L'ATTAQUE
Les premières lueurs de l'aube blanchissaient lentement la nuit.
En observant le plus grand silence, sans que le moindre bruit fût produit, les bandes iroquoises entourèrent le village Saint- Ignace.
Tout dormait.
Là, on n'apercevait pas une seule sentinelle. Une mince palissade de pieux seulement protégeait la bourgade et ses habitants. Pour les Iroquois c'était un jeu d 'enfant.
L'Araignée jeta un ordre bref.
Deux cents haches aussitôt attaquaient la palissade. Aux premiers coups de cognée le village entier bondit sur ses pieds ; mais aux deuxième, troisième et quatrième coup des brèches étaient pratiquées. Les premiers guerriers hurons de la bourgade n'avaient pas encore décroché l'arc et saisi le carquois, que déjà trois cents Iroquois faisaient irruption par les brèches en lançant un formidable cri de guerre.
L'épouvante s'empara des malheureux hurons.
L'ennemi parcourait le village. A la porte de la palissade et aux brèches des Iroquois étaient apostés tuant sans pitié ceux qui voulaient s'enfuir. Les premiers guerriers hurons, une trentaine, qui essayèrent la résistance, furent en un moment désarmés et faits prisonniers.
Ce fut l'affreuse panique qui se propagea en quelques secondes parmi les cent quatre-vingt habitants de la bourgade.
Ce fut court : après le cri féroce des Iroquois retentit le cri d'effroi et de désespoir de la bourgade. Le massacre commença. La plupart des enfants et des femmes furent tués dans leurs lits. Mais on tuait le moins possible les guerriers qu'on réservait pour les poteaux de torture. Puis toute la bourgade flamba aux cris de joie poussés par les guerriers de l'Araignée.
Cela avait duré dix minutes.
Trois hurons avaient échappé à la boucherie en réussissant à escalader la palissade, et dans une course effrénée ils avaient pris le chemin de la bourgade Saint-Louis.
Sept autres hurons avaient aussi été épargnés, mais ceux-là parce qu'ils avaient fait cause commune avec l'ennemi.
L'Araignée leur avait dit :
— Si vous me dites où se trouve le Père Noir, (il entendait Gabriel Lalemant) je vous laisserai la vie !
Ces hurons avaient répondu que Gabriel Lalemant était à la bourgade Saint-Louis où il avait passé la nuit.
Lorsque le feu eut été mis à toutes les huttes et bâtiments quelconques, l'Araignée laissa cent hommes pour garder à vue les prisonniers et avec le reste de sa bande il partit pour Saint-Louis. Les flammes de la bourgade éclairaient sa marche.
Marie essaya de le détourner de son projet.
— N'es-tu pas assez vengé, ô grand chef? — Non ! répondit sourdement l 'Araignée.
Et il jeta à la jeune fille un regard sanglant.
La bande courait, silencieuse encore, vers la bourgade Saint-Louis.
Mais là on avait été prévenu par les trois Hurons échappés au massacre de la bourgade Saint-Ignace.
En quelques minutes tout le monde fut sur pied. On voyait dans le ciel pâle semé d'étoiles du matin le bûcher de Saint- Ignace refléter ses lueurs rouges. On entendait les crépitements des flammes, on percevait les chants joyeux des guerriers iroquois chargés de surveiller les prisonniers.
Jean de Brébeuf fut le premier debout, et le premier il organisa la défense. De son côté Gabriel Lalemant aidait aux femmes et aux enfants à préparer leur fuite ; car Jean de Brébeuf avait décidé qu'il ne restât dans la bourgade que les guerriers.
La surprise fut inouïe quand il fut constaté que Marie n'était pas dans la bourgade.. Jean de Brébeuf pensa avec amertume :
— La malheureuse aura une fois encore tenté de sauver sa tribu, mais vainement, parce que l'Araignée n'entend pas renoncer à sa vengeance. O fille noble et sainte ! que le bon Dieu te récompense éternellement pour ton généreux et inutile sacrifice ! . . .
