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Calvin que le nouveau ministère s'annonce sous les « meilleurs auspices.... Les tumultes s'apaisent : les brebis dispersées se rassemblent '. » Alexandre est enchanté. II a été reçu très amicalement {humanissime). Tout est nouveau, cœurs, les paroles, les œuvres'"'. Quelques mois plus tard (6 octobre . il célèbre la Cène. Tout le monde vient avec entrain, c'est l'union'....
Plus clairvoyant, en annonçant le départ de Garnier 117 août), 1'. Martyr avait (.lit à Calvin : » Je ne me promets pas facilement une sincère tranquillité. Car ceux qui ont persécuté Garnier sont là4. » Et, en effet, à ce moment même, Marbach, qui veillait, écrivait au pasteur Beyer, le Marbach de Francfort, une lettre odieuse, où il exposait le plan de la campagne suivie, et à suivre, contre les Eglises réformées françaises, dans les deux cités respectives. Les éditeurs des Opéra mettent en tète de cette lettre : « Insigne document de perfidie et de calomnie, tout à fait cligne d'être conservé pour perpétuer le souvenir de ce fait5. » Il faut lire. Pas de discussion publique : « Nous vous en dissuadons de toutes les manières; » mais... le bras séculier! « Insistez auprès du magistrat, en temps et hors de temps (opportune et importune) pour qu'il ne vous prive pas du secours de son autorité. » Et enfin vient la calomnie, la calomnie habile et atroce : « Beaucoup de ces étrangers ne s'exilent pas pour cause de religion. Ils sont imbus d'opinions tout à fait fanatiques, monstrueuses et répugnant à la saine doctrine ; et, par leur vie désordonnée, par leurs coutumes étrangères, par les métiers avec lesquels ils cherchent à l'ivre (!), ils sont un obstacle notable à la tranquillité publique et à l'honnêteté 6. » C'est de tous points infâme.
L'année 1 556 prouva les progrès de cette politique. Calvin, allant à Francfort, voulut revoir son ancienne Eglise, où 'il avait été si bien reçu à sa première visite (i543). Les professeurs lui offrirent un festin. Quand il entra au cours de Jean Sturm, tous les étudiants se levèrent, applaudirent, tandis que le maître, descendant de sa chaire, vint le complimenter ". Mais quand Alexandre demanda qu'on laissât Calvin prêcher devant ses anciens paroissiens, il se heurta à un refus. Et quel refus? La forme est encore plus significative que le fond. Voici en effet l'incroyable procès-verbal du 2 septembre 1 556 : «On décide: considérant que Calvin professe une autre doctrine que nous sur la sainte-cène, et que cet homme est suspect à ceux de la Confession d'Augsbourg, il ne faut point l'autoriser, mais refuser la demande, et lui dire que d'autres affaires nous ont empêchés de nous en occuper K. » Après le fanatisme, l'hypocrisie.
On ne devait pas en rester là, et les chefs du luthéranisme'', s"étant réunis au colloque de Worms, i55y, reprirent la lutte avec une nouvelle vigueur contre Alexandre et contre Zanchi.
i. 12 août 1555. Opéra, XV, p. 727. — i. lbid., p. 730. — 3. /bit/., p. 815, 816. — i. 23 septembre 1555. Ibid., p. 788. Voir encore sa lettre du 8 décembre, lbid., p. 883: « Notre Eglise... qui augmente... est plutôt apaisée que tranquille. » — 5. lbid., p. 767. — ti. iS septembre 1555. Ibid., p. 767-769- « Illorum multi... moribus peregrinis et artibus quibus victum quxrunt, publicae tranquillitati et honestati non parum obsunt. » p. 76S. — 7. Hotman à Bullinger, 22 septembre 1556. Ibid., XVI, p. 302. — 8. Erichson, L'Eglise française de Strasbourg, p. 65. — 9. En annonçant à Bullinger que le Catéchisme de Calvin,
Malheureusement, Alexandre n'était pas l'homme qui pouvait résister. Son tempérament agité, emporté, avait repris le dessus, et il se rendit impossible dans sa propre Eglise. Le 20 juin 1 558, Calvin est obligé de lui adresser une lettre de réprimande : il a porté en chaire des ressentiments personnels ; il se laisse aller à une véhémence sans retenue; oubliant toute bienveillance, et ce qu'il se doit à lui-même, il s'est violemment élevé contre son collègue [Loquet], homme placide et modeste1. Naturellement ces observations déplurent. Alexandre alla répétant que Calvin était un pape, qu'il ne devrait s'occuper que de son Eglise de Genève2. L'agitation augmenta. Marbach vint présider une assemblée de l'Eglise française. Presque à l'unanimité, on s'éleva contre Alexandre, contre sa turbulence, contre ses violences3. Il fut obligé de partir'*. Loquet partit aussi5, et ils furent remplacés par Holbrac.
