‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son temps (volume 5)Chapitre 68 sur 166 · PREMIERE PARTIE Calvin et le mariage · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE Calvin et le mariage

ALVIN a exposé sa conception sur le mariage dans ses Sermons et dans son Commentaire sur les Ephésiens. Son quarante et unième sermon, expliquant le chapitre V, versets 28 à 3o, dit : « Le lien le plus sacré que Dieu ait mis entre nous, est du mari

avec la femme Le mariage est une figure de l'union sacrée

que le Fils de Dieu a avec tous fidèles.... Le Seigneur Jésus

préside sur le mari et la femme... afin que d'un commun accord ils le servent

tous deux, jusques à ce qu'ils soyent tousjours plus avancez, et qu'ils parviennent

à luy pour y adhérer du tout et en perfection. »

Cet idéal pieux et saint est loin d'être réalisé autour du Réformateur. Suit

aussitôt une description des mœurs de son temps :

« Car qu'on regarde tous les mesnages l'un après l'autre, où est-ce qu'on trou-

vera une telle amitié que Jésus Christ soit là représenté avec- son Eglise ? Mais le mari et la femme seront tousjours en riotte et en discord....

» ...L'estat commun et par trop ordinaire, c'est qu'on ne trouvera en chacune maison que diableries, maudissons, blasphèmes, reproches, injures. Car si la femme est une diablesse envers ses voisins, comme elle le sera aussi contre son mari, toutes fois le mari quand il en sera coiffé, il prendra querèle, sans discrétion, pour sa femme ; soit bien, soit mal, il faut qu'il la maintienne. On verra (di-je), que ceste perversité-là règne quasi par tout. Et puis chacun se plaindra de sa femme : je ne puis vivre avec elle, c'est une beste enragée, il n'y a qu'orgueil et fierté, il n'y a que rébellion; incontinent que je luy di un mot, elle aura quatre répliques. Or il est certain que les maris ont leurs femmes telles qu'ils les font. »

Tout cela est rude, comme l'époque. Seulement, si l'on veut être juste, il faut reconnaître que le véritable excès de Calvin est, non pas de lâcher la bride aux passions, mais de ne voir presque dans le mariage qu'une école pour les réfréner, pour mener une vie toute de moralité et de sainteté : « Quoy qu'il en soit, dit-il, quand on aura bien observé la façon de vivre de chacun, on trouvera qu'il y peut avoir des folles amours, qu'il y peut avoir des affections excessives : mais qu'il y ait une amitié bien reiglée, qui se rapporte à Dieu, qui soit fondée sur sa Parole, à grand peine de cent maisons en trouvera-t-on une, là où le mari et la femme soyent ainsi bien réformez '. »

Toutefois, il ne faut pas trop absolument se fier à la première apparence. La rugueuse et sèche enveloppe cache un fruit savoureux, je veux dire des sentiments, dont personne, mieux que Calvin, n'a exprimé, et par conséquent n'a senti,

la vivacité : « Qui aime sa femme, s'aime soi-même C'est donc une chose

contre nature [portentum] quand quelqu'un n'aime point sa femme.... Le mari et la femme sont assemblez en un par le lien du mariage, tellement qu'ils ne sont que comme une personne [in umim hominem coadunati]. Quiconque donc considérera sainctement [religiose] la loy et condition du mariage, il ne se pourra faire qu'il n'aime sa femme2. » — « Nul, dit saint Paul, ne s'aime soy-mesme qu'il n'aime sa femme. Voilà Dieu qui a institué le mariage à telle condition que la femme soit comme le corps du mari. Quand donc un homme s'aimera, il faut que la femme soit conjointe avec, ou ce sera un monstre. C'est une chose qui doit estre détestable, que ce qui est le plus sacré en la vie humaine, soit du tout mis bas. Puis qu'ainsi est donc, l'homme s'aimant soy-mesme aimera sa femme, car nous sommes sa chair, nous sommes de ses os 3.... »

l. Opéra, LI, p. 761-764. Sermon XLI sur l'épitre aux Ephésiens. — 2. Ibid., LI, p. 225. Commentaire sur l'épitre aux Ep/iésiens, ch. V, v. 28. (Traduction de Conrad Badius en 1561.) — 3. Ibid., LI, p. 767. Sermon XLI sur l'épitre aux Ephésiens.

Certes, le lien qui unit l'enfant à ses parents est sacré. Or, plus sacré encore est le lien qui unit le mari à sa femme. Commentant le texte Ephésiens V, 3i, Calvin écrit : « 77 délaissera père et mère, et s'adjoindra à sa femme.... Les degre\ sont y ci note\, et Moyse use de comparaison, afin qu'il exprime mieux combien est estroite et sainete la conjonction du mari avec la femme. Car l'obligation du fils envers le père est un droict de nature et qui est inviolable. Quant à icelle est préférée l'obligation du mari envers la femme, la vertu de la dernière est mieux cognue. Celuy donc qui voudra estre bon mari ne laissera point de se monstrer bon enfant envers son père ; mais il préférera le mariage à toutes autres conjonctions, comme estant la plus saincte de toutes. Et les deux seront une chair, c'està-dire, ils seront un homme, ou (comme on dit communeement) ils feront une personne, ce que certes nulle autre alliance ne peut faire1. »

De pareilles idées sur la sainteté et l'intimité du lien conjugal ne pouvaient pas ne pas avoir certaines conséquences. Et pour les apprécier exactement, il nous faut ici comparer Calvin et les autres Réformateurs.

Nous ne parlerons pas longuement de Zwingle, qui, étant encore curé, fut luimême victime de l'immoralité de ce clergé dont il faisait partie. Plus tard, il reconnut son péché. A Zurich même, il contracta un mariage secret qu'il ne légitima que plus tard.

Ces mots suffisent pour montrer quel acte libérateur et moralisateur Luther accomplit en se mariant, publiquement et saintement. Toutefois, s'il a fondé la famille pastorale, un des honneurs et l'une des plus grandes bénédictions des nations protestantes, Luther lui-même avait encore certaines idées confuses : à tel point il était difficile, au milieu de telles erreurs, d'apercevoir et de dire la vérité toute entière !

Je laisse parler, à propos de la bigamie du landgrave de Hesse, un défenseur de Luther, un professeur de théologie à la Faculté d'Heidelberg, Hausrath : « Ce n'est pas une belle décision, mais compréhensible, presque excusable, si l'on pense que Luther, par des raisons puisées dans l'Ecriture, était convaincu que, comme théologien, il ne pouvait pas interdire la polygamie, l'Ancien Testament la permettant, et aucun passage du Nouveau ne la supprimant clairement. Celui qui déclarerait la polygamie contraire à l'ordre divin ne pourrait plus voir en Abraham, David et autres polygames des agents de la révélation. Même saint Paul semblait permettre la polygamie aux laïques, quand il demandait seulement aux évêques (i Tim. III, 2) d'être maris d'une seule femme — Indépendamment de toute question pratique, poussé seulement par des considérations exégétiques, dans ses sermons de 1527 sur la Genèse, Luther avait posé cette question : « Un homme doit-il avoir plus d'une femme ? » et il avait répondu : « Ce n'est pas

1. Opéra, LI, p. 226. Commentaire sur l'epitre aux Ephésiens, ch. V, v. 31 (traduction de 1561).

défendu... je ne pourrais pas aujourd'hui le défendre, mais je ne veux pas le conseiller. » Lorsque, en 1524, Carlstadt, à Orlamunde, mit cette théorie en pratique, et poussa un de ses fidèles à prendre une seconde femme, Luther pensa qu'au nom de l'Ecriture il pouvait aussi peu interdire la bigamie que la circoncision. » Et notre auteur conclut : « Les attaques contre la monogamie avaient autant et même plus « la claire Ecriture » pour elles, que l'abolition de la Messe, de la Confirmation et de l'Extrême onction. Sans regarder ni à droite ni à gauche, sans se préoccuper beaucoup du scandale donné aux faibles, on avait aboli toutes ces coutumes antiques, sacrées, si respectées par le peuple, pour le seul motif qu'elles étaient contraires à l'Ecriture. Une certaine incertitude sur la question de savoir si ce principe ne devait pas être appliqué au mariage, surtout dans certains cas exceptionnels, est fort compréhensible à cette époque, où tout ce qui était ancien s'écroulait. En réalité, Luther pensait que la seule raison contre la polygamie, dans certains cas exceptionnels, était le mauvais exemple et le scandale1. »

Si un professeur luthérien, au XIXe siècle, s'est exprimé ainsi, on n'est pas trop étonné de voir Mélanchthon et Luther parler comme ils ont parlé, non seulement à propos de la bigamie du landgrave, en i53q, mais déjà à propos du divorce de Henri VIII, en i53i. Car nous ne sommes pas en présence d'un fait unique, nous sommes en présence de deux faits : « Dans ce cas, disait Mélanchthon, préférant la bigamie au divorce, à cause de la grande utilité pour le royaume, peut-être même à cause de la conscience du roi (propter conscientiam régis), je me prononce ainsi : le roi peut en toute sécurité (tutissimum esse régi) épouser une seconde femme sans rejeter la première, parce qu'il est certain que la polygamie n'est pas interdite par le droit divin, et que ce n'est pas une chose complètement inusitée. » Après avoir cité l'exemple d'Abraham, de David et d'autres « saints personnages, » Mélanchthon conseillait au roi de demander une dispense au pape et concluait : « Mais si le pape ne veut pas accorder la dispense, le roi d'Angleterre peut cependant se marier, car le pape peut s'opposer d'autant moins en une telle nécessité, où la charité réclame cette dispense, soit à cause du danger de la conscience (propter conscientiœ periculum), soit à cause du danger du royaume. La nécessité absout le roi, si, à cause de sa conscience (propter conscientiam), il a besoin d'une seconde femme (habet opns et altéra conjuge), selon la règle : il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes 2. »

Ce n'est pas sans stupéfaction que l'on s'arrête devant un pareil document, où la conscience et Dieu sont invoqués pour couvrir ce qui, en fait, se trouve être un véritable attentat contre les lois les plus imprescriptibles de Dieu et de la conscience.

