ACTE PREMIER
ANDRÉE
Cher père, pourquoi ne laisses-tu pas le commerce? Tu n'aurais plus tous ces soucis.
BRUEL
Pourquoi? Un peu parce que je mourrais d'ennui si je n'avais plus rien à faire, et beaucoup parce que les cachemires ne poussent pas aux filles comme les plumes aux oiseaux et qu'on ne ramasse pas les perles avec les petits cailloux.
ANDRÉE
Oh! j'ai assez de perles, et les filles ne mettent pas de cachemires.
BRUEL
J'espère bien que tu ne seras pas toujours fille.
ANDRÉE
Tu n'emploies pas le moyen de me marier.
BRUEL
Comment?
Sais-tu pourquoi je ne suis pas encore mariée, à vingt et un ans? Parce que je suis trop riche.
BRUEL
Trop riche !
ANDRÉE
Oui. Je veux que mon mari soit amoureux de moi.
Ne dis pas que je suis romanesque; tu sais bien que
non. Je suis, au contraire, très raisonnable. Je suis
née pour le ménage, pour la vie à trois, car tu ne nous quitterais pas, avec quelques amis et, de temps en temps, le théâtre. Mais justement cette vie-là n'est possible qu'avec un mari qui m'aime. Je me figure, chaque fois qu'on me demande, que c'est pour ma dot. Et c'est pour elle! Tu te rappelles ce fils de banquier qui m'aimait tant! il m'adorait, n'est-ce pas? j'ai consenti, à la seule condition qu'au lieu de donner le capital de ma dot tu en ferais la rente ! son adoration a pris une fuite rapide, et maintenant il est l'heureux mari d'un capital. Celui-là m'a fait douter des autres. Certainement, je suis trop riche! Crois-tu que ce soit bien amusant pour un tableau d'avoir un trop beau cadre? Je suis persuadée qu'il y a des livres jaloux de leur reliure. Eh bien ! moi, je suis jalouse de ma dot. Réellement jalouse. C'est pour elle qu'on vient à la maison, c'est d'elle qu'on est amoureux, c'est une rivale préférée, je voudrais l'expulser. Je voudrais être pauvre. Et pendant que ma dot me fait demander par ceux qui ne m'aiment pas, elle m'empêche peutêtre d'être demandée par quelqu'un qui m'aime. Il y a peut-être quelque part un honnête garçon à qui je plais moi-même, et qui n'ose pas le dire de crainte que son amour ne soit pris pour de la cupidité, ou qui le dit si bas que sa voix est étouffée par le bruit de toute cette monnaie qu'on remue chez nous. Fais donc taire cet affreux vacarme, si tu veux que j'entende et que je réponde !
BRUEL
Quaùd on est riche, on ne sait pas pourquoi les