Natif de l'Ile de France, mis en prison, et n'ayant échappé qu'à grand'peine à une mort0 qui paraissait certaine, Holbrac s'était réfugié en Suisse (1548). Puis il avait été pasteur à Francfort, où il avait eu les plus vives discussions doctrinales avec son collègue François Perrochel. Pas plus qu'Alexandre et que Valérand Poullain, il n'était l'homme de la situation. Sans doute il était très bon calviniste, et honnête. Mais avait-il aussi toute la perspicacité et toute la sagesse qu'exigeaient des circonstances aussi troublées ? Il ne le semble pas.
En tout cas, les adversaires de l'Eglise française ne tardèrent pas à lui faire savoir qu'ils n'avaient pas désarmé. Dès le 24 décembre 1 55g, un décret du Conseil fut lu en chaire, ordonnant d'établir l'accord sur la doctrine, et la conformité dans les rites, avec les Eglises allemandes 7. Cependant cette nouvelle et brutale déclaration de guerre fut suivie d'une période de paix. Calvin conseille à Holbrac, puisque les « contentions intestines sont apaisées, » de veiller à la discipline, que trois ou quatre troubles ont compromise. Il ajoute cependant,
dont l'Eglise française s'est servie jusque-là, va être supprimé, Hotman ajoute ce portrait des ultraluthériens : «Pour ces hommes, toute la religion est concentrée dans ce fait... que leur opinion sur les sacrements doit prévaloir. Cela obtenu, les yeux sont ensuite fermés sur tous les scandales. Les autres, dont la vie peut être très réglée et très pure, sont, pour cette seule cause, des monstres et des prodiges. Et l'Eglise de Genève, qu'ils sont obligés de reconnaître réglée par une discipline très sévère, est considérée en beaucoup de lieux comme une exécrable et détestable ordure. » n janvier 1557. Opéra, XVI, p. 383, 384, n. 6.
\. Opéra, XVII, p. 215. — 2. Hotman à Calvin, 27 juillet 1558. Ibid., p. 266. — 3. Hotman à Calvin, 29 mars 1559. Ibid., p. 481. — 4. Alexandre retourna en Angleterre, où nous le retrouvons, l'année suivante, excitant des troubles dans l'Eglise française de Londres. C'est Des Gallards qui le raconte à Calvin. Déjà une scission allait se produire, quand Alexandre tomba malade et eut une attaque de goutte, qui le retint au lit, « comme si Dieu, par un frein, eût voulu le retenir. » 12 août 1560. Opéra, XVIII, p. 163.
— Voir F. de Schickler, Les Eglises du Refuge en Angleterre, 1892, I, p. 8, 92 et ss. — 5. Le 16 août 1559, Loquet écrit à Calvin de Bouquenom, en Lorraine; il signe: tuus films in Domino. Opéra, XVII, p. 599.
— 6. Ibid., XX, p. 413, et n. 10. — 7. Holbrac à Calvin, 4 janvier 1560. Opéra, XVIII, p. 4. — L'injonction fut renouvelée le 5 février 1560. Ibid., 11. 1.
