‹ Jean Calvin, l'homme et l'œuvre;Chapitre 18 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Fuite, retraite, exil volontaire.

Si, ce qui est peu probable, avant l'éclat du P"" novembre Cop et ses amis en avaient escompté les conséquences, le résultat dut leur prouver que la puissance du parti conservateur était beaucoup plus considérable qu'ils ne l'avaient prévu. Ils s'attendaient assurément à l'hostilité de la Faculté de théologie qui avait été si sévèrement attaquée. Mais un adversaire bien plus formidable entra presque immédiatement en lice: le parlement de Paris, poussé sans doute par les théologiens exaspérés. Sur la plainte de deux moines franciscains, le parlement poursuivit Cop pour hérésie. Celui-ci répondit aussitôt en convoquant une assemblée des différentes Facultés, laquelle se réunit le 19 novembre dans cette même église des Mathurins où il avait prononcé son discours. Là le jeune recteur déclara que les mesures prises par ses accusateurs et par le parlement empiétaient sur les privilèges de l'université, qui aurait tout au moins dû juger en première instance l'hérésie supposée de ses membres. En temps ordinaire cette réclamation aurait été acceptée. Mais Cop ne fut que partiellement soutenu, sans doute à cause de l'absence générale de sympathie pour ses opinions théologiques

trop radicales. Les Facultés de médecine et des arts se déclarèrent pour lui ; celles de théologie et de droit contre lui ; et l'on ne put parvenir à un vote unanime '. Cop sentait le terrain manquer sous ses pieds. Le 26 novembre, la Faculté de théologie entama des procédures dont le premier résultat fut l'arrestation de Roussel et d'un prédicateur que plus tard nous retrouverons à Genève, Elie Coraud^ Le même jour le parlement exposa la situation au roi et celui-ci écrivit de Lyon, le 10 décembre, pour ordonner la suppression totale de la secte luthérienne ^. Un nombre considérable des adhérents de la Réforme furent jetés en prison. Cop évita le même sort par la fuite, probablement déjà avant le 26 novembre \ et trouva à Baie un refuge définitif sous la protection de la cité protestante où son père, bien des années auparavant, s'était créé un intérieur. On offrit bientôt une somme de 800 couronnes à celui qui réussirait à le prendre mort ou vif ^

L'exemple de Cop donna certainement à réfléchir à Calvin et dut lui causer une anxiété bien justifiée pour sa propre sécurité. Ses relations avec Cop avaient été si intimes qu'elles devaient l'envelopper dans les mêmes suspicions. Vers la fin de novembre, sans doute, les autorités, espérant l'arrêter, envoyèrent perquisitionner dans la chambre du collège Fortet où il demeurait à Paris depuis 1581. Il apprit cette nouvelle à temps pour

' BuIaeuR, HihI. Univ. Paris., vi, 239.

* ïlerminjard, iir, 146, note.

« Ihid., 114.

* François \^'. sans doute informé par le parlement, fait alluKion à cette fuite dans ses lettres patentes du 10 décembre; ïbid., 117. Cop arriva à Bale le 25 janvier 1534 ; Doumergue, i, 354.

' Herminjard, m, 1.30.

pouvoir s'enfuir \ On saisit ses papiers au grand péril de ses amis, mais lui-même se réfugia à Noyon suivant une ancienne tradition qui n'est pas inadmissible ^ D'après ce même récit, il s'y serait rendu déguisé en vigneron, ce qui semble plutôt légendaire. Mais comme Calvin n'était certainement pas aussi connu du public comme partisan de la Réforme que Cop, Roussel ou Coraud, l'exil qu'il s'imposa fut court. On dit que Marguerite d'Angoulême s'intéressa en sa faveur. On ne poursuivit pas les procédures commencées contre lui : il serait revenu à Paris, honorablement accueilli par sa bienfaitrice qui recevait toujours avec faveur les adeptes de l'humanisme chrétien ^. Quelqu'amical que fût cet accueil, en admettant qu'il ait eu lieu, il ne semble pas avoir donné à Calvin le sentiment de la sécurité. Il quitta derechef Paris, soit parce qu'il s'y sentait en (langer, soit aussi pour chercher la paix et la studieuse retraite qu'il ambitionnait. Si une conjecture est permise là où la chronologie est si obscure, ce second départ eut lieu au début de 1534 ou peut-être déjà dans les derniers jours de 1533.

