J'apprends que Dreyfus a eu sa
LA DERNIÈRE ENFANCE i'ô^
grâce. Il a de la chance, celui-là ! on peut le dire. Je voudrais bien obtenir la mienne. Làdessus, M. de Pressensé écrit des phrases dont je me soucie comme un rhinocéros d'une P** clarinette.
On dit que, peu satisfait d'un dénouement qui ne le réhabilite pas, cet israélite veut maintenant poursuivre ceux qui l'ont calomnié et persécuté. On ne sortira jamais du dédale de cet hojineur.
Si le malheureux était un chrétien et un vrai homme — j'ai déjà dit quelque chose de semblable — il irait, dès aujourd'hui, dans une solitude volontaire qu'il remplirait de son silence et de sa prière, utilisant ainsi, en vue de la mort, les souffrances peu ordinaires que ses misérables amis appellent si sottement son martyre.
24. — Emile me demande pourquoi je parle si peu de son feuilleton, depuis quelques jours. Que répondre à ce pauvre garçon, sinon que je suis à bout de forces et d'expédients ? Rien à ramasser.
Aujourd'hui, pourtant, il paraît y avoir un
semblant de quelque chose. Voyons. Il y a un vieux comptable idiot, naturellement recommandé par l'auteur qui n'hésite pas à faire de lui la proue du destin. Pourquoi et comment cet inoffensif, devenu féroce, en arrive-t-il à vouloir tout chambarder? Par quel sophisme, d'ailleurs, expliquer, je ne dis pas des passions, mais de simples velléités passionnelles dans une société en mastic d'où l'apparence même de la vie est exclue et qui s'écaille, chaque jour, sous la main d'un vitrier de misère lequel se croit, au moins, l'égal de Michel-Ange ?
En dehors du besoin hystérique de faire durer, s'il était possible, jusqu'à la consommation des siècles, une œuvre finie avant d'être commencée, je n'imagine aucun moyen d'excuser les surérogatoires aventures que le pitoyable Emile veut coller, par le moyen de je ne sais quel mucus horrible, aux feuilles surabondantes et disloquées d'un impossible ronian à tiroirs, déjà en partance pour toutes les boutiques d'épicerie des deux hémisphères.
Mais ne nous égarons pas. J'ai parlé d'un
semblant de quelque chose. Voici : Après la mort du vieux comptable qui crève en tuant je ne sais qui ou je ne sais quoi, on trouve chez lui, sur une table, « ainsi que sur un autel de religieuse oïïrande » — devant des photographies de sa femme et de sa fille, égorgées, à vingt ans de distance, par des avorteurs — « plus de cent mille francs en monnaie d'or, d'argent et même de cuivre ».
Depuis un quart de siècle, il ne mangeait plus que du pain rassis et vivait comme un pouilleux, offrant tout ce qu'il gagnait à ces fantômes.
Il est clair que Zola qui appelle ça « un bouquet » et qui ne doit, en effet, se représenter un culte religieux que sous des espèces monétaires, a dû, nécessairement, voler cette histoire à quelque pauvre diable sans défense, et qu'il n'y a rien compris du tout. Elle n'ajoute, il est vrai, absolument rien à son feuilleton qu'un peu plus de trouble et d'obscurité. Maison entrevoit ce qu'elle aurait pu devenir sous la plume d'un écrivain.
Et maintenant nous voici arrivés au numéro 125 du feuilleton. Cela fait environ sept
cents pages, et rien encore n'a été dit. On a remarqué, dans les dernières années, que ces colonnades illisibles devenaient de plus en plus longues. On ne sait où cela s'arrêtera. Dans le cas actuel, dussè-je être écorché vif, je suis forcé de déclarer qu'à cette sept centième page, le roman du Crétin a l'air de commencer seulement. Voilà des gens, très semblables à des bestiaux, qui ont travaillé, forniqué, trente ans, pour bâtir une famille sublime, une famille en granit. On pourrait croire que ça y est. Pas du tout. Ça craque déjà de tous les côtés. Les sept cents pages ne seraient donc qu'une sorte de prologue !...
Ah! dans ce cas, je lâche tout. Il y a plus de quatre mois que je me gargarise, chaque matin, avec cet élixir de décrépitude, cette eau de jouvence du sépulcre. C'est trop demander à un pauvre père de famille.
C'est à faire rendre des tapirs, de toujours lire les mêmes syllabes dénuées de sens, alignées pour faire des semblants de mots toujours prévus et des ombres de phrases absolument identiques : « la foi en la vie... l'espoir en la vie... l'attentat contre la vie... la flo-
raison de bonté, de joie et de vigueur... » Il y a un vieux sot très-apprécié qui « achève de vivre dans la gaieté sereine de son espoir en la vie » !... C'est incroyable ce qu'on peut faire avaler aux hommes de stupidités ou d'ordures, quand on leur apporte l'évangile de l'inexistence de Dieu et du putanat universel !
Un mauvais tour à jouer à Zola serait de lui demander ce qu'il entend par la VIE. Mais, à quoi bon? La réponse ne serait même pas curieuse.
Le pauvre homme qui n'a jamais pris connaissance d'aucun rudiment de philosophie et qui doit croire que le mot Métaphysique appartient à une langue oubliée de l'âge de pierre, s'étonnerait comme le premier boutiquier venu, qu'on l'interrogeât sur une chose si simple.
Il répondait avec bonhomie, — en déchirant une nouvelle feuille de papier, — que la vie consistée gagner de l'argent, à bien manger, à bien dormir, à bien faire l'amour et à bien faire caca. Quelle autre réponse espérer d'un tel cerveau?