LÉGENDE IMITÉE DE T/INDÏEN
(flACHEL ET ROSE-CHÉRI)
Suivant l'antique doctrine contenue dans les Védas ou livres sacrés des Hindous, Bi ahma est le créateur infini de Tuni vers; c'est sa parole qui donne Tcxislence à tous les êtres du monde visible, c'est sa volonté qui assigne, comme enveloppe, tel corps à toile ûme, pour accomplir sa lâche sur terre. Après la moit, Tâme comparaît devant le divin Maître, et, suivant la manière dont elle s'est comportée ici-bas, elle est transférée dans un autre corps, pour se purifier, ou
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— récompense îneRable ! — rappelée au sein de Tètre créateur dont elle est émanée.
Remontées, à qu^ques mois de distance luiie de l'autre, dans le monde céleste, deux âmes attendaient leur tour d'être jugées par Brahma.
Ces deux âmes avaient appartenu à deux femmes qui, toutes deux, s'étaient illustrées comme comédiennes, dans les annales dramatiques deTlnde, l'une sous le nom de Diamant, l'autre sous le nom de Violette.
Kartikejas, le chef de la milice céleste, s'approcha d'elles et leur dit :
« Venez, le maître veut vous interroger. »
Brahma, le dieu aux quatre visages, — ce qui lui
permet de regarder, en même temps, dans tous les endroits du monde, — reposait sur son trône vivaal, un cygne colossal d'une éblouissante blancheur.
Les deux âmes se tenaient devant le Eouverain juge ; celle-ci, — Diamant, — fière et superbe f celle-là, — Violette, — humble, inclinée, presque craintive»
« Parle, toi, d'abord, dit Brahm'a à la première; qu'as-tq fait sur terre? »
« Maître, repartit Diamant d'une voix sonore, tu m'avais donné pour mission. d*exciter Tadmiration des hommes, en représentant sous leurs yeux, dans leurs détails les plus subtils et les plus saisissants, toutes les passions qui les agitent ; ma vie entière s'est écoulée à marcher dans la route glorieuse que lu m'avais désignée, et j'ose espérer y avoir laissé des traces qui ne sVffaceront jamais.
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« Fnlerprèlc dt»s plus grands poêles, mon nom, en peu de lemps, était devenu le synonyme de génie. A mon appel, du plus riche au plus pauvre, chacun accouraif, et chacun, en me voyant, en m'cntcndant, sentait tout de suite son cœur battre avec plus de force, son sang circuler avec plus d'ardeur dans ses veinrs, son esprit s'exalter.
« Tous les peuples, non-seulement de l'Inde, mais du monde entier, m'ont acclamée. Des princes ont tenu à honneur de vivre à mes genoux; d»s rois, dos empereurs m'ont tendu la main.
« J'habitais un palais de marbre; mes vêtements étaient tissus d'or et de soie; mon front pliait sous le poids des couronnes; mes caisses s'effondraient, combles jusqu'aux bords de lingots et de piorrcs précieuses.
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a Ce fui au sortir d'une fêle que je vis la Mort s'avancer vers moi. Sa venue ne me causa poinl Irop de douleur; j'étais fatiguée d'éloges, lasse de succès, rassasiée d'encens; de plus, ma conscience m'assurait que tu devais être satisfait de mon œuvre.
« J'ai dit, maître; prononce; suis-je digne du bonlipur éternel? »
Diamant se faisait. Brabma, après l'avoir considérée, une seconde, en silence, s'adressa à Violette. Il lui dit :
(' Et loi, ma fille? Toi aussi, je t'avais chargée d'animer l'enveloppe mortelle d'une coînédienne. Comment t'es tu acquittée de ta tûche? Réponds. 9
a Hélas! maître, — répliqua Violette d'un ton aussi modeste que celui de Diamant avait été hautain, — hélas ! j'ai bien peur de n'avoir point autant de motifs que ma sœur de mériter ta bienveillance.