Heureusement, un agréable asile lui fut immédiatement offert à Angoulême, à environ quatre cent cinquante kilomètres au sud-ouest de Paris. C'était chez un jeune prêtre de ses amis, Louis du Tillet, seigneur de Haultmont, chanoine de la cathédrale d'Angoulême et recteur aussi de l'Eglise du village de Claix, à dix lieues

* P. Masson, Elogia, ii, p. 414, prétend qu'il s'échappa par la fenêtre, mais Bèze et Colladon disent simplement qu'on ne le trouva pas dans sa chambre. Comp. Doumergue, i, 354.

' Jacques Desmay, dans les Archives curieuses, v, 393.

^ Bèze, dans Opera, xxi, 123. Tout cela est assez douteux. Comp. Millier, p. 214, et Wernle, p. 93.

de cette ville. Les du Tillet étaient d'une famille d'Angoulême qui avait acquis une certaine notoriété au service de l'Etat. Le père avait été vice-président de la Chambre des comptes, à Paris. Des trois frères aînés de Louis, l'un avait eu et l'autre exerçait encore l'office de greffiei'du parlement de Paris, le troisième entra, comme Louis, dans l'Eglise où il devint plus tard évêque de Meaux (1562). Les membres de cette famille étaient également connus pour être des lettrés ; leur maison à Angoulême renfermait une bibliothèque remarquable qu'on disait contenir trois à quatre mille manuscrits et livres imprimés ^ On ne sait pas avec certitude comment l'amitié de Calvin et du jeune chanoine prit naissance. Ils semblent avoir eu le même âge et il est permis de supposer qu'ils avaient été condisciples. Comme les Cop, les du Tillet appartenaient à cette classe qui avait profité des faveurs royales et bien accueilli la renaissance des lettres. C'est dans ces milieux-là que les idées de réforme humaniste soutenues par Erasme, Le Fèvre et Roussel étaient le mieux reçues. Calvin et Louis du Tillet avaient en commun leur goût pour l'étude '^ et bien des sympathies religieuses. Mais comparé à Calvin,, du Tillet était un homme de peu de courage; bien que ses convictions le disposassent à se joindre pour un temps aux réformateurs, il n'en rentra pas moins plus tard dans l'Eglise romaine. Toutefois, pendant la période qui nous occupe, Calvin et lui étaient incontestablement d'accord sur les questions religieuses.

' Florirnond de Raemond, Naissance, etc., p. 885.

'^ En mars 1534 probablement, Calvin disait de du Tillet à Daniel : « La bonté de mon patron envers moi .... est telle que je comprends aisément qu'elle m'est témoignée pour l'amour des lettres, non pour moi-même, » Opera, xb, 37.

A Angoulême et dans le voisinage, à Claix, Calvin ne trouva pas simplement un bon « patron » en la personne de du Tillet, dont il loue la générosité dans les termes les plus chaleureux, mais aussi l'occasion de se consacrer à l'étude. Il l'écrit à Daniel en termes volontairement vagues pour ce qui touche au lieu de son séjour et à ses occupations \ Cette lettre montre que son hôte l'appréciait non seulement comme ami, mais encore pour ce qu'il recevait de lui. La note religieuse, qui domine désormais dans la vie de Calvin, apparaît clairement dans l'expression de sa gratitude envers Dieu, à la sage providence duquel il remet joyeusement son avenir. D'après ce qu'il dit à Daniel, il semblerait qu'il aidait du Tillet dans ses études littéraires, ce qui rend probable le renseignement de Florimond de Rsemond d'après lequel il enseignait le grec '^ à son ami. L'écrivain que nous citons ne publia son livre que soixante-dix ans après l'époque en question, mais il l'avait sans doute rédigé à une date beaucoup plus ancienne. D'après lui Calvin portait le surnom populaire du (( Grec de Claix », du nom de la paroisse de campagne dont du Tillet avait le bénéfice et où il semble qu'il résidait une partie de l'année. Si Florimond de Rsemond est bien informé, c'est dans la maison de du Tillet, ou à Girac, maison appartenant au prieur de Bouteville, Antoine Chaillou, en dehors d'Angoulême, sur la route de Claix, que Calvin avait l'habitude de se rencontrer avec le prieur que nous venons de nommer, avec l'abbé de Bassac, avec du Tillet et son cousin le seigneur de Torsac. Parmi lesconnais-

^ Opera, xb, 37.

