IV-A-CL 3-J.H-kl
BTTE conférence devait être lue à la séance d'inauguration de la section dieppoise de la Société normande de Géographie.
Le programme de la fête a été modifié.
Je veux bien remercier, et du fond du cœur, mon bon ami, M. Georges Monflier, père de notre fille nouveau-née, et M. Canonville-Desiys, notre^ympathique et distingué président, du gr^nd honneur et du grand plaisir qu'ils m'ont fait en m'sppelant à la présidence de la séance d'inauguration de la Section dieppoise.
Cette Section devrait exister depuis longtemps, car
Dieppe est Tune des cités saintes de la Géographie. Non seulement elle a eu des pléiades de découvreurs, mais c'est un curé d'Arqués qui découvrit et enseigna, dans ses loisirs. Part de se diriger sur mer comme sur terre.
Un fleuron de la couronne de Dieppe surpasse, en éclat, tous les autres : c^est celui qui porte le nom de Jean Ango.
Cet homme extraordinaire a honoré Dieppe, la Normandie et la France, et cVst de lui. Mesdames et Messieurs, que je vous demande la permission de vous entretenir.
Ses lointains ancêtres, qui étaient Scandinaves, ont dû venir avec Rollon. Il a gardé d'eux ce qu'ils avaient de plus typique : Paudace et Pesprit d'aventure.
Avant le quinzième siècle, les Ango étaient, à Rouen, gros bourgeois, échevins, conseillers de ville et banquiers.
En 1408, Charles VI a conféré la noblesse à Henry Ango, à Jehan Ango et à leur descendance.
Le fils de Pun d'eux, nommé Jehan, fut reçu bourgeois de Dieppe, le 23 août 1463, sur la présentation de Jehannet Eude et de Colenet Diel.
Vers 1480, il eut un fils, le nomma Jehan, lui fit faire de fortes études, et le mit dans les affaires.
Il était armateur, et plusieurs de ses capitaines ont fréquenté, des premiers, les côtes de PAmérique du Nord.
En 1364, les Normands ont doublé le cap de Noun, le cap Bojador, le cap Vert, et fondé, sur les côtes de Guinée, des comptoirs qui furent longtemps prospères.
La preuve en a été faite plusieurs fois, notamment en 1875, à Paris, au Congrès international des sciences géo* graphiques.
Les guerres civiles du commencement du xv« siècle ont fait abandonner ce commerce.
Les Portugais se lancent dans la voie ouverte par les Normands et, soixante-onze ou soixante-douze ans après eux, ils arrivent au golfe de Guinée.
Ils trouvent là des comptoirs appelés Petit-Dieppe, Petit'Paris, Grand-Sestre, une batterie française, des gens qui leur disent bonjour monsieur^ merci monsieur. Ils n'en sont pas moins, à ce qu'ils disent, les premiers européens qui aient vu ce pays. Pour plus de sûreté, ils demandent à Nicolas V de leur accorder, à jamais, la suzeraineté des terres qu'ils ont découvertes et de celles qu'ils découvriront en Afrique et en Asie.
Ils demandent au pape ce qui ne lui appartient pas, et le Saint-Père le donne très volontiers (Bulle du 8 janvier 1454).
Le i5 mars 1498, à midi, les cloches de Palos, sonnant à toute volée, annoncent le retour triomphal de Christophe Colomb.
Colomb dit avoir découvert TAsie.
Les Portugais prétendent, en vertu de la bulle de Nicolas V, que l'Asie leur appartient.
Espagnols et Portugais, pour éviter un conflit, prient Alexandre VI de leur partager, en bon père de famille, les terres et les mers de la planète.
Par sa bulle du 4 mai 1493, Sa Sainteté tire une ligne de démarcation qui touche aux deux pôles et passe à cent lieues à Touest des Açores, puis Elle donne aux Portugais ce qui est à TEst de cette ligne, et aux Espagnols ce qui est à rOuest.
Espagnols et Portugais prétendent qu'ils sont, en vertu de cette bulle, seigneurs et suzerains des terres neuves découvertes et à découvrir.
A la fin du xv^ siècle et au commencement du xvi«, les Portugais ont eu des succès prodigieux et mérités, mais ces succès les ont éblouis, affolés, prodigieusement enorgueillis.
Bien qu'ils soient Tun des plus petits peuples du monde, il semble que le globe tout entier n'est pas assez grand pour assouvir leur ambition. « Il faut », selon l'expression de Pierre Crignon, « qu'ils aient bu de la » poussière du cœur d'Alexandre pour montrer une am- D bition si démesurée j>.
Orgueil et ambition sont une force. Outre cela, leurs rois, hommes de volonté, les poussent en avant, les soutiennent, les protègent toujours, en toutes circonstances, par tous les moyens.
François !«', après Marignan, en pleine jeunesse et en pleine gloire, ne connaît pas d'obstacles et demande ironiquement si le fils aîné est plus bâtard que ses puînés ; à toux le moins, dit-il, qu'on me montre Tarticle du testament d'Adam qui me deshérite. Sa demande, naturellement, reste sans réponse.
Alors, avec Ango et ses pilotes, il proclame hautement
la liberté des mers et lâche la bride aux marchands. Et ces marchands, si paisibles la veille, sont le lendemain, hardis loups de mer et bon canon niers.
