Chapitre XCVI
Près que îean Cauuin euft fait banqueroute à l'Eglife,& à la ville fa patrie, pour en rafraifclur, ou entretenir la mémoire, au bout dedix-huid à vingt ans vn autre mefmeriuraye pour les mœurs, mais nonfurpns de I'iurayed'here/îe, feprefenta, & fut receu en noftre choeur à vne Chappelle Vicarialc,où il ne tarda gueres , ayant peu de temps après efté congédié pour fon incontinence, après quelques punitions dont il ne tint contej comme il ievoid par les concluions du 13. iour de Décembre &: du fécond de îanuier 1551. Voyant donc fon endurciflemenc au mal, qui luy faifoit négliger toute remontrance , il fut en fin priué de fa Chappelle , Se du chœur , f eftant rendu infenfible à la priuation de Ces gages. De là il fut vicarier par les diocefes, &r la croyance de nos anciens cft qu'il deceda en laCure deTrachy
Le Vasseur, fac-similé du chapitre XCVI, fin de la page 1170.
Peut-on fournir une preuve plus décisive encore ? oui, on peut produire deux déclarations faites par deux ennemis de Calvin, qui haïssaient le Réformateur, au point d'accepter contre lui les accusations les plus invraisemblables. Tous deux se livrèrent à un dépouillement minutieux des archives de Noyon. Tous deux nous ont raconté le résultat de leurs enquêtes.
D'abord vint Desmay qui, au dire de Le Vasseur, fit « une très exacte recherche des vie et vices de ce discrédité » Que trouva-t-il ? Rien.
Nous donnons, d'après Tunique exemplaire aujourd'hui connu (que nous avons trouvé au Brilish Muséum °2), le fac-similé des deux pages, où Desmay parle de ce sujet. Le passage important commence au dernier paragraphe de la page i5 et va jusqu'au dernier paragraphe de la page 16. {Pages 434 et 435.)
Après Desmay, le chanoine Le Vasseur examina de nouveau tous les documents de Noyon. Or non seulement ce catholique a horreur de cet hérétique; mais il en a peur. Avant de commencer à parler de lui, il se signe : « Auparavant, dit-il, que de remuer, par la nécessité de l'histoire, ceste camarine calvinienne,
\. Le Vasseur, p. 1 162. — -2. Voir Appendice I, Quelques historiens de Calvin,
LA LÉGENDE DU FER ROUGE
DE L'EGLISE DE NO Y ON. n7i
le Val, en ce diocefe , qu'il deferuit en qualité de Vicaire, &: mourut bon Catholique: Grâce que Dieu luy fît pour n'auoir iamais tourné fa cafaque , ny changé de Religion , à quoy fa vie libertine , Se. l'exemple de Cauuin l'herefiarque fon correfpondant en l'vn & l'autre nom , fembloient luy donner pente , comme à plufieurs autres de la France, qui fe font perdus dans vn commun naufrage. Il nefutneantmoins battu de verges fous la euftode, comme l'efcrit Monfieur Defmay en fon petit liuret, pag. 39. & 40. Auift eftoit-il Preftre, & non fujet à telle difcipline. Il f'eft donc equiuoqué, prenant ceftui-cy pour vn autre Vicaire auffi Chappellain, nommé Balduin le ieune, doublement ieune,denom&:demœurs, non encore aduancé àlaPreftrife, ny à aucun Ordre facré. En voicy la Conclufion Capitulaire, Capitulo faclo die Ventru vndeema Augujii issi> A. Bellement Prornoter Capttult retnonftrauit ex officio , quod Baldutnus le Ieujne Cappella* nus F icarialù , àduobus menjîbui nullatn aut paruarn rejidentiam fecit ùn Ecclejia ,/candalose viuendacum quibufdam mulieribm fujpëttis, &c. Jgjjare pro defettibut >& abfentià i Diuino feruitio , eum Damini condtrnnarunt , iuxta conclufiones dicli Prometoris , ad afiiftendum per vnum nsenfem integrum omnibm Horis feruitij Diuini ; & pro feandalis commifiis ordtnarunt prtfatt Domini tpfum cœdi virgis, quia puer, & hondum in facris conflit ut us ,pcrmagiflrum puer or um in fvbthefauraria^prxfentibus diclis puerts proexemplo. I'ay creu deuoiradjoufter ce chapitre à l'hiftoire du premier Cauuin , ad diluendam homony* miam , crainte qu'on ne prenne l'vn pour l'autre , le Catholique au lieu de rherecique,
Iiiiiii ij
Le Vasseur, fac-similé du chapitre XCVI, page 1171.