'^ Naissance, etc., pp. 883-886; voir aussi Doumergue, i, 370-373.

sances de Calvin à Angoulême se trouvait aussi, suivant son propre témoignage ^ le jeune frère du savant mentionné en dernier lieu, Pierre de la Place. Celui-ci devint un célèbre juriste huguenot et fut une des victimes du massacre de la Saint-Barthélémy. Calvin discutait avec eux, non seulement les sujets intéressants de l'antiquité classique, mais encore des sujets religieux; et ces derniers étaient sympathiquement appréciés, car Bèze ainsi que Colladon racontent qu'à la requête de du Tillet, il écrivit des sermons évangéliques pour certains prêtres de la région influencés par l'esprit nouveau ^

Mais ce qui eut une importance bien autrement considérable pour son avenir, c'est que, pendant cette période de retraite à Angoulême, il commença les travaux qui devaient aboutir à la première édition de l'Institution. Il est impossible de déterminer jusqu'à quel point ces études préliminaires étaient avancées au moment où il dut quitter la France; toutefois, en examinant soigneusement les indications fournies par les écrits de Calvin et qui confirment l'assertion de Florimond de Raîmond d'après laquelle Calvin aurait écrit une partie de llnstitution à Angoulême, on arrive à la conviction que le réformateur a projeté et préparé cet ouvrage, d'une valeur capitale pour le protestantisme, pendant qu'il était l'hôte de du Tillet et sans doute à l'aide de sa riche bibliothèque ='.

Nous avons déjà parlé de l'amitié de Calvin pour Gérard Roussel, l'éloquent prédicateur aux tendances

' Opera, xiii, 681.

» Ihid., XXI, 56, 57, 123.

' Les éditeurs strasbourgeois ont longuement et soigneusement discuté tout ceci. Opera, m, Introduction, pp. xi-xiv.

mystiques, qui représentait à Paris le mouvement de réforme auquel Calvin était très sympathique, et qui avait diî subir en conséquence un court emprisonnement pendant les jours orageux qui suivirent le discours de Cop. Il était naturel que Calvin désirât faire la connaissance du vénérable maître de Roussel, de celui qui était en France le chef des réformateurs humanistes, Jacques Le Fèvre. Le vieux savant passait ses derniers jours sous la protection de Marguerite d'Angoulême à Nérac, la petite capitale de la Navarre française. Calvin s'y rendit pour faire une courte visite à cet excellent vieillard*. On peut avec une grande probabilité placer ce voyage au commencement d'avril 1534. S'il en est ainsi, il coïncide d'une manière intéressante avec la publication à Anvers, dans les premiers jours de ce même mois, de l'édition revisée et corrigée de la Bible française de Le Fèvre ^.

A cette époque, Calvin était encore un étudiant vivant dans la retraite. Plus tard, il était destiné à devenir un prédicateur et un réformateur, mais il fallait pour cela que les circonstances l'eussent forcé à assumer un rôle auquel ses goûts ne l'avaient point préparé. A l'époque de sa vie que nous étudions, il projetait déjà sa grande exposition de la doctrine chrétienne, mais ce n'était encore dans son esprit qu'un court manuel. Dans les petits cercles sur lesquels il agissait, il était déjà un chef. Son talent de se faire des amis, surtout parmi les gens de goût cultivé et de bonne situation, était remarquable. Mais on a grandement exagéré en lui attribuant avec la tradi-

^ Bèze et Colladon, Opera, xxi, 57, 123; Doumergue, i, 380-

- Doumergue, i, 380, 401.

FUITE, RETRAITE ET EXIL 12i

tion une activité évangélique en public dès avant son départ de France et en en cherchant des preuves dans l'existence des prétendues « chaires de Calvin » à Bourges, à Nérac, à Clairac ^ et ailleurs, c'est-à-dire dans des localités qui plus tard eurent à souffrir pour leur attachement au protestantisme. Ce qu'il faisait pour la cause évangélique — et ce n'était pas peu de chose — continuait à se faire, grâce à ses relations personnelles et sans aucun éclat. Lorsqu'en décembre 1538 du Tillet, retourné au catholicisme, lança contre le réformateur une attaque d'ailleurs sans fondement, cet ancien ami intime rendit du moins témoignage au caractère privé des efforts de Calvin durant cette période en écrivant ce qui suit: « C'est devant ceulx à la plus grand part ou aux principaulx desquelz vous scavez que vostre doctrine est agréable, non pas ailleurs, que vous la maintenez. Car vous avez abandonné vostre nation pour ce que vous ne l'y avez osé divulguer et maintenir publiquement'^. »

