‹ Jean Daniel DumasChapitre 9 sur 13 · État de l'artillerie, munitions de guerre, etc · texte numérisé non relu

État de l'artillerie, munitions de guerre, etc

8. Lettre de monsieur Lotbinière à monsieur le comte d'Argenson.

9. Extraits du registre du fort Duquesne. Nous acceptons volontiers la Relation de M. de

Godefroi, puisqu'il paraît avoir été témoin oculaire de l'affaire. En examinant attentivement cette pièce nous verrons que M. de Beaujeu y est qualifié de commandant de la petite troupe et non du

fort. « Le 9, jour de l'action, M. de Beaujeu en partit avec environ 1 50 François tant officiers que cadets, soldats et miliciens, tout compris et environ 500 sauvages à huit heures du matin. De ce nombre de sauvages 300 prirent une autre route que le commandant; ils passèrent la rivière Malangueulée, de sorte que le détachement se trouua près de l'ennemy bien foible, mais comme on étoit près de donner, les 300 sauvages rejoignirent le parti et on avança tout de suite pour frapper, environ à 3 lieues et demy du fort Duquesne où les ennemys étoient à dîner. On fit le cri et on donna dessus dans un endroit fort désavantageux pour nous, mais ils ne firent reculer notre monde que d'une dizaine de pas et cela à trois fois différentes. Ils avoient leurs canons chargés à raizins. 2 6 M. de Beaujeu fut tué à la troisième décharge. M. Dumas resta commandant ».

Deux pages plus loin, la liste des officiers tués dans le combat contient les noms suivants : « M. de Beaujeu, commandant, le chevalier de la Pérade et M. de Carqueville. Les blessés furent MM. Le Borgne, de Bailleul, Hertel et de Montmidi.

Le mot Commandant apparaît trois fois dans cette relation, et M. de Beaujeu n'y est nulle part qualifié de commandant du fort.

2 8 A mitraille.

La deuxième pièce intitulée : « Relation depuis le départ des trouppes de Québec, jusquau 30 du mois de septembre 1755», n'est qu'un ouï-dire. L'auteur anonyme reconnaît lui-même n'avoir pas été présent à l'action ni au fort Duquesne. (( Les régimans partagés par division de quatre ou cinq compagnies étoient partis pour se rendre en partie au fort Frontenac où nous devions former un camp et de là aller faire le siège de Choyen; ce projet n'a pu avoir son exécution, ayant été obligé de les faire marcher pour empêcher les ennemis de faire celui du fort Saint-Frédéric, et on fut dans l'obligation de faire redescendre le régiment de la Reyne et notre première division qui étoit fort avancée )) .

Les troisième, quatrième, et cinquième relations reconnaissent explicitement que M. de Contrecœur commandait au fort Duquesne. La sixième est encore un ouï-dire; il n'y est d'ailleurs nullement question du commandant du fort. On voit tout simplement parmi les morts, « Monsieur de Beaujeu, Capitaine, Commandant. » Le document suivant est un Etat de ï artillerie, Munitions de guerre, etc., où il n'est pas non plus question du commandant. La lettre suivante est de M. de Lotbinière, elle est adressée, du Camp de Carillon, le 24 octobre 1755, à Monsieur le Comte d'Argenson. Il n'est aucunement question du commandant dans cette lettre.

M. Shea donne ensuite neuf extraits de sépultures faites au fort Duquesne. Parmi elles se trouve celle de M. de Beaujeu, capitaine d'infanterie, commandant du fort Duquesne et de V armée. « On ne voit guère, dit M. Shea, la possibilité d'une erreur de la part de l'aumônier du fort quant à la personne du commandant. » Ceci paraît inattaquable. C'est le seul document sérieux qu'apporte M. Shea pour étayer son assertion. Disons tout de suite que M. de Beaujeu avait, en effet, été désigné au printemps de l'année 1755, par le gouverneur pour commander au fort Duquesne. Mais ajoutons que cet officier ne devait remplacer M. de Contrecœur qu'au départ de celui-ci. Or, comme en font foi la lettre de M. de Contrecœur à M. de Vaudreuil, en date du 14 juillet 1755, et ceUe du même officier au Ministre, du 20 du même mois, M. de Contrecœur n'était pas encore parti du fort à cette date. La lettre de M. Dumas, en date du 24 juillet 1756, confirme les deux lettres de son supérieur. Entre le certificat de l'aumônier et l'affirmation de M. de Contrecœur, il n'y a pas à hésiter. Les deux lettres officielles de ce dernier font foi. Du reste, l'erreur dans laquelle est tombé le Père Baron s'explique facilement par la commission de M. de Beaujeu.

M. Shea ignorait évidemment l'existence des lettres de MM. de Contrecœur et Dumas. Ses

renseignements provenaient, d'ailleurs, comme il l'avoue lui-même ingénuement, d'une personne intéressée, c'est, en effet, à Yobligeance de Yhonorable M. G. Saveuse de Beaujeu, de Montréal, qu'il les devait. Il procédait pour ainsi dire ex parte. L'on aperçoit bien le peu de solidité que présente son plaidoyer.

Quant aux preuves qu'apporte l'abbé Daniel à l'appui de sa thèse sur le même sujet, elles ne valent pas davantage. Il a, lui aussi, puisé ses arguments à la même source intéressée.

Voici ce que dit cet écrivain : « Quoiqu'on en ait dit et pensé jusqu'à présent, c'était M. de Beaujeu, et non M. de Contrecœur, qui commandait au fort Duquesne en 1755. C'est donc à lui, et à lui seul, que revient la gloire d'avoir triomphé de l'armée anglaise. Nous tenons à constater ce double point, afin de rectifier ce que nous avons avancé plus haut, sur la foi des autres.

