PREMIÈRE PARTIE Les cinq cents florins de Calvin
ALVIN était arrivé à Genève et s'était présenté au Conseil le i3 septembre 1 541 .
Le 16, le Conseil décide de faire des « remerciations » à la seigneurie de Strasbourg et de retenir Calvin, « ministre évangélique » et « bien propice », à Genève. Aussi envoîet-il « querre son ménage et luy soyt ordonné home et argent avecque tout ce que en tel cas est nécessaire *. » En conséquence de cette décision, Ton procède au déménagement, qui se fait, peut-on dire, en deux fois : i° On va chercher Calvin, et, le 24 septembre, il est fait mandement au trésorier « de lyvrer az Eustache Vincent, nostre héraut de cheval, pour 23 journées qu'il az vacqué en allant querre Calvin, ministre évangélique Estrabourg, 46 testons 2. » — 2° On va chercher Idelette de
•1. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 327. Annales, p. 283. — 2. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 338v. — Le trésorier libelle son paiement à « Heustache en spécifiant : « à 2 testons pour jour, monte à Jean calvin ni 57
LA MAISON DE CALVIN
Bure, et, le 21 octobre, il est fait « mandement au trésorier de livrer à Hémoz d'Ars pour vingt et deux journées qu'il az vacquée aut voyage qu'il ast fayct quant illest allé querre laz femme de maystre Calvin, conduysant le charret, az 4 sols pour jour, monte 7 flor. 4 sols *. » — Mais cette seconde somme ne représente pas tous les frais, et, le 16 décembre, le Conseil fait mandement de 3o écus soleil « pour sodier aux frays de ceulx que sont allé querre le ménage de maystre Calvin Estrasbourg 2. »
A ces dépenses de déménagement, il faut ajouter certaines dépenses de bienvenue et d'emménagement. Le 17 septembre, le Conseil fait mandement au trésorier « de lyvrer az M. Jacques des Ars, pour poyé le ménage lyvré az maystre Jehan Calvin, prédicant, 121 fl. 2 s. 3. » — Puis, le trésorier Tissot « livre pour une robe donnée à maistre Calvin, prescheur de ceste cité, par le mandement de Mess'% daté le 24 octobre, 8 écus qui valent 38 fl. 4. » — Et enfin le trésorier Tissot « livre à maistre Jehan Calvin, prescheur de ceste cité, en déduction de son gage, par le mandement de Messrs, daté le dernier d'octobre, 5o fl. 5. »
Et nous voici arrivés au traitement de Calvin.
Ce traitement est fixé par la délibération du Conseil, en date du 4 octobre 1 541 : « Sallayre de maystre Jehan Calvin ministre évangélique. Lequelt est home de grand sçavoyer et propice az la restauration des églises crestiennes, et supporte grandes charges des passans ; surquoy résoluz que il aye de gage pour an cinq cens florins, douze coppes de froment et deux bossot de vin ; et qu'il doybje fère le seyrement [serment] céans 6. »
Or on a beaucoup discuté sur le traitement de Calvin. Les uns ont prétendu que ce traitement ne représentait presque rien, à peine quelques centaines de francs. D'autres ont prétendu qu'il représentait une fortune, beaucoup de milliers de francs. De telle sorte que ce n'est pas seulement une question matérielle (déjà fort embrouillée et compliquée) qui se pose à nous : c'est en môme temps une question morale. Notre Réformateur a-t-il été pauvre ou riche, et même : a-t-il été désintéressé ou cupide ?
46 testons,... qui monte 49 fl. 10 d. » (Archives : Mandats payés par le trésorier Tissot, Vol. 19, f. 31.) — Le teston valait donc 1 fl. et 1 d.
4. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 365. — Le trésorier libelle son mandat un peu autrement : « Item, livré à Aymé d'Ars laffanye, pour certaine jornée qui a vacqué conduysant le ménage de maistre Calvin depuis Estrabor jusque icy par le mandement de Messieurs, daté le 21 oct, 7 11. 4 d. » (Mandats du trésorier Tissot, Vol. 19, f. 35v, N° 283.) Le trésorier paye 4 d. au lieu de 4 s. — 2. lbid., Vol. 35, f. 437. — Voir M. D. G., Th. Heyer, XVII (1872), p. 121-126. « Essai de détermination de la valeur de l'argent à Genève, vers le milieu du seizième siècle. » — Registres du Conseil, Vol. 35, f. 328v. — Le trésorier paye 121 fl. 2 d., à Jacques des Arts, « pour certains meubles qui la acheté pour maistre Calvin. » (Mandats du trésorier Tissot, Vol. 19, f. 29, N° 228.) — 4. lbid., f. 35v, N°28s. — La robe, commandée le 20 septembre (Registres du Conseil, Vol. 35, f. 332^), est mandatée le 24 octobre « enclus drapt et forrure, huyct escus soley. » lbid., f. 368. Annales, p. 284. — S. Mandats, etc., Vol. 19, f. 36, N° 290. — 6. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 352. Annales, p. 284.
LE TRAITEMENT DE CALVIN
Calvin avait un traitement fixe de cinq cents florins. Qu'est-ce que cela signifie, ou plutôt qu'avons-nous besoin de savoir à propos de ces 5oo florins?
Nous avons besoin de savoir à quel traitement actuel correspond un traitement de 5oo florins au seizième siècle. Ou autrement dit : quel était le pouvoir de l'argent au seizième siècle, comparé au pouvoir de l'argent actuel. — Personne ne l'ignore : le pouvoir de l'argent varie continuellement; et il n'est pas nécessaire d'être économiste pour savoir que avec cinq francs, aujourd'hui, on ne peut pas acheter autant qu'avec ces mêmes cinq francs il y a cinquante ou cent ans. L'observation la plus superficielle montre que le pouvoir de l'argent change, d'un changement qui est une diminution.
A cette question : quel rapport y a-t-il entre le pouvoir de l'argent au seizième siècle et aujourd'hui, nous avons une première série de réponses, celles d'historiens plus ou moins, et même pas du tout économistes.
1. Les uns, les plus anciens, ont essayé de déterminer le pouvoir de l'argent en comparant le prix du blé autrefois et aujourd'hui. Ils ont pensé que l'augmentation graduelle d'un objet à ce point de première nécessité, devait indiquer assez exactement la diminution graduelle du pouvoir de l'argent. — Il n'en est rien. Le blé est une des matières dont le prix, autrefois, c'est-à-dire à ces époques, où le commerce international était peu développé et où une mauvaise récolte, sinon une famine, affolait les marchés régionaux, dont le prix, disonsnous, subissait les sautes les plus violentes. On trouve des séries comme celles-ci, pour une coupe de blé, à Genève : 1 fl., puis 5o fl. (en i5o3), puis 6 fl. (en 1542 et i543), puis 10 fl. (en 1544). — Il faut donc chercher un terme de comparaison moins capricieux
Un auteur, sinon très sûr, du moins ingénieux, Blavignac, a pensé que « les produits de l'industrie du cordier sont ceux qui fournissent le meilleur critérium. »
Il n'indique ni ses sources ni ses preuves. Il déclare seulement que, selon lui, le florin (le florin était divisé en douze sols et le sol en douze deniers), lancé dans la circulation en i535, au moment de la révolution religieuse et de la fondation du premier Hôtel des Monnaies de la nouvelle république, valait 4 fr. 80, ce qui fait que le sol, douzième du denier, valait o fr. 40. — Mais, en 1 541 , ce sol ne valait plus que o fr. 33, de telle sorte que les 5oo florins de traitement de notre Réformateur équivalaient à 1980 francs de notre monnaie, en chiffres ronds : 2000 francs2.
L'appréciation de Blavignac ne tire guère son importance que de ce fait : Blavignac était devenu catholique et ne craignait pas de s'abaisser contre les Réformateurs, et par exemple contre Viret, aux plus viles calomnies de l'école Bolsec; c'était donc malgré lui et son système d'insinuations qu'il n'acceptait pas le chiffre beaucoup plus élevé indiqué par son maître, Galiffe.
L M. D. G., XVII, p. 121-122. — 2. Blavignac, Efttdes sur Genève, I, 1872, seconde lettre : Le Sou, p. 26, 42, 44.
LA MAISON DE CALVIN
2. Selon son habitude, Galiffe ne donne ni détails, ni preuves. Il affirme que le sol valait i fr., donc le florin (ou 12 sols), 12 fr. , et les 5oo £L, 6000 fr.1.
