‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 55 sur 166 · Bossuet, Histoire des variations, t. IV · texte numérisé non relu

Bossuet, Histoire des variations, t. IV

rapport aux scolarques, ne l'empêchaient pas de se mettre au niveau de ses élèves. On accourut de toutes parts.

Alors, pasteurs, professeurs, magistrats tiennent des conférences dans la maison de Bucer. Jacques Sturm, le grand magistrat, apporte au jeune pédagogue l'appui de toute son influence. Et l'enseignement strasbourgeois est organisé, le 7 mars 1 538.

Les échevins annoncent la grande nouvelle dans les Stuben ; les pasteurs l'annoncent du haut de la chaire : toujours l'union des deux domaines ! Et enfin, le 3o septembre 1 538 *, le Gymnase fut ouvert, dans le cloître des Franciscains. Dès le 24 juin, Sturm avait été nommé Recteur. Deux ans plus tard, Strasbourg se lattacha définitivement, en lui donnant une prébende canoniale de Saint-Thomas. On déclara qu'il était « Valpha des philosophes aristotéliciens, le plus savant en grec, l'honneur des Muses, un homme complet (absolutissimiis) par sa piété, son éloquence et son humanité2. » Et voici, des années plus tard, le témoignage que lui rendait un de ses élèves, le comte polonais Jean d'Ostrorog : « Demandez aux jeunes gens laborieux des nations étrangères pourquoi ils ont entrepris les fatigues d'un long voyage, auquel jamais ils n'auraient songé ? Ils diront que c'est pour voir Sturm et pour suivre ses leçons. Demandez-leur qui les a attirés ? c'est Sturm, oui, c'est Sturm, répondront-ils tous. Quel bonheur pour moi d'avoir pu jouir de son aspect ! plus heureux encore d'avoir pu entendre ses paroles 3. »

Ne racontons pas les événements qui suivirent, et la lutte qui éclata, en i56i, entre Jean Sturm et Marbach, lutte terminée par l'accord, par l'armistice de 1 563. Surtout laissons de côté la lutte de Jean Sturm avec Pappus, le jeune zélote qui accomplit ce prodige d'être plus fanatique que Marbach. Appelé par lui, il se tourna contre lui. Et quand Pappus, qui aimait à se faire traiter d'Excellence, devint président du Convent, Jean Sturm fut destitué ! ( 1 58 1 .)

Ce qu'il faut noter seulement, c'est que, dans son amour pour les huguenots de France, qu'il appelait des « coreligionnaires opprimés, et des héros défendant la liberté religieuse, » pour subvenir aux dépenses militaires de Condé, il engagea, sans compter, toute sa fortune, et plus encore. Puis ses débiteurs l'oublièrent \ Alors commença pour lui une série de tribulations financières, qui empoisonnèrent la fin de sa vie. « La ruine de sa fortune l'obligeait à veiller à la vente exacte de ses légumes, et à s'occuper des petits besoins de son ménage. 11

1. L'ordonnance du magistrat annonçant l'ouverture a été lue en chaire, le dimanche 29 septembre 1538, et les cours ont commencé le lundi 30 septembre. La tradition qui place l'ouverture déjà en mai est erronée. Engel, p. 25 et n. 1. — 2. Opéra, XXI, Annales, p. 257. — 3. Schmidt, Jean Sturm, p. 217. — i. Ibid., p. 138. Il vivait surtout du revenu de son canonicat, qu'il garda jusqu'à sa mort. On lui laissa aussi sa maison canoniale. Mais il ne revenait que rarement en ville, où sa femme, de la famille patricienne des Hohenbourg, gagnait quelque argent de son côté, en prenant des pensionnaires. Engel, p. 244, 245. Sturm avait d'abord épousé à Paris une Française, Jeanne Pison. Elle mourut peu de temps après son arrivée à Strasbourg. Il épousa en secondes noces Marguerite Wigand et, en troisièmes noces, Elisabeth de Hohenbourg. Strobel. Histoire du Gymnase protestant de Strasbourg, 1838, p. 9. — Il ne fut payé, par la maison de Condé, que... trente ans après sa mort. Capital et intérêts, la dette, s'élevait à 80000 livres. Schmidt, p. 208.

