OÙ
MORANNES.
DARCET, vivement.
Ici!
MORANNES.
Sans doute, ici ! chez madame de Salhris.
DARCET
Qu'est-ce à dire?
Chut! Les murs de ce boudoir ont des oreilles. (Baissant la voix.) Celles d'une certaine petite femme de chambre...
PARNAY.
Oui, Rose, la discrète confidente de ma chère cousine ! MORANNES.
Donc, parlons bas.
DARCET, avec impatience.
Eh bien ?
MORANNES.
Nous sommes tous les trois plus ou moins épris de madame de Salbris.
DARGET, brusquemenl.
Tous les trois ?
MORANNES.
Pardieu! Serions -nous tous les trois ici trop lot, avant que madame de Salbris ait achevé sa toilette, si nous n'aimions pas tous les trois madame de Salbris ?
DARGET.
Pas moi !
PARNAY.
Vous cachez votre jeu, mon cher. Est-ce qu'on n'a pas vu votre manège cet hiver? Vous vous êtes fait présenter successivement dans toutes les maisons où va madame de S.dbris, et, dès qu'elle paraît dans un salon, psit ! vous vous sauvez.
MORANNES.
Je gage que, de nous trois, il n'y a que lui qui en tient sérieusement.
Quand madame de Salbris vous parle, vous lui répondez à peine ; quand vous rencontrez son char au bois, vite vous jetez votre cheval dans une contre-allée ; ce qui ne vous empêche pas de la rejoindre aussitôt par la tangente et de l'accompagner modestement, à distance, avec la conscience du groom le mieux dressé. En un mot, vous cherchez madame de Salbris et vous l'évitez^ vous la suivez et vous la fuyez ! pourquoi?
DARGET.
Madame de Salbris me déplaît.
PARNAY.
Je gage encore qu'avec ses airs prudes il a son fameux billet doux dans sa poche.
MORANNES.
Dans tous les cas, épris ou non, il l'est toujours assez pour jouer sa partie dans le trio que je vais proposer. Où en êtes-vous, Parnay, auprès de la marquise ?
DARGET, ricanant.
Aycz-vous parle?
PAUNAY.
Pas encore. Mon aveu est resté jusqu'ici en route, juste comme la lettre inédite de Darcet ! Pourtant, je devrais être plus avancé que je ne le suis : vous savez que je demeure en face de la marquise; maiSj précisément à cause de cela, et pour ne pas abuser du funeste titre de petit-cousin, je n'ose pas la venir voir trop souvent. Et puis, vous l'avouerai-je ? J'ai peur du portier!
DARCET, riant.
Parlez au portier!
Moi, j'en suis juste au même point que Parnay. Madame deSalbris est une coquette qui s'amuse à laisser piaiTer nos cœurs à sa porte !
PARNAY.
Pas même ! — Dans sa remise !
MORANNES.
En un mot, elle se moque de nous ! nous n'avons donc pas besoin d'avoir des scrupules vis-à-vis d'elle, et je vous propose...
DARCET
Quoi ?
PARNAY.
Hâtons-nous, car je crois entendre...
MORANNES.
Trois systèmes sont en présence: le billet doux, système Darcet; la déclaration, système Parnay; l'action, système Morannes...
PARNAY.
Trois systèmes, et trois rivaux !
MORANNES.
Eli bien 1 que cliacun de nous fasse, ce soir même, l'application de sa métbode sur madame de Salbris. Est-ce convenu?
PAKNAY.
Oui !
DARCET
Messieurs, vous disiez en entrant que. vous aviez bien dîné ; je commence à croire que vous avez dîné... très-bien !
MORANNES.
En êtes-vous?
DARCET, avec humeur.
Mais, messieurs, vous n'y songez pas! Cette comédie ne serait pas seulement d'un goût détestable, mais nous y perdrions bel et bien nos peines : madame de Salbris est amoureuse.
MORANNES.
De qui donc?
PARNAY.
De vous, par hasard?
DARCET
De son mari, messieurs.
MORANNES.
Mais il est mort ! il y a deux ans ! . . .
DARCET
Il vit toujours dans son cœur.
PARNAY.
Vous voulez dire qu'il y revient !
MORANNES.
De si loin !...