Répétant aveuglément Galiffe, Kampschulte écrit : « Galiffe calcule que les revenus réguliers de Calvin s'élevaient à environ 9 à ioooofr. de notre monnaie 2. »
Et le citoyen anonyme, auteur de La vérité sur Calvin, imprime à son tour : « Son traitement fixe était de 5oo fl., soit environ 6000 fr. de valeur actuelle 3. »
3. En réalité, le seul travail sérieux et spécial qui ait été publié sur ce sujet, est l'étude de l'ancien archiviste genevois, dont nous avons souvent cité le nom, Th. Heyer
Il a eu Ticlée de prendre, comme terme de sa comparaison, la journée de travail d'un ouvrier, non pas d'élite, mais d'un simple manœuvre. Sans doute, dit-il, la rétribution accordée autrefois à cet homme, comme la rétribution accordée aujourd'hui à ce même manœuvre, devait et doit suffire pour les faire vivre. Or aujourd'hui (Heyer écrit en 1872), cette journée est de 2 fr. 5o, tandis que de 1 54 1 à 1547, si l'on fait une moyenne, elle était de 3 sols. Donc un sol est le tiers de 2 fr. 5o. Et nous avons la table suivante :
1 denier (ou 712 de sol), o fr. 07 ;
1 sol, o fr. 83 ;
1 florin (ou 12 sols), 10 fr. ;
I écu (ou 4 fl. 10 s.), 48 fr. 3o5.
En conséquence, les 5oo fl. du traitement de Calvin avaient le même pouvoir que les 5ooo fr. d'un traitement actuel (ou du moins en 1872). — C'est fort simple, fort clair 6, et je ne conteste pas que ces résultats paraissent cadrer tout à fait avec la vraisemblance dans bien des cas. Mais il y a d'autres cas où l'esprit conçoit quelques doutes.
II nous est dit que pour la robe du secrétaire Ruffi, le 27 décembre r 541 , le Conseil paya 6 fl. l'aune (c'est-à-dire imi8) de drap noir. 6 fl., d'après Heyer, font 60 fr., et 60 fr. pour imi8, cela fait plus de 5o fr. le mètre. N'est-ce pas très cher ?
Pour la « livrée de la ville, » c'est-à-dire pour les serviteurs, le Conseil se servait d'un drap coûtant 4 fl. l'aune, soit 40 fr. pour imi8, près de 34 fr. le mètre. N'est-ce pas encore plus cher, et bien peu en rapport avec les prix actuels ?
1. Quelques pages d'histoire exacte, 1862, p. 89, n. 2. — 2. Kampschulte, I, 1869, p. 388, n. 3. — 3. Calvin et les Genevois ou la vérité sur Calvin, par un citoyen de Genève, 1863, p. 21. — 4. M. D. G., XVII, p. 121- 126, Th. Heyer. — 5. D'après H. Mallet {Description de Genève, p. 241-242), l'écu valait, en 1547: 4 fl., 4 s., 2 d. d'aujourd'hui (1807) ; en 1576 : 3 fl., 5 s., 9 d. ; en 1587 : 3 fl. ; en 1632 : 1 fl., 6 s., 1 1 d.; en 1651 : 1 fl., 2 s., 6 d. — 0. Il faut toutefois supposer que les besoins journaliers d'un manœuvre sont absolument les mêmes à notre époque qu'il y a quelques siècles.
LE TRAITEMENT DE CALVIN
Le document intitulé les Criées faites en la cité de Genève, l'an mil cinq cent soixante nous suggère quelques réflexions analogues.
Les Criées sont en réalité un règlement de police. Et nous y voyons que l'amende ordinaire est de 60 sols, ou 49 fr. 80, en chiffres ronds 5o fr. — 5o fr., pour avoir porté des «chausses chapplez ; » 5o fr., pour avoir mis plus de deux bagues à ses doigts, sauf les épousées le jour et le lendemain de leurs noces ; 5o fr., pour avoir tiré un coup d'arquebuse dans la ville ; 5o fr., pour ne pas avoir balayé devant sa porte.... Est-ce que ces amendes sont bien proportionnelles aux amendes infligées par nos sergents de ville pour les mêmes contraventions ?