Malheureusement, Luther ne combattit pas Mélanchthon. Au contraire. Dans son propre avis se trouvent quelques lignes trop claires : « Plutôt que d'approu-

1. Dr Adolf Hausrath, Kleine Schriftcn religionsgeschichtlichen Inhalts, 1883, p. 239-241. — 2. Plnlippi Melanthonis Opéra (éd. Bretschneider), II (1835), P- 526-527. Disputatio sive consultatio scripta anno 1531, die 27 Augusti, a Philippo Melanthone de digamia Régis Angliae,

ver un tel divorce, dit-il, je permettrais au roi d'épouser une seconde reine, et à l'exemple des Pères et des rois, d'avoir à la fois deux femmes ou deux reines '. »

Huit ans après, Luther, Mélanchthon , Bucer et les prédicateurs hessois rédigeaient pour le landgrave de Hesse la « consultation singulièrement embarrassée -, a qui se terminait par cette célèbre conclusion : « Mais enfin si votre Altesse est extrêmement résolue d'épouser une seconde femme, nous jugeons qu'elle doit le faire secrètement, c'est-à-dire qu'il n'y ait que la personne qu'elle épousera, et peu d'autres personnes fidèles qui le sachent, en les obligeant au secret, sous le sceau de la Confession. Il n'y a point ici à craindre de contradiction ni de scandale considérable, car il n'est point extraordinaire aux princes de nourrir des concubines ; et quand le menu peuple s'en scandalisera, les plus éclairés se douteront de la vérité, et les personnes prudentes aimeront toujours mieux cette vie modérée {modesta vivendi ratio) que l'adultère et les autres actions brutales [belluini et impudici actus). Et il ne faut pas se préoccuper des propos d'autrui, si on agit bien, avec conscience (si recte cum conscientia agalur)3. C'est ainsi que nous l'approuvons, et dans les seules circonstances que nous venons de marquer. Car l'Evangile n'a ni révoqué ni défendu ce qui avait été permis dans la loi de Moïse à l'égard du mariage.... »

Certes nous serions impardonnable de vouloir projeter la moindre ombre sur l'éclatante moralité d'un Luther, d'un Mélanchthon, d'un Bucer. Il était nécessaire cependant de noter leurs hésitations et d'en préciser la cause : une fausse conception des Ecritures. A tel point, l'Eglise du moyen âge avait tout obscurci, tout faussé ! A tel point fut méritoire la sûreté du sens exégétique et moral de celui qui, venant après les premiers Réformateurs, eut l'honneur insigne de compléter leur œuvre !

Calvin condamne toute polygamie, au nom même des Ecritures. Voici comment il commente Genèse IV, 19 : Lamech preint deux femmes : « Nous avons en ceste malheureuse [degener] et perverse race l'origine de la polygamie : c'està-dire de la licence de prendre plusieurs femmes ; et que le premier autheur d'icelle a esté un homme cruel, et sans aucune humanité. Au reste, il ne sert pas beaucoup de savoir s'il a fait ce par estre trop affectionné à peupler et multiplier sa maison, comme gens hautains et ambitieux ont accoustumé, ou si la paillardise l'a poussé à cela, car, en toutes les deux sortes, il a violé la saincte loy du mariage, qui avoit esté ordonnée de Dieu. Dieu avoit décrété que deux fussent en une chair, et c'est l'ordre perpétuel de nature. Lamech, par un mespris brutal de Dieu, corrompt les droits de nature. Le Seigneur donc a voulu que la corruptelle du mariage légitime sortist de la maison de Caïn, et commençast en la personne de Lamech, afin que ceux qui prenent 'plusieurs femmes eussent honte d'avoir tel exemple 4. »

1. « Et exemplo patrum et regum duas simul uxores, seu reginas, habere. > De Wette, Luthers Briefe (1827), IV, p. 296. Lettre du 5 septembre 1531 à Robert Barnes. — 2. 10 décembre 1539. — De Wette, Luthers Briefe, V, p. 241. F. Kuhn. Luther, sa vie et son oeuvre (1884), III, p. 194. — 3. Kuhn, Ibid., p. 198. — 4. Opéra, XXIII, p. 99. — Traduction française, édit. de 1564, Fr. Estienne.

Une fois le principe exégétiquement et moralement posé, avec cette netteté, au nom de l'Ancien Testament, il n'est pas étonnant de voir Calvin peu séduit par le « bavardage » des anabaptistes. L'exemple de certains patriarches ne le trouble pas. Ce sont tout simplement des exceptions ou des contradictions. Il n'oserait pas excuser la « licence » de Jacob, qui s'est laissé aller à ses passions {libidini sua.' inditlgebal). Et la conduite des patriarches est une chose extraordinaire {extraordinaria aliqua causa), un cas spécial (specialis prœrogativa , specialis ratio) qu'il ne faut pas ériger en exemple : c'est une concession de l'indulerence de Dieu à leur « avidité1. »

Aussi est-ce plaisir de lire son exégèse de Matthieu XIX, verset 4: « Le sens de ces mots est que Dieu, le créateur du genre humain, a fait le masle et la femelle, afin que chacun, se contentant d'une seule femme, n'en demande point davantage. Car il insiste nomméement sur le nombre de deux, comme aussi le prophète Malachie, chapitre II, verset 10, quand il blasme la polygamie.... Ainsi donc l'ordre de la création est suffisant pour prouver la conjonction inviolable d'un homme seul avec une femme seule. » -- Verset 5. « Deux seront une chair : par ceci est condamnée tant la polygamie, comme l'abus de répudier les femmes. Car si le Seigneur a consacré la conjonction de deux, quand il y en a trois ou quatre, c'est un meslinge faux et pervers. » — Verset 7 (à propos de la lettre de divorce autorisée pour les Juifs). « Il semble que tout ce que Dieu permet en sa Loy, duquel la seule volonté est la règle pour discerner le bien et le mal, soit loisible. Mais Christ use d'une response fort propre, pour se desvelopper de leur fausse calomnie, disant que Moyse n'a pas approuvé cela comme loisible, mais leur a accordé à cause de leur obstination. Il conferme son opinion par une bonne raison, disant que du commencement il n estait pas ainsi'2. »

On peut s'étonner que les historiens protestants n'aient pas su mieux rendre hommage, sur ce point si important, à la netteté de l'exégèse de Calvin. Une pareille exégèse est plus que le triomphe du bon sens, c'est le triomphe de la moralité protestante.

I. Lettre à Antoine Pignet. Opéra, X*>, p. 258, 259. 1" octobre 153S. — Herminjard, V, p. 130, 131. - 2. Opéra, XLV, p. 527-529. — La fameuse consultation, à propos de la bigamie du landgrave, spécifie quelques cas particuliers de bigamie légitime (certis casibits locus est <1ispensationi) : « Nous ne savons pour quelle raison on pourrait condamner l'homme marié... dont la femme devient lépreuse... et qui épouse une autre femme, par le conseil de son pasteur ; pourvu que ce ne soit pas à dessein d'introduire une loi nouvelle, mais seulement pour satisfaire à son besoin (nécessitait). » De Wette, V, p. 238. Kuhn, III, p. 195.) — Calvin n'admet pas que la lèpre soit un cas de divorce : « Il semble à aucuns que la ladrerie de la femme soit cause suffisante au mari pour la répudier.... Quant à moy... je ne luy peux accorder ceste liberté de la répudier. Si on allègue contre ceci, que ceux qui ne peuvent vivre sans femme, ont besoin de remède, afin qu'ils ne bruslent : je di que ce n'est pas remède ce qu'on va chercher outre la parole de Dieu. J'adjouste quant et quant que ceux qui se laisseront, estans en tel affaire, conduire par le Seigneur, ne seront jamais destituez du don de continence, pour ce qu'ils suyvent le moyen qu'il a ordonné. » Commentaires sur l'harmonie cvangcliqite. Mat. XIX, 9. (Edit. française, C. Badius, 1561.)

Or, Calvin a fait plus encore. Un passage, — plus ignoré, semble-t-il, que les précédents, — met dans un jour cependant très vif, non seulement la pureté, mais la délicatesse exceptionnelle des sentiments de notre Réformateur. Il a une certaine répugnance à voir des pasteurs se marier deux fois.

C'est à propos du passage de saint Paul, disant que l'évèque doit être mari d'une seule femme (i Tim. III, 2). Dans sa lettre, déjà citée, à son ami Pignet, après avoir repoussé tous les prétendus arguments exégétiques donnés en faveur de la polygamie, Calvin continue : « Je ne puis abandonner ma vieille idée. Car j'ai toujours pensé que l'apôtre indique ici une chasteté remarquable et rare, en

disant qu'il faut élire des évèques mariés une seule fois (unius conjugii) Paul

invite les veuves jeunes à se remarier, et il ne veut pas qu'on prenne au service de l'Eglise celles qui contracteront un second mariage, de peur qu'elles soient suspectes d'incontinence. Quoi d'étonnant s'il ne veut pas davantage de ce soupçon pour l'évèque ? Non pas qu'il ordonne tout de suite d'éloigner du ministère celui qui, après la mort de sa femme, se sera remarié. Il n'a pas eu le dessein de porter une telle loi, mais il indique le plus haut point de vertu (summa quœquc virtutis cujusvis specimina) qu'il désire être atteint par l'évèque '. 0

Et c'est cet homme qu'un vulgaire pamplétaire a osé ranger parmi « les débauchés, qui se sont roulés dans la boue de toutes les hontes et de toutes les dégradations, ainsi que l'atteste la véridique histoire. »

Mais il est temps de nous demander comment Calvin mit ses théories en pratique2.

De tous temps les pamphlétaires catholiques ont reproché aux Réformateurs d'être sortis de Rome, « estans incitez de concupiscence, pour se jetter au mariage. » Calvin réplique : « Je vous prie, peut-on rien penser plus ridicule que de dire qu'il s'en faille fuir de la Papauté, quand on ne peut vivre chastement?... Chacun sait que les cloistres, selles et troux des moineries ne sentent que toute ordure.... Sans entrer plus avant, il faut confesser que pour estre addonné aux femmes, nul ne sera contraint de sortir de la papauté. Toutesfois je ne nie pas que plusieurs moines ne s'envolent de leurs cages, espérans d'avoir sans difficulté avec nous ce qu'ils n'ont là qu'à la desrobbée. Mais j'oseray bien les produire en

I. Opéra, Xb, p. 259. — La lettre est de 1538. En 1548, Calvin publia son Commentaire sur les deux épistres de saint Paul à Timotliée. Il semble avoir modifié, non pas son sentiment moral, mais sa conviction exégétique. Il dit: < L'autre exposition est plus recevable qu'on doit élire un qui n'ait point esté deux fois marié, ains n'ayant eu qu'une femme et qui soit desjà morte, tellement que maintenant il ne soit plus en mariage. Mais tant yci qu'au premier chapitre à Tite les motz emportent : qui soit, et non pas : qui ait esté. Et ci-après au 5e chap., quant il parlera des vefves, il usera expresseement d'un participe du temps passé... Davantage par ce moyen il seroit contraire à soy-mesme, asçavoir, d'autant qu'il tesmoigne ailleurs, qu'il ne veut mettre un tel laqs sur consciences, I Cor. VII, 35. Il n'y a donc que l'exposition de Chrysostome, qui soit vraye : asçavoir qu'il condamne en l'évesque d'avoir deux femmes ensemble vivantes... qui estoit une chose tant usitée entre les Juifs, qu'ils la tenoyent quasi pour licite. » Opéra, LU, p. 281. — 2. Voir aussi D. Ollier: « Le mariage de Calvin, » dans la Revue chrétienne, du i" septembre 1S92, p. 210-226.