Les progrès de Calvin, depuis que l'émotion provoquée par le discours de Cop l'eut contraint à quitter Paris, le poussèrent à une décision qui devait le séparer définitivement de l'Eglise romaine. Depuis mai 1521 il possédait des bénéfices à Noyon. Il allait atteindre ses vingt-cinq ans, ce qui était l'âge normal pour être ordonné prêtre. On pouvait supposer qu'il allait prendre une décision touchant les devoirs ecclésiastiques qui jusqu'à présent avaient été remplis par ses fondés de pouvoir^. Toutes ces raisons l'obligeaient à fixer son propre avenir. Ferait-il comme Roussel, du Tillet

' Doumergue, i, 416.

* Opera, xb, 299.

' Doumergue, i, 426.

et d'autres de ses amis, les réformateurs humanistes? Sous bien des rapports ces hommes avaient des convictions évangéliques, mais ils refusaient de rompre avec l'Eglise qu'ils espéraient réformer du dedans, et acceptaient l'avancement à son service. Devait-il, au contraire s'en détacher complètement? La décision dut être difficile. On pouvait faire peser dans la balance, en faveur du statu quo, les honneurs, les avantages littéraires et même la possibilité de se rendre plus utile, tandis qu'en apparence la séparation d'avec l'Eglise romaine devait avoir pour résultat l'exil, la pauvreté et les luttes. Mais Calvin était décidé. La première date qu'on puisse fixer avec certitude dans sa carrière après le discours de Cop est le 4 mai 1534 : c'est alors que le poste de chapelain à la cathédrale de Noyon, vacant par suite de sa démission, fut donné par le Chapitre à un autres C'est à peu près à la même date que le réformateur résigna sa cure de Pont-l'Evêque^ 11 avait sans doute traversé toute la France, de Nérac à Noyon, afin de donner sa démission en personne. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à Noyon vers la fin de ce même mois de mai.

La ville passait alors par une période d'inquiétudes et d'agitations. Le 19 janvier précédent, on avait fait une procession pour expier les désordres provoqués par l'hérésie contemporaine. Le 6 mai, deux jours après que le bénéfice résigné par Calvin eut été donné à son successeur, une enquête, basée sur une accusation d'hérésie, fut commencée par le Chapitre, aussi secrètement que possible, contre son frère aîné Charles, au caractère violent et opiniâtre. En pareille occurrence, Jean Calvin ne

* Pièces justificatives dans Lefranc, p. 201.

^ Desmay, dans Archive^ curieuses, p. 395; Doumergue, i, 425.

LA CATHKDRALE DE NOÏON

pouvait guère espérer d'échapper aux soupçons, quelque circonspect qu'il se fût montré en évitant de défendre en public les doctrines protestantes. Il est donc du plus grand intérêt d'apprendre que Calvin fut emprisonné à Noyon le 26 mai, « pour tumulte fait dans l'église la veille de la Sainte-Trinité», c'est-à-dire trois jours avant son arrestation'. Il fut enfermé dans la prison du Chapitre connue sous le nom de La Porte Corbaut et qui existe encore; c'est une petite construction solidement grillée, renfermant une vSalle d'audience de dimensions modestes ; en dessous sont deux cachots et au-dessus deux cellules d'aspect moins rébarbatif l Huit jours après son incarcération Calvin fut relâché; mais deux jours plus tard il fut arrêté et emprisonné à nouveau, le 5 juin. On ignore combien de temps a duré ce second emprisonnement, et dans quelles circonstances il a pris fin. Mais il n'est pas possible que Calvin ait passé plus de quelques semaines en prison, vu l'activité considérable qu'il déploya encore avant de quitter la France et le temps qu'il dut y employer. Ce fut peutêtre, comme la première fois, l'affaire de quelquesjours seulement.

Malheureusement ce qu'on sait de positif sur les circonstances de l'arrestation de Calvin dans sa ville natale est bien peu de chose. Lang a émis l'idée que le tumulte dans l'église fut causé par une tentative de proclamer les doctrines évangéliques ; mais cette hypothèse a été victorieusement réfutée par Doumergue^. Celui-ci a fait observer combien un tel acte eût été peu conforme au caractère de Calvin. Les hésitations des

* Pièces justificatives dans Lefranc, p. 21. 2 Doumergue, i, 25, 427.