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connaissant Sun homme: « Je ne t'exhorte pas trop véhémentement, et je ne te stimule pas trop vivement '. » Cette paix dura jusqu'à la fin de l'année. Même l'Eglise s'accrut par l'accession de nouveaux Français réfugiés. Holbrac rend grâce à Dieu-, et il espère qu'on les laissera désormais tranquilles. L'Electeur palatin est là pour les défendre3.
C'est en quoi Holbrac manquait de perspicacité. Calvin avait une autre idée de Marbach, et il devient contre lui d'une violence extrême. Il écrit a Marbœuf*: « Je ne m'étonne pas qu'il ait vomi contre nous son venin {virulentiam . Je suis persuadé qu'en te disant qu'il approuvait en partie ta profession de toi, il a perfidement menti, selon sa nature et sa coutume habituelles. L'impudence de cette bête (bellinv impudentia) n'est pas tolérable. Il ose mettre ses délires sous les noms de Capiton et de Bucer!... Il faudra te tenir en garde contre ses embûches. Car il n'y a rien de plus fourbe 1 fallacius) que cet homme''. »
Peu de temps après, avec une âpreté terrible. Calvin écrit à Holbrac: 0 Je te félicite cordialement toi et l'Eglise de votre repos. En attendant, l'arrogance pleine de folie de votre Marbach excite mes rires plutôt que ma colère. Bien plus, cela me fait plaisir qu'il se trouve offensé, cet homme insipide, toutes les fois qu'il flaire Calvin. Certes il peut m'en vouloir impunément, car je lui ressemblerais, si je ne le méprisais ". »
En effet, les difficultés se multiplient. Au Convent, rempli de créatures de
I. Calvin à Holbrac, 23 mars 1560. Opéra, XVIII, p. 37. — "2. Holbrac à Calvin, 3 juillet 1560. Ibid., p. 145. — :t. Holbrac à Calvin, 18 décembre 1560. Ibid., p. 272. — i. Pierre Marbœuf, pasteur à Saintc-Marieaux-Mines (Alsace). — 5. Calvin à Marbœuf, 25 août 1560. Opéra, XVIII, p. 169. Calvin avait déjà formulé cette même accusation dans une lettre, du 29 août 1558, à Zulegerus, Opéra, XVII, p. 311 : < Je vois que tu es déçu par une fausse apparence d'humanité. Par ses flatteries, il a l'habitude de gagner la bienveillance de tous ; mais en suite, secrètement, il distille son venin. » Après l'abominable lettre, citée plus haut, et dans laquelle Marbach excitait les pires passions contre les Réformés, persuadés alors que tout était à la paix, la sévérité de Calvin n'a plus besoin d'excuses. Citons cependant un exemple des procédés de Marbach. Le 13 mai 1557 (Opéra, XVI, p. 467), Hotman écrit à Bullinger : « Marbach a dîné avec nous. Avant et après le repas, on a beaucoup parlé de la querelle sacramentaire. Marbach a paru approuver le discours de Farel et de Bèze. Ils disaient qu'ils avaient l'habitude de recevoir autre chose qu'un vain signe, comme si Christ était absent.... Aussi, j'ai un espoir assez grand que les nôtres seront écoutés au colloque de Worms. > Et c'est dans ce colloque que fut décidé le suprême et violent effort du fanatisme ultra-luthérien ! — Donnons enfin le portrait tracé parEngel: « Le président du Consistoire était d'une activité infatigable. Son instruction était médiocre, mais il avait une certaine éloquence naturelle. Apre dans ses desseins, plein d'ambition et de vanité, il ne reculait pas devant les voies tortueuses pour arriver à ses fins, soit qu'il cherchât à faire triompher les opinions extrêmes qu'il avait adoptées, à faire proscrire les croyances contraires et ruiner les institutions qui lui paraissaient hérétiques, soit que, par intérêt personnel ou par désir de vengeance, il s'acharnât sur ses adversaires. » (p. 67.) — 6. 5 novembre 1560. Opéra, XVIII, p. 233. — Dans cette même lettre, où il peut parler avec une si mordante ironie, Calvin prouve tout ce que son cœur avait d'affectueux, et tout ce que sa parole pouvait avoir de doux, de caressant. Une conversation de Holbrac avec Alexandre lui avait été inexactement rapportée, et Calvin croyait que Holbrac avait témoigné vis-à-vis de lui un certain mépris. Avec sa susceptibilité, toujours en éveil, il est blessé d'avoir été traité « plus durement, plus odieusement, que ne le comportent l'équité et la raison.... Il eût convenu à ton humanité de m'épargner, ou de parler avec plus de modestie. » Mais il éprouve plus de douleur que d'offense, et il ajoute: » Je favoriserai toujours une union fraternelle avec quelqu'un qui, je le sais, désire consacrer fidèlement ses forces à Christ et à l'Eglise... Seulement je n'ai pas voulu taire ce que tu aurais appris par ailleurs. » (Ibid.)
