LES MAISONS DE CAMPAGNE D'AMI PERRIN ET DE FRANÇOIS FAVRE
i. La maison de campagne d'Ami l'crrin à Pregny. — 2. La maison de campagne de François Favre à Ruth. — 3. La maison de campagne d'Ami Perrin et la potence de Genève.
1 . La maison de campagne Perrin constitue aujourd'hui la maison de campagne dite de F Impératrice (parce qu'elle a appartenu à l'impératrice Joséphine), de M""-' Achard, et la partie occidentale de la propriété de M. Louis Pictet, appelée le Reposoir '.
Par un acte de 1538 (11 février) 2, Ami Perrin céda à André Scarron des terres situées à Charres, Collonges et Corsier, etc., et Scarron céda en retour à Ami Perrin « une maison haulte avec la grange, curtines, estableries, colombier,... terre, vigne et pré, contenant tout environ 50 poses, le tout assiz au territoire de Prigny. »
Et voici la délimitation de cette propriété Scarron, devenue propriété Perrin : A l'orient, « le chcmyn tendant de Genève à Versoy ; » — de bize, « le chemin public tendant de Genève à Versoy » [qui, en effet, se relève là vers le Nord], « les terres, prés et vignes, des hoirs de feu Guillaume Dupuis [qui ont constitué, à partir de 1688, la propriété Pictet, laquelle, seulement en 1877, s'est agrandie de la partie inférieure de l'ancienne propriété Perrin], et du dit Perrin; » — à l'occident, « le pré et terre du dit Perrin et le chemin public tendant de Prigny vers le lac » [le chemin actuel de l'Impératrice] ; — enfin, devers le vent, « le chemin tendant de Prigny vers le lac » [lequel s'incurve de telle sorte qu'il peut, en effet, servir de limite à l'Ouest et au Sud] ^.
D'après cet acte, on voit que Perrin possédait déjà « un pré et une terre, » tout près et audessous de Pregny. Par sa nouvelle acquisition, il « s'arrondissait » et se rapprochait de Genève. Mais, - et ceci est essentiel à noter, — il restait en dehors de la ville et de ses Franchises (un mot qu'il ne devait pas prononcer sans rire, ou même sans ricaner); c'est-à-dire qu'il restait de l'autre côté des limites de l'autorité de Genève, en terre bernoise. Il était donc en sécurité.
En effet, si nous consultons l'acte du 7 août 1536, intitulé : « Elargissement des franchises du
1. Non seulement M. Edou.ird Favre a mis à ma disposhion la Conuiiunicalion qu'il avait faite à la Société d'his- Iciirc et toutes les notes qu'il avait recueillies pour cette communication, mais il m'a aidé dans toutes mes recherches |. 11! r.iniplcler les renseignements qu'il avait recueillis. Je le remercie de son extrême amabilité. Et je remercie aussi "■'. I U11 Pictet de la grande obligeance qu'il a eue de me laisser consulter ses archives de familles, si admirablement iiji ,1 , .11 ordre. — i. Ar<hisjts. Minutes du notaire Jean Kagueau, V, f. 1747, 1781. — 3. Perrin acquit en outre, par érh.ini;r .ivcc Scarron, d'autres terres contenant quarante-trois poses,
LES MAISONS DE CAMPAGNE d'aMI PERRIN ET DE FRANÇOIS FAVRE
côté de la terre de Gex et du mandement de Gaillard, d'après le traité entre Berne et Cjcncvc ', » nous voyons que onze bornes furent posées, à partir du bout des Pàquis de Châtelaine, en passant en deçà du Grand-Saconnex jusqu'au lac. Et voici ce qui est dit à propos des deux dernières bornes, la dixième et la onzième: « La dixiesme limite est en un chemin, venant de Genève à Prigny [le chemin actuel qui passe devant l'Ariana], sus la vigne de Amé Cousin, appelle : en Collogny [ce nom est marqué sur notrj plan], au carré [c'est-à-dire à angle droit] d'une terre dicte aux Excers [ce nom, qui signifie : terrain dcfriclié dans une forêt, est aussi marqué sur notre plan], appartenant à François de Saconnex, et s'en va droict par la d'" terre, et des autres suyvantes, contre le lac, descendant droict à la dernière [borne] qu'est onziesme, mise au grand chemin de Genève à Versoy, au dessoutz et au droict [en prolongement] de la maison de feu Jehan, filz de feu Mathieu Scarron, pas guères loing du lac, où icelle limite geite [jette] son final terminement. »
Nous retrouvons la maison Scarron, qui peut ainsi être à peu près identifiée avec la maison dite aujourd'hui l'Impéralrice, et nous constatons que la campagne Perrin était vraiment bordée par la limite même de l'Etat de Genève. C'est ce que nous dit Bonivard, quand il écrit, à propos de Perrin et de ses adhérents : ils « se retirèrent (je ne dv pas fuirent) en une métairie que Perrin havoit de là du Rhosne, jouxte le lac, rière Berne, que n'est pas trois pas des Franchises de Genève -. »
2. Pour achever de préciser cet emplacement de la maison de campagne Perrin, il faut la distinguer de la maison de campagne de François Favre (beau-père de Perrin), qui était située de l'autre côté du lac, en face, à Ruth, comme M. Ed. Favre * l'a péremptoirement démontré, dans sa com-
l'ian du XVIII' siècle, pour l'étude
de la maison de campagne d'Ami Perrin
et de la métairie d'.Antoine Calvin ^.