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tesmoins, que le mariage n'approche pas de la vie des cloistres, quant à la volupté de la chair. Parquoy aucuns sentans de loin, combien c'est une bride plus estroitte à l'homme de vivre chastement en mariage avec sa femme, que de garder la continence papale, qui est de s'esgayer partout où on peut rencontrer, se retirent hastivement au nid l. »

La question générale réglée, Calvin en vient à sa propre personne, et écrivant à un pasteur qui lui paraît trop opposé au mariage des pasteurs, il conclut : « Mais je ne défends pas ici ma propre cause. Moi qui parais si hostile au célibat, je ne suis pas encore marié. Me marierai-je jamais ? je ne le sais. En tout cas, si je prends une femme ce sera pour que, mieux affranchi de beaucoup de vaines difficultés (tricis), je puisse me consacrer au Seigneur (Domino vacare possitn)*. »

C'est ainsi que notre Réformateur brûlait de tous les feux de la concupiscence ! Des années plus tard, lorsqu'il eut perdu sa femme, il écrivit : « Les papistes nous font accroire que tous les différens que nous avons sont comme une guerre [le latin ajoute : de Troie] que nous avons esmeue pour les femmes. Devant que je vienne aux autres, pour le moins, je ne seray pas compris en ce nombre (ab hoc probro immunis). Par quoy j'auray tant plus grande liberté d'en parler [le latin dit : de repousser leur loquacité vilaine, putidam garrulitatem], comme non estant suspect en la matière. Estant sous le pape (sub papœ iyrannide) jamais ne fu[s] lié, qu'il ne me fust loisible de m'y marier. Depuis que Dieu m'a délivré de là, j'ay vescu longtemps devant que prendre femme (sponte caelebs rixi), ayant si bien addressé que j'ay de quoi louer Dieu. Toutesfois après le trespas de celle que Dieu m'avoit donné (le latin ajoute: singularis exempli femina), je ne me haste point à me remarier (jam sesquiannus est ex quo non invitus caelibatum rursus colo) 3. »

Si donc il y a un Réformateur auquel le célibat n'ait point pesé, c'est bien Calvin. Toutefois, à Strasbourg, pressé certainement par Bucer, le grand apôtre du mariage (ce qui, à cette époque, ne nous lassons pas de le répéter, était une des manières les plus utiles d'être le grand apôtre de la moralité ecclésiastique), Calvin finit par songer à imiter les exemples qu'il avait sous les yeux.

Il s'en ouvrit à Farel dans une première lettre, aujourd'hui perdue. Une seconde (19 mai 1 53g) nous révèle l'idéal qui flotte devant ses yeux: « Souvienstoi bien de ce que je désire surtout rencontrer dans une compagne. Je ne suis pas de la race insensée de ces amants qui, une fois pris par la beauté (forma) d'une femme, couvrent de baisers jusqu'à ses défauts (vilia etiam exosculantur) 4. La seule beauté (pulchritndo) qui me séduit (illeclat) est celle d'une femme pudique, complaisante (morigera), pas fastueuse, économe, patiente, que je puis

i. Opéra, VIII. De scandalis, p. 73. Opuscules. Traité des scandales, p. 1208, 1209. — "2. Lettre sans date. Opéra, X", p. 228. « Consilia. >■ — 3. Opéra, VIII. De scandalis, p. 72, 73. Opuscules, p. 1208. — 4. Quelle jolie expression disparue, comme tant d'autres, dans les traductions ordinaires: <■ Qui adorent, dit J. Bonnet, jusqu'aux défauts de la femme dont ils sont épris. » Récits du XVI" siècle, 1864, Idelette de Bure, p. 81.

enfin espérer être soigneuse de ma santé. Penses-tu qu'elle réalise ces conditions, viens, de peur qu un autre ne nous devance ; sinon, n'en parlons plus

C'est ce qui eut lieu, lui effet, quelques mois plus tard (6 février i5)oi une nouvelle lettre du Réformateur nous le montre pas encore marié et plus embarrassé que jamais : a Au milieu de telles agitations, j'ai assez de loisirs pour oser penser à me marier. On m'offrait une jeune personne, de noble naissance et dont la dot dépasse ma condition (et supra conditionem meam dotât a). De ce mariage. deux raisons me détournaient. Elle ignorait notre langue, et je craignais qu'elle ne se souvînt trop de sa naissance et de son éducation. Son frère, personnage d'une très rare piété, me pressait beaucoup, et sans autre motif, sinon que, aveuglé par son amour pour moi, il méconnaissait son propre intérêt. Sa femme, animée d'un même zèle, combattait avec lui, et j'allais avoir la main forcée, si Dieu ne m'avait délivré. »

Singulière délivrance, et combien rarement souhaitée ! Calvin continue : « Je répondis que je ne ferais rien si la jeune fille ne promettait de se mettre à l'étude de notre langue. Elle demanda du temps pour réfléchir. Aussitôt j'ai envoyé mon frère, avec un ami, pour aller solliciter la main d'une autre. Si elle répond à sa renommée, elle m'apportera, sans aucune fortune, une assez belle dot (salis magnam dotem, sine alla pecunia, secum adferet). Tous ceux qui la connaissent en font en effet un magnifique éloge. Si, ce que j'espère, elle consent, les noces ne seront pas différées au delà du 10 mars prochain. Plaise à Dieu que tu puisses alors venir pour bénir notre mariage 2. »

Le nouveau projet semble réussir. Avec quelle familiarité, quelle intimité, il en reparle à Farel. C'est quelques jours plus tard (27 février 1540) : « Ah ! plut au ciel qu'il me fût une fois permis de déposer familièrement dans ton sein ce que je sens, et, en retour, d'entendre tes conseils.... La meilleure occasion de venir ici sera si notre espérance au sujet du mariage se réalise. Nous attendons la jeune fille peu après Pâques. Mais si tu me promets certainement de venir, nous reculerons les noces jusqu'à ton arrivée. Nous aurons assez le temps de t'indiquer le jour. Donc je demande d'abord de toi, comme un très grand bienfait (summi beneficii loco), que tu viennes, et ensuite que tu écrives que tu viendras certainement. Il faut absolument que quelqu'un vienne pour bénir le mariage; et moi, je n'aimerais personne mieux que toi. Réfléchis donc si je te parais digne que, pour cette cause, tu entreprennes ce voyage 3. »

Cependant, l'incertitude de Calvin se prolonge. Il est toujours entre la jeune fille riche, dont il ne veut absolument pas, et la jeune fille pauvre, sur la décision de laquelle il n'est pas fixé. Le 29 mars 1540, il récrit à Farel : « Pour le mariage, nous sommes encore en suspens, ce qui me fait de la peine, car les parents de cette jeune fille noble me pressent de l'épouser. Je ne le ferai jamais, à moins que Dieu ne me prive complètement de raison. Mais parce qu'il est

I. Opéra, X1', p. 34S. Herminjard, V, p. 314, et n. 11 et 14- — -■ Opéra, XI, p. 12. Herminjard, VI, p. 167, 168. — 3. Opéra, XI, p. 25. Herminjard, VI, p. 191, 192.

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pénible de refuser, surtout à ceux qui m'accablent d'une pareille bienveillance, je désire vivement être délivré de cette difficulté. J'espère que ce sera bientôt '. »

Ces efforts désespérés de Calvin pour ne pas épouser une patricienne trop richement dotée, finissent par être amusants : ils seraient même comiques, s'ils n'étaient pas si honorables et si rares. En tout cas, le moyen de salut, auquel il avait pensé, de se fiancer rapidement ailleurs, ne réussit pas. Vers le i3 mai2, il informe Farel que « ses affaires en sont toujours au même point 3 » et, le 21 juin, que tout est rompu : « Je crains, si tu attends mes noces, que tu ne viennes bien tard. Je n'ai pas encore trouvé de femme, et je ne sais si je dois chercher davantage. Récemment, Claude et mon frère m'avaient fiancé à une jeune fille [celle dont il vient d'être question]. Trois jours après leur retour, des bruits sont venus à mes oreilles qui m'ont forcé à renvoyer mon frère pour me délier 4. »

Et puis plus rien, jusqu'à ce qu'une lettre de Christophe Fabri, en date du 17 août 040, nous apprenne que Calvin s'est marié récemment (nuper), sans doute dans les premiers jours d'août 5.

Certains détails, que nous aimerions posséder, sur les fiançailles de Calvin, nous sont heureusement fournis par lui-même, à propos des fiançailles de Viret, auxquelles il s'entremit, avec une affection si active et si persévérante, six ans plus tard, en 1546.

Viret était devenu veuf, à la fin de février. « Agissant en cela comme la plupart des veufs ses contemporains 6, » le Réformateur de Lausanne songea bientôt à se remarier et, le 4 juillet, Calvin écrivait au sieur de Falais, à Strasbourg: « Vous sçavez que nostre frère Viret est à marier. J'en suis en aussy grand soing que luy.... Nous trouvons assez de femmes icy.... Mais il n'y en a point encore apparut une de laquelle je me contentasse du tout.... Je vous prierois volontiers, si vous en aviez marqué une par delà qui vous sembla propre pour luy, qu'il vous pleust le me signifier. » Il ajoutait que c'était une « matière scrupuleuse ; » mais qu'il ne doutait pas de la bonne volonté de M. de Falais, « sçachant combien le mariage d'un tel homme emporte pour l'Eglise de Dieu7. »

Huit jours plus tard (i3 juillet), un billet à Viret montre que les choses ont marché rapidement. « Réfléchis à ce que tu dois faire, et écris bientôt ce que tu auras décidé. Plus nous nous informons et plus la jeune fille se trouve comme parée (onmtitr puella) de témoignages nombreux et excellents. C'est pourquoi maintenant je sonde la volonté du père. Dès que nous saurons quelque chose de certain, je te l'écrirai. En attendant, prépare-toi. Perrin 8 n'est pas satisfait

I. Opéra, XI, p. 30. Herminjard, VI, p. 199, 200. — -2. Herminjard, VI, p. 215. — :!. Opéra, XI, p. 39. Herminjard, VI, p. 221. — 4. Opéra, XI, p. 52, 53. Herminjard, VI, p. 23S. — fi. Opéra, XI, p. 77, et n. 1. Herminjard, VI, p. 275, et n. 15. — 6. A. Roget. Bibliothèque universelle et Revue suisse, 1875, p. 499-504. « Le second mariage de Pierre Viret. »■ — 7. Opéra, XII, p. 354, 355. — 8. Le capitaine général, et bientôt le chef du parti opposé à Calvin.

de ce mariage, parce qu'il voudrait te donner la fille de Ramel '. C'est une raison pour moi de nous hâter, afin que nous ne soyons pas embarrassés à nous excuser. Aujourd'hui, je pense, il m'en parlera, car nous sommes tous deux invités à dîner chez Corne '. Sous un prétexte poli, je gagnerai le temps nécessaire. Le mieux serait que tu me permettes de faire la demande. Je l'ai vue deux fois. Elle est très modeste de visage, et de toute sa personne merveilleusement belle (tolo corporis habitu mire decoro). De ses mœurs, on parle de telle façon que Jean Petit me disait naguère : j'en suis complètement amoureux (se esse in ea captum). Adieu. Dieu te dirige, et nous bénisse dans une entreprise d'une telle importance a. »