A ses yeux perla une larme qu'il essuya rapidement.
Il comprenait bien maintenant que la jeune huronne n'avait pas rêvé, qu'elle avait bien vu et reconnu l'Araignée sur la palissade. Il se reprochait de n'avoir pas cru les affirmations de la jeune fille. En admettant la vérité de ces affirmations aurait-il pu quand même sauver les deux villages et leurs habitants? Non. Il ne se doutait pas que l'ennemi fût si rapproché. Il aurait attendu au lendemain pour organiser la défense, comme il se l'était proposé la veille de ce jour d'accord avec Gabriel Lalemant. Non... car l'Araignée arrivait comme un coup de foudre. Il ne restait plus qu'à faire face à l'événement, qu'à combattre le danger.
Il se recommanda à Dieu et se mit à l'oeuvre.
Gaspard Remulot l'aidait.
Les Hurons n'avaient pas d'armes à feu pour faire la chasse, ils n'usaient que leurs arcs et leurs flèches qu'ils maniaient avec beaucoup d'habileté. Mais Jean de Brébeuf avait obtenu de M. de Montmagny trente fusils, de la poudre et des balles. Ce matériel de guerre avait été amené par Gaspard Remulot et Jean Huron à la bourgade en grand mystère, pour ne pas exciter la convoitise de certains guerriers hurons dont le dévouement n'était pas trop sûr. Ces armes et ces munitions avaient été enfouies dans un trou creusé dans le sol sous le toit du missionnaire, elles étaient là pour servir à la défense de la bourgade en cas d'attaque par les Iroquois.
Sur l'ordre de Jean de Brébeuf, Gaspard déterra vivement ces armes et en fit la distribution parmi les meilleurs guerriers. La vue de ces armes ranima une confiance qui chancelait déjà parmi ces hurons timides. Ceux qui n'avaient pas de fusils saisissaient à la hâte leurs arcs et leurs carquois et montaient aux plateformes pour recevoir l'ennemi.
Il n'y avait pas cent guerriers hurons contre les quatre cents Iroquois qui s'approchaient rapidement. Mais ces quatrevingt guerriers, après le premier émoi, se raidirent, leur courage revint devant le courage que montrait le Père Noir, et ils attendirent de pied ferme le choc des Iroquois. Plusieurs de ces braves hurons avaient même voulu que les deux missionnaires accompagnassent les femmes et les
enfants dans leur fuite vers la forêt. Mais Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant avaient refusé énergiquement.
— Nous sommes les chefs, avait répondu Jean de Brébeuf, et les chefs restent avec leurs soldats !
Les préparatifs de défense n'étaient pas encore terminés, les femmes et les enfants n'avaient pas tous quitté le village et le jour avait à peine grandi, que les premières bandes iroquoises firent leur apparition de l'autre côté des abatis. Elles aperçurent avec surprise les guerriers hurons sur les plateformes, l'arc tendu ou le fusil à l'épaule. Elles jetèrent un cri effroyable et grimpèrent comme avec rage sur les abatis.
— Peu ! nom d 'un tonnerre ! rugit Gaspard en tirant le premier.
Cette vive mousqueterie ébranla les échos de la forêt. Une dizaine d 'Iroquois tombèrent sous ces premières balles.
Mais déjà une terrible riposte éclatait du côté de la forêt : cent guerriers iroquois avaient mis en joue les guerriers hurons sur les plateformes. Gaspard vit tomber cinq ou six de ses meilleurs tireurs.
Il lança un juron d'humeur et ordonna de recharger les armes.
Les Iroquois franchissaient déjà les abatis et entouraient rapidement la bourgade. En même temps une grêle de balles et de flèches se mit à tomber sur les guerriers hurons déjà désemparés.
