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PASSAGE CHOISEUIL

M DCCC LXXZVI

JEc4^- DE - JEc4C^5^E

Test un endroit bien retiré que Soumeilles, un coin plus tranquille dans la tranquillité de la grande plaine qui souvre au pied des falaises du Quercy, entre le Tarn et TAveyron.

Des cultures plates, des champs de blé ou de

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luzerne enveloppent le hameau et s'étalent assez loin autour, couvrant une vaste étendue de pays.

L'horizon est court dans ces terres basses. Le laboureur menant la charrue n'a le plus souvent d'autre perspective, entre les cornes de ses bœufs, que la haie vive qui clôture son héritage, ou bien, au temps où l'herbe monte, une bordure de seigle plus hâtif qui fait muraille à l'extrémité de son champ.

A de certains endroits, cependant, le terrain penche^ la plaine se découvre; un large morceau de culture apparaît tout uni portant seulement un ou deux grands arbres : le chêne de la Juncasse ou l'ormeau de Pontus, des géants abritant des maisons toutes petites, couchées au raz des luzernes ou des blés. Plus au-delà, vers le nord, une file mince de peupliers marque le cours de l'Aveyron^ Ardus est de ce côté; le crépi du moulin blanchit gaiement à travers les saules, et la clarté de l'eau se soulève, à la nuit tombante, au-dessus des sillons rembrunis.

De Villemade, tourné à l'opposé, vers le Tarn, on aperçoit moins encore, rien que la pointe du

clocher qui dépasse de deux travers de doigt la ligne d'horizon.

Et c'est tout le voisinage de Soumeilles,

A peine si les gens connaissent, pour y être montés un jour de foire, les deux ou trois bourgades de vignerons perchées très haut et très loin à la crête des falaises du Quercy.

Après, l'inconnu commence; ce sont des contrées étrangères : les causses du Rouergue, les grèves de l'Albigeois; des endroits dont on sait seulement, pour l'avoir appris d'un autre qui ne les a pas toujours visités non plus, le nom et l'emplacement, la tache blanche ou noire que fait le clocher sur le ciel.

Soumeilles est enrre Villemade et Ardus, planté à la croisière des deux chemins, ainsi qu'un nid à la fourche de deux branches. Et on dirait bien d'un nid, d'une couvée de maisons blotties dans un pli de terre ; de chétives maisons à toiture tombante, dont les volets mal rabotés gardent la couleur du chêne, tandis que les murs d'argile battue se confondent avec la teinte des guérets environnants.

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Été comme hiver, le hameau a l'air de dormir. Un si petit hameau ! Le pays n'ayant pas d'église ni de forge, on n'y reçoit qu'affaiblis, venant d'un peu loin, les bruits de la cloche ou du marteau habituels à la campagne, bruits paisibles cfui ne font, semble-t-il, que marquer la mesure au silence.

Tout ce qu'on entend aux entours, c'est, de bon matin, au partir de l'étable, les commandements des bouviers appariant leurs bêtes 5 le soir, la chanson d'une petite gaulant ses oies, et, plus fréquemment encore que les voix humaines, le parler des animaux : les meuglements des bœufs lâchés au pacage, les bêlements naïfs des agneaux appelant les mères brebis.

Plus d'une année quelquefois s'écoule, ramenant les mêmes bruits à l'aube et au crépuscule, sans autre changement que celui des saisons, qui fait les heures plus ou moins matinales ou tardives.

Puis, un beau jour, une musique éclate en l'air 5 aux sons folâtres et discords d'un violon et d'un tambour, un cortège de noces se met en

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marche; ou bien ce sont, fortement nasilles avec des pauses solennelles, des versets latins qui accompagnent un défunt vers le cimetière, île de cyprès qui monte toujours noire au-dessus des moissons.

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f E jour-là, un dimanche de printemps, la solitude était complète, le hameau désert: volets clos, portes closes, avec un peu de fumée seulement, un flocon bleu qui s'étirait au-dessus d'un toit. Personne autour, dans les champs; pas une âme sur les chemins. On n'entendait de vivant dans le pays que le vagissement d'un nouveau-né, un cri grêle, et, tremblottante là-dessus, la chanson de la berceuse, une vieille qu'on devinait assise dans l'obscurité de la chambre, filant Tétoupe et, du pied, balançant le berceau.

Bientôt, la fumée pâlissait 5 les cris s'apaisaient

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engourdis dans la cadence de la berceuse; la chanson, diminuée, insensiblement, s'en allait à son tour. Et plus rien ne bougeait alors que l'ombre d'un chêne évoluant avec lenteur sur le mur d'une maison. Le soir venait 5 l'ombre, comme une main fraîche, touchait la porte de rétable, puis le pilier de l'auvent, le coin du hangar enfin 5 après quoi, ne trouvant plus d'obstacle, elle s'allongeait sur un champ de blé, caressant les plantes assoupies, et, parmi les plantes, un enfant couché là, la figure dans l'herbe, et qui, debout, éveillé maintenant, arrivait à peine au sommet des épis.

— « Hé! Jean-Pierre? » appelait le garçon.

— « Hé! Jean-de-Jeanne? » lui fut-il répondu.

Ces deux tout petits et puis d'autres, une bande, étaient descendus sur la route; et là, pieds nus dans la poussière, ils commençaient à jouer.

Un jeu de pauvres : un débris de ferblanc troué qu'on charriait chacun à son tour au bout de deux brins de jonc noués ensemble. Cela se

passait paisiblement^ en pancomimej sans autre bruit qu'un claquement de la langue^ assez mal imité par celui qui était le charretier^ pour faire le semblant d^exciter celui qui était le chevaL

Maisj brusquement^ le jeu tourna de travers.

Us s'étaient mis quatre ou cinq contre un ; et, tout de suite, des trépignements^ des huées^ des jurons^ tout le tapage en peut et les grossièretés d'une dispute d'hommes faits.

— a Bâtard! » prononça^ au milieu des cris, une VOIX de fillette, une voix flûtée, angélique.

— a Bâtard! » répétèrent les autres.

Et, sans la comprendre, ils accentuaient Imjure d'une moue de leurs lèvres mignonnes qui se gonflaient de mépris.

Bâtard! L'insulté^ le petit Jean-de- Jeanne, très résolu jusque-là, poings fermés, en posture de brave, baissa la tête sous Tinjure, et, lâchant le brin de jonc qu on lui disputait, il s'en fut à travers champs, vers une cache qu'il s'était faite dans la haie de néfliers et d'aubépine qui servait de dorure au jardin de ses parents 5 et là, blotti sous les branches, il se mit à pleurer.

— « Je le dirai à tante Sérène... » sanglotait-il.

Et ses sanglots n'étaient, dans la soirée calme, harmonieuse, qu'une musique de plus, un bruit léger, confondu à dix pas dans la rumeur vague qui flottait entre Therbe et le ciel.

Je le dirai à tante Sérène...

Mais, le moment venu, quand il se fut assis, le cœur encore un peu plein, à la table de famille, et justement à côté de la blondine qui l'avait si vilainement apostrophé sur la route, l'enfant ne se trouva plus si pressé de s'expliquer.

Elle avait l'air si loin de lui, si indifférente à ses faits et gestes, cette jeune femme, qui, d'un mouvement machinal, sans voir la figure de chien battu qui se tournait vers elle, toute suppliante et attendrie, remplissait une platée de choux àl'intenrion de son neveu.

Et l'oncle Honoré n'avait pas la mine d'un parent bien attentionné, lui non plus. Après sa

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soupe, il ne paraissait guère s'intéresser qu'à sa fillette, à Judille. Encore avait-il une façon de lui montrer son affection qui ne le dérangeait pas beaucoup. Pas un mot d'amitié 5 pas même un geste ; rien qu'un léger changement dans la voix quand il lui parlait, et ceci ensuite : un peu plus de clarté sur sa figure, une figure bien rude et bien obscure, chaque fois que les yeux de l'enfant et les siens venaient à se rencontrer.

Pour Jean-de-Jeanne, si Honoré ou Sérène le regardaient par hasard, c'était du même air qu'ils auraient dévisagé la table ou le vaisselier. Non par mauvaiseté ou mépris, puisqu'ils avaient retiré l'orphelin chez eux n'y étant pas obligés, mais simplement pour ce motif qu'ayant donné le peu de tendresse qu'ils avaient à leur fille, il ne leur en restait plus pour l'autre, pour le neveu.

Jean-de-Jeanne sentait cela confusément.

Aussi, tardait-il à se plaindre. Tout à l'heure, après la soupe, on verrait.

En attendant, sans qu'il s'en aperçût, le grand chagrin qu'il avait eu tantôt s'en allait en man-

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géant. C'était malgré lui, mais Testomac satisfait lui faisait l'âme plus contente. Même le mot de bâtard, ce mot gros d'une honte mystérieuse, avait perdu de son effet sur lui. Bâtard! Eh bienl après? Sa petite cervelle de papillon, incapable de rien garder, laissait échapper son dépit.

L'envie de dormir s'en mêlait d'ailleurs. Ses idées, ses yeux, tout se brouillait. A peine s'il avait conscience d'avoir pardonné à Judille, et déjà le sommeil les tenait couchés tous les deux, peau contre peau, dans le même drap de toile bise où, chaque soir, comme frère et sœur, on les mettait dormir.

là

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' E qui était arrivé ce dimanche-tà à l'orpheliri arriva bien des fois depuis^ et, pour finifj chaque fois de la même façon. L enfant pleura^ oublia, pleura encore; des mois et des années se passèrent sans qu*il trouvât roccasion de se plaindre ^ sans qu'il essayât non plus^ bien qu*il en eût souvent Icnvie, de se faire expliquer cette injure de bâtard dont on le tourmentait si forr. Le mot avait un son malplaisant qui rohligcaitj quand il i'en tendait j à baissât la tête. II n'en savait pas plus long etj un quart d'heure après^ il n'y pensaic même plus.

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Tant de choses obscures autour de lui qu'il ne débrouillait pas davantage I

Ce fut la Ginaille qui commença de lui ouvrir les yeux.

Cette Ginaille était une veuve très pauvre, qui habitait seule, ayant perdu tous les siens, une bicoque encore plus ancienne qu'elle, et tellement décrépite qu'on ne savait laquelle des deux de la bâtisse ou de la femme se fatiguerait la première de se tenir debout.

La masure, où l'eau du ciel entrait par le toit comme à travers un crible, un petit jardin autour, un clos abandonné où picorait une poule aveugle, c'était tout ce que possédait la vieille femme.

Comment arrivait-elle à vivre là-dessus ? Même en Quercy, où volontiers les gens ont l'habitude d'économiser sur leur ventre, on avait peine à se le figurer.

Il est vrai que la Ginaille faisait quelquefois comme sa poule : elle glanait, elle grapillait chez les voisins 5 mais ces récoltes de pauvres ne donnent plus comme ancien temps. A peine aujour-

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d'hui si les oiseaux du ciel trouvent ^ se nourrir dans les chaumes après le dernier coup de râteau des moissonneurs, et quant aux grappes oubliées au temps des vendanges, c'est bien le tout si, en cherchant bien, on en pourrait trouver, dans la journée, de quoi griser un moucheron.

La pauvre créature avait encore une industrie, mais guère plus lucrative : elle tressait de la paille pour faire des chapeaux.

Chez elle, rangeant la chambre ou se chauffant au soleil, Thiver, sur le pas de la porte, dehors menant paître la poule ou cueillant des simples au bord des fossés, partout on était sûr de la voir enguirlandée de sa tresse de paille, qui s'allongeait entre ses doigts, se dévidait autour d'elle comme la soie d'un cocon.

A des époques iitégulières, rarement, quand elle n'en pouvait plus de jeûner et de pâtir> elle prenait sur elie^ enroulée à son chapeau, une longueur de paille, s'en allait l'offrir dans les mai* sons de Soumeilles où on lui cédait en échange^ et sans trop marchander, des pommes de terré ou du pain.

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Comme elle n'y revenait pas trop souvent et qu'après tout la charité qu'on lui faisait rapportait quelque chose, la Ginaille était bien vue et bien reçue de tous les gens du pays. Même les enfants couraient après elle, l'escortaient un bout de chemin, curieux de la regarder de plus près; et si quelqu'un d'entre eux s'avisait de se moquer d'elle, elle n'avait qu'à aller vers lui, à le regarder en face et, tout de suite, le mutin se rendait, ensorcelé par le bon sourire de fée qui lui venait du fond de la vieille figure mangée de rides. . .

Ils étaient quatre ou cinq de ces petits qui s'amusaient un matin sur la route à l'entrée du hameau 5 Jean-Pierre, Jean-de- Jeanne, Judille, les mêmes qui s'étaient divertis au même endroit deux ans auparavant. Les mêmes et cependant un peu changés déjà, la voix plus haute, le geste plus hardi. Ils jouaient cette fois à sauter à cloche-pied et Jean-de- Jeanne entrait à son tour dans le jeu, un pied en l'air*

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II s'arrêta pour écouter-

A quelques pas de Ik^ dans un champ, on se querellait ; une dispute à deux voix^ un fausset de femme aigu , fêlé^ et lui répondant bref et à d'assez longs intervalles une voix d'homme rocailleuse et sourde. En même temps^ à travers la haie déjà plus d'à moitié dépouillée par Tautomne^ il apercevait les gens et tout d'abord à sa coiffe antique, à la tresse de paille qui s'agitait autour délie, il reconnaissait la Ginaillc. L'autre était le Sahuc, un des cultivateurs aisés de Soumeillcs 5 il était occupé à labourer assez paisiblement en apparence un guéret situé entre la route et sa maison^ tandis qu'un troisième personnage, la Sahuque sa femme», se tenaic là tout près, adossée à la claie du jardin^ les pieds solidement incrustés dans le sol, et tricotait sans rien dire en dévisageani: la G inaille de cet air méprisant et dur que prennent volontiers les propriétaires de campagne vis-à-vis du pauvre monde qui va quêtant sa vie et mendiant sur les chemins.

La vieille était entre eux, laÎEfsanc la maison

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et regagnant la route, et à chaque pas qu'elle faisait, on la voyait se retourner tout d'une pièce et, bâton en l'air, apostropher tantôt la femme tantôt le mari lorsque passant et repassant devant elle avec les bœufs et la charrue, il se trouvait à portée d'entendre sa chanson.

— Des pommes de terre gâtées en échange de ma tresse de paille, répétait-elle pour la dixième fois. Une tresse qui se vendrait facilement deux sous le mètre au marché de Caussade ? Vous connaissez les affaires, vous autres ! Vous pensiez sans doute : une vieille qni n'a plus d'yeux pour voir, ni de langue pour se défendre, pas la peine de se gêner avec elle. Et bien, c'est ce qui te trompe, la Sahuque; on y voit clair encore, on sait parler quand il le faut. Et l'on parlera, sois tranquille, on parlera...

L'impassibilité vraie ou feinte de la ménagère, occupée uniquement semblait-il, à remmailler un point tombé de son tricot exaspérait davantage la Ginaillej et le Sahuc venant à passer attrapait le paquet.

— Ne pique donc pas tes bœufs si fort, bou-

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vier ; c est pas leur faute à ces bêtes si la conscience te reproche, et n'aie pas l'air de ricaner non plus ; on saie des histoires sur ton compte. Crois-tu que; k commère que voilà n'ouvrirait pas les oreilles toutes grandes si je lui racontais les raisons qui t'ont obligé, vieux coq déplumé, d'aller chercher ta poule en pays étranger, à quelques bonnes lieues d'ici.

— G inaille, Ginaille, prends garde, tu vas lâcher des bêtises ! l'interrompit le laboureur.

Mais la vieille n'était pas d'humeur à s'arrêter.

— Tu étais trop connu chez nous , est-il pas vraij Sahuc? On savait trop bien de quoi tu états capable ! Ah, ah ! Tu t'en es donné l'ami, tu en as tâté de ces fins morceaux ! Tu peux faire pénitence aujourd'hui avec cette grande sèclic^ m peux jeûner et pârir^ tu as fait carnaval asscx longtemps. Rappelle-toi cette Thrésil qui s'était louée bergère chez tes parents; une toute mignonne, rondelette, l'air d'une enfant. Pauvre pecite ^ Dommage qu'elle soit morte si jeune et de quoi? Personne ne l'a jamais compris... ex-

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cepté toi peut-être, et une autre encore. Écoute : comme elle était à l'agonie, celle qui la veillait l'entendit soupirer ; elle t'appelait : « Sahuc , disait-elle, nous avons eu tort, je n'en veux plus boire de ta drogue ; et plus tard, les dents lui claquant de peur, elle ajoutait : « Ah, c'est toi, canaille! c'est toi qui m'as tuée... » Te rappelles-tu, Sahuc, qui était celle qui veillait la Thrésil cette nuit-là ?

Les enfants s'étaient approchés ; ils n'étaient plus seuls d'ailleurs à recevoir les secrets traîtreusement éparpillés en l'air par la Ginaille. Dans un champ voisin, le Terrai à moitié caché dans un fossé qu'il refonçait, avait laissé reposer sa bêche pour ne pas perdre un mot de ce qui se disait à côté 5 et sur le chemin, derrière la haie^ les Courège traînaient le pas, n'en finissaient pas de passer, n'osant pas s'arrêter tout à fait de peur d'être invoqués en témoignage par la mendiante.

Sahuc qui sentait ces curiosités braquées sur lui continuait à labourer comme si de rien n'était, espérant user à la longue la colère de la pau-

ni

vresse ; et rien ne trahissait son trouble qu une légère déviation de la charrue chaque fois qui! passait devant la vieille fei-nme^ un écart involontaire qui faisait trembler la ligne rigoureusement droite do sillon ,

Elle conrinuait :

— Et la Jeanne? Celle-là tu ne Tas pas oubliée^ j'en suis sûr. Pauvre créature du bon Dieuj si douce^ si tranquille I Comme elle avait fauté avec toi presque sans s en apercevoir^ elle savait à peine ce qui lui arrivait^ quand elle se trouva embarrassée. Quinze ans I Si ce n est pas une pirié I Et orpheline de père et de mère^ la chère innocente. Elle t'espéra un peu après la naissance de son bâtard^ parce que tu lui avais promis le mariage et à la fin — écoute ça Sahuque et si quelqu'un la nuit te tire par les pieds, pense à la Jeanne — à la fin^ lasse d'attendre, elle s'en fut épouser avec TAveyron... Si tu Savais oubtiée, par hasard, celle-là, tiens regarde, Sahuc, voici quelqu'un qui te rafraîchira la mémoire.

La G inaille avait pris le menton de Jean-de-

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Jeanne et le soulevant un peu en l'air: « Dévisage-moi donc ce témoin-là et renie-le, si tu Foses, criait-elle. Est-il assez toi. Seigneur Jésus! Est-ce assez ta chair et ton sang ce bâtard? La Sahuque, ta femme, peut bien trimer et peiner à la besogne avant de te donner un portrait aussi ressemblant. Pauvre Jean, tu ne dis rien, tu ne réclames rien ! pas sûr que tu comprennes seulement de quoi il s'agit; mais ta figure parle pour toi, et sais-tu ce qu'elle crie, ta figure : Mauvais père, mauvais riche ! »

Tout en débitant son antienne, la Ginaille avait attrapé la limite du champ des Sahuc.

Arrivée là, avant de descendre sur la route, elle secoua fortement ses sabots et les frappa l'un contre l'autre de manière à détacher le peu de boue qu'ils avaient prise au guéret.

Et en la faisant tomber : «Tenez, gens, disaitelle, tenez 5 je ne veux pas qu'il soit dit que j'emporte quelque chose de chez vous. Garde.7Àh votre terre, et qu'elle vous rapporte

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selon VOS mérites , âmes charitables, saintes âmes du bon Dieu ! »

Elle s'en allait, tenant toujours le petit homme par la main 5 ils étaient seuls 5 les enfants voyant la dispute finie étaient revenus à leurs jeux 5 on les entendait crier et rire un peu plus loin, sur la route.