Est-ce bien vraiment la plume de V Institution chrétienne et des Commentaires qui trace ces lignes charmantes, et trouve ces expressions délicates? Est-ce l'ascète sombre, dur, qui s'arrête à de tels détails et fait ces gracieuses observations? Oui, et ce n'est pas même la seule fois que nous le voyons se préoccuper de la beauté féminine. Chargé de chercher une épouse pour un jeune homme, il répond à Farel : « ...11 ne m'en vient point à l'esprit qui soit belle (formosa) et probe, et en même temps avec une dot. » — Il n'imposait pas aux autres un désintéressement égal au sien. — Cependant, il indique à Farel deux jeunes filles « d'une beauté élégante {forma eleganti) et d'éducation libérale 4. »

Mais le voici déjà qui raconte le diner annoncé. « Avant-hier, à la fin du repas, il a été question du mariage, comme je te l'avais prédit. Mais Domaine d'Arlod 3, de l'aide duquel je m'étais servi, a interrompu la conversation, et a dit que c'était chose faite. A ces mots, notre ami [Perrin] s'est subitement levé de table et a, selon sa coutume, lâché les brides à son indignation. Agitant tout son corps : Comment, dit-il, il épousera cette fille de si basse extraction (ex génère pudendo)} Est-ce qu'on n'aurait pas pu, dans la ville, lui en trouver une d'une meilleure famille ? Quels que soient ceux qui ont dirigé cette affaire, ou y ont trempé, je les tiens pour méchants et scélérats (eos existimo nequam et sceleratos). »

Voilà de la couleur locale ! et ces honnêtes citoyens du XVIe siècle paraissent avoir eu, en fait de politesse, à peu près les idées des héros d'Homère. On dirait tout à fait de la fureur d'Ajax ou d'Achille. Calvin continue : « Malgré moi, j'ai été ainsi obligé de parler de mon frère et de ma sœur [qui avaient les premiers pensé à ce mariage]. Pour moi, dis-je, je ne pouvais en être l'auteur, car la jeune fille m'était inconnue. Mais j'avoue en avoir été le principal coadjuteur. Toutefois, pour ce qu'a dit Domaine d'Arlod, que la chose était faite, c'est une erreur. Seulement je me suis avancé au point qu'il n'est pas possible de reculer sans honte. Je n'en rougis pas. Et la fureur se changea en rire. » Le Réformateur conclut : « Je sais combien il est dangereux de donner sa foi, sans avoir appris à connaître le caractère d'une jeune fille. Je suis anxieux et ne sais trop

l. Galiffe. Notices généalogiques, I, p. 459-462. Il n'y avait pas à Genève de famille « Ramée. > — 2. Membre du Petit Conseil. — 3. Opéra, XII, p. 359. — 4. Ibid., XVII, p. 227. — o. Membre du Petit Conseil.

que résoudre. Voici cependant un conseil que je ne crois pas absurde. Si tu le veux, je ferai la demande en ton nom, avec la condition qu'avant les fiançailles et la promesse définitive, tu auras une entrevue avec la jeune fille. Ainsi les autres n'oseront plus te presser.... De la jeune fille, nous n'apprenons rien que de merveilleusement agréable (quod non mire arrideat).... Chez la fille de Ramel, il y a certaines choses que je crains.... Cependant, comme il s'agit de ton affaire, choisis librement. Tout ce que je ne te concéderai jamais, c'est qu'il y ait dans le monde un homme auquel son propre intérêt tienne plus à cœur que le tien à

moi '. »

Quelques jours, peut-être même quelques heures après, un nouveau billet, très court : « Dis seulement un mot, et la chose est faite. Je ne me serais pas tant hâté, si je n'avais pas été poussé par des témoignages si excellents2.... »

Subitement, tout est rompu. Il faut voir Calvin se transformer en avocat, plaider la cause de son ami. Il lui écrit, le 25 juillet: « Après avoir lu ta lettre, je vais trouver le père et la jeune fille, n'ayant aucun doute du succès. Mais dès qu'il est question de quitter Genève, le père allègue qu'on lui avait fait une autre promesse. J'ai nié qu'une autre promesse eût été faite avec notre consentement.... J'ai montré combien il serait absurde de quitter nos Eglises pour aller où nos femmes nous appelleraient ; qu'un mariage conclu à cette condition serait malheureux ; que ce serait un pacte impie, auquel ni toi ni la jeune fille ne pourriez consentir impunément ; enfin qu'il serait impossible d'obtenir de toi, que tu donnes un si honteux exemple, et qu'il était inutile de te le demander. J'ai ajouté que Lausanne n'était pas si éloigné, que sa fille pourrait venir le voir toutes les fois que ce serait nécessaire; qu'il lui valait mieux se réjouir tous les jours au sujet de sa fille absente, que de la voir tous les jours et de l'entendre gémir et se plaindre des injures de son mari, comme c'est le cas dans tant de maisons. Il a demandé du temps pour réfléchir, et le troisième jour il a répondu qu'il ne voulait pas éloigner de lui sa fille unique. J'ai été véhémentement indigné d'être ainsi trompé par la folie de ceux sur qui je comptais. Je me suis cependant contenu et j'ai dissimulé ma colère. » Conclusion : « Ainsi tournons-nous d'un autre côté. Christophe Fabri 3 m'a parlé d'une certaine veuve qu'il assure te plaire admirablement {mire placere). S'il en est ainsi, je me tais et me tiens en repos. Sinon, fais-moi savoir ce que tu veux '*. »

Et en effet, le 12 octobre, Viret écrivait à Calvin qu'il était prêt à se décider : « A la vérité, disait-il, je n'étais pas fort porté pour les veuves, mais comme il est difficile d'éviter tous les inconvénients, il en faut subir quelques-uns3. » Et à la fin de 1546, il épousait Sébastienne de la Harpe, fille d'un pharmacien, bourgeois de Lausanne, et veuve de Jacob Carraz. Elle devait lui donner six enfants 6.

1. Opéra, XII, p. 360, 361. — 2. Ibid., p. 362. — .!. Alors pasteur à Thonon. - i. Opéra, XII, p. 364. - :i. Ibid., p. 395. — (i. Philippe Godet. Pierre Viret, 1892, p. 54. — Viret n'est pas le seul ami pour le mariage duquel Calvin s'est ainsi entremis. A propos de Merlin, il écrit, 1" septembre 1548, à Viret : « A notre Merlin je souhaiterais la femme la plus excellente ; mais j'ai beau regarder autour de moi, c'est avec peine que j'en trouve une que je puisse espérer ou désirer lui fiancer. S'il pouvait, sous quelque

On n'a pas manque d'en faire la remarque : cette conception du mariage n'a rien de romanesque. « Il était moins question, à cette époque, qu'aujourd'hui, des besoins du cœur, » dit Stâhelin '. ■< Pas d'histoires d'amour sentimentales, dit A. Lang, et nous appellerions le mariage de Luther, si subitement conclu, un mariage de raison2. » — Ne savons-nous pas que Catherine de Bora s'était d'abord éprise d'un étudiant de Wittenbcrg, qui, malgré les efforts de Luther, préféra épouser une riche héritière ? Luther essaya ensuite de la marier avec le pasteur d'Orlamunde. Elle-même hésitait entre Amsdorf et Luther, et enfin celui-ci lui-même déclara : «Au début, je ne l'aimais pas3.... »

Au caractère général de l'époque, s'ajoute le caractère particulier de Calvin, qui, contrairement à Luther, avait, comme on l'a dit, une « nature antique ''. » Tout préoccupé de la vie sociale, il oubliait volontiers sa propre personne, ce Moi, dont le subjectivisme maladif caractérise nos mœurs et notre littérature. Calvin parle de ses joies ou de ses douleurs seulement quand il ne peut pas faire autrement. Mais on a tort de conclure : puisqu'il ne dit rien, il ne sent rien. Déjà dans les lettres que nous venons d'analyser, il y a plus d'un mot qui trahit des sentiments d'une délicatesse inattendue. Que sera-ce quand, à la mort de sa femme, forcé par sa douleur, il nous révélera, malgré lui, tout ce que son cœur avait caché d'affection pendant neuf ans ?

Mais en attendant, et quel que soit notre jugement provisoire, reconnaissons combien ces scènes sobres, trop sobres si l'on veut, ressemblent peu aux descriptions inventées par l'imagination menteuse et salie de certains partisans du célibat des prêtres. Que l'on conteste la poésie, le roman, soit : ce qu'on ne peut contester, c'est la robuste honnêteté de ces natures puissamment saines, saines jusqu'à la moelle. Et en tout cas, s'il est permis de parler de mariage de raison, il n'est pas permis de parler de mariage d'argent.

prétexte, venir ici, il regarderait mieux lui-même, se consulterait ensuite avec moi, et déposerait sûrement et familièrement ses pensées dans mon sein. » Opcra, XIII, p. 42.

^. Johannes Calvin, I, p. 272. — 2. August Lang, Das hausliche Leben Johannes Cahrins (Sonderabdruck aus der Beilage zur Allgemeinen Zeituug, N°s 137, 138, 140 und 142 vom 16, 17, 20 und 22 Juni 1893)1 P- I2- — ;!- Hausrath, p. 250, 251. — 4. A. Lang. Ibid., p. 5.

SECONDE PARTIE

Le mariage de Calvin

peine arrivé à Strasbourg, dans les premiers jours de septembre 1 538, Calvin se trouva surchargé de besogne, comme pasteur et comme professeur. Nous l'avons vu. Et à ce labeur énorme correspondait un traitement d'abord nul, ensuite dérisoire. « Les seigneurs [scolarques, réunis le Ier février] se sont entretenus de lui, et, comme on espère qu'il pourra servir l'Eglise, ils ont décidé de lui donner, à l'avenir, pour une année, 52 florins, comme à un suffragant... à partir du Ier mai '. »

Or, de septembre 1 538 à mai i53c), il y a huit mois. Donc, au bout de huit mois, un florin par semaine, quelques francs, et jusque-là, rien. Comment vivait donc l'auteur, déjà si célèbre, de V Institution chrétienne, exerçant les fonctions de pasteur et de professeur ? « Pour le présent, écrit-il quelques semaines après son arrivée, le 20 octobre 1 538, à du Tillet, ma nourriture ne me couste rien. » Il mangeait à la table d'un ami, Bucer (?) 2. « Aux nécessitez qui sont oultre la bouche, fournira l'argent des livres 3. »

Fin mars 1 53g, sa situation est toujours aussi précaire. « Les frères Vaudois, écrit-il à Farel, me devaient une couronne. Je leur en avais prêté une partie, et avais donné l'autre au messager venu avec mon frère.... Je leur ai dit de te la remettre. S'ils le font, tu la garderas pour que je sois d'autant exonéré auprès de toi. Le reste, je le paierai dès que je pourrai. Pour le moment, je me trouve dans une situation à ne pas pouvoir payer un as (ea enim mea est maie conditio, ut assem a me numerare nequeam). Il est surprenant, en effet, de voir combien j'ai de frais extraordinaires; et il faut cependant que je vive de ce que j'ai, si je ne veux tomber à charge à mes frères. Aussi, je ne puis soigner ma santé (non ita facile curare licet), comme tu me le recommandes dans ton amour plein de sollicitude 4. »

