PREMIERE PARTIE Strasbourg et l'Eglise française
UAND ils furent arrivés à Bàle, nos Réformateurs renvoyèrent leurs chevaux1, et ils s'installèrent provisoirement (paitlisper expectabimus), au collège de la ville, chez Oporin, son directeur2, en même temps professeur, imprimeur et leur ami. Ils attendirent que le Seigneur leur ouvrît quelque porte {quam viam aperiet)3.
Farel devait rester chez Oporin sept semaines et deux jours (du 6 juin au 26 juillet), moment où il partit pour Neuchâtel, et Calvin deux mois et environ
1. C'était la coutume de louer un cheval pour un voyage; seulement il fallait aussi quelqu'un pour le ramener. — « Hic frater.cui equos reducendos tradidimus. » Herminjard, V, p. 20. — « Is qui equum reduxe-
douze jours (du 6 juin au 18 août1), moment où il alla chez Grynée2, pendant quelques jours encore, avant de partir pour Strasbourg.
Ces quelques semaines furent tout d'abord singulièrement douloureuses pour les deux amis, surtout pour Calvin. Ici encore, en particulier dans sa longue lettre à Bullinger3, nous constatons son extrême sensibilité, son irritabilité vive''.
Toutefois, dit Kampschulte, « Calvin fut le premier à retrouver son calme. » Il se console par la pensée que la Providence a tout conduit, et il cherche à calmer Farel. « Humilions-nous, lui dit-il, pour ne pas résister à Dieu, qui tend à notre humiliation. Il nous faut attendre son jour. Car rapidement se flétrira l'orgueilleuse couronne des ivrognes d'Ephraïm 5. » Et dans sa conviction religieuse, il puise la consolation 6.
Quelle que fût son irritation personnelle, Farel n'avait pas attendu ce moment pour chercher, à son tour, à pacifier l'âme de ses anciens paroissiens. Dès le mois de juin, il leur avait adressé les conseils les plus charitables : « Ne criés ne contre cestuy, ne contre l'aultre, mais ung chascun contre soymesme, et [que] ung chascun s'acuse devant Dieu, comme estant digne, de sa part, de plus grande confusion. » Et encore : « Par haine, mespris, orgueil et aultre façon de faire, ne proufiterons rien, mais par bonne charité, doulceur et bénignité, nous extimans moindres que tous7. »
Ainsi nos Réformateurs, quoique chrétiens, se montraient hommes; mais, il faut bien le reconnaître, quoique hommes, ils se montraient aussi chrétiens.
Pendant ce temps la peste sévissait à Bâle, et, le 17 août, elle saisit un neveu de Farel. Celui-ci était déjà parti. Calvin le remplaça auprès du malade, et voici ce qu'il raconte lui-même : « Comme, pour soulager mon mal de tête, j'avais pris des pilules, je ne pus y aller moi-même. » Mais il veille à ce que tous les soins lui soient donnés. Il y a une garde-malade. « Grynée le visita souvent, et dès que
rat Ibid., V, p. 70. — 2. En mars 1536, Oporin avait succédé à Grynée, comme professeur de grec à
l'université et comme directeur du Collège. Herminjard, V, p. 72; 20, n. 3. Voir Jean Calvin, I, p. 605, 628. — :!. Lettre du 14 juin. Herminjard, V, p. 31.
1. C'est Calvin qui nous le dit dans sa lettre à Farel du commencement d'octobre 153S. Les deux amis règlent leurs comptes. « Grynée eut l'idée de ne pas faire payer le vin que nous lui avions pris. Comme j ai vu qu'Oporin n'était pas spontanément de cet avis, je n'ai pas voulu ouvrir la bouche.... Tu ne feras pas de perte notable, si nous partageons ainsi: je paierai cinq couronnes, toi quatre, etc. » Herminjard, V, p. 147. — 2. Calvin à Farel, 20 août 1538. Herminjard, V, p. 87. Calvin dit que Grynée n'a pas voulu le presser de partir pour Strasbourg, afin de ne pas avoir l'air d'être ennuyé de le loger : * ne contubcinii meifastidio quidpiam agcrc vidcretur. » Voir encore Herminjard, V, p. 70, lettre à Farel, 4 août, où Calvin parle de ce qu'il a dit, à table, à Grynée. — :t. Nous aurons occasion d'analyser cette lettre dans le livre V de ce volume. — '1. Le 14 juin, il écrit à Viret et à Coraud : « C'est incroyable de quel désir nous brûlons de recevoir vos lettres (incredibile est quanto vestrarmn litcrarum desiderio œstuamus), pour savoir ce qui s'est passé depuis notre départ. » Herminjard, V, p. 32. — 5. Esaïe, XXVIII, 1. Lettre du 4 août. Herminjard, V, p. 71. — »>. Kampschulte, I, p. 319. — 7. G. Farel à l'Eglise de Genève, de Bâle, le 19 juin 1538. Herminjard, V, p. 36, 37.
STR ISBOURG
ma santé le permit, je me rendis chez lui. Talearis1, voyant que je ne craignais pas le danger, voulut le partager avec moi. Hier nous lûmes longtemps auprès de lui.
Et comme les indices d'une mort certaine apparaissaient, je m'efforçai d'apporter des remèdes pour l'âme plus encore que pour le corps. Il délirait déjà un peu, pas au point cependant de ne pas me rappeler dans sa chambre, et de me presser de prier pour lui.... Aujourd'hui, vers quatre heures du matin, il est allé au Seigneur. » Ce jeune homme avait un compagnon. Calvin craint fort qu'il ne soit emporté par la même maladie. « J'espère le revoir aujourd'hui. » Il rend compte ensuite de ce qu'a laissé le neveu : « pas un as, » seulement quelques vêtements, une épée et une chemise. Calvin a payé les frais de la maladie et de l'ensevelissement -.
Il y aura lieu de se rappeler ce courage simple, naturel, sans phrase, quand, dans une circonstance à la fois analogue et différente, les adversaires de notre Réformateur l'accuseront d'avoir peur de la peste, à Genève.
Le voyant libre, les Strasbourgeois avaient tout de suite désiré l'attirer à eux, et ils lui adressaient appel sur appel. « J'ay esté tant sollicité par les deux 3 de ceste ville (écrit-il le 10 juillet, de Strasbourg même, à L. du Tillet), que pour les satisfère j'ay faict ici un voiage. » Ils s'occupent de convoquer une grande assemblée qui approuvera l'administration des deux exilés. Mais Calvin ne se décide pas à rester. Il ajoute au contraire: « Je me retireré à Rasle, attendant ce que le Seigneur vouldra fère de moy. Il ne tient pas à ceulx de ceste ville [Strasbourg] que je ne suis leur hoste ; mais ilz ont assez de charge sans moy, et je pourré vivre quelque temps en me aidant de ce que m'avez laissé, avec une partie de mes livres. Cependant le Seigneur nous adressera. Je crains sur toutes choses de rentrer en la charge dont je suis délivré, réputant en quelles perplexité^ j'ay esté du temps que je y estois enveloppé. Car comme lors je sentois la vocation de Dieu qui me tenoit lié, en laquelle je me consolois, maintenant au contraire je crains de le tenter si je reprens un tel fardeau, lequel j'ay cogneu m'estre importable''. »
Il ne s'agit pas ici de vaines phrases ; on sent que c'est du fond de son cœur que sortent ces paroles si caractéristiques. Avec une véritable humilité chrétienne, il déclare qu'il se laissera aller aux directions de Dieu, « d'autant que je regarderé plus tost ce qu'il m'en monstrera que mon propre jugement, lequel me tirant au contraire oultre mesure, me doibt estre suspect ;i. »
De retour à Bâle, il écrit à Viret une lettre (20 juillet), qui montre cette vivacité continuelle (et continuellement méconnue) de ses sentiments. Il lui
1- M. du Taillis, gentilhomme français réfugié à Bâle. Herminjard, V, p. 88, n. îS. — 2. Lettre du 20 août. Herminjard, V, p. 88, 89. — 3. Bucer et Capiton. — i. Herminjard, V, p. 43. 44, et n. 9. Calvin est de retour à Bâle entre le 10 et le 20 juillet, lbid., V, p. 73, n. 3. — S. Ibid., V, p. 44.