Des haches attaquaient avec fureur la palissade. Les coups redoublés se confondaient avec le crépitement de la mousqueterie, le sifflement des flèches, les cris, les gémissements. Les Hurons tentaient vainement par des projectiles de toutes sortes d'éloigner l'ennemi de la palissade, parce que des balles et des flèches parties des cimes des arbres de la forêt semaient la mort parmi eux. A un moment on eût dit que chaque pin, chaque cèdre, chaque chêne donnait asile à un iroquois. Les flèches et les balles plongeaient de tous côtés dans la bourgade. L 'espace continuait de retentir de cris féroces, de hurlements de bêtes fauves. La forêt elle-même tremblait de toutes parts. Dans la bourgade on n'entendait plus qu'un râle d'agonie. Plus de la moitié des guerriers hurons était tombée, la plupart horriblement atteints par les balles et les flèches.
Gabriel Lalemant secondait Jean de Bré-
beuf dans son saint ministère. Tous deux s'occupaient des blessés. Ils entendaient les confessions et absolvaient au nom de Dieu. Ils baptisaient les catéchumènes après avoir pansé leurs blessures. Les femmes qui n'avaient pas eu le temps de prendre la fuite lançaient des cris déchirants, serraient avec épouvante leurs enfants contre leur sein et criaient à Brébeuf :
— Sauve-nous, Ekon, sauve-nous ! . . .
Jean de Brébeuf, toujours calme et souriant dans la tempête affreuse, les faisait rentrer dans leurs huttes, les apaisait et les fortifiait.
Gaspard continuait à soutenir le courage de ses guerriers hurons.
Mais bientôt la palissade craqua de tous côtés, vingt brèches au moins furent pratiquées à la fois, et trois cents Iroquois s'élancèrent à l 'intérieur en brandissant leurs couteaux et leurs tomahawks et en criant. Ils apparaissaient comme une bande de démons surgis de l'enfer. Du côté de la forêt la palissade s'écroula. Et Jean de Brébeuf qui, à ce moment, se trouvait près de là, aperçut debout sur les abatis, bras croisés comme toujours, impassible et sombre, l'Araignée. Il regardait le carnage sans émotion.
Des Hurons, sur l'ordre de Gaspard, le mirent en joue de leurs fusils et de leurs arcs, mais ils le manquèrent. Le jeune chef esquissa un sourire dédaigneux. Gaspard allait recommencer, quand il jugea qu'il était trop tard : toute la bourgade était envahie et déjà les Iroquois tuaient à coups de haches et de tomahawks les femmes et les enfants.
L 'affreuse boucherie recommençait.
Jean de Brébeuf, avons-nous dit, avait aperçu l'Araignée et l'avait reconnu dans la grisaille du matin. Mais ses yeux perçants avaient aussi découvert, en arrière du jeune chef, la silhouette de Marie. La jeune fille était seule et attachée à un arbre.
Le missionnaire courut à Gaspard, lui montra Marie et lui dit :
— Mon ami, tout est perdu. Mais avant que tout soit fini, je veux te demander de me faire le dernier plaisir : tâche de gagner inaperçu la forêt, cours à Marie et sauve-la. . . sauve-la, Gaspard, pour l'amour de Dieu !
— Je la sauverai, Père ! promit Gaspard avec énergie.
A cet instant, une bande de sauvages ayant aperçu le missionnaire accourait vers lui en rugissant et en brandissant leurs armes sanglantes. Gaspard saisit son fusil par le canon, s'en fit une massue et tête baissée se rua contre la bande. Il passa au travers, la renversant, la désemparant. Il gagna une brèche pratiquée du côté nord. La brèche était déserte. Gaspard la franchit et, se mettant à ramper au travers des abatis, réussit à gagner la lisière de la forêt sans être vu. Il fut bientôt derrière l'arbre auquel Marie était attachée. Il trancha ses liens, prit la jeune fille dans ses bras et détala à toute course dans la forêt. Il ne lui avait fallu que dix minutes pour accomplir cet exploit. Il avait eu deux regrets en quittant la bourgade : de ne pas être suivi de Jean de Brébeuf et de n'avoir pas eu une autre balle pour l'Araignée.