Marbach, on affectait de parler allemand1 (au lieu du latin légal), de façon à ce que le pasteur français, traité de barbare, ne pût rien comprendre2. « Nos adversaires brillent d'une telle haine contre nous, que si le Seigneur ne dirige pas le Conseil par son esprit, il nous faudra (moi du moins) bientôt partir d'ici \ » — « Toujours la même tempête '' ! » On offre à Holbrac des postes en France, à Paris. Il reste par devoir. Enfin, un nommé Nicaise de Bournonville, déjà chassé de Genève pour calomnies contre Calvin, se chargea (février i562) de porter contre Holbrac les plaintes les plus extravagantes. Holbrac aurait prétendu que Dieu avait été glorifié par l'inceste de Loth ; que Dieu poussait au mal autant que le diable5.... Holbrac présenta (3 mars) sa confession de foi sur la prédestination, et c'est bientôt qu'eut lieu l'incident mémorable de la séance du 25 juin i5Ô2. Soudain, le président du Convent, Marbach, plus violent que jamais, interpelle Holbrac et Hubert, le vieux et fidèle ami de Bucer, dans les termes les plus vifs6, et leur enjoint de sortir, pour que l'assemblée délibère à leur égard. Ceux-ci, étonnés d'une sommation si contraire aux règles et à toutes les habitudes, hésitèrent un moment, et ne quittèrent point leurs sièges. Hubert demanda même à Marbach s'il parlait en son nom personnel, ou au nom du Convent. C'en était trop. Marbach, indigné de cette résistance, le visage pâle, les lèvres tremblantes, se lève. « S'ils ne veulent pas sortir, s'écrie-t-il, allons-nous-en tous. » Et il fait quelques pas. Hubert et Holbrac quittent la salle7.
Le Conseil intervint, ordonna de réintégrer Hubert et Holbrac dans leurs droits, et de ne plus délibérer sans les professeurs (dont l'esprit était plus libéral). Mais le Conseil était timide ; le Convent était ardent. Celui-ci déclara que sa « conscience8 » ne lui permettait pas de se commettre {contaminarentur) avec ces deux personnages. De plus six pasteurs, trois diacres (donc g ou 10 membres sur les i5, que comptait le Convent) s'unirent par serment à Marbach, et jurèrent d'abandonner leur ministère plutôt que de reculer °.
Le Conseil décida d'avoir recours à des arbitres étrangers, mais qui luthéranisaient Ul fortement; et, d'après leur sentence, fut adoptée la résolution, dite de Concorde, le 10 mars i563. On devait accepter la Confession d'Augsbourg et la Concorde de Wittenberg (1 536) ; quant à la Tétrapolitaine (la propre confession de Strasbourg), on ne devait pas en parler, ni pour la louer, ni pour la blâmer n.
Tout le monde signa, et Jean Sturm, et Hubert, et même Zanchi, avec des réserves assez curieuses : il se réservait le droit de tout interpréter « selon la règle de la parole de Dieu, la doctrine d'Augustin, de Luther sur la prédestination et de Bucer. « Ces réserves furent admises ,2.