* Bekehrung, p. 13; comparez Doumergue, i, 427.

autorités de Noyon dans cette affaire prouvent, d'autre part, qu'elles n'avaient pu relever contre l'inculpé aucune charge bien définie, comme c'eût été le cas s'il eût protesté publiquement contre le culte ou les doctrines de Rome. La conjecture la plus vraisemblable semble être que, dans l'opinion populaire, Calvin était tenu pour un hérétique et que ce sentiment se manifesta par un tumulte à l'église. L'arrestation s'en suivit, mais les charges ne devaient pas être suffisamment prouvées pour être maintenues, quoique les soupçons fussent assez vifs pour le faire par deux fois jeter en prison pour plusieurs jours. Par bonheur pour le futur réformateur, son arrestation et son emprisonnement ne le conduisirent pas au bûcher.

C'est à cet événement que deux des plus récents et des plus minutieux historiens de Calvin, Lefranc et Doumergue, rattachent les origines d'une calomnie, ignoble et absurde, mais très persistante, contre la mémoire du réformateur. Calvin, surtout après sa mort, au cours des amères controverses des XVI™* et XVII"^ siècles, quand eut disparu la génération qui l'avait connu, a été accusé d'ivrognerie, d'inconduite et, chose curieuse, d'ignorance'. A cette époque, de telles calomnies étaient trop souvent les armes de controverse des théologiens de toute nuance : on employait l'injure dans des proportions qui aujourd'hui paraissent inconcevables. L'accusation à laquelle nous venons de faire allusion fut formulée treize ans après la mort de Calvin par Jérôme-Hermès Bolsec, ci-devant carme à Paris, lequel, devenu protestant, s'était établi en 1550 comme médecin à Veigy près de Genève. A la suite de

^ Voy. Laing, Be Vita et Moribus atque Bebus gestis Hsereticorum nostri temporis, Paris, 1581; Doumergue, i, 429.

discussions avec Calvin, dont nous parlerons plus loin, il fut banni de Genève en décembre 1551 et rentra plus tard dans l'Eglise romaine. Il était naturellement plein de rancune pour la mémoire de Calvin, mais la vengeance qu'il tenta retomba sur lui en révélant son caractère sans vergogne.

D'après ses allégations', il aurait vu un rapport rédigé par un « Bertelier» (sans doute Philibert Berthelier), officiellement attesté par les gens les plus importants de Noyon, où, dit-il, Bertelier avait été envoyé par des Genevois désireux de faire une enquête sur les antécédents de Calvin. D'après cet écrit, ce dernier aurait été convaincu d'actes criminels et odieux^ punis parle feu à cette époque. Mais l'évêque de Noyon aurait commué la peine capitale en celle de la fleur de lys imprimée sur l'épaule au fer rouge comme signe perpétuel d'infamie. On n'a jamais pu prouver l'existence d'un document tel que celui dont parle Bolsec. Jacques Desmay, auteur catholique sérieux, qui employa son séjour de l'Avent et du Carême qu'il prêcha à Noyon en 1614 et 1615 à recueillir tout ce que les archives et la tradition pouvaient encore lui apprendre sur Calvin, ne trouva pas trace de cette pièce". Un historien de Noyon tout aussi résolument catholique, Jacques Le Vasseur, dans ses Annales de 1633, la désavoue expressément*. De scrupuleux savants catholiques, tels que Kampschulte"' et Paulus'*, la rejettent comme « indigne

* Histoire de la vie, mœurs, actes, constance et mort de Jean Calvin, Lyon, 1577, chap, iv; Lefranc. Jeunesse, p. 176.

^ Genèse, xix, 5.

•'' Pp. 15, 16; en facsimile dans Doumergue, i, 434-435.

* P. 1172; en facsimile dans Doumergue, i, 438. ^ I, 224.

* Luther's Lebensende, 1898, p. 48; Doumergue, i, 435.

de réfutation ». Cette diffamation fut répétée au nom du cardinal de Richelieu dans un ouvrage publié après la mort de cet homme d'Etat: ce fut l'origine de la savante et minutieuse défense de la mémoire de Calvin que composa Charles Drelincourt '. Enfin, son inanité a été récemment démontrée d'une façon aussi brillante qu'irréfutable par Lefranc^ et Doumergue^.

