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CHAPITRE XIII

Le couronnement de l'œuvre de Calvin A Genève (1559).

L'intérêt que Calvin portait à Genève était avant tout religieux. II voulait faire de cette ville un modèle de communauté chrétienne, un refuge pour les protestants opprimés et un centre d'influence pour la diffusion de la cause évangélique. Son interprétation personnelle de ses devoirs était large et sa perspicacité lui faisait comprendre que l'aisance et l'éducation étaient d'une importance essentielle pour la réalisation de son idéal. Une population bien ordonnée devait être non moins industrieuse que religieuse. Dans ce but, dès le 29 décembre 1544, il insista auprès du Petit Conseil pour que celui-ci développât l'industrie du tissage afin de contribuer à la richesse et au bien être de la population. Ses efforts dans ce sens eurent beaucoup de succès et furent efficacement aidés par les aptitudes et l'industrie d'un grand nombre de réfugiés. Grâce à son influence*, Genève prospéra matériellement.

' Voy. H. Wiskemann, Barstellung der in Deutschîand zur Zdt der Beformation herrschenden national- ôkonomischen Ansichten dans les Schriften der JahlonowsTcischen Gesellschaft pour 1861, p. 79-87. Kampschulte n'attribue pas à cette face de l'activité de Calvin une aussi grande importance, sans en méconnaître pourtant la portée; i, 429, 430. Voy. Schaff, vn, 516.

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Pour son époque Calvin avait des idées libérales en matière économique et commerciale. Bien qu'il n'approuvât pas le métier de préteur, envisagé comme une profession exclusive, il ne regardait pas le prélèvement d'un intérêt comme interdit par l'Ecriture sainte et le considérait comme normal et juste \ Il faut tenir compte de ce souci de Calvin pour la prospérité du peuple, lorsqu'on veut expliquer la faveur toujours plus grande avec laquelle les Genevois appréciaient son œuvre.

Toutefois l'intérêt qu'il portait à la ville était bien plutôt (le l'ordre spirituel et intellectuel que matériel. A son point de vue la religion et l'éducation sont étroitement unies l'une à l'autre. La vraie foi doit être intelligente. L'Ecole et l'Eglise sont des organismes également nécessaires et qui se complètent l'un l'autre; ou plutôt l'Ecole constitue une partie essentielle d'une organisation ecclésiastique efficace. Pour Calvin c'est l'intelligence et non l'ignorance qui est la mère de la piété, et aucune autre conception de son génie n'a plus complètement caractérisé les Eglises auxquelles il a donné naissance. La France, la Hollande, l'Ecosse, l'Angleterre des puritains et la Nouvelle-Angleterre en ont éprouvé la valeur et en ont retiré des avantages durables.

Calvin avait depuis longtemps souhaité l'établissement à Genève d'une Ecole réellement utile, capable par ses méthodes de créer un enseignement philologique assis sur des bases solides et dont le couronnement, la Faculté de théologie, formerait des pasteurs pour le service de l'Eglise. Il avait sans aucun doute en vue une institution semblable à celle qu'il avait vue fonctionner à Strasbourg et à laquelle il avait prêté jadis

* Opera, xa, 24.5-240.

son concours par ses leçons. Mais les circonstances s'opposèrent longtemps à la réalisation de ce projet \ Bien qu'il lui eût réservé une place d'honneur dans ses Ordonnances de 1541, l'Ecole n'en fut pas moins, pendant longtemps, le point faible de l'édifice qu'il avait construit. Nous avons déjà mentionné les efforts qu'il fit sans résultat pour s'assurer les services de Mathurin Cordier, et sa rupture malheureuse avec le principal, Sébastien Castellion ^. L'Ecole continua à fonctionner, mais d'une manière si insuffisante que les Genevois qui désiraient assurer à leurs fils une instruction complète devaient les envoyer ailleurs^. Il est vrai que la théologie fut enseignée supérieurement par Calvin luimême pendant toute la durée de son ministère.

Après la chute des perrinistes et surtout après que Calvin eut rafraîchi d'anciens souvenirs par une courte visite à Strasbourg en 1556, il mit sérieusement la main à l'œuvre de la réorganisation de renseignement à Genève. Le conflit avec Berne retarda son effort. Mais, dès qu'il eut été heureusement terminé en janvier

1558, le Petit Conseil, à l'instigation de Calvin, donna l'ordre de choisir un emplacement pour le « Collège "* ». L'édifice, qui a survécu en grande partie jusqu'à ce jour, fut commencé au mois d'avril suivant, et Calvin

^ L'œuvre scolaire de Calvin à Genève a été admirablement décrite par Ch. Borgeaud dans son Histoire de l'Académie de Genève, Genève, 1900, i, 1-83. Roget, v, 225-248, et Kampschulte, II, 310-342, sont aussi très utiles. Voir également Doumergue, m, 372-392.

2 Voy. plus haut, p. 312-314.

' Introduction de Bèze aux Lois de l'Académie de Genève,

1559, Opera, xa, 66; Borgeaud, i, 1.

* Begistres du Conseil, cités par Roget, v, 227; voir aussi Borgeaud, i, 34, 35.