1. Sturm, en bon humaniste, dit: ^ç/iavi^ovreç, quas istorum est elegantia : /3ap,?ap/s"« r;j -j?mtt>i. — 2. Sturm à Calvin, 29 mai 1561. Opéra, XVIII, p. 481. — 3. Holbrac à Calvin, 9 décembre 1561. Ibid., XIX, p. 154. — 4. Holbrac à Calvin, 31 décembre 1 561 . Ibid., p. 223. — 5. R. Reuss, Notes, p. 52 et ss. — fi. « Déchaînant son courroux épiscopal contre moi et Conrad Hubert. » — 7. Holbrac à Calvin, 6 juillet 1562. Opéra, XIX, p. 480. — 8. < Ces excellents petits saints, sancticuli illi boni, > dit encore Holbrac.
— 9. Holbrac à Calvin, 28 juillet 1562. Opéra, XIX, p. 490, 491. — 10. R. Reuss, Notes, p. 54. — 11. Opéra, XX, p. 22, n. 1. — li. Zanchi à Chaillet, Ier novembre 1563. Ibid., p. 179. Voir sa lettre du 25 juillet
1563, Ibid., p. 105.
Seul Holbrac refusa de céder. Calvin lui écrivit une lettre pour l'y décider. La Formule de 1 563, disait le Réformateur de Genève, dans une de ces lettres étonnantes où il se montre prêt à toutes les concessions possibles, était ambiguë pour la prédestination, mais elle ne contenait pas d'impiété ouverte. Seulement au sujet de la Cène, elle était inacceptable, car elle enlevait la liberté de l'enseignement fidèle et devait donner lieu à d'incessantes récriminations. (Comme il le disait à Zanchi, c'était « le lacet par lequel Marbacb vous étranglera, toutes les fois qu'il voudra '. ») Il lui conseillait donc de signer après avoir fait des réserves. « Si elles sont admises, je pense que, aussi longtemps que possible, tu dois veiller à conserver, par la modération, cette Eglise qu'ils s'efforcent de dissiper ; et je te prie, et te prie encore, d'y faire tous tes efforts -. »
Holbrac, plus rigoriste que Calvin, persista dans son refus. A ce moment, la femme de Condé, Eléonore de Roye était à Strasbourg ; elle intercéda pour l'Eglise française et son pasteur; et Zancbi (on est étonné de cette erreur de jugement) crut qu'Holbrac serait laissé en repos3. Mais naturellement il fut destitué, et, le 19 août 1 563, son église était fermée.
Calvin poussa un cri de douleur et d'indignation : « L'intolérance de Marbach l'a donc emporté... ! C'est ainsi que la petite Eglise, après une existence florissante de vingt-cinq années, est tombée sous l'attaque impétueuse de cette bête féroce '\ »
Et cependant Calvin pouvait se consoler. Ces vingt-cinq années d'existence avaient suffi à la petite Eglise pour remplir sa mission providentielle, mission qui n'était rien moins que de servir de modèle aux Eglises réformées de France. Le modèle pouvait en effet être supprimé, copie en avait été prise et les reproductions allaient se multiplier avec rapidité. Florimond de Raemond l'a dit avec colère : « Bref, c'est là, où la première Eglise françoise, qu'ils appellent, fut dressée pour servir de modelle et de patron aux autres, qu'on a veu depuis çà et là s'establir en la France3.» Et V Histoire ecclésiastique l'avait déjà dit avec une précision et une autorité plus grandes : « En France, on faisoit un commun proverbe des luthériens de IVleaux. Qui plus est, plusieurs d'entre eux, aians sougneusement visité et considéré l'Eglise françoise, dressée premièrement à Strasbourg par Jean Calvin, encouragèrent tellement les autres à leur retour, que, d'une commune délibération ils dressèrent une forme d'Eglise entr'eux, à l'exemple de celle qu'ils avoient veue6. » Cela se passait en i5q6: et nous verrons plus loin tout ce que nos Eglises doivent, au point de vue liturgique, à Yecclesiola de Strasbourg.