« i° M. de Beaujeu commandait seul au fort Duquesne. M. de Contrecœur ayant demandé, dans l'hiver précédent, son rappel, écrit une pieuse contemporaine, M. le marquis Duquesne avait envoyé M. de Beaujeu, capitaine, pour le relever, avec ordre toutefois à M. de Contrecœur de ne revenir qu'après l'expédition, supposé qu'on fut attaqué, comme on avait lieu de le croire. )) « M. de Beaujeu qui commandait dans ce fort, lit-on

dans un mémoire déposé aux Archives de la Marine, prévenu de la marche des ennemis et fort embarrassé, avec le peu de monde qu'il avait, de pouvoir empêcher ce siège, se détermina à aller au-devant. )) — « Monseigneur, écrivait à son tour, au ministre des Colonies, Madame de Beaujeu, après la mort de son mari, j'espère que vous voudrez bien faire attention au malheur que je viens d'avoir de perdre mon mari. Il s'est sacrifié à la rivière de l'Ohio, dont M. le marquis Duquesne lui avait donné le commandement ce printemps ? Enfin, son acte de sépulture le déclare « Commandant au fort Duquesne. » Ce point nous paraît donc bien établi. Le second qui en découle, ne Test pas moins ». « II0 C'est à M. de Beaujeu que revient la gloire d'avoir triomphé de l'armée anglaise, i ° C'est lui seul qui conçoit et exécute le dessein d'aller attaquer l'ennemi : « Il se détermina à aller audevant, dit le Mémoire déjà cité; il le proposa aux Sauvages qui étaient avec lui. )) Parlant de son beau dévouement, sa tante, la Mère de la Nativité, écrit : (( Le Seigneur nous a enlevé le cher de Beaujeu qui s'est exposé et a sacrifié sa vie pour le salut de la patrie. » 2° Lui seul commandait en chef : (( Il avait sous lui, rapporte la pieuse Annaliste déjà mentionnée, « MM. Dumas et de Ligneris, et quelques officiers subalternes. » Elle ne dit pas un mot de M. de Contrecœur. 3 ° En-

fin, lui seul décide du succès de la bataille, comme le prouve i ° son plan d'attaque si hardi et si habile, 2° sa bravoure à la tête des troupes, et 3 ° la vengeance que tirèrent les Sauvages de sa mort, en achevant la victoire.

« Suivant deux mémoires, il fut frappé à mort à la première décharge de l'ennemi; d'après d'autres ce ne fut qu'à la troisième, lorsque l'action était déjà bien engagée; (( s'avançant au milieu des foudres et des feux, dit encore la même Annaliste, sa contemporaine, il tomba mort à la troisième décharge de l'ennemi. » De son côté, M. de Vaudreuil certifie que le chevalier de Beaujeu, capitaine d'infanterie du détachement de la Marine, a été tué le 9 juillet 1755, d'un coup de canon chargé à cartouche à la troisième décharge qu'il fit donner par les troupes et les Sauvages de la Colonie qu'il commandait. )) Nous nous en sommes rapportés à ce dernier témoignage » dit en terminant l'abbé Daniel.

Examinons maintenant ces preuves. Quelle est cette pieuse contemporaine dont le dire a tant de poids auprès de l'abbé Daniel ? Nul ne le sait. Comment a-t-elle su ce qu'elle raconte ? Par ouïdire, évidemment, car elle n'était certainement pas présente au fort lorsque fut décidée l'attaque et encore moins au combat. Ce témoignage n'a donc aucune valeur. On ne peut l'opposer à celui de

MM. de Contrecœur et Dumas. Remarquons en passant que M. Daniel ne semble guère prêter d'attention aux mots suivants : avec ordre toutefois à M. de Contrecœur de ne revenir qu après l'expédition. Que M. de Beaujeu ait été nommé pour relever M. de Contrecœur, c'est certain. Mais qu'il l'ait de fait relevé, rien ne le prouve; au contraire, M. de Contrecœur avait l'ordre de ne quitter son poste qu'après l'attaque que l'on appréhendait. Est-il croyable qu'un officier de la trempe de M. de Contrecœur eût forfait à l'honneur en désobéissant à un ordre formel du gouverneur ? Non. Et n'est-ce pas ce qu'il faudrait conclure s'il eût cédé sa place avant la bataille ? Evidemment. Or rien n'autorise l'abbé Daniel à ternir ainsi la réputation de cet officier. Les documents cités au chapitre précédent prouvent le contraire, et toute la carrière de M. de Contrecœur donne un énergique démenti à l'imputation de l'abbé Daniel, voilée sans doute, mais explicite néanmoins. L'échafaudage si péniblement construit par cet historien tombe en pièces.

Madame de Beaujeu, sachant que son mari avait été désigné pour remplacer M. de Contrecœur» était de bonne foi. Mais sa lettre ne prouve tout au plus que M. de Beaujeu commandait la troupe envoyée pour rencontrer l'ennemi en chemin.

Quant au mémoire déposé aux archives de la Marine, c'est le document numéro 2 cité par M. Shea. Nous l'avons analysé plus haut.

La Mère de la Nativité ne fait que répéter ce qu'elle avait entendu dire, probablement par des membres de sa famille. Elle ne parle d'ailleurs aucunement du commandement du fort.

Enfin, l'abbé Daniel n'apporte aucune preuve que le plan d'attaque si hardi et si habile fût de M. de Beaujeu, plutôt que d'un autre.

Quant à la bravoure déployée par M. de Beaujeu, personne, que nous sachions, ne l'a jamais mise en doute. Elle demeure incontestée. Il ne s'agit nullement d'enlever la moindre parcelle du mérite de cet excellent officier qui avait d'ailleurs fait ses preuves auparavant, mais tout simplement de rétablir la vérité historique faussée, inconsciemment, nous en sommes convaincu, par ces deux historiens.

La lettre de M. de Vaudreuil, disant que M. de Beaujeu est tombé à la troisième décharge des ennemis, contient la vérité. Les Sauvages ont pu tirer vengeance de la mort de leur commandant, car ils l'aimaient, mais cela ne prouve rien au sujet du commandement du fort Duquesne.

Il ne faut pas oublier non plus que les pièces, produites par l'abbé Daniel, proviennent des papiers de M. G. Saveuse de Beaujeu, lequel était

tout naturellement porté à se magnifier lui-même en exaltant un de ses parents.

En résumé, disons que les assertions de ces deux historiens ne sont pas justifiées par les faits, et qu'ils auraient été mieux inspirés en n'essayant pas de corriger X erreur de leurs devanciers, sans se garantir une connaissance plus étendue et un examen plus approfondi des documents relatifs à cet important point d'histoire.

Nous ne leur en garderons toutefois pas rancune. Ils nous ont fourni l'occasion de rétablir les faits et de proclamer bien haut la gloire impérissable de M. Dumas, le véritable héros de la Monongahéla.

(( La postérité, » dit Chateaubriand dans ses Mémoires d' Outre-tombe, « n'est pas aussi équitable dans ses arrêts qu'on le dit; il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme il y a des passions, des erreurs de proximité. )) Cette assertion a été, jusqu'ici, applicable à l'histoire de notre héros. Elle ne devra plus l'être à l'avenir.