— Pauvre mien ! soupirait la vieille qui, toute essoufflée encore de sa colère, s'était assise pour reprendre haleine au pied d'une de ces croix qu'on plante aux abords des villages et des hameaux pour y servir de reposoir aux processions paroissiales. — Pauvre petit bâtard! — et elle écartait pour le mieux voir les cheveux qui embroussaillaient le front de l'enfant.

— Que me voulez-vous enfin ? demanda celui-ci, d'un air plus dépité que malheureux 5 je n'y comprends rien moi, à vos histoires...

— Tu étais peut-être ignorant de ces choses, reprit avec douceur la mendiante, et j'ai eu tort de te faire savoir de qui tu viens. — Oui, j'ai eu tort 5 mais c'est plus fort que moi, quand je vois certaines choses, il faut que je parle. A pré-

liilpffwp^'^''"

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$enc me voilà brouillée avec ces Sahuc, et à toi aussi petit, je t'ai fait du chagrin. Allons, ne te tourmente pas trop 5 ce que tu as appris aujourdTiui par hasard, d'une façon ou d'une autre tu aurais bien fini par le savoir. Surtout, quoi qu'on te dise, ne t'avise pas de mal penser de ta mère, de la Jeanne. Tout son péché à celle-là fut d'être trop bonne et elle l'a bien payé, la malheureuse ! Tiens, vois-tu ce grand arbre làbas, qui monte au-dessus des peupliers de l'Aveyron.

— L'ormeau de Saint-Pierre? demanda le petit.

— Justement 5 eh bien, si tu passes jamais devant, souviens-toi, de réciter un Tater. C'est à, un peu au-dessus du moulin, que s'est noyée ta maman.

— Pourquoi noyée ?

— A cause de ce méchant homme, du Sahuc, qui refusait de l'épouser.

— Et pourquoi refusait-il ?

— Par cette bonne raison qu'il ne la trouvait pas assez riche. Tu saisiras tout cela plus tard.

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mon fillot. Présentement, ne te faîs pas trop de bile, bois, mange et dors 5 les idées te pousseront bien assez tôt.

Demeuré seul au pied de la croix, Jeande-Jeanne rêvait à ce qu'il venait d'apprendre et qui était encore bien obscur pour une petite tête de sept ans.

Tantôt il regardait anxieux vers le guéret où Sahuc menait encore la charrue, tantôt il se penchait comme pour l'interroger du côté de la rivière où, parmi la ligne pâle des peupliers effeuillés montait pareil à un bouquet noir le grand ormeau de Saint- Pierre.

Était-^ce parce que sa mère s'était noyée qu'on l'appelait bâtard? Ou bien parce que Sahuc n'avait pas voulu épouser avec elle ?

Se noyer était-ce aussi honteux que de voler ?

Viendrait-il un temps où le maître des Ounrics le reconnaîtrait pour son vrai fils et le prendrait dans sa maison, ou bien continuerait-il à demeurer dans le pauvre logis de la Sérène ^

Jf.V^^'

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Ces questions et d'autres demeurèrent sans réponse ce jour-là et bien des jours après. Ce ne fut qu'avec le temps et par des lueurs insensibles que la vérité se fit connaître à l'enfant 5 et comme il se l'était imaginée beaucoup plus laide et plus difficile à regarder en face^ il finit par s'accoutumer à elle sans en prendre tout à fait son parti, mais sans en souffrir non plus trop au vif.

Du reste, il ne laissa jamais voir à ses parents, à l'oncle Honoré, pas plus qu'à la tante Sérène qu'il fût instruit de cette vilaine histoire. Un instinct l'avertissait de ne pas prononcer le nom de la Jeanne devant eux.

Tout ce qu'il faisait, c'était d'épier à la dérobée ses parents de la main gauche, ce courtaud à figure joviale et rougeaude qui était, paraît-il, son père, et cette grande sèche de Sahuque à cause de qui sa mère s'était fait périr. Un fort marmot en jupes avec de beaux cheveux tour frisottés sur le front les suivait souvent, et Jean-de- Jeanne l'observait curieusement, cherchant à démêler une vague ressemblance sur la large face à peine dégrossie de son demi-frère.

En même temps que ces rudes visages, une figure plus douce et plus vague se levait devant lui. Il ne lui arrivait pas souvent de penser à sa défunte mère, mais il rêvait d'elle la nuit, quelquefois, et il s éveillait alors en sursaut, les yeux mouillés sans trop savoir pourquoi il avait pleuré.

P uis avec les années,ces impressions s'effacèrent.

Le bâtard finit par s'intéresser très peu à sa parenté des Ourtrics.

Un jour vint où il put coudoyer son père et lui parler même à l'occasion sans qu'il s'y connût rien 5 et quand les cloches sonnèrent pour l'enterrement de cet homme qui s'était fendu la tête en tombant du haut d'un peuplier, Jean-de- Jeanne fit le signe de la croix aussi simplement que s'il se fût agi du premier chrétien venu de la paroisse.

Ainsi, de tous les sentiments nouveaux qu'il avait éprouvés un moment et qui l'avaient quitté l'un après l'autre sans qu'il cherchât à les retenir, il ne resta bientôt plus à l'enfant que l'amitié commencée alors et jamais démentie depuis, avec la pauvre Ginaille.

Une amitié bien tranquille d'ailleurs. N'étant pas du tout parents ni tout à fait voisins, ils ne fréquentaient guère ensemble. Un mot en passant, un bout de causette le long d'un chemin 5 mais c'était de si bon cœur I Et puis ils se voyaient de loin. La coiffe antique et la tresse de paille de la mendiante quêtant son pain de porte en porte tenaient compagnie à Jean-de- Jeanne pendant qu'il labourait le champ de la Sérène 5 et même s'il ne l'apercevait pas, il avait du plaisir à se dire qu'une personne au moins dans le pays, lui portait de l'intérêt. Il savait qu'en cas de malheur, il pouvait compter sur elle et de son côté, quand il récitait ses oraisons quotidiennes, après avoir prié pour sa mère défunte, il pensait quelquefois à la vieille femme et la nommait avec son oncle et sa tante, comme s'ils avaient été du même sang.

Jn soir^ rentrant à Theure Ju souper, Jcan-de- Jeanne fut étonné de trouver Tonde Honoré déjà couché, les draps tires par-dessus les yeux^ la tête tournée vers le mur. L'homme ne se releva pas le lendemain^ ni jamais. La carriole grinçante eç disloquée du médecin d'Ardus s'arrêta deux ou trois fois devant la porte^puis le curé vint à son tour, s'assit au chevet du malade^ lui paria un moment à voix basse.,. La nuit après, Icnfant s'éveilla en sursaut^ il y avait beaucoup de monde dans Ja chambre et beaucoup de lumière, et, en même tempSj un grand silence, La Sérène priait^ âge-

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nouillée au pied du lit, dont on avait ouvert largement les courtines. Et de par là, du lit sans doute, venait une espèce de ronflement, mais un ronflement tel que l'enfant n'en avait jamais entendu 5 cela ressemblait au bruit que fait une scie en entrant dans le bois 5 quelque chose de précipité, de haletant. Bientôt ce bruit se ralentit, s'espaça, et, finalement, s'arrêta tout à fait. Alors, comme à un signal, plusieurs personnes se mirent à se lamenter à la fois en s'avançant vers le lit. Et Jean-de-Jeanne, s'étant soulevé sur le coude, aperçut, aplatie sur le traversin, une tête livide, un nez pincé, des cheveux moites 5 et, pris de dégoût et de peur, au plus vite, pour ne plus voir, l'enfant avait caché sa figure dans les draps...

L'orphelin entrait dans ses huit ans quand ce malheur arriva. Car ce fut un vrai malheur pour lui, cette mort de l'oncle, du frère de sa mère, encore qu'il n'en eût sur le coup à'autre impression qu'un peu de frayeur à la tombée de la nuit

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qui l'obligea, pendant quelques jours, à ramener plus tôt ses vaches du pacage, et aussi le souvenir d'un bon dîner, le repas des funérailles, que les gens du pays appellent les noces tristes, à cause de la grosse dépense qui s'y fait de victuailles et de vin.

Cet oncle Honoré était un très brave homme, que les soucis d'argent, les dettes à nourrir avaient, dans les dernières années de sa vie, rendu mal endurant et quinteux. Il avait acheté de la terre au-delà de ses ressources, comptant sur son travail pour éteindre sa dette, et il vivait toujours en crainte, navré à la moindre pincée de froidure en avril, à la montée d'un nuage en juillet, à tout ce qui menaçait de lui retirer ses minces profits.

Quand l'orage éclatait, il était rare que le petit n'en reçût pas quelque éclaboussure : une bourrade de tante Sérène, une taloche vigoureusement administrée par l'oncle. Après quoi, l'orage s'en allait du ciel, le rouge de la taloche s'effaçait de la joue et la vie reprenait paisiblement son train à Soumeilles.

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Elle avait bien ses bons moments. Très cordial quand ça lui chantait. Tonde Honoré prenait quelquefois Judille d'une main, Jean-de- Jeanne de l'autre et les emmenait avec lui jusqu'à Villemade. C'était toujours un dimanche; les enfants s'amusaient au tourniquet du marchand de bonbons ; ils dansaient des rondes avec ceux du village, et quand la fatigue les faisait trébucher, l'oncle les rapportait juchés un sur chaque épaule, comme s'ils avaient été à lui tous les deux.

Le garçon avait fini de ses douceurs avec la veuve, avec Sérène, la mal nommée, orgueilleuse et chagrinante personne qui avait, pensait-elle, autre chose à faire que de caresser un bâtard.

Elle était sortie d'Orlionnac, un petit bourg de l'autre côté du Tarn; et, comme les terres par-là se trouvaient être plus fertiles qu'à Soumeilles et d'un meilleur rapport, elle rirait grande vanité de cette origine. Rien ne se faisait de bien, à l'entendre, hors de son pays natal; les choses et les gens y étaient d'une espèce supérieure, et cette supériorité, qu'elle ne permettait

à personne de mettre en doute, lui servait à écraser^ par comparaison, les gens et les choses de Soumeiilcs. Elle observaiu religieusement les quelques particularités de langage ou d'accent qui difTérencicnt le patois des plateaux de celui de la rivière. Elle avait aussi gardé Thabitude de porter le fichu un peu ouvert par devant, à la mode de chez cUe^ et elle aurait préféré passer sa vie tête-nue que de commander ses bonnets ailleurs qu'à Orliounac ou les couturières ont, parai t41, une façon de les monter plus seyante et de meilleur goût.

Glorieuse, impérieuse aussi^ — les deux vont ensemble^ — elle avait presque obligé son homme, aussitôt après son mariage, à quitter la petite mé cairie oùj sans très gros profits, mais sans aucun risque, le ménage gagnait tranquillement son pain, pour acheter de la terre et s établir à Soumeiilcs, L avantage d'être chez ellcj de ne dépendre de personne, décida la Sérène, lui fit hasarder l'argent. Même plus tard, son mari mort, elle ne se rendit pas, elle ne renonça pas à Sun caprice. Contrainte de négQciex Im meil-

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leures parcelles de son bien, elle exigea qu'on mît sur le papier la clause de rachat, prétendant rentrer une fois ou l'autre dans ses appartenances et reconstituer le domaine.

En attendant qu'il plût à l'argent de revenir, elle faisait à peu près comme si elle avait été riche : se tenant à son rang, observant rigoureusement les bienséances, même quand elles lui étaient onéreuses.

Aux plus mauvais moments^, en peine quelquefois de son dîner, elle avait toujours un sou à mettre au plat le dimanche, quand on quêtait pour les âmes du Purgatoire, et un croûton de pain, dans le tiroir de la table, à offrir à l'aveugle Ginibre ou à Barutel le manchot, s'ils venaient à s'arrêter et à réciter un Tater devant sa maison.

Métayers ou journaliers, le petit monde des champs se dispense de ces charges : raison de plus pour elle de n'y pas renoncer»

Elle avait toutes les vanités des personnes de sa condition : vanité du pain bénit à rendre, des messes a faire chanter pour les parents morts; vanité de la lessive; elle attendait, pour la faire

plus copieuse, d avou- tout son linge au tas, et elle ne manquait pas, une fois lavé, blanc comme neige, de l'étendre sur la haie, au bord de la route, en vue de tout le pays.

Cet amour-propre eut au moins le bon effet, après la mort de l'oncle, d'empêcher la tante Sérène d'envoyer le petit bâtard à l'hospice, ainsi que le lui conseillaient charitablement quelques voisins.

Un neveu, fût-il de la main gauche, nourri aux frais du public, cela ne pouvait pas lui convenir.

L'orphelin continua d'habiter à Soumeilles, en compagnie de sa cousine Judille.

Il grandissait d'ailleurs, et, quoique sa force ne fût pas tout à fait en proportion de son âge ni de son envie de bien faire, il commençait à s'employer dans la maison.

Tout enfant déjà, pendant que la Sérène s'occupait aux champs, il gardait la petite, la couchait, l'habillait, chantait pour l'endormiri Et

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ce tête-à-tête lamusait, Thiver, dans la tiédeur de la chambre. Tété sur la route en compagnie de cinq ou six oisons avec qui on barbotait le long des fossés.

Plus tard, la fillette ayant pris assez de raisonnement pour garder les oies toute seule, on l'avait chargé, lui, de soigner le gros bétail, d'appareiller les vaches qui, d'elles-mêmes, avançaient la tête sous le joug, soumises à la voix mignarde qui s'efforçait de se faire rude pour les gouverner. N'ayant pas tout à fait ses treize ans, il n'était pas d'âge à labourer encore, mais il s'essayait pour voir; et puis, en attendant, il pouvait très bien charrier, répandre le fumier dans les champs, mener la herse au temps de l'émottage. Si le travail chômait chez eux, il s'industriait à des récoltes de pauvres, s'en allait jusque dans les friches du Quercy ramasser du bois mort, de la glandée pour les cochons et des bruyères qui, faute de paille, servent de litière aux animaux.

Souvent aussi, il travaillait au compte des voisins riches, attrapait des sous, d'un côté ou de

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Tautre, à donner un coup de main quand le» besognes pressaient; et c'était quelquefois du bel argent blanc, des écus de cinq livres qu'il rapportait après la moisson, quand il avait eu la chance de se louer pour quelques jours dans quelque grosse ferme à blé du côté de Founneuve OU d'Albias. . '

La Sérène prenait l'argent et l'empochait avec dignité, sans un merci, d'un air aussi détaché qu'un collecteur percevant la taxe 5 et cela paraissait tout naturel à Jean-de- Jeanne.

Ces airs malgracieux ne le rebutaient pas plus que le goût insipide de la soupe mal nourrie de graisse qu'on lui servait tous les jours, ou la raideur des feuilles de maïs sur lesquelles, n'ayant pas de matelas, il s'allongeait tout habillé pour dormir.

De quoi se serait-il plaint? Sa vie, après tout, était la même, ou peu s'en faut, que menaient autour de lui les gens de Soumeilles. Les riches de l'endroit, les Sahuc, les Dutil se privaient.

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liardaient aussi bien qu'eux ; quelquefois même plus âprement. La seule différence était dans le nombre et la beauté des animaux de croît ou de labour qui se voyaient dans leurs étables, dans la hauteur et la longueur des paillers alignés devant leur porte, mieux encore dans la fierté de leur mine, dans Tair délibéré que donnent, à celui qui les possède, les sacs d'écus et de pistoles cachés sous les piles de draps au plus profond de la grande armoire.

Certainement, l'idée ne serait pas venue à Jean-de-Jeanne de se comparer à ceux-là 5 très volontiers et sans rechigner le moins du monde, il leur cédait le pas à l'église, satisfait de se tenir à son rang, près du bénitier, un peu avant Bonibas, un pauvre malade obligé de se cacher à cause d'un cancer qui lui rongeait le visage.

Mais cette inégalité ne l'offensait pas. Même le désagrément d'être bâtard, encore qu'il en souffrît quelquefois, ne suffisait pas à faire de Jean-de-Jeanne un malheureux. Il avait pour cela l'épiderme trop dur, l'âme trop peu sensible. Les ennuis glissaient dessus comme la pluie sur

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ies feuilles. Et il ne pleuvait pas tous les jours. L'enfant respirait, buvait, sans y penser, cette vertu apaisante qui est dans lair de la campagne, et quand il l'avait bue, quelque raison qu'il eût de s'inquiéter, il chantait, aussi insouciant qu'un caille teau dans les blés.

Même déjà adolescent, quand, une des deux vaches qu'il conduisait ayant été vendue, il fallut labourer avec une seule, il supporta très bien ce déplaisir, — le plus contrariant qui puisse arriver à un bouvier; — et, un moment après, il sifflait à son unique bête d'aussi bon cœur que s'il avait eu à gouverner la plus jolie paire du Quercy.

Une ou deux fois, pas plus, l'orphelin s'était départi de sa tranquillité. A propos d'un couteau d'abord. Depuis qu'il avait tenu dans les mains celui de son camarade Jean-Pierre, il ne faisait qu'y penser. Quelle fièvre aussi et quel triomphe ! ce jour de vote où, risquant sur un seul coup toute sa fortune, deux sous qu'il gardait depuis le matin au fond de sa poche, fortement serrés

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entre les doigts, il vit la plume d oie du tourniquet s'arrêter devant le couteau rêvé, un beau couteau à manche de corne, historié de cuivre I Quel bonheur, quand, ayant couru d'une haleine hors du village, il put s'asseoir au bord du fossé, et là, bien caché derrière la haie, contempler son trésor, faire jouer la lame, essayer le fil, déchiffrer le nom du fabricant !

Un peu plus tard, — il avait alors quatorze ans, — ce fut une velléité de chasse qui le prit. Le fusil de l'oncle défunt le tentait, accroché au manteau de la cheminée, presque à portée de la main; la Sérène n'était pas toujours là 5 rien de plus aisé que de décrocher l'arme, de s'en aller à l'aÔut guetter un lièrve, à la croisière de deux chemins. Ainsi fit-il un jour à pointe d'aube, et le cœur lui sauta bien fort quand il vit la bête rouler à dix pas de lui sur le sentier.

Le lièvre avait été vendu six francs, et Jeande-Jeanne, engourmandi par l'argent gagné, en avait abattu depuis un certain nombre; mais l'émotion n'était plus la même. L'habitude avait émoussé le plaisir.

L'âge changeait d'ailleurs. Une autre fantaisie le tenait maintenant. Il souhaitait d'avoir des vêtements neufs pour le dimanche 5 et, vraiment, à examiner la veste et la culotte dépecés par la Sércne dans la défroque de loncle défunt et accommodés à son usage à peu près aussi congrûment que les loques dont on habille les épou vantails à moineaux, la prétention de Jean-de- Jeanne n'avait rien d'excessif.

Sans doute, il avait été longtemps sans y prendre garde 5 et que lui faisait la coupe de ses pantalons toujours relevés à mi-jambes, ou la couleur de sa veste qu'il ôtait, même en plein hiver, si peu qu'il eût à travailler, afin d'avoir les mouvements plus aisés?

Ce fut à la fête votive d'Ardus, où il était allé folâtrer avec quelques jouvenceaux de Soumeilles, qu'il commença d'y faire attention. La musique du bal l'ayant mis en train, il avait pris la main, pour danser, à la Margot, une fillette de son âge...

— Adresse-toi plutôt à la Cascarole, lui dit cette malapprise en lui riant au nez 5 il n'y

a qu'elle d'assez bien nippée pour figurer avec toi.

Or, cette danseuse, à qui on le renvoyait, était une espèce d'idiote, malpeignée et sommairement vêtue, qui gagnait sa vie à mendier sur les chemins.

Qui fut attrapé? Jean-de- Jeanne. Il avala l'affront sans rien dire et se tint à l'écart, se contentant, pour tout amusement, de regarder danser les autres par dessus l'épaule des voisins. Mais le soir même, en rentrant à Soumeilles, il s'enquit de la quantité d'étoffe à lever chez le marchand drapier pour un habillement neuf.

