‹ Jean Calvin, l'homme et l'œuvre;Chapitre 15 sur 43 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

HÉSITATIONS SUR LE CHOIX d'uNE CARRIERE.

Calvin, ayant achevé, vers la fin de 1527 ou les débuts de 1528, ce que nous appellerions aujourd'hui ses études secondaires, était tenu, pour savoir comment orienter ses études ultérieures, de se prononcer sur le choix d'une carrière : le moment était venu où il devrait concentrer ses efforts pour se préparer à la profession qu'il embrasserait. Son père l'avait de longue date destiné à l'Eglise et avait beaucoup désiré qu'il se spécialisât dans les études théologiques ^ Mais il mettait maintenant la même insistance à exiger qu'il étudiât le droit. A cette époque, en effet, les charges officielles les plus importantes étaient réservées aux hommes de loi expérimentés, et un juriste de talent et de savoir était à peu près certain d'obtenir les plus hautes situations. Depuis longtemps l'Eglise avait cessé d'être, comme au moyen âge, la dispensatrice des faveurs royales. Un père ambitieux, et certainement Gérard Çauvin mérite ce nom, pouvait aisément considérer le droit comme « la route la plus sûre pour arriver à la

^ Calvin dans la Préface des « Commentaires sur les Psaumes », Opera, xxxi, 22; CoUadon et Bèze, Vies, Opera, xxi, 54, 121.

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richesse et aux honneurs* ». Tout en ayant une charge dans l'Eglise, Gérard Cauvin ne s'occupait de celle-ci qu'au point de vue de ses intérêts matériels et n'était pas revêtu du caractère sacerdotal. S'il avait fait jadis des études complètes en droit, comme son fils, si bien doué, allait avoir le privilège d'en faire, n'aurait-il pas pu s'élever plus haut encore en fait « d'honneurs et de richesses » ?

Quel que fiit le poids de ces considérations pour Gérard Cauvin, d'autres raisons, d'une nature plus personnelle, semblent avoir eu leur part dans la décision qui modifia si radicalement la future carrière de son fils. Ses propres relations avec le Chapitre de Noyon avaient en peu de temps changé de caractère et s'étaient gâtées'-. 11 est difficile de fixer la cause précise de ce changement. L'antagonisme du Chapitre peut avoir été provoqué par des embarras pécuniaires qui auraient entraîné Cauvin à certaines malversations dans les fonds à lui confiés. Sa conduite à ce sujet fut certainement irrégulière et méritait un blâme. Le cas ne peut cependant pas avoir été très sérieux, quant au montant de la somme tout au moins, puisque, après sa mort, ses fils semblent avoir eu peu de difficulté à faire accepter un arrangement par le Chapitre. On suppose que Gérard Cauvin et le Chapitre avaient d'autres raisons de querelles que de simples questions pécuniaires et que les questions litigieuses furent traitées des deux parts avec des dispositions malveillantes. Si tel est le cas, l'explication la plus probable se trouve dans Tatta-

' Bèze, ibid., donne cette raison-là; Calvin, Opera, xxxi, 22, parle seulement de la richesse.

'^ Lefranc en donne la preuve, Jeunesse, pp. 196-199; voir aussi pp. 1.5-22.

chement de Gérard Cauvin à la famille de Hangest.