Après la victoire

Après le triomphe de la Monongahéla, M. Dumas, qui avait remplacé M. de Contrecœur dans le commendement du fort Duquesne, voulut poursuivre ses avantages. Ses premiers soins furent d'organiser des partis de Sauvages à la tête de plusieurs desquels il mit des officiers canadiens, et les lança sur les frontières ennemies qu'ils mirent à feu et à sang.

Depuis son arrivée au fort Duquesne, M. Dumas avait pris un grand ascendant sur les Sauvages de cette région, qu'il maniait à sa guise, et son prestige augmentait toujours; il s'affermit surtout au lendemain de l'éclatant succès du 9 juillet qui avait frappé ces peuples d'admiration.

Les Loups (Delaware) et les Chaouanons (Shawanoes), anciens amis et alliés des Anglais, déterrèrent aussi la hache et se jetèrent dans une lutte à outrance contre leurs anciens amis. Les Mingoes ou Cinq Nations de l'Ohio, ainsi que nombre de tribus éloignées organisèrent des partis et tombèrent sur les malheureux colons de la Pennsylvanie, de la Virginie, du Maryland et de la Caroline. « The West rose like a nest of hornets, and swarmed in fury against the English frontier» dit M. Parkman; et il ajoute : « Such was the

conséquence of the defeat of Braddock aided by the skilful devices of the French commander ».27

« Je n'ai pas été huit jours de temps )> écrivait M. Dumas, « depuis le départ de monsr de Contrecœur, sans avoir à la fois six ou sept différents partis en campagne dans lesquels j'ai toujours mêlé des Français. Jusques ici, il nous en a coûté deux officiers et peu de soldats, mais les villages sont pleins de prisonniers de tout âge et de tout sexe; l'ennemi a beaucoup plus perdu depuis la bataille qu'il ne fit le jour de sa défaite. . . )> 2 8

Au mois d'avril 1756, M. Douville attaque un fort en Virginie; il est tué et ses gens sont repoussés. Plus heureux que lui, le 2 août suivant, le chevalier de Villiers, envoyé par M. Dumas, brûle le fort Granville, 2 9 situé sur la rive nord de la rivière Juanita, à soixante milles de Philadelphie.

Voici l'intéressant récit que fit M. le chevalier de Kerlérec, gouverneur de la Louisiane, de cette heureuse expédition. 3 °

37 Montcalm and Wolfe, 1888. Vol. I, pp. 329, 330.

28 Lettre au ministre, 24 juillet 1756.

29 Le fort Granville fut probablement ainsi nommé en l'honneur de George Granville, vicomte de Lansdowne, célèbre homme d'Etat anglais et auteur de comédies, de tragédies, et de dissertations historiques. Il fut l'un des proteceurs de Pope.

3 ° Cette lettre est reproduite dans Les Dernières Années de la Louisiane Française, par M. Marc Villiers du Terrage, pp. 85-87, où nous la prenons. La date de 1757 nous paraît être une erreur d'impression. Ce devrait être 1756.

23 décembre 1757.

Monseigneur,

«J'ay l'honneur de vous rendre compte que le chevalier de Villiers, capitaine d'infanterie au service de cette colonie, détaché au poste des Illinois, et que j'avois commandé pour convoyer les secours de vivres que M. de Makarty a envoyé le printemps dernier à M. Dumas, commandant au fort Duquesne, s'est acquitté de cette mission avec toute la prudence et distinction possible.

« A peine cet officier eut-il remis à M. Dumas> en très bon ordre, les vivres dont il étoit chargé, qu'il désira aller en party sur les Anglois (la saison s'opposant qu'il se rendit aux Illinois), guidé, premièrement, par le désir de concourir à la gloire des armes du Roy, il fut en même temps charmé de profiter de toutes les occasions qui se présenteroient de venger la mort du sieur Jumonville, son frère, qui a été assassiné par les Anglois.

(( Il partit donc du fort Duquesne avec un détachement de soixante hommes, François et Sauvages, avec des instructions du sieur Dumas, commandant de ce fort, pour aller en party du costé de celuy de Cumberland pour s'opposer aux communications qu'il pourroit y avoir d'un fort à l'autre.

(( Après avoir parcouru soixante lieues du païs le plus ingrat, manquant de vivres et la maladie l'ayant attaqué, ainsi que la plus grande partie de son monde, sans exception de son guide, il a été obligé de relâcher au fort Duquesne après vingtcinq jours de route.

« Il ne tarda pas à se rétablir et trouvant des forces dans un zèle ranimé par les obstacles, il pria M. Dumas de vouloir bien le renvoyer de nouveau en party, ce qui lui fut accordé.

« Le chevalier de Villiers repartit donc le 13 juillet avec vingt-deux François, pour aller au village d'Attiguer, 3 1 distant de quinze lieues du fort Duquesne) où il leva un party de trente-deux sauvages des nations Loups Chaouanons et Illinois, qui lui formèrent en total un détachement de cinquante-cinq hommes, avec lequel il partit de ce village le 17 du même mois, dans le dessein de se rendre au fort anglois George de Craon, 3 2 mais son guide s'étant trompé de route, il se trouva, le 30 à midy, à vue de celuy de Grandville, il découvrit trois hommes qu'il voulut cerner, mais

31 Le village d'Attigué, le Kittanning des Anglais, se trouvait situé sur TAlleghany vis-à-vis de la rivière Kiskomitas.

32 Le fort que Kerlérec appelle George de Craon devait être un des entrepôts du fameux traitant George Croghan» ^ l'adversaire acharné des Français, dont plusieurs comptoirs furent pillés en 1756.

Ces deux notes sont de M. Villiers du Terrage.

en ayant été aperçu, ils s'enfuirent dans le fort malgré quelques coups de fusils qui furent tirés.

« Cet officier se campa à la portée du fusil du fort, qui fit sur sa troupe un feu très vif de mousqueterie et de deux pièces de canon, auquel il répondit de son mieux. Ce feu dura de part et d'autre jusqu'à la nuit, que le sieur de Villiers se rapprochant le fit investir par la majeure partie de son monde et occupa l'autre pendant une grande partie de la nuit à faire des amas de bois sec qu'il fit transporter par le moyen d'une coulée qui le conduisoit à vingt pieds dudit fort Grandville et d'amas en amas, ils placèrent la valeur de quatre cordes de ce bois jusqu'au pied d'un bastion qui les mettaient à couvert du feu de l'ennemy, ils y mirent le feu et favorisé par le vent, ce bastion fut aussitôt incendié, malgré tous les efforts que firent les assiégés pour l'éteindre, efforts qui ne pouvoient guère avoir du succès par la prudence avec laquelle le chevalier de Villiers avoit placé son monde pour soutenir les siens et faire cesser la mousqueterie de l'ennemy.