\. Voir plus haut, p. 434. — 2. Il lui fut agréable, en octobre 1538, d'être reçu quelque temps dans la maison de Bucer. Mais il ne paraît pas avoir profité longtemps de cette hospitalité. Lang, p. 9. — « Il prenait sa nourriture à la table d'un ami hospitalier, qui ne nous est pas nommé. » Stricker, p. 39. — .'!. Herminjard, V, p. 165. — 4. Opéra, X*>, p. 332. — Herminjard, V, p. 270. — Les Vaudois ne semblent pas

Le voilà donc obligé de s'imposer des privations, même nuisibles à sa santé. 11 n'en refuse pas moins, avec sa dignité habituelle, d'accepter les secours que lui offrent ceux auxquels Fard a révélé sa gène extrême : o Que je reste, écrit-il quelques jours après à son même ami Farel, avril [53g, que je parte, je suis toujours menacé de soucis, d'ennuis, de difficultés. Certes, je l'avoue, il m'est agréable de voir mes frères animés d'une telle sollicitude à mon égard, et se montrer prêts à subvenir de leurs biens à notre disette. 11 n'est pas possible que je ne sois extrêmement réjoui (délecter) par le témoignage d'un tel amour. Mais j ai décidé de ne pas user de ta bonté ni de la leur, à moins d'y être poussé par une plus grande nécessité. Wendelin [Rihel], le typographe auquel j'ai confié l'impression de notre petit livre ', me donnera de quoi suffire aux frais extraordinaires. Avec mes livres qui sont encore à Genève, il y aura de quoi satisfaire mon hôte jusqu'à l'hiver prochain. Pour l'avenir, le Seigneur y pourvoira2. »

Notons la tristesse qu'éprouve Calvin à se voir oublié de ses amis de France. « J'avais autrefois, écrit-il dans cette même lettre, d'innombrables amis en France : aucun ne m'a offert un as. Et cependant, s'ils l'avaient fait, ils auraient pu goûter le mérite d'une amabilité sans risque. Il ne leur eût, en effet, rien coûté d'offrir ce que je n'aurais pas accepté. »

Un seul a fait exception, Louis du Tillet. Mais nous avons vu comment Calvin n'avait pu accepter ses offres.

Ce n'est pas le florin, reçu chaque semaine, à partir du ier mai 1 53g, qui pouvait beaucoup modifier cette fâcheuse situation. Aussi, nous voyons Farel continuer à s'en préoccuper et intervenir auprès des amis communs. Le 8 mai i53g, Fabri, de Thonon, lui répond : «De ce que tu m'écris de la gêne (pœnuria) de notre Calvin..., je conclus qu'il est d'avis de vendre au détail sa part de livres [qui lui revenaient de l'héritage d'Olivetan] et celle de son frère.... Je me suis efforcé, non sans peine, d'extorquer à notre économe3 ces dix couronnes... comme secours (praesidium), ou comme assistance (succidium), pour notre pieux Calvin, en attendant qu'il me dise ce que je dois faire 4. »

Calvin répondit-il, comme il l'avait déjà fait quelques jours auparavant : « Pour le moment, je me contenterai de ta bienveillance et de celle des frères : et j'userai de vos secours, quand il sera nécessaire. En revanche, je vous prie de vous contenter de ma reconnaissance 3 ? » M. Herminjard le pense °. Toutefois, il faut remarquer que ces dix couronnes étaient, semble-t-il, moins un don qu'une simple avance sur le produit d'une vente future.

Quoi qu'il en soit, la gêne persistait. Tantôt Calvin en est aux vifs regrets (dolet) d'avoir perdu une couronne, tantôt il supplie (obseerd) Farel de faire

avoir payé la couronne, car, dans une lettre subséquente (fin avril 1539), Calvin dit combien il est fâché d'avoir perdu cette couronne. Herminjard, V, p. 292.

I. « Libellum nostrum, » la seconde édition de l'Institution chrétienne, d'après Herminjard, V, p. 291,

2g7) n. 2. 2. Opéra, Xb, p. 339, 340. — •'(. Le receveur de MM. de Berne, à Thonon. — 4. 8 mai 1539-

Opéra, X">, p. 343- Herminjard, V, p. 3°7- — S- Avril 1539- Opéra, X*>, p. 340. Herminjard, V, p. 292. — 6. Herminjard, V, p. 307, n. 20.

envoyer de l'argent par un libraire de Neuchâtel, de façon à satisfaire son imprimeur '. Tantôt il est obligé d écrire à Fabri : « Tu avertiras Pierre [Pierre de la Fontaine, alors pasteur dans le Chablais], de m'envoyer, par le premier messager, la petite somme (pecuniolam) qu'il me doit. Il agit avec plus de négligence qu'il ne convenait en faisant la sourde oreille à tant d'avertissements ... Bien qu'il n'ignore pas ma pénurie (inopiam), il retient paisiblement la petite somme qu'il me doit. Je t'en prie, fais ou qu'il restitue ce qu'il a acheté de mon frère, ou qu'il paie le prix 2. »

Un moment, il semble que sa situation va s'améliorer. Vain espoir: « Rien de nouveau, écrit-il encore à Farel, le 27 juillet 1540, depuis que tu es parti, si ce n'est que le jour même de ton départ, environ trois heures après, les scolarques ont voulu augmenter mon traitement. Ils m'ont conféré une prébende de cent florins, à la condition de renoncer à ce j'avais auparavant. Mais quand la chose a été portée au Chapitre des chanoines, ils ont objecté le droit de présentation de l'empereur, c'est-à-dire un prétexte pour nous exclure. Je ne suis donc pas devenu plus riche 3. » Parlant alors d'un tonneau de livres (c'était la façon dont on les faisait voyager), que le libraire Michel, de Genève, devait envoyer à Farel, il le prie de les vendre. « Pour les miens (meos), dit-il, ne les donne pas au-dessous de dix batz '', ou neuf, au minimum, à moins que quelqu'un n'en

t. 20 avril 1539. Opéra, Xb, p. 338. Herminjard, V, p. 28S. — 2. Vers le 25 sept. 1539. — Herminjard, VI, p. 32, et n. 30. — 3. D'après Stricker (p. 41), il s'agissait d'une prébende de la cathédrale, dont le Chapitre était encore catholique. — Après avoir cité la décision des Scolarques, du Ier février 1539, donnant à Calvin 52 H., le traitement d'un suffragant ou diacre, Schmidt (Jean Sturni, p. 48, n. 3) ajoute : « Bientôt après, Calvin obtint une prébende vicariale à Saint-Thomas, et le droit de bourgeoisie. » Pour le droit de bourgeoisie, nous avons vu que Calvin l'avait payé. Et quant à la prébende vicariale de Saint-Thomas, l'affirmation de Schmidt, si souvent répétée, ne paraît pas exacte. Nous avons à ce sujet trois textes. 1° Les Anna/es (p. 260) croient pouvoir rapporter (fortasse) au mois de juin 1540 deux fragments d'une lettre de Jacques Sturm aux Scolarques. II y est question de faire « permuter » Calvin, et au lieu d'une chapellenie [capellanien), sans doute celle qui lui rapportait les 52 f!., de lui donner un vicariat de Saint-Thomas, rapportant moins encore. Mais les 20 fi. de perte auraient été compensés par une allocation spéciale. Il s'agissait donc, non d'une addition, mais d'une simple permutation. Encore faut-il se demander si elle eut lieu. (Voir Stricker, p. 41, n. 1.) 20 Le second texte se trouve dans la Vie de Calvin de Th. de Bèze : « A quoy aussi [au retour de Calvin à Genève] s'accordèrent enfin lesdits seigneurs de Strasbourg, à la charge toutesfois qu'ils le tenoyent tousjours pour leur bourgeois. Ils vouloyent aussi qu'il retinst le revenu d'une prébende qu'ils luy avoyent assigné pour ses gages de professeur de théologie. Mais comme il estoit un homme du tout eslongné de cupidité des biens de ce monde, jamais ils ne peurent tant faire qu'il en retinst la valeur d'un denier. »• (Opéra, XXI, p. 64.) C'est sans doute le mot de prébende, pris au sens étroit, qui a fait penser à une prébende de Saint-Thomas. 30 Mais le troisième texte nous donne toutes les explications désirables. Calvin n'a jamais eu que le bénéfice représentant les 52 fi. de ses gages de professeur de théologie ; et ce bénéfice n'était pas une prébende de Saint-Thomas, mais une chapellenie (celle dont parlait Sturm). Voici comment Calvin lui-même s'exprime dans l'acte de résignation de son bénéfice, acte qui ne fut rédigé qu'en 1546. « Moi, Jean Calvin je veux que tous ceux que cela intéresse sachent que, pour résigner la chapellenie (capel/aniam) qui est dite de Saint-Pierre, sous la crypte du principal (primariiiin) temple de Strasbourg, je constitue procureurs les honorables seigneurs et maîtres scolarques.... Fait à Genève, le 21 janvier 1546. * (Opéra, XII, p. 262.) — 4. « C'est-à-dire environ 9 fr. de notre monnaie. > Herminjard, VI, p. 256, n. 9. — D'après Engel, X Ecole latine, p. 146, le gulden ou florin valait 5 fr. 50. — En 1532, le guide» strasbourgeois valait 5 fr. 50; en 1546, 5 fr. 40; on peut dire que sa valeur est constante pour le séjour de Calvin à Strasbourg. Le batz strasbourgeois varie, entre ces deux dates, de o fr. 37

prenne un plus grand nombre, comme La Cressonnière libraire à Xeuchàtel]. Dans ce cas, tu peux les laisser pour huit. Le transport a beaucoup coûté, et coûtera encore beaucoup, avant qu'ils soient arrivés jusqu'à toi '. »

La remarque s'impose inévitablement. Calvin travaille depuis onze mois, et quand les scolarques ne trouvent pas même le moyen du doubler son infime traitement, il ne fait aucune observation, aucune critique. Sa lettre, à un ami intime, ne laisse pas soupçonner la moindre irritation. Il ne semble même pas réfléchir sur ce fait ! Bien plus : à la lin de son séjour à Strasbourg, après avoir continuellement souffert de cette pauvreté, quand il déclarera à Farci qu'avec ce qu'on lui paie il peut à peine passer huit mois, au lieu de récriminer, il expliquera que, si on n'augmente pas son traitement, la faute en est à l'incertitude de ses projets. Et il conclura : « Je n'ai pas lieu de me plaindre, car je suis obligé de m'imputer à moi-même cet état2 ! »

Il est certain que notre Réformateur a porté sans fléchir, sans même être déprimé, le poids de ses soucis quotidiens, un poids qui a suffi pour arrêter dans leur marche tant de génies et tant de héros. « Povreté empêche les bons espritz de parvenir3, » disait un imprimeur du seizième siècle, traduisant la vieille devise latine : Sunuiiis virtutibus obstat res angusta dotni.