Les Espagnols et les Portugais ne veulent pas de la liberté des mers. Appuyés sur la bulle d'Alexandre VI, ils poursuivent, comme pirates, les navires qui entrent dans les mers dont ils se prétendent suzerains.
Alors, le commerce se fait les armes à la main. Tout marchand est doublé d'un corsaire. L'océan est un coupegorge.
Vers i5io, le futur capitaine de Dieppe succède à son père.
Le 24 juin i5i2, Georges II d'Amboise le nomme receveur de son domaine temporel de Dieppe, de Bouteilles et du Pollet. Plus tard, il le fera son vicomte.
En 1 522, on le trouve conseiller de ville et associé avec des marchands de Dieppe, de Rouen, de Honfleur et de la ville naissante du Havre.
En 1868, un savant américain, M. Henry Murphy, a identifié Giovanni Verrazano avec Giovanni Florin, et nié les découvertes de Verrazano.
J'ai démontré, en 1898, que Verrazano et Florin étaient deux personnages distincts, mais Tun et Tautre capitaine au service d'Ango.
Dans un beau travail qu*il vient de publier sur Jean Ango et ses pilotes^ M. Eugène Guénin identifie Gio-
— lO —
vanni Florin avec Jean Fleury, de Honfleur, corsaire fameux au service d'Ango.
En 1 52 1, Fleury. enlève les trois caravelles qui portaient à Charles-Quint les dépouilles de Mexico. Ces dépouilles étaient d^une immense valeur, et Sa Majesté les attendait anxieusement pour faire la guerre à la France.
Cette prise fut donc une bonne affaire pour Fleury, pour Ango et pour la France.
L'année suivante, le hardi corsaire capture un galion qui apportait de Saint-Domingue 62 000 ducats d'or, 600 marcs de perles et 8 000 pesant de sucre.
Tant que durera la guerre entre la F'rance et l'Espagne, le corsaire Jean Fleury fera, aux galions des Indes^ une chasse terrible, et forcera Charles-Quint à employer, à la protection de ses flottes, une bonne partie des forces qu'il aurait voulu tourner contre nous.
Malgré les forces qu'il consacrait à la surveillance delà route du Nouveau-Monde, Fleury lui enlève sept nefs qui allaient de Séville aux Canaries.
Tout navire qui perd de vue la flotte de guerre est un navire perdu. Fleury surgit juste à point, comme s'il sortait des vagues, le happe, le pille et le coule ou l'envoie à Dieppe.
Par ses audacieuses manœuvres, il enrichit lui, Ango, Dieppe, et sert, en même temps, l'armée royale. La Marguerite des Marguerites le reconnaissait, en i 626, quand elle disait d' Ango et de son gendre, le sieur de Bures : ils ont « merveilleusement fort servy le Roy sur le faîct » de la marine et guerre de la mer, le tout à leurs propres
» COUSIS et despens ». Fleury haïssait mortellement les Portugais. Pendant sept ans, de i52i à iSiy, avec Gilles et BcllevîUe, il les a poursuivis dans l'Atlantique, leur a fait des prises nombreuses et leur a coulé quantité de navires.
Toujours intangible, toujours heureux, ses succès tiennent du prodige. On le croit quelque peu sorcier, fantômal ou possédé du diable, et son nom est Teffroi des marins portugais, qui pourtant sont braves.
Outre les prises nombreuses autheniiquerhent constatées, combien de navires furent coulés corps et biens, sans que personne en ait pu donner de nouvelles ! Certes, prendre, délester, piller un navire portugais, c'était une joie bien grande; mais le couler avec tout son équipage hurlant d^effroi, voir la mer se refermer à jamais sur lui, estait vengeance, plaisir divin !
En i527, il revenait à Dieppe, avec ses dernières prises. Plusieurs navires biscayens le rencontrent à la hauteur du cap Finistère et lui livrent bataille. Il est écrasé sous le nombre et fait prisonnier avec quelques-uns de ses compagnons.
Les nefs biscayennes sont désemparées, balafrées, se soutiennent à peine, et montrent que la victoire a coûté cher. Le navire de Fleury, criblé de blessures, faisant eau par cent trous de boulets, coule et dérobe aux vainqueurs les richesses entassées dans ses flancs.
Fleury leur offre, pour sa rançon, 3o ooo ducats. Les Portugais leur en offrent, de sa personne, lo ooo. Us refusent tout, dans l'espoir que Charles*Quint leur don-
nera bien davantage, et vont péniblement s'amarrer aux quais de Séville.
Fleury et ses lieutenants Mézières et Michel sont conduits à Cadix, de Cadix à Madrid, de Madrid à Colmenar de Arenas, où ils sont mis à mort.
Ses principaux officiers paraissent avoir été mis à rançon.
Gilles et ses compagnons sont envoyés aux galères.
Ils sont enchaînés à leurs bancs et y dorment, comme ils peuvent, sous la pluie, sous le vent, sous la gelée, sous un soleil de feu, sous le fouet des gardes-chiourmes. Ils sont nourris de viandes salées, souvent gâtées, abreuvés d'eau saumâtre, soumis aux exhalaisons fétides des immondices accumulées sous eux. Du hideux gardechiourme au sublime empereur, c'est une Hiérarchie de bêtes féroces.