2t)6 A STRASBOURG
conseille de ne pas venir lui faire visite. Certes rien ne pourrait être plus agréable que de parler avec lui, que de le « voir seulement. » Et peu s'en est fallu « que l'ardeur immodérée de jouir d'une telle joie » (islius lœtitice fruendœ immodica cupiditas) ne l'ait poussé à le prier de mettre son projet de voyage à exécution. Mais, d'après Grynée et Farel, Viret susciterait encore plus d'envie, qu'il ne leur apporterait de « volupté. » Il s'est rendu à ces observations. Et ils sont décidés à renoncer au plaisir, si désiré, d'une conversation avec lui ( fructu colloquii tui, alioqui optatissimo careré) '.
Farel est appelé à Neuchàtel. Il quitte Bàle 2, vers le 26 juillet.
De nouveau (adhuc), Bucer s'adresse à Calvin, au nom de Capiton et de Sturm : ce qu'il a de mieux à faire, c'est de venir à Strasbourg, où il aura un petit troupeau (parvus numerus), mais où cependant il peut espérer un ministère très fructueux.
Non pas qu'ils veuillent le retenir définitivement dans un ministère si étroit (tam parvo ministeriold) : ils désirent seulement lui donner le temps de se remettre de sa blessure 3.
Usant de sa franchise accoutumée, Bucer écrit qu'il n'est pas bon pour Farel de rester avec Calvin (ne simul conjungamur1'), de peur qu'ils ne s'excitent l'un l'autre, et qu'il n'est pas bon pour Calvin de rester à Bâle, en un lieu où « sa blessure est chaque jour irritée par de nouvelles incisions. » II désigne même Calvin par cette locution: ingenium hoc irritabîle , ce caractère irritable5.
Calvin n'est pas « irrité » par le mot ; c'est lui qui nous l'a conservé, en le reproduisant dans sa lettre à Farel, car la seconde épitre de Bucer est perdue. Ce sont là de fortes et délicates amitiés, et ce mélange d'impressionnabilité et de simplicité, n'étonne-t-il pas de plus en plus? Dans cette même lettre, Calvin dit à Farel : « Au nom du Seigneur, je te prie avant tout, que vous ne décidiez rien sur mon compte, sans m'en avertir un peu avant6. » Enfin, il lui envoie une lettre de Capiton, à son adresse à lui, Farel, mais que lui, Calvin, a simplement décachetée et lue; il est sûr qu'il ne lui en voudra pas7.
Certes non! Farel «travaille grandement» pour que son «frère Calvin» vienne à Neuchàtel8 même, ou à la Neuveville, « où il pourrait servir Christ et continuer ses études9. » Et de son côté, Calvin continue à refuser d'aller à Strasbourg, parce qu'il ne peut amener Farel avec lui {quia te adhibere non poteram *"). 11 attend encore son conseil, et seule une raison majeure l'empêche de voler promptement vers lui.
Tout à coup {iumultarie)11, il quitte Bàle: lui-même l'écrit à Farel, vers
1. Herminjard, V, p. 57, 58. — -2. Herminjard, V, p. 70, n. i, et p. 147, n. 29. — 3. Opéra, Xh, p. 219. Herminjard, V, p. 64 et n. 17; p. 66. — 4. Ibid., V, p. 73. C'est Calvin qui rapporte à Farel le propos de Bucer. — 5. Ibid., V, p. 73. — Une autre phrase de Bucer montre à quel endolorissement Calvin en était arrivé avec son extrême sensibilité. « Son âme était trop affaiblie, par la blessure reçue, pour soutenir ces chocs quotidiens. Ibid., V, p. 114 — 6. « Ne quid de me statuatis, nisi paulo ante monito. > Herminjard, V, p. 71. — 7. Ibid., p. 72. — 8. Ibid., p. 74. — 9. Ibid., p. 77. — lu. Lettre du 20 août, Ibid., p. 87. — 1 1 . Ibid., p. 109
le 1 1 septembre ', de Strasbourg, où il a prêché déjà trois jours auparavant, le dimanche 8 septembre2.
De même que Calvin était subitement resté à Genève, malgré lui, il s'était rendu subitement à Strasbourg, malgré lui. Le 4 août, il écrivait à Farel : « Je soupçonne que Bucer insistera plus fortement pour me faire aller à Strasbourg. Je ne m'y déciderai que si j'y suis contraint par une plus grande nécessité (nisi major nécessitas me commoverit) 3. » — Le 20 août, il lui écrit encore : « Les Strasbourgeois continuent à insister pour que je me rende auprès d'eux1.... Quelques-unes de leurs raisons sont spécieuses.... Cependant j'ai de nouveau refusé parce que je ne pouvais t'emmener avec moi.... S'ils voulaient m'engager pour longtemps, ma délibération ne serait pas difficile \ » Quelques jours après, il se trouve où il ne voulait pas aller. Et lui-même nous donne la raison de ce changement : « Quant est de reprendre charge, dit-il à du Tillet, j'eusse bien désiré en estre creu. Et si je ne eusse eu afère que à ceulx que vous pourriez estimer estre trop aspres et inconsidérez à mettre les gens en besoigne, je m'en feusse
1. Herminjard, V, p. 113, n. 13. — 2. Ibid., p. m, n. 10. — 3. Ibid., p. 72. — 4. Parmi ceux qui s'efforcent de le décider, Calvin cite spécialement Firmius. «J'accepte, dit-il, ses raisons, selon son caractère (tanquam ex hominis ingenio), pour ce qu'elles valent [?]. D'autres sont spécieuses. > (cf. Herminjard, V, p. 87.) Oui est ce Firmius? Les éditeurs des Opéra (Xh, p. 236, n. 6, et p. 221, n. n; Stricker, Johannes Calvin. 1S90, p. 10, n. 3) avaient d'abord cru qu'il s'agissait ici d'Antoine Firn, le pasteur bien connu de Saint-Thomas, et dont nous allons parler plus loin. Mais Herminjard a pensé qu'il s'agissait ici (V, p. 87, n. 7), comme dans la lettre de Calvin à L. du Tillet (< Monsieur Firmius, » V, p. 45, n. 11), de celui que du Tillet, répondant à Calvin (V, p. 108), appelle « Monsieur du Ferme, > sans doute un Français réfugié. — Les éditeurs des Opéra se sont rangés à cette opinion, « certainement préférable, » disent-ils (XX, p. 598). Seulement voici qu'Herminjard, à son tour, signale un passage embarrassant (V, p. 449 et n. 13). A propos du rôle joué par Firmius dans les discussions entre Caroli et Calvin, Herminjard dit : « Ce passage est le seul, à notre connaissance, qui semble annoncer que Firmius n'était pas un réfugié français, mais l'un des pasteurs de Strasbourg. » Que penser dès lors? II faut ajouter que ce Firmius a été un des quatre personnages que Farel et Calvin ont le plus