‹ Jean Calvin, les hommes et les choses de son tempsChapitre 115 sur 156 · VI. Kampschulte · texte numérisé non relu

VI. Kampschulte

1. Audin. — 2. Kampschulte et les critiques protestants. — 3. Kampschulte et l’influence de Galiffe. — 4. Jugement de Kampschulte sur M. Herminjard.

1. Parmi les biographes catholiques de Calvin, au XIX: siècle, nous citerons d’abord Audin: Histoire générale de la vie, des ouvrages el des doctrines de Calvin. — M. Rod. Reuss parle de ses « élucubrations extra-scientifiques® », et M. G. Monod, le savant directeur de la Revue historique appelle tout simplement son œuvre un «.inepte pamphlet. » Il faut seulement constater que les milliers d'exemplaires de cet « inepte pamphlet, » parvenu à sa sixième ou septième édition (et, outre le pamphlet en deux volumes, il y a le pamphlet abrégé en un volume), ont fait en France opinion de Mer. de Ségur, de Mgr. Gaume, et de tous les catholiques catholicisants.

1. Drelincourt, o. c., p. 37. — 2. Jbid., p. 191. — 3. Vitet, Monographie de l’église Notre-Dame de Noyon, 1845, p. 12. — À, À. Lefranc, p. XII. — 5. Revue critique, 1870, I, p. 288. — 6. Revue historique, mai, juin, 1892, p. 127.

2. Nous devons insister davantage sur l’œuvre, bien différente, de Kampschuite.

Kampschulte, un vieux catholique, un ami intime de Reusch et de Déllinger, n’a pu écrire que le premier volume de son Histoire: Johann Calvin, seine Kirche und sein Staat in Genf, von F. W. Kampschulte, o. o. prof. d. Gesch. an der Universität Bonn. Erster Band, Leipsig, 1869. Il est mort en 1872 (déc.), et les matériaux pour le second et pour le troisième volume ont été remis entre les mains de M. le professeur Cornelius, de Munich, qui a publié plusieurs savantes monographies sur Calvin et son œuvre?.

Ce volume de Kampschulte a reçu de tous les protestants des éloges enthousiastes.

M. Amédée Roget dit : « Cet ouvrage nous paraît être, entre tous les écrits qui ont paru sur la matière, celui qui répond le mieux aux exigences actuelles de la science?. »

Schaff s’écrie : « L’admirable ouvrage du professeur Kampschulte repose sur une maîtrise complète (thorough mastery) des sources®. »

Dans la Revue critique, peu prodigue de compliments excessifs, un historien fort compétent, M. Rod. Reuss, a écrit: « Jean Calvin, son Etat et son Eglise à Genève, est une œuvre des plus remarquables, fruit de longues et pénibles recherches, écrite avec une scrupuleuse exactitude d’après des documents soigneusement vérifiés, avec la seule préoccupation de trouver la vérité, avec une impartialité tellement soutenue qu’on peut lire le volume tout entier sans se douter que l’auteur est catholique, et avec un grand talent de narration, assez rare encore en Allemagne, pour mériter un éloge spécial*.... » M. Reuss réclame une traduction française : « Nous ne pensons pas qu’on puisse réfuter le savant professeur de Bonn sur un point de quelque importance, et c’est auprès de lui qu’on devra dorénavant se renseigner sur Calvin, quand on ne voudra pas avoir recours aux sources originales. »

Voilà donc Kampschulte passé à l’état de « source », même pour les protestants !

3. Nous ne contesterons certes pas la très grande valeur de ce volume : et nous comprenons l’approbation qu’il a rencontrée quand on l’a comparé à Audin, et à presque toute la littérature catholique.

Cependant il ne faut rien exagérer, et M. Rod. Reuss lui-même a écrit des lignes qui donnent à réfléchir : « Il n’y a qu’un seul détail sur lequel j’oserais hasarder une observation. C’est à propos de ce que dit Kampschulte (p. 388) des richesses de Calvin. 1} s’est trop laissé influencer en cet endroit par Galiffe. Calvin était réellement pauvre, cela ressort de nombreuses lettres écrites par lui, et le fait, rapporté par M. Kampschulte lui-même, que la République fut obligée de lui faire faire un nouvel habit ne prouve certes pas le contraire. » I! s’est trop laissé influencer en cet endroit par Galiffe!

Prenons un autre exemple. Kampschulte écarte les accusations infamantes portées contre les mœurs de Calvin. C’est très bien. Voilà l’impartialité. Seulement, pourquoi dit-il en termes assez ambigus, et sans preuve, que le récit a été inventé non point par le biographe catholique (est-ce vraiment Bolsec que Kampschulte prend ainsi au compte de l'Histoire catholique?), mais par les adversaires protestants de Calvin, de telle sorte que Bolsec semblerait n’être guère responsable que de la forme donnée par lui au récit? Et surtout comment Kampschulte peut-il dire que ces pages, où la sottise le dispute quelquefois à l’infamie, « ne sont pas aussi dépourvues de valeur qu’on le dit d’ordinaire5 ? » Encore un endroit où il s’est trop laissé influencer par Galiffe.