Quant à celui-ci il continuait de regarder avec une impassibilité de statue l'oeuvre féroce de ses guerriers. Mais soudain, comme mil par une idée mystérieuse, il tourna son regard vers l'arbre où il avait fait attacher la jeune huronne. En constatant la disparition de la jeune fille un cri effrayant sortit de sa gorge. Il lança un poing menaçant vers le ciel, bondit et se rua dans la bourgade.
Le combat était fini. Tous les guerriers hurons étaient morts ou grièvement blessés, et ceux-ci étaient achevés sans pitié à coups de hache par les Iroquois. Là, on n'avait fait aucun prisonnier. Les femmes et les enfants avaient tous été massacrés. Et déjà quelques cabanes sous la torche incendiaire commençaient à flamber.
L'Araignée, en pénétrant dans le village, se trouva face à face avec un de ses lieutenants.
— Où est le Père Noir? demanda-t-il rudement.
— Là, répondit le lieutenant. J'allais te chercher pour te le donner.
— Bien. Prends vingt guerriers et suismoi!
Il marcha rapidement vers la chapelle que lui avait montrée son guerrier.
Jean de Brébeuf y était entré depuis quelques instants. Après qu'il eut donné l'ordre à Gaspard de sauver Marie, et voyant que la bourgade tombait aux mains des ennemis, il avait songé à sauver du sacrilège les saintes espèces. Il courut à la
chapelle, renversant sur son passage deux ou trois bandes d 'Iroquois, entra, verrouilla la porte et s'élança vers le tabernacle. En peu de temps il eut pris les saintes espèces. Puis il les enveloppa pieusement dans un linge et les dissimula dans un trou à côté de l'autel. Il achevait de combler le trou de terre, lorsque la porte de la chapelle tomba sous la hache des Iroquois.
— Prenez-le rugit l'Araignée qui venait en tête.
Debout au milieu de la chapelle, calme et souriant Jean de Brébeuf dit :
— Allons, mon fils, je vois que tu as la partie. Mais il en est une autre que tu ne tiens pas encore . . .
Et d'un geste grave et imposant il montra le ciel.
L'Araignée fit entendre un grognement sourd et désigna encore une fois le missionnaire à ses guerriers qui se jetèrent sur lui avec des cris de fureur. Ils firent pleuvoir sur ses larges épaules qui ne ployèrent pas, une grêle de coups de tomahawks, puis ils lui lièrent les mains derrière le dos à l'aide d'une mince lanière de peau de cerf. Et ils serrèrent si fort que le sang jaillit des poignets.
Puis la bande hurlant comme des dogues enragés entraîna le prisonnier dehors, pendant qu'un sauvage porteur d'une torche résineuse mettait le feu à la chapelle.
Tout le village retentissait des cris de victoire des Iroquois. D'un coup de tomahawk sur la tête, ou d'un coup, de couteau au coeur ils achevaient des blessés qui avaient échappé à leurs regards farouches, puis avec une dextérité prodigieuse ils enlevaient la chevelure de ces cadavres pour l'accrocher ensuite toute dégouttante de sang à leurs ceintures. De toutes parts la neige était rougie de sang qui fumait en se congélant. Le soleil se leva radieux sur cette scène horrible. Des cadavres de femmes mises à nu gisaient çà et là percés de coups, mutilés. Des enfants apparaissaient éventrés, et l'horreur et l'épouvante étaient marquées sur leurs visages. Des membres de corps humains, et des têtes aux yeux hagards et horrifiés séparées du tronc étaient éparpillés çà et là. Des chairs sanglantes palpitaient encore. Et autour de ces cadavres, de ces chairs, de ces membres humains, des bandes de sauvages dansaient en hurlant.
L'Araignée, son prisonnier et son es-
corte traversèrent cette scène hideuse pour gagner l'autre extrémité du village où se trouvait le plus gros de la bande sanguinaire. Mais vers le milieu de la bourgade l'escorte se heurta à une troupe qui traînait aussi à sa suite un prisonnier : c'était Gabriel Lalemant.