Ce n'est pas que Calvin soit ascète '% et trouve je ne sais quel plaisir maladif dans la pauvreté. Son robuste bon sens le défend sans peine contre de pareilles aberrations. La pauvreté est une souffrance : il la supporte avec la sérénité d'une

à o fr. 36. Il faut donc que le batz de Berne ait eu une valeur notablement autre, puisque dix bats, qui à Strasbourg représentaient 3 fr. 70, ou 3 fr. 60, faisaient, d'après M. Herminjard, « environ 9 francs de notre monnaie. » Ces chiffres sont empruntés à l'autorité la plus compétente en matière monétaire, M. le chanoine Hanauer, Etudes économiques sur l' Alsace ancienne et moderne, 1876, I, p. 497. Ses tableaux chronologiques, si utiles, ont été minutieusement calculés, au prix d'un labeur énorme. (Note de M. R. Reuss.) I. Opéra, XI, p. 63. Herminjard, VI, p. 254-256. — Les historiens les plus modernes et les plus exacts, après les historiens anciens, nous représentent Calvin vendant les livres de sa bibliothèque. Ainsi, M. Lang, p. 9, et M. Stricker, p. 42. Celui-ci précise même, à propos de la lettre du 27 juillet 1540, et fait dire à Calvin qu' « il a encore une dernière ressource, quelques livres de sa bibliothèque. » Nous ne trouvons pas cette déclaration dans la lettre. C'est une glose, et il est évident qu'on a confondu la bibliothèque personnelle de Calvin, dont on ne sait rien, avec les exemplaires de ses ouvrages. C'est bien de ceux-ci qu'il s'agit dans la lettre du 27 juillet 1540, puisqu'il y est question de 67 exemplaires de l'Institution, et de 182 exemplaires du Commentaire sur I ' Epitre aux Romains. — Dans la lettre du 20 octobre à du Tillet, on lit: « Aux nécessitez qui sont oultre la bouche, fournira l'argent des livres, » et M. Herminjard annote : « Il veut dire, l'argent que me procurera la vente de ma bibliothèque. > Herminjard, V, p. 165, n. 12. Est-ce sûr? Dans la lettre à Farel, fin avril 1539, Calvin dit: « In libris mets, avec mes livres qui sont à Genève, il y aura de quoi satisfaire mon hôte.... » Ce mot nieis indique-t-il nécessairement sa bibliothèque? Non, mais sans doute les livres qu'il avait hérités d'Olivétan. II se sert de la même expression pour désigner les exemplaires de ses ouvrages chez Michel le libraire, 27 juillet 1540. — Notre opinion est partagée par MM. R. Reuss et Th. Dufour. — 2. 31 janvier 1541, Herminjard, VII, p. 12. — 3. C'est le génie qui accompagne la marque typographique de Barthélémy Berton à la Rochelle (Silvestre, n° 864). Elle se trouve en particulier sur un ouvrage de Palissy. Bulletin, 1853, I, p. 25. — 4. Voir E. Uoumergue, L'art et le sentiment dans l'œuvre de Calvin, 1902. Troisième conférence.

âme qui lui est supérieure. Détaché des biens de ce monde, il ne les dédaigne pas, il en jouit, même volontiers quand il le peut, mettant du reste son absolue confiance dans celui qui sait ce dont les siens ont besoin. Dans ce corps malade réside une âme extraordinairement saine.

Voici, par exemple, le récit d'un repas fait en décembre i53ç). « J'ai été invité aujourd'hui à un dîner d'où je suis revenu longtemps après huit heures, bien restauré. » Longtemps après huit heures ! C'est à ce point que Calvin pousse ses excès de société. Aussi il s'accuse et s'excuse. « Tu auras donc la lettre d'un homme qui n'a pas la tète assez libre et vide pour écrire. »

Il revient alors à ses difficultés pécuniaires. Michel, son libraire genevois, se plaint que son Institution (2me édition) ne peut se vendre {non esse rendibilem), et qu'il est embarrassé (onerarî) par les volumes, sans doute mis en dépôt chez lui par l'imprimeur de Strasbourg, W. Rihel. Calvin lui a écrit qu'il en prenait cent exemplaires à sa charge, et l'a prié de les envoyer à Farel '.

Il termine avec calme, avec bonne humeur, par quelques lignes au nombre des plus curieuses, certainement, qu'il ait écrites. Il s'agit d'une sorte de révolte des étudiants. On avait fait des règlements universitaires astreignant les élèves « à se vêtir décemment, non comme des soldats, à ne pas assister aux danses, aux noces, sans permission, à éviter les lieux publics, à ne pas porter des armes2.... » C'en était trop : les étudiants protestèrent. « De nos Français, écrit Calvin, même de ceux qui habitent chez moi, plusieurs sont complètement fous (prorsus insaniunt). Demain on leur dira de partir ou d'obéir, et je ne doute pas qu'ils partent, ce qui te fera comprendre avec quelle vocation ils sont venus.... » Mais il ajoute : « Quoique, selon moi, il faille accorder quelque chose (aliquid indulgendum esse) à la folie des hommes. La rigueur ne doit pas être poussée au point qu'il ne leur soit pas permis, en certaines choses, de faire des sottises (neque sic intendendum rigorem ut non aliqua in re ineptire illis liceat) 3. »

Ineptire liceat! la permission de faire quelques sottises donnée par Calvin !

Et cependant, malgré son désintéressement et son égalité d'âme, Calvin ne pouvait vivre de rien : il prit des pensionnaires. Seulement ses pensionnaires étaient en général aussi pauvres, et même plus pauvres que lui : « Presque tous

1. Herminjard, VI, p. 154, 156 et n. 19. — 2. Foumier, p. 34. Règlement scolaire pour le gymnase, du 26 novembre 1539, et p. 35. — 3. Herminjard, VI, p. 157. — Dans sa lettre du 29 mars 1540, Calvin précise « Tu sais qu'on a fait des règlements, d'après lesquels les étudiants doivent se contenter de leur costume habituel (scholastiro habita) et renoncer à porter l'épée, donner leur nom au recteur, et autres mesures semblables. Pour échapper, ils renient leur profession littéraire. Mais comme la rébellion (confiiiiiacia) est évidente, j'ai résolu de ne pas la supporter. Je préfère qu'ils partent tous, plutôt qu'ils ne restent et que la discipline soit anéantie. » Il s'agit ici de la discipline ecclésiastique : Calvin ne voulait pas les recevoir à la sainte Cène. Herminjard, VI, p. 200.

EN KAMILI.i:

sont pauvres, dit M. F. Buisson, si pauvres que c'est merveille qu'ils arrivent à s'instruire ; il y faut des prodiges d'économie et une obstination que Calvin luimême admire par moments1. » Du reste, ces pensionnaires ne sont pas des pensionnaires. Ce que le Réformateur voit en eux, ce sont ses successeurs. « Combien que je soye jeune, écrit-il le 3o mai i5qo à Farel, toutesfois quand je voy ma débilité et indisposition de mon corps, j'ay soin de ceux qui seront après nous, comme si j'estoye desjà vieil ". » Et voilà le maître de maison qui a complètement disparu : il n'y a plus qu'un père spirituel qui oublie les corps et pense aux âmes. M. Buisson a dit vrai, quand il a écrit : « Dans chacun de ces disciples, ce qu'il voit et ce qu'il estime, ce n'est pas l'homme, c'est le serviteur de Dieu. Le reste, il l'oublie en eux, comme il l'oublie en lui, n'ayant découvert, comme fin de toute vie et comme fond de tout être, que Dieu. Est-ce froideur, sécheresse et dureté d'àme ? Non, mais plutôt le puissant effet d'une pensée et d'une volonté, qui supprime tout l'accessoire pour se donner entière, pure, ardente, à la vérité éternelle, à la parfaite sainteté 3. »

Dès la fin de 1 538, nous trouvons, clans la maison de Calvin, un premier groupe d'étudiants, Michel Mulot, Gaspard Carmel, Henri et Humbert, qui habitent ensemble. On paiera, dit Calvin, les frais du logement par des collectes : ces frais sont de cinq batz (environ deux francs) par semaine. On tâchera de trouver quelque chose pour faire vivre Humbert.

Le premier de ce groupe, Michel Mulot, arrivait de Montbéliard, attiré par son admiration pour Calvin, et par son amour pour l'étude. Calvin, après l'avoir dissuadé de venir, s'attacha tout de suite à lui. Il en fait un portrait plein de finesse et de délicatesse \

Farel, toujours impatient, aurait voulu que ces jeunes gens fussent tout de suite introduits dans les églises, qui manquaient de conducteurs. Calvin, avec son bon sens, lui répondait : « Je n'ose rien faire à la légère, de peur d'introduire des ouvriers mal instruits et mal préparés (rudes et imparatos). » Cependant il se décida à envoyer Michel Mulot, le premier et le seul, en 1 53g. Il partit, vers le 25 mars, pour aller desservir une église du comté de Neuchâtel5. « Pour les autres, ajoutait Calvin, nous prendrons conseil des circonstances.... Claude [il n'est pas possible de penser à Claude Féray] qui était à Bâle, bien qu'il ne soit pas complètement sans doctrine, ne me paraît pas cependant assez instruit. Gaspard aussi a besoin d'acquérir une doctrine plus solide et une plus grande expérience. Des autres, aucun, je pense, ne sera prêt avant un an6. »

Le 27 octobre 1 539, il y a quelques modifications dans ce groupe de jeunes

1. F. Buisson, Sebastien Castelliou, 1892, I, p. 109. Voir tout le chapitre: « Strasbourg. Chez Calvin, » p. 96-120. — 2. Herminjard, VI, p. 231 et p. 230, n. 1. — 3. Buisson, Ibid., p. 109, 110. — 4. Opéra, Xh, p. 274. Herminjard, V, p. 167. Lettre du 24 octobre 1538. — Ce Michel, avec son extrême sensibilité, ressemblait beaucoup à Calvin, si nous en croyons Calvin lui-même : « Il redoute tellement les moindres offenses ioff'ensiunculas) que souvent il est tout troublé pour rien. Mais ce péché, qui n'est pas éloigné d'une grande vertu, mérite un pardon facile. » — 5. Herminjard, V, p. 453, n. 24. — 6. Lettre du 29 décembre 1538, et non du 19 décembre 1539. Herminjard, V, p. 453, 446, n. 1 et 454, n. 30. Opéra, X^, p. 438.

gens. Calvin salue Farel au nom de toute sa maison [tola domus nostra), et il en énumère comme suit les membres : Claude (Féray ou de Fer), Gaspard (Carmel), Brito (probablement, Jean Curie, Breton, qu'il laissera partir en février 1540, tout en disant qu'il aurait désiré le retenir plus longtemps), les élèves de Claude (c'est-à-dire Louis et Charles de Richebourg et le jeune Malherbe), Jacques (Sorel) avec son compagnon (Robert le Louvat), Eynard (Pichon), et le frère même de Calvin, Antoine1.