Aux termes du traité de la paix des dames (Cambrai, 5 août I 529), tous les prisonniers de guerre de la France et de TEspagne devaient être mis en liberté sans rançon. Sur les instances de Jean Ango, cette clause du traité fut étendue aux malheureux compagnons de Jean Fleury. Combien peu, hélas ! en ont profité.
Jean Fleury était capitaine-major d^s flottes envoyées, par Ango, contre nos ennemis Charles-Quint et Jean III.
Par ses coups répétés, il a détourné de la guerre une bonne partie des forces de Charles-Quint; et les Portugais, malgré leurs cruautés, à cause de leurs cruautés^ étaient si faibles en sortant de ses mains, qu'ils n'ont pu résister au premier choc des Hollandais.
Charles-Quint traitait Fleury de « pirate ». Il avait tort. Fleury était « corsaire ». C'est en qualité de corsaire qu'il a fait la guerre aux Espagnols; c^est en qualité de corsaire qu'il a vengé l'humanité outragée par les Portugais.
Dans le même temps, en i522, Jehan Terrien, bourgeois de Dieppe et associé d'Ango, envoie un galion contre les ennemis du roi. Ce galion a pour capitaine Jehan Pain, et pour maître Jacques de Saint-Maurice.
Fain capture un navire qui allait, des Antilles à Séville, avec un chargement évalué 200 000 écus.
De ce que la France et le Portugal sont en paix, il croit pouvoir s'approcher, sans danger, des côtes portugaises. Jean III saisit le navire et met « en prison estroicte » le capitaine, le maître et les compagnons. *
Terrien, las de demander justice, va trouver l'amiral de Bonnivet, et l'amiral lui donne permission de poursuivre, à ses risques et périls, sur terre et sur mer, partout où il les trouvera « hors lieu sainct », les Portugais et leurs marchandises. Terrien donne sa lettre à Jean Fleury, et bientôt Jean III crie qu'il subit de grands dommages, oc pillages et massacres ».
A cette époque, Giovanni Verrazano vient en France et propose à François I«f de découvrir pour lui, par le nord-ouest, un nouveau passage à la Chine.
Le roi lui fait bon accueil et l'envoie à Jean Ango. Ango lui donne le commandement de quatre navires;
mais, en homme pratique, il met au voyage de découverte une petite condition, celle de prendre d'abord aux Espagnols, ennemis du roi, pour couvrir les frais de Pexpédition, quelques galions revenant des Indes.
Verrazano part de Dieppe en i52 3. Séparé, par une tempête, de la moitié de sa flotte, il se réfugie dans un port de la Bretagne, répare les deux navires qui lui restent et part, aux premiers beaux jours, pour la chasse aux galions espagnols. Il fait de belles prises, charge La Normawrfe de les conduire à Dieppe, et partie 17 janvier 1624, avec La Dauphine^ d'un rocher désert des environs de Tîle Madère.
Il a cinquante hommes d'équipage, huit mois de vivres, des munitions, de Taudace, de la décision, le désir de graver son nom, sur les tables de Phistoire, à côté de ceux de Vasco dé Gama et de Magellan.
Il touche la terre inconnue au 84^ parallèle nord, près du cap Fear, descend cinquante lieues au sud, ne trouve rien, revient en arrière, et monte au nord jusqu^au 5o® degré, près du détroit de Belle-Ile. N'ayant plus alors de vivres que pour le retour, il met la proue sur Dieppe, où il arrive le 8 juillet.
Dans une lettre conservée par le vénitien Ramusio, il dit au roi : « Mon intention était de parvenir au Cathay » (Chine septentrionale), à Textrême orient de TAsie. Je 7) pensais bien trouver l'obstacle des terres neuves, mais » je pensais trouver aussi quelque détroit, car, selon 9 l'opinion de tous les anciens, notre Océan et POcéan
» oriental sont un même océan, sans interposition d'au- » eu ne terre ».
Il désire continuer ses recherches et organise, avec l'amiral Chabot et Jean Ango, un nouveau voyage. D'après M. Eugène Guénin, le projet de traité, qui se trouve à la Bibliothèque nationale, serait de la main de Jean Ango.
Verrazano repart en i528, avec une nef et deux galions.
Il a été pris par des sauvages du Brésil, t^é^ rôti et mangé sous les yeux de ses compagnons restés à bord.
11 projetait de grandes découvertes géographiques, et son intention était de proposer à François I^^ la fondation^ dans l'Amérique du Nord, d'une colonie française.
Ango est marchand, armateur et corsaire. Il est aussi, et surtout, patriote. Ses bras, ses flottes et sa fortune sont toujours au service du roi.
François l«f et Henri VIII se préparent à la guerre. Si François pouvait passer en Ecosse le duc d'Albany, ce serait un bon atout dans son jeu. Cela n'est pas facile. Henri VIII, qui craint de voir le duc auprès de Jacques V, a, dans la Manche, des flottes pour le cueillir ou le couler au passage.
Ango voit la situation. Peut-être la lui fait-on voir. En tout cas, sans avis ofliciel, par hasard, il fait un signe, par hasard le duc d'Albany est à Honfleur, et, toujours par hasard, il saute dans un bateau, le bateau met à la
voile, passe en se jouant au travers des flottes anglaises, et arrive sauf en Ecosse.