STRASBOi 3^g

s'informe du prix des navets ou des fèves au marche de Strasbourg; il demande qu'on lui envoie de la bièrç, des harengs, du beurre salé... le tout avec un sérieux qui nous ferait sourire, s'il ne fallait pas plaindre le vieux savant, qu'un prônait dans toute l'Europe comme le restaurateur du langage cicéronien, pendant qu'il était réduit à calculer ce que lui rapporteraient ses choux '. » Il mourut le 3 mars 1389, à l'âge de 82 ans.

Pour nous, nous nous séparerons de Jean Sturm, l'apôtre infatigable de l'union entre les protestants et la France, de l'union des protestants entre eux, de l'union des protestants avec les catholiques, le dernier représentant « des héros de l'âge d'or de l'Eglise strasbourgeoise, » en citant cette phrase d'une de ses leçons : « Il y a dans l'Eglise du pape beaucoup d'hommes savants et vraiment vertueux; nous ne pouvons pas les condamner; car ce qui les retient dans leur communion, ce n'est pas seulement le respect des ancêtres, c'est aussi le spectacle de nos défauts, de nos mœurs, de notre désunion a. »

Ici le mot de Ulrich de Hutten me revient à la mémoire : « O siècle ! ô lettres! C'est une joie de vivre. » Quels hommes, en effet ! Quelle réunion d'hommes !

La joie, le privilège de vivre avec ces hommes fut accordé à Calvin. Dès qu'il arrive, il descend chez Capiton, sans doute au doyenné de la rue Thomann. — De là il annonce (octobre 1 538) que, dans deux jours, il ira loger chez Bucer :t, sans doute rue des Chevaux (Rossgasse) *. Une autre fois il parle de la conférence, à propos de Caroli, à laquelle on l'a convié, dans la maison de Zell, rue des Frères, (octobre i53g)5. — Et combien de fois il dut aller rue des Echasses, chez Hédion, ou rue des Cordonniers, chez Jean Sturm ? — Nous ignorons où logeait Jacques Sturm, avant de s'établir rue Brûlée. Mais il honorait Calvin d'une estime spéciale, et certainement il dut souvent recevoir sa visite.

En tout cas, nous sommes sûrs de rencontrer quelquefois Calvin à l'angle de la rue du Dôme et de la rue Brûlée, là où se trouve actuellement l'immeuble de la Banque du Crédit foncier et communal 6, car c'est là que se trouvait le poêle des tailleurs.

Or à cette époque les artisans étaient divisés en corporations, et, par une

1. Schmidt, Jean Sturm, p. 215, 182. — i. Ibid. — 3. Lettre de la première moitié d'octobre 153S, Herminjard, V, p. 148. — i. C'est cette rue des Chevaux, qui, en 1657, après la mort de Rod. Salzmann, prit le nom de ce célèbre médecin. — B. Herminjard, VI, p. 54- — 6. Stricker, Joliannes Calvin, 1890, p. 44. — C'était le N° 1 de la rue du Dôme, l'ancienne Murer Trinkstube, devenue poêle des Tailleurs de 1506 à 1791. Vendu comme domaine national, l'immeuble devint successivement restaurant, puis café. II fut reconstruit en 1853 et détruit de fond en comble par le bombardement de 1870. Album Seyboth, table des gravures, IX, 14. Le même album (X, 15) donne le coin de la rue du Dôme et de la rue des Juifs, donc un morceau (tout voisin) du vieux Strasbourg, devant lequel passa souvent Calvin, et tel qu'il se présentait du XVIe au XVIIIe siècle. Ces grands bâtiments, tout neufs à l'époque de Calvin, puisqu'ils avaient été reconstruits en 1500, abritèrent plusieurs souverains de l'Europe, en visite à Strasbourg.

admirable décision de la constitution, tous les bourgeois devaient faire partie de Tune d'entre elles. Calvin, voulant devenir bourgeois de Strasbourg, se fit inscrire dans la Corporation des tailleurs1. On conserve à Gotha une copie léga-

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Inscription de Calvin dans la Corporation des tailleurs. (Archives de Gotha ".)