Jetons encore un coup d'oeil sur les règlements somptuaires. Les femmes et les filles « des artisans mécaniques, vivant du travail de leurs mains, » ne doivent pas porter de coiffes coûtant plus d'un écu, soit 48 fr. 3o. Elles en portaient donc de plus chères et sensiblement plus chères, sans quoi on n'eût pas fait toute une loi pour les interdire. Alors de combien étaient les coiffes des ouvrières genevoises? de 60, de 80, de 100 francs?
Les servantes ne doivent pas porter des coiffes de plus de 18 sols, soit i5 fr. jd. De combien donc étaient souvent leurs coiffes? Et les contraventions étaient punies de 5 IL, soit 5o fr. pour la première fois, 10 fl., soit 100 fr. la seconde fois, et 25 fl., soit 25o fr. la troisième fois? De pareilles amendes à des femmes d'ouvriers, à des ouvrières, à des servantes! De nos jours, où ces femmes prendraient-elles tant d'argent 1 ?
Il semble donc qu'il n'y a pas vraiment toujours concordance entre ces anciens prix et les nouveaux, et qu'en conséquence le système de Th. Heyer exagère, au moins pour certains cas, le pouvoir de l'argent au seizième siècle.
En résumé, voici comment a été évalué le traitement de 5oo fl. de Calvin :
Haag et Jules Bonnet . . le florin à Fr. o 5o . . . 25o francs.
Blavignac » » 3 96 ... 1981 »
Chavannes » » 4 20 ou 4,3o. 2i5o »
Heyer » » 10 — ... 5ooo francs.
Galiffe » » 12 — ... 6000 »
Suès-Ducommun "... » » 1 5 — ... 7500
Des systèmes élaborés plutôt par des historiens, tournons-nous donc vers les systèmes élaborés par les économistes proprement dits, par des spécialistes. Nous en avons précisément deux qui font ou ont fait autorité : C. Leber, « Essai sur l'appréciation de la fortune privée au moyen âge, relativement aux variations
1. Ordonnances de 1609. Voir p. 430, n. 4. — 2. Marcel Suès-Ducommun. Une promenade dans la vieille Genève. (Feuilletons parus dans le journal La Suisse.)
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des valeurs monétaires et du pouvoir commercial de l'argent, » deux mémoires présentés à l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres de l'Institut de France, les 3 et 10 septembre 1 841 *, et le vicomte G. d'Avenel, « Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées, et de tous les prix en général, depuis l'an 1200 jusqu'en l'an 1800 » (quatre gros volumes imprimés à l'Imprimerie nationale, en 1894).
1. Ici, avec ces savants spécialistes, ce que nous allons au moins comprendre, c'est la difficulté du problème à résoudre.
Nous voulons connaître le pouvoir du florin au seizième siècle, comparé à son pouvoir aujourd'hui. Cette connaissance ne sera obtenue qu'au moyen de trois autres connaissances successives :
i° Il nous faut savoir quelle quantité exacte d'argent fin contenait ce florin.
2° Il nous faut savoir ce que valait (quand on l'achetait ou le vendait) l'argent fin, au seizième siècle, et ce qu'il vaut aujourd'hui. Car l'argent fin, semblable à toute autre marchandise, a des variations de prix. Comme il est convenu que la mesure de poids de l'argent fin est le marc, c'est-à-dire huit onces ou une demilivre, il s'agit de rechercher le prix du marc au seizième et au vingtième siècles.
La réponse à ces deux premières questions nous donnera la valeur intrinsèque de l'argent au seizième et au vingtième siècles.
3° Alors il nous faudra savoir quel était le pouvoir de l'argent au seizième siècle comparé à son pouvoir au vingtième siècle, et multipliant la valeur intrinsèque du florin par le pouvoir de l'argent, nous aurons enfin le pouvoir du florin lui-même.
Or la solution de chacun de ces trois problèmes est d'une grosse difficulté, surtout celle du troisième.
2. Comme l'a fait remarquer Leber, tous les objets n'ont pas changé de prix dans les mêmes proportions, et par conséquent le pouvoir de l'argent diffère, pour une même époque, selon qu'il s'agit des objets d'une catégorie ou d'une autre 2.