Ango élargit de jour en jour le cercle de ses affaires.
En 1 525, il a des navires à Terre-Neuve, aux Antilles, au Brésil, aux côtes d'Afrique, et il prépare un voyage aux Indes Orientales.
Georges d'Amboise le présente à la Cour. Tout lui réussit. Il devient immensément riche. La maison paternelle lui paraît trop petite et trop modeste.
Il bâtit à l'entrée du port, oli se trouve aujourd'hui le collège, une maison de bofs, et il appelle cette maison La Pensée, du nom d'un navire de son père.
Elle, était sculptée, ciselée, sertie comme un bibelot précieux, remplie de statues, de tableaux, de fresques, de tapisseries, de ferronneries, de meubles, de ce que la Renaissance produisit de plus parfait.
De ses larges fenêtres, il voyait rentrer dans le port, chargées da richesses, les flottes qu'il envoyait en Asie, en Afrique et au Nouveau-Monde.
A deux lieues à l'ouest de Dieppe, au bord de la falaise, dans une sylve vigoureuse où rit le soleil, se cache Varengeville, le plus riche et le plus beau village de la Normandie.
Il y avait un château féodal balafré, déchiqueté par la guerre et par le temps, délabré, miséreux, croulant. Jean Ango l'a démoli et remplacé par un manoir qui était une merveille du style Renaissance.
Le grand armateur recevait dans ces somptueuses habi-
tations les capitaines et les pilotes, artisans de sa gloire et de sa fortune, et ces capitaines et pilotes se non^maient Jean et Raoul Parmentier, Pierre Crignon, Jean Fleury, Giovanni Verrazano, Sylvestre Gilles, Jehan Fain, Pierre Mauclerc, Jacques de Saint-Maurice.
Cétait une couronne, une pléiade, et elle est unique dans les annales de la marine marchande.
Il ne fallait rien moins que de tels hommes pour soutenir la lutte engagée avec TEspagne et le Portugal.
En 1 526, Jean III ordonne par édit à tous ses sujets, sous peine de mort, de couler tous les navires français qu'ils rencontreront dans les eaux portugaises.
Pour donner force à cet édit, il charge Christovam Jaques de détruire les établissements français du Brésil et de massacrer tous les Français qui tomberont en son pouvoir.
Jaques entre dans la haine de son roi. Il pille et brûle les navires qu'il peut capturer. Il donne aux sauvages, pour les dépecer et les manger en sa présence, une partie de ses prisonniers ; il enterre les autres vifs jusqu^aux épaules et. donne leurs têtes pour cibles à ses arquebusiers.
D'autres Portugais, dit Jean de Léry, écorchent vifs leurs prisonniers et les brûlent à petit feu.
Un interprète normand dit à Hans Staden, parlant des Portugais : « Tous les gens de cette nation sont de tels » scélérats, que les Français, quand ils en prennent un^ se » hâtent de le pendre >.
A la nouvelle des atrocités commises par Christovam Jaques? un cri d'horreur et d'indignation s'élève de toutes les côtes de la France, et les vengeurs se présentent en foule.
François l*'' fait porter à Lisbonne une réclamation. Jean III ne se presse pas de répondre; il compte sur le temps pour adoucir, effacer les choses et les faire oublier.
Ango et plusieurs autres armateurs, victimes des cruautés portugaises, s'impatientent et décident de se faire justice eux-mêmes. Le port de Dieppe devient alors, selon l'expression de l'amiral Jurien delà Gravière, « un D arsenal de course d'où sortaient des flottes à faire trem- » blerdes rois ».
De fait, dès le i6 janvier i53o, Jean III écrit à Sylveira, son ambassadeur, que les corsaires français ont déjà pris plus de trois cents navires portugais.
Ces opérations piratiques n'absorbaient ni toutes les forces ni toute l'activité de Jean Ango. En i529, il envoyait en Extrême Orient Jean Parmentîer, l'une des étoiles de sa pléiade.
Jean Parmentier était bon cosmographe, bon géographe, auteur de mappemondes, de globes et de cartes marines. C'était, dit Pierre Crignon, un gentil esprit, qui désirait fort honneur en toutes choses. Bien qu'il n'ait pas beaucoup hanté les écoles, il était versé en plusieurs sciences t que le grant précepteur et maistre d'escolles, » par don de grâce infuse, luy avoit eslargy ».
Il était aussi une « perle en rhétorique françoyse et en > bonnes inventions tant en rithme qu'en prose ».
Trois fois il a remporté le lys du Puy de Rouen, une fois le chapeau et deux fois la couronne du Puy de Dieppe.
Il a traduit VHistoire Catilinaire et Ta dédiée à Jean Ango, pour le distraire un instant des affaires de la ville de Dieppe, dont il s'occupe journellement, a et de mieuix » en mieuix, à l'honneur du Roy nostre sire, proffit et » utilité des manantz et habitans d'icelle ».
Il a traduit aussi le Jugurte, « espérant le parfaire à » son retour et en faire présent au Roy ».