Trois mèires à six francs l'un, plus quelque petite chose pour les fournitures, et six francs de façon chez Jarnicou, le tailleur à la mode de Villemade.

Une forte somme à soutirer à cette avaricieuse de Sérène ! Et cependant, en y réfléchissant bien, il n'avait pas tant à se gêner avec elle S'il lui devait un gros cierge pour l'avoir nourri et logé chez elle à l'âge où il n'était point en état de gagner son pain, elle, de son côté, lui redevait

bien une fière chandelle pour le travail qu'il avait fait depuis cinq ou six ans dans la maison.

Tranquillement et sans crainte aucune, il pouvait porter sa demande à la tante, réclamer, exiger au besoin Thabillement neuf.

.. â Casta!... âl... â!...

Gourmandée, châtiée de la pointe de raiguillon par Jean-de-Jeanne, la misérable vache, qui peinait exténuée et comme endormie de fatigue sur la glèbe, enlevait la toute petite charrue qu'elle tirait, attelée seule à une sorte de brancard ru dimen taire, tel que l'emploient les gens de la campagne, quand ils ne peuvent nourrir qu'une tête de labour.

Encore un sillon, un autre et un troisième tout pareils 5 déjà la petite parcelle des Sistac fumait

à moitié retournée, tachant d un point brun Timmense étendue de la plaine.

On était alors au temps des semailles d'automne, et, des deux côtés de l'Aveyron, de nombreuses bandes d'ouvriers^et d'ouvrières façonnaient la terre encore humide de la rosée du matin.

— A !... â Casta!... â!... â!...

— A ! . . . â Laouret ! . . .

— AI... â Caoubet!...

Des bouviers parlaient, chantaient à leurs attelages ; un chien aboyait, lâché sur les pigeons en maraude qui tourbillonnaient à grands vols et s'abattaient ensuite, dru comme une averse, sur les champs nouvellement ensemencés 5 des ménagères, avec un claquètement monotone de leurs broies retombant à cadences régulières, cassaient des chènevottes au seuil de leurs maisons; et, dans les moments de silence, on entendait venir de très loin, de très haut, le gazouillement des alouettes, tombant goutte à goutte, comme une pluie de lumière, des cimes de l'azur.

— A Casta 1 commandait encore Jean-de-

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Jeanne, perdu avec son unique vache et son champ minuscule dans l'ampleur de la vallée.

Et, tout en gouvernant la charrue, il pensait à son habillement, il combinait les paroles à dire en abordant la tante Sérène.

Le soleil penchait sur l'horizon quand le bouvier, ayant fini de travailler son champ, reprit, avec sa vache et sa charrue, le chemin du hameau.

Toujours résolu à porter sa requête à la tante, mais un peu moins hardi à chaque pas qu'il faisait vers la maison.

Rien que d'apercevoir de loin le cotillon de la femme au seuil de la porte, des doutés lui venaient 5 il prévoyait des objections.

Une si triste année! Le blé n'avait presque rien donné 5 la vigne non plus. Et ils devaient chez le bourrelier, chez le forgeron, partout!

Là-dessus, il croyait entendre crier la Sérène. Et, comme il avait l'habitude de le faire quand elle était à le gronder et qu'il ne savait que lui

répondre, Torphelin baissait la tête en marchant.

Le fait est que, vue de près, telle qu'elle apparut au bouvier, au moment où, quittant la route, il se dirigeait vers l etable, elle n'avait pas l'abord trop engageant ni trop récréatif, cette Sérène I

En sombre livrée de veuve, la jupe et le fichu d'un violet roux qui se confondait avec la couleur des ronces flétries, elle se tenait debout dans l'embrasure de la porte, l'échiné un peu courbée sur un chaudron plein de je ne sais quelle mixture qu'elle remuait du bout d'un pal. Les vapeurs émanées du chaudron l'enveloppaient par moment, et son visage disparaissait, penché sur le ragoût qu'elle couvait du regard obstiné de ses yeux gris.

Une chatte efflanquée, longue et pointue comme une aiguille, une chienne bassette à courte oreille rôdaient autour d'elle, tenues en respect par le pal qui les empêchait de se jeter sur le festin. Et, dans cette tombée du crépuscule dont l'obscurité se mêlait sur la figure de la

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Sérène aux ombres de lage et peut-être à la tristesse des pensées, le chaudron, ainsi gardé par ces deux étranges acolytes, aurait pu faire songer à quelque préparation d'herbes maléficieuses plutôt qu'à une nourriture de chrétiens ou d'animaux.

Or, c'était la pâtée du cochoR qu'élaborait très attentivement la ménagère, si attentivement qu'elle ne répondit pas même d'un signe de tête au bonsoir de Jean-de- Jeanne, qui venait vers elle, après avoir délié la vache et garni la crèche de manière à empêcher la pauvre bête de mourir de faim.

Pendant que, toute à son affaire, elle continuait à remuer le mélange de pommes de terre et de son qui mijotait dans l'eau chaude, le bouvier, adossé en face, au montant de la porte, écoutait, tout en la regardant opérer, la plainte rageuse, exaspérée du cochon, dont le groin noir se montrait secouant en dessous la porte mordillée, festonnée par en bas, d'une petite étable.

— Patience, mon amil grondait doucement

la Sérène, — et elle ne s'adressait pas à son neveUj — il ne s'en ira pas ton dîner!

— Et ce serait bien dommage, insinua Jeande*- Jeanne. Le fricot a si bonne odeur !

— Ça vient de nos pommes de terre, dit la Sérène- elles ont un suc! Un boisseau de celles-là est aussi nourrissant qu'un hectolitre des autres.

— C'est comme les topinambours, ajouta Torphelin; ils n ont jamais été plus abondants ni plus sucres que cette année.

— SucréSj riposta la Sérène, comment le sais- tu, gourmand? Tu te dénonces toi-même.

N*as-tu p;is honte de faire des cuisines en plein vcnCj à la niLinière des mendiants ou des pastoureaux, comme si tu n'en prenais pas ici à ta safrisancc à Theure des repas ?

— Plus qu'à ma suffisance, reprit Jean. Aussi n était-ce pas pour moi que je les ai cueillis, mais pour la Giniille. Elle avait l'air si dolente et si minabicj ce jour-là, la pauvre vieille! Du bout de r aiguilla Je, j'arrachai une poignée de topinambouîs, et elle me remercia de si bon cœur!

— Ne t'avise pas de recommencer, commanda la Sérène. Je n'ai pas envie de consommer en automne les provisions de l'hiver.

Et comme le garçon ainsi rabroué se tenait immobile devant elle :

— Que fais-tu là, planté, à me contempler comme un imbécile? lui dit la ménagère. Va donc voir sur la route ai Judille arrive.

ro

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^UDILLE arrivait. Depuis le marin, elle I \%± avait tiré l'aiguille chez les Terrai ; ^■^ft[ une chemise à bâtir et à ourler, dans la journée : cestlouvrage exigé des couturières de campagne et il n'y a pas à s'amuser si on veut en voir la fin. Assise dans l'embrasure de la fenêtre, derrière les carreaux tout perits où le jour verdit en passant, elle avait cousu la grosse toile de ménage, rude à la main, résistante à la piqûre de l'acier. Plus qu'un bouton à coudre, le

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dernier, la chemise était bâclée. Elle se tenait là toute droite sur la chaise raide comme une armure, prête à lutter trame à trame contre la peau de plusieurs générations de laboureurs.

Assez travaillé pour aujourd'hui !

La couturière roulait son fil, donnait le bonsoir au monde, envoyait une tape d'amitié à l'enfant 5 et la voilà qui s'avançait rondement^ d'un pas vif, alerte, qui faisait cliqueter le dé ce les ciseaux dans la poche de son tablier d'indienne. ••

Le chemin devant elle était tout barré d'or, traversé par les derniers rayons du soleil, des rayons épais, chargés de vapeur, ainsi qu'on en voit dans les 5oirs d'automne. Une vache menée à la corde par un enfant tondait les menthes au bord du fossé, et elle se dépêchait à la besogne^ conmie si l'herbe plus fraîche l'avait avertie de la tombée prochaine de la nuit.

Et ^e charme de l'heure, de la saison finissante, s'exprimait dans le gazouillement d'une troupe d'oisillons tout petits, branchés à la cime d'un alisier sans feuilles et qui ramageaient tous ensem-

ble, immobiles, le jabot tourné vers le couchant.

Mais les oiseaux ne chantaient pas pour celle qui venait dun air dégagé', vite, rompant sans les voir les fils de la Vierge tendus d'un bord du chemin à lautre... Cette musique là ne disait rien à Judille ; musique de paysan ! Et Judille n'était pas tout à fait une paysanne. Cela se voyait de suite à son port de tête, à sa façon de marcher, aux moindres mouvements de sa petite personne onduleuse et minaudante. Et ses vêtements aussi la dénonçaient, plus propres, mieux rangés que ceux des. filles de campagne, des étoffes simples mais un bout de ruban avec, un brin de fleur, un rien d endimanchement qui est comme l'enseigne du métier. En dedans non plus, la jolie couturière n'était pas comme tout le monde; ayant eu plus de loisir pour s'instruire, elle en savait un peu plus long que les autres : ce qui s'apprend à l'école d'abord, et même depuis, elle avait lu par ci par là, quelque roman prêté par une dame de campagne, un livre acheté le jour de la foire à une librairie am-

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bulante : les Quatre fils cAymoriy là Clef des Songes et des cahiers de romances qu'elle savait par cœur et quelle chantait à voix traînante en travaillant.

C'était bien sauvage et bien pauvre à côté de ces jolis airs de musique, le bruit que faisaient au bord de la route les oisillons des champs. Des compliments d'amoureux murmurés à l'oreille, le gentil bruit d'or d'une pendeloque ou d'une bague de mariage auraient été plus vite au cœur de Judille. Judille avait seize ans, Judille attendait un épouseur. *

Pas le premier venu, par exemple ! Si la Sérène avait préféré pour elle aux durs labeurs de la culture, les travaux d'aiguille qui rendent la peau plus délicate et la langue mieux affilée, ce n'était pas pour la donner à quelque goujat.

Non 5 il fallait à la petite un mari plus finement éduqué, le fils d'un cultivateur aisé déjà dégrossi à l'école, lepetitSahuquet, mieux encore un jeune instituteur comme le fils Trégan, ou bien un soldat libéré en passe d'être promu dans la gendarmerie...

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Elles avaient arrangé ça à elles deux, la mère et la fille, et elles attendaient, l'une maugréante et rechignée ainsi que le voulait son âge, l'autre parée et souriante avec un certain air de coquetterie rude, sur son joli visage de vierge...

Il faisait déjà obscur, quand Judille entra dans le logis de Soumeilles. C'était l'habitude de chaque soir, habitude économique, de profiter jusqu'à la dernière goutte, des arrière-clartés du jour, suflfîsantes, d'ailleurs, à éclairer les mouvements presque mécaniques de la ménagère charriant du bois à l'âtre ou écumant le pot-au-feu. Assises toutes les deux sous le manteau très ample de la cheminée, serrées l'une contre l'autre sur le coffre au sel, la mère et la fille parlaient bas entre elles sans s'occuper de Jean-de- Jeanne.

— Tante Sérène, dit enfin celui-ci 5 et la voix lui tremblait un peu à cause de l'effort qu'il avait fait pour se décider à parler 5 tante Sérène, vous savez j'ai été exigeant avec vous jusqu'ici, si je

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VOUS ai fait payer trop cher mes gages; eh bien...

— Eh bien, après ? interrompit la tante d'un air pas trop encourageant...

Mais leur conversation en resta là pour le quart d'heure. On venait de heurter à la porte.

Qui ça?

Sur une route aussi peu passante que celle de Soumeiiles, ce coup de bâton d'un inconnu suffirait à faire événement.

Il y avait à ce moment une t-elle profondeur de calme dans la maison, un si complet enveloppement de silence autour, dans le mystère de la campagne endormie ! Et au calme, au silence de ce soir là, s'ajoutaient le calme, le silence inviolés d'un si grand nombre d'autres soirs tout pareils I Ce ne fut pas tant le bruit lui-même, que la profondeur de cette tranquillité habituelle, brusquement interrompue, qui fit tressaillir les trois personnes réunies là au coin de l'âtre : Jean-de- Jeanne ennuyé de rentrer sa demande à moitié sortie, Sérène inquiète à cause de ses affaires d'argent, Judille remuée d'un vague espoir.

qui la fit se cambrer le nez en l'air, comme si rimprévu ne pouvait être que pour elle...

La chienne Finette s était mise à japper contre la porte.

Elle s'ouvrit enfin, et ce qu'on vit d'abord, ce fut entrant de biais, toute pleine d'oiseaux endormis, une de CCS cages en roseaux, très longues, très étroites^ à nombreux compartiments, où les oiseleurs mettent leurs appeaux vivants en cellule 5 puis, avec son attirail de piquets et de filets liés ensemble et portés sur l'épaule, l'oiseleur luimême, un assez jeune et très alerte compagnon, qui d*un air décidé commença par jeter son faix sur une chaise, puis très à l'aise, comme chez lui, envoyant un bonsoir à tout le monde, s'avança vers le foyer.

(( Vous n attendiez plus personne à cette heure, eh! Taubergiste? demanda-t-il gaiement à ScrènCj laquelle, très étonnée, le dévisageait sans répondre.

Lui-même ayant eu le temps de jeter un coup d*œll autour de la chambre, parut quelque peu surpris ce dérouté; et il y avait bien de quoi.

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rien ne ressemblant moins à une salle d'auberge que le très modeste logis où il venait de débarquer.

Pas de fourneau; un unique chaudron pour batterie de cuisine, et au lieu de la joyeuse ribambelle de saucissons et d'andouilles pendus aux solives, une gerbe d'ails pour toute provision. Sans doute, il avait fait erreur. Mais que signifiait alors la branche de pin qui se balançait au-dessus de la porte? Pourquoi l'enseigne si Ton n'exerçait pas le métier ?

Sérène, revenue de sa surprise, s'en expliquait avec l'intrus. La branche de pin n'avait jamais voulu rien dire sinon que l'on avait du vin à vendre, et encore ne le débitait- on que le dimanche, pendant la partie de quilles que les jeunes gens de Soumeilles avaient accoutumé de faire après vêpres, sur la route. Mais la récolte de vin ayant manqué deux années de suite, on avait dû fermer boutique. Si on avait négHgé de descendre la branche de pin, c'est qu'elle ne trompait personne, la route communale n'étant guère fréquentée que par les gens du pays.

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— Bien fâchés nous sommes, conclut la Sérène; mais vous n'êtes pas à Tauberge, mon ami.

— Tant pis, répondit piteusement l'Oiseleur qui ne se pressait pas de reprendre ses filets, hésitant entre la chance à courir d'un mauvais dîner, si toutefois on voulait bien le lui servir là où il était, et l'ennui de tirer la guêtre à la recherche d'un nouveau gîte. Tantôt il lorgnait le potau-feu, tantôt il observait rapidement les êtres, le mobilier et les gens, Judille en particulier, dont les yeux noirs braqués sur lui soutenaient très vaillamment l'examen,

— Y a-t-il loin à aller, pour trouver de quoi dîner ? demanda-t-il enfin,

— Ardus est le plus près 5 vous en aurez pour une petite heure, répondit la Sérène.

— Quel pays de sauvages, grommela l'autre.

Avec votre permission, je préférerais bien

manger la soupe avec vous — en payant, bien entendu.

— Si vous vous contentez de notre soupe de haricots et de notre pain de ménage, de bon cœur nous vous les offrons. Le pain est un peu

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dur, mais les haricots fondent dans la bouche. Ah ! si vous étiez venu il y a dix ans, du temps de défunt mon mari, vous n'auriez pas trouvé si maigre pitance. Pauvres, on ne peut donner qu'un souper de pauvres...

— J'accepte donc, dit l'Oiseleur. Allons, toi, puisque tes maîtres me veulent, tu vas me laisser tranquille, commanda-t-il à Finette qui n'avait pas cessé depuis son entrée de grogner dans ses jambes.

Puis, ayant avisé un gros clou fixé au mur, il y suspendit la cage des appeaux, endormis à son arrivée, mais qui s'étaient mis tout à coup à piauler et à battre de l'aile, effarouchés, à cause de la chatte, laquelle, glissée en tapinois, sousunechaise avait allongé la patte du côté des barreaux.

Cependant une forte odeur de haricots et de lard rance emplissait la chambre ; on soupait, on parlait aussi et d'une façon comme de l'autre, il n y en avait que pour l'Oiseleur. Avant qu'on eut mangé la soupe — il y revint deux fois, — il avait

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eu le temps de raconter son histoire. On connaissait comment il était arrivé à Montauriolle matin même, appelé par un de son pays, Cyprien Barutel, bouvier du côté de Saint-Alâri,- qui lui avait vanté les passages d'alouettes de la vallée de l'Aveyron. Et les alouettes ne manquaient pas, en effet 5 depuis qu'il était descendu du chemin de fer il n'avait fait autre chose que d'en voir et d'en entendre; malheureusement les bons terrains de chasse étaient déjà pris. De Saint- Alâri à Villemade, de Villemade à Soumeilles, il s'était promené à la recherche d'une tendue bien située, en beau découvert, sans réussir à la trouver. Enfin, comme il allait lâcher la partie et reprendre la route de chez lui, quelqu'un de Villemade lui avait enseigné un emplacement plus bas vers Soumeilles, chez le nommé Gibely.

— A deux pas d'ici, interrompit Judille; la première maison à gauche en descendant vers la rivière...

Elle s'amusait ce soir-là, l'enfant; la Sérène aussi 5 c'était un plaisir pour ces femmes d'avoir quelqu'un à qui parler, un garçon en train, ré-

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veillé, au lieu de cet endormi Jean-de- Jeanne qui travaillait à monter des balais de genêt, sans desserrer quelquefois les dents pendant toute une veillée.

Mais leur contentement fut doublé, quand elles apprirent que leur invité était natif des Arroumecs, du côté de Tournadel-le-Haut, qui est un gros village d'entre le Tarn et la Garonne.

— J'aurais dû m'en douter à votre façon de prononcer, fit observer la Sérène. Nous, nous sommes sortis d'Orlionnac5 mon père qui était tonnelier, avait souvent affaire avec les vignerons de Tournadel, et je me souviens de l'y avoir accompagné plus d'une fois avec des cerceaux et des futailles neuves que nous allions vendre à la foire. Nous nous tenions au coin de la place juste en face de l'auberge de la Pitraque, une grosse réjouie. Est-ce qu'elle tient toujours auberge, cette femme ?

La Pitraque était encore au même endroit ainsi que plusieurs afutres personnes également connues de la Sérène et de l'Oiseleur.

Là dessus les voilà bons amis tous deux, d'ac-

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cord sur tout, se vantaat et se complimentant, célébrant à qui mieux mieuK la Garonne et les Garonnais.

Lui, citait des rendements de blé, des chiffres fabuleux ; elle, racontait on ne sait à quel propos les magnificences d'un dîner de noces d'une nièce à elle, ce qui s'était mangé de viandes, bu de liqueurs.

De temps en temps : « N'est-il pas vrai, Judille ! » interrogeait-elle.

La conversation s'abimait alors, tournait à l'intimité, aux confidences.

L'Oiseleur se plaignait 5 il n'était pas heureux. Son père, le vieux comme il disait, avait fait un aîné,, l'avait marié dans la maison. Alors il leur avait souhaité le bonsoir et s'en était allé gagner sa vie de son côté, l'hiver à la chasse aux alouettes. Tété avec les brûleurs d'eau-de-vie. C'est vrai qu'il laissait la plus grosse parde de ses bénéfices dans les auberges; mais cela ne valait-il pas mieux que de s'éreinter au profit de son aîné ? D'ailleurs il n'était pas inquiet pour plus tard; les Rampai^ Dieu merci, ne man-

Hjpip.i IL II i" :^^

JEAN-DB-JBANNB 6^

quaientpas de bonnes terres au soleil. Pour tant que l'autre lui rognât son héritage, il était sûr d'en avoir encore assez pour vivre, lui et sa femme, quand il lui prendrait fantaisie de se mettre en ménage.