lisée de cet acte; en voici la traduction: «Jean Calvin a acheté3 le droit de bourgeoisie, et sert chez les tailleurs. Donné le mardi 29 juillet, année 3ç>. » Ce premier acte est suivi de celui-ci : « Le 3o juillet, année 3g, Jean Calvin a comparu devant le Stall 4 de nos seigneurs de la ville de Strasbourg et s'est annoncé, selon le règlement : il veut servir chez les tailleurs. »

1. « Les hommes de lettres, les pasteurs, les professeurs, les avocats, pouvaient s'inscrire à n'importe quelle tribu d'arts et métiers. D'ordinaire, ils choisissaient celle de leur père, s'ils étaient déjà bourgeois de naissance, ou bien celle où ils avaient le plus de connaissances et d'amis. Peut-être Calvin a-t-il choisi les Tailleurs parce que leur poêle était tout près de la salle de cours et de son lieu de prêche. > (Note de M. Rod. Reuss). — 2. L'inscription originale se trouvait dans le Biirgerbuch (Livre des Bourgeois), en parchemin, conservé aux Archives municipales de Strasbourg. Malheureusement les inscriptions de 1530 à 1559 manquent actuellement. — Le document de Gotha est une expédition authentique de cette inscription, comme le prouvent les signatures. — Enfin il y a aux archives de Saint-Thomas (Stricker, p. 44, n. 1) une simple notice, sans légalisation. — 3. Le texte de ces deux actes est reproduit par Gottl. Bretschneider, Johannis Calvini, Th. Bezœ, etc., literœ quœdam nondum édita, Lipsias 1S35. — Voir Annales, p. 249, 29 et 30 juillet. — C'est donc par erreur, observe Kampschulte, « par son erreur habituelle » (I, p. 321, n. 1) que Bèze [Opéra, XXI, p. 131), dit: « Les Strasbourgeois conférèrent à Calvin le droit de cité par honneur (Jus honorarium.) > — 1. Stall, recette municipale. Calvin, agréé par la corporation le mardi, et ayant sans doute en main le certificat ci-dessus, qui constatait sa réception, passa le mercredi à

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Imprimerie Rihel, rue Sainte-Barbe.

Nous pouvons encore accompagner Calvin chez deux imprimeurs*. L'un, c'est Wendelin Rihel, rue Sainte-Barbe [Barbaragasse), N° [8. On y arrive de la place Saint-Thomas, en continuant la rue des Cordonniers, et en traversant la Grande Rue (Lange Strasse). Chez Rihel parut la seconde Institution latine, celle de i53q, avec certains exemplaires portant le nom d'Alcuin. et bien d'autres ouvrages de Calvin. Celuici par conséquent dut fréquenter la maison, qui était un ancien béguinage, fondé en 1466. A la fin du quinzième siècle elle s'appelait Zuin gchoweii Hof (à la Cour sculptée). 11 n'en reste plus rien qu'une cour, avec quelques portes, quelques fenêtres et un pignon -. — Il y a lieu de le supposer : c'est d'ici que W. Rihel se transporta, vers i55o, dans la rue aboutissant au chevet de l'église de Saint-Thomas, la rue Knobloch (rue de l'Ail),

au N° 18 (et 16, pendant quelques années3). La façade a conservé suffisamment son ancien aspect. {Page 352.)

L'autre imprimeur est Knobloch, quelques pas plus loin, dans la rue de la Demi-Lune {Halbmondgasse), N" 3. (Page 353.) Il imprima la célèbre liturgie Pseudo-romaine, celle dont l'unique exemplaire connu (aujourd'hui en possession de M. le professeur Stroehlin, à Genèvei nous conserve la liturgie dont Calvin s'est servi à Strasbourg. Il avait sans doute imprimé en l53g le Psautier, composé par Calvin. De cette maison, d'où sont sortis deux livres de cette importance, le premier Psautier et la première liturgie calviniste, il reste la façade extérieure et son balcon. La cour intérieure a conservé deux de ses côtés, et, en dedans, il y a encore le vieil escalier en bois tout sculpté.