De i520 à i526, il est allé au 'Brésil, à Terre-Neuve, aux Antilles, à la côte de Terre Ferme et en Guinée. Lui-même dit à Jean Ango, dans la dédicace de VHistoire Catilinaire, pour excuser l'imperfection de son style : « rhétorique m'a un petit délaissé, pour autant » que depuis six ans en ça en commenceant sous ton ser- » vice, cosmographie m*a fait exercer sa pratique, sur les » grosses et lourdes fluctuations de la mer qui n'est doul- » ceur ne plaisir ».
Il décide, avec Jean Ango, d'aller à Sumatra pour disputer aux Portugais le commerce des Indes. Si mort ne Teut prévenu, il serait allé jusqu'aux Moluques.
Il voulait, à son retour, reprendre le projet de Verrazano, aller chercher, au nord, un nouveau passage à la Chine.
Qu'est-ce qui le pousse à si périlleuses aventures?
L'amour du gain ? Non. Il n^a pas à fuir pauvreté. Il n'a faute d'argent. Il le fait, dit-il,
Comme François qui premier entreprit De parvenir à terre si lointaine, Et pour donner conclusion certaine, Tu Tentreprins à la gloire du Roy, Pour faire honneur au pays et à toy.
Le samedi 3 avril 1529, il dit adieu au port de Dieppe, et part avec La Pensée, de 200 tonneaux, et Le Sacre, de 1 20. Il est accompagné de son frère Raoul, de son ami Pierre Crignon, et de l'astrologue Pierre Mauclerc.
Le 24 juillet, il est sur la côte occidentale de Madagascar, entre la Tsiribihina et la Manambolo.
Il fête à son bord deux indigènes, leur donne des bonnets, des patenôtres et du bougran. Deux matelots, «gens I» bien délibérez », reçoivent des sauvages très aimable accueil et sont chargés de fruits. D^autres viennent au Sacre avec des présents.
Un peu plus haut, à Pembouchure méridionale de la Manambolo, Parmentier met des hommes à terre pour prendre de Peau et du bois, acheter des vivres et voir c sans s'exposer ».
Cette recommandation est négligée. Nos hommes sont sans défiance. Les sauvages les caressent, renvoient dans les bois leurs javelots et les invitent à visiter des plantations de gingembre et des forgeurs d'or. Vasse, Jacques rÉcossais et Bréant laissent leurs armes dans les bateaux.
partent avec les bons sauvages, et les bons sauvages les assassinent.
Deux jours après, Parmentier envoie de nouveau des canots pour prendre de l'eau et du bois, inhumer les morts et, s'il se peut, les venger.
Les sauvages viennent en nombre et engagent le combat. Les matelots ripostent à coups d'arquebuse. Mais ils sont malhabiles et font beaucoup de bruit pour rien. Les sauvages croient que ce bruit est jeu d'enfants et s'en amusent. Cependant deux d'entre eux tombent sous deux coups de passe- volant. Les autres regardent les blessures, prennent peur et se sauvent.
Parmentier donne au lieu de ce drame le nom de cap de la Trahison,
Il continue de faire voile au nord, donne à Parchipel des Barren le nom d'elles de Crainte, et à la mer, qui est « grosse et fascheuse », celui de Sans Raison,
Le 8 août, il entre dans les Comores et s'arrête devant Anjouan. En attendant ses hommes, qui achètent des vivres frais, il observe les mornes qui dressent, au-dessus des nuages, leurs cimes volcaniques.
Au départ d'Anjouan, il met le cap à Test.
Depuis Bonne-Espérance, il a perdu plusieurs hommes, tant par maladie que de la main des sauvages. Les autres commencent « à devenir las, faillis et vains ». Ils ont des fièvres, des maux de reins, de jambes et autres. « D'au- » cuns sont desplaisans et faschez d'estre », comme dit Crignon, « si longtemps sus la mer o.
Et les navires oscillent lentement aux pulsations ryth-
miques de la mer bleue, zébrée de vagues immenses, vitreuses, formidables, sous un ciel pâle et surchauffé. Les matelots, attristés déjà par la maladie, sont écrasés, stupéfiés, somnolents. Perdus dans des rêves sans fin, ils revivent des lambeaux de leur existence, et revoient la maison paternelle, le hameau natal, les lieux toujours chers où Ton a vécu ses premières années, où le cœur s'est ouvert à Pamour, où dorment les ancêtres.
Jean Parmentier se sent ému, attendri. Au lieu de traduire Jugurte, il reprend sa lyre et chante les Merveilles de Dieu, de la Mer, du Ciel, de PAir, de la Terre, et la Dignité de PHomme.
Et tandis que les grandes vagues bercent les petits navires, il chante aux équipages ses strophes émues. A sa voix les matelots, âmes simples, se redressent, et les courages renaissent. Ils sentent la grandeur de l'œuvre, ils sont fiers d'être les premiers Français qui auront entrepris, pour la gloire du roi et Thonneur du pay^.
De parvenir à terre si loingtaine.
Il les entraîne ainsi jusqu'à Sumatra.
Hélas ! il y meurt, à Page de trente-cinq îtns. A quelques jours de distance, son frère Raoul, âgé de trente ans, le suit dans la tombe.