Ce disant il envoyait un clin d'œil à Judille qui avalait çà sans sourciller.

Sérène cependant s'était levée, avait tiré de l'armoire une bouteille, une de ces quatre ou cinq fioles de vin vieux, que les paysans, même les plus pauvres, ont toujours chez eux en cas de maladie.

— « A votre santé, pays ! » disait-elle.

On trinquait à la santé de l'arrivant, d'Antonin r Oiseleur.

Jean-de- Jeanne comme les autres, mais avec moins d'entrain. La présence de cet intrus le gênait.

Isolé, rencoigné, il trempait machinalement les lèvres dans son verre, écoutant comme dans un rêve l'étranger en train d'entonner des chansons, de jolies chansonnettes françaises qu'on reprenait en chœur, au refrain. ,.

6a jean-de-jeanne

— Allons, Jean, avec nous !

Docilement, Tenfant faisait sa partie, répétait après les autres des mots dont il ne comprenait pas toujours le sens.

Cependant la gaieté de T Oiseleur était tombée tout à coup 5 ses idées s'embrouillaient, ses yeux se faisaient petits. L'étape ce jour-là avait été un peu forte et le sommeil le prenait. . .

Impossible à cette heure de le laisser partir pour Ardus, comme il le proposait fort honnêtement.

Non, on s'arrangerait pour le loger tant bien que mal cette nuit. C'était très simple. Il coucherait dans retable, au lit de Jean-de- Jeanne. Et Jeannie- Jeanne, qu'en ferait-on ? Il dormirait parfaitement dans la grange; de la paille jusqu'au ventre, c'était tout ce qu'il lui fallait à ce garçon.

Rien à dire à cela. Et cependant Jean-de- Jeanne dormit mal. Il regrettait son lit. Quel lit! Une rlanche dressée dans un coin de rétable, une litière de feuilles de maïs et deux couvertures de laine par dessus. Sans doute 5

JEAN-DE-JEANNE 6f

mais il y avait collées sur le mur des images achetées un jour de foire 5 il les regardait avant de souffler la lanterne 5 il en rêvait quelquefois. Il y avait aussi la vache à côté, dont le ruminement lui tenait compagnie. Et puis encore, de l'autre côté de la cloison, c'était un autre voisinage, le grand lit où couchaient côte à côte la Sérène avec sa fille. Et le lit était si près, la cloison si mince ! c'était presque comme si on avait habité ensemble.

Et sans qu'il sût au juste pourquoi, cette idée ennuyait l'enfant qu'un autre que lui pût écouter Judille dormir.

66 ilAN-DE-JEANNE

Réveillé un bon moment, avant le jour, Jean-de-Jeanne attendit la première clarté de l'aube pour s en aller au labourage, comptant bien que TOiseleur aurait décampé avant qu'il fût de retour.

Son déplaisir fut d'autant plus vif, quelques heures plus tard, en retrouvant l'homme installé au logis, et pour longtemps, probablement pour le restant de Thiver ji ce que racontait la Sérène. Cela s'était bâclé au saut du lit. L'Oiseleur avait loué la tendue à Gibely 5 et tout de suite après il s'était arrangé avec la Sérène pour le vivre et le coucher 3 rondement, sans marchander, en trois

mots, comme font les gens accoutumés à marcher grand train.

Excellente afFaire pour la Sérène et qui aurait dû par contre-coup réjouir son neveu. Et cependant sans motif aucun, sans une seule bonne raison à se donner, Jean fit froide mine au dîner et aux convives, fort inutilement, du reste, car personne ne prit garde à son air silencieux 5 même on s'amusa très bien sans sa permission.

On mangea copieusement aussi, plus copieusement que d'habitude — et il en fut de même les jours après, — à cause du pensionnaire, assez délicat et entendu en fait de nourriture, et qui, payant bien, avait le droit d'en avoir pour son argent. Lui-même, au besoin, fournissait des idées à la Sérène, proposait des recettes 5 quelquefois^ histoire de rire, il mettait le main à la pâte et cuisinait à sa façon — pas trop mal, ma foi I Si prévenu contre lui que fût Jean-de- Jeanne, il était bien forcé de reconnaître son talent pour accommoder la soupe à l'oseille, et quant à sa rôtie d'alouettes, il se léchait les doigts après en avoir mangé, — ce qui valait bien un compliment;

C'était vraiment un aimable garçon, cet Antonin. Et obligeant, et adroit! Un jour il aidait Jean-de- Jeanne à remplacer un chevron de la toiture qui menaçait ruine, le lendemain c'était le mancheron de la charrue qu'il redressait au feu aussi finement que l'aurait fait quelqu'un du métier. Et cela sans embarras, sans vanterie, en s'amusant.

Ah 1 le brave oiseleur que c'était et comme on en raflblait aussi dans le logis de Soumeilies, La Sérène, Judille 5 et non pas seulement les gens, mais les bêtes. La chienne d'abord qui pour une bouchée de pain, avait vendu son âme au nouvel arrivant. Mais l'orphelin n'en avait pas eu de jalousie, n'ayant pas d'amitié particulière pour Finette. La trahison de la chatte le toucha plus au vif. C'était sa préférée, une sauvageonne hérissée, méfiante, toujours prête à jouer de la griffe et qui, jusque-là, ne s'était apprivoisée que pour lui seul. A la première visite, elle vint ronronnante et câline se frotter aux jambes de l'Oiseleur.

Elle voit bien que c'est lui le maître, et que je ne suis rien ici I sonigeaic l'orphelin.

JEAN-DE«J6ANNB 69

Cependant, le nouveau venu se conduisait généreuseuient avec l'enfant de la maison. Au lieu de le contrarier, de le desservir comme il aurait pu le faire, il ne manquait pas une occasion de lui rendre service, jusqu'à prendre son parti contre la tante Sérène, à soutenir ses droits dans la question de l'habillement neuf, — Et le procès une fois gagné, les six éçus comptés à Jean-de- Jeanne, il s'offrait encore à l'accompagner, en ville, à lui donner son goût, à débattre le prix avec les marchands.

Cela se fît à Montauriol, un dimanche, à l'issue de la messe dernière, qu'ils avaient entendue tous les deux tant bien que mal, en curieux, bavardant et riant derrière un pilier.

Après, on avait flâné par les rues. Jean lorgnait les étalages des drapiers, tâtait en passant les molletons et les ratines empilés au seuil des boutiques; l'Oiseleur faisait de l'œil aux filles, qui se promenaient en bande avec des airs d'effrontées, la tête haute et le regard luisant.

70 JEAN-DE-JEANNl

Comme il venait presque tous les dimanches en ville, il en connaissait déjà quelques-unes et il les nommait à son jeune ami.

— Reluque -moi un peu cette Cathinou, eh!

petit 1 disait-il en lui poussant le coude.

Et l'autre, uniquement à son afFaire, répondait :

— Je crois bien que je me déciderai pour du velours.

Enfin, on était entré chez Marca, sous la Couverte : une boutique noire, ancienne, des comptoirs luisants d'usure, et de la marchandise partout, entassée sur les rayons, sur les bancs; rien que des étoffes de paysans : des cadis ou des molletons vierges cueillis tels quels à même les brebis du Rouergue, et risses chez quelque tisserand de campagne; et, parmi ces lainages sombres dont les nuances se marient si bien avec la toison des bois rouilles par l'automne, des cotonnades, des velours, éclataient avec des couleurs pnntanières, des vert cru, des bleu de ciel, des rouge vif, acides, comme on en voit aux herbes qui fleurissent dans les prés. Tout

cela, déplié par les commis, chiffonné avec des gestes adroits, papillotait devant les yeux de Jean-de- Jeanne, qui flottait un moment indécis entre un velours prune et un cadis marron-doré, et se décidait enfin, sur le conseil de son ami, pour une ratine couleur de capucin, laquelle devait, au dire de ce connaisseur, produire le plus galant effet à la vote de Soumeilles.

Sitôt lemplette faite, on alla l'arroser au Grenadier français. C'était un de ces cafés-bals : café au rez-de-chaussée, bal au-dessus, où va se divertir, le dimanche, la jeunesse des campagnes 5 un endroit de plaisir avec des dorures salies, des peintures criardes et des tablées d'ivrognes chantant avec lenteur des chansons du pays.

Très ému, un peu effaré, Jean -de- Jeanne écoutait blaguer l'Oiseleur, qui avait retrouvé là, dès l'entrée, une troupe de camarades, Minique, Girma, Supel, des preneurs d'alouettes comme lui. Gascons ou riverains de la Garonne, une bande de bons vivants, de vive la joie qui rigolaient avec des gestes à tour de bras, des coups

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de poing sur les tables qui faisaient tinter la vais* selle.

Antonin parlait à mots couverts ou entenaus à rebours, ironiquement, à la manière des plaisantins de campagne. De qui parlait-il? D'une jeune oiselie d'abord, peut-être bien aussi d'une jolie fille, qui sait? une toute récente capture, très dégourdie, paraissait-il, et qui ne demandait qu'à se laisser apprivoiser. Et après? Après, autant que l'enfant pouvait y comprendre, il était question d'un tout jeune oisillon, un blanc-bec, à peine sorti de l'œuf et on s'amusait joliment sur le compte de celui-là. Très aimables, vraiment, ces messieurs les oiseleurs ! Ils remplissaient, à peine y avait-il trempé les lèvres, le verre du petit, lui envoyaient- des tapes d'amitié dans l'échiné, et, entre deux coups de pur, ils l'instruisaient, lui donnaient des idées. Était-ce bien vrai, ce qu'Antonin venait de leur conter, qu'il ne gagnait pas un sou chez la Sérène? Eh bien! il avait de la bonté de reste, par exemple! A son âge, il toucherait ses cent écus de gages n'importe où il lui plairait de se placer. Cent

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écus ! de quoi se passer ses fantaisies, boire du rouge ou du blanc, si Ton a soif. Et les bonnes places ne manquent pas. Oiseleur, tiens ! c'est ça un joli métier et pas fatiguant!

Mais Jean-de- Jeanne secouait la tête. Passer la journée assis comme une vieille femme au fond d'une cabane, ça ne lui convenait pas du tout.

— Alors, mets-toi garçon chez un marchand de bœufs, suggérait Antonin. Là, on voit du pays et on gagne gros. Demande à Minique.

Ce Minique, à qui on adressait l'enfant, était un fort joli gas, bien découpé, mince, dans une blouse bleue très longue, avec un fouet en cravate autour du cou et un feutre campé sur l'oreille. Il servait chez Arpaillan, le riche marchand de Villenouvelle, et ne s'en trouvait pas mal. Tout le jour sur les grands chemins, c'est vrai, mais, la nuit, on se refaisait dans les auberges, molletement couché, et pas toujours seul...

Ces propos, et d'autres plus salés, faisaient rougir l'orphelin qui plongeait aussitôt le nez dans Son verre pour reprendre contenance ou qui

tirait des boufFées d'un gros cigare qui lui donnait bien du travail.

Était-ce le vin ou le cigare, ou bien encore la folie des polkas trépignées au-dessus qui, peu à peu, lui montaient à la tête? Un brin de hardiesse lui venait à la fin 5 il se lançait, il lâchait des jurons, il envoyait son chapeau en arrière. Tout cela, mal fait, gauchement, sans cesser d être le périt homme candide et doux, le Jean-de- Jeanne qui avait encore sur les joues le velouté de l'adolescence.

' ' jiimÉaîiV' ■

' RACE à l'oiseleur, on passait très agréablement les soirées chez la Sérène.

A peine avait-on fini de souper, on poussait dans un coin la grande table de chêne, on rangeait les chaises le long du mur, et Ion se mettait à danser. C'était pour enseigner le petit, qui avait, en efFet, pas mal à s'instruire avant d'être en état de figurer à la fête votive de Soumeilles.

Le sifliet d'oiseleur d' Antonin tenait lieu d'orchestre. L'habile homme en tirait à volonté quadrilles ou polkas 5 et, tout en sifflant, il battait "'a mesure avec le pied : un, deux, trois, un...

76 JEAN-DB-JEANNB

Jean partait en retard, tombait à faux, recommençait, trop lent ou trop vif, toujours raide comme une marionnette de bois, l'air sérieux et appliqué au milieu des éclats de rire de l'assistance.

Alors, pour montrer au maladroit, le bel Antonin prenait la main de Judille, et, sur un air de polka chantonné par la Sérène, le couple commençait à tourner.

— Eh bien! mon pauvre Jean, disait Judille, as-tu compris cette fois ?

Le petit ne se rebutait pas. Judille lui manquant, il enlevait une chaise dans ses bras en guise de danseuse, et il polkait, il polkait... Quelquefois, en plein jour, au labourage, il plantait là vache et charrue, et chantant à tuetête, il dansait tout seul comme un fou.

Un autre amusement était d'aller aux veillées chez les voisins, où Judille était bien aise de se montrer avec son bon ami l'Oiseleur. La petite prenait Jean d'une main, Anconin de l'autre, et ils partaient tous les trois, laissant la Sérène filer récoupe au coin du feu.

A de certains soirs, le clair de lune les accompagnaitj blanchissait autour deux la solitude des campagnes. Des vapeurs blêmes s'élevaient audessus des ruisseaux^ et les lentes sonneries, les glas peureux d'avant la Toussaint tombaient dans le silence. Ils chantaient alors pour se tenir gais et marquaient le pas avec leurs sabots sur le gravier de la route.

Une autre fois, c était la pluie qui les attendait au sortir de la maison, une de ces pluies d'hiver, froides, menues, éternelles. Ils marchaient serrés en grappe Tun contre l'autre sous le vaste parapluie de la Sérèhe^ et leurs chuchottements, leurs rires, traversaient, bien abrités, les lamentations de l'eau, le bruit des arbres qui s'égouttaient, des rigoles, qui pleuraient innombrables dans les lointains de la nuit.

Danses et promenades ravissaient également Jean-de- Jeanne. On l'avait si peu gâté jusquelà! on le laissait si seul! Et, tout à coup, on le voulait, on le réclamait, on ne pouvait plus se passer de lui.

— Viens avec nous, mon petit Jean; rien

que jusqu'à la croisière de Villemade^ Antonin et toi, vous m'accompagnerez.

Et des cajoleries en chemin, des tapes d'amitié, le bras passé autour de son cou, en marchant.

Depuis des années, l'orphelin n'avait été à pareille fête. Il lui semblait être revenu au temps de sa grande amitié avec la petite, quand elle avait cinq ans et lui sept.

Seulement, c'était bien meilleur à présent.

De ce qui se passait entre Antonin et Judille, Jean-de-Jeanne n'en avait encore eu aucun soupçon. Non pas qu'il fût tellement novice en cette matière 5 il en savait à peu près autant qu'un autre, mais en gros seulement et par l'extérieur. S'il connaissait exactement comment ces choses-là finissent, il n'avait qu'une idée assez vague de leurs commencements. Les premiers troubles, l'imperceptible éveil, tout ee qui précède la brutale histoire, il l'ignorait;

Un garçon et une fille se convenaient 5 on les voyait parler ensemble par-dessus la haie du

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jardin 5 ensemble, on les voyait revenir du marché ou de la messe. Puis, quand ils en avaient assez de ces amusements, assez de sebecquoter en passant, assez de marcher côte à côte en se tenant par la main, un beau jour, ils s'épousaient; et, un certain nombre de mois après, la sage-femme du pays, accompagnée du parentage, portait un petit paquet pleurant et criant à l'église paroissiale.

Voilà tout ce que le petit sauvage avait appris de Tamour.

Aussi, les agissements de l'Oiseleur et de sa cousine le déconcertaient-ils à tout moment.

Quelle idée, par exemple, avait-il, cet Antonin, de flâner, de muser sur la route, en revenant de la veillée, malgré la pluie ou le froid ; tandis que lui, les yeux déjà pleins de^sommeil, ne pensait qu'à se mettre vitement au chaud dans la paille.^ Drôle d'individu! Et Judille n'avait pas plus de bon sens : tantôt gaie et tantôt triste sans motif; une fois chantant, riant aux anges, et, la minute après, maussade et refrognée à ne pas oser lui dire un mot. Jean-de- Jeanne n'y comprenait rien.

8o JEAN-DE-JEANNB

La Sérène y voyait un peu plus clair.

Dès le premier soir, dès l'entrée d'Antonin dans la maison, la vieille femme avait cru flairer une vague odeur de mariage. Et, prompte à espérer comme toujours, elle laissait aller les choses tout en observant, par précaution, du coin de l'œil. Tant mieux si les jeunes gens se convenaient; et, s'ils prenaient plaisir à être ensemble, tant mieux encore 1 Judille était une honnête fille, et puis, tant que Jean-de- Jeanne était avec eux, que pouvaient-ils faire de mal? D'ailleurs, en questionnant le petit, -— et la Sérène n'y manquait pas, -— il était aisé de savoir où où on en était, de manière à n'intervenir qu'au bon moment.

Seulement, en se renseignant, elle obligeait Jean-de- Jeanne à réfléchir, à se rendre compte. Un jour vint où la vérité finit par lui sauter aux yeux. Ce ne fut pas sans qu'il en eût quelque dépit à cause du personnage peu flatteur qu'il avait joué dans l'affaire. De jalousie, d'ailleurs, pas un grain. Pauvre et abandonné comme il étiit, il n'y avait pas d'apparence que Judille

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fût jamais sienne. Il le savait, et, puisque un jour DU l'autre quelqu'un devait la lui prendre, autant que ce jour-là fût demain et que ce quelqu'un fût l'Oiseleur.

Non, Jean-de- Jeanne n'était pas jaloux 5 curieux seulement, très curieux maintenant qu'il était prévenu de voir manœuvrer les amoureux, décidé à suivre ça jour par jour. Comment s'y prendrait Antonin pour faire sa demande à la Sérène, et, plus tard, ce que les promis se diraient seul à seul, dans les coins 5 il se réjouissait de tout épier, et de près.

^ean-de-Jeanne et Judille partaient un dimanche matin, allaient ensemble, ainsi qu'il avait été convenu la veille, visiter la tendue aux alouettes.

Antonin, levé avant le jour, les attendait à la cabane; la Sérène n'était pas encore revenue de la grand messe. Ils étaient seuls.

Une jolie matinée de givre étincelante sous un ciel d'un bleu très pur où flottaient, comme des glaçons à la dérive, de minces nuages blancs.

rra-TiF'

A terre, tout était blanc aussi, poudré d'une fine poussière de cristal, et, sous cette enveloppe, le chemin, les maisons, les arbres avaient un air si étrange, si nouveau !

Tapie au bord d'un champ, pelotonnée et frileuse, la métairie des Sahuc faisait penser à quelque bête surprise au gîte et à moitié raidie par le froid, envoyant, en guise de respiration, sa fumée, qui bleuissait à Tair.

Elle était barricadée, cette métairie, le bétail et les gens empilés dedans, serrés l'un contre l'autre dans la tiédeur de la litière ou de l'âtre 5 on ne voyait pas un mouvement dévie autour 5 au seuil de la porte, le vieil amandier se tenait raide et fragile, ayant une apparence d'arbre en sucre ou en verre filé; et la mare, à côté, semblait dormir, prise d'un seul bloc avec des soufflures d'air semblables à des lunes rondes prisonnières dans la glace, et une brisure au milieu, faite par le sabot d'un enfant: un trou d'eau noire et pure où pâlissaient les fils des cristaux en formation.

Une fois sortis du hameau, les enfants ne

savaient plus où ils étaient; pas moyen de se reconnaître dans cette étendue de plaine toute pareille.

Aussi loin que l'œil pouvait aller, on ne voyait aucune trace de culture : ni blé, ni luzerne, ni ricin. Qn aurait dit d'un grand pays inutile imaginé tout exprès pour amuser des enfants. Et c'était pour les amuser encore, cette orfèvrerie délicate, ces fleurs d'argent, vrais bijoux de fée, semblables à ceux dont il est parlé dans les contes, que le givre avait ouvrés pendant la nuit avec les herbes du chemin.