1. La première édition a paru dans les Mémoires de l'Institut, en 1844. Une seconde édition, revue et augmentée, a paru en 1847. C'est celle-là que nous citons. — 2. Ainsi Ed. Mallet présente les observations suivantes : « Il ne faut pas perdre de vue que l'accroissement moderne de la richesse a fait augmenter le prix de certaines choses dans une proportion bien plus forte que celle qui existe entre les prix anciens et modernes des choses les plus usuelles. Ainsi nous avons vu l'évèque Henri louer, en 1262, une maison à Genève pour son habitation, moyennant le loyer annuel de 60 sols ou 58 fr. 89. Or maintenant on ne trouverait pas à louer dans Genève la maison la plus modeste pour un prix décuple de celui-là. Un appartement pour loger une famille aisée coûte vingt fois cette somme. Il y a des gens riches, dont le loyer annuel équivaut à quarante fois celui payé, au treizième siècle, par cet évêque, et même dépasse ce chiffre. Un peu plus tard, l'évèque Robert de Genevois achète une maison pour servir de résidence à lui et à ses successeurs, et il est évident que ce prélat, issu d'une maison souveraine, dut faire une acquisition appropriée à la dignité du prince-évêque : il la paya 300 livres, soit 5869 fr. C'est à peine si maintenant, avec une somme vingt fois plus forte, on trouverait à acheter chez nous une maison convenable pour loger un personnage de cette importance. » M. D. G., VII, p. 334.
LE TRAITEMENT DE CALVIN
Les objets de luxe ont diminué de prix beaucoup plus que les objets d'un usage commun.
Ainsi la soie était, au seizième siècle, à un prix fabuleux : une paire de bas de soie valait, selon Leber, 64 francs (de la monnaie de 1847). Ce serait Henri II qui aurait porté, en France, les premiers bas de soie, inaugurant une industrie qui, au commencement du dix-neuvième siècle, faisait la richesse de nos Cévennes, de beaucoup de nos bourgeois protestants de Nîmes, par exemple, et à la fin de laquelle nous avons assisté, il y a environ quarante ans. Un des auteurs qui signale le rôle de Henri II, après avoir écrit : « Henry second commença à porter le bas de soye, » ajoute : « Et Ton ne se moucha plus sur la manche *. » Ce qui semble indiquer que le mouchoir naquit avec le bas de soie, et que les premiers mouchoirs furent en cette étoffe rare. — En avril 1498, une once de soie était estimée huit fois la valeur d'un dîner copieux, fait par un religieux 2.
Ce qui était à des prix aussi exorbitants que certains produits toujours restés le partage exclusif de la richesse, c'était une foule d'objets dont l'usage est devenu au contraire des plus vulgaires : les épiceries, les drogues, le poivre, le sucre. D'après un mémoire d'apothicaire de 1483, la reine Charlotte, seconde femme de Louis XI, prit, en deux mois seulement, pour 3i5o francs de médecines et autres drogues 3.
Leber croit donc pouvoir déclarer « qu'anciennement les denrées de première nécessité, eu égard au pouvoir de l'argent ei; sauf les années calr.miteuses, étaient beaucoup moins chères qu'elles ne le sont pour nous, et, d'autre part, que les objets de luxe, relativement aux prix des choses nécessaires à la vie, coûtaient beaucoup plus à l'existence qui les consommait que ne coûtent les superfluités analogues de nos jours. » En d'autres termes : « Dans le moyen âge, l'argent du pauvre valait beaucoup plus que celui du riche4. »
On pressent dès lors les difficultés que l'on rencontrera quand on voudra connaître le pouvoir de l'argent possédé par un homme ni pauvre ni riche, c'està-dire tour à tour, et continuellement, pauvre et riche. Leber donne cependant les moyennes suivantes: avant le seizième siècle, le pouvoir de l'argent était six fois plus grand qu'au moment où il écrit, 1847; aPres le seizième siècle, il n'est plus que deux fois plus grand, et dans le seizième siècle lui-même il faut distinguer le premier quart, où le pouvoir de l'argent est six fois, le second quart, où il n'est que quatre fois, le troisième quart, où il n'est que trois fois, et le quatrième quart, où il n'est que deux fois plus grand 5.