connus, fréquentés à Strasbourg, et qui jouaient le rôle le plus actif dans les questions ecclésiastiques : Capiton, Bucer, Jean Sturm et Firmius. Il est vrai qu'il pouvait être aussi bien laïque comme J. Sturm, qu'ecclésiastique comme Capiton et Bucer. En tout cas, comment se fait-il que l'on connaisse seulement le nom d'un tel personnage, et que l'on discute même sur son existence? Il semble que le mystère devrait tenter la sagacité de quelque érudit strasbourgeois. Je me rappelle que Erichson lui-même, dans toutes ses études, n'avait rien trouvé qui eût seulement attiré son attention sur ce mystère. Les éditeurs des Opéra lisent tantôt Fimus, et tantôt Firmius, Herminjard toujours Firmius, — Voici quelques lignes que M. Rodolphe Reuss, l'éminent érudit dont nous aurons si souvent à citer les travaux, a bien voulu nous écrire sur ce sujet : « Il est absolument certain qu'il n'y avait pas à Strasbourg, alors, de personnage laïque, strasbourgeois id'origine ou de situation, s'entend), qui portât ce nom, ou un nom approchant. II est également certain qu'Antoine Firn est le seul théologien strasbourgeois dont le nom ait quelque ressemblance avec Fimus ou Firmius. Il n'est pas impossible qu'il y ait eu un réfugié français, nommé M. du Ferme, à Strasbourg. Quant à un agent du roi François Ier, qui aurait joué un rôle dans les discussions ecclésiastiques, et surtout dans la polémique Caroli, je crois qu'il faut absolument écarter cette hypothèse. D'ailleurs, je n'ai pas trouvé un nom, même approchant, dans les dossiers des Archives municipales. Serait-ce le pseudonyme d'un ministre réfugié momentanément à Strasbourg? Il est certain que Firn (Antoine) ne semble pas avoir joué un rôle quelconque dans les affaires en dehors de la ville, même purement ecclésiastiques: rien ne le met de pair avec un Bucer et un Jean Sturm. lu dubio, je m'abstiens de conclure. » — Le mystère ne s'éclaircirait-il pas, si on pensait, avec M. Th. Dufour, que les diverses mentions des lettres de cette époque s'appliquent tantôt à Firn et tantôt à M. du Ferme? — 5. Herminjard, V, p. 87.
JEAN CALVIK II 3^
îg8 A STRASBOURG
encores aucunement despesché. Mais quand les plus modérez me menacent que le Seigneur me trouverait aussi bien que Jonas, et quand ilz viennent jusques à ces parolles : « Suppose que par ta seule faute l'Eglise [de Genève] a été perdue ; » quelle meilleure pénitence que de te mettre tout entier au service du Seigneur? » Toi, doué de ces dons, comment répudierais-tu consciencieusement le ministère » qui t'est offert, etc.1, » je n'ay sçeu que fère, sinon de leur proposer mes raisons qui me desmouvoient, à fin de suivre mon propoz avec leur consentement. Après que cela n'a valu, j'ay pensé estre nécessaire, en telle perplexité, de suivre ce que je pensois m'estre monstre par les serviteurs de Dieu. Je vous asseure bien que la solicitude du corps ne m'eust pas amené à ce poinct. Car j'avois bien délibéré tâcher de gaigner ma vie en estât privé, ce que je pensois ne m'estre du tout impossible. Mais j'ay jugé que la volunté de Dieu me menoit autre part-. » — Et dans la Préface du Commentaire sur les Psaumes : « Estant en liberté et quitte de ma vocation, j'avoye délibéré de vivre en repos sans prendre aucune charge publique, jusques à ce que... Martin Bucer, usant d'une semblable remonstrance et protestation qu'avoit fait Farel auparavant, me rappela à une autre place. Estant doncques espovanté par l'exemple de Jonas, lequel il me proposoit, je poursuyvi encore en la charge d'enseigner3. »
i. Calvin fait cette citation de Bucer en latin. — 2. Herminjard, V, p. 164. — :!. Opéra, XXXI, p. 26, 27. Il dit encore, le Ier mars 1541, à Bernard, pasteur à Genève, lui expliquant les scrupules qu'il a à quitter Strasbourg : « Ma conscience me tient lié à ma vocation actuelle, et ne me la laisse pas quitter facilement. Car elle est légitime et sainte : c'est ce que mon esprit m'atteste devant Dieu, et ce que beaucoup d'hommes pieux attestent devant le monde. Car après cette catastrophe [exil de Genève], quand mon ministère me paraissait malheureux et funeste, j'avais résolu, à part moi, de ne plus accepter jamais [oimiiiio nullum niiqiiam] aucune charge ecclésiastique, à moins que le Seigneur ne m'appelât luimême d'une voix claire, c'est-à-dire à moins qu'il ne se présentât une nécessité telle que je ne pusse résister. Comme je me tenais avec obstination à cette résolution, les Strasbourgeois ne cessèrent de me battre en brèche par diverses machines, jusqu'à ce qu'ils me renversassent. Mais ils ne me brisèrent pas du premier coup. Et comme ils voyaient qu'ils ne gagnaient pas grand' chose, ils finirent par en arriver aux dernières menaces, à savoir, qu'il me serait aussi impossible qu'à Jonas de fuir, par mes tergiversations, la main de Dieu. Ce poste (statio) où le Seigneur m'a placé, il n'est pas étonnant que je ne l'abandonne pas à la légère. » (Opéra, XI, p. 165. Herminjard, VII, p. 39.)
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SECONDE PARTIE
Strasbourg au moyen âge.
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OUS voilà dans la vieille capitale de F Alsace, Argentoratum. (Pages 3oo et 3oi). Comment y pénétrer sans un mélange d'émotions vives et contradictoires ?
Le premier objet de ma visite est une tombe, une pierre tombale, adossée contre le mur intérieur du nouveau Temple- Neuf, dans un coin presque obscur, au milieu de débarras. Elle montre, gravée par un trait, aussi grande que nature, une figure de moine : c'est Tauler. (Page 3o2.) Dans le costume des Dominicains, il tient, de sa main gauche, un livre avec l'Agneau de Dieu, qu'il désigne de la main droite. Au-dessus de sa tète, on lit en mots abrégés : /// Christo Iesu, et sur sa poitrine, au-dessous d'une couronne : IHA T (Johannes Tauler). Au bord de la pierre, court l'inscription latine relatant sa mort, 16 juin i36i '.
