerines formées au conservatoire, qui par raffinement de métier ne se donnent généralement jamais) — eh bien I ce jeune dandy s'adresse à la
vieille dame d'ici, qui d'abord fait sa renchérie, son estomaquée, puis consent enfin à aller amadouer la jolie 'danseuce et la décide à venir souper chez elle, avec le plus grand mystère par exemple, dans l'un de ces cabinets particuliers, grands comme la main et à parois de papier blanc, qu'elle tient en réserve pour ces cas délicats...
Je passerai cette dernière après-midi à la Saksa, lieu de pèlerinage et d'adoration, de foire et d'amusement, où il y a foule tous les jours, et le dimanche surtout. — Mais c'est à l'autre bout d'Yeddo ; il va falloir perdre, en petit char, au moins deux heures.
Des rues et des rues ; des ponts et des ponts, sur une quantité de canaux qui se croisent et se recroisent ; tout cela mesquin, grisâtre, uniforme.
La ville occupe une sorte de vaste plaine ondulée ; ses quelques collines, trop petites pour y faire un bon effet quelconque, sont juste suffisantes pour Y mettre du désordre • elle est par-
semée d'espaces vides, de terrains vagues pleins de poussière ou de boue ; elle est coupée d'enceintes fortifiées, de longs remparts en pierre grise coupés de fossés où poussent des lotus. Tout cela lui donne une étendue démesurée. Sans compter le palais du Mikado qui y occupe tant de place, avec ses jardins impénétrables, ses bois d'arbres séculaires, le tout entouré d'épaisses murailles, comme une forteresse.
Les principales voies sont droites, assez larges. Maisonnettes à simple rez-de-chaussée, rarement à un étage, et presque toujours en bois, en vieux bois noirâtre. Les boutiques ont conservé la forme ancieane : c'est toujours le simple petit hangar ouvert, sans devanture ni vitrine, où les marchands sont assis sur des nattes parmi leurs bibelots ; on y vend naturellement toutes sortes de japoneries, des bronzes, des laques, des magots, des potiches, et à la fm, à force d'en voir de telles quantités tout le long des rues, un dégoût vous prend de ces innombrables choses, de ces mièvreries d'art, de ces cigognes, de ces grimaces. Tous les magasins un peu huppés sont encadrés extérieurement
(comme chez nous les maisons où il y a quelqu'un de mort) de tentures en drap noir bordées de blanc et ornées de grandes lettres bl'anches. Évidemment cette ornementation ne paraît pas triste aux Japonais, parce qu'elle n'a pas chez eux le sens que nous sommes habitués à y attacher, mais, pour nos yeux à nous, l'effet n'en n'est pas moins funéraire : dans les rues très commerçantes, on dirait un deuil général.
Durant cette promenade finale, je m'arrête encore çà et là pour marchander quelques derniers bibelots, et jamais je ne m'étais senti agacé à ce point par ces tentatives de volerie inintelligente, par ces prix ridicules qu'onvous fait d'un air sournois, en regardant de coin si vous serez assez naïf pour vous laisser prendre; — agacé par ces sourires, ces saints à quatre pattes, cette politesse fausse et excessive. Comme je comprends de plus en plus cette horreur du Japonais chez les Européens qui les ont longtemps pratiqués en plein Japon !... Et puis la laideur de ce peuple m'exaspère; ses petits yeux surtout, ses petits yeux louches, bien rapprochés, bien dans le coin du
nez, pour ne pas troubler les deux solitudes flasques déjoues...
Mes coureurs commencent à tirer la langue. Nous voici dans certaine grande rue où passent des tramways sur rails, et où sont établis les principaux marchands d'étoffes, de soieries magnifiques. Toujours les mêmes maisonnettes basses, les mêmes vieilles maisonnettes de bois. A un coin là-bas, il y a ce grand magasin qui est comme leur c Louvre •» ou leur « Bon Marché î. Sur toute sa longueur, il est garni lui aussi de tentures en drap noir avec ornements blancs qu'on dirait posés par la compagnie des pompes funèbres en vue d'un enterrement de première classe. Sans doute, aujourd'hui, c'est la grande mise en vente des articles d'hiver, car les dames à beau chignon affluent, bourdonnent comme autour d'une ruche; leurs petits chars et leurs coureurs en» combrent la voie. Aucune d'elles, Dieu merci, n'a encore eu l'idée d'altérer son costume national, et il y en a dans le nombre de très gentilles, de très amusantes à regarder. On leur distribue à la sortie des écrans réclames, papier de riz tendu
sur bambou, où sont représentés, en invraisemblable perspective, le magasin lui-même, ses ornements de catafalque et la foule de ses belles clientes.
Mes coureurs n'en peuvent plus. Alors, pour m' amuser, je vais monter en tramway ; ce sera la première fois de ma vie; — coup de timbre, coup de sifflet, — et nous partons. Mais, à peine suis-je assis, que la laideur de mes voisins m'épouvante.
Nulle part la différence d'aspect n'est tranchée autant qu'au Japon, entre les gens du grand air et ceux du travail enfermé des villes. Au moins les paysans ont la vigueur, les belles formes dans leur petite taille, les dents blanches, les yeux vifs. Mais ces citadins d'Yeddo, ces boutiquiers, ces écrivains à l'encre de Chine, ces artisans étiolés de père en fils par la production de ces petites merveilles de patience qu'on admire chez nous, quelle misère physique 1 Ils portent encore la robe nationale et les socques à patins, mais plus le chignon d'autrefois; quelques vieillards seuls l'ont conservé ; les jeunes, ne sachant quel parti prendre
pour leurs cheveux, ni longs ni courts, les laissent pendre, en mèches collées, sur leurs nuques pâles, et posent par-dessus des melons anglais.
Tous exténués, blêmes, abrutis, mes compagnons de tramway ; lèvres ballantes ; myopes pour la plupart, portant des lunettes rondes sur leurs petits yeux en trous de vrille percés de travers, et sentant l'huile de camélia rancie, la bête fauve, la race jaune. Et pas une mousmé mignonne ou drôle pour reposer ma vue... Comme je regrette, mon Dieu, de m'être fourvoyé dans cette voiture du peuple !
— La Saksa! Heureusement c'est fini, nous arrivons.
La Saksa, c'est-à-dire une haute et immense pagode, d'un rouge sombre, et une tour à cinq étages de même couleur, dominant un préau d'arbres centenaires tout rempli de boutiques et de monde. C'est un coin de vieux Japon ici, et un des meilleurs; il y a du reste, aujourd'hui même, un matsouri (c'est-à-dire une fête et un pèlerinage) ; — je m'en doutais : à la Saksa, c'est presque un matsouri perpétuel. Et des légions de
mousmés sont là en belle toilette, des mousmés comiques et des mousmés jolies; dans tous ces beaux chignons, si bien lissés, qu'elles savent se faire, sont piquées des fleurettes fantastiques ne ressemblant à aucune lleur réelle ; et, au bas de tous ces petits dos frêles et gracieux, déviés en avant par l'abus héréditaire de la révérence, des ceintures de couleurs très cherchées font de larges coques en forme d'ailes, — comme si des papillons énormes étaient venus là se poser.
Naturellement, il y a aussi de ces adorables troupes de bébés en grande tenue, qui abondent toujours au milieu des foules japonaises; des bébés graves dans de longues robes, se tenant par la main, s' avançant avec dignité en roulant leurs yeux retroussés de petits chats ; et puis coiffés d'une manière indescriptible, qui fait sourire même longtemps après, quand on retrouve en souvenir leurs minois. . .
J'irai tout à l'heure, comme tout le monde, dans la pagode saluer les dieux; mais je veux d'abord m'amuser moi aussi aux boutiques du préau, remplies de choses ingénieuses et drola-
tiques, de jouets étranges, de bibelots à surprise recelant toujours, au fond, une grimace, une diablerie, — ou même une obscénité, imprévue et terrifiante...
Je m'arrête, avec des bébés nombreux, devant un vieillard à chignon tout blanc qui est accroupi au pied d'un arbre ; dans ses bras nus, décharnés et jaunes comme des bras de momie, il tient une caisse remplie d'images à deux pour un sou, et tous les bébés regardent, l'air captivé, recueilli. Il y a surtout un amour de petite mousmé de six à huit ans, déjà peignée en grand chignon à épingles comme une dame, qui se courbe pour mieux voir, les mains derrière le dos sur sa belle ceinture, et les yeux tout pensifs. Alors je me baisse moi aussi, curieux de ce qui peut les intéresser à un tel point, tons ces innocents. — Oh I les pauvres petits! — Ce sont des danses de morts, sur papier de riz, plus épouvantables que celle d'IIolbein ; des squelettes qui jouent de la guitare, d'autres qui gambadent, s'éventent, folâtrent, lèvent les jambes avec des airs très évaporés... Je crois bien qu'elle avait de quoi être pensive,
cette mousmé mignonne ! . . . Moi, à son âge, ça m'aurait fait une peur affreuse.
De toute cette foule s'élève un bruissement de rires et de voix légères, beaucoup plus discret, plus poli, plus comme il faut que le brouhaha de nos foules françaises.
. Le ciel au-dessus de nos têtes est bien un ciel d'hiver, d'un bleu pâli et froid. Les arbres de ce préau, qui sont très âgés et immenses, étendent dans l'air leurs longs bras dépouillés, avec un peu les mêmes gestes que les squelettes dans les images de ce vieux. Au milieu de leurs branches, la tour à cinq étages se lève, svelte et étrange, dessinant sur la lumière froide d'en haut les cornes de ses cinq toitures superposées, tout le découpage de sa silhouette rougeâtre, d'une japonerie excessive. Et enfin le grand temple, hérissé d'autres cornes, et inégalement rouge, d'une couleur de sang qui aurait séché, occupe tout le fond du tableau, avec sa masse carrée, écrasante.
C'est un des lieux d'adoration les plus antiques et les plus célèbres d'Yeddo, cette Saska. La partie
du sanctuaire qui est ouverte aux fidèles et où j'entre avec la foule, semble une sorte de halle, haute et sombre, peinte en rouge sanglant comme l'extérieur; les portes en sont relativement basses pour laisser, suivant l'usage, de l'obscurité et du vague à la voûte élevée, d'où pendent d'énormes girandoles de métal et où de vieilles diableries s'esquissent dans l'ombre. Très peu de recueillement sous cette colonnade de cèdres, où les groupes circulent et causent, éclairés par des reflets d'une lumière d'hiver rasant le sol. Il serait même nécessaire t de chasser les vendeurs » de ce temple, car il y a contre tous les piliers des changeurs d'argent, des marchands d'images, de livres religieux ou de fleurs. Des bébés vont et viennent, courent, s'appellent, avec des petites voix plus sonores ici et plus bruyantes. Des pigeons volent en tous sens, pour se percher sur les lanternes, sur les hampes des bannières, mêlant au murmure des conversations le bruit ronflant de leurs ailes : il y a aussi le son des pièces de monnaie, des offrandes continuellement lancées, et tombant dans des troncs carrés à cK-^irevoie sera-
blables à de grandes cages ; et puis, de côté et d'autre, devant des autels privilégiés, devant certaines images, certains «symboles, on entend de ces rapides claquements de mains, pan pan, qu'on fait pendant la prière pour appeler l'attention des Esprits.