Comme s'ils avaient peur de casser quelqu'une de ces jolies choses si fragiles, Jean-de- Jeanne et Judille marchaient légèrement au bord du fossé.

Un grand silence les accompagnait. On n'entendait que le craquement, sous leurs sabots, des feuilles mortes durcies par la gelée et, venant de la haie, les piaulements de quelques oiseaux transis, roulés en boules, enfoncés dans l'éboulifFement de leurs plumes.

Judille se divertissait à regarder les oiseaux, à

JEAN-DE-JEANNE 8f

toucher les fleurs de givre qui fondaient à la tiédeur de ses doigts...

Comme si la candeur éparse autour d'elle, la joliesse enfantine du paysage avaient mis un reflet sur elle, elle avait ce jour-là un air de gaieté ingénue qui la rendait trop mignonne à voir. Elle se sentait enfant, en train de se réjouir à des riens 5 elle s'essayait à glisser sur la glace des fossés; elle secouait sur son camarade les branchettes chargées de givre. Et ils riaient tous les deux.

La tendue était au milieu d'une plaine de chaume.

Un carré de terre remuée et, un peu en arrière, toute pareille à une meule de paille oubliée là depuis les fauchaisons, la cabane de l'Oiseleur, c'était tout ce qu'on voyait de la route.

La tendue était déserte, conrnie morte avec ses lacets givrés et ses alouettes appelantes, immobiles, engourdies par le froid.

— Tout à l'heure, quand le soleil les aura

dégelées, vous les entendrez chanter, dit Antonin, qui venait au-devant de Judille. Et s'emparant tout de suite de la main qu'on ne lui offrait pas :

— Si nous dansions un peu pour nous réchauffer? proposa-t-il .

D'un mouvement leste et coquet, l'enfant avait dégagé sa main, et, se suspendant au cou de Jean-de-Jeanne :

— Réponds-lui donc, toi, disait-elle très câline; dis-lui si nous ne nous sommes pas donné chaud tout à l'heure en nous amusant à glisser ?

— C'est égal, reprit le galant, il me semble que nous serions mieux dans la cabane; ici, le vent de bise vous gèle les paroles sur les lèvres. Allons; seulement, j'en suis bien fâché, mon pauvre Jean, ajouta-t-il, en faisant asseoir Judille sur un bon lit de paille, on ne peut pas se mettre plus de deux au fond.

— Ça ne fait rien, puisque je devais m'en aller tout de même, répliqua l'enfant, qui trouvait l'occasion bonne pour épier les amoureux. Il faut que j'aille jusque chez le forgeron d'Ar-

dus. Toi, je suis bien tranquille, tu te désennuieras bien d'ici à ce que je revienne, dit-il en envoyant un coup d'œil malicieux à sa cousine. Mais celle-ci insista pour qu'il demeurât.

— Sinon, je pars avec toi, affirmait-elle.

Et elle faisait mine de se lever ; pas si promptement toutefois qu'Antonin n'eût le temps de l'obliger à se rasseoir.

— Laisse donc! disait l'Oiseleur. Il n'en a pas en tout pour une demi-heure. Bon voyage I l'ami, et ne fais pas trop de bruit en portant 5 tu effaroucherais mes appeaux.

Jean-de- Jeanne disparu, le cœur battit un peu plus vite à Judille. Si brave fût-elle, ça lui faisait tout de même quelque chose d'être enfermée là avec un homme seule à seul. Qu'allait-il lui dire, cet Antonin.î^

N'osant pas lever les yeux sur lui, l'enfant regardait autour d elle, examinait curieusement la charpente de branchages fichés dans le sol et ployés en arceau qui soutenait le chaume de la

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cabzncz elle manîarc T^sn après Tznm les outils deTOîseleur^ses laces prêts à poser et le filet où il mettait ks oîseaox mons : un tas de plumes paineSy grâes^ vertes, oà vivait encore un reste de tiédeur.

Antonio ne bougeait pas; il avait peur, lui aussi ; peur d*e£iroudier Judille.

Très tranquillement donc, et comme s'il ne sentait pas la caresse de ce corps de jeune fille logé tout contre son épaule, il s*était mis à Êdre parier son sifHet, et il gazouillait très bien, encore que pas un oiseau ne se montrât dans le morceau de campagne muette et gelée, qui s'encadrait dans louvemire de la cabane.

— Drôle de métier que le tien! dit enfin Judille. Rien à faire qu'à souffler dans un morceau d'étain!

— N'appelle pas qui veut! répliqua vivement Antonin. Trouverais-tu plus malin de contraindre une paire de bœufs, solidement liés au joug, à mener droit la charrue, que d'obliger un oiseau du ciel, une fine alouette, à descendre d'en haut pour mettre son cou dans un lacet? Ne dis pas

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de mal de notre état, petite ; il nourrit bien son homme, et sans l'abrutir comme le travail des champs. Pendant que les nigauds, comme ton ami Jean-de- Jeanne, s'échinent dehors, le nez au vent de bise, et pour gagner, quoi? un morceau de pain sec, nous, ici, bien logés, les pieds au chaud dans la paille, nous n'avons qu'à nous divertir, à penser à notre bonne amie, en attendant venir les oiseaux. Et, si peu qu'il en vienne, tu sais les prix, eh? vingt-cinq sous la douzaine, samedi dernier, au marché de Montauriol. N'estce pas bientôt gagné ?

Antonin parlait sans trop faire attention à ce qu'il disait, et Judille lui répondait de même, uniquement préoccupée de remplir, d'un bruit de paroles, les minutes de ce tête-à-tête.

Les alouettes, heureusement, firent diversion.

Elles venaient de s'éveiller et chantaient, en voletant, dans une percée de soleil.

D'en bas, de la tendue, des gazouillements montèrent en réponse.

Les bestioles hésitèrent un moment, planèrent au-dessus du chaume, puis, toutes ensemble^

d'un seul coup d'aile^ s'abattirent sur les lacets.

Et dans la douceur de cette aurore tardive, dans l'innocence du matin blanc et rose, la mort fit son œuvre.

De frêles agonies palpitèrent au ras de terre 5 des cris légers montèrent vers le ciel.

Pas loin de la cabane, au bord de la tendue, un pinson pantelait, crispait ses ongles. ••

— Oh le pauvret, comme il souffre ! s'écria Judille. Et en même temps elle se jetait au secours de Toiseau.

— Il est à moi, celui-là, tu me le donnes ?

demandait-elle à T Oiseleur en lui montrant le pinson ressuscité qui remuait dans sa main.

— Celui-là et d'autres si tu veux 5 tous, si ça peut te faire plaisir 5 et le maître par dessus le marché I répondit Antonin.

— Je me contente du pinson pour le quart d'heure, répliqua Judille; et comme la bestiole, transie de froid et de peur, grelottait, hérissait ses plumes, — attends, toi 5 on va te réchauffer, — ajoutait-elle en lui souf-

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flanc avec un baiser un peu de son haleine à la figure.,.

— Quelle chance il a l'oiseau ! est-ce qu'il n y a rien après pour l'Oiseleur ? badinait le garçon. Et, tout en badinant, à deux ou trois reprises, il embrassait la petite.

— Laisse-moi ! laisse-moi ! ripostait-elle en le repoussant du coude. Mais le galant n'avait plus la force de se maîtriser. Sans lui répondre, il la saisit brusquement et l'attira sur sa poitrine.

— Laisse ! articulait-elle plus faiblement 5 et déjà elle s'abandonnait, les lèvres sur la bouche de son bon ami, tandis que ses mains tout à coup détendues laissaient s'échapper le pinson.

Eh bien ! tu n'es pas gêné, toi 5 c'est ça, embrasse-la encore, intervint brusquement Jeande- Jeanne 5 et, apparaissant à l'improviste à l'entrée de la cabane, suffoqué, l'œil mauvais, il marchait sur Antonin.

L'enfant avait tout vu, tout entendu, blotti derrière la cabane. Même, au commencement, il

trouvait que cela n en valait pas la peine 5 et, comme l'onglée lui mordait les doigts, il s'impatientait quelque peu. Est-ce qu'il n'allait seulement pas l'embrasser, cet Oiseleur? Puis, lorsqu' A ntonin s'était décidé, quand ça devenait amusant, ses idées avaient sauté tout à coup. Les baisers du galant à Judille avaient été comme autant de coups de couteau qui lui entraient dans le cœur. Pas moyen d'en endurer davantage. Poussé d'un brusque élan, sans réfléchir, le garçon avait quitté son poste, s'était jeté entre les amoureux !

Et, même après que YOiseleur, déconcerté, eut lâché la petite, il continuait de froncer le sourcil, disant :

— C'est très mal ce que vous faisiez, très mal ; ne pouviez-vous pas attendre d'être mari et femme? Je le dirai à tante Sérène...

— Va-t'en le dire au diable I répliqua Antonin, en haussant les épaules. Et surtout, tâche, une autre fois, de ne pas mettre le nez dans mes affaires. Ton nez et toi pourriez bien vous en repentir.

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— C'est vrai que tu aurais aussi bien fait de nous laisser tranquilles, reprit Judille, vexée d'avoir été prise en faute par ce morveux de Jeande-Jeanne. Un baiser, quelle affaire ! Pourquoi t'aviser de choses auxquelles tu ne comprends rien ?

En même temps elle s'était levée, et, ayant en un tour de main défripé ses jupes et remis son bonnet d'aplomb, elle s'échappa de la cabane et prit sa course vers Soumeilles.

Arrivée au bout de la tendue, au moment de sauter sur la route :

— Adieu! vous autres, salua-t-elle ; tâchez de bien vous amuser ensemble.

Interloqués tous les deux, Antonin et Jeande- Jeanne la regardaient s'en aller.

— Tu aurais bien dû arriver un quart d'heure plus tard, imbécillas, grommela enfin l'Oiseleur à qui la souple démarche, le balancement d'épaules de celle qui fuyait, donnaient des regrets plus cuisants...

Puis, se ravisant à la pensée des difficultés qui pourraient lui venir dans la suite de l'inimitié de l'enfant :

Allons, ne reste pas à bouder, grand innocent, reprit-il d'un ton à peu près radouci. Ne vas-tu pas m'en vouloir à présent? Et pourquoi?... Tiens, si tu veux faire la paix, tout à l'heure, je te régale. Nous allons boire une bouteille à Montauriol 5 ça te va-t*il ?

Et il tendait la main à Jean-de-Jeanne.

Mais celui-ci fît semblant de ne pas le voir.

— Impossible ! répondit-il simplement.

— Nous sommes donc brouillés ensemble?

demanda l'Oiseleur.

— Non pas 5 mais le petit Sahuquet et moi, nous avons fait la partie de monter ensemble à Pique-Cos, et j'y vais... expliqua l'enfant.

— Bon voyage ! donc.

— Toi, bonne chasse !

Ils se quittèrent là-dessus.

JEAN-DE-JEANNE çf

^ANVIER, février; toujours du froid : du ^VJi>Q froid blanc, du froid noir 5 des jour- ^^^^ nées de cristal, sonores, transparentes, et des journées de plomb, où les fumées rampent, où les bruits tombent 5 des ciels de gelée, des aubes aigiies, scintillantes, et des ciels de pluie, fermés, compacts, sans autre ouverture que vers le soir, un peu de clarté comme un regard au bord de l'horizon..*

La saison des labours ayant pris fin, Jean-de- Jeanne s*occupait à tailler la vigne, quelques rangées de souches dans un petit clos pierreux que la Sérène possédait aux environs de Ville-

made. Les pieds dans les sabots fourrés de paille, É tricot de laine aux reins, il travaillait de la serçccte, pendant qu'à quelques pas de lui, dans le freux d'un sillon à l'abri du vent, sa fiole de piquette étincelait, toute rose, au clair du soleil. Ou bien il creusait un fossé dans la plaine de Soumeilles, enterré jusqu'à mi-corps, la tête à la hauteur des jeunes blçs, qui verdoyaient à droite et à gauche à perte de vue; et rien ne bougeait autour de lui pendant des heures, que des troupes d'oiseaux qui passaient très haut, serrés en grappe, et festonnaient au-dessus de lui dans le ciel triste, d'un vol incertain et peureux.

Chaque hiver l'enfant s'employait à ces besognes et il le faisait en conscience, finement et proprement comme un bon ouvrier qu'il était, s^appliquant à couper le sarment sur le nœud afin qu'il résistât mieux à la gelée, à bien régler les pentes des talus de son > fossé pour éviter réboulement des terres à la saison des pluies.

Sa pensée alors était au bout des doigts, au maniement de l'outil, et il ne rêvait pas d'autre chose, jusqu'à l'heure où, du fond de ses entrailles

vides, montait avec les fumées du soir, avec les odeurs émanées des soupes de village, le désir de la nourriture.

Cette année, le travail allait à la diable, sans goût, sans soin, les mains molles, le nez en l'air.

Jean-de-Jeanne ne se reconnaissait plus.

Ce n'était pas de la paresse et c'était pire : un état sans nom, quelque chose qui l'obligeait à rêvasser, qui faisait tomber sans qu'il s'en aperçut la bêche ou la serpette de ses doigts.

Drôle de maladie !

Ça avait commencé tout de suite après cette affaire de la tendue aux alouettes, quand il avait découvert l'Oiseleur et Judille en train de s'embrasser.

Impossible depuis ce moment-là d'ôter la petite de devant ses yeux, et il la voyait précisément telle qu'il l'avait surprise ce jour-là, toute pâle, les yeux pâmés, défaillante dans les bras de son galant.

Et chaque fois, comme s'il y était encore, comme si les amoureux se caressaient en sa pré-

sence, il sentait le même coup de couteau au cœur.

Qu'est-ce qu'elle lui voulait donc^ cette Judille ?

Heureusement, la fête votive de Soumeilles approchait, et cette perspective l'amusait encore un peu et le secouait de ses langueurs. Il y avait tant pensé, depuis trois mois, à cette fête ! C'était ce jour-là qu'il devait étrennerThabillement neuf, et, d'après une superstition très répandue, à laquelle le petit croyait très ferme pour le quart d'heure, cette circonstance devait immanquablement lui porter bonheur.

Un soir, rentrant à Soumeilles par le chemin de Villemade qu'il n'avait pas pris depuis quelque temps, Jean-de- Jeanne vit que l'amandier des Sahuc était en fleurs.

Cet amandier était renommé pour être le plus hâtif du hameau, et chaque année, quand arrivaient les premiers boutons, si frêles, si blancs qu'il semblait que ce fût un miracle de les voir naître des branches noires et tortues du vieil

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arbre, c'était, pour un jour, Tévènement du pays.

L'amandier en fleurs, cela voulait dire que le printemps était proche, et les gens qui en avaient assez de l'onglée aux doigts et des veillées à la chandelle, faisaient fête à la nouvelle et au messager.

Le fait est qu'à partir de ce temps-là, la campagne comme désensorcelée de l'hiver commençait très gentiment à verdoyer et à fleurir.

Ce n'était rien d'abord, cela se connaissait à peine, et cependant on comprenait bien que la saison voulait rire.

Une fois, en traversant le pré des Brioules, Jean-de- Jeanne trouvait dans l'herbe courte une traînée de perce-neige épanouis du matin 5 et le lendemain, c'était, en passant devant chez les Courdil, une touffe de giroflées qui lui envoyait une bonne odeur de miel au visage ; rien qu'une touffe jaune à peine ouverte avec deux ou trois abeilles, les premières éveillées, qui bourdonnaient autour.

Le printemps venait; il y avait une douceur en l'air qui obligeait les choses et les gens à se

idà

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déclore; les chatons des aubiers chassaient leurs capsules rouges et laissaient pendre dans Teau verdissante de la mare leurs chenilles lourdes de pollen, tandis que le Grand-Pierre, le berger de la Juncasse, dépouillait sa peau d'hiver, sa chaude limousine, et s'en allait tout gaillard, en veste de droguet, sifflant ou chantant à ses ouailles, lesquelles, mises en gaieté par la saveur de l'herbe naissante, se poursuivaient comme des folles et sautaient des quatre pieds à la fois.

Dans l'idée de l'enfant, tous ces indices-là se rapportaient moins à la venue de la saison nouvelle qu'à l'approche de la fête, ou plutôt, il s'était si bien accoutumé à joindre ensemble l'arrivée de ces deux choses, qu'il ne les aurait pas imaginées l'une sans l'autre.

Et pourquoi le ciel se serait-il fait plus tiède si les gens de la fête n'avaient pas dû en profiter pour s'ébattre dans les champs ?

De quelle utilité la floraison des ormeaux et des peupliers au bord de la route, si ces arbres n avaient pas dû éparpiller un peu plus d'ombre sur la tête des danseurs.

JEAN-DE-JEANNE lOI

Les arbres, le ciel, se préparaient à la fête.

Et les maisons à leur tour se faisaient belles. Soigneusement récrépies, passées au lait de chaux elles étincelaient comme des bouquets blancs sous la ramure encore noire des vieux chênes.

Chez la Sérène comme chez les autres habitants du hameau — la Ginaille seule exceptée, — on s'était mis en frais d'embellissements.

Le rétameur, qui ne manquait pas à cette époque de faire la tournée du pays, avait étamé à neuf, aussi luisants que du véritable argent, les couverts et les plats du ménage 5 puis, comme il en aurait coûté gros de badigeonner toute la façade de la maison, on s'était contenté de passer un enduit sur le pigeonnier, moyennant quoi la vanité de la veuve s'était trouvée satisfaite et aussi le goût des pigeons, très délicats comme on sait, et amoureux de la netteté de leur logis.

Le grand jour approchait.

Une après-midi qu'elle était seule, la Sérène avait sorti son bonnet des dimanches de l'armoire; elle avait fouillé dans un carton rempli de vieilles choses, de rubans et de dentelles achetées dans son jeune temps , et d'autres reliques plus anciennes, affiquets de noce de sa mère et de sa grand mère, tout pâlis et usés, avec des dessins et des couleurs d'autrefois. Avec quelques bribes choisies dans le tas, elle avait de son mieux renouvelé son coiffage, refait un nœud,* changé le bandeau.

Et, pour être plus sûre de l'effet, elle s'était mirée à la glace 5 elle avait penché tout près son visage bien flétri, hélas ! mais pas trop rechigné ce jour-là, vaguement égayé par la perspective de la fête et d'une autre encore après, la fête des accordailles qu'elle voyait poindre très nettement à rhorizon.

Et Judille ? Judille était bien affairée et bien conrente 5 de l'ouvrage par dessus la tête, priée, cajolée, bousculée par les pratiques, et la journée finie, encore attelée à la besogne 5 mais pas à sa couture habituelle de lingère ; elle travaillait alors

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pour elle, pour sa belle robe de la vote. Quelle robe! Du mérinos bleu, simplement 5 mais si bien tortillé ! Un ruche par ci, un plissé par là, autre chose à coup sûr que ces fourreaux de grandmère, tout unis, tout plats, tels que les fabriquait la Ton du Roudié, la faiseuse à la mode de Villemade, une vieille femme très habile jadis, qui n'avait que le tort de copier toujours la robe qu'on lui avait appris à couper du temps de son apprentissage 5 — et elle n'y changeait pas un seul point.

Tout le monde y travaillait à cette robe de Judille5 la Sérène la prenait par un bout, sa fille par un autre et l'Oiseleur qui ne quittait plus sa bonne amie tenait un écheveau à l'occasion...

Jean-de-Jeanne affectait de s'en aller, sitôt soupe, comme pour les laisser libres.

Il filait droit sur la route, côtoyant les maisons encore éclairées, d'où s'échappaient des paroles et des rires, toujours tout droit jusqu'à la sortie du hameau, et, une fois là, bien seul, il songeait, assis au bord du fossé, la tête dans ses mains.