l. Archives. P. H., n. 1 159. — 2. Advis el devis de l'aiiciemie el nouvelle police de Ceiitve (éd. Fick), p. 143. — .'t. Plan de délimitation de la banlieue de Coniaviii, dressj par Ranibosson. (.Archives, n° 1, Armoire 13, carte J.) — Il est question dans ce plan d'une propriété du pasteur Bellamy, lequel fut pasteur à Sacconex, en 1763. — Donc le plan remonte à la seconde moitié du 18' siècle. — i. Ici je cite le résumé que, dans sa communication, M. Edouard Favre a fait lui-même des documents copiés dans ses notes : « En 1531 et en 1534, nous voyons, par des actes notariés, François Favre achetant dans le territoire de Roz, paroisse de Vandœuvres, des parcelles de terre " jouxte la terre de l'acheteur. » En 1539, il achète une pièce près de Vésenaz. Enfin, en 1549, Claude Roset et Pierre Vachat, commissaires de la Seigneurie, procèdent à un inventaire des terres du Chapitre; dans un volume de cet inventaire, nous trouvons Chougny, Cologny, Ruth, Vésenaz, etc., et là une longue reconnaissance de noble François Favre, bourgeois et marchand de Genève, dont les parcelles, prés et vignes, sont constamment indiqués comme limités par le lac, la roule de Vésenaz à Genève, ou celle de Thonon à Genève. En 1557, nouvelle reconnaissance de noble Domaine, fils de François Favre, et de Jehan, fils de feu Gaspard Favre son neveu. — Evidemment, au seizième siècle, il y avait à Ruth de nombreuses maisons, un hameau, ce qui explique pourquoi la reconnaissance de 1549, comme d'autres actes, parlent de la ville ou du village de Roux. »
JF.W CALVIN III ***>
APPENDICE VII
munication. A. Roget ', les éditeurs des Opera\ M. H. Fazy ^ s'y étaient trompés et avaient confondu la campagne d'Ami Perrin et celle de François Favre. - Ruth (Roz, Roux), dans la paroisse de Vandœuvres, était limitée par le lac et la route de Vésenaz à Genève, ou de Thonon à Genève. — C'est dans cette maison de campagne de Ruth que François Favre fut malade en 1546, et c'est de cette propriété qu'hérita son fils Gaspard, puis son petit-fils Jean. Sans être autant à l'abri de l'autorité de MM. de Genève que Perrin à Pregny, son beau-père François Favre n'était pas cependant, à Ruth, complètement sous leur autorité. Dans le traité de 1536, les Bernois avaient bien laissé à Genève tous les biens du Chapitre (dont Ruth faisait partie), mais ils s'y étaient réservé certains droits de justice. Voilà pourquoi sans doute François Favre pouvait se retirer à Ruth, comme Ami Perrin à Pregny *, sans être inquiété par la Seigneurie et malgré ses démêlés avec elle. — Mais à cette époque on n'évitait guère un Consistoire que pour tomber dans un autre, et c'est le Consistoire bernois de Gex qui nous renseigne sur la conduite de François Favre à Ruth. Voici, en effet, ce que contiennent les Archives des Procès criminels : « Devant les Seig" Juge et Auditeurs du Consistoyre de Gex. Le troisiesme jour de mars 1546, a esté convenue [citée] Clauda, fille de Pierre Humbert, de Collovrex, à cause qu'il est voix icelle estre ensaincte d'enfant. Laquelle a respondu estre ensaincte de la semence de François Favre, de Genève, et a heu sa compagnie d'empuys le moys de may prochain passé, au village de Rouz, en la maison du d. Favre. Surquoy lad. Clauda a esté admonestée très assertes de non converser avec led. Favre et de bien gouverner le fruict qu'elle pourte en forme ^. »
3. Nous pouvons maintenant revenir à la maison de campagne d'Ami Perrin. Tout près d'elle, à la limite des Franchises, à coté de la onzième borne, donc presque sur les bords du lac, et de façon, selon la coutume, à être bien vue, se dressait une potence, signe de la puissance de MM. En 1537 (31 janvier), un nommé Jaques Brouges, serrurier, fut condamné à avoir la tête tranchée à Champel. Il devait en outre être coupé en quatre quartiers. Après quoi, sa tête serait placée vers la porte de Rive, trois quartiers au gibet et l'un des quartiers en la bêche (ou potence) dessous Scarron ".