disons un bon Prœficisne et nous armons d'un puissant préservatif contre sa nuisance, pour garantir nos yeux et nos cœurs de toute influence contagieuse, qui pourroit se communiquer tant au Lecteur qu'au collecteur des chapitres suivans, à la rencontre d'un destroit si périlleux. » Il insère toute une profession de foi « pour préservatif, » et déclare qu'il parlera de Calvin, avec les sentiments de justice, d'impartialité dont a fait preuve saint Augustin parlant des démons
Eh bien, quel est le témoignage de ce chanoine, qui a tout su, qui était porté à tout croire, et capable de tout dire ? Non seulement il n'a rien trouvé qui appuie la fameuse légende2, mais il s'est efforcé de la renverser, en montrant que, pour la question des mœurs, on a confondu deux Calvin. Nous donnons {Pages q36 et 437) le fac-similé du chapitre XCVI, p. 1 170, 1 171. On remarquera le passage où
1. Le Vasseur, p. 1145, chapitre LXXXVII. « Advis sur la calvinographie, » et p. 1149, chapitre LXXXIX, « Protestation de sainct Augustin parlant des démons, et celle de l'autheur traictant de Calvin. » — 2. Aux pages 1160 et 1 1 6 1 , Le Vasseur énumère soigneusement tous les renseignements fournis par les Registres du Chapitre. Il prouve qu'il n'y a pas même eu place pour une condamnation semblable à celle dont on parle.
VOYAGES A TRAVERS LA FRANCE
Le Vasseur rectifie Desmay sur un point tout à fait secondaire, c'est-à-dire prouve jusqu'à quel point il connaît, dans le détail, toutes les décisions capitulaires.
Notre chanoine fait plus encore. Au chapitre suivant (XCVII, p. 1 172), il énumère tous les Noyonnais qui ont quitté leur ville pour suivre Calvin : son frère, sa sœur, le chanoine Henry Collemont, ses resignataires Marlière et Caïn, le lieutenant civil de Noyon et quelques autres. Et à propos du lieutenant civil il met, en marge, une note si importante que nous avons cru devoir en donner aussi le fac-similé :
N homme de bien a plus de pouuoir pour mettre ;en vogue vne ville , que mille mefehans à la de-
x£t ■zy&Joy- ^Ê^^^ma' Parler d'autruy auprès des perfonnes de rete- 7» cur'a'/ïm WliW nuë,&: de courage , qui ne voyent que pour conce- 2£*<?x Mfjhî- uoir le bien, n'oyenc que pour le rapporter. La langue bien conrp tu*. duitcaufreindelaloy, & crainte de Dieu, fetaift, ou rte refon- 2«7i7»X ne ^ue pourluy & pour fa gloire , &c pour lécher Tvlcere du protuntem bona chain , & le guanr, Ainfienvfcnt les plus grands &: les plus fa- <mfequfveru. Monfieur le Cardinal d'Oflat entendant vniourvn certain Trath. perfonnage moins bien iuger de la ville de Noyon a caufe de Caluin , fie vne rcfponfe digne de fa grandeur , difant que toute ville deuoit auoir la. cloaque ou fentinc , pour traifner au dehors IcmToZ? (luant & f°y toutes les ordures qui C'y defehargent. C'eft ce qu'a de Longue- fait Caluin , ayant enîeué de la ville de Noyon tous Tes complimoït mo con- ce$ j fauteurs Se adherans qui firent auec luy , ou après luy leur nc^uil'aen- retraute à Gencue , comme ion frère Antoine, fa fœur Marie-9 «endu de luy M* Henry Collemont Chanoine, qui f enretira bien vifte àJ'ai- «ftant a Ro- Je de Monfieur le Doyen Charmoluë,&: fit vne tres-auftere pe» nitenec , & mourut fort vieil ; item fes refignataires Marlicre ÔC p'icy iugez Caïm, le Lieutenant Ciuil de Noyon, & quelques autres en pefieurd^ Tsl tlt nomDrc> ^ furcnt de fes confanguins, alliez, afHdez & amis Noyon , fi vn de long cemps. Monfieur Democharcs en la préface de fon petit Lieutenant <îe hure, De vent ut e corporis Q~ fanguinis Chrifliin Miffit facrifiçiOyC^i W. vri°yuir«oin- dédie Ar(?«^w, EcdcfixCleiriçis & L'icis , le tefmoigne en ces mots.; racu Nor- N eque vos à rstinenda pieîutis verx rcligionedimeiierc poîuit Caluinus^ jnendic. tetemmus illc fan* dochin* & ver a fidei hojîts , multis lïcetjr<iudibus> cllf2 artibus , pollicitMiombus , blandimentis id curiose tentauertt: fedtnea y/o. magis confirmer uni qHûru)id.imyftd pauccrum exemùlai quos fefetlitmiftros, & wcdittos, quibtts cû/i/angutnitaîc , affînifAic, conuerfatitne , 0"j UftgA viu çonfoitudine era( cottitwfftti