Pierre Crignon, aussi bourgeois de Dieppe, poète et lauréat des Palinods, rapporte en France le poème composé en merpar Pinfortuné capitaine, le Journal ck route et la Relation de Ticou, dont il est lui-même l'auteur. Il
écrira le récit de la mort des frères Parmeniier « affin », dit-il, « que le nom desdictz Parmen tiers ne demeure » ensepvely avec leurs corps en ladicie isle de Sumatra, » mais que, en triomphant sus la mort, ils puissent reve- » nir en la mémoire des hommes, par renommée et ]> louenge immortelle ».
Quand Pierre Crignon revint à Dieppe, François I«' était sur le point d'épouser Eléonor d'Autriche, sœur de Charles-Quint et belle-sœur de Jean III. Les trois rois étaient donc alors en paix. Les Portugais n'en prennent pas moins, à Ango, La Michelle, La Musette et V Alouette.
La même année 1 53o, François I*' autorise le baron de Saint-Blancard à envoyer au Brésil, pour trafiquer et construire un fort, La Pèlerine, navire de i8 canons.
Duperet, capitaine, prend terre à Fernambouc. Six Portugais et de nombreux sauvages lui livrent bataille ; il les vainctet les emploie, en les payant, à la construction de son fort.
Pendant ces travaux, les Français chargent, sur La Pèlerine, des marchandises d'une valeur de 62 3oo ducats.
Débarran prend le commandement du navire et part pour la France.
Aumoisd^août i53i, il entre dans le port ^e Malaga pour acheter des vivres. Il y trouve dix caravelles portugaises commandées par Dom Martin et Antonio Correa.
Ces officiers l'invitent à venir à bord, le décident à faire
route avec eux, lui jurent amitié, et lui envoient 3o quintaux de biscuit.
Français et Portugais mettent la proue sur Marseille.
Le cinquième jour de navigation, les vents tombent et la flotte reste en panne. Le lendemain, Dom Martin appelle Débarran pour tenir conseil. Débarran vient avec son maître de navire, et, en présence de Correa, Martin les fait prisonniers. En même temps, il se saisit de La Pèlerine, met aux fers son équipage, et envoie à Jean III cette proie à dévorer.
Sa Majesté Très-Fidèle prend le navire, transporte les marchandises dans ses magasins et met en prison Péquipage. En même temps elle fait partir pour le Brésil le capitaine Loppes, avec mission de prendre le fort, d'en confisquer les marchandises et d^en massacrer la garnison.
Loppes arrive à Fernambouc à la fin de 1 5 3i et assiège le fort. Le sieur Delamotte supporte, pour Thonneur, dix-huit jours de bombardement. Certain qu^il ne peut être secouru de longtemps, et désireux d'épargner des existences humaines, il engage avec Loppes des négociations. Ils conviennent, après de laborieuses discussions, que le fort sera remis aux Portugais, et que -Loppes transportera sans frais, sur un territoire libre, les Français avec leurs marchandises.
« La transaction ainsi conclue », dit M. Eugène Guénin, « fut solennellement jurée par ledit Loppes, sur le » saint corps du Christ, sur Thostie consacrée ».
Le fort rendu, le dévot Loppes fait pendre Delamotte et vingt de ses compagnons. Comme autrefois Christovam
Jaques, il se donne le plaisir de faire dépecer et manger, en sa présence, par les sauvages, un certain npmbre de Français. Il envoie à son roi le reste des hommes et les marchandises trouvées dans le fort. Sa Majesté porte dans ses magasins les marchandises, jette les hommes dans les prisons de Faro et les traite cruellement.
Cest ainsi que les Portugais tenaient les serments faits a sur rhostie consacrée ».
François I«' ne dit rien et Jean III va continuer d'en prendre à son aise.
Fain, rendu à la liberté, reprend la mer sur La Marie, nef appartenant à Nicolas et à Guilbert Morel, associés d'Ango. Il fait sur les Espagnols une belle campagne. Malheureusement une tempête le pousse sur les côtes du Portugal. Il est pris de nouveau, et, de nouveau, comme en i522, il est dépouillé de sa nef, de ses prises, de ses marchandises, et privé de sa liberté.
Jean Ango et le vice-amiral de Bourry décid*ent de poursuivre la restitution de la prise. Pour cela, il faut s'attaquer au roi de Portugal, et, pour s'attaquer au roi de Portugal, il faut une lettre de marque.
A la cour, on perd son temps à solliciter les mains vides. On y cultive, avec une incomparable maestria, Tart de « plumer la poule sans la faire crier ^, et de boire aux « pots de vin ». Ango sait cela, aussi se présente-t-il à l'amiral Chabot avec un diamant de 3 oo5 écus. Chabot le protégera pour 3 oo5 écus, s'il n'y a pas surenchère.
Marguerite de Navarre recommande au cardinal
Duprat le vicomte de Dieppe, à cause, dit-elle, « des » mérites dudict vicomte et des bons, grans et continuels » services qu'il a faictsau Roy ».
Cette lettre, si honorable pour Ango, est du lo juin 1 53o, et la lettre de marque du 27 juillet suivant.
Ango arme La Rose. L^ambassadeur du Portugal fait savoir à son maître que le vicomte de Dieppe va envoyer à Madère seize navires armés en corsaires.
Grand émoi à la cour de Lisbonne.
Des négociations s'engagent et mettent en présence trois rois et un bourgeois : François I", Charles-Quint, Jean III et Jean Ango.