Pâle, tout taché du sang des blessés qu'il avait secourus, tremblant sous le froid piquant du matin, le jeune missionnaire jeta à Jean de Brébeuf un regard éperdu.
Droit, ferme, impassible, ce dernier souri riait doucement à son assistant. Devant cette force et ce courage, Gabriel Lalemant se raidit.
— Mon fils, dit Jean de Brébeuf, le jour de gloire est arrivé. . . Hosanna!
Les sauvages poussèrent brutalement les deux missionnaires vers la porte de la palissade.
L'Araignée jeta un nouvel ordre. Aussitôt une cinquantaine de sauvages armés de torches coururent aux cabanes et mirent le feu partout. Cinq minutes après toute la bourgade brûlait. Les Iroquois jetaient les morts dans le brasier en hurlant de joie, et souvent ceux qu'ils croyaient morts étaient vivants encore, et dans les tortures du feu ils trouvaient la force de pousser un dernier cri de souffrance. A un moment la chaleur devint si intense qu'il fallut, évacuer la bourgade. Alors l'Araignée donna l'ordre de reprendre le chemin de Saint-Ignace.
Les deux missionnaires furent séparés :
Gabriel Lalemant fut entraîné à l'avant de la colonne, et il était escorté de six démons qui ne cessaient de l'injurier.
Jean de Brébeuf venait à l'arrière avec l'Araignée. Derrière le missionnaire marchaient quatre Iroquois, le tomahawk à la main, prêts à massacrer le Père Noir s'il faisait mine de prendre la fuite à travers bois.
— Le Père Noir est-il content? interrogea ironiquement l'Araignée.
— Oui, je suis content, mon fils, parce que c'est la volonté de Dieu, et, tu vois, je ne me plains pas ! Mais toi, je te plains, parce que même dans ton triomphe tu es mécontent !
— Comment le sais-tu? demanda l'indien avec colère.
— Parce que je lis dans ton âme !
Et Jean de Brébeuf plongea son regard
pénétrant et serein dans les yeux troublés du jeune chef.
— Tu te trompes, chien, je suis content plus content que toi et ton
Dieu!... Et la preuve, c'est que je veux avoir pitié de toi !
— Je ne demande pitié qu'à mon souverain Maître, répondit doucement le missionnaire.
— Ecoute, reprit brutalement le jeune Iroquois. Dis-moi qui m'a enlevé ma prisonnière !
— Marie ?
— Madonna, oui.
— Je ne le dirai pas!
— Je te ferai grâce, si tu le dis.
— Non ! Je ne demande pas grâce.
— Tu t'obstines?
— Je n'ai rien à dire, voilà tout.
— Prends garde!
— Je ne crains que mon Dieu, quand je manque à mon devoir.
L'Araignée se mit à ricaner, chose qui lui arrivait rarement.
— C'est bon, dit-il avec indifférence. Tu ne veux pas parler, mais je sais quand même qui a enlevé Madonna. . . c'est le chasseur blanc !
Le missionnaire ne répliqua pas.
L'indien se rapprocha de lui et, terrible, souffla :
— Je le sais, mais je veux te le faire dire. Je veux te dompter. Tu parleras. . .
— Non, mon fils.
— Ecoute, c'est ta dernière chance de salut : si tu refuses de te soumettre à ma volonté, je te ferai torturer tant et si bien que tu te jetteras à mes pieds pour les embrasser et implorer ma clémence.
Jean de Brébeuf le regarda un moment de ses yeux pleins de douceur et de charité, et répondit en souriant toujours :
— Va, mon fils, j'attends tes tortures; car alors je pourrai te prouver que Dieu est plus puissant que tous les pouvoirs de la terre !
L'Araignée leva une hache qu'il portait à sa main droite. Le missionnaire s'arrêta et dit :
— Frappe, j 'attends !