apnme i Quelle n
Le Vasseur, fac-similé du chapitre XCVII, page 1172.
Le livre de Desmay, qui était introuvable, est caché dans la Réserve du British Muséum. Le livre de Le Vasseur est difficile à se procurer. On a prétendu que les catholiques avaient fait disparaître ces ouvrages, témoins de l'innocence du Réformateur. Désormais ces témoignages, sous la forme la plus
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absolument authentique, seront dans toutes les mains, et un honnête homme ne devra plus parler de fer rouge, à moins que ce ne soit pour marquer1 ceux qui en parlent encore, et surtout ceux qui prétendent ne pas vouloir étudier la question pour n'avoir pas à désavouer ce qu'ils savent être une infamie.
L'obstination, avec laquelle certains pamphlétaires invoquent cette légende, ne saurait plus avoir qu'un seul résultat : nous forcer à nous demander comment ils peuvent croire à sa possibilité ? La réponse est celle-ci : les mœurs du clergé étaient telles qu'en fait d'accusation , aucune n'était à priori impossible. Au XIe siècle, l'ami du pape Grégoire VI, Petrus Damianus, parlant des mœurs des prêtres, disait : « Pour laver de telles souillures, le déluge ne suffirait pas ; ces crimes abominables réclament le feu gomorrhéen qui brûla les cinq villes2. » Les plaintes de Damien furent impuissantes, et saint Bernard flagelle « les impuretés, les adultères, les incestes; chez quelques-uns, les passions mêmes de l'ignominie, et les œuvres de la honte3, » c'est-à-dire les crimes contre nature. A leur tour, les plaintes de saint Bernard furent impuissantes, et Alvarius Pelagius (vers i32o), espagnol, de l'ordre des Mineurs, évêque, « défenseur acharné4» des papes, dans un de ses livres, réédité à Lyon précisément en 1 5 1 7 , dit que la plupart des prêtres (pleriqué) se laissent aller « à l'ivrognerie crapuleuse, et à l'incontinence (ce qui est leur vice commun) et la plupart (pleriqué) au vice contre nature. » c< Hélas! Hélas! dans la sainte église beaucoup de religieux et de clercs s'y livrent, dans leurs cachettes et dans leurs réunions; les laïques, dans la plupart des villes, surtout en Italie, publiquement. » Et selon lui « le monde, surtout l'Italie, » sont si infectés de ce vice que le seul remède « est que la colère de Dieu envoie du ciel la pluie de soufre5. »
Et que voyait-on au moment même de la Réformation ? Ne disons rien du pape Léon X. Mais le pape qui clôt le moyen âge, et qui ouvre les temps modernes, c'est le Borgia, Alexandre VI, dont une épitaphe résume ainsi la vie : « Passant, ne t'arrête pas : ici gît le crime et le vice. »
Signalons un dernier fait, pas le moins significatif. En i55o, parut à Venise, en vers italiens, un livre célébrant le vice contre nature. Il était dû à la plume d'un auteur nommé Jean de la Casa. Or qui était ce la Casa? Les biographies nous disent que ce fut un archevêque, un légat a latere. Tout ce que le jésuite Thomas Hardingus put trouver pour excuser le fait fut ceci : La Casa était jeune quand il commit ces vers. Aussi l'Eglise se contenta de le nommer archevêque, légat : elle ne le nomma jamais cardinal6.