« Cet incendie ayant fait brèche, le sieur de Villiers se préparoit au jour à foncer la bayonnette au bout du fusil, mais le commandant de ce fort, deux officiers et six soldats ayant été tués, le reste de la garnison a ouvert les portes et s'est rendue à discrétion du vainqueur qui en a usé avec toute la

modération praticable avec des auxiliaires sauvages, qui vouloient en brûler quelques-uns, 'mais ses harangues ont été si pathétiques qu'il a sauvé la vie à trente soldats, trois femmes et sept enfants, qui se sont trouvés dans le fort et qu'il a conduit le 12 aoust au fort Duquesne aux ordres de M. Dumas, après avoir incendié le fort et tout ce qui en dépend, ainsi que beaucoup de farine, encloué deux pièces de canons et partagé la poudre, qui s'est trouvée en petite quantité, à ses sauvages et à sa troupe.

« Voilà Monseigneur, le détail circonstancié de cette affaire et je crois devoir vous représenter qu'il est de l'intérest essentiel du service que cet officier reçoive quelque marque de satisfaction du Roy. Je vous supplie donc, Monseigneur, de luy procurer la croix de Saint-Louis; cette grâce fera un effet sensible dans le militaire qui est confié à mes ordres, j'ose même vous dire qu'elle est nécessaire, surtout dans la dépendance des Illinois, où le service est on ne peut pas plus dur, et il est bon que ces Messieurs apprennent par épreuve que si le travail est grand, la récompense du monarque est toujours proportionnée. . . »

Des lettres du fort Duquesne rapportaient que la Pennsylvanie levait 2000 hommes, et la Virginie et le Maryland, 3000, pour aider aux cultivateurs à rentrer la récolte. On ajoutait que M.

Dumas, ayant formé le dessein d'aller détruire le fort Cumberland, avait envoyé un parti pour en faire la reconnaissance.33 Il avait, en effet, résolu de brûler ce poste. Mais M. Le Mercier ne lui ayant envoyé ni soufre ni salpêtre, malgré les ordres formels du gouverneur, l'entreprise dut être abandonnée. Ce fort était situé au pied des montagnes à environ 70 lieues de la côte et à 80 du fort Duquesne.

Le 9 septembre suivant, M. Dumas écrivant à M. de Vaudreuil, rapporte que Attigué (Kittaning des Anglais) fut attaqué par le colonel Washington à la tête de 300 ou 400 hommes. Cette attaque fut repoussée, dit-il. D'après M. Parkman, les choses se passèrent différemment. L'expédition contre Attigué était sous les ordres du colonel John Armstrong, un colon de Cumberland, et elle obtint un succès complet, détruisant le fort et ramenant plusieurs prisonniers. 3 4 Puis, ayant donné la version de M. Dumas, il ajoute : « Like other officers of the day, he would admit nothing but successes in the department under his command ».

Vers la fin de l'année 1756, M. Dumas, exténué par ces rudes labeurs, demanda d'être relevé de son commandement afin de prendre un repos si

3 • Documents relating to the Colonial History of the State of New York. Paris documents. Vol. X, p. 466.

34 Montcalm and Wolfe, 1888. Vol. I, pp. 423-427.

bien mérité. Ce repos lui fut accordé et il descendit à Montréal où on le retrouve le 13 décembre, assistant à une grande conférence que tenait M. de Vaudreuil avec les Sauvages. 3 5

3 5 Documents relating to the Colonial History 0} the State of New York. Paris Documents. Vol. X, p. 500.

Année 1757

Son repos ne fut cependant pas de longue durée. De bonne heure en 1757, il prenait part à l'expédition de M. Rigaud de Vaudreuil contre le fort William-Henry.

Parti du fort Saint-Jean le 23 février, le détachement arrivait à Carillon au commencement du mois de mars et s'y reposait huit jours. Ayant reçu du renfort, la colonne, forte maintenant d'environ 1500 hommes, traversa le lac Saint-Sacrement et, après une marche de soixante lieues, arriva en vue du fort ennemi le 18 au soir. M. Dumas fut chargé de reconnaître les forces de la place. La garnison étant sur ses gardes, on se contenta de brûler tout ce qui entourait le fort, y compris trois cent cinquante petits bateaux, quatre brigantins de dix à quatorze canons, les moulins, les magasins et les maisons; puis, ayant jugé qu'il était impossible d'enlever le fort d'emblée, et n'ayant point d'artillerie pour en faire le siège, M. Rigaud donna l'ordre du retour.36 Il avait préparé les voies et facilité la tâche du marquis de Montcalm qui devait s'emparer de ce fort l'été suivant.

3 6 Documents relating to the Colonial History of New York. Paris Documents. Vol. X, p. 571. F.-X. Garneau. Histoire du Canada, vol. II, p. 267.

Le ier mai, le capitaine Dumas était promu major de Québec. La lettre suivante du ministre de la Marine accompagnait sa commission. On remarquera que le ministre a toujours présent à la mémoire le combat de la Monongahéla :

«A Versailles, le 27 mai 1757.

A M. Dumas,

(( M. le M1S de Vaudreuil ayant proposé, « Monsieur, de vous destiner pour la majorité de (( Québec, le Roy s'est d'autant plus volontiers (( déterminé à vous donner cette destination, qu'elle (( est une nouvelle preuve de la satisfaction que « Sa Majesté ressent des services que vous lui avés « rendus, particulièrement dans le combat contre (( le général Braddock et dans le commandement (( du fort Duquesne. Je suis persuadé que vous « remplirés les détails de la majorité de manière « à mériter d'autres grâces. Et je serai toujours « bien aise de pouvoir vous en procurer. »

M. Dumas organisa et disciplina lje$ milices canadiennes qu'il mit sur un pied effectif, comme l'atteste la lettre du chevalier de Lévis. 3 7

Il ne devait pas toutefois jouir longtemps de ce demi-repos. Le 19 juillet de cette année, il était de nouveau adjoint à M. Rigaud de Vaudreuil qui

1 7 Le chevalier de Lévis à M. de Moras, 10 octobre 1757.

avait mission d'organiser au portage le bataillon de la Marine, ce bataillon devait être formé de huit compagnies de 60 hommes chacune, de la compagnie indépendante de Villiers forte de 300 hommes, et de six brigades de milice, composées de 450 Canadiens : le marquis de Montcalm préparait son attaque sur le fort William-Henry dont il s'empara le 9 du mois suivant.