On ne peut expliquer le point de départ de cette calomnie, développée grâce à la malignité de théologiens fanatiques, que par l'obscurité qui plane sur les circonstances de l'emprisonnement de Calvin. Il faut toutefois noter que la cause en est ex pressément attribuée dans les registres capitulai res à un «tumulte fait dans l'église ». Et il y a lieu aussi de signaler une remarquable coïncidence de noms que rapportent Desmay et Le Vasseur\ En 1550 ou 1552, disent-ils, alors que Calvin était depuis longtemps célèbre et établi à Genève, un autre Jean Calvin, qu'ils distinguent soigneusement du premier, fut châtié par le Chapitre de Noyon pour une infraction aux lois de la chasteté, moins scandaleuse toutefois que celle qu'indique Bolsec. Toute cette calomnie ne vaudrait pas la peine d'être discutée, si elle n'avait été à plusieurs reprises reproduite par une certaine classe de polémistes du siècle dernier, et même une fois, tout récemment, en 1898 \

La succession des événements et leurs dates durant la période de la vie de Calvin qui s'étend de son second

* La défense de Calvin contre V outrage fait à sa mémoire .par le Cardinal de Richelieu, Genève, 1667.

2 Jeunesse, pp. 48-52, 175-181.

* Remarques, p. 16; Annales, p. 1170; Doumcrgue, i, 435, 436. ^ Cf. Doumergue, i, 432.

emprisonnement à Noyon jusqu'à son départ de France présentent les mêmes incertitudes que dans celle qui sépare le discours de Cop du moment où le réformateur résigna ses bénéfices. La durée de son emprisonnement nous est inconnue; mais Bèze et Colladon parlent d'une visite très risquée qu'il fit à Paris ' et qui doit sans doute se placer entre son deuxième emprisonnement et la persécution qui suivit l'affichage des Placards d'Antoine Marcourt contre la messe, au mois d'octobre 1534. D'après ces premiers biographes, l'incident le plus important de ce court séjour à Paris fut une tentative de conférence avec Servet dans une maison de la rue Saint- Antoine ; cette rencontre n'eut pas lieu, le théologien espagnol ayant oublié de venir au rendez-vous ou bien quelque empêchement l'ayant retenu. Il paraît probable qu'à Paris Calvin fut l'hôte, rue Saint-Martin, de ce marchand plein de zèle, Etienne de la .Forge, qui devait mourir pour sa foi au mois de février de l'année suivante. Peut-être est-ce sous son toit que le réformateur f^t témoin de cette discussion avec un membre de la secte des « Libertins » dont il parle dans le traité polémique qu'il publia contre eux en 1545 ^ Calvin, qui connaissait bien Etienne de la Forge, avait coutume de parler de lui avec de grands éloges, comme d'un homme « de grande piété, de bonne simplicité et sans feintise^». Il paraît probable que cette visite à Paris eut lieu au moment où, quittant Noyon après avoir été définitivement relâché, il se dirigeait vers le midi pour chercher un asile chez son ami d'Angoulême. Pendant les mois qui suivirent, il n'est pas possible d'établir d'une façon

* Opera, xxi, 57, 123.

* Contre la secte phantastique des Libertins, Opera, vu, 185.

* Colladon, Opera, xxi, 56.

quelque peu sûre quelles furent ses allées et venues. Il doit avoir fait encore une visite à Angoulême, car lorsqu'il quitta la France, ce fut en compagnie de Louis du Til let. Mais entre ces deux séjours il a certainement aussi été à Orléans, puisqu'il date de cette ville la première préface à sa Psychopannychia. Puis Florimondde Rsemond donne un récit de son activité à Poitiers, qui doit reposer sur quelques faits authentiques. Mais on ne réussit à fixer ni la chronologie ni la durée de ces différents séjours et il est possible, après tout, mais non probable, que celui d'Orléans eut lieu avant l'emprisonnement à Noyon et la visite à Paris.

Dans ces trois brèves haltes avant de quitter sa patrie, celle de Poitiers marqua une nouvelle étape dans les relations de Calvin avec le culte protestant, tandis que celle d'Orléans nous le montre préoccupé de sa mission de défenseur de la foi évangélique.