I E carillonneur juché en l'air, suspendu sur son mince échafaud de planches [au-dessus de 1 église de Villemade, sonnait le premier appel des vêpres.

Une batterie vive, à coups pressés, puis une pause, et, pendant que s'en allaient les dernières vibrations de la cloche, l'homme s'amusait à regarder vers la plaine.

Elle était vide, endormie dans la tranquillité des dimanches. Quelques piétons cheminaient espacés sur les routes blanches, une barque glissait très loin sur l'Aveyron inxmobile^ et les

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routes, la rivière, se perdaient dans luniformité des champs de blé, de luzerne, étalés à perte de vue sous la rondeur du ciel.

En y regardant bien cependant, on finissait par découvrir à l'ouest, gros comme des moucherons dansant dans un rayon de soleil, une troupe de gens qui tournaient et gambadaient à la croisière de deux chemins.

C'était tout ce que le carillonneur pouvait voir de la fête votive de Soumeilles.

D'en bas, ce peu même disparaissait. On n'avait plus devant soi que la campagne muette, les chemins s'enfonçant dans les cultures.

Pas d'autre indice pour s'orienter qu'un bruit de musique venant de loin à travers le silence. Un bruit si léger d'abord ! Quelque chose comme le son d'un tuyau de seigle où soufflerait un enfant ; moins encore : la chanson d'une sauterelle dans l'herbe.

Le bruit grossissait en avançant; on reconnaissait bientôt le raclement d'un crin-crin associé aux plaintes d'une clarinette. Mais même entendu de plus près l'orchestre rustique gardait l'air peu

^î-:iv:

de chose^ l'apparence grêle et mélancolique des musiques de fête exhalées en plein air.

La foule, nonplus, ne menait pas grand tapage.

Quelle foule ! une centaine de personnes réunies un peu au delà du hameau , à la fourche des chemins de Soumeilles et d'Ardus.

L'endroit était suffisamment spacieux et très aimable à cause d'un bouquet de sureaux et de saules^ qui y faisaient un peu d'ombre, et d'un ruisseau tout petit, avec un pont où les gens s'asseyaient, jambes pendantes, entre deux contredanses, à moins qu'ils n'aimassent mieux se donner du large et se promener deux par deux sur la route ou s'ébattre à côté dans une prairie plantée de peupliers et de vergues qui accompagnait le ruisseau.

Des fleurs de printemps; des coucous, des touffes de lathrée d'un violet tendre égayaient Fherbe encore flétrie, et, au-dessus, à la cime des arbrcSj d'autres fleurs se balançaient 5 les chenilles pourpres du carolin, le jaune vif des bourgeons de saule, le blanc délicat des chatons du tremble apparaissaient à travers les branches...

Au centre de la vote, à côté du pont, les musiciens trônaient, portés sur une charrette dont les ridelles avaient été décorées de drapeaux 5 (d'autres drapeaux flottaient cloués aux peupliers voisins. C'était tout ce que les gens de Soumeilies avaient inventé pour solenniser la fête.

Il n'y avait autour aucune baraque foraine, ni tir à la carabine, ni lutteurs 5 absolument rien qu'un tourniquet où l'on avait chance de gagner un coq en sucre rose ou un gâteau sec, et pour tout rafraîchissement un débit d'orangeade, fabriquée sur place avec très peu de sucre, beaucoup de citron et de l'eau du ruisseau tant qu'on en voulait.

Aussi les têtes ne paraissaient pas trop échauffées, quoique l'on fût à danser depuis plus de deux heures.

Cela se passait tranquillement, en famille; danseurs et danseuses se tutoyaient, s'appelaient par leur petit nom. Il n'y avait d'étrangers que les invités, des figures déjà vues de gens qui revenaient tous les ans à la fête.

Même, le seul ivrogne delà société, on le con-

naissait bien 5 c'était un brave garçon qui avait le vin facétieux et tendre; il aurait manqué quelque chose à la vote si on ne l'avait pas vu promener à travers la foule sa bonne figure d'abruti et ses pantinades que les enfants ameutés accompagnaient de leurs éclats de rire.

C'était un divertissement de plus, un spectacle gratis, dont les personnes sérieuses ellesmêmes ne se faisaient pas faute de profiter.

Car, il s'agissait de ne pas perdre sa journée, n'est-ce pas ? et puisqu'on était là pour s'amuser, de s'amuser pour de bon.

Ce que c'est que l'habitude 1 Même en se donnant du plaisir, ces gens de travail s'appliquaient, faisaient effort ! Les musiciens souflîaient dans leurs instruments à se rompre la veine, les danseurs tapaient du pied à la cadence et soulevaient à pleins bras leurs danseuses, qui s'évertuaient de leur côté, se trémoussaient en conscience, avec des visages naïvement attentifs.

Et les vieux et les vieilles qui n'avaient rien à faire, écarquillaient les yeux pour mieux voir se divertir leurs enfants.

JBAN-DE-JBANNB lOÇ

Eh, Jean, à quoi penses-tu? C'est à nous d'avancer. Hi donci Jean-de-la-lune.

Très affairée, les brides de son bonnet au vent, la grosse Franceline bousculait son danseur, qui hésitait au premier pas, se cognait à droite quand il fallait volter à gauche et finalement perdait pied au beau milieu de la contredanse.

Pauvre Jean-de- Jeanne ! Lui qui l'avait si ardemment espérée, il ne s'y amusait guère, à cette fête !

Si content le marin, à moitié journée, déjà, il commençait à déchanter.

Il y avait bien de quoi! Personne d'abord à la sortie de la messe, pas plus qu'à la danse, personne n'avait donné la moindre attention à ce fameux habillement neuf, qui devait, à son compte, tourner toutes les jolies têtes du pays. Il avait eu beau se carrer dedans, cambrer les reins, tendre le jarret, affecter des airs de >;eune homme, on ne lui avait pas fait l'aumône d'un

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regard. Il était encore ec malgré ses dix-huit ans sonnés, le petit Jean-de-Jeanne^ un chétif^ que les gens ne se décidaient pas à prendre au sérleu:^ .

Pas même comme danseur !

Miette^ Thrésil^ Françoise, toutes les grandes filles^ avaient chacune leur galant attitré qui ne les quittait pas d'une semelle, Jean-de- Jeanne était bon pour en remplacer un au besoin, boucher un trou, figurer le quatrième à quelque contredanse. Ou bien c* étaient de toutes jeunes filles j des mignonnes de seixe ans comme la Suzette des Ribals qui s'essayaient avec lui, A peine si Judi[Ie lui avait adressé la parole une fois en passantj et encore Tavait-elle fait comme par charité,

~ Eh, mon pauvre Jean, que fais-tu là tout seul? Viens donc danser avec moî^ je t'invite> A [Ions j donne-moi la main 5 A ntonin se reposera en attendant,,,

£lle était radieuse^ Judille, le regard moite^ la voix douce 3 le bonheur comme on dit lui sortait par les yeux.

Et de la voir si contente et si bonne, cela

JBAN-DE-JEANNB III

humiliait encore plus l'orphelin. Au lieu de l'apprivoiser, sa compassion le rebutait comme une offense.

— « Va-t'en avec ton Oiseleur, lui répondit-il en retirant brusquement sa main qu'elle avait prise. J'aime mieux danser avec Suzette...

Il n'était pas le seul, ce jour-là, qui fût porté de mauvais vouloir pour la jolie couturière. Il y avait de la malveillance autour d'elle 5 on chuchotait dans son dos, on se poussait du coude en la montrant.

La robe bleue d'abord faisait scandale : « Si ridiculement coupillée, insinuait l'avaricieuse Sahuque à la Matalène sa commère. Une fois la mode passée, que voulez^vous qu'on en fasse 5 pas une jupe de dessous n'est-ce pas, ni un couvre-pied 5 je défie qu'on en sorte une simple robe d'enfant ! Une folie ! Et la mère, c'est triste à dire, est aussi dépensière que la fille.

« Croyez-vous ajouta-t-elle en baissant la voix qu'elle n'a pas encore eu l'idée de nous payer le blé de semence qu'elle nous emprunta à la Saint-Martin dernière. »

— Ec le corsage ! Avez-vous fait attention à réchancrure ? ripostait la Matalène, dévote de profession^ onctueuse et enfiellée. Si celle-là ne trouve pas de chaland, ce ne sera pas faute d avoir étalé sa marchandise. Ce qu'il faut voir pourrant !

Toute tremblante d'une sainte indignation, la vieille femme remontait vivement la croisure de son fichu d'indienne, comme si quelque freluquet pouvait avoir l'idée de glisser un coup d'œil par là,

Judille polkait, pendue à l'épaule de l'Oiseleur ^ et pendant qu'elle évoluait de ci, de là, les méchants propos se levaient en essaim sur son passage

— Regarde bien le bonnet, suggérait Franceline à la pedte Liettej il me semble qu'il y a des plumes,

— Des plumes! répliquait l'autre. Tu verras que Tannée prochaine elle mettra des gants !

Et la douce Liette envoyait à son amie Judille des regards assez acres pour faner sa robe et flétrir les plumes de son bonnet.

Les jeunes gens se dépitaient aussi, mais pour d'autres raisons. Pas contrariés, ceux-là, de lechancrure du corsage.

Mais à quoi ça servait-il, s'il n'y avait pas moyen d'en approcher?

L'Oiseleur ne lâchait pas sa bonne amie : quadrilles, polkas, mazurkas, il n'y en avait que pour lui. Et ça faisait crier les autres. Un rude toupet, il avait, ce preneur d'alouettes. Et elle donci Ça passait la permission, tout de même, de s'afficher de la sorte ! Puisqu'ils s'aimaient tant que ça, ces deux tourtereaux, ils feraient mieux d'aller roucouler tout de suite dans un fossé.

— Et qui te dit qu'ils ne l'ont pas déjà fait? insinuait un camarade. Il n'y a qu'à les voir danser ensemble pour comprendre où ils en sont.

Le fait est que l'Oiseleur avait une manière passablement risquée de se tenir avec Judille. Il l'appuyait à lui en polkant plus qu'il n'était nécessaire, et, dans la contredanse, il se dégingandait et se tprtillait avec des mouvements de bras et de jambes à la mode de la ville, qui déton-

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naicnc singulièrement dans la bonhomie de cette fête rustique.

On avait ri la première fois. Mais des gens sérieux j des pères de famille, avaient sévèrement blâmé ces nouveautés et tout de suite une ou deux mamans avaient défendu à leurs filles de figurer dans la même contre-danse avec T Oiseleur...

Et c était très bien fait. De quoi s'avisait-il aussi^ cet individu? un étranger qui n'avait pas seulement tiré deux sous de sa poche pour payer les violons.

Tout le monde en avait assez à lafia*

Jean-de-Jeanne était le plus exaspéré de la bande. Et au fieu de clabauder dans les coins^ et d'insulrer l'ennemi à distance comme les autresj le petit homme en agneau ^ enragé et naif^ provoquait bien en face le bon ami de Judille^ décidé à aller jusqu'au bout et à jouer du poing s'i'l le fallait,

Prenant la main de Suzette^ il l'obligea de se

JfcAN-DE-JEANNE Ilf

planter vis-à-vis de TOiseleur et de Judiile déjà en place pour la contre-danse, et comme sa danseuse le prévenait qu'à la première grimace d'Antonin, elle le laisserait en plan :

— « Très bien, dit-il ; dans ce cas je sais ce que j'aurai à faire. . . »

Et sur un faux départ du violon que la clarinette s'essoufflait à rattraper, la contre-danse avait commencé.

Antonin n'était pas sans se douter un peu de ce qui se passait autour de lui. Avec sa mé^ thode de tricoter des jambes, il s'attendait bien à étonner des gens de Soumeilles et il n'en était fâché qu'à moitié. Ça l'avait amusé d'abord, de surprendre les coups d'œil irrités des mamans et les haussements d'épaules des gens graves. Et il continuait par bravade, plein du mépris d'un civilisé pour ces brutes de paysans, qui étaient là à se dandiner, sérieux comme des papes.

En tout cas, s'il avait eu envie de se gêner avec quelqu'un, ce ne serait pas avec Jean-de- Jeanne.

^^ Y es*tu^ petit? l'apostrophait-il au mo-

Ïl6 JEAN-DE-JEANNE

mène d'arriver à la première pause de la contredanse. Veux-tu jouer à qui fera sauter plus haut sa danseuse? Je commence.

Et empoignant à bras-le-corps Judille qui se laissait faire, il lenleva assez en l'air pour que tout le monde put voir la couleur de ses mollets.

— A ton tour^ houp là ! mon garçon ! Eh bien ! as-tu du coton dans les bras, que tu n'oses pas la soulever, ta SuzettePTant pis pour toi. Quand on a fini, vois-tu, on se paie de ses peines.

Rudement, à pleines lèvres, il plantait un baiser dans le cou de Judille. Puis, se tournant vers les musiciens :

— Attention! vous autres, à la reprise, et soufBez-moi un peu plus vivement dans vos outils. Vous y allez d'une lenteur, comme pour faire danser des bœufs. Toi, regarde un peu ce Cavalier seulj et tâche d'en faire autant après, si tu peux*

Crânement, d'une chiquenaude, l'Oiseleur chavira son chapeau de feutre en arrière, l'assujettit d'un coup de poing sur la nuque, et zap ! le voilà parti.

JBAN-DB-JBANNB IXJ

C*était vraiment un pas très compliqué et qui avait dû lui donner bien du mal à apprendre 5 des jetés-battus, des entrechats, une suite de contorsions bizarres coupées de bonds démesurés et de claquements de mains...

La malice était à la fin dans un geste d'une signification peu décente que le danseur retombant sur ses pieds après une suprême pirouette, envoyait à l'adresse de Suzette.

En même temps, il lui tendait la main pour la ronde.

Mais elle lui tourna le dos brusquement, et tirant Jean-de- Jeanne par la manche :

— Viens-tu? dit-elle. J'en ai assez de faire vis-à-vis à ce païen.

— Etjet'approuve! acquiesça Jean-de-Jeanne.

Antonin avait froncé le sourcil.

— Dites donc, vous n'êtes guère honnêtes, vous autres, grognait-il. A-t-on jamais vu une mijaurée pareille! Et toi, grand imbécile, qu'estce qui te prend ?

— Il me prend!... il me prend!... C'est mal fait à toi, Antonin, de te comporter avec les

Il8 JBAN-DE-JBANNE

filles d'ici, comme tu le ferais avec les dévergondées de Montauriol. . .

L'Oiseleur ricanait :

-^ De quoi t'avises-tu, morveux? Arrive ici que je te mouche, sale bâtard !

*— Laisse! laisse!... suppliait Judille.

Mus sur le mot de bâtard, Jean-de-Jeanne avait couru droit à l'insulteur. Il n'alla pas loin. Salué à bonne portée d'un maître coup de poing dans le creux de l'estomac, souffleté presque en même temps d'une ruade lestement administrée en plein visage, l'enfant reculait hésitant, tandis que l'Oiseleur, dispos et goguenard, retombant sur ses pieds, l'attendait, ramassé sur ses jarrets, en posture de savate.

Il n'attendit pas longtemps. Tête basse, comme un taurin en colère, le petit fonçait de nouveau sur l'ennemi. Cette fois, il n'y eut pas même de choc 5 l'Oiseleur s'était traitreusement dérobé dans une volte rapide.

Emporté par son élan, Jean chancela une seconde et roulé finalement dans un subtil croc en jambes, il alla donner à plein, s'étaler de son

long sur un des tas de cailloux qui se carraient au bord du chemin.

Quand il se releva, pas moyen de continuer.

Une manche de sa veste, déchirée du haut en bas, pendait en loques, et, sur sa chemise lacérée aussi, du sang commençait à goutter.

— Ce n'est pas fini! articula le pauvre diable en montrant le poing à l'Oiseleur 5 j'ai à causer maintenant avec la Sérène.

— Cause tant que tu voudras, l'ami, et reviens quand ça te fera plaisir. En attendant, nous allons danser, nous autres. Pas vrai, Judille?

Et pendant que, dépêtré non sans peine de la foule qui l'entourait silencieuse, n'osant pas prendre sa défense, Jean-de- Jeanne s'en allait seul et pas content sur la route du hameau, ces deux-là, étroitement enlacés l'un à l'autre, se mettaient à tourner lentement sur un air de valse.

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(e jour-là plus que les autres jours, il faisait tranquille dans le hameau de Soumeilles.

Personne sur la route, personne aux abords des maisons.

On ne se serait jamais cru en pleine vote sans une odeur de graisse rance qui se répandait en l'air, trahissant la confection des crêpes qui sort le plat de luxe et le mets national du pays.

La robe des dimanches soigneusement retroussée et nouée sur la jupe, la Sérène s'évertuait de

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toute son âme à ce grand-œuvre. Très attentive, elle puisait du bout de la cuiller dans la jatte pleine d'œufs battus et de farine mêlés ensemble, juste ce qu'il fallait de pâte, retendait rapidement dans la poêle et, saute ma crêpe ! Une crêpe légère, impalpable : de la dentelle d'or.

La ménagère reprenait pour la vingtième fois la queue de la poêle 5 la porte s'ouvrit brusquement.

— Et d'où sors-tu, avec cette figure à l'envers ? qu'est-ce qui t'arrive ? demanda la vieille femme à Jean-de-Jeanne.

Le fait est que la mine bouleversée du garçon s'accordait mal avec la tranquillité du logis, encore plus mal avec la gaieté de ces préparatifs de mangeaille.

Essoufflé de courir, intimidé aussi de ce qu'il avait à dire, le bâtard se taisait.

— Explique-toi vite, insistait la tante en étendant une léchée de pâte au fond de la poêle ; où as-tu fait cet accroc à ta veste ? Ah ! misère ! Eh bien, tu Tas joliment arrangé ton habillement neuf! Au moins ne compte pas sur moi

pour t'en acheter un autre... Je t'en paierai un, comme on dit, quand j'aurai fait un héritage... Ah ça, mais, dis-moi ; tu t'es donc battu tantôt?

— Oui, avec l'Oiseleur 5 c'est lui qui m'a envoyé rouler sur les cailloux. . .

La Sérène qui sucrait à maigres pincées et pliait sa crêpe, se retourna vivement.

— Avec l'Oiseleur! Comment? Judille ne t'a donc pas dit?... tu ne sais pas?.,.

— Je sais, répliqua l'enfant, que nous avons fini, lui et moi, de vivre ensemble. J'en suis fâché, mais c'est comme ça 5 dès ce soir, tante Sérène, vous aurez un lit de reste, car un de nous deux, je vous en avertis, ne couchera pas à la maison.,

— Tu as donc l'intention de dormir à la belle étoile ? mon pauvre Jean, ricana la vieille en haussant les épaules. Sérieusement, tu n'espères pas que j'aille donner congé à mon locataire?... Tiens, mon neveu, veux-tu que je te dise ? tu n'étais qu'un peu simple jusqu'ici 5 j'ai peur que tu ne deviennes fou maintenant.

— Bien fou, en effet, de me mêler de ce qui

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ne me regarde pas, de prendre fait et cause pour des femmes qui me méprisent. Oui, oui, riez, moquez-vous de moi ; en attendant.,. Vous regardez l'accroc qui s'est fait à ma veste ; eh bien ! sachez qu'il s'en est fait un plus voyant et plus difficile à repriser à la réputation de votre fille. . . Riez, riez 5 si vous aviez entendu comme moi les propos qui se tenaient pendant qu'elle figurait la contredanse avec ce sans-honte. Et si vous l'aviez eu devant vous, lui et ses grimaces !

— Des grimaces, la belle affaire !

— C'est ça ; ne vous gênez pas mes enfants ; embrassez- vous, mignottez-vous en public...