1. Détails empruntés à l'History of the Christian Church, de Schaff, VII. Préface, p. vrr. — 2. Revue de théologie et de bhilosophie de Lausanne, 4"° année, 1871, p. 80.— 3, History ofthe Christian Church, VI, p. vit. — 4. Revue critique, 1870, I, p. 280. — 5. Johann Calvin, I, p. 224, n. 2.

Précisément. Kampschulte était sous l’influence de Galiffe, un historien de l’école Bolsec ! et dont nous avons déjà parlé à propos de la Légende du fer rouge.

4. Du reste nous avons rencontré des déclarations de Kampschulte, qui vont suffire, pensonsnous, à éclairer définitivement nos lecteurs.

Quand parut le premier volume de la Correspondance des Réformateurs, de M. Herminjard, Kampschulte en publia un compte rendu dans le Theologisches Litteratur Blatt, von Reusch, 1867, p. 7-11. Il compare Galifle et M. Herminjard.

Après avoir parlé des livres qui ont « un mérite véritablement scientifique, » la grande édition des Opera, et les Lettres françaises de Jules Bonnet, il continue : « Nous estimons davantage encore (hôher schlagen wir) les solides études de Galiffe, le jeune. Marchant sur les traces de son père, qui a si hautement mérité de l’histoire genevoise, il s’est donné pour tâche particulière d'éclairer l’histoire de sa ville natale à l’époque de Calvin. Ses recherches, publiées en 1862 et 1863, sur le procès contre Perrin (Quelques pages d'histoire exacte, soit les procès criminels intentés à Genève pour haute trahison contre No. Ami Perrin) et Pierre Ameaux (Nouvelles pages d'histoire exacte, soit le procès de Pierre Ameaux), répandent sur l’activité de Calvin à Genève une lumière très vive; et même celui qui n'accepte pas les déductions de Galiffe, doit avouer que ses écrits, composés avec une érudition et un soin vraiment allemands (mit wabrhaft deutschem gelehrten Fleiss), contiennent des matériaux que le futur biographe de Calvin ne pourra pas ignorer. »

Après Galiffe, M. Herminjard. Son plan paraît « manqué. » Il donne trop, et trop peu. Certaines pièces ne sont pas entières. Il ne donne que ce qui a trait à la Réformation française... Tout cela est une conséquence d’une tendance surtout pratique (der vorwaltend practischen Tendenx ?).

Et les notes, ces notes qui ont excité l’admiration du monde savant ? Kampschulte les apprécie comme suit : &« Les notes enfin, qui, nous paraît-il, supposent un lecteur par trop laïque, manquent souvent de la précision critique nécessaire, et trahissent une connaissance trop insuffisante avec la littérature du sujet. »

Conclusion : « Ce que M. Herminjard nous offre dans ce volume, ce n’est pas une Correspondance des réformateurs dans les pays de langue française, telle que la science historique pouvait l’attendre, c’est seulement une collection, faite pour un but pratique (?), de lettres de réformateurs, et de non-réformateurs, français et non-français. Cette collection, à la vérité, témoigne de soin et de zèle, et, dans certaines parties, contient des matériaux précieux, ce qui nous oblige à la reconnaissance. Mais elle ne supporte pas la mesure, strictement scientifique que nous, en Allemagne, nous avons l’habitude d’appliquer à des travaux de ce genre. »

Impossible de se montrer plus dédaigneux. Galiffe atteint l'idéal, c’est-à-dire la science allemande (mit wabrhaft deutschem gelebrien Fleiss); mais M. Herminjard reste au-dessous du niveau normal, c’est-à-dire du niveau allemand (den wir in Deutschland an derartige Sammlungen anzulegen gewobnt sind).

Nous voilà avertis ?.

1. Pour le moment, nous renvoyons nos lecteurs qui voudraient être renseignés sur la manière dont Galiffe a écrit l’histoire, à l’article « Bolsec » dans la France protestante, 2° édition, et à la brochure de H. Bordier, l'Ecole historique de Jérôme Bolsec, pour servir de supplément à l’article Bolsec dans la France protestante, 1880. — 2 Du jugement de Kampschulte rapprochons à titre de curiosité (car l’éloge de la Correspondance n’est plus à faire), le jugement des Opera. En 1872, ils déclarent que l’œuvre de M. Herminjard est omnium prœstantissimum, doc tissimum el locupletissimum (Opera, X?, p. xxvi). En 1870, ils ajoutent : « Celui qui désormais voudra étudier cette partie de la littérature et de l’histoire prendra la Correspondance comme le guide le plus sûr, et le suivra avec une parfaite sécurité. » (Ducem sibi certissimum eliget et tutissime sequetur.) Opera, XX, p. 593, n. 1.

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