Gaspard Carmel avait été mis sur la liste des suspects de janvier 1 535 2. Il était devenu bachelier, c'est-à-dire sous-maître du collège de Rive, à Genève ; puis, après l'exil du Principal, 1 538, il s'était rendu à Strasbourg pour compléter ses études (seconde moitié d'octobre 1 538) 3. Un an après, on ne pouvait plus l'en « arracher '* » (avellere), quoiqu'il eût beaucoup de difficultés pour vivre. Malgré quelques emprunts, il se trouvait complètement dénué de ressources pour subsister encore deux mois, terme auquel il avait fixé son départ; aussi était-il plein d'inquiétudes, et Calvin sollicitait pour lui5. Enfin, en avril 1540, il alla diriger le collège de Montbéliard 6. Il devait épouser la nièce de Farel, et devenir pasteur de Paris à l'époque des plus terribles persécutions (i55y)7.

Jacques Sorel et Robert le Louvat partirent en même temps. Sorel fut pasteur à Valangin 8. Le Louvat et Thomas Cucuel « envoyés à Montbelliart, passant par la ville de Sainct-Hypolyte, furent retenus... et mis en estroicte et dure prison 9. » Grâce à des démarches actives, ils furent délivrés.

La place de Jacques Sorel fut aussitôt occupée par un jeune homme qui devait devenir célèbre et diriger, à un moment, toutes les attaques des ennemis de Calvin, Sébastien Castellion w. Avec lui se trouvaient Eynard Pichon, Claude Féray, et Nicolas Parent.

Castellion lui-même nous a raconté ce qui suit, dans une de ses réponses à Calvin. « J'ai vécu dans ta maison, à Strasbourg, sept, ou tout au plus huit jours. Alors une Française, noble, « Madamoyselle Du Verger, » désira entrer dans ta maison avec son fils, et le serviteur de son fils. Mais comme il n'y avait

i. Opéra, Xl>, p. 426. Herminjard, VI, p. 117, n. 41-44- Voir Ibid., VI, p. 57, n. 25, et p. 175. — 2. Après l'affaire des Placards. Bulletin, X, p. 38, XI, p. 254. — 3. Herminjard, V, p. 115, n. 2, et p. 453, n. 27. — 4. Opéra, Xb, p. 371. Lettre écrite vers le 25 septembre 1539. Herminjard, VI, p. 30. — 5. 31 décembre 1539- Opéra, X*>, p. 440. Herminjard, VI, p. 156. — 6. Herminjard, VI, p. 161, 204, 222, n. 31. — 7. Opéra, XXI, Annales, p. 662. — 8. Herminjard, VI, p. 231, n. 5, et p. 390, n. 26. — 0. Ibid., VI, p. 277, 276, et n. 1. Voir Ibid., VI, p. 207, n. 11, 12, et VII, p. 30, 31. — 10. On hésite sur l'orthographe de ce nom. Voici ce qu'il a dit lui-même : « Comme je vivais à Lyon, tout jeune, avant d'aller te [Calvin] trouver à Strasbourg, il arriva un jour que quelqu'un au lieu de m'appeler de mon nom accoutumé Castellio, me nomma Castalion. Ce nom rappelant la fontaine des Muses me plut aussitôt, je me l'appropriai, et abandonnant le nom paternel de Castellio, je m'appelai désormais Castalio. » {De/ensio, citée par M. Buisson, I, p. 26.) Ce changement de nom était commun, et en général le second nom a fait oublier le premier. Ici il n'en a pas été de même. Du vivant de Castellion, quelques rares ouvrages portent ce nom: la Bible française, publiée à Bâle, en 1555, « par Sébastian Chateillon » (Buisson, II, p. 359), l'édition des Dialogorwn sacrouni, libri quatuor, par Oporin, en 1562, à Bâle « autore Sebastiano Castellione. » (Ibid., p. 343.) Après sa mort, c'est le nom qui est le plus souvent usité; en conséquence, nous l'adoptons, après son savant biographe, M. Buisson.

pas de place dans ta maison pour faire coucher ce serviteur, tu me demandas modestement de lui céder ma place. Je le fis avec modestie, je te payai le prix de ma nourriture, et je me séparai de toi en bons termes. Un peu plus tard, comme dans ta maison était tombé malade un de tes serviteurs, originaire de mon pays, Jean Chevant, je vins, appelé par les tiens, et le soignai pendant sa maladie jusqu'à sa mort, ce qui dura de nouveau environ sept jours. Depuis, je ne fus plus ton pensionnaire !. »

Cette dame Du Vergier, avec son fils et un domestique, était sans doute une des pensionnaires dont la pension aidait Calvin à faire marcher sa maison '-'. Damoiselle, le titre qu'on donnait aux femmes nobles, se dit en latin domicella, qui signifie aussi gouvernante. Ces deux sens ont donné lieu à quelques malentendus, et Ton semble avoir fait deux personnes d'une seule '.

Il y a peu à dire sur Eynard Pichon '*. Mais Nicolas Parent occupe une plus grande place dans cette histoire. Lui aussi avait été attiré par un violent amour pour Calvin (tut amantissimus) et par un admirable désir de s'instruire (miro discendi studio captus). Farel avait cédé à ces deux passions 5.

Naturellement de pareils étudiants étaient des étudiants modèles. « Nicolas et Henri, écrit Calvin, étudient avec ardeur (strenue), Nicolas surtout est tout feu et flammes (totus ardet)('. » Et cependant les deux jeunes gens étaient dans la plus profonde misère : « ils meurent de faim, » ajoute Calvin (j'aide esuriunt) 7.

Nicolas inspira une telle confiance au Réformateur, qu'au moment de partir pour le Colloque de Worms, il lui confia l'intérim de son Eglise. Le 24 octobre, raconte Nicolas, « les mains m'ont été imposées par Bucer et Calvin8. » 11 tremble à la pensée de sa responsabilité. Naturellement il s'acquitta parfaitement de sa charge difficile, toujours au milieu des plus grands ennuis pécuniaires. Il réclame à Farel trois couronnes, qu'on lui doit, et il le prie de lui prêter ou de lui en faire prêter une de plus. Il la rendra bientôt. Mais il est déjà endetté envers son hôte, et Calvin n'est pas là.

Enfin, Claude Féray était peut-être de tous ces jeunes gens, de ces jeunes hommes, celui qui fut le plus intimement lié avec Calvin : « quein unice dili-

1. Dcfensio adversus libellant cuj'us titillas est Adversus nebulonem, Joan. Calvini, édition de 1578, p. 26-28. Cité par Herminjard, VI, p. 377. n. 6. — "2. Farci la fait saluer: <■ domicellam Catharinam cl Jiliiiin istius. » Lettre du 6 septembre 1540. Herminjard, VI, p. 297, et n. 42. — 3. Tous ces malentendus se trouvent réunis dans ces lignes de J. Bonnet, Récits, p. 79 : « Calvin demeurait dans une maison qu'occupait la famille Duvergier, avec une servante dont il a décrit les emportements dans une de ses lettres, tandis que ses amis, désireux de fixer sa destinée, lui cherchaient une compagne. » — Calvin n'habitait pas chez une famille Duvergier. C'est la famille Du Vergier, la mère et le fils, qui habitait chez Calvin. - Les Du Vergier n'avaient pas de servante; cette prétendue servante, c'était Mm<: Du Vergier 'elle-même.

— La lettre où Calvin parle des emportements de Mm<= Du Vergier n'était pas antérieure mais postérieure à son mariage. — Et la description de ces emportements se borne à cette indication, que Mme Du Vergier avait la parole trop vive. — Stricker parle encore de la « gouvernante, » p. 49- Voir Lang, p. 15, n. 1.

— 4. Lettre écrite vers le 25 septembre 1539. Opéra, ~X>, p. 371. Herminjard, VI, p. 29, n. 3, 5. - S. Lettre du 6 février 1540. Opéra, XI, p. 16. Herminjard, VI, p. 174. — 6. Lettre du 13 (environ) mai 1540. Opéra, XI, p. 42. Herminjard, VI, p. 225. — 7. Lettre du 21 juin 1540. Opéra, XI, p. 53. Herminjard, VI, p. 240. — 8. Lettre du 16 novembre 1540- Herminjard, VI, p. 371-373. et n. 2. Opéra, XI, p. 115-117-

gebam ', » dira celui-ci. C'était un helléniste, qui quelquefois remplaça le savant Jacques Bédrot dans ses cours au gymnase. Quelque temps après, une famille noble, les Richebourg, ayant demandé à Calvin un précepteur, Calvin désigna Claude et trouva moyen de le loger avec ses élèves, deux frères, Louis et Charles de Richebourg, et un de leurs parents ou amis, Malherbe. Ces trois jeunes gens comptaient sans doute parmi ceux dont la pension était en quelque mesure rémunératrice. Quant à leur précepteur Claude, il devint pour Calvin un ami, un auxiliaire, presque un conseiller.

C'est dans cette maison si pleine, presque plus pleine encore que celle de Luther (et nous n'avons pas parlé des hôtes de passage) 2, que Calvin, ayant refusé la main de la jeune fille « trop richement dotée », et ayant déclaré que « sans argent, sa femme serait assez richement dotée, si elle lui apportait douceur et piété, » — conformément à ces principes, amena chez lui Idelette et ses deux enfants. Eynard Pichon et Nicolas Parent durent céder leur place et aller chercher un gîte ailleurs 3.

C'est au commencement d'août 1540 qu'eut lieu le mariage de Calvin avec Idelette de Bure, la veuve de l'un de ces anabaptistes dont nous avons parlé, Jean Stordeur 4. « Ce que il fit, dit Bèze, par le moyen et conseil de M. Bucer. » Idelette de Bure était une « femme grave et honneste... et avec icelle a tousjours vescu paisiblement 5. »

Jules Bonnet a concentré dans une seule phrase toutes les erreurs que commettent les historiens au sujet de ce mariage : « Les noces du Réformateur furent célébrées au mois de septembre /5/o, avec beaucoup de solennité, en présence des députés envoyés par les consistoires de Neuchâtel et de Valangin. On ignore si Farel était du nombre 6. » Moins gêné que qui que ce soit par les documents, Audin ajoute : « On chanta des vers au repas, des vers allemands et français 7. »

1. 29 mars 1541. Opéra, XI, p. 175. Herminjard, VII, p. 55, et n. 3. — 2. A cette liste déjà longue de pensionnaires contemporains ou successifs, il faudrait peut-être ajouter, selon M. Buisson, Philippe Bitissotinier, de la Bresse; Farel fait en effet saluer un Philippe (Herminjard, VI, p. 297, n. 40. Voir encore Ibid., p. 398, n. 6), et ce serait lui que Calvin recommanda à Nàgueli, 12 janvier 1547 (Opéra, XII, p. 469. Buisson, I, p. 115); — les deux frères de La Fontaine, Antoine et [Estienne?], originaires de Bourges, dont l'aîné, Antoine, était un ami intime du Réformateur. Il avait passé quelque temps avec lui à Francfort. « Valdc familiariter et amice vixerunt mecum, major ctiani conjunctisshne, » écrit Calvin à Viret, en les lui recommandant à leur passage (mars ou avril 1540. Opéra, XI, p. 34. Herminjard, VI, p. 202, 203 et n. 2, et p. 229, n. 7). Antoine devait être un des premiers à féliciter Calvin de son mariage (13 janvier 1541). D. Passe/io [Calvin] aimco. Opéra, XI, p. 142-144. — :!. Buisson, I, p. 116. — 4. D'après un renseignement de M. Rod. Reuss, l' Addressbuch de Strasbourg, en 1901, mentionne encore deux Stordeur. Seraient-ce des descendants du beau-fils de Calvin?— 5. Opéra, XXI, p. 62. — 6. J. Bonnet, Récits, etc., p. S4. — 7. Histoire de la vie et des doctrines de Calvin, 6me édition, 1856, I, p. 306.