Florimond de Raemond représente* Calvin comme s'étant lié d'amitié plus ou moins intime, grâce à leur commun intérêt pour les lettres, avec un petit groupe d'hommes de position élevée à Poitiers. Seulement les détails qu'il donne sont sujets à caution, vu le temps considérable qui le séparait des faits qu'il raconte. Il nous cite parmi ces nouveaux amis du réformateur, François Fouquet, prieur de Trois Moustiers, qui le reçut chez lui, Charles le Sage, professeur de droit, Antoine de la Duguie, plus tard célèbre à la Faculté de droit, Albert Babinot, lecteur de l'université, Philippe Véron et Jean Vernou, ces trois-là destinés à devenir des propagateurs de la foi protestante et le dernier même à mourir martyr. Il nomme également Jean Boisseau, sieur

^ Naissance, etc., pp. 891-911; Doumergue, i, 458-464, 580-

de la Borderie, et même le lieutenant général François Doyneau, seigneur de Sainte-Sol ine. Calvin aurait eu avec eux de longues conversations sur des sujets religieux aussi bien que littéraires, et aurait acquis une grande influence sur certains d'entre eux. Ce que nous savons de Calvin à cette époque cadre bien avec ces renseignements. Désormais acquis à la cause de la Réforme, il s'eiforçait de la propager, non pas en prêchant en public, mais au moyen de relations familières qu'il entretenait avec les amis que lui attiraient son érudition, ses manières agréables et son esprit sérieux. Si nous en croyons Florimond de Raemond, Calvin aurait même fait dans le sens du culte protestant un pas plus décisif que tous ceux qu'il avait faits jusque-là. Avec quelques amis, dans une grotte située en dehors de la ville, il aurait célébré la sainte cène. Ce serait même lui qui, ramenant le rite à sa simplicité primitive, aurait enseigné aux premiers protestants de Poitiers à la célébrer dans les conditions suivantes : celui auquel incombait la présidence de la cérémonie commençait par lire un passage des Evangiles racontant IMnstitution du sacrement : puis, après une répudiation solennelle de la messe à la manière romaine, les assistants étaient invités à la table sainte par ces mots : « Mes frères, mangeons le pain du Seigneur en mémoire de sa mort et passion ». Rompant le pain, celui qui présidait en donnait à chacun de ceux qui étaient assis à table avec lui un morceau que tous mangeaient en silence, et de même chacun recevait ensuite la coupe. Après une prière d'actions de grâcas, tous répétaient ensemble l'oraison dominicale et le symbole des Apôtres en latin, et c'est ainsi que se terminait le service'.

* Naissance, p. 911; Douraergue, i, 460, 525.

Calvin aurait donc transformé le rite central du culte catholique en s'appuyant exclusivement sur le texte de l'Ecriture sainte. Florimond de Esemond attribue ce récit à Jean Boisseau, sieur de la Borderie, qui vivait encore en 1591 et qui a très bien pu le lui raconter. D'après ce témoin, Calvin, dans une discussion sur la messe avec Charles le Sage, pendant son séjour à Poitiers, désignant la Bible qu'il avait devant lui, se serait écrié :

« C'est là ma Messe, et, jettant son bonnet de mante sur la table, levant ses yeux au ciel, s'écria : Seigneur, si au jour du jugement tu me reprens de ce que je n'ai esté à la Messe,, et que je l'ai quittée, je dirai avec raison : Seigneur, tu ne me l'as pas commandé. Voilà ta loi, voilà l'Ecriture qui est la règle que tu m'as donnée, dans laquelle je n'ai peu trouver autre sacrifice, que celui qui fut immolé à l'autel de la Croix')).

On ne saurait nier que dans cet épisode caractéristique on retrouve les mobiles profonds de la conversion de Calvin, savoir l'assurance que l'Ecriture sainte est la voix même de Dieu, l'unique loi à laquelle nous devions obéir implicitement et sans réserve. Que Florimond de Rsemond soit absolument exact ou non, il est permis de conclure de son récit que, peu de temps après avoir résigné ses bénéfices, Calvin commença à exercer une sorte de ministère pastoral, du moins dans la sécurité relative d'un cercle d'amis. Jamais il n'avait reçu les ordres dans l'Eglise catholique; jamais non plus il ne fut consacré par des protestants. Il envisageait son ministère comme une tâche que Dieu lui avait imposée, comme une vocation que Dieu lui avait lui-même adres-

* Naissance, p. 906 ; Doumergue, i, 460.

sée et dont il avait clairement conscience '. Il n'entra dans la carrière que peu à peu ; mais il semble bien avoir fait le premier pas, le pas décisif, pendant son séjour à Poitiers.