Saviez-vous ce que disait derrière moi la Tétil en parlant de Judille : « Si celle-là n'est pas une fille achevée, je ne crois pas qu'il y manque grand'chose... »

— La Tétil est une insolente, et mon neveu un oison, riposta la Sérène impatientée; et en même temps, elle lançait une crêpe en l'air, d'un mouvement si brusque, qu'elle faillit cabrioler dans les cendres. Oui, c'est vrai, ajouta-t-elle, d'ici à un certain nombre de mois, j'espère qu'on

124 JEAN-DE-JEANNB

verra du nouveau à la maison, et je compte bien vivre assez pour entendre les cloches du baptême. Ça t étonne l'ami? Apprends donc que le frère aîné d'Antonin est venu ce tantôt pour voir nos terres et faire les accords de son cadet avec Judille. Tout est arrêté, conclu. Aussitôt les bans publiés, avant la fin du mois, nous serons en noce. Toi aussi, grand nigaud, si le cœur t'en dit. Eh bien ! es-tu satisfait à présent?

Satisfait, oh non! Troublé plutôt, et très troublé, le pauvre enfant.

— N'est-ce pas qu'elle est mignonne ma nouvelle ? continuait la Sérène. Ah ça, maintenant que je t'ai fait passer la chose toute fraîche, je te permets de la servir à la Tétil et aux autres bonnes langues de Soumeilles, quand tu en trouveras l'occasion. Et ne manque pas de leur raconter aussi que l'Antonin doit avoir six mille francs d'argent, sans compter la terre qui lui revient de sa défunte mère. Mets-y-en un peu plus si tu veux et regarde leur nez après 5 je parie qu'à vue d'œil, il aura cru d'un empan !

La Sérène riait, puis, s'apercevant que Jean-

JEAN-DE-JEANNE Ilf

de- Jeanne demeurait là, déconcerté, sans sonner un mot de réponse :

— Eh bien ! qu as-tu toi? Est-ce que tu n'as pas compris? Voyons, mon petit Jean, maintenant que nous voilà tous contents, en train de festiner et de rire, ne va pas t amuser à faire la bête et à bouder contre ton ventre ? Pas de ça, s'il te plaît. Allons, désassombris ta figure et reviens à la vote, faire ta paix avec ton futur parent ; il est si bon enfant qu'il te pardonnera, ne crains rien 5 tu le préviendras aussi que son frère est arrivé, et que les crêpes seront prêtes pour sept heures.

— Excusez-moi de ne pas me charger de la commission, répondit enfin Jean-de- Jeanne. Je n'irai pas tantôt à la vote et ce soir je ne mangerai pas de vos crêpes. Inutile que vous m'attendiez pour souper, ni pour déjeuner demain 5 je pars...

— - Et pourquoi, mon petit?

— Pour la raison que je vous ai confessée en arrivant. Parce que l'Oiseleur et moine pouvons pas manger le même pain.

— Va donc manger de l'herbe, si c'est ton

126 JBAN-DE-JEANNB

idée 5 pars, et qu en n entende plus parler de toi. A-t-on jamais vu un être pareil? Dis-moi, il me semble que tu étais moins arrogant, ce matin de Décembre où, te trouvant seul et nu dans le triste logis abandonné par ta mère, ton oncle Honoré et moi, nous te recueillîmes chez nous. Et depuis ce temps-là tu ne te plaignais pas trop de l'auberge, hein! mon garçon 5 tu tirais tes trois fois par jour et de bon appétit au râtelier que nous étions obligés, nous autres, de remplir en travaillant. Et maintenant que te voilà poussé vite comme une mauvaise herbe et devenu quasiment une espèce d'homme, tu t'avises de me mettre le marché à la main! Et je t écoute encore, et je te réponds, moi, Sérène! Ah ! Sainte Patience ! Il faut que je me sois faite bien vieille* Allons, décampe, garnement 1 houp ! va voit un peu dehors si j'y suis. M'en* tends-tu ? Du pied gauche et vivement. Va d'où tu es sorti, fils de tout le monde 1 File, méchant bâtard !

-i— Adieu ! fit Jean-de-Jeanne^ t

Et il s*en alla.

)h! Fami, où t'en vas-tu par là, au rebours de la fête? Tu n'entends donc pas le violon?

C'était le Cadet de Toinil qui passait, un jouvenceau de quinze ans, une figure menue encadrée d'une énorme cravate de foulard rouge, dont les bouts flottant à l'air le faisaient loucher par moment.

-— J'entends bien 5 mais je n'ai pas fantaisie de danser pour le quart d'heure. Amuse-toi bien^ toi^ cadet 1 répondit Jean.

En même temps, il quittait la route communale^

128 JEAN-DE-JEANNB

pour prendre à travers les prés, le raccourci qui conduit au ruisseau des Bioules.

Il n'avait pas d'autre idée que de fuir, de se cacher n'importe où, dans un coin où on le laissât bien tranquille, bien seul.

Et le ruisseau des Bioules était bien l'endroit qu'il lui fallait.

Pas de danger qu'on vînt le relancer là, dans cette coupure enfoncée entre des berges très hautes, à travers la broussaille épaisse et déjà feuillue des viornes et des sureaux. Quel silence autour de lui! Rien que la musique de l'eau printanière qui tournait lentement en remous, pressée entre les racines de quelques vieux arbres, et s'épanchait plus bas en cascatelles parmi les mousses et les cressons.

A la saison des nids, l'enfant était venu plus d'une fois de ce côté, épier les couvées de merles, ou, plus tard, pêcher la menuaille avec les doigts dans les restants d'eau que les chaleurs estivales laissent sous les racines des peupliers.

Quand cela? Était-il possible que ce fût hier et que l'insouciant dénicheur d'oiseaux fût le

même que ce malheureux rencoigné là, caché comme une bête poursuivie.

Accroupi à terre, le menton dans la main, Jean-de- Jeanne essayait de réfléchir 5 il ne pouvait pas; rémotion Tempêchait; les dernières insultes de la Sérène chantaient encore à ses oreilles ; il les répétait, il les remâchait, les poings crispés, avec des montées de sang qui battait à ses tempes... « Fils de tout le monde, méchant bâtard ! »

Cela dura bien une demi-heure — la plus longue colère de Jean-de- Jeanne. ,

Au bout de ce temps-là, le soleil qui tapait dur dans cet enfoncement du rivage, obligea l'enfant à déboutonner sa veste, à ouvrir son gilet 5 il avait soif 5 il s'agenouilla pour puiser au ruisseau dans le creux de la main, et quand il eut fini de boire, il mouilla son front et ses joues.

La fraîcheur de Teau le calmait; il respirait plus libre, sa gorge serrée se désangoissait, et sa violence tombait en même temps; ce qu'il avait amassé de haine s'amollissait peu à peu ; et

I^O JEAN-DE-JBANNE

c était quelque chose de très bon pour Tenfant rapaisé, redevenu le Jean-de-Jeanne de toujours, le petit être doux et résigné, cet alanguissement où il sentait se fondre sa rancune. Quel changement tout de même ! Est-ce que, au lieu de crier et de mordre, il n'avait pas envie de pleurer à présent ? Et il pleurait, à pleinsyeux, tant que ça voulait couler! Il laissait s'échapper les larmes de ses cils de la même façon que le ruisseau laissait s'en aller son eau à la rivière.

Et pendant qu'il regardait goutter sa peine dans le sable, voilà qu'à son insu, un travail se faisait en lui; une clarté naissait 5 il commençait à se rendre compte. Ce qu'il y avait par dessous sa colère de tantôt et le pourquoi de ses larmes d'à présent: le vrai mot de sa vie depuis trois mois, il le devinait enfin, et si clairement, qu'il s'étonnait d'avoir mis un si long temps à le comprendre. Judille ! C'était donc ça ! il aimait Judille I Malheureux ! et il s'en apercevait, q'^and ? Le jour où la chérie fiançait avec rOiseleur, le jour où lui-même remercié par la Sérène allait quitter Soumeilles pour toujours

Ah, il pouvait bien pleurer et bramer et juref le nom de Dieu, s*il voulait, c'était bien fini maintenant !

Jean-de-Jeanne se désolait. Et cependant, la douceur d'aimer est si grande qu'il ne se rassasiait pas de penser à celle qui ne l'aimait pas. Judille ! Judille ! soupirait-il, et c'était, chaque fois qu'il prononçait son nom, comme s'il avait eu du miel plein la bouche.

Judille ! Il songeait à leur amitié d'enfants. Délicatement, comme des choses fragiles, il faisait revenir les caresses anciennes qu'elle lui prodiguait alors en toute innocence et qu'il prenait ainsi qu'on les lui donnait, sans compter.

Et plus tard ? Plus tard, s'ils s'étaient désassortis, ce n'était pas la faute à sa cousine. Elle, la fine couturière aux mains blanches^ lui le petit pâtre déguenillé, sentant l'herbe et le bétail^ quelle société pouvaient-ils faire ensemble ?

Après, l'Oiseleur était venu, et au lieu de lui disputer sa petite amie, il se l'était laissée prendre sans rien dire ; mieux que cela, il avait, le nigaud^ tenu la chandelle au voleur. Ahl

ip JEAN-DE-JEANNE

certes^ il avait pu en rire et il ne s'en était pas privé sans doute, le bel Antonin! Et elle, et Judille, qu'avait-elle dû penser de lui? Rien dt bien flatteur probablement.

Et bien non 5 en y réfléchissant, elle avait dû trouver ça tout simple. Il aurait fait beau voir qu'un piètre individu comme lui, un sans-le-sou, un bâtard, un Jean-de- Jeanne enfin osât lui courir après. On lui aurait ri au nez et voilà tout.

Maintenant, il se plaignait presque de n'avoir pas continué à vivre de bonne amitié avec eux. Est-ce que tout n'aurait pas mieux été ainsi ? Sans cette malheureuse idée qui lui était venue de tomber amoureux de sa cousine, sans la querelle qu'il avait cherchée tantôt à son galant, il serait sans doute à manger les crêpes de la Sérène et à choquer son verre avec Judille, au lieu de se lamenter au fond d'un fossé. Un joli soir de fête qu'il allait passer là, en tête à tête avec son chagrin I Et demain? et après? Comment ferait-il pour se passer de Soumeilles?

Pauvre Jean-de-Jeanne 1 A Soumeilles, on se

î^î^-ft'^-T'

JIAN-DE-JEANNB Ij}

passerait de lui si aisément ! Comme on dit des morts : tant que la cloche sonne, on y pense. Qui penserait à lui dans huit jours ?

Peut-être un voisin, le cadet de Toinil ou un autre s'informerait de lui par curiosité, en passant. Ou bien la Ginaille un jour qu elle viendrait quêter son pain, demanderait de ses nouvelles. Et puis rien.

Ce serait comme s'il était défunt, comme s'il n'y avait jamais eu de Jean-de- Jeanne à Soumeilles.

L'enfant, d'un geste machinal, coupait une touffe de pervenches épanouies parmi les ronces et jetait à poignée les pétales au ruisseau 5 et les regardant voyager, descendre au fil du courant, l'envie le prenait de faire comme ces jolies mortes, de suivre la pente et de s'aller jeter, tout près de là, dans la rivière...

Six pieds d'eau sur son chagrin tout de suite, ou six pieds de terre un peu plus tard, cela valait-il la peine d'attendre }

n4 JEAN-DE-JEANNB

ÎVE éM'aria gratia plena... »

La voix cassée s'accompagnait d'un bruit de paille froissée qui continuait avec une régularité de machine dans l'entredeux des oraisons. Et en même temps que la voix, l'image cassée aussi de la G inaille et de sa tresse de paille tombait du haut du tertre, et s' allongeait la tête en bas, au miroir du ruisseau, •. — Dominus tecum ...»

C'était rhabitude de la vieille mendiante d'enchevêtrer ainsi la prière et le travail, et tout en faisant aller les doigts et la langue, elle trouvait encore le moyen de surveiller du coin de l'œil la

JEAN-DE-JEANNI I^f

poule apprivoisée qu'elle menait paître le long du ruisseau. La poule gloussait, la Ginaille marmonnait ses c4ve et toutes deux cahin, caha, picorant ou tressant la paille, gagnaient leur pauvre vie à la volonté de Dieu,

Mais voilà qu'au lieu de caqueter doucement pour tenir compagnie à sa maîtresse, la poule tout-à-coup se mettait à jeter des cris et à battre de l'aile effarouchée à l'aspect de Jean-de- Jeanne qui lui barrait le passage, étalé le long de l'eau.

Et la vieille aussitôt d'arriver au secours, de se pencher au bord du tertre. Peut-être la loutre était-elle là, cachée sous les racines des trembles, ou la fouine serpentant au travers d'un roncier, ou bien encore... et oui c'était ça justement, qu-^lqu'un de la vote, un ivrogne sans doute occupé à cuver — son vin.

— Eh, jeune homme? appelait la Ginaille; et reconnaissant presque aussitôt la figure chagrine et attrapée qui se tournait vers elle : — C'est toi, petit, continuait-elle 5 et que fais-tu là seul, pendant que les autres dansent ?

Et comme le garçon, ennuyé d'être découvert

lui toutnait le dos pour éviter de répondre : -^ Allons , continuait-elle , dis-moi vite ce qui t arrive, car je vois bien que tu n as pas ton air de tous les jours. Quelque histoire de fille, eh ? Est-ce qu elle aurait mauvais caractère, ta bonne amie ? Baste ! vous ne regardez pas à ça, vous autres. Que l'enfant fasse luire l'œil, il n'en faut pas plus 5 vous êtes pris; et après, il en coûte pour se déprendre, n'est-ce pas l'ami Jean ?

L'ami Jean ne se pressant pas de parler, la G inaille insistait :

— Si ce n'est pas avec ta bonne amie, tu as donc eu quelque affaire avec la Sérène ? Et dis-moi, pendant que j'y pense, est-ce vrai ce qu'on dit qu'il se passe chez vous ?

Jean-de- Jeanne eut un tressaillement involontaire des épaules, mais il ne desserra pas les lèvres..,

— Tu n'as donc plus d'amitié pour moi que tu ne veuilles me rien dire... Et bien à ton

^ aise, petit, garde ta salive. Pauvre enfant ! Tu retiens ta langue et ton air te trahit 5 m as pleuré tantôt. Pourquoi mentir? On te connaît.

va ! on te devine, et on te plaint, mon ami. Tu l'aimais bien, eh ! cette Judille, et ça te chagrine qu'elle soit promise à un autre...

— Mon Dieu que vous êtes tourmentante, Ginaille! Eh bien! oui, c'est vrai, j'aime Judille et Judille épouse avec l'Oiseleur. Vous connaissez tout à présent. Une chose qui me fait plaisir, c'est que je ne danserai pas à la noce. Tout à l'heure, nous avons eu des paroles avec la Sérène à propos de son futur gendre, et voilà... je quitte le pays.

— Et où vas-tu, mon pauvre ?

— Là-bas ou ailleurs... Si vous avez des commissions pour n'importe où, je m'en charge. Et reprenant son idée juste au point où l'avait interrompu la Ginaille : le plus court peut être et le meilleur, serait de faire comme ma mère, de m'en aller tout près d'ici, nager... avec une pierre au cou... à la rivière.

— Comme tu parles, toi ! Seigneur Jésus !

ça ne sait pas seulement ce que c'est que de vivre et ça pense à se faire périr. Silence, innocent ! Tiens, regarde-moi , plutôt. Comment me

trouves-tu? Un vrai remède à Tamour est-ce pas, mon fils? Cette peau, tâte un peu, quelle éjorce ! Dire qu'on a embrassé ça jadis ! Que c'est laid, la vieillesse ! Finie la Ginaille, usée jusqu'à l'os, bonne à jeter comme un outil de rebut ! Plus de jambes, plus d'estomac. En conscience, dis-moi, si l'un de nous deux devait en avoir assez de cette vie, ne serait-ce pas moi? Eh bien ! non. Telle que ru me vois, vieille, malade et triste, il ne me tarde aucunement de partir. A la volonté du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Tant que j'aurai des doigts pour tresser ma paille et de la mémoire de quoi prier Dieu pour mes morts, il me semble que je ne suis pas tout à fait inutile. Et toi gamin, tu oses parler de mourir !

Allons, lève-toi, ne moisis pas plus longtemps dans ce fossé. Il n'y a rien qui rende mal en train et lâche autant que de se coucher quand il n'est pas l'heure de dormir. Hidonc, fainéant!

Jean- de-Jeanne l'avait écoutée comme quelqu'un qui pense à autre chose 5 il pensait à Judille.

— Non voyez-vous Ginaille, c'est trop fort, je ne peux pas me gagner ça. Quand je songe qu'ils vont épouser dans quinze jours...

— Eh, qu'ils épousent ! Tant pis pour eUe^ d'abord, et tant pis pour lui, peut-être ! Laisseles faire. Allons, tâche de secouer un peu tes idées et viens souper en attendant. Je t'invite.,, si ça ne te fait pas trop de honte de manger avec la Ginaille. C'est dit, n'est-ce pas, tu n'aurais pas le cœur de me refuser .î^ Va, nous ne mourrons pas de faim; du pain d'aumône il n'en manque pas sur la planche; et de la salade, il en pousse tant qu'on en veut parmi les herbes du jardin. Et tu verras comme ça ouvre les idées de se nourrir. J'ai déjà pensé à quelque chose pour toi; une bonne place à la ville. Connais-tu Loudios, le marchand de boeufs de Moutauriol ? eh bien, je suis sa mère de nourrice; et Ton m'aime tant dans la maison. Venant de ma parc avec un rayon de miel que je te donnerai bien enveloppé dans un panier, tu seras le bien reçu. Allons, dépêche-toi de te lever ; ma poule trouve qu'il se fait tard, et puis, une fois rentrés, je vou*

140 JEAN-DE-JEANNB

drais bien avoir encore un peu de clarté pour ramasser quelques brindilles de bois mort, de quoi allumer le feu ; le jour baisse; on n'entend déjà plus la musique de la danse. Viens, petit; n'aie pas de crainte, voilà que le ruisseau fume et que les brouillards montent sur la rivière. Personne ne saura quel est le galant qui rentre avec la Ginaille...

JEAN-DE-JEANWE I4I

REVENANT de che\ nous, du château de mon père, / JSl \^y^ ^^ > /^' ''^" l'endroit où j'ai livre' mon cœur '^ ' Où j'ai pris mon plaisir sur la verte fougère,,. Et si je. m' en repens, aujourd'hui c'est trop tard.

C était une bande de jeunes gens, des invités de la vote qui s'étaient attardés à festiner dans quelque maison de Soumeilles, et qui s'en revenaient à Villemade en chantant.

Fallait pas m' écouter, ma charmante hrunette. Fallait me renvoyer, me rendre mes ruhans, — Pour ne pas t' écouter, j'étais bien trop honnête, Et pour ne pas t' aimer tu étais trop charmant.

143 JEAN-DE-JBANNE

Les voix se perdaient; les chanteurs avaient regagné leur gîte ; ils avaient tiré les volets et soufflé la chandelle; c'était fini de s'amuser jusqu'à Tan prochain.

Jean-Je-Jeanne pouvait presser le pas tant qu'il voulait, certain de ne rencontrer personne sur la route de Montauriol, où il allait, ainsi qu'il avait été convenu avec la vieille mendiante, olTrir ses services à Londios.

Puisqu'il était décidé à partir, il lui tardait d'écre dépaysé, d'avoir mis un bout de chemin encre Judille et lui. Aussi longtemps qu'il la sentait là, tout près, la tentation était trop forte, le chagrin trop cuisant. . .

El comment ne pas y penser alors que les choses parlaient autour de lui, que les souvenirs se levaient Jeux-mêmes et le tiraient par la manche?