L'indien ne put soutenir le regard du prisonnier, il détourna la tête, recula et fit entendre un cri rauque. Puis brutalement il fit pousser Jean de Brébeuf en avant vers les autres bandes qui couraient en poussant des cris dont tremblait la forêt
entière. Là-bas, à travers les arbres, on pouvait apercevoir déjà une épaisse fumée qui s'évaporait dans l'espace : c'était le village Saint-Ignace qui achevait de se consumer.
LES TERRIBLES APPRETS
Au retour triomphal de leurs congénères, les sauvages laissés à Saint-Ignace poussèrent des acclamations joyeuses. Leur joie était faite de haine et de vengeance. Et rien ne fut plus effroyable à voir que la saturnale de ces démons bariolés qui suivit autour des ruines fumantes de la bourgade.
Les sept Hurons apostats s'élancèrent vers les deux missionnaires et réclamèrent l'honneur de les soumettre à la torture. Pour s'attirer l'amitié et l'admiration des Iroquois, ces Hurons affectaient plus de férocité que les premiers.
L'Araignée les toisa avec mépris et répliqua durement :
— C'est moi qui commande ici, arrière chiens de Hurons!
Il jeta des ordres brefs à sa bande, puis, seul, il alla faire le tour du village incendié. A un endroit, des iroquois avaient commencé à torturer leurs prisonniers hurons. Après avoir enlevé à ces derniers leur chevelure, ils se plaisaient à les cribler de coups de couteaux. Quand l'un d'eux était devenu à peu près inconscient, les tourmenteurs le jetaient sur un brasier.
L'Araignée donna l'ordre de finir ces victimes et de préparer les poteaux pour les deux missionnaires et les autres prisonniers hurons. Ceux-ci étaient au nombre de seize. Trois d'entre eux, pris de lâcheté, demandèrent la liberté et la vie pour aider les grands guerriers iroquois à faire souffrir les Pères Noirs.
Dégoûté par tant de poltronnerie, l'Araignée leur fit casser la tête à coups de tomahawk.
Puis toute la bande se mit en mesure de dégager de la palissade les pieux les plus solides pour y attacher les victimes.
Jean de Brébeuf surveillait les apprêts d'un oeil tranquille. Trop loin de Gabriel Lalemant pour s'entretenir avec lui, il s'entretenait avec Dieu.
— 0 mon Seigneur ! murmurait-il tout
bas, je suis prêt. J'éprouve aujourd'hui la plus grande joie de ma vie. 0 mon Dieu! daignez ne pas faire tomber dans l'esprit de ees pauvres insensés des pensées de clémence, car alors je n'aurais plus cette joie sublime qui m'embrase comme de vos divins feux !
Par la pensée il contempla Jésus-Christ sur sa croix, et devant cette vision sainte et consolante il fit un rapide examen de sa vie.
Qu'avait-il à se reprocher? Une seule chose : en sa jeunesse peut-être n'avait-il pas vécu assez en communion avec son Rédempteur ! Il se demandait s'il avait pu réparer cette perte de temps ou cette omission et s'il avait guéri ces blessures faites à Celui qu'il avait tant désiré? Depuis qu'il était venu évangéliser les sauvages d'Amérique, il se persuadait qu'il n'avait jamais failli aux ordres de son Seigneur ou à sa volonté, et qu'il avait fait tout son devoir autant que ses forces humaines le lui avaient permis. Si, parfois, il avait été sur le point de faillir, il avait résisté et échappé au danger avec l'aide de Dieu qu'il avait aussitôt implorée. Et s'il eut des pensées de défaillance à certains moments de sa rude carrière, il en demandait maintenant le pardon au di vin Maître s 'accusant de n'avoir pas assez demandé les Forces Célestes. Puis, il fit une revue de ses travaux apostoliques.
Ah! comme c'étaient là seize années bien remplies ! Il était venu avec toute l 'ardeur d'une jeunesse vigoureuse, et- d'une âme prête à tous les sacrifices pour la gloire du nom de Jésus.
En mettant les pieds sur le sol de la Nouvelle-France, il s'était écrié à son supérieur :
— Ah! laissez-moi aller conquérir ces Hurons ! . . .