Jean III se plaint à François I^^ que les corsaires français ont pris aux Portugais, depuis le commencement du siècle, plus de trois cents navires.
En même temps, il donne à son agent des instructions marquées au coin de la mauvaise foi, et lui dit de conclure vite pour ne pas laisser à Ango le temps de ruiner le commerce portugais.
Charles-Quint pèse sur François I«f ; François renvoie à son Conseil la réclamation de Jean III, et le Conseil maintient la lettre de marque.
Jean III ordonne à son ambassadeur de traiter avec Ango, mais directement, « afin », dit-il, a de pouvoir tiier j>.
Toutefois, dans la pensée que le vicomte de Dieppe n'a pas, sous la main, de forces sérieuses à mettre en ligne, il recommande d'aller lentement et de ne pas promettre plus de 1 2 000 cruzadas.
Arrive une nouvelle qui déjoue ses finesses diplomatiques : dix navires français ont trompé la surveillance des agents portugais et croisent dans les Açores !
Jean III, de nouveau très alarmé, écrit à son ambassadeur dVcheter lalettréde marqued^Ango. Angodemande une grosse somme, et il a le moyen de se la faire payer. Mais il sait que Chabot est pour les Portugais.
Il lui adonné 3 oo5 écus, une misère. Dom Athayde, plus généreux, lui a donné looooécus, plus i5 oooécus, plus i6 000 francs, plus une tapisserie de lo ooo écus, plus une pension annuelle de 4 000 cruzadas (6 640 fr.). Le roi de Portugal payait cher la protection de Chabot, et il est clair qu'à ce prix Ango devait avoir tort.
Aussi, pour ne pas perdre tout, il remet sa lettre contre 60 000 ducats.
Dans cette étrange affaire, le roi de Portugal, Tamiral de France, le roi de France sont plus ou moins éclaboussés : seul, le marchand dieppois en sort avec honneur : il traite de pair à pair avec un roi et le fait capituler.
L'imagination populaire a fait, de cette passionnante histoire, un conte des Mille et Une Nuits.
Des documents, mis à jour depuis quelque vingt ans, ont permis de rétablir la vérité, et la vérité est assez belle pour n'avoir pas besoin d'être fardée ni fleurie.
En 1 535, peu après l'affaire portugaise, François l*"' vient passer la revue des troupes réunies, dans le pays de Caux, pour la guerre contre Charles-Quint.
Le capitaine-gouverneur de la ville et du château de Dieppe vient de mourir, et c'est à Jean Ango que revient rhonneur de recevoir le roi.
Il prend à sa charge tous Iqs frais, et décore la ville splendidement. Les belles et opulentes normandes, pressées sur le parcours du cortège, semblent, — avec leur large et joyeux rire, leurs grands yeux pétillants de malice, leurs joues roses, — une jonchée de fleurs célestes. Elles égayent le cœur du roi, esjouissent et captivent ses regards libertins.
Ango reçoit, dans sa fastueuse maison de bois le roi et sa cour. Le soleil et la mer se mettant de la fête, Ango promène en rade, dans des barques magnifiquement parées, son royal hôte et sa suite. Les festins sont merveilleux comme vaisselle et comme service.
François I«f est ravi et nomme gouverneur de la ville de Dieppe le Médicis normand.
Ce simple bourgeois, hôte du roi de France, est alors qualifié « Noble Jehan Ango, seigneur de la Rivière, i> lieutenant^ en la ville et chasteau de Dieppe, de haut » et puissant seigneur Monsieur Tadmiral de France, et » capitaine de ladicte ville et chasteau d'icelle ».
II est à Tapogée de sa fortune, plein de zèle, prêt à tout risquer pour le roi.
Les Flamands, sujets de Charles- Quint, commettent sur les Français des déprédations. Ango, sans en être prié, envoie contre les « ennemis du roi » cinq petits navires, bons voiliers, rapides, bien à la main, montés par des
loups de mer qui ne craignent que Dieu, et pas toujours. Ils croisent dans la Manche, et bientôt voient venir à eux neuf grosses et lourdes galioles flamandes, qui défilent gravement, dédaigneusement, dans leur gloire, couvrant d'un regard de mépris les petites nefs dieppoises.
Le Petit Coq (V Anvers, qui est galiote amirale, fait feu de toute son artillerie, et les autres vaisseaux Timitent.
Les nefs dieppoises — rapides, habiles, audacieuses — répondent plus que coup pour coup.
Bientôt les deux flottes disparaissent dans un nuage épais et fleurant la poudre.
La masse vaporeuse est secouée par les décharges d'artillerie, ponctuée d'éclairs, vibrante de cris de triomphe et de rage, de râlements et de malédictions.
Un coup de vent la crève, en disperse les lambeaux, et les Dieppois apparaissent maîtres du champ de bataille, poussant des hourras formidables.
Puis les petits navires rentrent dans le port de Dieppe, triomphalement, un à un, traînant à la remorque Le Petit Coq d^Anvers et deux belles galiotes bondés de marchandises.
Des poètes, normands et français, ont chanté ce brillant fait d'armes, et les Vaux de Vire conservent un chant qui se termine ainsi :
Qui fît la chansonnette r Un noble adventurier, Lequel est de Grenoble, du lieu de Dauphiné, Lequel l'a composée pour l'honneur des vaillances Que les Dieppois ont fait pour le bon roy de France.