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entreprit d'engager des maîtres compétents. Genève était pauvre et Calvin demanda des dons et des legs, avec tant de succès que le courant de générosité qu'il fit naître amena, dans les soixante années qui suivirent, plus de cinq cents dons à la nouvelle fondation \ Malgré cela il fut impossible, au début, d'offrir une indemnité suffisante aux professeurs dont on sollicitait le concours, et les efforts de Calvin furent arrêtés par cette difficulté et par plusieurs autres, jusqu'au moment où une complication survenue inopinément à Lausanne lui permit de réaliser son projet.

A Lausanne, des cours thèologiques, commencés par Viret dès 1537, avaient amené le gouvernement bernois à créer une véritable Ecole en 15401 Mathurin Cordier y avait enseigné depuis 1545, mais était maintenant remplacé, vu son âge, par François Bérauld, originaire d'Orléans. L'ami et le disciple de Calvin, Théodore de Bèze, leur avait été adjoint pour l'enseignement du grec depuis 1549, et Jean Tagaut, réfugié français comme Bèze, en qualité de « maître ès-arts » — il était surtout mathématicien — depuis 1557. Cette Académie était florissante et hautement estimée, et pendant un certain nombre d'années elle fut la seule institution d'enseignement supérieur pour les protestants de langue française. Les pasteurs et professeurs de Lausanne, surtout Viret et Bèze, étaient entièrement acquis à la discipline ecclésiastique de Calvin et essayèrent en mars 1558 d'appliquer son principe du droit de l'Eglise à prononcer l'excommunication sans

* Borgeaud, i, 35, 36. En 1559, 1074 florins furent légués. On consacra aussi au même but le produit de certaines amendes, Roget, V, 232, 233; on affirme que 10,024 florins furent recueillis en dix mois; Kampschulte, ii, 314.

* Borgeaud, i, 38-42.

avoir besoin de consulter le pouvoir civil. Les conséquences furent désastreuses \ Le gouvernement bernois, dont Lausanne dépendait, n'en voulut pas entendre parler. Bèze prévit le résultat de ce conflit et se transporta à Genève dès le mois de septembre de cette année. 11 y fut accueilli chaleureusement, comme pasteur, par la Vénérable Compagnie et désigné par elle et par le Petit Conseil comme professeur de grec au Collège en formation. A partir de ce moment Bèze fut le bras droit de Calvin. D'une culture égale à celle de ce dernier, bien qu'inférieur à lui pour l'originalité, Bèze admirait la théologie, la discipline et les principes du réformateur et était lié avec lui d'une étroite amitié. Aucun maître n'a jamais eu un disciple plus capable ou plus enthousiaste; c'est Bèze qui pendant plus de quarante après la mort de Calvin devait poursuivre son œuvre dans la même direction et avec presqu'autant de succès que son maître. Viret, avec le concours de ses collègues dans le pastorat, continua la lutte à Lausanne encore pendant quelques mois; mais, en janvier 1559, il fut déposé des fonctions pastorales qu'il occupait depuis longtemps, et vint alors, lui aussi, avec plusieurs de ses collègues, chercher un abri à Genève. Il y exerça le ministère pendant les trois années qui suivirent.

Cet exode de Lausanne fournit à Calvin des professeurs pour son Académie. Sur la présentation faite par la Vénérable Compagnie — car. suivant les principes des Ordonnances de 1542, Calvin voulait l'Ecole soumise à l'autorité de l'Eglise — François Bérauld fut nommé par le Petit Conseil, le 22 mai, professeur de

' Roget, V, 207-224.

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grec, et Jean Tagaut professeur de phi losophieV (3n leur adjoignit comme professeur d'hébreu un brilhmt collègue, dans la personne d'Antoine Chevalier, jadis maître de français de la princesse Elisabeth, devenue dès lors la reine d'Angleterre. Bèze, primitivement destiné à la chaire de grec, fut placé comme recteur à la tête de l'Ecole. Ces professeurs étaient tous Français, comme Calvin lui-même, et ils avaient tous été à Lausanne, Chevalier seulement pour peu de temps et sans y exercer les fonctions de professeur. Au-dessous d'eux, pour l'enseignement élémentaire, on nomma sept « régents », dont le « principal, » Jean Randon, venait aussi de l'Ecole de Lausanne. Ainsi pourvue, l'Académie fut officiellement inaugurée sous la présidence de Calvin et par une harangue de Bèze, en présence des syndics, des conseillers, des pasteurs et des autres dignitaires de la petite cité, assemblés à Saint-Pierre, le 5 juin 1559.

Le 22 mai, Calvin avait présenté et le Petit Conseil avait approuvé la traduction française de la Constitution de l'Académie, c'est-à-dire des Leges Academiœ Genevensis^, qui étaient probablement son œuvre ^ Dressée en grande partie suivant les modèles de Jean

' Registres du Conseil, lv, 48; Opera, xxi, 716.

^ Opera, xxi, 716; le texte dans Opera, xa, 65-90, et dans L'ordre du Collège de Genève, réimprimé par Fick en 1859.

' Malgré la tradition, Berthaiilt {Mathurin Cordier, Paris, 1876) prétend que Calvin n'en fut pas l'auteur, et Bourchenin (Etude sur les Académies protestantes, Paris, 1882, p. 62) les attribue à Bèze et à Cordier. Borgeaud les revendique pour Calvin, bien qu'il n'en puisse donner une preuve décisive (i, 45-47). Cordier, alors dans sa 80'"« année, vint à Genève avec l'exode de Lausanne et fut logé dans le Collège en reconnaissance de ses services. Sa santé était déjà gravement atteinte.

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