Jusque-là, les Canadiens, habitués à se battre à la manière des Sauvages, c'est-à-dire, en se tenant à couvert, ne prisaient guère la discipline européenne, laquelle d'ailleurs, ne convenait pas toujours aux combats qu'on se livrait dans le pays. C'est ce que les commandants français ne semblent pas avoir toujours compris. Ils affectaient même de dédaigner les milices qui combattaient de cette manière, laquelle a pourtant valu de nombreux succès aux Canadiens. M. Dumas n'en eut donc que plus de mérite d'avoir réussi à les façonner à l'image des troupes régulières.

Dès que cet officier eut instruit et exercé les milices canadiennes, qu'il les eut initiées à la discipline européenne et les eut formées en compagnies et en brigades, elles combattirent comme les Français et se montrèrent tout aussi braves, tout aussi fermes dans le combat. De fait, ce furent les milices canadiennes conduites par M. Dumas

qui furent les dernières à quitter le terrain lors de la bataille des Plaines d'Abraham.

Dans une lettre écrite à M. de Moras, le 10 octobre 1757, le chevalier de Lévis recommandait chaudement M. Dumas, en raison de ses états de services, tant en Canada que sur l'Ohio.

Le 10 octobre 1757.

« A Monsieur de Moras,

(( Permettez-moi de vous svipplier de vouloir bien accorder vos bontés et votre protection à M. Dumas, capitaine des troupes de cette colonie. Il a fait la dernière campagne sous mes ordres et sous ceux de M. de Rigaud de Vaudreuil, il a fait les fonctions de major et a eu le détail de toutes les milices qui ont été mises pour la première fois par brigades. C'est lui qui en a fait l'arrangement, qui lui a donné beaucoup de peines et de travail assidu. Les milices, qui jusqu'alors ne connoissoient pas l'ordre et la discipline ont servi comme les troupes réglées. Nous nous sommes si bien trouvés de cette formation qu'à l'avenir on en usera toujours de même; mais il seroit à souhaiter pour le bien du service que M. Dumas en eût continuellement le détail. Ayant servi en France, il connoit mieux qu'un autre l'ordre et la police

qui est absolument nécessaire parmi les gens de guerre. C'est un officier de distinction, qui a toutes les qualités qu'on peut désirer. J'ose vous assurer qU'il est très capable de se bien acquitter de tous les emplois dont vous voudrez bien le charger. Je ne puis vous en rendre d'assez bons témoignages. M. le marquis de Vaudreuil ne vous laissera pas ignorer ce qu'il mérite, et ce qu'il pense sur son compte. Ses services doivent d'ailleurs vous être connus assez, puisque c'est lui qui commandoit à l'affaire de la Belle-Rivière à la défaite du général Braddock; c'est cette heureuse journée qui a mis le Canada à l'abri des premières incursions des Anglois. Je ne sais quelle grâce vous demandera M. le marquis de Vaudreuil pour M. Dumas; toutes celles que vous voudrez bien lui accorder seront bien placées. En mon particulier, je serois bien flatté si la recommendation que j'ay l'honneur de vous en faire et les témoignages que je me crois obligé devoir vous rendre de ses services de la campagne dernière, pouvoient les lui procurer; je vous en aurois une grande obligation. »

On ne saurait être à la fois plus gracieux et plus juste. L'estime et l'amitié du chevalier de Lévis étaient faveurs précieuses qu'il faisait bon mériter.

Année 1758

L'année 1758 s'ouvrait au Canada sous des auspices à la fois heureux et inquiétants. L'avantage de la campagne de l'année précédente était, certes, demeuré aux Français; mais l'avenir s'annonçait sombre à cause de la famine qui sévissait dans le pays. Les récoltes n'avaient presque rien produit, et les secours en vivres attendus de France n'arrivaient pas. On savait de plus que l'Angleterre organisait des préparatifs formidables en vue de la prochaine campagne, et qu'elle disposerait de forces bien supérieures en nombre à celles de l'année précédente.

De plus, des lettres du fort Duquesne indiquaient que l'ennemi faisait de grands efforts pour détacher les Sauvages des Français. « Le commandant actuel du fort Duquesne ne paraît pas réussir aussi bien avec eux que son prédécesseur » (M. Dumas), écrivait le marquis de Montcalm. 38 II y avait donc lieu d'être inquiet et de craindre l'avenir qui s'annonçait sous de sombres pronostics.

M. Dumas, à qui on avait demandé son avis sur la défense du fort Duquesne, avait répondu que ce poste ne pouvait que déshonorer l'officier

31 Lettre à M. de Paulmy, 10 avril 1758.

qui serait chargé de la défendre. 3 9 Aussi M. de Ligneris, qui avait succédé à M. Dumas comme commandant de ce fort, ayant appris, le 23 novembre, que le brigadier général Forbes marchait contre lui à la tête de 2500 hommes, et en ayant à peine 400 à lui opposer, fît sauter le fort et se retira à celui de Machault. 40

M. de Vaudreuil n'avait pu donner suite à son projet de reconstruire le fort Duquesne, quoique son plan eût reçu l'approbation du Ministre. Le 14 février 1758, celui-ci lui avait, en effet, écrit ce qui suit : (( Il est fâcheux que lorsqu'on a construit le fort Duquesne on ne l'ait pas mieux placé, qu'on l'ait fait trop petit, et qu'on ne l'ait pas tout d'un coup mis en état de défense. Je sens combien il est important d'avoir là un fort qui puisse arrêter les Anglois, j'approuverai donc que vous suiviez votre idée, et que vous fassiez exécuter les ouvrages que vous jugerez nécessaires pour la défense de cette partie. Je vous recommande seulement de le faire avec toute l'économie possible, et de manière cependant que ces ouvrages ne deviennent pas inutiles par la suite, et que les dépenses qu'ils occasionneront ne soient pas perdues,

89 M. Doreil à M. de Crémille, 28 juillet 1758, dans Documents relating to the Colonial History of the State of New York. Paris Documents, vol. X, p. 762.

40 Le chevalier de Lévis au maréchal de Belle-Isle, 15 avril 1759.

comme cela est arrivé plusieurs fois, depuis qu'on a multiplié les forts dans la Colonie ».