Mais cette métairie Perrin et cette potence Scarron ont joué un rôle non moins historique que pittoresque dans la terrible lutte entre les ■ Libertins et les Calvinistes.
C'est dans la métairie, comme nous l'a déjà dit Bonivard, que le 24 mai se réfugièrent Perrin et ses amis, après l'échauffourée de 1555. Ils venaient y cacher avec colère leur défaite.
C'est vers la métairie que les réfugiés allumaient des feux, auxquels répondaient d'autres feux allumés dans la ville. Ht l'inquiétude des magistrats genevois était grande. Le 16 juillet 1555, le Scig' Guillaume Verrey vient informer le Conseil que, « estant au bellouard de Saint Gervaix, ils virent luy et cculx du guex aulcung feu en la maison de Amicd Perrin, à Pregnie, et aussi d'aultre
I. Ainédic Rogct, tlisloirt de Genève, Il (1873), P- 265 : « Fr. Favre, condamné l'été précédent à quelques jours de prison pour libertinage, avait espéré se soustraire à l'application de l'arrêt rendu contre lui en prolongeant son séjour dan» une maison de campagne qu'il possédait à Pregny. » — 2. Les Opéra Calvini, XII, p. 545, n. i, sur la foi de Roget, qu'ils viennent de citer, placent la propriété de François Favre à Pregny, tout en s'exprimant avec prudence: «Perrin se relira dans sa propriété de Pregny {injinibiis Bernensium silum, ubijant erat paler e/iis Fr. Favre). » — 3. Henri Fazy, Mfiiioirt aiir la compétence disciplinaire du Consistoire (1886), p. 39, n. i. « Favre n'avait pas attendu d'être arrêté; prévoyant nutlquc désagrément, il s'était retiré à l'regny, dans son domaine de Roz ou Roux. Il était là sur terre bernoise, H I iiliri rlc.H poursuites du Consistoire • — i. Bonivard qui dit de Perrin qu'il se retira dans « la métairie que havoit delà ilu Kluanc, » dit de François Favre qu'il « se retira en une métairie qu'il havoit à demi liouc de Genève. » Advis et devis de l'iincitnne et nouvelle police de Genève, p. 143 et p. ^s. — 5. Archives. Procès criminels, 2' série, carton XIV, cité pat U.fruiy, l'tocei et diniiUs à propos de la compétence du Consistoire, 1546-1547, p. 39. — 0. Flournois, Remarques,
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qui respondent en la ville. » Mais où ? Qui ? «.Ne sçavent bonnement. » Et le Conseil perplexe ordonne « que l'on se prenne garde de tout cella'. »
Et c'est vers la potence qu'eut lieu l'épisode suivant : Comparct le Vieux, perriniste, avait 6té condamné (27 juin 1555) à avoir «la teste tranchée en Champel, et le corps mys en quatre quartiers, » selon la coutume que nous avons rapportée. La tête devait être « mise, avec ung quartier du corps, auprès du pelori des Franchises, vers le lac • ; » donc près la métairie Perrin.
— Y avait-il quelque intention de la part du gouvernement vainqueur? — En tout cas, le 2 juillet, le sautier vient faire rapport au Conseil : « Faisant faire l'exécution, il rencontra la femme de Perrin [laquelle, comme on sait, avait la langue terriblement pendue], qui lui cria : « Méchant » larron, brigand, traître ; » et dit en général de tous Mess" qu'ilz avoient reçeu d'argent pour vendre la ville aux Fran[çois]. » — Sans nommer le Lieutenant, elle fit « de grandes crieries contre la Justice •'. »
Le Conseil fut impressionné par ce récit. Il avait condamné Comparet le Jeune au même sort que Comparet le Vieux : les têtes des deux frères devaient être mises ensemble : nous savons où.... Mais, avec prudence et craignant un nouveau scandale pire que le précédent, le 3 juillet (lendemain du récit du sautier), le Conseil revint sur sa décision du 27 juin. On n'avait exécuté que le frère aîné. En conséquence, nous lisons : « Fran. Comparet le Jeune. Cy est arresté d'aller prononcer la sentence contre led. Comparet ; et pour ce qu'on a entendu quelque assemblée s'estre faicte à Prignie, chose qu'est à craindre quelque scandale, arresté que au lieu de porter la teste avec celle de Fran. Comparet le Vieux, il vaudra mieux pour éviter scandale la porter en Plain Palaix, sus la perche dernièrement plantée, où est pendu le quartier dud. feu Comparet *. «
— Quelle époque !
1. Registres du Conseil, Vol. 49, f. 132'. — i. Ibid., f. 117'- — 3. Ibid., f. 119'. — 4. Ibid., f. 131.
Appendice N° VIII.