Ango avait pourtant sur les bras bien d^autres affaires.
Depuis onze ans, le roi de Portugal prend ses navires, torture ses mariniers, les jette à la mer ou les traite si cruellement dans ses prisons quUlss*en évadent, au risque de la vie, pour se réfugier chez les sauvages.
François I^^ réclame à Jean III réparation des dommages causés et des crimes commis. Sa Majesté Très- Fidèle donne des promesses, ne les tient pas et continue ses méfaits. François 1^% pour en finir, délivre à Ango, le 3 février 1 543, de nouvelles lettres de marque sur les Portugais.
Jean III, comme il l'écrit à Tévéque de Tanger, est « fort alarmé >. Il ne perd pour cela ni son sangfroid, ni ses finesses diplomatiques.
Il trouve tout naturel de capturer, piller, détruire les vaisseaux français, de massacrer, torturer, supplicier nos marins^ et il trouve injuste, scandaleux, horrible que Jean Ango veuille faire usage de sa lettre de marque.
Cette façon de présenter les choses ne peut tromper personne, et ne trompe personne; mais les cruzadas portugaises font voir blanc ce qui est noir, noir ce qui est blanc, et les traîtres qui entourent François !•' renvoient l'affaire, pour être enterrée, à la conférence de Bayonne.
Malgré cette ruineuse décision, Ango reste fidèle à celui qu'il appelle, un peu naïvement, son bon maître.
En 1 545, les Anglais tentent de s^installer à Boulogne. Un cri de colère s^élève de toute la France. François I«'
réunît une armée pour passer en Angleterre. La flotte, composée de 120 vaisseaux et 25 galères, doit porter 18 000 hommes. Mais, dit Paul Gaffarel, « par les vole- » ries que les ministres font en pareil cas », ce nombre est réduit de moitié.
Ango, à rappel du roi, joint à la flotte royale i5 ou 16 de ses navires, et se charge de ravitaillement de la flotte et des troupes.
Comme toujours, ses hommes ont fait merveille, et, à la paix, son navire La Pensée a l'honneur du pavillon amiral de la flotte qui porte à Londres l'ambassadeur français.
Les Dieppois attribuent à Ango la victoire, et, au Puy de V Assomption de 1546, ils applaudissent frénétiquement ce quatrain :
Ce fut luy seul, luy seul qui fit armer
La grande flotte expresse mise en mer,
Pour faire voir à l'orgueil d'Angleterre
Que François estoit roy et sur mer et sur terre.
Ango a engagé dans cette campagne la plus grande partie de sa foi:tune. S'il est remboursé, tout sera pour le mieux ; s'il ne l'est pas, il sera ruiné.
François V^ a dilapidé les finances et ne laisse que des dettes.
Henri II aliène des domaines de la couronne, impose rÉglise, double les offices; ce n'est pas pour payer les dettes paternelles, surtout Ango, un « adversaire de ses > bons amis les Espagnols ».
Ango avait cru s'honorer beaucoup en prêtant, au roi et aux seigneurs, ses beaux écus d'or.
Ils rappelaient, comme Dorante appellera M. Jourdain, « mon cher amy », « mon meilleur amy ». Cela le grandit, le hausse, le porte si haut qu'il en aie vertige ; il ne reconnaît presque plus ses anciens pairs, les dédaigne, les froisse, les irrite.
Quand François !«' le ruine et que le nouveau roi détourne de lui sa face, les haines et les revendications se dressent violentes et acharnées; les « chers amis », les « meilleurs amis » pirouettent, dédaignent le « bon- » homme », mais gardent ses écus.
Il a eu un ridicule, assez commun chez les parvenus. Mais il a remué des millions, possédé des flottes, lutté héroïquement contre PEspagne et le Portugal ; il a rendu à la France de grands services et donné à notre commerce un essor prodigieux ; il a montré sur toutes les mers le pavillon français et forcé un roi à compter avec lui ; il a honoré son siècle, sa ville natale et sa patrie.
Il est mort dans l'isolement, presque pauvre, debout pourtant, toujours gouverneur et, bien que septuagénaire, face à Tennemi.
Lui mort, ses biens sont saisis, sa merveilleuse maison de Dieppe sera incendiée par les Anglais en 1 694, son splendide manoir de Varengeville sera transformé en ferme, l'inscription de sa pierre tombale sera effacée par le pied des passants, Tabbé Cochet ne trouvera dans son caveau qu^une pincée de poussière.
-SS- II ne reste de lui qu'un nom, mais ce nom vivra toujours et sera toujours prononcé avec respect.
Sa vie, comme celle de Cavelier de la Salle, une autre gloire normande, est toute une épopée. Rien n'y manque, ni la grandeur des desseins, ni la force de l'homme qui les veut accomplir, ni l'immensiié des résultats, ni même cette faialiic de la tragédie antique qui, menant son héros de malheurs en malheurs, finit par le briser.
Jean Ango, fier d?ns la mort comme dans la vie, ne veut pas être oublié. Il ne lésera pas. Il grandît à mesure que la lumiùrese faîtsurson nom. (^ommc le dit mon ami Paul Gaffarel, si ce grand Framjais avait vécu dans uncautre patrie, il aurait depuis longtemps des siatues.