M. Dumas ne prit point une part active à la campagne de cette année. Il continua de s'occuper avec un soin attentif et persévérant de l'organisation et de l'instruction des milices, dont le concours devenait de plus en plus important et précieux, dans la lutte acharnée que se livraient les deux nations rivales pour la possession du continent américain. Le chevalier de Lévis fut si content de lui qu'il proposa au Ministre d'étendre ses pouvoirs et de lui confier l'entière direction des milices de toute la colonie.

Cette vie de garnison, toujours uniforme, n'offre aucun fait digne de mention. La routine du service remplissait la plus grande partie de son temps. Un événement, religieux ou social, venait de temps à autre en rompre un peu la monotonie.

La campagne de 1758 'avait étjé désastreuse pour les armes françaises, malgré le brillant exploit de Montcalm à Carillon, lequel n'avait été, pour ainsi dire, qu'une immense lueur éclairant un moment, d'un jour sinistre, les ténèbres de l'adversité qui avait poursuivi les armes de la France dans le cours de cette année en Amérique, et qui devait atteindre son apogée deux ahs plus tard par la perte de plus des trois quart/s d'un vaste continent.

Année 1759

L'année 1759 s'annonçait donc terrible. Malgré les pressantes sollicitations de MM. de Bougainville et Doreil, les ministres ne firent presque rien,41 et la colonie pressurée par l'infâme Bigot et son abominable clique, était aux abois. Il est vrai que les ministres voulurent tenter une diversion en organisant une descente en Angleterre, en Ecosse et en Irlande; mais elle échoua misérablement grâce à l'espionnage, au début même de son exécution. Le Havre bombardé, l'amiral Laclue défait par l'amiral Boscawen et la destruction de la flotte du comte de Conflans fuyant devant celle de l'amiral Hawke, mirent à néant le projet audacieux des ministres.

4 x Voici ce que dit M. Thomas Chapais, parlant de Bougainville, dans Montcalm, page 513 et seq. : «Après trois mois d'instances, de sollicitations, d'allées et venues, d'en trevues avec M. Berryer, le maréchal de Belle-Isle et madame de Pompadour, qui « était alors premier ministre » (Journal de Bouga inville) , il écrivait en chiffres à Montcalm et à Vaudreuil : « Pour toutes troupes trois cents hommes de recrue, quatre ingénieurs, vingt-quatre canonniers ou ouvriers. Munitions de guerre, vivres dans deux vaisseaux marchands partis de Bayonne le 16 février, vingt autres partis de Bordeaux, quatre frégates de Brest et de Rochefort, commandées par capitaines corsaires, quelques autres parties d'autre part, nul vaisseaux de guerre ...»

« Mais si les secours obtenus étaient misérables, les faveurs accordées étaient brillantes.

«... Mais la Cour ne s'en tint pas là ; et, se voyant incapable de secourir efficacement la colonie agonisante, elle sembla vouloir dédommager ses défenseurs en les comblant de récompenses. »

Le chevalier de Lévis cependant, ne semblait pas avoir perdu tout espoir. « Quoiqu'il paroisse (( que nous allons être vivement attaqués, )> écrivait-il, «je ne crains pas que les ennemis puissent (( nous réduire dans une seule campagne. Nous (( devons tout attendre de la valeur des troupes, (( de la bonne volonté des Canadiens et de la bonne (( disposition où les sauvages sont à notre égard. » * 2 Il était bon prophète. L'entreprise exigea deux campagnes.

Voulant concilier les esprits et rétablir la concorde dans la colonie, le roi avait distribué quelques croix de Saint-Louis et fait des promotions dans l'armée, ainsi que dans les troupes de la Marine. Parmi ces dernières, une des mieux méritées était certainement celle qui fut accordée à M. Dumas. Le ier janvier le roi l'avait, en effet, nommé major général inspecteur des troupes de la Marine en Canada, 4 3 ce qui lui donnait le rang, sinon le titre, de colonel.44

42 Le chevalier de Lévis au maréchal de Belle-Isle, 17 mai 1759.

41 Brevet de major général inspecteur des troupes en Canada.

Aujourd'hui premier janvier 1759, Le Roy étant à Versailles et voulant donner au Sieur Dumas, major de Québec en Canada, de nouvelles marques de sa satisfaction en le mettant à portée d'en donner lui-même, de son zèle, de sa capacité et de son expérience, Sa Majesté l'a retenu, ordonné et établi, retient, ordonne et établit major général inspecteur des troupes qu'Elle entretient en ladite colonie de Canada pour en ladite qualité faire l'inspection desdites troupes, les

La lettre suivante, adressée au marquis de Vaudreuil par le Président du Conseil de Marine, accompagnait le brevet officiel :

A Versailles, le 20 janvier 1759.

« Monsieur,

(( Vous avez été informé Tannée dernière, que

le Roi n'avoit suspendu de remplir les places va-

discipliner, prendre soin qu'elles soient bien entretenues, leur faire faire l'exercice militaire, faire vivre les soldats qui les composent en union et concorde, et généralement remplir tous les autres détails relatifs auxdites troupes et indépendants des fonctions des majors des places de ladite colonie, voulant Sa Majesté qu'en ladite qualité il ait le rang, les honneurs, les prérogatives et l'autorité de lieutenant pour Elle, pendant le temps seulement qu'il sera en campagne, et qu'il jouisse au surplus des apointemens qui lui seront ordonnés par les états qui seront expédiés à cet effet, le tout sous l'autorité du gouverneur son lieutenant général de la Nouvelle- France, auquel mande Sa Majesté de faire reconnoitre ledit Sieur Dumas en ladite qualité de major général inspecteur desdittes troupes et de le faire obéir et entendre de tous ceux et ainsy qu'il apartiendra et choses concernant ladite charge. Et pour témoignage de sa volonté Sa Majesté m'a commandé d'expédier le présent brevet, qu'Elle a voulu signer de sa main et être contresigné par moy son Conseiller Secrétaire d'État et de ses commandemens et finances. Archives du Canada. Série F., vol. 257, p. 72).