Est-il vrai, comme on le répète, que Calvin accompagna l'école, quand, chassée par la peste, elle se réfugia à Gengenbach, petit village au pied de la Forêt- Noire ? Voici ce qu'on sait. Pendant l'été 1540, les ravages de l'épidémie furent tels que le Gymnase fut menacé d'être supprimé. Beaucoup d'élèves et de professeurs quittèrent la ville. Le 7 juillet i5qo, Jacques Sturm écrivit, d'Haguenau,

la Caisse de la municipalité pour y verser ses droits d'admission. < Ces droits étaient, d'ordinaire, au XVI« siècle, de 20 florins pour les étrangers. Les filles de bourgeois affranchissaient leurs maris étrangers, tout au moins en partie, de cet impôt, en les épousant. > (Note de M. Rod. Reuss.)

1. . Les imprimeurs strasbourgeois, à l'exception d'un seul, étaient favorables aux idées nouvelles.... Il suffit de citer Jean Knobloch, Martin Flach, Jean Schott et Wolfgang Kcepfel. Ce dernier, le plus important de tous, avait son imprimerie près du marché aux chevaux, aujourd'hui la place de Broghe. > BuIMm, XXIII, p. 482 et n. 1. - -2. On a déjà « aligné » la maison à coté. Elle va sans doute bientôt disparaître 1 son tour. — 3. Seyboth, p. 499-

aux scolarques ses collègues: « Ce serait mon avis que l'on fit partir Calvin comme théologien, avec le collège1... » et Jean Sturm. Il pensait certainement à mettre ainsi à l'abri deux vies précieuses. En général les avis de Sturm étaient

fidèlement suivis, et on a pensé que ce qu'il avait dit fut fait2. Mais voici qu'on a publié une lettre du 8 juillet (donc le lendemain de la précédente), demandant qu'on s'entende avec le chapitre de Saint- Thomas, et qu'on permette à Jean Sturm d'aller à Haguenau. La seconde lettre ne fait aucune allusion à la première. Ne l'annule-t-elle pas ? Du reste Winckelmann déclare que le Gymnase n'alla pas cette année, mais seulement l'année suivante, à Gengenbach :|.

Enfin, il nous faut noter les pérégrinations à travers Strasbourg, non seulement de Calvin, mais de sa communauté elle-même. D'abord il prêcha dans la petite église de Saint-Nicolas-aux-Ondes 4. Les plans de l'époque nous la montrent au milieu des arbres, au bout de la ville. (Page 354-) Son nom lui venait des prairies facilement inondées qui l'entouraient. (Aujourd'hui, à la place, la caserne de St-Nicolas). — Bientôt après, la communauté et son pasteur se transportèrent dans l'église des Repenties, aujourd'hui église Sainte-Madeleine5. (Page 355.) La première pierre avait été posée en 1478, en présence de Geiler : c'était le dernier, en date, des monuments gothiques de la ville. (On y voit aussi le seul vestige encore subsistant du mur d'enceinte de 1228 à 1344.) La tradition raconte que les nonnes étaient restées fidèles à l'ancien culte, et qu'on les forçait à assister au prêche luthérien dans une tribune grillée, à laquelle on arrivait directement du couvent. Elles imaginèrent d'y placer des mannequins, revêtus de leurs propres costumes6. La tribune y est encore. Mais elle n'est pas du seizième

Imprimerie Rihel, rue de l'Ail.

I. Opéra, XI, p. 60. — Schmidt, p. 75. — -2. Calvin aurait pu se rendre à Haguenau de Gengenbach. — 3. Winckelmann, III, p. 71. Voir Marcel Fournier, Les Statuts et privilèges des Universités françaises depuis leur fondation jusqu'en 17S9, IV, p. 40 et n. 1 : 17 octobre 1541, « Peste de Strasbourg et transfert de l'école dans le couvent des Chartreux et à Gengenbach. » — i. « Gallica ei concio concessa fuerit, idque in aede sacra ad D. Nicolaum. » Quarti Antipappi très partes priores. Joannes Sturmius rector academiaî Argentoratensis, MDLXXX, p. 20. — 5. c Calvin a prêché aux Pénitentes en 1538, 1539, 1540. » Ibid., p. 115. — 6. Seyboth, p. 621. Toutefois, ici comme ailleurs, la légende n'a fait qu'enjoliver la vérité. Voici la note que veut bien m'envoyer M. Rod. Reuss. « Le fait de la résistance, à outrance, des religieuses de Sainte-Madeleine et de Sainte-Agnès, est bien établi par leur propre chronique, publiée en partie par M. Théod. de Bussière, et qui est un des documents les plus curieux de l'énergie féminine à travers tout le XVIme et le XVIIme siècle, jusqu'en 1681. Ces quelques femmes tinrent le magistrat et le convent ecclésiastique en échec, pendant un siècle et demi. >