Alors, d'après certaines tables, fixant la quantité d'argent fin des monnaies et le prix du marc d'argent fin aux diverses époques, Leber donne des évaluations comme celles-ci : Second quart du seizième siècle : un veau, 25 fr. 40; une livre de figues, o fr. 72 '/a ; le cent de poires, 2 fr. 54; un bœuf, 117 fr. 33 ;
1. C. Leber, p. 46, n. 3. — i. Ibid., p. 48. — 3. Ibid., p. 54, et n. 3. — 4. Ibid., p. 58, 59. — 5. Ibid., p. 22, 23.
LA MAISON DE CALVIN
un veau, 14 fr. 67 ; un porc, 29 fr. 33 ; un cheval, 660 fr. ; une livre de beurre,
0 fr. 73 ; une livre de poivre, 7 fr. 33 ; une livre de sucre, 2 fr. 20 *. — Cela confirmerait bien l'observation générale que les objets usuels, comme le beurre, étaient meilleur marché qu'aujourd'hui, tandis que les objets de luxe et surtout les objets exotiques, comme le poivre, étaient relativement beaucoup plus chers.
Leber note encore pour le troisième quart du seizième siècle : le meilleur chapon, 3 fr. 2 ; la meilleure poule, 2 fr. ; une paire de souliers pour fille d'infirmerie, 3 fr. 25 3.
En adoptant les chiffres de Leber pour le pouvoir de l'argent (4, de 1 525 à i55o, et 3, de i55o à i5j5)^ il resterait encore à rechercher si les chiffres valables pour la France étaient exactement valables pour la Suisse en général et pour Genève en particulier4, etc., etc.
3. Or, voici que le vicomte d'Avenel jette par dessus bord le système de Leber. Sans doute il rend hommage à son prédécesseur. Il le félicite d'avoir posé le vrai principe, à savoir que la connaissance exacte du pouvoir de l'argent ne peut être acquise qu'au moyen de l'accumulation d'une masse de prix de toutes les choses nécessaires, ou simplement utiles à la vie 5. Seulement Leber n'a pas réalisé le programme qu'il a tracé. Il a tiré des conclusions trop absolues d'un nombre de faits trop petit, de sorte que « l'application » des lois qu'il a formulées mène souvent à « l'impossible » ou à « l'extraordinaire °. »
Il faut donc rejeter tous les systèmes précédents, ceux fondés sur le prix du blé, sur la journée du manœuvre, sur la paye du soldat. En réalité, il faudrait connaître le prix de tous les salaires, de toutes les marchandises, de tous les objets et savoir aussi ce que chacun usait de chacun d'eux. La moyenne du prix de l'argent ne peut être le résultat que d'une foule d'autres moyennes. Faut-il s'étonner si un économiste, comme J.-B. Say, déclare que le problème poursuivi est « la quadrature du cercle de l'économie politique 7 ? »
Le vicomte d'Avenel entreprend cependant de le résoudre. Tout ce que nous pouvons dire de son travail, c'est qu'il contient des explications techniques compréhensibles surtout pour les spécialistes : et que ces explications aboutisssent, comme celles de Leber, à un système, lequel a déjà eu le sort de celui de Leber lui-même. On l'a contesté et rejeté, à son tour, en tout ou en partie, et pour les mêmes raisons que nous avions puisées soit dans Leber soit dans d'Avenel.
1. C. Leber, p. 82. — 2. Si, d'après Leber, le meilleur chapon coûtait en France 3 fr., d'après Heyer, le chapon (il n'est pas dit le meilleur) coûtait à Genève 7 fr. 50, en 1542. — 3. Leber, p. 84. — 4. Il est vrai que les chiffres de Leber cadrent à peu près avec ceux de l'abbé Hanauer, dont les travaux font autorité pour l'histoire monétaire de l'Alsace. — Heyer nous dit que I'écu valait 4 fl. 10 s. — En 1839, époque où le franc de France fut introduit à Genève, on fixa comme suit la valeur des monnaies : 1 soi = ofr. 04 ;
1 fl. — o fr. 46. — S. D'Avenel, I, p. 3. — G. « Depuis 1500, la journée du manœuvre avait augmenté de 30 % et les céréales de 400 %. A l'avènement de Louis XII, le blé se payait 4 fr. l'hectolitre, et l'ouvrier agricole gagnait o fr. 60 par jour. A l'avènement de Henri IV (1590), le blé se vendait 20 fr. l'hectolitre, et le salaire du même ouvrier agricole n'était que de o fr. 78 par jour. » D'Avenel, I, p. 20. — 7. Ibid., I, p. 2.