Dans un gigantesque brûle-parfums de bronze, sur le couvercle duquel ricane un monstre gros comme un gros chien, tous les fidèles qui passent jettent des baguettes d'encens, et il en sort en spirale une fumée odorante qui s'en va flotter aux voûtes, parmi l'enchevêtrement des chimères et des girandoles, comme un nuage.
Au fond du temple, dans un recul plein de mystère, à la lueur de hauts lampadaires magnifiques, dans une demi-obscurité voulue, derrière des colonnes et des barrières ajourées, à travers un fouillis de lanternes, de bannières, de brûleparfums et de gerbes de lotus en bronze, on aperçoit confusément les dieux, qui sont des colosses au sourire assez calme, se détachant sur des fonds en laque d'or.
Il y a toutes sortes de choses extraordinaires
et vénérables dans ce lieu ouvert où, depuis des siècles, tant de générations japonaises sont venues prier et apporter des dons. Il y a d'effrayants tableaux, accrochés partout, jusqu'au plafond, où on ne les voit plus; il y a des bannières couvertes de broderies, suspendues comme des ex-voto ; il y a des images et des statues possédant des vertus tout à fait miraculeuses.
Dans une niche se tient un bouddha, fameux dans le Japon tout entier comme guérisseur de maux incurables. Il suffit de toucher la partie de ce personnage en bois correspondant à celle que l'on veut guérir, puis de poser aussitôt la même main sur son propre mal, — et cela passe, paraît-il. On l'a tant touché, depuis deux ou trois cents ans; tant de mains, aujourd'hui tombées en poussière, l'ont caressé chaque jour, qu'il n'est plus qu'un bloc informe et luisant, sans nez, sans doigts, toutes les saillies usées, conservant à peine l'aspect humain. — Une pauvre femme, émaciée et blême, vient là devant moi, lui caresse la poitrine, puis passe la main dans sa propre robe pour toucher ie ne sais quoi d'horrible, en
disant une prière. Elle voit que je la regarde et craint sans doute que je ne me moque d'elle, car elle m'adresse une espèce de sourire angoissé, comme pour me dire : « Je n'y crois guère, moi non plus; mais, vois-tu, je suis si malade... que j'essaye de tout. »
Voici maintenant une famille nipponne, en oraisons dans un coin, et sans doute pour quelque chose de grave, à en juger par son air exceptionnel de recueillement. Ils se sont serrés les uns contre les autres, comme pour ne faire monter ensemble vers les dieux qu'une seule et même voix : un vieux et une vieille — les grandsparents, cela se devine ; — puis des hommes et des femmes plus jeunes ; une mousmé très gentille, et enfin deux bébés, à genoux aussi, et claquant de leurs petites mains de temps à autre comme les grandes personnes. — Jamais je n'avais vu prier avec tant de ferveur, dans ce pays de rire et de frivolité.
Et tandis que je songe à l'éternel chaos des croyances humaines, le regard aux voûtes, parcourant au hasard les chimères, les images et les
symboles qui sont là-haut, mes yeux s'arrêtent sur une pâle et diaphane déesse de la lune, qui sourit comme une morte, peinte en couleurs glacées sur un fond de nuages; deux pigeons blancs sont perchés sur le haut de son cadre et ont l'air de se baisser pour la contempler aussi... Eh bien ! malgré cette foule, malgré ces portes ouvertes et ce bourdonnement de causeries inatlentives, on éprouve à la longue dans cette grande halle sombre une impression religieuse ; elle est donnée par cet aperçu que l'on a sur la partie profonde du temple et sur les grandes idoles d'or assises dans l'obscurité; puis par ces battements de mains lancés comme appel aux êtres invisibles ; par cette vapeur d'encens qui plane ; même par ce bruit continuel de pièces de monnaie jetées en offrande aux dieux et tombant une è une comme une pluie lente qui s'égoutte...
J'irai finir ma journée à VUyeno, qui est comme le bois de Boulogne ou les Champs-Elysées du Japon. C'est à une heure et demie de la Saksa, pour le moins, et je lance au galop mes coureurs ;
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la nuit tombera certainement quand nous arriverons.
VUyeno. — Un très grand parc; des avenues larges, bien sablées, que bordent de vieux arbres magnifiques ou des touffes de bambous.
Je m'arrête d'abord sur une hauteur, en un point d'où l'on domine le lac des Lotus — qui reflète ce soir, comme un miroir légèrement terni, tout l'or du couchant. Yeddo est derrière ses eaux tranquilles ; Yeddo est au delà, à demi perdu dans le brouillard roux des soirs d'automne : une myriade, un infini de petits toits grisâtres tous pareils ; — les derniers, presque effacés à l'horizon trouble, donnant bien l'impression que ce n'est pas tout, qu'il y en a encore et encore, dans les lointains qu'on ne peut voir. En regardant bien, au milieu de l'uniformité des maisonnettes basses, on distingue quelques toits un peu grands, retroussés aux angles : les pagodes. Si elles n'étaient pas là, on imaginerait n'importe quelle immense ville aussi bien que la capitale du Japon. En vérité, il faut l'éloignement et les éclairages
singuliers pour faire d'Yeddo quelque chose qui charme ; — en ce moment, par exemple, j'avoue que c'est exquis à regarder.
Gela se dessine confusément dans des teintes rares; cela a l'air de ne pas exister, d'être un mirage. Il semble que de longues bandes d'ouates rosées se déroulent lentement sur la terre, noyant cette ville chimérique dans leurs replis, dans leurs ondulations molles. On ne saisit plus la limite entre ce lac et la rive là-bas sur laquelle ces myriades de choses lointaines sont bâties. On doute même si c'est réellement un lac, ou bien une plaine très unie reflétant la lueur difluse du ciel, — ou simplement une vapeur étendue ; cependant quelques traînées roses, qui luisent, indiquent encore à peu près que c'est de l'eau, et les bancs de lotus font çà et là des taches noirâtres sur cette surface réfléchissante.
Les ouates rosées, parties d'abord de l'extrême horizon, gagnent peu à peu les premiers plans, s'épaississent dans des nuances de plus en plus obscures; la lumière baisse partout; rien n'a plus l'air réel nulle part.
Et au-dessus de ces longues bandes horizontales, au-dessus de ces grandes lignes planes aussi monotones que celles des paysages marins, apparaît, à d'inappréciables distances, comme suspendu dans le brun roux du ciel, le grand cône régulier, solitaire, unique, du volcan Fusiyama, tout rose de neige, tout éblouissant encore au milieu des autres choses terrestres qui s'éteignent...
Autour de moi, sur la hauteur d'où je regarde Yeddo s'assombrir, il y a des cèdres dont les branches s'abaissent et dessinent, sur ces profondeurs de lumière mourante, de fines arabesques noires. — Des Japonais qui peindraient cette vue de leur ville ne manqueraient pas de les y mettre, en haut du tableau, retombant sur le ciel, ces branches du premier plan, appartenant à des arbres trop rapprochés qui sont hors du cadre et qu'on ne voit pas.
Je ne suis pas arrivé d'assez bonne heure à cet Uyeno. Le parc est déjà vide et se fait triste, à cause du froid brumeux qui vient, et surtout à
cause de l'obscurité. Quelques promeneurs attardés, de nationalité ambiguë (Japonais dans le train, en costumes disparates avec des chapeaux melon) se dirigent vers les petits restaurants modernes dont cet Uyeno est émaillé : maisonsde-thé européanisées, d'un aspect bien quelconque, avec des fenêtres à vitres et des berceaux de glycines arrangés en guinguettes de barrière.
Je suis maintenant en face d'un grand bâtiment tout neuf, destiné aux Expositions; une espèce de « Palais de l'Industrie », qui est d'un bien bel effet. A part un pauvre vieux bouddha de granit, colosse d'une dizaine de pieds qui sourit narquoisement du haut d'un tertre, tout est bien banal dans cet Uyeno ; c'est le lieu de promenade et de plaisir d'une très grande capitale, et rien de plus.
Une seule chose y est demeurée saisissante et étrange : c'est, sous une futaie de cèdres, haute, serrée et noire, le tombeau du dernier des Shogouns. La nuit commence pour tout de bon quand je pénètre dans ce bois sacré; la nuit d'hiver,
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grise, humide, glacée. Le tombeau, — c'est-àdire un grand temple d'un rouge sombre, avec des cornes partout, — m'apparaît confusément à l'extrémité d'une allée funèbre bordée de lampadaires en granit, qui s'ouvre toute droite devant moi dans la colonnade gigantesque des arbres. Des corbeaux qui habitent ce bois s'agitent au-dessus de ma tête, cherchant avec des cris leur gîte nocturne. Ici, plus même de promeneurs attardés, plus personne; plus de drôlerie, plus de ridicule, plus de sourire ; du recueillement et du mystère.
A mi-chemin du tombeau, je m'arrête dans l'avenue, à cause de l'obscurité qui gagne toujours. Il y a là près de moi, dans le bois même, dans le noir des arbres, une tour à cinq étages, débris à l'abandon, ruine du grand passé religieux. Au premier moment je ne l'avais pas vue, et son aspect me frappe tout à coup d'une manière singulière. J'en ai cependant déjà rencontré souvent au Japon, de ces tours qui sont la superposition de plusieurs petites pagodes semblables avec toits retroussés et gargouilles, — et dont nous avons en France des modèles en miniature
sur le dos de ces éléphants de bronze destinés à brûler des parfums. Mais celle-ci, dans la pâle pénombre crépusculaire, me paraît plus élevée et plus svelte ; elle semble avoir participé à ce même mouvement d'élancement qui a fait monter si droit vers le ciel les colonnes des cèdres voisins ; ces choses sont tout en hauteur, et s'en vont chercher avec leur cime le peu qui reste en l'air de lumière triste presque éteinte. La tour est d'un rouge sombre, les cèdres sont d'un vert noirâtre, et à leurs pieds, par contraste avec ces nuances si foncées, la terre nue prend un ton gris presque blanc. L'ensemble est horriblement lugubre, — lugubre au delà de ce que les mots peuvent dire... ît voici maintenant que la population entière des corbeaux est réveillée par ma présence ; ceux qui dormaient déjà, en rangs serrés, sur les hautes branches sont descendus pour prendre part aux débals et aux cris; c'est tout à coup un crescendo de voix perçantes qui m'assourdit, me glace, autant que ce brouillard de décembre de plus en plus épaissi autour de moi ; m'épouvante presque. Crôa! crôa! crôa! Ils tourbillonnent en nuée,
obscurcissant toiU quand ils passent au-dessus de moi, comme un immense écran de plumes balayant l'air, — puis finalement tombent, d'un seul et même abattement d'ailes, sur le sol gris qu'ils recouvrent d'un grouillement tout noir.