EN FAMILLE q63

1" Jules Bonnet, Stâhelin1, Bungener8, Kampschulte3, Charles Dardier v, ont tort de mettre ce mariage en septembre, ou en automne. La date est donnée par une phrase de Fabri, le pasteur de Thonon, dans une lettre à Calvin, datée du 17 août 1540 : « Adieu, salue ta femme, que, selon ce que nous avons appris, tu viens d'épouser (quant te imper duxisse audivimus)*. »

2° Il n'y a aucune raison pour supposer que les noces de Calvin aient été célébrées en grande pompe. En particulier il n'est pas probable que des députés de Neuchàtel et de Valangin y fussent. Car, le 6 septembre, c'est-à-dire environ un mois après, Farel est chargé « par les frères de Neuchàtel » de présenter à Calvin leurs vœux à l'occasion de son mariage. Ces vœux, ils ne les lui enverraient pas, si on les lui avait déjà apportés 6.

3° Enfin, il est presque certain que Farel bénit le mariage. En tout cas il était à Strasbourg, le 10 août7, c'est-à-dire au moment où, sans doute, le mariage eut lieu. Et lui-même parle des « récits » qu'il fit à son retour (quœ narrabamus) à Neuchàtel, et « d'après » lesquels furent envoyés, le 6 septembre, les vœux dont nous avons parlé8.

Qui était cette Idelette de Bure ? On a fait diverses réponses, également plausibles et hypothétiques. — Un pasteur belge, M. Lenoir, qui s'était beaucoup occupé de la Réformation dans l'ancien pays de Liège, pense qu'Idelette était sans doute originaire de Liège, parce qu'un Lambert de Bure de cette ville fut banni en 1 533, à cause de sa foi, avec six concitoyens. Leurs biens furent confisqués9.

Les visites pastorales que Calvin avait faites au mari, d'abord pour le convertir, et ensuite pour l'assister sur son lit de mort, l'avaient rendu témoin des vertus chrétiennes de la jeune femme. Quand elle fut veuve, sur le conseil de Bucer, il l'épousa, car c'était celle qu'il avait rêvée, pauvre, mais douce et pieuse.

I. Stâhelin, I, p. 275. — 2. F. Bungener, Calvin, sa vie, son œuvre et ses écrits, 1863, p. 217. — 3. Kampschulte, I, p. 321. — 4. Encyclopédie des sciences religieuses, article Calvin (1S77), p. 536. — 3. Opéra, XI, p. 77, et n. 1. Herminjard, VI, p. 275, et n. 15. — •>. Opéra, XI, p. 79. — Stricker, p. 48 et n. 2. — 7. Ibid., XI, p. 75, et n. 2. Herminjard, VI, p. 269, n. 10. — H. « Tous les frères te félicitent toi et ta femme, de ce que la clémence divine vous a si béni^nement unis l'un à l'autre; ils vous souhaitent toute espèce de prospérité, et que tout réussisse selon l'espérance qu'ils ont conçue d'après les récits que je leur ai faits {quant conceperunt ex Us quœ narrabamus). » N'est-ce pas le témoin oculaire qui a parlé ? — Herminjard, VI, p. 289. — 9. Bulletin, IX, 1860, p. 26 et 213. Le premier mari d'Idelette, Jean Stordeur était de Liège. — De son côté, M. Lefranc a fait observer que l'un des notaires de la famille Cauvin, à Noyon, portait le nom de de Bures. « Gérard de Bures, notaire juré et establi... en la ville et prévosté royal du dict Noion, >• dit un acte du 12 juin 1536. Il y avait d'ailleurs à Noyon des de Bure depuis longtemps, et une dame de ce nom avait même, d'après le chanoine Le Vasseur, assisté aux terribles prodiges qui accompagnèrent la naissance de Calvin. M. Lefranc conclut : « Il n'est peut-être pas téméraire de supposer qu'Idelette appartenait à la même famille et que son mariage avec Calvin ne fut pas l'effet d'une rencontre uniquement due au hasard. » La jeunesse de Calvin, p. 191 et 205.

De plus, elle était belle. « Probe et honnête, » déclare Farel, parlant en témoin oculaire, quelques jours après le mariage ; il ajoute : « belle » (proba et honesla nxor, adde etiam formosa) l. — « Jeune et belle, » dira Florimond de Raymond2. « Un peu noire de peau, » siffle la petite vipère de la calomnie, je veux parler du très catholique Audin a, qui se garde bien naturellement d'indiquer où il puise son renseignement : « dit la chronique, » insinue-t-il. Laquelle?

Voilà donc Calvin en pleine lune de miel, aussi heureux que pauvre. « O heureux homme, si grandement enrichi de cette dot que tu désirais très grande4, » lui écrit un de ses amis intimes.

Mais nous avons le propre témoignage de Calvin, dans une de ces nombreuses lettres à Farel, où il raconte, avec minutie, avec abandon, tant de détails, et qui sont une des preuves les plus suggestives de son besoin d'affection et d'expansion. Celle-ci va nous faire pénétrer dans l'intérieur du jeune ménage, au milieu de ses pensionnaires, avec une simplicité et une ingénuité absolues.

C'est six semaines environ après la noce, fin septembre 15403 : « Je te réponds tard, car lorsque ta lettre m'a été apportée c, mon corps était si faible que je pouvais à peine lever le doigt.... En vérité, de peur que notre mariage ne fût trop heureux, Dieu s'est hâté et a tempéré notre joie, pour qu'elle ne dépassât pas la mesure. » {Dominus antevertit... ne conjugium nimis Icetum esset... ne.gaudium nostrum modum excederet.) Le cœur de Calvin bat très fort ; et, ce qui est plus rare, il laisse son ami sentir ses battements joyeux. L'expression de « lune de miel » est-elle déplacée ?

Il continue en expliquant comment Dieu a prévenu l'excès de cette joie : « Le 3 septembre, une lourdeur de tête m'a saisi, mal qui m'est si familier que je ne m'en suis pas beaucoup inquiété. Le dimanche suivant [5 septembre] m'étant un peu échauffé dans le sermon de l'après-midi {aliquantum incaluissem), je sentis se liquéfier les humeurs qui avaient occupé ma tête [nous sommes dans la médecine du temps]. Avant de partir, un catarrhe me saisit, dont le flux continuel m'a tourmenté jusqu'à mardi. Ce jour-là j'ai l'habitude de prêcher. J'éprouvais une grande difficulté à parler, car mon nez était bouché, et ma gorge était comme fermée par mon enrouement. Je sentis une subite commotion. Le catarrhe s'arrêta, mais intempestivement, pendant que la tête était encore pleine de mauvaises humeurs. De plus, le lundi, j'avais eu un accès de bile. En effet, la damoiselle LMme du Vergier ], dont le verbe est souvent plus libre que de juste, dit une parole injurieuse à mon frère. Celui-ci ne put la souffrir. Cependant il ne s'emporta pas : il se borna à sortir silencieusement de la maison, en jurant de ne plus revenir tant qu'elle habiterait avec moi. Elle aussi, me voyant si triste du départ

l. 28 août 1540. Opéra, XI, p. 78. Herminjard, VI, p. 285, et n. 10. — i. FI. de Rxmond, p. 926. — 3. Audin. Vie de Calvin, I, p. 305. — 4. Antoine de La Fontaine. Opéra, XI, p. 143. — 5. Opéra, XI, p. 83-84. Herminjard, VI, p. 312-314. — 6. Vers le 12 septembre. Herminjard, VI, p. 312, n. 1.

de mon frère, se transporta ailleurs. Pendant ce temps son fils resta avec moi. Or, j'ai coutume, lorsque je suis échauffé par la bile, ou par quelque autre grande anxiété, de m'oublier pendant le repas et de dévorer plus qu'il ne faut. C'est ce qui nf arriva alors o

Ainsi, ce Calvin est si sensible qu'une simple brouille, un simple mot trop vif entre son frère et une dame, sa pensionnaire, lui donne un accès de bile, le navre au point de lui faire perdre l'entière possession de lui-même.... Et nous voici en pleins détails techniques : c'est notre héros en vrai déshabillé. « Ayant surchargé mon estomac d'aliments immodérés et peu appropriés, le lendemain, je fus tourmenté par une grande indigestion [excruciatus sum ingenti cruditate). Il fallait y porter un prompt remède par la diète, et c'est aussi ce que j'ai coutume de faire. Mais de peur que le fils de la damoiselle n'interprétât mon jeûne comme un moyen détourné par lequel je songerais à l'éloigner, j'ai préféré éviter cette offense aux dépens de ma santé (malid cum valetudinis dispendio offensionem illam ritare). »

De plus en plus étonnant ! Tout à l'heure un mot pénible, adressé par quelqu'un à son frère, lui donne un accès de bile. Maintenant qu'il est mal à l'aise, vraiment souffrant, il préfère aggraver sa maladie, se préparer des jours de douleur et de faiblesse, plutôt que de paraître manquer de politesse, de prévenance visà-vis d'un jeune homme, assis à sa table.

Les suites prévues ne se font pas attendre. « Donc mardi, après que mon catarrhe eut cessé, comme j'ai dit, vers neuf heures, après le dîner, je tombai en défaillance. Je me mis au lit. Un grave accès a suivi, une grande chaleur, un étonnant vertige. Mercredi en me levant, je sentais une telle faiblesse dans tous mes membres que j'ai été obligé de l'avouer : j'étais malade. J'ai déjeuné frugalement. Après le déjeuner, j'ai eu deux syncopes. Puis sont venus de fréquents accès, mais à des heures incertaines, de façon qu'on ne pouvait pas saisir la forme précise de la fièvre. Je transpirais tellement, que je mouillais presque tout l'oreiller. »

Il se trouve, pour comble de déplaisir, que la nouvelle mariée ne se porte pas mieux que son mari. « Quand j'étais encore accablé par cette faiblesse, ma femme a été saisie par la fièvre. Elle commence à guérir, mais pour souffrir d'un autre mal. Car, depuis huit jours, elle a été tellement épuisée par de fréquents vomissements et par la diarrhée qu'elle peut difficilement soulever son corps sur son lit. »

Il serait difficile de pénétrer plus avant dans l'intimité de ce ménage. Ce serait singulièrement indiscret. Mais nous pourrons pénétrer beaucoup plus profondément encore dans le cœur du mari d'Idelette.

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