LE TRAITEMENT DE CALVIN
M. H. Hauser, dans ses Ouvriers du temps passé (quinzième et seizième siècles)1 déclare la question de la valeur intrinsèque de l'argent extrêmement « embrouillée, » presque toujours impossible à résoudre pour l'histoire de l'ancienne France, et il ajoute :
« A la question, déjà si embrouillée, de la valeur intrinsèque de la livre se superpose la question, bien autrement compliquée, du pouvoir de l'argent aux diverses époques.... M. d'Avenel lui-même montre qu'il faudrait : l° considérer trois pouvoirs de l'argent, un pour la classe riche, un pour la classe moyenne, un pour la classe inférieure (division, d'ailleurs, tout arbitraire) ; 2° savoir ce qu'un marc d'argent pouvait, en i5oo par exemple, acheter non seulement de blé, mais d'objets nécessaires ou superflus, de jouissances sensuelles, intellectuelles ou morales, et comparer ces quantités avec les quantités actuelles
Pût-on faire cette opération qu'on n'aurait pas encore la solution du problème : car le rapport des marchandises entre elles et, pour ainsi parler, leur valeur sociale a changé; il fallait, au quinzième siècle, être riche pour avoir des chemises de coton ; il faut aujourd'hui qu'une femme soit pauvre pour n'avoir pas une robe de soie. Les exigences de nos pères n'étaient pas les nôtres en ce qui concerne le logement, ni le vêtement, ni l'alimentation, ni l'hygiène, ni les jouissances d'un ordre relevé. Le problème des variations du pouvoir de l'argent est donc presque aussi impossible à poser qu'à résoudre. Aussi ne faut-il pas trop s'étonner si M. d'Avenel accorde au kilogramme d'argent, dans la seconde moitié du quinzième siècle, seulement six fois sa valeur actuelle, tandis que Siméon Luce propose de multiplier les prix anciens par quarante 2. »
Dès lors que faire ? Déclarer qu'on ne peut rien savoir, ou que du moins nous-mêmes nous ne sommes point parvenu à nous faire une opinion ?
Il nous* a semblé, cependant, malgré notre propre incompétence et malgré l'extrême difficulté du sujet, que nous pouvions donner à nos lecteurs le moyen de se faire une opinion, non pas précisément scientifique et absolument exacte, mais suffisamment approximative, et qui aurait le grand avantage de ne relever que du bon sens. Le moyen consiste à comparer le traitement de Calvin avec les traitements des hommes qui vivaient autour de lui, à la même époque.
Que se passait-il dans le canton de Vaud ?
1. Ouvrage paru en 1899. — 2. C'est la conclusion à laquelle arrivent : Fagniez, Etudes sur l'industrie à Paris au treizième et au quatorzième siècle; et von Inama, cité par H. Hauser, Ouvriers du temps passé, 1899, p. xvill-xxil. — «Il serait facile, dit excellemment M. von Inama, de réunir, sur les mêmes objets que M. d'Avenel, 9000 prix de la France actuelle qui différeraient autant entre eux que les données de M. d'Avenel durant plusieurs siècles. Ce qui veut dire que tous les prix doivent d'abord être surtout jugés dans leur liaison avec le domaine économique, lieux et choses, auquel ils appartiennent; tous les prix isolés, comme les présente d'Avenel, ont toujours en eux quelque chose de fortuit; par la multiplication de leur nombre, cet inconvénient diminue naturellement, sans pourtant disparaître. »
LA MAISON DE CALVIN
Vers la fin de juillet 1 528, MM. de Berne laissent à leurs prédicateurs d'Aigle, Farel et Simon, le choix entre une maison avec cour, jardin potager, et 200 fl. de Savoie, ou bien les revenus des cures, cens, dîmes, prairies, vignes et champs. Les prédicateurs préfèrent cette seconde proposition, sans doute plus avantageuse *.
Le 3 avril 1 537, Fabri, le pasteur de Thonon, écrit à Farel qu'on lui adonné une maison avec jardin, 200 fl., deux tonneaux de vin et quatre boisseaux de blé. — Son aide (diacre ou suflfragant) ne reçoit que 100 fl., un tonneau de "vin et autant de blé2.