Dans les lointains de ce bois, emplis à présent de brume obscure, on distingue toujours, en séries confuses et indéfiniment prolongées, les troncs des arbres ressemblant de plus en plus à des colonnes géantes. Mais ce que je continue surtout de voir, ce que je regarde malgré moi presque uniquement, et ce qui est l'étrange caractéristique du lieu, c'est cette tour solitaire. Ses pointes étagées, les retroussements cornus de ses cinq toitures, tout son style d'un autre monde, me donnent une de ces impressions intenses de dépaysement et d'inconnu, qui, de temps à autre, malgré l'habitude des voyages, me reviennent encore avec un frisson, dans les endroits isolés, à la tombée des nuits...
Je me décide à dîner dans un de ces petis restaurants à parties fines où j'ai vu entrer tout à
l'heure quelques-uns de ces élégants messieurs coiffés de chapeaux si jolis.
Un froid de loup et une tristesse mortelle, dans cette salle badigeonnée en faux bois où il n'y a pas de feu et où les portes sont ouvertes comme en été. A différentes petites tables, deux ou trois couples en bonne fortune mangent comme moi, à l'aide de fourchettes, en se regardant du coin de l'œil avec l'intention visible de « s'épater » les uns les autres. Les dames sont encore en costume an-, cien, tournures et chignons comme on en voit sur les potiches; mais les cavaliers payants ont des complets gris d'un galbe adorable, qui leur font de ces longs dos étroits comme en ont les singes en lévite. Le dîner est du reste atroce, pas même chaud; des quinquets à pétrole l'éclairent faiblement; un silence complet règne dans la maison — et aussi alentour, dans le grand parc vide et noir où commence une nuit de gelée. Il y a pourtant une cigale, en enfance sénile probablement, qui chante encore on ne sait où. Et deux messieurs japonais, épris des choses champêtres, se sont fait servir dehors, aux lanternes, sous la
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tonnelle de glycine effeuillée et mourante. J'ai déjà dit, je crois, qu'en ce pays on refusait de prendre l'hiver au sérieux.
Huit heures. Je suis redescendu de VUyenOfOÙ les quelques réverbères espacés le long des avenues principales ont peine à percer la nuit des grands arbres.
Je suis en bas, à la station des petits chars et des coureurs, très indécis sur ce que je vais devenir. Que faire? Retourner tout droit à la gare, prendre le train de neuf heures, rentrer sagement à Yokohama et, par un sampan de louage, rejoindre en rade mon navire... Mon Dieu, j'ai bien encore le train de minuit, puisque nous ne devons lever l'ancre qu'au petit jour ; — le train de minuit... qui me donnerait le temps... de me promener un peu...
Les coureurs font cercle, m'enserrent de plus en plus, très intéressés par l'air de circonstance que j'ai sans doute pris, flairant déjà probablement où vont me conduire mes irrésolutions de promeneur attardé et solitaire...
Brusquement décidé, je leur jette ces mots mystérieux : « Au grand Yoshivara I >
Au grand Yoshivara! — Ils l'avaient prévu, les misérables ! Et répètent après moi triomphalement, avec des rires approbateurs : « Au gTand Yoshivara! » En un tour de main, je suis enlevé par les plus proches, assis sur un char, enveloppé d'une couverture écarlate, et parti ventre à terre, dans la nuit glacée...
... Je supplie que personne ne s'indigne. — D'abord j'ai les intentions les plus pures; je ne serai là-bas qu'un simple visiteur. Et puis le Yoshivara est, au Japon, une des plus respectables institutions sociales. A Tencontce de ce qui se passe chez nous, où les Yoshivaras ont des airs clandestins, se cachent vers les fortifications dc^ villes et sont de vilains quartiers noirs, — ici, à Yeddo, c'est au Yoshivara que l'on trouve les plus belles maisons, les plus belles rues larges et ouvertes, le plus grand luxe de façades, d'étalages et de lumières ; c'est un lieu de promenade et d'apparat, fréquenté même par les famillles; c'est un spectacle, non seulement pompeux et
splendide, mais même chaste au possible, presque hiératique, presque religieux.
Par exemple c'est très loin. Une heure et demie de course accélérée, et j'aurai bien froid.
Des petites rues, des lanternes, des boutiques; tout cela innombrable et infini. Puis une longue banlieue sombre et sinistre. Puis enfin la campagne, la rase campagne toute noire ; de chaque côté du chemin, des rizières, que l'on devine à leurs mille petites flaques d'eau reflétant çà et là quelque étoile renversée. Le haut du ciel est pur, d'un noir-bleu semé de points brillants; mais dans les champs, autour de moi, il fait une nuit épaisse, embrouillée par une brume d'hiver.
Ce Yoshivara forme une ville à lui seul, une vraie ville séparée, moins grande assurément, mais beaucoup plus luxueuse que Ycddo luimême. Nous voyons maintenant devant nous étinceler ses mille lumières; deux tours, deux phares comme ceux qu'on allume au bord des mers, la surmontent, promenant leurs feux dans la plaine pour appeler de loin les visiteurs.
Nous arrivons. Des rues étonnamment larges et droites s'ouvrent devant nous, imposantes, solennelles. Des rangs de becs de gaz éclairent les façades et, au milieu de la chaussée, s'alignent d'autres becs portés par de grandes lampes comme celles de nos promenades. A Yeddo, rien de pareil, c'est un contraste absolu et tout en faveur de ce faubourg étrange.
D'abord, ce ne sont que de grandes maisons d'un aspect quelconque, ouvertes et masquées par des stores; il s'en échappe, de pai'tout, des bruits discordants, des lambeaux de musique, des roulements de guitares que l'on met au diapason ; on dirait, dans quelque coulisse, les préparatifs d'un immense concert : ce quartier d'entrée est celui des guéchas (musiciennes et ballerines patentées) que l'on loue à grands frais pour les incroyables fêtes qui se donnent, chaque soir, à quelques pas plus loin, dans des rues encore plus belles.
Je mets pied à terre, car nous voici à certain grand caiTefour magnifique au-dessus duquel, de droite et de gauche, s'élèvent, brillent au loin, les deux phares indicateurs. Une rue éclairée à ^wrno,
étincelante de lumières et remplie de monde, coupe à angle droit celle par où nous sommes venus; les maisons qui la bordent sont hautes et régulières, à trois on quatre étages (chose toute à fait inconnue à Yeddo) ; elles sont surchargées de balcons, de galeries, d'ornements de toute sorte; plusieurs cordons de gaz superposés, alternant avec des rangs de lanternes rouges, courent le long des façades ; on dirait une illumination de grande fête et, pour surcroit d'éclairage, au beau milieu de la rue, d'autres lampes à gaz, montées sur des colonnes, se suivent en lignes serrées.
Ce sont les rez-de-chaussée surtout qui jettent au dehors les plus vives traînées de lueurs, — • comme chez nous, les étalages des magasins élégants.
Étalages en effet, mais bien étranges I... Ils sont grillés de barreaux légers, comme si, tout le long des maisons, s'ouvraient d'interminables ménageries ; mais de barreaux dorés, très fins, qu'on ne mettrait point à des bêtes féroces, — à des oiseaux tout au plus...
Est-ce un immense et immobile musée de cire? Une collection de poupées men'eiileuses ?? Une exposition générales d'idoles ???. . . Des femmes sont là, dans ces devantures, sur des estrades, derrière ces minces grillages, en pleine lumière sous des réflecteurs ; d'un bout de rue à l'autre, elles sont alignées par centaines, avec une correctitude de régiment prussien, toutes dans une pose identique. Leurs costumes de soie sont des plus fraîches couleurs, roses, bleus, verts, rouges, chamarrés d'argent et d'or, brodés délicieusement de papillons, de monstres, de dragons, de feuillages. Elles ont des coiffures larges, piquées de grandes épingles; elles sont assises sur des tapis écarlate, et elles se détachent, pour plus de pompe, sur des écrans très rapprochés, qui ne laissent rien voir de l'habitation intérieure, et qui sont en laque d'or, peints et ouvragés avec autant d'art que les panneaux des temples.
Et la foule, qui passe et repasse, admire ces femmes éblouissantes, qui ne bougent jamais, dont les yeux las et presque morts restent pudiquement baissés. En avant des maisons, sur toute
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la longueur des rues, il y a, comme dans nos salons de peinture, des balustrades solides sur lesquelles les gens s'accoudentpendant leurs contemplations.
Elles sont légion, ces belles immobiles, on voit fuir, en interminables perspectives, sur ces fonds d'écarlate et d'or, leurs rangées de chignons noirs, de visages peints, de toilettes féeriques. Elles sont, comme les poupées, bien blanches avec un rond rose au milieu de chaque joue et, quelquefois, au bord des lèvres, un peu d'or. Devant chacune d'elles est posée une boîte semblable, en laque rouge à fleurs d'or ; et les boîtes aussi sont alignées, comme les femmes, avec le plus grand soin, jusque dans les lointains de la rue. Et le seul mouvement qui soit permis aux belles automates, est de prendre, de temps à autre, dans cette boite de laque, leur petite pipe ; ou bien leur petit miroir, leur houppe à poudrer, — et de retoucher un peu leurs joues, là, devant le public, sous le feu des réflecteurs.
De loin en loin, la monotonie des robes éclatantes est rompue par une robe de laine, terne et sombre; celle qui la porte, assise comme les
autres, entre sa boîte et son écran dorés, a un air honteux d'être vue, — et c'est une femme du monde que son mari a condamnée, pour quelque manquement grave, à venir passer un certain temps au Yoshivara et à se soumettre aux exigences que ce séjour entraîne.
Aucun signe ne s'échange, aucun sourire, entre les spectateurs et les exposées. Parfois, il est vrai, un monsieur entre par une porte sournoise; peu après, un des beaux écrans dorés s'écarte derrière une des dames de l'étalage, qui disparaît, à l'appel intérieur d'une dame plus Agée, et qu'une autre aussitôt remplace... Mais c'est tout ce qu'un esprit malveillant pourrait relever d'équivoque dans cette exposition chaste et chai'mante...