siècle, ce qui contrarie fort la légende. Plus authentique est le cloître, encore curieux à visiter.

Des Pénitentes, l'Eglise française émigra dans le chœur des Dominicains

c'est là que Calvin la laissa. En [552 elle devait trouver un nouveau et dernier refuge dans l'église Saint -A mire.

C'est à ce point que pendant trois ans Calvin fut mêlé aux hommes et aux choses de Strasbourg. De quelle importance capitale fut pour lui ce séjour, l'histoire nous le montrera. Naturellement tous les historiens - l'ont indiqué. Mais comme Kampschulte nous paraît avoir le mieux résumé les faits, nous saisissons l'occasion de citer une page de cet auteur, avec lequel nous avons le re°ret d'être si souvent en désaccord.

« On peut dire, ce semble, qu'une bonne étoile dirigea le protestantisme, quand M. Bucer ouvrit dans la capitale de l'Alsace un asile à son ami découragé, et, par son insistance, le força, malgré ses résistances, à l'accepter. On aurait

à peine pu trouver un lieu qui Convînt Imprimerie Knobloch, rue de la Demi-Lune.

mieux pour achever de former le Réfor- ,p' 35K)

mateur encore à ses débuts, qui lui offrît, à un tel degré, la possibilité d'acquérir ce qui lui manquait encore, et de se fortifier dans ses tendances essentielles. La place que cette ville occupait dans la grande transformation spirituelle de l'époque correspondait tout à fait à sa grande importance politique, et à son heureuse situation géographique. Après Wittenberg, écrivait Bucer à Berne, il n'y a guère de cité qui se préoccupe à tel point des intérêts généraux de l'Evangile, et se laisse diriger par des vues générales. Les Zurichois, dans une lettre à Calvin, appellent Strasbourg X Anîioche de la Réformation. Baignée en même temps par les flots de la Réforme de Wittenberg, et de la Réforme de Zurich ; en communication constante, grâce aux nombreux réfugiés français qui

1 Le 23 juillet 1540, Wolfgang Musculus recommande à Calvin un ami qui veut l'écouter le plus souvent possible chez les Dominicains : « Hoc studii habet, ut auditorium tuum apud dominicastros, dominicis diebus, reddat quam poterit frequentissimum. . Opéra, XI, p. 61. - -2. Voir Stricker, p. 13 : « L'influence bienfaisante de Strasbourg lui donna l'impulsion pour sa vie et son activité ultérieures ; » p i7 r ■ < Ces années... marquent le moment où le savant français et le pasteur genevois devient le Réfor-

mateur. Pendant son séjour à Strasbourg, il passe de la jeunesse à l'âge mûr La même transformation

se produit dans tout son être intérieur, et surtout dans son caractère. Quand il revient à Genève, .1 est un homme bien différent de celui que Genève avait chassé trois ans auparavant. , - L idée est juste, mais l'expression n'est pas exempte d'exagération.

la considéraient comme la Nouvelle Jérusalem, avec l'opposition ecclésiastique des pays romands, Strasbourg permettait à l'étranger, comme peut-être aucune autre ville, de considérer de haut la marche des événements, et d'arriver à comprendre le sens profond de la grande lutte. Aussi Strasbourg ne fut pas seulement pour Calvin une nouvelle école, grâce à l'activité libre, sans entraves, qu'il put déployer dans la chaire du pasteur et du professeur. Mais, en même temps, il ressentit les influences les plus importantes. Il était devenu un autre homme [?], quand, après trois ans, il quitta la ville impériale. Son horizon s'était élargi ; sa science s'était approfondie. Il s'était enrichi de nouvelles expériences, et fortifié dans sa tendance essentielle. Il fallait encore ces trois années d'études pour faire de lui le puissant Réformateur, le Législateur, que, de retour à Genève, en 1541, nous verrons désormais se maintenir contre toutes les attaques du dedans et du dehors '. »