4 4 Si l'on en excepte les majors de places, officiers supérieurs chargés du détail et de la surveillance du service, il n'existait pas, avant la nomination de M. Dumas au poste de major général inspecteur des troupes de la Marine au Canada, de grade supérieur à celui de capitaine, dans ces troupes. Voir la lettre du ministre de la Marine au duc de Choiseul, ministre de la Guerre, en date du 6 mars 1761 (p. 95). Mais, dans la liste des officiers devant être transportés en France, après la capitulation de Montréal, le marquisdeVaudreuil mettait M. Dumas au rang d'un colonel dans l'armée de terre. Voir Rapport sur les Archives canadiennes pour Vannée 1886, p. CLXXIII.

cantes dans le militaire de Canada que parce que, d'un côté, elles étoient en petit nombre et que de l'autre il convenoit d'en réserver quelqu'une pour récompenser les actions d'éclat qui pourroient mériter des grâces extraordinaires. Les actions de détail, et surtout la journée du 8 juillet ont confirmé Sa Majesté dans la bonne opinion qu'Elle avoit conçue et des troupes qu'Elle a fait passer de France et de celles qu'Elle entretient dans la Colonie. Sa Majesté a vu avec plaisir le fort que les compagnies de Canada ont eue à cette affaire. Vous verres par la promotion que je joins ici des marques certaines de la satisfaction et de la confiance qu'Elle a dans les propositions que vous avés faites pour les officiers.

Sa Majesté a bien voulu, sur les représentations que vous avés faites, créer un major^ général inspecteur des troupes et trois aide majors pour en placer un dans chacune des trois villes de la Colonie. La majorité a été accordée au sieur Dumas et les aide majorités aux sieurs de Meloise avec le grade de capitaine à Québec, de Charly à Montréal avec le grade de lieutenant, et aux Trois- Rivières le sieur de Longueuil le fils avec le même grade de lieutenant. »

Comme on le voit, les mérites de M. Dumas étaient hautement reconnus par le roi qui avait

créé expressément pour lui uu grade nouveau : le plus haut que pût atteindre un officier dans les troupes de la colonie. Les recommandations de MM. de Vaudreuil et de Lévis avaient porté leurs fruits. Aussi M. Dumas devait-il reconnaître leur bienveillance à son égard, et se rendre digne de nouvelles faveurs, en remplissant avec zèle et habileté les nouvelles fonctions dont le roi venait de l'honorer. Les événements lui en fournirent bientôt l'occasion.

Défense de Québec

L'année 1759 s'annonçait redoutable; elle fut plus que cela ; elle fut fatale. La chute de la capitale de la Nouvelle-France termina une série de défaites inévitables : l'ennemi était partout beaucoup plus considérable en. nombre, mieux armé et mieux nourri.

L'Angleterre a toujours pratiqué la maxime qui veut que la victoire aille aux gros bataillons.

M. Dumas prit une part très active à la défense de Québec. Durant cette campagne et la suivante, il sut encore se distinguer et reçut à maintes reprises, comme on l'a vu plus haut, des témoignages bien mérités de satisfaction de la part de ses chefs.

Le 28 juin M. Dumas recevait ordre du marquis de Montcalm d'organiser en compagnies tous les miliciens en état de porter les armes et de mettre à leur tête des officiers de milice ou des bourgeois notables, en attendant qu'on pût les remplacer par des officiers plus expérimentés. M. Dumas s'acquitta consciencieusement de cette tâche ardue.

M. de Vaudreuil ayant décidé, à la demande des marchands de la basse-ville de Québec, d'envoyer un détachement à la Pointe-Lévis pour tâcher de réduire au silence les batteries ennemies

qui menaçaient de détruire cette partie de la ville, chargea M. Dumas de ce service. Le détachement qu'il commandait était composé de 150 soldats, de quelques hommes des troupes de la colonie, d'environ 300 Canadiens du camp de Beauport, d'un bon nombre de miliciens de la ville, et d'un groupe de trente élèves du Séminaire que l'on avait en badinant baptisé le Royal Syntaxe. Tous s'étaient offerts volontairement. M. Dumas conduisit cette troupe hétérogène au Cap-Rouge,d'où il traversa le fleuve durant la nuit du 12 au 13, afin de surprendre l'ennemi à la pointe du jour. Ayant divisé sa troupe en deux colonnes, la première prit les devants. S'étant égarée dans un petit bois, elle rebroussa chemin sans s'en apercevoir, et, dans la demi-obscurité, elle rencontra la seconde colonne dont faisaient partie les élèves du Séminaire. Celle-ci se croyant en face de l'ennemi, fit feu sur la première qui riposta aussitôt. Cette méprise rendit ces troupes nerveuses et la panique s'étant emparée d'elles, ce fut un sauvequi-peut général vers les chaloupes. M. Dumas, malgré toute son expérience et son énergie, n'y put rien et dut se rembarquer, ramenant à Québec le détachement tout piteux de cette mésaventure. Après cette malheureuse affaire de la Pointe- Lévis, M. Dumas fut mis à la tête d'un camp volant destiné à suivre les mouvements que pour-

rait faire l'ennemi au-dessus de Québec et à s'opser à toute descente qu'il pourrait y tenter. Allant, venant, contre-marchant avec ses miliciens, il couvrait tous les points à la fois, et fut d'un grand secours à l'armée de défense.

Durant la nuit du 1 8 au 19 juillet, des vaisseau anglais ayant remonté le fleuve, M. Dumas fut envoyé à Sillery avec 600 hommes d'infanterie et de la cavalerie pour les observer.

«Le 21, vingt berges débarquèrent à la pointe aux Trembles, au petit jour; quelqu'actif que fut M. Dumas, il ne put y arriver assés tôt. Les Anglois enlevèrent environ 200 femmes, filles ou enfants qu'ils me renvoyèrent le lendemain... )>45

Le 25, M. de Vaudreuil ayant été informé que les Anglais avaient opéré un débarquement à l'anse Saint-Michel, avertit M. Dumas qui laissa M. de Saint-Martin au Cap-Rouge avec 180 hommes et en mena mille jusqu'à Jacques-Cartier pour empêcher l'ennemi de s'y retrancher; mais celui-ci s'était rembarqué.

Le 3 août, l'ennemi continuant de renforcer son artillerie au camp de la chute Montmorency, M. Dumas y amena la plus grande partie des troupes qu'il avait à Jacques-Cartier, ne laissant que 200 hommes à cet endroit. M. de Bougainville prit

45 M. de Vaudreuil au ministre, 5 octobre 1759. Archives du Canada, série F, vol. 309.

alors en mains le commandement des forces audessus de la ville, et M. Dumas resta à Québec, et prit part à la bataille des Plaines d'Abraham où il commanda l'aile droite.

Les jours et les semaines se passaient et le siège n'avançait guère. Le plan de défense du marquis de Montcalm consistait, non pas à risquer une grande bataille, mais à gagner du temps. La fin de l'été approchait; s'il pouvait tenir jusqu'à l'automne, Québec était sauvé — pour cette année du moins — et au printemps suivant il pourrait recevoir des renforts en hommes et en vivres dont il avait un urgent besoin.