1. Calvin à Zanchi. Opéra, XX, p. 24. — 2. Calvin à Holbrac, 13 mars (?) 1563. Ibid., p. 23. — 3. Zanchi à Capelle, 25 juillet 1563. Ibid., p. 104 et n. 9. — i. 12 septembre 1563. Ibid., p. 151 et n. 3. — 5. F- de Raemond, p. 838. — 0. Histoire ecclésiastique (édit. Baum et Cunitz), I, p. 67.
Il est vrai qu'il était plus facile de supprimer un pasteur qu'une communauté. Il y avait un nombre considérable de Français réformés. Le Conseil ferma les yeux et les laissa se réunir secrètement dans les maisons particulières', à partir de 1 56g. Jacques Grenon put les évangéliser jusqu'en i5y5. Mais cette année-là, 15398 Français, fuyant les persécutions, passèrent à Strasbourg, et Grenon eut l'idée de se faire reconnaître pasteur, régulièrement, par un synode de réformés, réuni dans la ville même. Le 26 mars 1 576, Marbach remit au magistrat sa protestation, et, le 20 février 1577, l'Eglise française fut définitivement et absolument supprimée. Bornons-nous à citer quelques mots du décret: « On ne décrète aucune inquisition à leur égard; nul ne leur disputera leur droit de bourgeoisie, ni les forcera à se convertir. S'ils ne veulent point se joindre à l'Eglise luthérienne et y trouver la félicité éternelle, qu'ils restent dehors2. »
Dehors de l'Eglise? du Ciel? Evidemment Marbach confondait, et cependant ce décret est encore un des décrets les plus libéraux dont on puisse le féliciter.
Cependant, aujourd'hui il y a de nouveau, il y a encore, une Fglise réformée à Strasbourg. Son excellent pasteur, l'auteur de la très remarquable brochure, pleine de renseignements exacts, que nous avons souvent citée, M. Stricker, m'y conduit. — « C'est le presbytère, dis-je, en apercevant une maison ordinaire, aux contrevents verts? — Non, c'est le temple. — Mais cela n'en a pas l'air. — Précisément. » — Voici l'histoire.
Quand le culte privé lui-même eut été interdit aux réformés, ceux-ci allèrent, chaque dimanche, faire leurs dévotions à Bischwiller, vieillards, enfants, femmes, des malades, des nouveaux-nés, par des temps rudes.... Cinq heures pour aller, cinq heures pour revenir!
Alors le consistoire luthérien fit défendre aux pasteurs de Bischwiller de venir visiter leurs coreligionnaires; puis il fit défendre à ceux-ci de se rendre désormais à Bischwiller. Plusieurs sortaient de la ville le samedi par la porte opposée, et, après d'immenses détours, pendant la nuit, arrivaient le dimanche matin à Bischwiller.
Enfin, en 1654, le comte de Hanau, Frédéric-Casimir, dont la femme était réformée, fit don aux réformés de Strasbourg d'un terrain à Wolfisheim, près de Strasbourg. Là, ils élevèrent un temple. Mais, sous prétexte d'observer le repos du dimanche, les luthériens de Strasbourg interdirent aux voituriers de transporter à Wolfisheim les malades, les vieillards, les enfants. Le pasteur
1. Garnier, revenu de Marbourg (1555), de Cassel, (1562) et de Metz (1564-1566), passa quelque temps à Strasbourg. R. Reuss, Noies, p. 56. — i. R. Reuss, Notes, p. 57, 58.
s I R ISBI 'i RG
réforme eut l'autorisation de visiter ses amis dans la ville, niais pas s'ils étaient malades !
Le culte de Wolfisheim dura cent ans. Enfin, après l'édit de tolérance de 1787, le calvinisme put rentrer à Strasbourg, et, le i5 juin [790, fut consacré le temple actuel.
Il avait été construit à la condition qu'il n'aurait ni clocher, ni cloche, et qu'il ne ressemblerait pas à un temple !.
L'esprit de Marbach avait soufflé pendant trois siècles.
I. '/.«r Erinnerung an das Jubelfest dtr reformirten Kirche :u Strassburg am 15. Juni 1890. Predi^t von Pfarrer Ed. Stricker.
L'ancien hôtel de ville (Pfalz). 1321-1780. (p. 318, n. 4.)