C'est au Yoshivara, et là seulement hélas, que le Japon conserve encore ses beaux costumes brodés, son luxe original du vieux temps.
Bien des Parisiennes — que tout ceci scandalisera beaucoup, je n'en doute pas, — possèdent, et admirent, et ne craignent pas d'endosser quelquefois ces jolies robes japonaises, si ingénieusement
nuancées, qui leur sont venues de là-bas à peine défraîchies, mais déjà portées un tant soit peu (ce qui se devine à je ne sais quelle atténuation dans les teintes, à je ne sais quelle senteur féminine élégante gardée par la soie). Eh bien, je regrette de le leur dire, mais ces robes sont des défroques des dames du Yoshivara, ou bien de ces jeunes messieurs encore moins intéressants qui, au théâtre, jouent en travesti les rôles de grandes coquettes.
A part les dames delà cour, dont les robes sont d'un genre spécial inconnu en France, toutes les Japonaises sont à présent en robes unies et sombres, marron, bleu marine ou gris neutre...
J'ai juste le temps de faire une fois le tour de la rue principale, d'admirer dans leur ensemble les jolies poupées muettes et leurs écrans d'or. Et puis, après ce dernier coup d'œil jeté à un spectacle magique, vite je reprends mon petit char, et je me sauve, à travers dix kilomètres de banlieue déserte et noire, pour ne pas manquer ce train de minuit, qui m'emmènera du Japon pour toujours...
A Lady Margaret Brooke, Rânée de Sarawak.
J'ai tramé quelques intrigues, je l'avoue, pour être invité chez cette presque invisible impératrice, que je rêve de voir à cause de son invisibilité même.
Et j'ai réussi, car je tiens entre mes doigts une grande enveloppe à moi adressée, au revers de laquelle je reconnais les armes impériales : cette sorte de rosace, simple et étrange, qui orne les monnaies, le faîte des monuments publics, le voile des temples, et qui est la représentation conventionnelle du chrysanthème, — comme était, sur nos bannières de France, la représentation du lis.
Je l'ouvre, et j'en retire un carton d'un blanc
ivoire, timbré, lui aussi, d'un chrysanthème héraldique d'or et encadré d'une fine guirlande de chrysanthèmes ordinaires à feuillages d'or. L'aspect de cette invitation fait, à lui seul, présager quelque chose de rare etd'exquis. Au milieu, il y a naturellement un indéchiffrable grimoire, qui est disposé en petites colonnes verticales et dont la lecture, au rebours de toutes nos notions, doit être faite de haut en bas.
Gela signifie : « Par ordre de Leurs Majestés l'empereur et l'impératrice, j'ai l'honneur devons inviter à venir au jardin du palais d'Akasaba voir les fleurs de chrysanthème.
Signé : » Hito Hirobouni, ministre du palais.
y> Le 4* jour du 11* mois de la 18* année Mesgi (9 novembre). »
Et un second carton, plus petit que le premier, porte ces indications pratiques : « Les voitures devront entrer par la porte Impériale. S'il pleut le 9, la fête sera le 10; s'il pleut le 10, la fête sera supprimée. »
C'est à Yeddo, cela va sans dire, qu'il faudra se transporter pour voir cette fête des chrysanthèmes,
qui est de tradition antique. Avec la fête des cerisiers en avril, c'est la seule occasion où l'impératrice puisse être aperçue, et seulement par un petit nombre de privilégiés, au fond de ses jardins. Il y a peu d'années encore, paraît-il, elle vivait aussi invisible qu'une vraie déesse ; lorsqu'elle devait quitter l'enceinte immensedu palais d'Yeddo pour se rendre dans quelqu'un de ses parcs éloignés à la campagne, on enveloppait de longs voiles violets sa chaise à porteurs en laque d'or, et des valets couraient devant pour faire fermer sur son passage les portes et les fenêtres.
Le 9 novembre, au matin, il fait, hélas! un temps d'automne gris et sombre; le ciel est tout d'une pièce. Et vers midi, comme j'arrive à Yeddo, par le train d'Yokohama, en belle toilette pour la souveraine, de premières gouttes de pluie commencent à tomber, lentes, fines, très inquiétantes. Yeddo est bien laid et bien triste par un temps pareil. Aucun indice nulle part de cette chose presque féerique qui va peut-être se passer à deux pas d'ici dans un moment : une fête de fleurs,
présidée par une impératrice du Japon, au milieu de très mystérieux jardins. Non, rien qui y prépare les yeux ni l'esprit. Toujours cette même succession de vilaines petites rues boueuses, noirâtres, pareilles, au milieu desquelles me roulent deux coureurs de louage. Dans quelle direction est-il même, ce palais d'Akasaba où je leur ai dit de me conduire? Je l'ignore complètement, je ne l'ai jamais aperçu dans mes promenades (c'est si grand et si délayé, ce Yeddo ! ). — Du reste on s'est peut-être efforcé de le dissimuler, lui aussi, de le rendre invisible comme les personnes qui le hantent : il me faitl'effet maintement d'un lieu à moitié chimérique. Nous franchissons des terrains vagues, des cloaques, des fossés où les lotus sont déjà jaunis et fripés par le vent du Nord, des enceintes de remparts bas ressemblant à des murs cyclopéens qui, je ne sais pourquoi, coupent la ville. Et nous croisons des passants crottés, vêtus tous de piteuses robes en coton bleu qu'ils retroussent sur leurs jambes nues. En somme, un Japon maussade et banal, que j'ai déjà vu cent fois, et qui prend un air pleurard encore plus eanuyeux
SOUS la pluie..., car je crois qu'elle tombe, l'affreuse pluie décidément.
« S' il pleut le 9, la fête sera ie 10. » — Allons, il pleut, c'est incontestable ; il pleut même averse à présent. Inutile de se faire conduire au palais ; d'ailleurs je suis déjà trempé, plus du tout présentable. Mais que devenir? On ne peut vraiment pas aller rôder dans les maisons-de-thé en grand uniforme!... Mes coureurs rabattent sur moi la capote de mon petit char, ils endossent leur manteau en paillasson qui leur donne l'air deporcsépics, — et je rebrousse chemin, sous un vrai déluge, pour aller demander l'hospitalité à quelques amis de la légation de France, en attendant l'heure de reprendre la route d'Yokohama par le train du soir.
Ils habitent, ces amis, dans des maisons japonaises. Et ma journée se passe, chez l'un ou chez l'autre, à causer et à attendre, en séchant devant leurs réchauds de bronze ma tenue de gala toute mouillée. Elles sont mortelles, ces habitations japonaises, par une pluie de novembre : bien basses de plafond; biea
isolées de la rue par de bizarres jardinets sans fleurs, tout en petites pelouses et en petits rochers ; bien mesquines et toujours divisées, par des panneaux de papier à glissières et à trucs, en une série de pièces lilliputiennes, de plus en plus sombres à mesure qu'on s'éloigne de la véranda par où vient la lumière. Et une si triste lumière I Un demi-jour terne, blafard, glacial, filtrant à travers ces carreaux de papier qui font l'office de vitres. Naturellement, on ne distingue rien du dehors à travers ces carreaux-là, — mais on l'aime encore mieux, je crois, que de voir tomber toute celte eau sur les petits tertres ruisselants, sur les ravins en miniature, les petits ponts de poupée, les petits arbres, toutes les mièvreries du jardin. En vérité, ces nattes blanches sur le plancher vous font geler, — et aussi ce bois blanc partout, ces minces murailles de papier blanc, cette absolue nudité du gite. Alors on s'assied bien près, bien près du grand réchaud lourd, qui pose sur un trépied de laque et dont les anses représentent des monstres : à-dedans brûle un charbon provenant d'un arbre spécial, qui a la pro-
LIMl'ÊRATRICE PT.INTEMl'S 315
priélé de ne s'éteindre jamais, mais qui chauffe sans gaieté et répand une indéfinissable senteur endormante.
Et c'est long, toute une journée passée ainsi, jusqu'à l'heure d'un train de retour qui part très tard; c'est long surtout pour moi qui avais rêvé l'impératrice et ses chrysanthèmes. Voici même que mon désir de voir cette femme s'accroît d'une manière obstinée assez singulière, dans la séquestration de cette après-midi pluvieuse, et tandis que l'occasion unique semble m'échaper... S'il pleut le 10, la fêle est supprimée. Mon Dieu, pourvu qu'il ne pleuve pas 1
Le 10, le jour se lève calme, tiède, trop tiède même pour la saison, et uniformément voilé d'un crêpe gris. Pourtant le Fusivama — (ce grand cône volcanique, solitaire, que, depuis des siècles, les Japonais dessinent au fond de tous leurs paysages), — laisse voir là-bas, tout au loin dans le ciel, sa pointe neigeuse. Et c'est un proverbe nippon que, si le Fusiyaraa s'est montré le matin, il fera beau jusqu'au soir.
Vers onze heures, le voile se déchire par places ; çà et là commence à paraître le vide clair, le vide bleu, — et l'espoir me revient d'être reçu par la souveraine. Du reste, à la gare d'Yokohama, au départ de midi, il y a quelques diplomates en habit et cravate blanche (ministres des légations européennes), et quelques dames en toilette de visite parée : des invités à la fête, qui ont confiance, eux aussi, dans le beau temps et qui se rendent.
Une heure de chemin de fer, en compagnie d'une belle et charmante ministresse, presque française, qui, par flatterie pour l'impératrice, a orné son manchon en peau d'oiseau rare d'un bouquet de chrysanthèmes bruns, jaunes et violets, assortis aux trois tons de sa robe de velours. Et nous débarquons à Yeddo par un radieux soleil d'automne, qui brille maintenant dans un ciel sans nuages.
Et comme l'aspect des choses est changé depuis hier ! Tout ce peuple, qui ne verra rien de la fête mystérieuse des grands, fait aujourd'hui la sienne dehors, sous la belle voûte bleue d'où l'eau ne
tombe plus. Le long des rues pleines de monde, il y a une foire sans fin étalée par terre, des bonbons, des moulins à vent, d'inimaginables jouets, des masques de monstres ou des masques de renards sacrés. Et des chrysanthèmes, des chrysanthèmes partout ! Les petits enfants innombrables, joyeux dans leurs belles robes bigarrées, se promènentpar troupes en se donnant la main. Les dia boliques saltimbanques s'agitent sur des tréteaux, au son des gongs, des claquebois et des flûtes. Les boutiques ont déployé au vent leurs oriflammes multicolores, leurs dragons rouges, leurs chimères bleues, leurs affiches extravagantes hissées sur de longs bambous ; l'air est plein de découpures et de bariolages, en étofie ou en papier, qui s'agitent et flottent. Et toujours des chrysanthèmes : des chrysanthèmes en gerbes roses dans des vases de bronze; des chrysanthèmes en guirlandes blanches devant des maisons; des chrysanthèmes entre tous les petits doigts et dans tous les chignons des mousmés rieuses...