Il ne s'agit point ici de raconter ce siège célèbre, non plus que les péripéties de la bataille des Plaines d'Abraham. Ce récit a été fait et bien fait. 4C Nous nous contenterons tout simplement de dire que le marquis de Vaudreuil, après la retraite des troupes du marquis de Montcalm, rassembla de iooo à 1200 hommes, « qui revinrent sur la hauteur, où ils fusillèrent longtemps. Il ne fallut rien moins pour favoriser la retraite de la droite de notre armée commandée par M. Dumas, qui étoit encore aux prises et qui avoit fait plier jusqu'à trois fois la gauche des ennemis ». l7

46 Voir Siège of Québec, by A. G. Doughty, Québec, 1901.

47 Lettre du marquis de Vaudreuil du 5 octobre 1759, Voir aussi Siège of Québec, by M. A. G. Doughty, vol. IV. p. 243.

Après la bataille

Après la bataille, M. de Vaudreuil tint un conseil de guerre dont M. Dumas fit partie. Le marquis de Montcalm, mourant, avait suggéré trois expédients : un nouveau combat, la retraite sur Jacques-Cartier, ou la reddition de Québec. Le conseil décida en faveur de la retraite que Ton commença immédiatement. 4 8

Un fort érigé à l'embouchure de la rivière Jacques-Cartier, dix lieues en haut de Québec, servit de retraite et de point d'appui aux troupes de la Point e-aux-Trembles, et protégea la colonie contre les tentatives de la garnison de Québec. M. Dumas fut désigné par le marquis de Vaudreuil pour commander ce poste et pour garder toute cette frontière durant l'hiver. 4 9

On voit par la correspondance assez volumineuse échangée entre MM. de Vaudreuil, de Lévis et Dumas, que ce dernier s'acquitta avec zèle et intelligence de ses fonctions qui consistaient à préparer ce qu'il fallait pour faire le siège de Québec le printemps suivant, tout en surveillant de près les moindres mouvements de la garnison anglaise

4 s Journal tenu à l'Armée, p. 69, cité dans Knoxs Journal.

4 9 Documents relatjng to the Colonial History of the State oj New York. Paris documents. Vol. X, p. 1078.

de la ville. Il écrivait presque tous les jours, soit au marquis de Vaudreuil, soit au chevalier de Lévis, et rendait un compte détaillé de tout ce qui se passait à son camp et sur toute la frontière confiée à ses soins. Il entretenait des rapports suivis avec les habitants de la ville de Québec, avec ceux de l'île d'Orléans, et se tenait aussi au courant de ce qui se faisait sur la rive sud du fleuve. En un mot, il veillait à tout; rien n'échappait à sa prévoyance. Nous croyons devoir répéter ici que toutes les mesures prises ou proposées par M. Dumas, durant l'hiver de 1 759-1 760, furent pleinement approuvées par MM. de Lévis et de Vaudreuil.

Au mois de mars le général James Murray parut sortir de sa torpeur, et commença d'envoyer des partis à droite et à gauche, afin d'obtenir des renseignements sur ce que faisaient les Français et tâcher de découvrir leurs desseins. Il y eut plusieurs escarmouches. Le 23 de ce mois, M. Dumas avertissait M. de Vaudreuil que l'ennemi marchait par les bois pour le tourner. Il redoubla de surveillance et n'eut de repos, ni le jour ni la nuit. Cependant le froid devint très vif vers la fin du mois et força le général anglais à retirer ses troupes. M. Dumas craignait le dégel et la réouverture de la navigation <( qui fournira bientôt, disaitil, de nouveaux moyens à l'ennemi ».

Le mois d'avril était commencé. M. Dumas poussa activement les travaux qui avaient été plus ou moins retardés par les fréquentes alertes venant des mouvements de l'ennemi. Enfin il apprit que le chevalier de Lévis allait bientôt quitter Montréal pour marcher sur Québec. Celui-ci, en effet, se mit en route le 17 avril, et après dix jours de marche, il arrivait à Sainte-Foy, où il livrait le lendemain combat au général Murray, sorti de Québec pour le rencontrer. Ayant remporté une brillante victoire sur son adversaire qui se réfugia derrière les remparts de la capitale, le chevalier de Lévis commença aussitôt les travaux du siège. Mais on sait que l'arrivée de la flotte anglaise le força bientôt à battre en retraite. Il se retira alors et s'en retourna à Montréal, laissant à M. Dumas, qui avait été légèrement blessé au combat du 28, 5 ° le soin de diriger la retraite vers cette ville. Celui-ci alla se poster à la Pointeaux-Trembles pour surveiller le fleuve et empêcher le général Murray de le remonter. Il était encore à cet endroit au commencement de juillet.

50 Lettre du chevalier de Lévis à M. Berryer, du 28 juin 1 760. « Parmi les officiers de la Marine, je crois devoir avoir l'honneur de vous informer particulièrement de ceux qui se sont distingués le plus et méritent de préférence les grâces du Roi.

Le Sieur Dumas, commendant le corps de la Marine, et le chevalier de la Corne, premier commandant d'un bataillon de ce corps, ont été blessés; ce sont deux officiers de distinction et très en état d'être chargés de commissions importantes. Ils méritent depuis longtemps un grade distingué ou une pension ».

Cependant l'armée anglaise forte de 2200 hommes avait quitté Québec et montait le long des deux rives et par le fleuve. M. Dumas reculait pas à pas vers le Cap-Santé, puis Deschambault, Batiscan et Trois-Rivières. Au commencement du mois d'août, l'ennemi était rendu à Sorel où M. de Bourlamaque s'était retranché. M. Dumas était toujours sur la rive nord. Tous deux avaient ordre de se tenir constamment à la hauteur de la flotte. Enfin, le 28, l'avant-garde de cette dernière jetait l'ancre devant la Pointe-aux-Trembles de Montréal. A deux heures de l'après-midi on apercevait le détachement de M. Dumas sur l'île de Montréal, en face des Anglais; il ne les avait point perdus de vue un moment : il avait suivi ses instructions à la lettre.

Peu après le général Amherst, commandant en chef des forces anglaises en Amérique, arrivait à Montréal où s'étaient concentrées ses armées. Le 8 septembre M. de Vaudreuil capitulait, et la Nouvelle-France passait aux mains des Anglais.

M. Dumas s'embarquait quelques jours plus tard pour la France.

(( Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, Ferma son aile blanche. . . et repassa les mers. ))

(Louis Fréchette)

Sa carrière

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