Voilà un des plus grands, un des plus purs représentants de la piété avant la Réforme, le disciple d'Eckardt, le confident du mystérieux ami de Dieu de l'Oberland. Il brava l'interdit du pape , il brava la contagion de la peste. Il soigna et consola ses frères, non seulement vrai prédicateur, mais vrai pasteur du peuple. Personne n'incarna mieux ce mysticisme rhénan, qui protestait contre les abus de l'Eglise, qui opposait l'esprit à la matière, qui faisait briller dans le sanctuaire, devenu obscur, la lampe trop faible, mais inextinguible, de l'amour des hommes et de Dieu ! — Je m'incline devant lui avec reconnaissance.
Et c'en est assez. Je ne veux pas penser en ce moment aux boulets qui ont dévasté, et à l'incendie qui a consumé.... Je ne veux pas évoquer les horreurs de la nuit du 24 août (1870), devenue pour la seconde fois, dans l'histoire, la date
1. Il mourut au couvent de Saint-Nicolas-aux-Ondes, où sa soeur vivait comme recluse, depuis un demisiècle déjà. Il fut enterré dans l'église des Dominicains. Au dix -huitième siècle, on retrouva sa pierre tumulaire parmi les dalles de l'ancien préau du couvent, le Colleim. Pour la sauver, on la plaça, en 1740, dans l'Auditoire. En 1824, elle fut transportée dans la nef de l'église, et dressée contre le mur. De là Tauler vit s'effondrer cette église, où il avait si souvent prêché, ces bibliothèques incomparables... et, de tous les monuments du passé, seule la pierre tumulaire du vieux Dominicain survit. Rod. Reuss, Vieux noms et rues nouvelles de Strasbourg, 1883, p. 63-65. —Voir Aimé Reinhard, Le Temple- Neuf à Strasbourg, 1888, p. 49.
Strasbourg au sei; m
• 'es Hogenberg
d'une catastrophe effroyable. Je ferme les yeux aux leçons douloureuses, aux susceptibilités légitimes du présent, et j'entre, pour ne pas en sortir, dans le passé.
Ici donc était le vrai, l'ancien Temple-Neuf, l'église des Dominicains {Page 3o3) ou des Frèresprêcheurs, dont la première pierre, posée le 26 juin 1254, a été retrouvée1. Cette église, agrandie et doublée au quatorzième siècle (i3o5 à i345), n'avait rien de remarquable à l'extérieur. Sa façade était nue et irrégulière. {Page 304.) Irrégulier aussi était l'intérieur, grâce aux additions successives. Toutefois il était imposant, avec ses deux nefs principales, et ses deux nefs latérales, avec son chœur grandiose, véritable église, séparée de l'église elle-même par un mur. Après la cathédrale, c'était la plus grande église de Strasbourg2. Là-haut, sur le faîte, de temps immémorial, aux environs du 20 août, les cigognes, dont on voit encore les nids si pittoresques sur quelques toits, se rassemblaient pour prendre leur vol vers le midi.
La place qui s'étend devant l'église était auer. (p. 299.) (comme l'indique encore son nom allemand de
Prediger Kirchhoff) un cimetière, où les fidèles, persuadés de la sainteté particulièrement efficace de l'ordre de saint Dominique, aimaient à se faire enterrer. Il était fermé par trois portes.
Le long de la façade septentrionale de l'église s'adossait le vieux couvent, si longtemps conservé, avec ses cours et ses cellules. Il avait son entrée principale sur la place, par un vestibule voûté tout à côté de l'église, et au-dessus se trouvait la cellule où, d'après la tradition, avait habité Albert le Grand. En 1269, 0 le docteur universel » fit en effet, à Strasbourg, un séjour mémorable (c'était le second). En un seul jour, dans l'église, il consacra, cérémonie inouïe,
1. Reinhard, p. 46. Voir C. Schmidt, Notice sur la ville de Strasbourg, p. 123. — 2. Le culte calviniste fut célébré de 1540 à 1552 dans le chœur. En 1546, l'église fut transformée en magasin de munitions. Avec l' Intérim de 1548, elle reçut les protestants chassés de la cathédrale, qu'ils avaient occupée 27 ans. Après l' Intérim, les protestants revinrent dans la cathédrale (1560), et le Temple-Neuf resta fermé pendant 120 ans. Il fut rendu à sa destination première, en 1681, lors de la réunion de Strasbourg à la France (Reinhard, p. 16, 17), et devint la « métropole du protestantisme strasbourgeois. » Le chœur, divisé (1835) en rez-de-chaussée et deux étages, formait trois grandes salles. Là était la bibliothèque de la ville, détruite le 24 août 1870. Ibitl, p. 43. Voir Bulletin, XXV, 1876, p. 143.
HL
i5o prêtres, et donna les ordres inférieurs à 400 clercs1. — « Après avoir ouvert une lourde porte en fer (dit un historien du vieux Strasbourg), garnie de serrures et de verroux, on entre dans une chambre voûtée, dans laquelle le soleil ne jette une lumière parcimonieuse qu'à travers trois étroites croisées. De petites vitres à œil-debœuf, enchâssées dans du plomb, ferment les fenêtres, et deux sièges, dans chaque embrasure des murailles qui ont plus d'un mètre d'épaisseur, vous engagent à prendre place et à laisser errer votre pensée dans le labyrinthe des événements du treizième siècle. Si l'ég-lise a changé tant de fois de robe, cette cellule n'a pas été profanée par des
mains ou réformatrices ou révolutionnaires.... Les nervures des voûtes sont les mêmes que celles de l'église primitive; elles sont encore peintes de la même couleur, et les arabesques qui les entourent sont sûrement aussi vieilles que les murs. On croit encore y voir le savant Dominicain faire derrière ses portes ferrées des expériences de chimie et de physique, ou se laisser aller aux profondes méditations, qui firent de lui le maître de saint Thomas d'Aquin -. »
L'église des Dominicains d'après un plan de 1548, réédité en 1882. (p. 302.)
Du couvent des Dominicains, il nous faut pousser une pointe jusqu'au couvent des Franciscains ou Cordeliers. {Page 3o5.) Car nous ne pouvons pas ne pas rendre visite au gardien de céans (i 5 1 3- 1 5 14), Thomas Murner.
Prenons, à l'angle droit du couvent des Dominicains, à l'endroit où le plan (Page 3oo) montre encore l'ancienne porte, la continuation de la Studentengasse (rue des Etudiants), c'est-à-dire la Schlauchgasse (rue de l'Outre). Elle débouche, au bout de quelques pas. sur la place des Franciscains (la place Kléber). Seule la gravure peut nous donner une idée du passé. A droite du couvent on voit une forte tour, flanquée aux quatre angles de tourelles et garnie de créneaux. C'était le Pfennigthurm (la tour aux pfennings). On y conservait les archives et le trésor de la ville. Elle fut abattue en 1768 3.