Pour compléter ces déclarations de l'historien catholique, c'est un devoir, ce nous semble, de placer le témoignage de Calvin lui-même en l'honneur de celui qui a le plus incarné l'esprit de Strasbourg, c'est-à-dire de Bucer. Voici en quels termes, à deux reprises, il défend cet « homme de sainte mémoire, remarquable docteur de l'Eglise de Dieu 2, » contre les soupçons persistants de ses amis de Zurich. Le 12 mars 1540, il écrit à Bullinger: « Pour Bucer, je répondrai: il n'y a pas de motif pour qu'il doive vous être suspect en quoi que ce soit. Quoiqu'il soit doué d'une perspicacité singulière et d'une grande finesse d'esprit, personne cependant ne s'efforce plus religieusement de se contenir dans la simplicité de la parole de Dieu, et non seulement recherche moins, mais hait davantage, les arguties étrangères à cette parole3. » Revenant à la charge, le 26 juin 1548, Calvin répète à Bullinger : « J'ai remarqué le reproche de notre accord avec Bucer. Mais je t'en supplie, mon Bullinger, pourquoi nous séparerions-nous de Bucer, puisqu'il souscrit à cette confession, que j'ai formulée? Je ne vanterai pas ici les vertus, et rares, et très nombreuses, dont cet homme est réellement doué. Je dirai seulement que je ferais un tort grave à l'Eglise de Dieu, si je le

Saint-Nicolas-aux-Ondes. (p. 352.

{. Kampschulte, I, p. 322 et n. 2, 323. — 2. Opéra, XLV, p. 4. — 3. Ibid., XI, p. 29.

haïssais ou le méprisais. Je passe sous silence ce que je lui dois personnellement. Toutefois je l'aime et le révère, de telle sorte que je l'avertis librement toutes les fois que cela me paraît bon '. »

(l'est avec cette inépuisable reconnaissance, au fond du cœur, que Calvin quitta Strasbourg en i5qi.

1 5 4 1 ! — Je remonte lentement la Grande rue de l'Eglise. La maison canoniale d'Hôtel de France) où je loge, était désignée sous le nom de Zum Vogelsang. ^ Capiton vint s'y réfugier"-, sans doute I comme dans une demeure plus saine, plus aérée que celle de la petite rue Thomann, tandis que la peste ravageait la ville. Mais rien n'y fit, et le Réformateur fut emporté, le 4 novembre 041, en face jjî de cette église dont il fut un des premiers ^\ pasteurs, peut-être dans la chambre où je me trouve.

L'année où Calvin partit, fut aussi l'année où la Réformation strasbourgeoise fut frappée de ce coup douloureux, au milieu de combien d'autres !

Hédion raconte dans sa Chronique: « Le Dieu tout-puissant, le fidèle créateur a repris dans sa grâce {{u seinen Guaden) cinq de mes enfants, doux et obéissants.... Le premier était Gaspard Hédion, un garçon de quinze ans, pieux, obéissant, craignant Dieu ; puis Charitas, une fillette de sept ans. Ils moururent le 12 et le i3 septembre. Jean-Louis Hédion, âgé de deux ans, mourut le 2 octobre, et Joseph Hédion, âgé de dix ans, le 7 octobre. En 1542, dix-neuf semaines après, mourut mon doux petit garçon de cinq ans, Augustin-Chrysostome Hédion. » — Le fils de Zwingle meurt en septembre. — Jacques Bédrot écrit, le 20 septembre : « La peste a pénétré aussi dans ma maison. Prie le Seigneur pour moi. Cette semaine 178 personnes sont mortes. » Il perd sa mère, son fils aîné, « un jeune homme de grande espérance. » Il est emporté lui-même, en novembre. — Capiton tombe malade. Bucer (24 octobre 1 541) prie : «O Seigneur Jésus,

La Madeleine, (p. 352.)