DARCET
Non, messieurs, elle l'aime^, elle le regrette profondément. Conserverait-elle sans cela aussi religieusement tout ce qui lui reste du marquis? Regardez cette étagère de bois de rose.
Ah ! oui, Tarmoire aux reliques conjugales!
DARCET
Oui, cette étagère consacrée depuis deux ans à Tombre du marquis, à son souvenir...
PARNAY.
Et à son bonnet !
DARCET
Pourquoi pas ? C'est le dernier bonnet porté le marquis, et c'est la marquise qui Ta brodé.
MORANNES.
Eh bien ! qu'est-ce qu'il prouve, ce bonnet?
PARNAY.
Il prouve que la marquise a, comme toutes les femmes, quelque chose à jeter par-dessus les moulins !
DARCET
Madame de Salbris, messieurs, est une femme d'une éducation, d'un caractère et d'une vertu...
PARNAY, à Morannes.
Comme elle lui déplaît 1
MORANNES.
Avouez donc franchement que vous l'aimez !
DARCET, sèchement.
Je n'aime pas madame de Salbris l
Oui ou non, étes-vous du défi?
DARCET
Non.
MORANNES.
Soit. En ce cas, à nous deux, Parnav.
PARNAY.
Messieurs, madame de Salbris n'est pas une femme qu'on tniito de la sorte, et je ne puis admettre que devant moi...
MORÀNNES.
Si vous ne Taimez pas, qu'est-ce que ça vous fait ?
DARCET
Je consens bien, moi son cousin !
MORANNES.
Seriez-vous plus que son cousin ?
DARCET
Hélas! non,
MORANNES.
Alors, mon cher Parnay, vous voyez le vainqueur !
PARNAY.
Oui, dans ce miroir !
L'action est souveraine !
PARNAY.
La déclaration est infaillible !
DARCET, à part.
Ils me font peur.
PARNAY.
Au reste, nous saurons ce soir h quoi nous en tenir.
MORANNES.
Je vais m'apprêter (il va pour sortir.)
DARCET
Messieurs !
MORANNES, s'arrûtant.
Quoi?
DARCET, à part.
Comment parer?...
IWUNAY.
Et puis?
DARCET, à pJil.
Ah ! (Haut). Messieurs, vous êtes bien résolus? Rien ne peut vous faire renoncer. . .
MOHANNES.
\ une jolie femme?
Eh bien, puisque vous persistez dans cet infâme complot, — j'en suis!
PARNAY.
A la bonne heure !
MORANNES.
Vive Darcet !
DARCET
Seulement, je demande que Tépreuve soit sincère et décisive.
MORANNES.
Qu'entendez-vous par-là?
DARCET
Voici. Un système, pour être bon, doit être bon en lui-même et quel que soit celui qui l'emploie. Moi, je crois la. lettre assez efticace pour réussir au premier venu, habile ou non, par sa vertu seule. Voilà ce que j'appelle la vraie supériorité.
MORANNES.
Et moi, je crois l'action tellement admirable qu'il n'y a pas de mauvaise manière de s'en servir.
PARNAY.
Et moi, j'affirme que Darcet lui-même n'empêcherait pas la déclaration de réussir.
DARCET
Alors, vous allez voter mon amendement. Je propose de tirer au sort lequel de nous écrira, lequel agira, lequel parlera.
PARNAY.
Vous dites !
MORANNES.
Tirer au sort !
DARCET
Voulez-vous?
PARNAY.
Par exemple! Nous lâcherions le système où nous sommes sûrs d'être triomphants !
MORANNES.
Pour tirer peut-être celui où nous sommes sûrs d'être grotesques !
DARCET
Vous reculez?
PARNAY.
Je crois à la déclaration, je ne veux pas m'exposer à agir!
MORANNES.
Je crois à l'action, je ne veux pas m'exposer à écrire !
DARCET
Je crois à la lettre, et je m'expose bien à parler !
MORANNES, à Parnay.
C'est à considérer.
PARNAY.
Il est si jaloux qu'il risque sa chance plutôt que de nous laisser la nôtre !
DARCET
Songez donc que je peux être condamné à prononcer ce formidable : je vous aime !
MORANNES.
H est de fait que, s'il lui fallait sauter ce Rubicon à pieds joints !...
PARNAY.
Non, à mains jointes !
MORANNES.
Gare à la sonnette...