Il partit. Il était vraiment digne de cet apostolat. Sa personne de chair humaine ne comptait pas, il l'oubliait totalement. Les premiers obstacles ne le rebutèrent pas. Les premières souffrances l'aiguillonnèrent. Parfois, chez ces sauvages méfiants, il fut reçu poliment, et le plus souvent avec indifférence ou brutalement. Il essuya humblement les injures. Sa douceur demeura inaltérable. Et sa personne, exhalant un suave magnétisme, attira bientôt les esprits les plus farouches. Il avait à peine prononcé vingt paroles, que déjà il s'était
conquis des sympathies. Il combattait magiquement l'indifférence et la brutalité. Sa parole tendre et éloquente provoquait l'admiration. Sa patience émerveillait. Sa charité étonnait. Son abnégation et sa modestie lui apportaient de nombreux catéchumènes. Sa foi vive domptait les incrédules.
Une fois, alors qu'il entretenait une bande de hurons sur l'existence de Jésus- Christ, son martyre, sa mort et sa résurrection, un colosse parmi la bande se leva et souffleta durement le missionnaire en criant :
— Le Père Noir a menti, un tel homme n'a jamais existé !
— Le voici ! répliqua doucement Jean de Brébeuf en tirant son crucifix.
Le sauvage demeura interdit. Puis, dompté par la douceur et l'admirable patience du Père Noir, il s'assit près des autres hurons et écouta la parole divine. En peu de temps l'apôtre s'était conquis un prestige éclatant. On accourait par bandes du fond des forêts lointaines pour écouter la voix du Père Noir. Aux premiers temps de son apostolat, à cause de son courage et surtout de sa carrure qu'admiraient les indiens, on voulut le créer grand chef de la tribu et entrer à sa suite sur le sentier de la guerre.
En souriant il enseigna que Dieu commandait aux hommes de bonne volonté la paix sur la terre.
Il avait réussi à extirper chez ces enfants des bois l'humeur belliqueuse, il avait réussi à en faire un peuple doux, soumis et fidèle. Ah ! à la veille de quitter ce monde et en jetant un regard en arrière, Jean de Brébeuf pouvait partir content. Quelles richesses, quelles moissons il avait faites pour Dieu ! Il pouvait se réjouir. . . Fils de Dieu, il avait travaillé sans relâche à conquérir pour Dieu; et fils de la grande et noble France il avait en même temps conquis pour elle et pour son roi ! Son oeuvre demeurerait impérissable, car il savait bien que Dieu ne laisserait pas retourner à la friche ce terrain immense que lui, Jean de Brébeuf, avait infatigablement défriché.
L'unique chagrin qui le tourmentât un peu, c'était de laisser l'oeuvre inachevée. Mais il se consolait en songeant que le grand Maître lui donnerait des successeurs. Et ces successeurs devaient être déjà choi-
JEAN DE BRÉBETJF
sis, puisque le Seigneur dans sa sagesse et sa bonté jugeait le temps venu de récompenser dignement son serviteur. Cette récompense, Jean de Brébeuf l'avait méritée; mais il voulait la mériter cent fois plus en souffrant davantage. Il avait imploré ces souffrances, et Dieu allait se rendre à sa demande en lui envoyant le martyre. Le martyre ! . . . Ah ! quelle joie ! quelles délices !
— Seigneur! Seigneur! murmura-t-il en reportant son regard sur les effroyables apprêts, approchez encore la coupe, je veux la boire de toute l'allégresse de mon âme ! . . .
Plus loin, Gabriel Lalemant, s'entretenait aussi avec son Créateur devant qui il allait comparaître. Mais plus jeune, de constitution plus faible que Jean de Brébeuf, moins aguerri, moins endurci aux souffrances corporelles, il se sentait moins préparé aux tourments qu'il devinait. Il suppliait Dieu de lui communiquer la force nécessaire pour endurer les supplices qu'on allait imaginer. Souvent il reportait son regard admiratif sur la haute et ferme stature de Jean de Brébeuf dont le visage rayonnait. Gabriel Lalemant s'émerveillait, il se sentait aussitôt plus fort et criait à Dieu :
— Oh ! Jésus martyrisé sur le Calvaire, donnez-moi la force comme celle que je vois dans votre grand serviteur le Père de Brébeuf !