Enfin, le 21 septembre 1 537, ^e Conseil de Berne signifie au Conseil de Lausanne qu'il ait à donner « à ung chascun diacre 200 fl. par an et une mayson, et à M. Pierre Viret 3oo fl. aussy une maison 3. »
Nous notons que Viret n'avait d'abord reçu, 16 novembre 1 536, que 3o fl., outre son logement au couvent de Saint-François, deux chars de vin (on peut supposer qu'il le vendait) et dix-huit coupes de froment, tandis qu'au même moment Pierre Caroli, le singulier ancien prêtre, dont nous avons raconté l'histoire, avait une belle maison avec un beau jardin, et 5oo fl. de traitement4, le traitement même de Calvin. Genève traitait Calvin comme Berne traitait Caroli. Rien de plus.
M. Herminjard, résumant ces détails, estime qu'on avait tout calculé pour assurer à chaque pasteur 210, 220, 23o fl. de traitement, plus le logement, deux tonneaux de vin et quatre coupes de blé 5.
Ce qu'il nous importe de constater, c'est que ce traitement de 200 à 23o fl., plus une maison, un jardin, et la provision de vin et de blé, était « insuffisant. » Les délégués des classes, réunis à Morges, le 10 mars i53g, le déclarèrent à MM. de Berne. Ceux-ci toutefois se contentèrent, l'année suivante, d'accorder un supplément de paie à ceux des pasteurs dont la tâche était particulièrement laborieuse.
2. Mais occupons-nous de Genève et tout d'abord des régents du collège.
Les premiers régents du collège ont 200 fl. Le 14 novembre i54i, on décide de donner 400 fl. à Mathurin Cordier « pour toutes choses °, » c'est-à-dire qu'il devait payer lui-même ses deux bacheliers. 22 novembre 1 54 1 , le traitement est
1. Kirchhofer, Das Leben Wilhelm Farels, 183 1 , I, p. 94, n. 35 ; Herminjard, II, p. 130, n. 6. — 2. Herminjard, IV, p. 214. — -'î. Ibid., IV, p. 290, n. 4, et V, p. 241, n. 3. — 4. Ibid., IV, p. 109, n. 3. — Depuis que notre précédent volume a paru, M. Eduard Bâhler a publié sur Caroli une étude intitulée : Petrus Caroli ttnd Johannes Calvin. Ein Beitrag zur Geschichte und Kultur der Reformationszeit, 1904. — 5. Herminjard, acceptant les indications données par Ernest Chavannes, que le florin valait alors, de 1537 à 1542, entre 4 fr. 20 et 4 fr. 29 (au lieu de 10 fr. selon Th. Heyer), déclare que la moyenne des traitements des pasteurs du Pays de Vaud ne dépassait pas 1102 fr. 50. Herminjard, VI, p. 105, n. 130. — Après avoir rejeté comme « excessive * l'évaluation de Galiffe, Herminjard dit que si l'on calcule, même d'après l'évaluation de Heyer, « la pension des pasteurs de Genève, en y ajoutant 40 fl. à cause de la maison et des meubles très simples que le Conseil leur prêtait, on arrivera aux sommes suivantes: 1440, 1920, 2240 fr. Leur traitement le plus élevé n'était pas, en 1542, supérieur de beaucoup à celui de leurs collègues du Pays de Vaud, et aucun ne pouvait nager dans l'abondance. » Ibid., VIII, p. 83, n. 5. — 6. Annales, p. 286.
LE TRAITEMENT DE CALVIN
définitivement fixé à 400 florins, plus la rétribution des enfants de bonne maison l. Sébastien Castellion déclare, le 21 janvier 1544, que, avec ses « 4D0 fl. pour année, » il ne peut « sodier à luy et à ses deux bacheliers2. » — ig juin 1544: « A l'homme propice pour régenter » que présente Calvin, le Conseil fixe le gage de 200 fl. par an, « et que le d' régent puisse recouvré des enfans ayans puyssance [capables de payer] troys solz pour terme, et quand viendront les quartemps [les trimestres] il pourra deslyvrer la norme [la liste] et il l'y sera ballié ung officier pour aller celle recovré 3. » A ces 200 fl. étaient joints un logement, un jardin, outre la cotisation des élèves, quelques coupes de blé. Les régents pouvaient donner des leçons, et, comme nous l'avons vu, avoir des pensionnaires 4.
C'était insuffisant. Les maîtres se plaignent et déclarent qu'ils ne peuvent « vivre, à si peu de gages, » qu'ils ne peuvent « servir à si petit gage : » c'est l'impression que nous avons à dégager de ces détails, et à conserver3.