1. Opéra, XII, p. 729. — Nous aurons à étudier l'influence théologique de Bucer sur Calvin, et ce sera le lieu de profiter de la nouvelle et si érudite étude de M. Lang : Der Evangelien Kommentar Martin Bïttzers und die Grundzuge seiner Théologie, 1900. — 2. Le chroniqueur strasbourgeois et catholique du seizième siècle, Sebald Buheler fait remarquer que Capiton ne mourut pas au doyenné de la rue Thomann, mais dans l'autre maison canoniale, nommée Zum Vogelsang. A deux reprises il la spécifie : « Il est mort dans la maison du coin, où il y a des créneaux; » — « dans la grande maison du coin, en haut de la grande rue de l'Eglise, où il y a des créneaux. Mais il n'y demeura pas longtemps. > — La maison suiii Vogelsang (nom individuel) était appelée aussi zum Buhl (nom local) ; Bùhl, signifie petit monticule.

notre vie et notre résurrection, laisse-nous cet homme, seulement deux ans encore ! ô combien devraient savoir jusqu'à quel point il nous est nécessaire, et combien peu le savent! » Capiton mourut le 4 novembre1. Hédion écrit sur un billet à Bucer : « C'était pour nous tous et pour l'Eglise un frère. Moi et ma femme nous restons à la maison et nous pleurons. J'ai consolé la veuve par une lettre, car personnellement je suis incapable. » — Le 18 novembre, Bucer écrit à Blaurer : « Moi aussi, la mort me poursuit dans ces temps lugubres : elle me prend ma pieuse et utile épouse et trois enfants distingués. » — La liste des victimes s'allonge : Claude Féray, puis un fils de Gerbel, l'ami de Luther, le parrain de l'un de ses enfants, etc. 2.

En 1548, Mathieu Zell s'en va lui aussi au Seigneur. La même année, Charles-Quint, abusant de sa victoire, publie X Intérim, rétablit le culte catholique dans la cathédrale. Bucer, l'homme de la conciliation, devient l'homme de la résistance. « Plutôt tout perdre avec Christ ! » s'écrie-t-il. Mandé à Augsbourg, il refuse sa signature, et rentre secrètement à Strasbourg. Mais la ville est menacée. Et le magistrat est obligé de donner à Bucer et à son gendre Fagius l'ordre de quitter la ville. Bucer prêche pour la dernière fois ; il fait sa dernière leçon, et, après quelques jours de retraite dans cette maison hospitalière de Zell, où il avait été reçu joyeusement au début de son ministère, et où il n'y a plus aujourd'hui qu'une veuve, mais une veuve toujours courageuse, il part, le 6 avril 1549, pour l'Angleterre. Là, Fagius meurt le premier. Et seul, exilé, ayant froid dans ces brumes du Nord, Bucer meurt à son tour, à Cambridge, pieusement, trois doigts levés vers le ciel, et murmurant : « Lui règne et dirige tout. » (28 février 1 55 1 . )

Et puis voici, pire que V Intérim, pire que la peste... la peste du fanatisme théologique ! L'une avait enlevé les hommes, l'autre va ruiner l'œuvre ellemême. C'est Marbach, qui loge dans le doyenné où a logé Bucer3, et la lugubre prophétie de Bucer s'accomplit : « C'est un théologien présomptueux; il nuira beaucoup à l'Eglise. Avant peu de temps il renversera ce que nous avons édifié ici ''. »

Mais il nous faut raconter cette histoire avec plus de détails, en étudiant le sort de l'Eglise fondée par Calvin à Strasbourg.

1. Knod, p. 28. — 2. Horning, Beitrage zur Kirchengeschichte des E/sasses, i88j : « Die Pest zu Strassburg im Jahr 1541, » p. 1-10. — La moyenne annuelle de la mortalité était de S à 900 personnes. Cette année-là il en mourut 3208. Engel, p. 36. — .'!. Knod, p. 32. — 4. Erichson, M. Butzer, p. 61 et n. 66.

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