Mais comme c'est loin, ce palais d'Akasaba, où
is.
nous allons ! Mes coureurs s'essoufflent, et nous n'arrivons pas. Les rues se succèdent, etles foules compactes, et les grouillements humains sur les places; puis viennent des endroits tranquilles, des terrains déserts, des étangs, des avenues ombreuses ; — et de nouveau des rues, du monde, des chrysanthèmes, des saltimbanques, d'assourdissantes musiques...
Et, enfin, dans un quartier où je n'étais pas venu, sur une hauteur isolée, nous voici en face d'une muraille basse, grise et triste, inclinée en dedans comme un solide rempart, et indéfiniment prolongée dans le lointain comme une enceinte de ville. Il paraît que c'est là.
Sans doute, il est bien bas, lui aussi ce palais, bien écrasé, pour qu'on n'en puisse rien voir d'où nous sommes. Des cimes de vieux arbres dépassent seules ces murs; cela semble quelque grand bois sacré un peu funèbre, fermé aux yeux profanes.
Une porte sinistre peinte en noir et surmontée d'une toiture grimaçante dont les angles ébauchent vaguement des formes de monstres : c'est Importe
impériale. Elle nous donne accès dans une grande cour dallée, une espèce de place plutôt, où un silence subit succède à la clameur de la ville, et où plane je ne sais quelle imposante et oppressante tristesse. Il y a là des gardes, vêtus comme nos huissiers ou nos suisses, qui s'empressent effarés, qui courent sans faire de bruit ; il y a des chevaux de selle tenus en main par des laquais, il y a quelques équipages sombres et corrects, ayant amené des princes ou des ministres. On sent qu'une agitation règne sous ce silence, mais on dirait quelque deuil qui se réunit, quelque mystère qui se prépare, plutôt qu'une fête et une fête de fleurs.
Aucun luxe aux abords de l'immense résidence. Le € palais », — si palais il y a, — qui occupe le fond de cette cour, ressemble à n'importe quelle maison japonaise, ni plus haut, ni moins simple, — plus étendu seulement, couvrant en longueur beaucoup d'espace.
A l'entrée, des laquais en livrée européenne, frac noir et gilet rouge, reçoivent les manteaux des invités, et distribuent des numéros japonais
sur des petits cartons. Et puis il faut passer individuellement devant une table glaciale, à tapis vert, autour de laquelle sont assis des intendants qui examinent les invitations et les cartes de visite des invités ; ils les examinent d'un œil défiant, — sans cesser toutefois d'être courtois, — et les confrontent avec un grimoire écrit à l'encre de Chine, en colonnes sur le papier de riz : évidemment, la liste des élus, — qui, du reste, n'est pas longue. Eh bien, il n'est pas accueillant, ce seuil impérial ; on y sent tout de suite que la demeure, jadis plus fermée que les cloîtres et les sérails, n'a pas encore beaucoup l'habitude de s'ouvrir.
Dans des couloirs étroits et bas, qui viennent après, nous nous trouvons maintenant une quinzaine errant à la file, avançant avec hésitation : deux ou trois habits brodés d'amiraux chefs de stations navales, et des habits noirs de princes japonais ou de plénipotentiaires européens. Par gestes, des officiers du palais nous indiquent la direction à suivre : tout droit devant nous. Et lentement, nous marchons comme à la découverte.
Le palais d'un empereur du Japon ! Quel rêve d'originale splendeur ce seul mot est capable d'évoquer dans bien des imaginations parisiennes!... Je suis déjà trop japonisant, moi qui y pénètre aujourd'hui, pour m'illusionner sur ce point; j'ai déjà vu dans ce pays des habitations seigneuriales, et je sais en outre que le culte shintoïste, dont le Mikado est grand prêtre, recommande la simplicité, attache même au modeste bois naturel une idée religieuse toute particulière. Cependant cet idéal de nudité dépasse encore mon attente : des montants de bois blanc tout uni, des panneaux de papier uni tout blanc, — et rien nulle part, rien, absolument rien.
Mais la propreté, la simple propreté, poussée à ce point extrême, constitue à elle seule un luxe ruineux, dontl'entretien est presque inexplicable. Tous ces bois qui sont sans une sculpture ni une moulure, menuisés à arêtes vives avec une précision d'horlogerie, paraissent n'avoir jamais subi l'attouchement d'une main humaine; ils onl cette teinte vierge toute fraîche, qui s'altère si vite, même au seul contact de l'air. Tous ces pla-
fonds, tous ces panneaux, sur lesquels on chercherait en vain la trace d'une promenade de mouche, sont faits d'une seule grande feuille de papier blanc, tendue sans un pli, collée sans une tache, par je ne sais quels incomparables tapissiers d'une espèce inconnue chez nous. Et par terre, sur ces nattes fines qui ne sont ni teintes, ni ouvrées, il semble que personne n'ait jamais marché. Com bien de fois par an faut-il renouveler toutes c< choses, et les choisir entre mille, pour obtenir cet effet d'immaculée blancheur?...
Les étroits couloirs se prolongent, toujours pareils ; de distance en distance, quelque châssis entr'ouvert laisse voir un appartement vide, — un compartiment plutôt, — à parois de papier, où tout est de la même nudité absolue. Et vraiment, si on ne savait pas, jamais on ne devinerait dans quel lieu très particulier défilent nos habits brodés et nos habits noirs.
Cependant voici une première apparition quasi fantastique, qui nous donne l'éveil : au milieu de cette monotonie blanche, par l'ouverture d'un de ces minces châssis, se montre tout à coup une
L'IMPÉRATRICE l'RlNTEMPS 323
petite créature vieillotte, une fée sans doute, éblouissante comme un colibri, dans un costume qui est une quintessence d'étrangeté. Toute petite, parclieraiuée, ridée, extraordinaire dans sa laideur comme dans son luxe d'un autre monde, elle est quelque princesse probablement, — ou bien une (!ame d'honneur. Elle porte la tenue de cour, qui doit remontera plusieurs siècles. Ses cheveux gommés sont éployés en éventail autour de sa plate figure aux yeux bridés et presque morts. Elle a des culottes en soie lourde, d'une pourpre magnifique; des culottes très bouffantes qui s'extravasent par le bas en gigantesques « pieds d'éléphant » ; — et un long camail à la prêtre, d'un vert réséda qui change et chatoie, tout semé de chimères multicores, dont les reflets sont comme ceux des gorges d'oiseaux-mouches.
On la regarde et on l'admet sans surprise, parce qu'on ait où Von est : dans le lieu du monde le plus raffiné peut-être et le plus rare, malgré sa» simplicité voulue, qui n'est qu'un masque. Évidemment ce palais, derrière ses derniers et plus profonds panneaux de papier, doit
receler des hôtes étonnants et de merveilleuses iicliesses.
Elle 36 joint à nous, la vieille petite fée, mystérieusement souriante, après un gentil salut presque ironique. Et ensuite il en surgit une autre, — et une autre encore; leurs soies, qui sont splendides, qui sont des merveilles orientales, ont des nuances et des éclats différents; des éclats qui, dès qu'elles se rapprochent, semblent s'exaspérer par contraste, si l'on peut dire ainsi, et devenir métalliques, presque lumineux.
Et puis elles sont jeunes, ces deux dernières, — et même jolies, ce qui est assez rare pour des Japonaises.
Tiens ! l'une d'elles, que, sans son gracieux sourire, je n'aurais pas reconnue dans sa tenue de cour, est la « comtesse Inouyé, » la femme du ministre des affaires étrangères ; je ne l'avais vue qu'au bal, dans une toilette parisienne violet mourant à longue traîne, qu'elle portait du reste avec une aisance du meilleur aloi..^Et l'autre aussi, la plus jeune, je l'ai rencontrée 1 — La « marquise Nabeshima ! » Je crois même ç^ue j'ai
eu l'honneur de valser une fois avec elle, un soir qu'elle portait, sans le moindre embarras, une toilette Louis XV, blanc crème, à paniers. — Mais était-ce au bal qu'elles étaient déguisées, — ou bien est-ce aujourd'hui?...
Notre troupe, qui s'est augmentée de quelques nouveaux venus, et qui est maintenant d'une trentaine de personnes àpeu près, vient d'arriver, sans aventures ni encombres, dans un grand compartiment blanc, espèce de salon d'attente qui doit donner sur les jardins. Aucun meuble dans ce salon, cela va sans dire, ni aucun siège ; seulement, à chaque angle, posée par terre, s'élève une incomparable potiche de Satsouma, de cinq ou six pieds de haut, dont le couvercle est surmonté d'un monstre souriant ; et sur la blancheur virginale des murs, sont jetés comme au hasard, trois ou quatre phénix d'or, envolés, qui se poursuivent.
Il est à peine deux heures et demie, et l'impératrice, nous dit-on, ne paraîtra qu'à trois heures. Les officiers du palais, qui sont là avec nous, et les petites fées aux reflets changeants,
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nous invitent à aller l'attendre là-bas, au fond du parc, sur certaine colline où la fête doit se passer.
Alors les panneaux de papier transparent glissent sur leurs rainures, s'ouvrent, et les ijai'dins apparaissent. Un beau soleil tranquille les éclaire. L'enchantement commence.
Sur des écrans, sur des porcelaines, on a vu quelquefois, sans y croire, de ces sites invraisemblablement jolis, trop compliqués de lacs et d'îlots, où les perspectives et les dimensions semblent fausses, où les arbres ne sont pas verts, mais peints en nuances quelconques, comme des touffes de fleurs.
Au seuil de ce salon qui vient de s'ouvrir, nous sommes sur une hauteur, dominant la réalité de tout cela; apercevant, entre quelques branches de cèdre très rapprochées qui retombent, des jardins bas, des pelouses de velours, des rochers étranges, des ruisseaux sur lesquels passent de légers ponts courbes bombés en demi-cercle, des reflets d'eaux qui dorment sous de la verdure, des fuites profondes d'avenues qui se perdent
SOUS bois. Çà et là, sur les pentes gazonnées, il y a des touffes de « bambous argentés » qui sont des verdures presque blanches; des c érables rouges > qui semblent des arbres en corail, et je ne sais quelles broussailles dont le feuillage est d'un violet de scabieuse. Et, au delà de ces choses délicieusement artificielles, enfermant le tout avec un grand mystère, s'étend un vrai horizon de collines et de hautes futaies sombres, un vrai lointain qui joue la forêt et le pays sauvage. Quel étonnement que cette solitude au milieu d'une ville; quel caprice de souverain ! — Il y a un calme particulier dans ces jardins d'ordinaire impénétrables, un silence à part, une mélancolie suprême augmentée aujourd'hui par ce déclin d'automne.