1. Reinhard, p. 5. — -2. Fr. Piton, Strasbourg illustre, 1S55, p. 297. — •'!. Schmidt, p. 8S, n. 1.
Le célèbre moine et satiriste, né en 1475 à Obernai, peut-être le disciple de Le Fèvre d'Etaples à Paris, commença presque sa carrière par la réfutation de la Germania, due à la plume gallophobe de Wimpheling, et il mit le comble à sa réputation d'écrivain spirituel, humoristique par son Moulin de Schivindelsheim, et surtout son Dil Ulenspiegel, 1 5 1 g. « Les aventures de ce bouffon errant (dont le nom, grâce au poète Ronsard, a enrichi le dictionnaire de la langue française du mot espiègle, de même que les jeux de mots et les coq-à-1'âne de l'abbé de Kalemberg, répandus en France, vers le même temps, ont donné naissance au vocable calembourg), les aventures d1 Ulenspiegel, disons-nous, ont fait le tour du monde. Outre une trentaine d'éditions françaises, parues depuis i532, Tiel Ulenspiegel a été traduit en presque toutes les langues, en polonais, en turc, etc. * »
Thomas Murner est le Rabelais strasbourgeois. Il veut « faire rire dans les temps difficiles. » — « Je suis porté au rire malgré moi, dit-il ; mon esprit déborde de facéties. » Et, comme Rabelais, il n'hésite pas à rire et à faire rire aux dépens des moines, des prêtres. Sa verve est impitoyable contre ses confrères; même il ne craint pas de toucher au pape. Toutefois, il n'y a pas lieu de le contester : en faisant rire, il veut corriger. Son intention morale est énergique, quelquefois brutale. Aussi, au début, il croit voir dans Luther un allié.
1. Scyboth, Strasbourg historique et pittoresque, 1894, p. 372-373. M. Seyboth a aussi publié: Dus atte S/rassburg, 1890. — Voir Karl Ott, Ueber Mitrncrs Verhiiltniss su Geiler, 1895. L'auteur montre (p. 5) que, dans ses écrits et dans ses sermons, Murner imita beaucoup Geiler, dont il avait été dans sa jeunesse un auditeur assidu. — L'édition de 1 5 19 porte Dil, les éditions subséquentes Tiel.
L'église des Dominicains en 1860. (p. 302.)
S I IASBOUKG
Mais dès que la Réformation, après les mœurs et la discipline, veut attaquer les corruptions de la doctrine et du culte, Thomas Murner, comme Rabelais, rompt avec elle, et en devient le violent adversaire. Il traite Zwingle o de scélérat infâme, d'apostat, quarante fois parjure;» et il écrit son Grand fou luthérien, qui est son œuvre capitale, mais une diatribe des plus violentes contre la Réforme. Le grand fou, ce n'est pas Luther, c'est la Réforme elle-même1.
iiô E
Le couvent des Cordeliers vers 1630 (plus tard Aubette *). (p. 303.)
* Album Seyboth, planche XIV, 21. » La gravure de Wenceslas Hollar représente une course de traîneaux; à gauche, la maison qui devint plus tard la brasserie de l'Ours blanc, puis celle au Paysan bleu; à côté, vers la place de l'Homme de fer, la maison Aulschlager avec sa tourelle d'angle, qui existe encore, mais très modiBée, puis la maison de M. le Dr Klein, attenante au couvent; au centre, l'ancien chœur, seul reste de l'église des Cordeliers, démolie dès 1551, puis le Pfenuiglburm, solide construction c'e 1)31, remaniée en 1414, qui renfermait le trésor de la ville (caisse municipale) et une partie des archives. »
En revenant au bout de la Schlauchgasse (rue de l'Outre), dont l'angle avec la An der Geiverbslaube (rue des Grandes Arcades) est formé par une vieille maison en bois, nous suivons les vieilles arcades strasbourgeoises2. Hélas! elles disparaissent mélancoliquement et régulièrement. Chaque année en détruit une et la remplace par une maison bien cosmopolite. Aussi prenons tout de suite la Dominikanergasse (la ruelle des Dominicains) qui nous ramène juste en face du portail de l'église. Sur le côté occidental de la place s'ouvrait la troisième porte. Elle donnait entrée dans la Goldschmidtgasse (rue des Orfèvres). Nous y trouvons encore deux maisons (nos6 et 8) à double encorbellement. Dès I2q83, un règle-
1. Schmidt, Histoire littéraire de l'Alsace à la fin du XVe et au commencement du XVIe siècle, 1879, II, p. 209-315. — Voir Rod. Reuss, Vieux noms, p. 1 14-125; Waldemar Kawerau, Thomas Murner und die Kirclic des Mittelalters, 1890, et Thomas Murner und die deutsche Reformation, 1891. — i. Schmidt, Strassburger Gassen- und Hàuser-Namen im Mittelalter (2e édit.), 1888, p. 13, 14, 15, 18. — :!. « L'indication de Ch. Schmidt, dans sa Notice, p. 87, sur la date de 1319, relativement à la défense des encorbellements des maisons, n'est pas exacte; du moins, si un règlement ad hoc a été fait cette année-là, ce qui est possible, n'est-ce pas la date à citer. Le chroniqueur Jacques de Kcenigshoren, presque contemporain (éd. Hegel, 1S71, II, p. 724), dit que c'est après le grand incendie de 1298 que le magistrat défendit de mettre plus d'un Ueberhang à chaque maison, et qu'en 1352, après un second désastre pareil, il décréta que < niemann
JKAN CALVIN II
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ment avait interdit à tout propriétaire de s'en permettre plus d'un; encore celui-ci ne devait-il pas dépasser trois pieds, huit pouces, car il y en avait qui avançaient, et même beaucoup plus. 11 est facile de s'imaginer le peu d'air et le peu de lumière que ces étages, débordant les uns sur les autres, devaient finalement laisser passer là-haut, et arriver, par les rares et petites fenêtres, dans l'intérieur des demeures. Nos deux maisons montrent que le règlement n'était pas observé : elles sont de la fin du quinzième siècle. Dans ces rues fermées, et comme voûtées, on pouvait du moins circuler à l'abri, sinon très à l'aise. Car il faut se représenter que ces rues étroites étaient encore plus ou moins encombrées par des espèces de porches, avec marches (Fiirsal^, Ueberihiir, quelquefois même ein {iigeschlossen Hiislin), et encore par des bancs, et encore par les portes des caves, et encore par les devantures, formées au moyen de volets longitudinaux, dont le supérieur s'élevait, tandis que l'inférieur s'abattait et constituait un banc, où on étalait les marchandises; l'acquéreur n'avait ainsi pas besoin d'entrer dans la maison. Enfin, il y avait des cochons1, relégués, il est vrai, sur le derrière des maisons, mais qui étaient extrêmement nombreux, et dont quelques-uns devaient souvent s'échapper pour venir errer dans les rues, à la façon de nos chiens modernes. Quant à la commodité pour les cavaliers et même les piétons, personne n'y pensait. De plus, si Ton était à l'abri de la pluie, de la chaleur et du vent, les miasmes avaient beau jeu. Mais évidemment l'odorat était un sens peu développé chez nos vigoureux ancêtres.
En débouchant à gauche, nous voyons sur le Munsterplat{ (place de la cathédrale) deux des maisons les plus vieilles et les plus caractéristiques : l'une (N° i) a été bâtie, selon l'inscription même, en 028; l'autre (N° 2), c'est la fameuse Kammerzell. (Page So'j.) Cette relique, une des plus précieuses et des plus splendides du passé, n'est pas une maison historique : elle est seulement l'admirable spécimen de l'architecture que nous cherchons. Le rez-de-chaussée montre la date de 1487, et les étages supérieurs celle de 1589. Les nombreuses sculptures de la façade représentent les sujets les plus variés. A côté des trois vertus théologales et d'un pellican « saignant son flanc pour nourrir ses enfants, » on voit les douze signes du zodiaque et surtout quinze figurines de musiciens jouant de divers instruments. Toutes ces sculptures, symboliques et réalistes, avec des peintures, sont jetées à profusion sur les trois étages qui s'avancent sur le
keyneii Ueberhang, klein otier gross, nie solte machen. > Ce qui n'empêche pas que certaines avances, existant encore aujourd'hui, datent certainement de bien plus tard. » (Note communiquée par M. R. Reuss.)