Charles de Hangest, évêque de Noyon depuis 1501, était un homme de caractère élevé, d'une clairvoyance toujours en éveil et de grande capacité ; mais lorsqu'il déposa sa charge en 1525, il eut pour successeur son neveu, Jean de Hangest, frère aîné de Claude, le condisciple et l'ami de Calvin. Jean était, il est vrai, trop jeune pour être chargé de toutes les fonctions d'un évêque : il passa plusieurs années encore à voyager et à s'instruire. Il était méticuleux, capricieux et querelleur, sans parler des soupçons qui s'élevèrent plus tard sur son orthodoxie: au bout de peu de temps, ses relations avec le Chapitre furent tendues. En sa qualité de zélé partisan de la maison d'où sortait l 'évêque nouvellement élu, Gérard Cauvin peut avoir subi le contrecoup de son impopularité auprès du Chapitre. Quoi qu'il en soit, les procès-verbaux de celui-ci nous apprennent que, le 27 juin 1527, Gérard Cauvin reçut l'ordre de rendre ses comptes en qualité d'exécuteur testamentaire de Nicolas Obry, un chapelain décédé de la cathédrale de Noyon. Il n'en fit rien, et le 15 mai 1528 on lui enjoignit derechef de rendre compte de cet héritage et de celui de Michel Courtin, qui avait occupé une situation analogue à celle d'Obry. Son refus amena le Chapitre à lui intenter un procès et finalement à l'excommunier. Il était dans cet état lorsqu'il mourut, et c'est seulement aux intercessions de ses fils qu'il dut d'être enterré en terre sainte. Il est certain que quelqu'un qui se trouvait en lutte aussi ouverte avec les autorités ecclésiastiques de sa ville natale devait naturellement être disposé à voir dans une autre carrière que celle de l'Eglise les meilleures chances de réussite pour son fils.

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11 n'est pas aisé de savoir comment le jeune étudiant lui-même envisageait ce changement dans ses plans d'avenir. Ses premiers biographes, Bèze et CoUadon, affirment que son esprit s'était déjà détourné de la théologie scolastique, et que, sous l'influence de son parent et ami Robert Olivétan, le jeune homme avait commencé à lire les Ecritures et à trouver le culte catholique romain rempli de superstitions ^ Mais Calvin lui-même, en parlant du début de ses études en droit, sous-entend qu'il les entreprit par obéissance aux désirs de son père, plutôt que par goût ^.

La décision de Calvin d'étudier le droit l'amena à changer d'université, car on n'enseignait à celle de Paris que le droit canon. En outre, Pierre Taisan de l'Estoile était le légiste de France le plus en vue^ Agé alors de quarante-huit ans, il était l'ornement de la Faculté de droit d'Orléans depuis 1512. Conservateur, aux opinions très arrêtées, d'une science profonde et d'une orthodoxie catholique rigoureuse, il était entré dans les ordres après la mort de sa femme, tout en restant professeur. En février 1528, au moment même où Calvin allait se rendre à Orléans, il avait réclamé, au concile de Sens ^ des poursuites contre le protestantisme naissant. La jalousie de l'université de Paris, fièrc de sa réputation théologique, avait empêché la création de chaires de théologie à Orléans. Le résultat de cette mesure avait été d'y faire pousser d'autant

' Opera, xxi, 29, 54, 121. Nous discuterons ce fait de l'influence attribuée à Olivétan et de l'étendue de cette influence, quand nous parlerons de la conversion de Calvin.

'^ Opera, xxxi, 22 ; voir aussi Kampschulte, i, 226.

' Bèze, Opera, xxi, 121, 122.

* Lefranc, Jeunesse, p. 72 ; Doumergue, i, 130.

plus vigoureusement l'étude du droit. 11 n'y avait pas moins de huit professeurs chargés de l'enseigner, et le plus fameux parmi eux était l'Estoile.

L'atmosphère cléricale et souvent ascétique de l'université de Paris, telle que Calvin l'avait respirée au collège Montaigu, n'était pas celle de l'université d'Orléans : celle-ci avait la réputation d'être un centre d'études fort attrayant \ et la vie y était facile. Ce milieu, moins sévère, et le caractère plus avancé de ses études permirent à Calvin d'organiser son existence suivant ses goûts, mieux que cela ne lui avait été possible sur les bancs et sous la dure discipline du collège Montaigu. Mais si Calvin n'était plus soumis extérieurement aux règles rigides imposées aux étudiants parisiens, il n'en était que plus préoccupé d'employer utilement son temps, fût-ce même en dépassant dans son zèle les limites de la prudence. Nicolas Colladon rapporte, en 1565^, ce que racontaient à cette date ceux qui avaient connu Calvin à Orléans. Us se rappelaient qu'après un léger souper, il travaillait souvent jusqu'à minuit, puis, se réveillant de bonne heure, il restait couché, occupé à se remémorer et à méditer ce qu'il avait appris la veille au soir. Sans doute, comme le remarquent Bèze ^ et Colladon, ces veilles prolongées fortifièrent sa remarquable mémoire et développèrent beaucoup son érudition. Mais elles furent aussi l'origine de la dyspepsie^ qui ne le quitta plus et fut la cause première de la mauvaise santé qui abrégea ses jours.