En petits groupes peu espacés, nous descendons dans ces jardins bas par des sentiers qui sont recouverts, jusqu'à perte de vue, de longs courants de nattes blanches, — sans doute pour que l'impératrice, qui elle-même descendra par là tout à l'heure, n'ait pas à poser ses petits pieds par terre, même sur ce sable très fm. Deux ou
trois nouvelles fées, vêtues d'autres couleurs sans nom, sont sorties derrière nous et ferment la marche : il doit y en avoir évidemment beaucoup du même beau plumage, dans ce palais de bois blanc et de papier qui est leur quartier général. Nous sommes maintenant une quarantaine, — et ce sera tout, la liste est close. C'est du reste très peu, quarante personnes perdues dans ces grands jardins aux solitudes de forêt. Nous avançons presque en cortège, en troupeau de moutons, involontairement tassés, plusieurs d'entre nous ignorant où nous allons et en quoi la fête consiste.
A tous les carrefours où nous pourrions nous égarer, quelqu'un de ces laquais à gilet rouge, qui sont légion, se tient pour nous indiquer quelle route il faut suivre, quelles allées il nous est interdit de prendre. Et devant certaines parties du parc, devant certaines avenues que nous ne devons probablement pas regarder, il y a de grands voiles noirs tendus, masquant tout; de grands voiles noirs en crêpe, à bords blancs, comme des ornements de deuil.
Il fait presque chaud sous ce soleil de novembre, qui éclaire d'une lumière douce très pure et cependant un peu atténuée...
Nous stationnons à un rond-point sablé, autour duquel s'élèvent des constructions légères en bambou, drapées et voilées de crépons de soie d'un violet tendre (couleur réservée aux souverains , comme était autrefois la pourpre en Occident); sur tous ces voiles lilas, des chrysanthèmes héraldiques blancs étalent leurs larges rosaces étranges.
Ce sont des expositions de fleurs. Sous ces abris et sous ces tentures impériales, il y a des collections de chrysanthèmes qui sont naturels, mais qui n'en ont pas l'air ; des chrysanthèmes merveilleux, en l'honneur desquels Leurs Majestés nous ont conviés; de très surprenants chrysanthèmes dont rien ne peut donner idée dans nos parterres d'automne. Avec une régularité géométrique, ils sont plantés en quinconces, sur des gradins en terre que recouvre une imperceptible mousse unie et comme passée au rouleau ; chaque
pied n'a qu'une seule tige, et chaque tige n'a qu'une seule fleur. — Mais quelle fleur! plus grande que nos plus grands tournesols, et toujours d'une nuance si belle, d'une forme si rare : l'une a des pétales larges et charnus, disposés de telle façon régulière qu'on dirait un gros artichaut rose ; sa voisine ressemble à un chou frisé, d'une couleur fauve de bronze ; une autre encore, du jaune le plus éblouissant, a des milliers de petits pétales minces qui s'élancent et retombent comme une gerbe de fils d'or ; il y en a qui sont d'un blanc ivoire, d'autres d'un mauve pâle, ou bien du plus magnifique amaranthe ; il y en a de panachées, de nuancées, de mi-parties... Et on se rend compte du travail qu'a coûté cette production de fleurs géantes en regardant de près les à peine visibles supports qui montent le long des tiges, se bifurquent sous les feuilles, soutenant celles qui seraient trop lourdes, ou bien pinçant et arrêtant la sève chez celles qui se développeraient trop vite.
Les petites fées aux longs vêtements de colibris regardent avec nous ces collections, mais d'un air
de condescendance distraite; comme il fait plus chaud, elles agitent, ouvrent et referment constamment leurs éventails de cour, qui sont bien les plus grands éventails connus; sur les soies plissées qui les composent, sont peints des rêves 1res vagues, presque indicibles, des moires marines, des reflets d'eau dans des nuages, des lunes pâles d'hiver, des ombres de vols d'oiseaux qu'on» ne voit pas, ou bien des pluies de pétales de pécher emportées par le vent dans des vapeurs d'avril ; à chaque angle de la monture est attaché un énorme gland à fanfreluche, avec des queues en chenille nuancée qui traînent paij terre, balayent le sable fin à mesure que la dame s'évente...
Il ne faut pas s'attarder ici, nous dit-on ; il fau^ aller plus loin, plus loin, voir d'autres fleurs plus belles, et monter sur la colline là-bas, où l'impératrice viendra, tout à l'heure, s'asseoir un instant au milieu de nous.
Nous nous engageons donc dans un chemin ombreux, entre une colline boisée de grands cèdres qui font voûte sur nos têtes, et un étang
morne rempli de lotus. Les cèdres sont très vieux, très moussus ; ils ont des branches retombantes qui s'abaissent beaucoup, jusqu'à traîner sur les pelouses. On dirait un site tout à fait agreste, et voici même une rizière, une vrai rizière (celle que, par tradition antique, le Mikado doit chaque année faucher de sa propre main à l'époque de la moisson).
La colline, le plateau où l'on nous conduit, est un parterre entièrement rose de chrysanthèmes, d'où la vue plonge de tous côtés sur les lointains boisés du parc; le lieu est délicieusement paisible; on y oublie complètement et on n'y comprend même plus cette ville en fête, qui grouille et joue du gong partout alentour.
Sur les côtés du parterre, dans de hauts kiosques légers, et toujours à l'abri des mêmes longues soies violettes étoilées de rosaces blanches, il y a d'autres expositions de fleurs, — d'autres fantaisies sur les chrysanthèmes, pourrait-on dire plutôt, exécutées par des procédés différents et avec des secrets plus extraordinaires. Ici, ce sont des espèces de bouquets montés, comme ceux
que l'on met dans nos vases d'église, mais d'énormes bouquets, gros comme des arbres ; les pieds, au lieu de n'avoir qu'une tige, eu ont bien une centaine, disposées avec la plus parfaite sjTTiétrie autour d'un tronc central ; et, au bout de chaque branche, il y a une fleur largement ouverte, jamais passée, jamais en bouton, toujours au même point de son épanouissement éphémère : le même jour, évidemment, tout cela, qui a coûté tant de peine, doit se faner et finir. Et chacun de ces chrysanthèmes porte, sur une bandelette de papier, son nom écrit à l'aide de ces caractères savants qui peuvent être lus en deux langues différentes, en chinois aussi bien qu'en japonais; ils s'appellent le dix mille fois saupoudré d'or, la hrume de montagne^ le nuage automnal...
Trois heures et demie! Elle est en retard, l'impératrice. Dans certains groupes, on commence à dire qu'elle ne se montrera pas, et je sens une impatience inquiète, moi qui ne me soucie de rien que de la voir. Tout au bord de la colline où nous sommes, j'ai pris poste d'observation, je surveille les lointains des jardins bas, pour ne pas
manquer l'arrivée de son cortège, le long de l'étang aux lotus, par l'allée de cèdres qui nous a amenés.
On est d'ailleurs en très agréable situation pour l'attendre, dans ce haut parterre entouré de crépons violets aux armes impériales ; en tout petit nombre, dans un grand espace très gardé et mysrieux, pouvant se trier, s'isoler, on cause doucement en langues diverses, tandis que les deux musiques de la cour jouent à tour de rôle, dissimulées derrières des verdures. Elles jouent des choses qui, dans ces jardins, détonnent au moins autant que nos habits français, mais qui sont beaucoup plus jolies : cela commence par le quatuor de Rigoletlo; ensuite c'est du Berlioz, du Massenet, du Saint-Saëns... Et elles sont excellentes, ces musiques! Mais quel méli-mclo où l'esprit se perd... Où est-on, en réalité, à quelle époque de transition affolée, et dans quel pays chimérique? Vraiment on ne sait plus. Rien de banal, par exemple, dans cet ensemble; rien qui ne soit au contraire extrêmement raffiné et rare : dans un lieu tout à fait unique, c'est une réunion
de gens disparates au dernier point, mais en somme assez choisis. C'est aussi la conjonction d'une fête annuelle avec une journée exceptionnellement radieuse ; à tant d'autres raretés qui sont là, ce beau ciel de novembre ajoute encore la sienne, — qui est une rareté mélancolique. Dans i'air tranquille, au-dessus de cette profusion de fleurs d'automne agrandies par des moyens artificiels, flottent les rêveries les plus singulières de notre musique occidentale; — en ce moment même, c'est la symphonie fantastique qui commence à bruire en sourdine derrière les bambous. . . Et puis, planant sur toutes choses, il y a cette impression, que l'on a, d'assister au dernier éclat d'une civilisation qui va finir; il y ace pressentiment que, demain, ces mer\'eilleux costumes vont rentrer dans la nuit morte des tradititions et des musées, que pareil assemblage ne se reverra jamais, jamais plus *.
1. Quelques mois après, un édit impérial a supprimé l'antique tenue de cour et ordonné aux grandes dames de ne plus se montrer qu'en « costume européen, coifTécs à l'américaine ». Et l'année suivante, en 1887, la fête des Clirysanlhèmes s'est ap-
Gomme ils sont d'une laideur inquiétante, ces princes exotiques, avec nos habits de soirée, nos claques et nos cravates blanches !
Comme elles sont exquises, au contraire, les princesses leurs sœurs, agitant leurs grands éventails de rêve ! Il en vient toujours de nouvelles, du fond de ces jardins bas que je ne cesse de surveiller, guettant toujours l'apparition de la souveraine ; elles s'avancent lentement, aux froufrous de leurs camails qui font songer aux trois robes de Peau-d'Ane ; dans le nombre, je reconnais encore quelques danseuses des bals de ministère, mais si transfigurées aujourd'hui ; non plus étriquées par nos longs corsets en gaine, mais vraiment nobles d'aspect dans leurs tenues de prêtresses ou d'idoles. Grands saints, grandes révérences à la nipponne, qu'elles distribuent et qu'on leur rend malgré soi de la même manière, à mesure qu'elles arrivent à petits pas au milieu de nous, éblouis-
pelée un garden-party; l'impératrice s'y est montrée en sombre costume montant, habillée par les soins d'une première de je ne sais quel costumier de Paris, qu'on avait mandée au JapoK exprès pour la circonstance.
L'IMPÉIIATRICL PRINTEMPS 337
santés à côté de nos vêtements tristes, à côté des nuances neutres de deux ou trois ambassadrices européennes qui sont là...