I. « Ce fut un des plus chers privilèges de la bourgeoisie de Strasbourg.... Il n'y avait guère de maisons qui n'hébergeassent quelques cochons.... Les règlements limitaient leur nombre à trois par famille.... On en trouva trente parfois. » R. Reuss, La justice criminelle et la police des mœurs à Strasbourg au seizième et au dix-septième siècle, 1S85, p. 6S, 69. — « Comme chez tous les bourgeois, il y avait, dans la cour des professeurs, un poulailler et une étable à porcs. Le fumier et les déchets du ménage s'entassaient dans un coin de la cour, ou étaient jetés dans la rue, à moins que la maison ne fût située à côté de l'un des nombreux canaux. > Charles Engel, L'école latine et l'ancienne . Icadémie de Strasbourg, ijjS-1621, publiée par R. Reuss, 1900, p. 153. Il fallut les progrès de l'hygiène et du temps, pour que chaque propriétaire fût tenu de balayer la rue, devant sa maison, deux fois par semaine. On était alors au XVIIe siècle. R. Reuss, p. 68.
STRASBOI RG
rez-de-chaussée et sur eux-mêmes, et qui sont surmontés, du cote de la cathédrale, par un grand toit à pignon et à double étage. Enfin, sur l'ensemble de l'édifice, est répandue une vive couleur sépia, la couleur du vieux chêne, par les boiseries, les supports, les chambranles de soixantequinze fenêtres. C'est une vraie fête pour les
yeux
Et voici la cathédrale. {Page 309.)
M. Schmidt dit simplement : « Parmi toutes les églises de l'Europe, notre cathédrale est la plus belle, la plus majestueuse '. »
Un autre archéologue exprime, en un style plus bizarre, mais peutêtre plus expressif, les sentiments de tout cœur strasbourgeois devant le Munster: « La cathédrale est notre montagne
Maison Kammerzell. (p. 306.)
à nous, Strasbourgeois : elle est même notre montagne sainte. Sainte par les impressions calmes qu'y dépose dans le cœur de l'homme une soirée d'été, au coucher du soleil, derrière les Vosges, au lever de la lune derrière la Forêt- Noire, et au scintillement de myriades d'étoiles, que l'œil saisit dans ce vaste
1. Seyboth, p. 547. Aujourd'hui un restaurant, où l'on ne boit que de l'excellent vin du Rhin, dans de vieux verres gothiques, avec un ameublement du quatorzième et du quinzième siècle (depuis les durs fauteuils jusqu'aux curieuses salières), éclairé par les petites vitres de couleur entourées de plomb... vous permet de rassembler, et même de fortifier, vos impressions moyenâgeuses. — ï. Schmidt, Notice, p. 92.
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horizon ; sainte par le souvenir de plus d'un millier d'années qui s'y rattachent ; sainte par l'inspiration divine qui l'a élevée1. »
L'auteur du Strasbourg historique dit la vérité architecturale dans ces lignes hardies : « Jamais notre basilique n'a pu se peindre dans l'esprit d'Erwin [le constructeur] sous la forme que nous lui voyons. Ce n'est pas lui qui a conçu cette flèche, à laquelle on attache si obstinément son nom. Il est devenu un étranger dans sa propre œuvre, le grand architecte des deux premiers étages de la façade, et il aurait désavoué ce tour de force en pierre, cette colossale pyramide dont on a coiffé son élégant chef-d'œuvre, et qui n'a guère pour elle que son étrangeté.... Au reste, il importe de ne pas s'y méprendre ; il ne faut chercher dans le Dôme de Strasbourg ni l'unité de conception, ni l'harmonie dans l'exécution, qui font les purs chefs-d'œuvre. Il nous présente tout au contraire le triomphe du disproportionné et du disparate. Mais tel qu'il est, il s'offre à nous comme un curieux et unique livre d'art, où chaque siècle a inscrit sa page, où chaque époque a inséré un échantillon de son style 2. »
Ce n'est pas ici le lieu de feuilleter ces pages et d'étudier ce livre.
J'entre. A des années de distance, je retrouve l'impression particulière de paix, de sérénité, pour dire plus exactement, de douceur, que je ressentis en admirant pour la première fois ce sanctuaire. Est-ce à cause de la largeur des nefs ? Est-ce à cause de la lumière, que les verrières tamisent si mystérieusement ? Est-ce à cause du chœur roman, dont l'abside, aux parois rondes et lisses, offre aux regard un point de repos plus facile ? En tout cas, voici la pierre que je cherchais : la chaire. (Page 3n.)
Une autre merveille, d'un autre genre, une pierre merveilleusement ciselée, découpée, dentelée, et comme aérée et animée, avec sa petite population de 5o statues. Elle fut élevée, de 1485 à 1487, d'après les dessins de Hans Hamerer, pour Geiler de Kaysersberg, sur l'initiative du célèbre Strasbourgeois Pierre Schott 3.
Après Tauler, Geiler. [Page 3 12.) Après l'incomparable mystique, l'admirable moraliste, né le 16 mars 144.5, à Schaffhouse, un des types les plus achevés de ces libres Prêcheurs, ces Menot, ces Maillard, ces Barletta, qu'il ne connaissait pas, mais entre lesquels il sut se faire une place à part. Son texte était souvent inattendu, comme le jour où il prêcha sur le lion qu'on montrait à la foire. La forme de ses discours était curieuse, scolastique, familière, prenant comme division d'un sermon sur l'épiscopat les sept lettres du mot bischof {éxèque), causant, racon-
1. Piton, I, p. 309. — 2. Seyboth, p. 551. Voir aussi Rod. Reuss, Vieux noms, etc., p. 326-334. — 3. Voir plus loin, p. 320, n. 2; voir aussi: Dr Franz Xaver Kraus : Kunst ttnd Altertuw im Unter-Elsass, 1876. Il estime que la chaire mérite ce jugement de Viollet-le-Duc : « d'une richesse excessive, du travail le plus précieux, d'un assez mauvais goût, » p. 401, 479.
tant, dialoguant, proposant des énigmes,
développant les vingt tours qu'on peut honnêtement jouer à son prochain. Ses allégories étaient incroyables, quand il énumérait les vingt-cinq qualités du pèlerin se rendant au ciel, les mœurs de la fourmi, la façon de préparer un rùti de lièvre, ou décrivait le gâteau de Pâque qui est Jésus-Christ. Souvent ^sa verve prêtait à rire. Il ne s'en plaignait pas, et riait lui-même. — Mais quelle énergie ! Dans cette Hn du quinzième siècle, une des époques les plus dévergondées peutêtre du moyen âge, au milieu de ces bacchanales, dont l'Eglise (celle même de Strasbourg!1 prenait une si bonne part, quelle passion morale ! Il ne s'arrêtait devant rien. Il disait : « Commencez par le pape et les cardinaux, et descendez jusqu'aux derniers clercs, vous verrez qu'ils sont pourris. » — « Depuis le pape jusqu'au sacristain , depuis le roi jusqu'au pâtre, tous sont également corrompus 2. »
Le peuple accourait enthousiaste, frémissant. Le bon empereur Maximilien applaudissait. Les prêtres s'indignaient...
