Jacques de Pavie, op. cit., fol. 305 r
maintenir la Pragmatique: Balue, plus habile, s'attira la dignité de cardinal en travaillant à son abolition.
La question de la Pragmatique Sanction a été trop souvent étudiée pour qu'il faille nous en occuper longuement ici. Personne n'ignore en effet le grand débat qui commença en 1438 entre la cour de Rome et celle de France, nos rois défendant contre les prérogatives des Papes ce qu'on appelait « les « libertés de l'Église gallicane w. On sait aussi qu'au commencement de son règne, le 27 novembre 1461, Louis XI abolit une première fois la Pragmatique, mais que, peu à peu, divers édits remirent en vigueur les droits que Tacte de Bourges accordait au souverain'. Les relations de Louis XI et de Paifl II, difficiles dès l'avènement de ce Pontife (I464j, ne firent qu'empirer. A la suite de la guerre du Bien Public, et après l'échec de Pierre Gruel, notre ambassadeur à Rome (avril 1465), la Pragmatique fut de nouveau enregistrée au Parlement (12 octobre), et le roi, à ce moment, n'avait pas encore prêté le serment d'obédience au Saint-Siège !
Il ne faudrait pas croire toutefois que Louis XI fût un chaud partisan de l'acte qui nous occupe. Moins que tout autre, il oublie que la Pragmatique n'est pas son œuvre ; elle lui a été imposée par les Parlements; et c'est même pour briser l'autorité de ces cours souveraines qu'il en a, une fois déjà, proclamé l'abrogation. Il voit aussi combien son application est préjudiciable à son propre pouvoir. Ne met-elle pas, en effet, les élections ecclésiastiques aux mains des grands seigneurs ? Aussi, quand le royaume est pacifié, Louis reprend ses projets ; il a besoin du Pape, il va s'en rapprocher ; il semblera faire une grande concession et il recueillera tous les bénéfices. Une ambassade, à la tête de laquelle se trouve l'archevêque de Lyon, Charles de Bourbon ^ va prêter, en son nom, une tardive obédience. On donnera des explications
1. Ces faits ont été fort bien exposés par Fierville, Le Cardinal Jean Jouffroy et son temps, p. 118-136.
2. Charles de Bourbon, archevêque de Lyon de 1446 à 1488, fut d'abord évêque du Puy, et devint, en 1476, administrateur de l'évêché de Clerinont. Nommé cardinal au titre de Saint-Martin-des-iMonts la même année, il mourut à Lyon le 17 sept. 1488. Il était fils de Charles, duc de Bourbon, et frère des ducs Jean et Pierre (Gai lia, t. IV, col. 177- 179).
habiles, sinon satisfaisantes, de la conduite royale et on entamera des négociations sur la question délicate, au sujet des propositions pour les évêchés et les abbayes.
Paul II écouta, mais ne s'engagea pas. Peut-être craignaitil que Louis XI, après avoir obtenu ce qu'il demandait, ne reculât encore l'exécution de sa promesse. Il commença par donner à Jouffroy le titre de légat en France ; il le chargea de rapporter la confirmation écrite des « bonnes paroles du prince )> et lui adjoignit un homme dont il semblait utile d'employer la faveur à vaincre les dernières résistances de Louis XL Ce personnage influent, c'était Balue, un intrigant dont on ne pouvait s'assurer le concours qu'au prix de grosses promesses. Une bulle de promotion au cardinalat en sa faveur fut remise à l'évêque d'Albi, avant qu'il quittât Rome\
La tâche de l'évêque fut facile. Déjà conseiller du roi, Balue connaissait les arguments qu'il devait employer. Louis était, avant tout, jaloux de son autorité: abroger solennellement la Pragmatique, c'était affirmer sa prépotence sur le Parlement ; supprimer les élections ecclésiastiques, n'était-ce pas tout à la fois frapper les grands seigneurs dont l'influence était, ordinairement, prédominante en cette matière, et gagner en même temps la confiance de la Papauté? Combien, dès lors, ne serait-il pas facile de s'entendre avec le Saint-Siège pour faire les nominations ?
Les raisons étaient bonnes, et l'on peut croire qu'elles furent plaidées avec zèle par celui qui avait intérêt à les faire triompher. Louis XI savait tout cela ; il accorda les lettres d'abolition et envoya à Paris le nouveau cardinal d'Évreux ^ avec charge de les faire enregistrer. Le 30 septembre, les lettres furent lues et publiées sans contradiction au Châtelet. Le lendemain, Balue se présenta au Parlement, mais le procureur général, Jean de Saint-Romain ^ s'opposa formel-
1. Gaguin, Compendium de Francorum gestis, fol. 263 v". — Bouchet, Annales d'Aquitaine, p. 271. — La nomination est du 18 septembre, cf. Pastor, Geschichte der Pœpste, t. II, p. 352 n. 4, trad. fr. t. IV, p. 114, n. 3 ; le départ de Jouffroy eut lieu à la fin du même mois.
2. Nous n'avons rencontré ce titre de « cardinal d'Évreux » qu'une seule fois ; il est donné à Balue par l'auteur de la Chronique martinianc... fol. cccxxxv r».
3. Jean de Saint-Romain fut nommé procureur général au Parlement
lement à l'enregistrement : « Juges, dit-il, je n'approuve pas cette abolition, et pour ma part je me refuse à consentir à la demande de Jean Balue. » Celui-ci, dont on taisait, par prudence, la nouvelle dignité, se leva furieux et menaça le procureur de l'indignation royale. Saint-Romain ne céda pas et le cardinal de Sainte-Suzanne se retira sans avoir rien obtenu \ L'Université ayant à sa tête Guillaume Fichet", son recteur, protesta à son tour l L'acte n'en fut pas moins mis en vigueur.
Ce jour-là, Balue s'était fait deux terribles ennemis: l'Université et le Parlement. Aussi, quand on apprit son élévation au cardinalat, on se vengea par de sanglantes épigrammes, et ce fut probablement un membre de l'Université qui rédigea la chanson du Chapeau Rouge. Le poète y plaignait ce malheureux Balue affligé de 300,000 écus de rente, et auquel le Pape donnait par compassion un billet de logement gratuit à l'Auberge du Chapeau-Rouge.
L'évêque d'Angers se fâcha et répondit par une chanson, mais pleine de menaces :
Maistre fourrier, qui au Rouge Chapeau Logés vos gens par diffamant libelle, Souciez-vous de garder vostre peau.
Et le refrain n'était guère rassurant pour l'auteur satirique :
On en fera du cyvé aux poissons*.
Le principal, pour Balue, c'était d'être cardinal : or il l'était. Il devait bien plus sa nouvelle dignité à la promesse
de Paris dès les premiers jours du règne de Louis XI et prêta serment le 11 septembre 1461 (Arch. Nat., X^^ 1484, fol. 198).
1. Gaguin, op. c?7.,fol. 263 v». — Chronique Scand.. éd. de Mandrot, t. I, p. 185-186.
2. Guillaume Fichet, théologien et rhéteur, né à Aunay, près Paris, élu recteur de l'Université de Paris en 1467, fut nommé camérier du Pape par Sixte IV. Il fut employé dans plusieurs négociations importantes et favorisa l'imprimerie naissante. Gering, Krantz et Friburger imprimèrent ses lettres et son traité de rhétorique {Nouvelle Biographie générale Didot, t. XVII, col. 620).