Déjà le soleil baisse, il est quatre heures ; la lumière plus dorée, l'espèce de brouillard d'or rose du soir commence à descendre dans les jardins... Un mouvement parcourt tout à coup les groupes, une petite rumeur passe, puis fait place au silence. Sur un signe, l'orchestre qui jouait s'arrête au milieu d'une phrase, puis tous les instruments entonnent ensemble un chant religieux japonais, vague, lent et lugubre, comme pour une entrée d'êtres surnaturels. Et là-bas, au bout de l'allée que je regarde toujours, voici quelque chose d'éclatant qui apparaît, un groupe d'une vingtaine de femmes en costumes inouïs. Eclairées, au fond de ce lointain, par un soleil déjà rougeâtre qui décline, elles arrivent sans hâte, dans le chemin resserré entre la colline de cèdres et l'étang de lotus; elles se détachent en masse magnifiquement colorée et lumineuse sur le rideau de ces vieux arbres sombres, et l'étang reflète, en
longues traînées adoucies, le violet et l'orange, h bleu et le jaune, le vert et le pourpre de leurs toilettes de fées.
Tant que je vivrai, je reverrai cela : dans le recul profond de ces jardins, cette lente apparition, si longtemps attendue ; tout le reste de la fantasmagorie japonaise s'effacera de ma mémoire, mais cette scène, jamais... Elles sont très loin, très loin ; il leur faudra plusieurs minutes pour arriver jusqu'à nous; vues de la colline où nous sommes, elles paraissent encore toutes petites comme des poupées, — des poupées très larges par la base, tant sont rigides et bouffantes leurs étoffes précieuses, qui ne font du haut en bas qu'un seul pli. Elles semblent avoir des espèces d'ailes noires de chaque côté du visage, — et ce sont leurs chevelures, gommées et éployées suivant l'ancienne étiquette de cour. Elles s'abritent sous des ombrelles de toutes couleurs, qui miroitent et chatoient comme leurs vêtements. Gellf» qui march'3 en tête en porte une violette, ornée de bouquets blancs qui doivent être des chrysanthèmes : c'est elle évidemment, l'impératrice!...
Voici qu'elles s'approchent, qu'elles s'approchent toujours; elles sont arrivées au pied même du tertre, et elles vont commencer à gravir ; mon regard plongeant ne voit plus que les dessus de leurs ombrelles qui cachent leurs figures, et que les bouts de leurs très petites mules, uniformément rouges, qui pointent les unes après les autres en avant de leurs robes. J'entends déjà les frôlements de leurs épaisses soies, tandis que, derrière les bambous, l'orchestre continue, en decrescendo mourant, l'hymne pour leur entrée.
Gomment va-t-elle être, cette impératrice que j'ai tant désiré apercevoir? Je ne sais rien d'elle, si ce n'est que sa maison (les Foudjivara-Itchidjo) remonte, dans la nuit des âges, jusqu'aux dieux primitifs/, qu'elle est née un certain mois de mai, l'année même où je faisais aussi mon apparition sur la terre, au versant opposé ; et enfin qu'elle s'appelle « Harou-Ko », ce qui signifie Printemps.
Avant de parler de ses traits, je voudrais essayer de décrire un peu fidèlement la tenue de cour, — de peur qu'en me lisant on ne se représente
ces belles robes japonaises, aujourd'hui si communes en France, qui sont brodées avec un goût fantasque et qui donnent aux femmes de gentilles tournures mièvres. Non, le costume de la souveraine et des nobles dames du palais n'est rien qui ressemble à cela, même de loin; c'est quelque chose de plus simple et de plus singulier,[qui les fait larges, plates, rigides, hiératiques, n'ayant plus forme de femmes. Pour définir leur silhouette qui me hante, je ne trouve que cette image : deux cornets renversés et juxtaposés, dont les pointes seraient aux épaules et dont les ouvertures très élargies toucheraient le sol. On ne sait comment appeler cet assemblage, qu'elles portent, de deux jupes séparées, une pour chaque jambe ; — deux jupes raides et bouffantes, deux cônes en soie rouge qui s'extravasent par le bas d'une incompréhensible manière. Leur camail de prêtresse, avec ses manches pagodes excessivement grandes et longues, commence depuis lehautcepliunique, de chaque côté du corps, que continuent ensuite jusqu'à terre les deuxjljpes de pourpre.
Si ces jupes sont toujours rouges (par étiquette,
comme les souliers), les camails, au contraire, varient de couleur à l'infini. Et quelles couleurs ! Des amaranthes, des jaunes capucine, des bleus turquoise, des verts à reflets de cuivre, des grenats qui paraissent receler du feu ; puis des teintes sans nom, d'une intensité extrême, ou bien d'une pâleur effacée, presque fuyante. Et tous ils sont semés, tigrés, si l'on peut dire, de larges taches régulières, d'un merveilleux éclat, qui semblent de grands yeux sur des ailes de papillons, qui semblent regarder comme des prunelles louches. Ces taches rondes sont symétriques et de même dimension sur tous les camails, mais varient, pour chaque dame, de nuance et de dessin : examinées de près, elles représentent des oiseaux aux plumes étalées en cercle, ou des chimères enroulées sur elles-mêmes la tête au milieu, ou bien encore des feuilles d'arbre groupées en rosaces; — et elles sont les armoiries des nobles et antédiluviennes familles.
Et cette coiffure en ailes entr'ouvertes, qui l'a imaginée, d'où leur est-elle venue? Aucun nœud, aucune coque, aucune épingle piquée, rien qui
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puisse rappeler, sur ces têtes de princesses, le chignon si connu des Japonaises ordinaires. Elles font, avec leurs cheveux gommés, quelque chose qui ressemble à un très plat et très large bonnet de sphinx égyptien en laque noire et qui se termine derrière par un long catogan, par une queue à la chinoise...
Elle est tout près, l'impératrice ; elle va passer. Tous ses invités s'inclinent profond cment sur sa route; les seigneurs japonais sont cassés en deux, dans leurs habits noirs, les mains à plat sur les genoux, la tête penchée vers la terre; les Européens sontcourbés en salut de cour. . . La grande ombrelle violette, délicieusement brodée de chrysanthèmes en relief, s'est soulevée et je l'ai aperçue... Son petit visage peint m'a glacé et charmé.
Elle passe devant moi, à me frôler, me jetant sur la poitrine son ombre, que j'aurais aimé conserver comme une chose très rare. Je l'ai bien regardée, et elle est du tout petit nombre des femmes auxquelles convient, dans son acception la plus raffinée, l'épithète exquise.
Exquise et étrange, avec son air de froide déesse
qui regarde en dedans, qui regarde au delà, qui regarde on ne sait où ; exquise avec ses yeux à peine ouverts, tout en longueur comme deux obliques lignes noires et très distants de ces deux autres lignes plus minces qui sont ses sourcils. Un sourire inexpressif de morte entr'ouvre ses lèvres carminées sur ses dents blanches. Son petit nez transparent est à demi courbé en bec d'aigle, et son menton s'avance, impérieux et dur.
Son costume ne se dislingiie pas de celui des dames de sa suite; les ailes de sa coiffure sont peut-être plus larges encore et son catogan plus long, parce que ses cheveux sont plus beaux; mais seules les couleurs de son ombrelle et les taches de son camail indiquent, pour qui connaît le blason japonais, qu'elle est la souveraine.
Et cependant, môme sans cela, je l'aurais reconnue entre toutes, à un charme dominateur que les autres n'ont pas.
Elle est de petite taille; elle marche d'une façon rythmée, dans la religieuse raideur de ses vêtements qui ne laissent rien deviner de sa forme délicate; la main que l'on aperçoit, celle qui tient
l'ombrelle violette, est comme une main d'enfant ; l'autre est cachée sous la rigide manche pagode^ si longue, presque traînante. Dans nos pays, avec nos notions sur les apparences des âges, on lui donnerait de vingt-cinq à vingt-huit ans.
Au premier rang, à côté d'elle, en un costume à peu prèspareil, passe « mademoiselleNihéma » l'interprète, celle qui une fois, à certain bal où j'avais invité à danser une princesse qui ne comprenait pas, m'avait répondu à sa place dans un français bizarrement grave. Par contraste, elle a l'expression très vivante, celle-ci; elle roule de droite et de gauche, sur les invités, ses yeux intelligents et vifs, — tandis que l'impératrice garde son sourire figé et s'avance impassible, saluantlégèrement de la tête tous ces gens courbés qu'elle semble à peine voir.
Parmi ces femmes qui suivent en silence, dans un tel éclat de soieries, il y a de bien extraordinaires figures ; quelques laideurs extrêmes, mais jamais déplaisantes ni banales, distinguées toujours. Toutes sont blanches et roses; grâce à d'épaisses couches de poudre nuancées habilement ; mais on devine que là-dessous leur peau
doit être fine et jolie. Comme, du reste, elles sont de caste noble, leur teint naturel doit différer assez peu du nôtre...
C'est très vite passé, ce petit cortège, malgré la lenteur de la marche. Je ne vois déjà plus que les dos magnifiquement mouchetés des dames et leurs longs catogans noirs, qui s'éloignent, — au son d'une musique toujours plaintive et inconnue, jouée par les orchestres cachés.
Elles vont, disent les initiés du palais, faire le tour des plates-bandes de chrysanthèmes, par l'allée extérieure tapissée de nattes à leur intention. Alors, pour les revoir de près une seconde fois, je coupe à travers les massifs fleuris, par un petit sentier de jardinage, et m'en vais les attendre là-bas, du côté opposé.
A l'autre angle du parterre, l'impératrice passe encore près de moi, de sa même allure cadencée, posant tranquillement l'une après l'autre sur les nattes blanches ses petites mules rouges. — Son sourire s'est accentué, mais sans s'adresser davantage à personne. Demi-déesse, elle sourit sans doute à l'ensemble des êtres et des choses.
à la belle journée qu'il fait, aux belles fleurs qui, pendant l'automne, s'épanouissent sur la terre... Et les mêmes petites fées silencieuses la suivent, souriant aussi dans le vague...
Il y a là, un peu plus loin, dans la direction qu'elles ont prise, un très vaste kiosque, qui est drapé, comme les autres, de crépons violets aux armes impériales et que soutiennent de gros piliers, garnis de chrysanthèmes naturels piqués dans de la mousse. Il paraît que nous devons y entrer avec elles.
Une table d'une quarantaine de couverts y est dressée, sous les soies retombantes ; elle est servie à l'européenne, chargée d'argenterie, de coupes à Champagne, de pâtés de gibier, de pièces montées, de sorbets, de fruits et de fleurs. L'impératrice y prend place, au bout, sur un siège haut drapé de lampas rouge, les princesses autour d'elle, et nous ensuite, les invités, au hasard des chaises que les valets nous présentent. Alors l'orchestre cesse de gémir sa marche lente et entonne une mélodie italienne qui nous fait reprendre pied
dans le monde connu, — tandis qu'une quantité depelitsêtres àfigure jaune, à livrée noireet rouge, surgissent des fonds du kiosque, s'empressent autour de nous avec des légèretésd'oiseau, des obséquiosités d'esclave, découpant les faisans truffes, servant les vins, les bombes glacées, les gelées et les petits-fours.