1. Il suffit de rappeler le Roraff. C'était une figure tenant à la bouche une sorte de porte-voix, par lequel un homme se faisait entendre. Le jour de Pentecôte (!), pendant que la procession entrait dans l'église, le Roraff l'accueillait par des cris, par des chants burlesques, et, après le service, un homme déguisé en cerf, un autre déguisé en «femme sauvage de Geispolsheim » parcouraient l'église, égayant l'assemblée de leurs gambades et de leurs vociférations. A une autre fête religieuse, l'autel était transformé en buffet ; on passait la nuit à boire, et on se livrait, dans le sanctuaire, à toutes les débauches. Schmidt, Histoire littéraire de l'Alsace, I, p. 350. — Voir sur ces « scandales nocturnes, •> sur les « profanations de la cathédrale,» l'ouvrage de l'abbé Dacheux : Un Réformateur catholique à la fin du quinzième siècle, Jean Geilcr de Kaysersberg, 1876, p. 5S-74. — R. Reuss: Jean Geiler de Kaysersberg, un réforma- La cathédrale, d'après un dessin
teur catholique à la fin du quinzième siècle. (Extrait à 'a plume de I548, de Conrad Morant de Bâle, de la Revue d'Alsace), 1S77, p. 6, 7. — -2. Schmidt, I, bourgeois de Strasbourg.
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et les mœurs ne s'amélioraient pas. Alors Geiler prédit la révolution qui s'avance. Il commence par une plaisanterie: « J'ai fortement insisté auprès de l'évêque, des prélats, des courtisans pour qu'ils réforment {reformiren) les vices : ils ont compris que je leur disais de les défendre (defendiren), voilà pourquoi rien n'a changé.... » Après la plaisanterie, la menace : « Notre Seigneur Jésus enverra d'autres Réformateurs, qui comprendront mieux. Ils sont déjà en chemin, avec leurs bulles. Je ne les verrai pas, mais beaucoup d'entre vous les verront. Alors on regrettera de ne pas m'avoir écouté et suivi. Que chacun y pense. Il faut que ça craque i » (es inuss brechen).
Et cependant cette curieuse prophétie ne peut nous faire illusion : Geiler n'est pas un Réformateur. Tauler lui inspire de la défiance. Il est pour le maintien de la philosophie et de la théologie scolastiques. Il fait l'éloge enthousiaste du monachisme2. Il ne blâme pas l'usage des dispenses. Très attaché à la doctrine du Purgatoire, grand admirateur du culte de la Vierge et des saints, défenseur convaincu des indulgences, il n'aime pas à voir publier des Bibles allemandes. La Bible n'est que pour les théologiens. A quelqu'un qui lui demande : « Je ne connais pas la Bible, que dois-je faire ? » il répond : « Tu as le Credo, le Notre Père, les Dix commandements ; c'est tout ce qu'il te faut pour gagner le ciel 3. »
Il mourut le 10 mars i5io, et mourut désespérant de la réforme de l'Eglise. C'est son biographe catholique qui dit : a au bout de vingt-trois années, il n'avait obtenu aucun résultat sérieux », et qui ajoute : « aigri par tant de luttes et tant d'efforts infructueux, il en était venu, ce semble, vers la fin de sa carrière, à désespérer de la réforme ... Après s'être demandé s'il y avait quelque espoir de voir la situation s'améliorer, il répond : Non ! d'abord à cause des chefs : ceux qui sont envoyés au concile, évêques, abbés, prévôts, doyens, docteurs ne veulent pas de la réformation ; en second lieu à cause des fidèles, car vous et tous les autres, dans la chrétienté, vous y serez opposés4. » Il fut enterré dans la nef de
1. Rôhrich, Geschichte dcr Reforination ini Elsass und besondcrs in Strassburg, 1830, I, p. 68. — L'abbé Dacheux cite encore cette autre parole : « Puisque le pape, l'empereur, les rois et les évêques ne veulent pas réformer notre vie, Dieu enverra un homme qui le fera, et qui relèvera la religion déchue. Je souhaite de voir ce jour.... Mais je suis trop vieux. Beaucoup d'entre vous le verront : je vous prie, pensez à ce que je vous dis » (p. 498). Et l'abbé, tout en déclarant que ces prophéties sont d'une authenticité douteuse, ne les déclare pas cependant invraisemblables: « Nous croyons, dit-il, que Geiler put aller jusquelà. » (p. 499.) — 2. Il écrit à Frédéric de Zollern, évêque d'Augsbourg : « Evitez avec soin la société des femmes. ..vous trouverez des délassements moins périlleux qu'auprès de ces scorpions. » Dacheux, p. 364. Cette phrase révèle l'abîme moral qu'il y avait entre la conception d'un catholique comme Geiler, l'homme du célibat forcé, et celle d'un protestant comme Bucer, l'homme du mariage saint. — 3. Schmidt, I, p. 422, 423. — Dans son Peregrinns, Geiler invite le pèlerin à boire de l'eau de la parole divine, renfermée dans le vase de la sainte Ecriture. « Mais, ajoute-t-il, ayez soin de boire celle-là seulement que vous donnera Y ange dit Seigneur, et de le faire d'après ses avis. Car il est des gens qui boivent de cette eau de l'Ecriture selon leur bon plaisir et sans mesure. Ils ne la prennent pas de la main des anges de Dieu, qui sont les prêtres de la sainte Eglise : ils ont la présomption de vouloir expliquer la sainte Ecriture, comme il leur plaît, ainsi que le font les Vaudois, ceux du Libre Esprit, les Bohèmes, et d'autres hérétiques. » Dacheux, Jean Geiler, p. 229. — 4. lbid.,\>. 500-501.
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La chaire de la cathédrale, (p. 308.)
Geiler de Kaysersberg. (p. 308.)
la cathédrale, au pied même de la chaire du haut de laquelle il avait prêché pendant vingt-trois ans. Un an avant, Calvin était né : n'était-ce pas nécessaire l ?
J'achève ma promenade dans le vieux Strasbourg du moyen âge, à travers les rues, devant les maisons qui peuvent le mieux imprégner mon imagination de cette couleur locale, nécessaire pour peindre les hommes et les choses du seizième siècle. Tantôt je ferme les yeux pour évoquer ce qui a disparu, tantôt je les ouvre pour contempler, j'allais dire pour savourer (tant il est facile d'échanger les impressions des sens) ce qui reste.
Faisons le tour de la cathédrale.