L'événement le plus important de son séjour à Orléans fut l'achèvement de son premier traité théologique, intitulé Fsychopannychia. Rien ne nous oblige à admettre que cet opuscule, qui ne fut imprimé — et peut-être remanié — qu'en 1542, ait été entièrement rédigé à Orléans ^ Mais il est certain que la courte préface qui le précède est datée de cette ville ^ C'est une réfutation, au moyen d'arguments presqu'exclusivement tirés de l'examen minutieux de nombreux passages bibliques, de l'opinion que «les âmes dorment sans mémoire, sans conscience, sans aucune sensation depuis la mort jusqu'au jour du jugement où elles se réveillent de leur sommeil ». Lorsqu'il l'écrivit, on était généralement effrayé, dans les milieux conservateurs, par la rapide extension du mouvement anabaptiste qui venait de se manifester à Munster, sous sa forme la plus fanatique, par ce qu'on appelait l'établissement du royaume de Dieu sur la terre. L'opinion que Calvin crut devoir léfuter avait cours parmi les anabaptistes, bien qu'elle n'eût pas parmi eux l'importance et le nombre d'adhérents que Calvin lui attribuait et qu'il s'en exagérât ainsi la valeur intrinsèque.

On se demande pourquoi il choisit pour la réfuter cette partie plutôt insignifiante des théories anabap-

* C'est là le sujet de la plus grande partie de sa correspondance avec du Tillet en 1638, Opera, x6, 241, 269,290; voir aussi Doumergue, ii, 407-409.

' C'est l'opinion de Doumergue, i, 466.

« Opera, v, 170, 171.

listes, à moins qu'elle ait été plus particulièrement discutée dans le petit groupe d'amis dont il était en quelque sorte le chef. Ainsi ce traité doit être classé parmi les œuvres secondaires de Calvin ; mais sa préface, qui semble avoir été conservée dans sa forme primitive, est d'un haut intérêt pour nous, car elle nous révèle l'état de son esprit au moment où il allait quitter la France. Calvin se sent appelé à enseigner la doctrine chrétienne. « Si dans cette nécessitéje dissimulais ou me taisais, je serais, dit-il, traître à la vérité ». Il faut qu'il parle pour la défendre. On pourrait l'accuser, il est vrai, de favoriser ainsi le schisme et de manquer à la charité ; mais « on peut répondre d'abord que nous ne reconnaissons d autre unité qu'en Christ et d'autre charité que celle dont il est le lien ; dès lors le principal moyen de conserver la charité, c'est que notre foi demeure intacte et inviolée ». L'importance qu'il attache à la pureté de la doctrine lui est d'ailleurs commune avec tous les réformateurs. Luther l'avait bien montré dans ses discussions avec Zwingli. Et Calvin n'était pas seul non plus à penser qu'en défendant la vérité divine telle qu'il la comprenait, il purifiait l'Eglise au lieu de la diviser. Mais cette année 1534 fut pour lui celle où son expérience religieuse grandit et où il prit nettement conscience de sa vocation d'en haut pour le gouvernement des âmes, vocation qu'à bien des égards nous savons avoir répugné à sa timidité et à son penchant pour l'étude.

Vers la fin de 1534, la France devint un séjour de plus en plus difficile pour un protestant. Les Placards violents et emportés d'Antoine Marcourt contrôla messe, affichés pendant la nuit du 17 au 18 octobre, provoquèrent une politique de répression à outrance, bien que d'assez courte durée. Calvin avait été prudent dans

la manifestation publique de ses opinions: il n etaitpas homme à rechercher inutilement le danger et cependant il avait été effectivement banni de Paris et emprisonné à Noyon. Ses idées étaient connues de bien des gens à Angoulême, à Poitiers et à Orléans. Son ami du Till et ne se sentait pas plus que lui en siireté. La situation lui enjoignait de fuir le royaume, si son œuvre devait se poursuivre et sa vie être sauve. C'est pourquoi, en compagnie de du Tillet, ayant avec eux deux serviteurs et au moins deux chevaux, — principalement sans doute aux frais de du Tillet, — Calvin se mit en route. Il se rendit par la Lorraine à Strasbourg et de là à Baie, où il parvint au début de l'année 1535. Il n'eut d'autre mésaventure en route que le vol par un serviteur infidèle de la majeure partie de l'argent des voyageurs et de l'un de leurs chevaux aux environs de Metz'. Cop, l'ami de Calvin, avait, un an auparavant, trouvé un refuge dans la même cité hospitalière ; sa présence fut peut-être l'une des principales raisons qui décidèrent Calvin à s'y fixer.

* Bèze et Colladon, Opera, xxi, 57, 124. Calvin reçut parfois de du Tillet des secours pécuniaires; ibid , xb, 272.

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