« Tu m'avais dit, ainsi qu'à elle : « Va ! le théâtre est une brillante arène où il appartient à mes élus de corriger, d'épurer les mœurs par la représentation fidèle et touchante des nobles sentiments! » Hais, avant de faire de moi une comédienne, maître, tu m'avais, faite une femme, et, comme femme, je me permis de penser que j'avais aussi bien des devoirs à remplir sur terre.
« Le premier de ces devoirs, à mon sens, fut de conserver ma jeunesse chaste et pure. J'avais dix-huit ans à peine, lorsque je jouai sur l'une des premières scènes du Bengale, et, je l'avouerai, si j'étais bien heureuse alors d'entendre de toutes parts, à ma vue, ces
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paroles flatteuses : « La voilà! c'est Violette! Qu'elle est charmante! que son organe est expressif! que sa physionomie est aimable ! »
« J'étais bien plus heureuse encore de lire dans tous les regards fixés sur moi, ces mots, ajoutés mentalement aux louanges que proféraient les lèvres : « Nous saluons, nous applaudissons aussi en toi, Violette, la jeune fille sage, le cœur candide. »
(( Plus tard, devenue la compagne d'un galant homme> mon unique pensée fut de conserver intact le nom qu'il m'avait donné. Et lu sas, maître, — loi qui sais tout, — si jamais l'ombre seulement d'une ombre osa se refléter sur ce nom !
i Nous eûmes pourtant, tous deux, à traverser des jours bien rudes! En dépit de nos cfforls incessants pour la captiver, la Fortune s'obstinait à nous fuir. La main dans la main, le cœur contre le cœur, nous pour*
suivîmes, sans faillir, la luUe. Quand il souffrail trop, je lui rendais le courage par un sourire. De beaux pclils enfants, qui jouaient aulour de nous, nous aidaient encore à croire et à espérer.
« Enfin, riiorizon s'éclaircit; le bicn-êlre, puisTaisance, puis la richesse entrèrent dans noire maison, et nous saluâmes avec reconnaissance ces hôtes si longtemps attendus, qui nous permettaient de rendre en joies, à notre prochain, tous les chagrins ^ue nous avions éprouvés.
« J'en étais là de la vie, maître, et, si remplie qu'elle eut été, comme artiste, comme épouse, comme sœur, comme fille, comme amie, comme mère, la vie m'avait semblé bien courte .. lorsque la Mort m'apparut un triste soir. C'était au chevet d'un de mes enfants malades. « Lui ou toi, choisis! » me dit-elle. J'eus un moment de désespoir, — pardonne, maîlre! — mais non d'hésitation.
< Hoi, morle, mon enfant restait pour consoler son père, tandis que, notre enfant dans la tombe, il n*y avait point de consolations ni pour mon mari ni pour moi.
a Je te suis, » répondis-jc à la Mort.
a Et... j*ai dit, maitro. Prononce: suis-je digne du bonheur éternel? »
Violette se taisait à son tour
« Que le monde lui-môme, — dit Brahma en regardant les deux âmes, — que le monde où je vous avais envoyées toutes deux, mes filles, me dicte mon jugement !»
Et Brahmû étendit la main, et» tout aussitôt, un bruit vague et léger, comme celui d*uQ écho à sa dernière répercussion, s'éleva de la terre : ce bruit, c'était le nom de Diamant, répété par quelques voix distraites, disséminées dans la foule des vivants...
(( Eh quoi! » fit l'âme de Diamant, avec Taccent de Tamertume; est-ce là tout ce qui reste de moi au monde? Un murmure ! »
Elle n'avait pas achevé, quand un sanglot, composé de mille sanglots, jaillit jusqu'au trône de la Divinité.
«Ah! )) s'écria Violette, dans un transport indicible d'ivresse, » c'est pour moi ces chères larmes-là ! Tous ceux que j'ai aimés m'aiment donc encore! »
Alors Brahma, se tournant vers Diamant : « Tu n'avais semé que la gloire, tu récoltes l'oubh, » dit-il,
« retourne sur la terre te purifier par la vertu, Tinnocence et la piété. »
Et, à Violette, en lui ouvrant ses bras :
« Avec la gloire tu semas Tamour ; à toi le bonheur sans fin dans le sein de Tainour éternel ! »