1. (t II est arrivé, dit Rivet, que le stigmate infligé à Calvin a noté d'infamie ses calomniateurs. » Jesuita vapuîans, p. 2. — 2. Dans son livre, Gomorrhai, vers 1130; Rivet, Jesuita vapulans, p. 7. — 3. Rivet, lbid., p. 7. — 4. « Defensor acerrimus, » dit Bellarmin. (De scriptoribus ecclesiasticis, édit. 1658, p. 569.) — S. Rivet, lbid., p. 8. — 6. Rivet, lbid., p. 9. — Giovanni délia Casa naquit à Florence, le 28 juin 1503, et mourut à Rome, le 14 novembre 1556. On lit, dans Prosper Marchand, Dictionnaire historique ou Mémoires ciiiiijnes et littéraires, 1758, I, p. 161, 162 :
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On comprend maintenant que les Bolsec, et les jésuites de toute sorte, aient eu Tidée de prêter à Calvin les vices dont ils voyaient autour d'eux tant d'exemples.
Aujourd'hui ces mœurs paraissent incroyables ; même un protestant ne penserait pas à les reprocher à un catholique. Tel est le changement accompli. C'est à ce point que la moralité a fini par s'imposer aux plus immoraux.
Or, qui a réformé ainsi l'Eglise catholique, le clergé catholique? qui a réussi, là où avaient échoué les Pierre Damien, les Saint-Bernard, les Alvarius Pelagius ? Les Réformateurs, Luther, et tout particulièrement Calvin. Il a doté le monde chrétien et les pays de langue française de cette austère conception de la vie, qui s'appelle le calvinisme. La plus odieuse accusation contre notre Réformateur permet précisément de constater ce que son influence a eu peut-être de plus incontestablement salutaire.
« Les défenseurs les plus zélés du Casa se sont vus réduits à la fâcheuse et mortifiante nécessité de ne pouvoir le justifier d'une accusation si odieuse, qu'en reconnaissant de bonne foi, qu'il n'en était pas absolument innocent, que bien qu'il ait osé le nier, il parloit pourtant dans son Capitolo del Forno, de l'amour contre nature avec quelque sorte de louange ; et qu'il avouoit fort naturellement, qu'il s'y adonnoit quelquefois, mais rarement pourtant... Pour l'excuser en quelque sorte, Magliabechi, Ménage et la Monnoie, remarquent que le cardinal Bembo, Sannazar, le Berni, le Mauro, le Molza, Matteo Franco, Luigi Pulli, e cento mille alti i, ont fait et publié des pièces pour le moins aussi licencieuses que celles-là ... Ménage ajoute que ce ne fut pas le Casa qui publia le Capitolo del Forno, mais le libraire. Et quant à ce qu'il suppose qu'on a eu grand tort d'attribuer à un archevêque, à un nonce, à un légat a latere, à un secrétaire des brefs, et enfin à un doien des camériers honoraires du pape, un jeu d'esprit, un simple badinage, que l'auteur même proteste n'avoir composé qu'étant laïque et dans une extrême jeunesse, on peut très légitimement supposer aussi bien que lui que la protestation du Casa est trop nécessaire pour être recevable, et que son ouvrage n'aiant été imprimé pour la première fois qu'en 1538, 18 ans avant la mort de l'auteur, âgé de 35 ans, lors de cette impression, on peut au moins douter de la solidité de cette supposition, et regarder avec quelque fondement ce prétendu badinage comme la composition d'un homme fait, probablement engagé dès lors dans l'état ecclésiastique, et peut-être même déjà prêtre. »
La légende du fer rouge, (p. 429.)