Certes, il fallait être fortement armé de la grâce divine pour regarder et voir sans défaillir les apprêts épouvantables faits par les guerriers iroquois. Ils démolissaient les parties de la palissade qui n'avaient pas été consumées par le feu, et conservaient les pieux les plus solides. Près de ces pieux ils allumaient des bûchers. Près de ces bûchers ils déposaient des haches, des chaînes, des couteaux, des barres de fer. Au pied des poteaux ils jetaient des lanières de peau de cerf taillées dans les vêtements de ceux qui étaient morts. Ils faisaient fondre de la neige, bouillir l'eau, chauffer de la graisse et de l'huile. Et tout en ce faisant ils riaient, gesticulaient, rugissaient, hurlaient, montraient le poing aux prisonniers et crachaient sur eux. Ces préparatifs leur causaient une
joie indicible. A l'imagination ils semblaient demander quelque nouveau moyen de torture. Parfois ils se consultaient à mi-voix et, s 'étant compris, ils poussaient des cris stridents. Ceux qui, par hasard, passaient devant les deux missionnaires, s'arrêtaient un moment, crachaient à leur visage et disaient avec une outrageante ironie :
— Hein ! le Père Noir commence à avoir peur !
Des hurons renégats criaient à Jean de Brébeuf en bavant :
— Tu nous as enseigné comment on doit subir la souffrance, et nous avons été assez fous de te croire ; à présent on va voir comment tu donnes l'exemple!
L'un d'eux, d'un geste brutal, lui déchira sa robe dans le dos.
La bande applaudit.
L'Araignée, plus loin et seul, dans sa pose accoutumée, debout, bras croisés, impassible, regardait les préparatifs. De temps à autre son regard sombre pesait sur Jean de Brébeuf, il essayait de saisir une émotion du missionnaire devant les apprêts terribles. Mais ses sourcils se fronçaient, ses yeux jetaient des éclairs en constatant que le prêtre demeurait toujours aussi calme et serein.
Une fois il voulut tenter de l'intimider. Il appela trois de ses hommes, trois véritables démons, et leur donna à voix basse quelques instructions.
Les trois sauvages allèrent chercher un prisonnier huron et l'amenèrent devant le missionnaire. Ils enlevèrent au pauvre diable ses vêtements que l'un des trois démons alla tremper dans une marmite de suif fondu.
— Oh ! Père Noir . . . Père Noir . . . cria le malheureux huron, appelle sur moi la miséricorde du bon Dieu !
— Sois tranquille, mon enfant, le bon Dieu a. entendu ta voix !
Le huron défaillant se redressa. Alors les deux autres iroquois se mirent à taillader ses chairs à coups de couteau, puis ils le scalpèrent. Le huron, dans la souffrance affreuse, se tordait en poussant des hurlements atroces.
— Lève tes yeux vers le Ciel, mon enfant, dit Jean de Brébeuf, Dieu te tend les bras !
Devant le calme du missionnaire, le pauvre huron domptait sa douleur.
.n : a iv dp: brébeuf
Puis, quand tout son corps eut été déchiré, meurtri, on lui mit le vêtement imbibé de suif brûlant.
La victime se débattit violemment, rugit de douleur, et s'écrasa à terre pour se rouler dans la neige.
L'Araignée observait la figure de Jean de Brébeuf. Il tressaillit : cette figure demeurait tranquille et souriante.
Il grogna de colère et fit un geste. A ce geste l'un des trois iroquois fendit la tête du huron d'un coup de hache.
Puis, le jeune chef jeta cet ordre :
— Aux poteaux! . . .
L'heure terrible était venue.