Du chevet part la Brùderhofgasse (rue des Frères). Au N° 5 habitait Geiler. C'est ici qu'il reçut son ami Wimpheling s. La maison à côté, avec sa porte gothique (N°7),fut ensuite habitée par Zell. Juste derrière les maisons de Geiler et de Zell, en suivant la rue du Tonnelet-rouge (Rothfàsselgasse) et la rue des Juifs (Juden-Gasse), on arrive à la rue des Echasses (Stel{en-Gasse). Au N° 5, restauré, c'est-à-dire modernisé depuis peu, habitait Hédion. De ce côté de la ville il ne reste plus que l'emplacement de l'église Saint-André (aujourd'hui manutention militaire), où fut célébré le culte de l'Eglise française, de 1 553 à 1 563, l'emplacement de la maison de Jacques Sturm (dans la rue Brûlée) et
1. M. R.Reuss (Jean Geiler, p. n) a dit de Geiler : « Il ne fut donc aucunement un précurseur conscient et actif du grand mouvement du seizième siècle. Tout au plus pourrait-on dire qu'il en fut l'avant-coureur inconscient et surtout involontaire. » — Cette affirmation est non pas contredite, mais complétée, par celle-ci de Karl Ott, Ueber Murners Verhiiltniss zii Geiler, p. 98-100: « L'influence de Geiler se laissait encore fortement sentir à l'époque où la Réformation pénétra à Strasbourg.... Geiler et Murner exercèrent, je le crois, une influence positive avec leur libre critique de la mauvaise administration ecclésiastique; ils poussèrent le courant en avant, qui grossit si rapidement, quand les prédicateurs de la Réforme parurent. Geiler avait un grand peuple autour de sa chaire, et ses discours en excitaient l'enthousiasme.... Il resta quelque chose des discours de Geiler dans le cœur des bourgeois.... Les intérêts de la nouvelle doctrine trouvèrent à Strasbourg un sol mieux préparé qu'ailleurs... un public enthousiaste ; une sympathie fanatique entoura les nouveaux prédicateurs.... On vit les défauts que Geiler avait dénoncés, que Murner avait satirisés. Certainement Geiler et Murner ont préparé ces sentiments. Geiler n'était pas oublié. On en appelait à son autorité.... Murner ne fut pas sans influence sur Hans Sachs.... » — i. Bulletin, XIX-XX, 1870 et 1S71, p. 49.
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l'emplacement du poêle des tailleurs ' (angle de la rue du Dôme et de la rue Brûlée).
En face de la cathédrale, se trouve une entrée de la brasserie du Dauphin ; la vraie entrée est dans la rue parallèle du Fossé des tailleurs [Schneider-Graben), et cette maison est souvent indiquée comme ayant été le poêle des Tailleurs. En réalité c'est une très vieille maison, où l'on trouve encore un escalier en bois avec de riches sculptures, et, dans une petite tourelle, un escalier à vis, dont la corde habituelle est remplacée par trois colonnettes, si délicatement minces, qu'elles ressemblent à trois cordes. Au moment où j'admire, arrivent des paysans avec leurs costumes noirs et rouges, gilets rouges, revers rouges de la redingote, et la taille au milieu du dos. C'est une jolie vision du seizième siècle.
De l'autre côté de la cathédrale est le Frohnhof.
De la place de la cathédrale descend la rue du Maroquin (Korduangasse), qui a encore quelques maisons à balcons et à encorbellements. Elle conduit au Marché aux cochons de lait {Ferkel-Markt), qui n'a pas encore perdu tout droit à sa réputation d'un des coins les plus pittoresques du vieux Strasbourg. 11 suffit de se placer, pour le regarder, au vrai point de vue.
Passons l'eau, sur le pont. Ce n'est pas un des ponts, extérieurs, de i3oo, couverts, flanqués de tours très élevées, et formant une partie de l'enceinte de la ville, à l'entrée de la rivière 111 dans Strasbourg, et dont trois tours subsistent encore actuellement. Ceux-là ont été démolis en 1774 2. A l'entrée du pont du Corbeau, refait en 1890, de chaque côté, deux grands bâtiments ont encore cependant un certain air antique : à gauche le Musée industriel (Gen'erbe- Museum), construit comme Grandes Boucheries [al te Met\ig), en 1587, et à droite les Halles d'ancien Kaufhaus, ou Douane), vieux bâtiment en partie du quatorzième siècle 3. De l'autre côté du pont, à gauche, quai des Bateliers (Schiffsleute)N0 1, est l'Hôtel du Corbeau (Restauration ^uin Raben), le type des hôtels du moyen âge, où descendaient les grands, les princes 4. Tout l'intérieur de la longue cour est parfaitement conservé, et l'œil est séduit par ce tableau si pittoresque, dans la richesse de ses vieux bois, de ses sculptures, toujours couleur sépia, avec des perspectives inattendues sur deux galeries, sortes de petits ponts en bois, qui mènent d'un corps de logis à l'autre. {Page 3 14.)
Nous revenons jeter un eoup-d'œil sur le quai Saint-Thomas (Thomas- Staden). Au N° 5 fut signée la formule de Concorde, 1 563 ; c'était le poêle de la corporation des Tonneliers5. — Au N° 7 était l'Hôtel du Saint-Esprit, depuis i3o6.
1. Comme bourgeois et artisans étaient répartis en tribus ou corporations, le poêle était pour les citoyens, tandis que l'hôtellerie était pour les étrangers. En 1526, on pouvait faire à ce poêle des tailleurs un bon repas composé de pain, de vin, de rôti, de salade, de fromage et de fruits pour un schelling, quatre sols, à peu près un franc de notre monnaie. Seyboth, p. 225, 248. — i. Schmidt, p. S3. — :i. Ibid., p. 138. — 4. L'empereur Charles-Quint n'y a pas logé. Le 19 septembre 1552, il mit pour la première fois le pied sur le territoire de la république. Jacques Sturm alla le recevoir à Kehl. Mais cette première et dernière visite ne fut pas longue. Une chronique raconte qu'à peine eut-il dîné, l'empereur monta à cheval et partit par une pluie battante, refusant de passer la nuit. R. Reuss, article du Elsass-Lothriiiger Familienkalènder, 1899. — 5. Seyboth, p. 502.
L'empereur Maximilien y logea en i5o7f. Il n'en reste plus, comme souvenir, que l'étroite ruelle de l'Esprit {Geisfgàsschen), si étroite qu'il serait impossible de la restreindre encore, un homme n'y passerait plus. Elle nous permet d'arriver dans la rue de l'Ail (Knobloch-Gasse), et de là au chœur de l'église Saint -Thomas. Sans nous arrêter, nous poussons tout de suite jusqu'au Bain aux plantes (Pflan\bad), le coin le plus complet, la vue par excellence du vieux Strasbourg : maisons à pignons et à pans de bois, qui s'inclinent sur la rue, ou se penchent l'une vers l'autre ; étages qui avancent ; ruelles où l'on passe à peine ; de l'eau ; des corroyeurs qui ont leurs séchoirs dans le triple rang des greniers au haut des maisons... Et aucun détail nouveau ne dépare le vieil ensemble. (Page 3i5.)
Il ne nous reste plus qu'à peupler ces églises, ces ruelles, ces maisons, ces poêles, de leurs vrais habitants, aux costumes extravagants, multicolores, déchiquetés, tailladés.
Celui-ci a un pourpoint et un hautde-chausse qui se composent d'autant de pièces qu'il y a de jours dans l'année. Celui-là, par un autre caprice, y a fait figurer des flammes, des branchages, même des caractères d'écriture o U d' imprimerie. La façon de ces costumes a coûté au moins
L'hôtel du Corbeau, (p. 313.)