Pendant la demi-heure que dure ce lunch, mes yeux restent fixés sur l'impératrice. D'où je suis placé, je la vois de face, plus pâlie encore et plus mystérieuse, dans la pénombre que jettent sur elle les draperies violettes armoriées de chrysanthèmes. Son visage s'est animé ; elle a un peu plus l'air de regarder les choses réelles, de s'intéresser à notre monde visible. Du bout de ses tout petits doigts, elle fait de temps en temps mine de prendre sa fourchette pour piquer un bonbon, ou bien elle porte sa coupe de Champagne à ses lèvres invraisemblablement rouges. Parfois aussi, quand quelque chose que je ne puis saisir l'étonné ou la contrarie, son expression change tout à coup ; son sourire persiste, mais, pendant un inappréciable instant, une contraction nerveuse pince son
petit nez d'aigle, ses yeux deviennent ironiques, , ou durs, ou cruels ; ils lancent un commandement bref, un éclair glacé. Et elle est plus charmante alors, et plus femme.
Que d'étonnements et de froissements il doit y avoir encore pour elle, au milieu de ce vertige qui entraîne son pays vers des choses nouvelles et inouïes, après des millénaires d'impénétrable immobilité ! Dans son enfance, elle a été sans doute, comme les impératrices anciennes, une espèce d'idole cloîtrée qu'on nepouvait regarder sans sacrilège ; au palais même, ses serviteurs se jetaient la figure contre terre sur son passage. Et maintenant, emportée comme le Japon tout entier par ce bouleversement sans nom, elle est obligée de se laisser voir par nous, de nous regarder aussi, de nous sourire, de nous admettre à sa table. Qui pourra jamais sonder quelles terribles révoltes d'orgueil en notre présence, ou quelles timidités sauvages peut-être, se cachentsous ce petit masque poudré et souriant de déesse en train de déchoir ! . . . « Mademoiselle Nihéma », la noble interprète, est déléguée, dans le courant du repas,
pour aller appeler à tour de rôle et amener devant le fauteuil impérial les quatre ou cinq Européennes conviées à cette fête (femmes des ministres de France, d'Angleterre, d'Allemagne, de Belgique, et de Russie). Elles se tiennent un moment debout près de la souveraine, qui les mterroge d'une voix à peine perceptible.
« Mademoiselle Nihéma » traduit en français, avec son accent d'une bizarrerie distinguée : ce sont de ces questions stupéfiantes de naïveté voulue, comme les fées d'autrefois en devaient faire aux mortelles qui s'aventuraient sur leurs domaines. (Cette phrase que je viens d'écrire n'a guère de sens que pour moi-même, j'en ai peur, mais elle exprime si bien l'impression que ces causeries m'ont laissée I)
« L'impératrice demande si vous vous plaisez au Japon?
€ L'impératrice demande si vous aimez les fleurs de nos jardins?
« L'impératrice désire que vous vous trouviez heureuse dans son pays. »
Mon Dieu! que dire autre chose, entre femmes
de races si différentes, n'ayant peut-être pas, dans tout le domaine des idées et des sentiments, un seul point de contact? Pendant que s'échangent ces niaiseries d'enfant, elle sourit, l'impératrice, d'un air très fin et assez doux. Avec une curiosité féminine, — et déjà, hélas! avec un vague dessein de copier cela bientôt pour elle-même, — elle examine de haut en bas la toilette de la dame étrangère; — puis la congédie d'un signe de tête condescendant, d'un petit salut qui agite les deux ailes noires de sa chevelure... Et « mademoiselle Nihéma », avec de grands froufrous d'étoffes lourdes, s'en va chercher la dame suivante.
Cependant l'air, qui a été chaud tout le jour, se refroidit; un petit souffle de soir d'automne remue les tentures du kiosque et nous fait frissonner légèrement. La table est d'ailleurs en désarroi ; les pièces montées sont en déroute et les pâtés aussi. C'est la fin. L'impératrice se lève, ouvre sa grande ombrelle violette, bien qu'il n'y ait presque plus de soleil, reprend son air d'impassible bouddha, et se retire suivie du même
cortège, — au son du mémo liymne recommencé derrière les bambous pour sa sortie. Aux rayons rougeàtres du couchant, la mystérieuse cour s'éloigne, reprend, à travers les jardins bas, ce même chemin bordé de cèdres sombres par où elle nous était arrivée il y a une heure, si éclatante de soieries et de soleil.
Demain, ces jardins s'ouvriront encore une fois, pour une fête de second ordre. Tous les hauts fonctionnaires d'Yeddo viendront regarder après nous les fleurs un peu moins fraîches des chrysanthèmes et luncheront à cette même table ; mais, pour eux, l'impératrice ne se montrera pas. Jusqu'au jour des cerisiers fleuris, en avril prochain, on ne la verra plus.
Il ne nous est même pas permis aujourd'hui de suivre de trop près son cortège ; il faut rester là et attendre respectueusement, pour partir, qu'elle soit rentrée chez elle, qu'elle ait repris son invisibilité de mythe religieux.
Encore quelques dernières et suprêmes minutes à l'apercevoir là-bas, elle et sa suite. V îes de dos dans le lointain, toutes ces femmes, avec leurs
camails semés d'yeux, avec leurs manches pagodes retombant jusqu'à terre droites et symétriques de chaque côté du corps, semblent de grandes et merveilleuses phalènes crépusculaires à tête noire, qui s'en iraient tout debout, les ailes pendantes, les ailes au repos.
L'orchestre achève maintenant l'hymne japonais qu'elles sont trop loin pour entendre, et sans transition, presque sans arrêt, commence un air sautillant du Petit Duc qui tombe en douche moqueuse sur cette fin de fête, qui sonne ironiquement le réveil après le rêve. C'est aussi le signal d'une détente générale : tout le monde, à cet air là, élève la voix en causeries quelconques longtemps retenues; entre hommes maintenant, princes japonais ou diplomates européens, on met au pillage le buffet, redemandant de tout. Et les lestes petits valets à gilet rouge apportent à profusion ce que l'on veut, Champagne, glaces ou liqueurs; font même circuler à présent d'excellents cigares, qu'on allume en fredonnant malgré soi la ritournelle émoustillée de l'orchestre...
... Quand je serai de retour dans mon pays,
L'IMPÉRATRICE PRINTEMPS 3ô3
j'écrirai quelque part combien je l'ai trouvée exquise, cette impératrice. Peut-être, qui sait, mon hommage lui reviendra-t-il longtemps après, à travers les mers, traduit par mademoiselle Nihéma qui lit sans doute nos revues françaises. Et je veux qu'elle reçoive en même temps ma respectueuse protestation d'artiste contre ce projet qu'on lui prête d'abandonner son costume de déesse, — avec lequel disparaîtra tout son singulier prestige. Ce sera, du reste, le seul moyen que j'aurai de faire pénétrer jusqu'à elle une de mes pensées... ... Ils sont bien beaux, à cette heure ici, les jardins d'Akasaba; ils ont quelque chose de magique, à travers la brume rosée du crépuscule, ainsi éclairés avec de grandes oppositions d'ombre et de lumière. Dans des bas-fonds obscurs, des kiosques qu'on aperçoit enfouis sous des cèdres prennent des aspects de petites demeures surnaturelles, et dans les parties encores claires, sur les hauteurs, les arbustes à feuillages rouges et les arbustes à feuillages violets exagèrent leurs teintes, jusqu'à la complète invraisemblance des paysafïes peints.
Puis voici que tout à coup le soleil, promenant un dernier rayon oblique dans ce lointain assombri où l'impératrice est déjà rendue, rencontre encore une fois son petit cortège et l'illumine en plein d'une lueur absolument pourprée. — C'est l'adieu par exemple ; aussitôt tout s'éteint; puis, à un tournant, sous les grands arbres, déjà dans le noir, le cortège disparaît pour jamais.
Et c'est aussi un lambeau du vrai Japon qui vient de s'évanouir là, à ce tournant de chemin, qui vient d'entrer dans l'éternelle nuit des choses passées, — puisque ces costumes, ni ce cérémonial, ne se reverront plus...
Nous nous en allons, nous aussi, à travers les jardins déjà pleins d'ombre, qui semblent s'agi'andir avec l'obscurité, où il fait froid et où nous nous sentons une petite troupe plus perdue.
Dans les couloirs du palais, étroits comme des souricières, qu'il faut retraverser pour sortir, il fait nuit close, et on n'a pas prévu l'éclairage. A la porte, au vestiaire où nous reprenons nos manteaux, c'est le tohu-bohu quelconque d'une fm de
fête européenne; quelques dames d'honneur sont là, encore en costume de cour, mêlées aux invités qui s'en vont; plus rien d'officiel dans leur manière : on dirait des personnes déguisées pour jouer \e^- phalènes et les bombyx dans une féerie; l'impératrice disparue, elles rient, saluent, tendent la main aux uns ou aux autres avec l'aisance américaine.
Nous reprenons nos voitures; nous repassons la porte noire et l'épaisse muraille grise, et nous voici hors de la prison immense des empereurs.
Yeddo, alentour des longs murs d'Akasaba, vient d'allumer ses milliers de lanternes peintes et continue plus fort que jamais son bourdonnement des soirs de fête.
Une heure de course échevelée là-dedans pour arriver à la gare. Des cris, des collisions, des cahots. Il y a de tout sur ma route, du vieux Japon encore extraordinaire, et du nouveau Japon ridicule; il y a jusqu'à des tramways, des sonnettes électriques, des chapeaux à haute forme et des macfarlanes.
Mais je traverse ces choses sans beaucoup les
voir, ayant encore dans les yeux l'impératrice et son cortège. Pour la première fois de ma vie, je sens une sorte de regret vague en songeant à celte disparition prochaine et complète d'une civilisation qui avait été si raffinée pendant des siècles. Et, à ces impressions, s'ajoute cette mélancolie,
— oh ! très passagère, je le sais d'avance, mais réelle tout de même, sincère au premier moment,
— cette mélancolie qu'on éprouve toujours lorsqu'on a concentré pendant quelques heures toute son attention captivée, toute sa curiosité charmée sur une femme mystérieusement attirante, et qu'il faut se dire que c'est complètement fini dans le présent et dans l'avenir, qu'on ne verra ni ne saura plus rien d'elle, qu'il y a sur son visage un voile baissé pour toujours.
Fin
Coulommiers. — Typ. Paui, BRODAUD.