^ Lefranc, Jeunesse, p. 74, le compare à Heidelberg, léna ou Gœttingue.

" Opera, xxi, 55.

» lUd., 122.

* Ventriculi imbecillitatem contraxit, dit Bèze, ibid.

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C'était un brillant étudiant : sa puissance d'argumentation était vive et pénétrante, la clarté de ses raisonnements et le charme de sa parole le firent avantageusement remarquer dans les discussions académiques. Sa réputation grandit rapidement, si bien qu'à diverses reprises il fut appelé à remplacer temporairement des professeurs empêchés de faire leurs cours.

Ses succès dans l'étude du droit ne l'empêchaient pas de trouver encore le temps de développer sa connaissance des auteurs classiques. La tendance humaniste de son époque l'influençait fortement. Ses relations avec Cordier et les Cop, à Paris, avaient servi de puissant antidote au scolasticisme de Bédier et du collège Montaigu. Cet intérêt pour les lettres lui valut alors l'amitié d'un homme qui exerça sur lui l'influence la plus stimulante et la plus heureuse, Melchior Wolmar. Celui-ci, d'origine allemande, était né en 1496 à Rotweil dans le Wurtemberg; il avait étudié à Berne, à Fribourg et à Paris, où il s'était grandement distingué, étant premier sur la liste des licenciés es arts^ Ses opinions religieuses, qui paraissent s'être rapprochées de celles des « Luthériens », lui avaient rendu le séjour de Paris quelque peu difficile l II s'établit donc à Orléans, où l'on respirait un air plus libre, et y prit des pensionnaires. C'est chez lui que Théodore de Bèze vint commencer ses études à l'âge de neuf ans, en 1528. C'est Wolmar qui plus tard initia Calvin à la littérature grecque. Nous discuterons ci-après la question de savoir si, oui ou non, c'est à cet excellent homme que Calvin est redevable d'une partie de son développement religieux. Calvin a toujours conservé un souvenir recon-

' Herminjard, ii, 280, 281, note.

* BuIèrus, Hist. Univ. Paris, vi, 963.

naissant pourWolmar, comme pour Cordier, à cause de la grande part qu'ils eurent l'un et l'autre dans sa formation scientifique.

Calvin ne pouvait avoir de grands loisirs pendant son séjour à Orléans, car tout en poursuivant ses études de droit, il continuait certainement aussi ses travaux littéraires. Il ne vivait cependant pas en ermite pour autant. Le cercle de ses intimes à Orléans paraît avoir été restreint, mais c'est à cette époque qu'il contracta une chaude amitié avec deux de ses condisciples, François Daniel et François de Connam, et avec un jeune légiste un peu plus âgé qu'eux, Nicolas Duchemin, dont il partagea le logis au moins pendant une partie de son séjour à l'université. Connam était de Paris, oii son père était l'un des maîtres de la Chambre des comptes. Daniel, né à Orléans d'une famille aisée, avait deux frères et plusieurs sœurs, et dans cet agréable cercle de famille Calvin était reçu avec empressement. Les plus anciennes lettres de lui qui nous aient été conservées sont adressées à ces amis, et il leur écrit dans les termes de l'affection la plus chaleureuse ^ Il y avait là une intimité plus grande que celle qui provenait d'un intérêt commun pour les mômes études, par où elle avait débuté. Les amis de Calvin eurent beau suivre d'autres voies que lui et demeurer attachés au catholicisme, ce qui mit fin à leur échange de lettres au bout de quelques années: Calvin n'en saisit pas moins une occasion qui s'offrit à lui de rendre service à un fils de François Daniel et de renouer sa correspondance avec le père en 1559 et 1560, sur le même pied d'intimité qu'autrefois '-.

' Opera, xb, 3, 9-30.

''' Opera, xvii, 585, 681 ,• xviii, 16.

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