A peine sorti de chez la Ginaille, c'était le carrefour de la danse qu'il traversait, tout tiède encore des amusements de la journée. Les drapeau ?c fixés aux peupliers claquaient doucement à 1 air de la nuit, et, de l'herbe piédnée, meurtrie par les rondes des danseurs et les foulées des

amoureux, émanait une fine odeur de menc]ic, Jean-de-Jeanne pensait à Judille; elle avait folâtré par là, elle s'était adossée à cet arbre 5 il la voyait, il l'entendait : « Mon petit Jean^ veux-tu danser avec moi ? » Elle avait la voix si douce en l'invitant et quelle langueur dans ses yeux ! Oh Judille, Judille. A mesure qu'il avançait, presque à chaque pas, quelque chose lui revenait de sa bonne amie manquée. Avecunc silhouette d'arbre, avec une odeur de prairie en sève, avec l'égouttement menu d'une source, dc^ morceaux de sa vie, de leur vie à deux ressusdtaienc. Tantôt un souvenir aimable, attendrissant et puis subitement une pincée au cœur, une bouffée de colère à l'aspect inattendu de la cabane aux alouettes qui rondissait vaguement dans la solitude illimitée des chaumes.

Et, après la cabane, c'était la maison familiale qui apparaissait à son tour. Sans la regarder» en face, — il n'osait pas —l'enfant la devinait très bien par dessus son épaule 5 il la voyait moiUvr confusément dans la nuit. Le chêne faisait comme une tache ronde au-dessus, et un peu Je

la blancheur du pigeonnier sortait en avant.

C'était peu de chose ce fantôme de maison, et c'était assez pour empêcher Jean-de- Jeanne de passer outre, de continuer sa route. L'envie l'avait pris, une envie folle, irrésistible d'aller jusqu'à Soumeilles, de voir, d'écouter au moins ce qui se passait au logis.

Tout le pays dormait 5 que risquait-il ?

Il franchit le fossé et rapidement à travers la luzernière des Sahuc, il arriva à la haie du jardin. Elle manquait à un endroit, et l'enfant avait bouché lui-même la coupure avec un fagot d'épines. Il Técarca du pied et furtivement, comme un voleur, il sauta dans le clos.

Une ombre aussitôt le touchait, du poil frôlait ses jambes 5 c'était Fine, la chienne qui venait à sa rencontre 5 il la congédia vivement d'une tape et continua d'avancer. Très doucement, sur la pointe des pieds, il se glissa jusqu'au mur 5 et là, retenant son souffle, il s'arrêta pour écouter.

Rien ne bougeait; en collant l'oreille au contreveîit, il ne perçut que le trottinement d'une souris sur le plancher...

JBAN-DE-JEANNB I4f

Alors, Tenfant s'enhardit; les mains tendues en avant, palpant à mesure et reconnaissant les objets familiers appuyés à la bâtisse : ici la pierre fraîche de 1 évier, là le bois râpeux de la treille, plus loin 1 échelle dressée devant le colombier, il fit le tour de la maison...

La porte de Tétable était verrouillée en dedans, mais la lucarne de la grange qu'il avait l'habitude de fermer chaque soir était demeurée ouverte. En grimpant sur le figuier dont les maîtresses branches dépassaient la toiture, Jean-de- Jeanne n'eut pas trop de mal à se hisser jusque là.

Mais une fois dedans, blotti dans la paille, il n'osait plus remuer, intimidé par le silence.

Judille était là, près de lui, de l'autre côté de la cloison; elle dormait dans le grand lit avec sa mère; leurs respirations inégales, celle de Judille si pure et si frêle! s'entendaient à travers la mince épaisseur des briques.

L'Oiseleur respirait aussi, il ronflait même; du coin de la grange où son lit était dressé, son souffle venait, s'enflant et décroissant à grand

146 JBAN-DE-JEANNE

bruit, comme celui d'un homme qui a trop bu.

Le petit s'était laissé glisser de la grange sur le sol de Tétable, et tranquillement il décrochait les vieilles hardes pendues au-dessus de son lit et les nouait dans un mouchoir.

Plus rien à faire, à présent, que de s'en revenir, et promptement, par le même chemin.

Mais voilà; c'était comme tout à l'heure, sur la route; Jean-de- Jeanne ne pouvait pas partir. La maison qui l'avait appelé de loin, qui l'avait obligé de venir vers elle, la maison ne voulait pas le laisser partir.

Il s'était allongé sur sa couchette, et là, enfoncé dans le pli que le poids de son corps avait à la longue imprimé dans la paille , il s'était mis à songer. Où serait-il la nuit prochaine, dans quel lit coucherait-il? L'idée de changer de logis le navrait maintenant.

Cette maison de la Sérène, c'était comme un vêtement qu'il fallait tout-à-coup dépouiller. Et il se sentaitcommeunebêtc en mue, triste et peureux de ce qui allait venir. 11 n'avait pas oublié Judille, mais il pensait à elle d'une autre façon; elle se

JEAN-DE-JBANNE I47

confondait avec tout ce qui Tentourait/avec le bonheur tranquille de sa vie de Soumeilles; elle était une de ses habitudes, la plus chère de toutes, la plus douce, celle qu'il lui coûtait le plus d'arracher.

Il fallait s'en aller cependant.

Déjà l'enfant secouant son chagrin, avait sauté hors du lit; vivement il cherchait à déclaver la porte.

Un meuglement allongé, comme un appel de détresse, le fit se retourner tout-à-coup.

La vache le reconnaissant avait bramé après lui.

Pauvre bête ! et lui qui allait partir sans lui faire seulement une caresse d'amitié ! Elle avait donc meilleur cœur que son bouvier, la vieille Casta !

Attendri, l'enfant revint sur ses pas et la flatta de la main. Quinze ans qu'ils se connaissaient ! quatre ans, depuis qu'on avait vendu l'autre, qu'ils faisaient ménage à deux, dormant, travaillant côte à côte, ne se quittant pas d'un seul jour. De vrais camarades ! S'il la voyait renâcler

au labour, tout de suite il lui chantait un air pour la réveiller, et quand il tirait la langue à son tour assommé par les ardentes soleillées de septembre, c'était elle qui l'assistait, se tenant immobile l'aiguillon entre les cornes, pendant que lui, dormait à la fraîcheur de son ombre allongée sur les sillons...

Elle avait vieilli, la pauvre Casta, elle s'était usée à la peine ; le poil rêche et épineux, la carcasse saillante, les yeux meurtris sortant de la cavité profonde des salières, elle portait bas sa tête lourde et ses fanons ballants sur ses genoux.

Jean-de- Jeanne s'apitoyait sur elle : « Sans moi , que vas-tu devenir ? Qui garnira ta crèche ? Au moins je veux que tu manges ton content cette nuit » ajouta-t-il en charriant à grandes brassées du foin dans sa mangeoire. Et passant le bras autour de ses cornes, il se pencha pour l'embrasser. . .

<( Adieu, mienne ! >>

Cette fois, la porte était franchie...

Adieu retable ! adieu la maison !

Et après la maison disparue, c'était le petit

JËAN-D£-J£ANNE 149

cloSj les ombres légères des frutriers qui s'anéantissaient à leur tour, fl ne restait bientôt en perspective que Tébauche confuse du hameau^ un peu plus d'épaisseur d ombre là ou étaient les maisons et de grosses fumées immobiles par dessusj qui étaient les chênes,

Puisj ces fumées s*abaissèrentj les ombres perdirent leur consistance 5 le peu de chose qui marquait la place de Soumcilles se fondit dans la noirceur diffuse 5 et Jean-de-Jeanne se trouva seul dans la nuit.

IfO JEAN-DE-JEANNE

^UE Mounitre, à Montauriol: une rue de pauvres; des masures avec des carreaux en papier et des langes séchant à des ficelles, des corridors gras où des femmes en cheveux traînaient leurs savates, des boutiques de quatre sous, des boucheries de bas morceaux, des épiceries ornées de deux chandelles et d'un cornet de bonbons en étalage , des buvettes où de grands rideaux de cotonnade rouge abritaient insuffisamment les amours des lignards ou des dragons avec des filles à tabliers blancs...

C'était là, chez Londios, dans une des plus vilaines maisons de la rue, que Jean-de- Jeanne

était venu s'échouer, muni de la recommandation ec du rayon de miel de la Ginaille, et trop heureux encore de troiîver en arrivant un gîte et un gagne-pain.

Ce n'était pas aussi plaisant qu a Soumeilles, par exemple ! Tenvcrs de la maison^ encore moins que Tendroit. Les étables et le logement des garçons donnaient à Topposé de la rue sur un ravin à pente raide^ enchevêtré de ruelles et d'impasses mal habitées qui dégringolaient dans l'herbe et les immondices jusqu*â un ruisseau bourbeuîCj que chevauchaient des bâtisses très anciennes et très sombres. Des industries puantes: tanneries, corroyeries, se tenaient là, cachées dans Tombrc huraide^ et labattoir au fond^ le hideux abactoifj moisi et iéprcuXj F abattoir toujours enveloppé de la vapeur tièJc du massacre^ vomissait sa boue rouge k Teau épaisse^ prest^ue figée de régout,

Non^ vraiment j cela ne ressemblait guère^ ni la vue, ni l'odeur^ aux verdures printanières^ aux émanations dMierbcs fraîches ou baignait la maison familiale de Soumeiiles,

ip JEAN-DE-JEANNE

Le changement était sensible, et ce n'était pas le seul. Tout étonnait le petit paysan, tout le faisait souffrir depuis qu'il était à Montauriol. Le manque de ciel, l'aspect anguleux et dur des horizons de briques, blessaient à tout momentses yeux; et son estomac ne s'accoutumait pas non plus aux nourritures de la ville, trop grasses sans doute, trop abondantes après le régime frugal auquel l'avait façonné la Sérène.

Rien ne lui allait, ni les choses ni les gens; son maître moins que personne. Un affairé, son maître, un bavard, tout le temps ivre de ses marchés hasardeux et des innombrables coups de vin pur qu'il fallait avaler pour les conclure; un drôle de corps, bon enfant aujourd'hui, mauvais diable demain, toujours gesticulant et agité, secouant la maison du tonnerre de ses jurons ou de ses éclats de rire, selon que le cours des cochons ou des veaux avait baissé ou monté mal à propos de quelques pistolcs...

JEAN-DE-JEANNl IfJ

Même le travail qu'on lui donnait à faire n agréait pas tout à fait à l'enfant. Triste berger de bêtes inconnues, de brebis ou d'agneaux déjà marqués pour la mort, quel plaisir pouvait-il prendre à chasser son troupeau banal le long des fossés, dans la poussière d'un grand chemin, à travers l'herbe flétrie d'une promenade publique ? Ou bien, — et ça ne Famusait pas d'avantage, — c'étaient des bœufs achetés de la veille et qu il fallait embarquer en chemin de fer, encaqués tête-bêche dans ces prisons nauséabondes qui les emportent vers les boucheries lointaines.

La corvée était plus pénible encore les jours où il s'agissait de mener des bêtes à l'abattoir. Pour les agneaux, ce n'était que trop facile ; la porte à peine entrebâillée, ils se jetaient tous ensemble dans l'ouverture , tête baissée , avec une innocence qui faisait peine à voir. Mais avec les bœufs, ça n'allait pas tout seul.

Tandis que les moins robustes, abrutis par lage ou par une trop longue étape, entraient nonchalamment, avec leur air habituel de gravité inconsciente, d'autres, pris de peur, se re-

tournaient brusquement, ou faisaient ferme, immobiles, cloués au sol, beuglant et soufflant, dans des attitudes de combat. Et c'était, pour les contraindre, une ignoble bataille à coups de pied, à coups de trique, d'où l'apprenti bourreau sortait furieux et navré, honteux de son métier d'assommeur.

Jean-de-Jeanne aimait encore mieux se donner de l'air, courir les foires et les marchés en compagnie de Londios.

C'était rude pourtant. En pleine nuit, sur son premier sommeil, l'enfant se soulevait secoué ^ par un juron à bout portant et le jet de la lanterne du maître qui lui arrivaient en même temps à la figure.

— « A terre, nom d'un double ! w

Et tout de suite, guêtre, vêtu, la limousine au dos, on partait, juchés tous deux sur la jardinière.

Tranquillement d'abord ; puis, aussitôt le soleil levé, dès que pointait en avant une carriole, un charreton, vite, plus vite, jusqu'à ce qu'on l'eût dépassé 5 et après celui-là un autre ; une course

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à tout casser, la bride nouée et jetée sur le col du bidet, un enragé landais, noir comme la peau du diable, et qui filait, saoul d'avoine, brûlé de coups de fouet, les quatre pieds sonnant à la fois sur la route...

Après, c'était le foirail, la grande tassée humaine cuisant au soleil entre les murs trop écroirs d'une place de village, le roulement des voix montant dans le silence des campagnes 5 er puis, les achats faits et largement arrosés de blanc ou de rouge, le maître reparti sur sa jardinière, le long recour à la nuit tombée sur la route déserte, le retour à pied, mesuré au pas des brebis lentes, des bœufs dépareillés à l'allure incertaine, ou des taurins folâtres et craintifs qui jouaient de la corne et se poursuivaient, effarés tout à coup, à la vue de leur ombre que la lune envoyait devant eux sur la poussière blanche du chemin.

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^ARMi tout cela, Jean-de-Jeanne n'avait pas oublié le pays de Soumeilles. Gardant les brebis sur les communaux ou cahoté sur la jardinière du marchand de bœufs, partout et toujours il y pensait, et, à de certains moments, pour une figure rencontrée par hasard et qui ressemblait à quelqu'un ou à quelqu'une de là-bas, moins que cela, pour un arbre, un ormeau avec une branche cassée, qui lui rappelait l'ormeau de la Juncasse, les souvenirs lui revenaient d'une telle force, d'une netteté si cruelle, qu'il était obligé d'en pleurer.

Judille était au fond de ces souvenirs. Sou-

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meilles, c'était surtout elle; elle plus présencej plus obsédante encore depuis que Jean-de-Jeanne avait cessé de la voir.

Que faisait-elle à présent? S'était-elle seulement aperçue de son départ? Où en étaic-cllc avec son galant? Mariée peut-être. Eh bien!

tant mieux! N'ayant plus aucun prétexte d espérer, sans doute il renoncerait alors à se tourmenter pour rien.

Ne voulant pas écrire — et à qui d'ailleurs ? — il attendait impatiemment le samedi ^ jour du marché de Montauriol, où il était à peu prcs sûr de rencontrer quelqu'un du pays. Adroitement, en commençant à s'informer de l'un et puis de l'autre, il en arrivait à s'instruire de ce qui se passait chez la Sérène.

Non, Judille et Antonin n'étaient pas conjoints encore, et sans doute la cérémonie ne se verrait pas de quelques jours, puisqu'on n'avait pas tiré les bancs à la paroisse, ni afficiie à la mairie. L'Oiseleur était allé, disait-on^ chercher ses papiers dans son pays; et il ne se pressait pas de revenir.

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— Qui sait même, insinuait cette bonne langue de Martril, si on le reverrait jamais? A la place de Ju Jille, je ne couperais pas ma robe de noces, disait-elle.

Le samedi suivant, autres nouvelles : le promis était rentré à Soumeillcs, mais il avait laissé son père malade, et la fête était remise jusqu'après la guérison.

— A moins qu'il n'y ait encore quelque autre histoire, suggérait Franceline que Jean-dc- Jeanne venait de rencontrer sous la Couverte. En attendant, ils ne se privent pas d'être ensemble... Tiens! regarde plutôt! Les vois-tu là qui viennent? ce bonnet rose, en face chez Marca?

vois-tu.'* Ils tournent maintenant; ils entrent dans la rue Fraîche...

Le pauvre garçon ne souhaitait pas tant que ça de la voir; ou, pour dire la vérité, il en mourait de peur autant que d'envie...

Ce fut le hasard qui les mit en présence, un certain samedi de juin, elle d'un côté, lui de l'autre, du vitrage de Biescas, l'horloger-bijoudcr de la rue Princesse, chez qui elle choisissait, en

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compagnie de la Sérène et de l'Oiseleur, son anneau de fiançailles.

A peu près masqué par les montres de tous calibres p3ndues en étalage, le garçon put la dévisager bien à Taise. Penchée sur un écrin de velours, la figure toute illuminée du reflet des joailleries, elle résistait, en riant, à son promis, qui essayait de faire entrer de force le doigt de sa promise dans l'anneau de mariage. C'est un jeu qui se fait entre fiancés, et celui qui a l'avantage doit garder, dit-on, la maîtrise dans le ménage. Antonin poussant toujours, Judille se rendit, et ce fut en envoyant à son vainqueur un regard si follement énamouré, que celui qui le surprit à travers la vitre ne put en supporter davantage, et s'en fut, la tête vide et les jambes molles, comme un homme qui a bu un coup de trop.

Oh! cette fois, c'était bien fini: fini de s'enquérir des faits et gestes de Judille 5 fini d'y penser seulement. Morte! elle était morte pour

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lui, et défunts aussi, enterrés même, les habitants et les habitantes de Soumeilles I

Autant il avait fait de pas pour les trouver dans les rues de la ville, autant il en faisait maintenant pour les dépister et les fuir, et il s'y prit si bien, qu'il resta tout un grand mois et plus sans savoir ce qu'on devenait chez la Sérène.

Pendant ce temps, l'enfant avait, du jour au lendemain, changé sa manière de vivre. Par pique sans doute, comme pour mieux renier son passé de Soumeilles, voilà qu'il s'essayait maintenant à faire le joli-cœur.

Riche des premiers cinquante écus que lui avait comptés Londios, il avait commandé des habillements neufs et, très galamment atourné, avec du linge fin sur le corps au lieu des grosses chemises d'étoupe qu'il avait portées de Soumeilles, il se montrait le dimanche sur les promenades en compagnie d'autres renégats paysans, garçons bouchers ou charretiers, tous très cossus à leur manière, la longue blouse bleue en lustrine raide par-dessus leurs vêtements noirs, et la tête endimanchée aussi, frisée au petit fer, rasée.

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calamistrée par le perruquier de la Grand' rue. On les voyait en bande sur le Plateau à Fheure de la musique^ mêlés à la foule mi-partie civile et militaire que dominait de loin en loin un casque de dragon.

Le soir, ils se retrouvaient au théâtre, accoudés, pelant des oranges aux galeries des secondes, ou tapant du pied, comme les autres, en demandant le rideau. On jouait toujours un drame : la Grâce de Dieu y Laiare le Tâtre, et ils gobaient, bouche bée, les tirades du jeune homme, les roucoulements de la demoiselle 5 la mélopée des phrases les endormait quelquefois comme au sermon, et le coup du pistolet du traître les réveillait en sursaut.

Les camarades de Jean-de- Jeanne avaient chacun leur bonne amie, une femme de chambre, avec qui on s'arrêtait à causer debout sur le pas d'une porte, une servante d'auberge à qui on pinçait la taille, tandis qu'elle se penchait pour remplir les verres, et les maîtresses, comme leurs amoureux, tout ce monde se moquait du petit qui demeurait parfaitement ingénu parmi

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ces débauches. Les garçons lui donnaient des surnoms pour rire; les filles, afin de le désensorceler, Tobligeaient à s asseoir sur leurs genoux. Il résistait 5 non pas uniquement par vertu 5 mais vraiment, ces Jeanneton-là ne lui convenaient guère. C'était trop ébouriffé, trop hardi pour lui, trop différent de ce qu'il avait aimé jusque-là.

Une seule fois son innocence courut des risques.

Au Mouton-Bleu, une auberge du bord de Teau où ils buvaient bouteille quelquefois en sortant de Tabattoir, ils avaient trouvé ce jour-là, au lieu de la maritorne dépenaillée qui les servait d'habitude, une petite nouvelle, une figure jeunette et ahurie tout à fait mignonne à voir sous une coiffe à pli de tête, comme on en porte encore dans certains endroits du Qucrcy,

Elle se nommait Virgine et arrivait tout droit de son chez elle, un pays très pauvre, enfoncé dans les terres entre Monclaret Sainte-Cathcrii:^dcs-Perdus.

Cette sauvageonne était bien ce qu'il fallait à

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Jean-dc-J canne qui revint tout seul deux ou trois soirs de suite au Mouton-Bleu, et il n'y était pas mal reçu, tant s'en faut. Sans qu'ils se fussent rien dit, il comprenait bien que cela irait tout seul quand il voudrait, et qu'on ne le ferait pas languir. Très honnête, la petite quercinolej mais, éveillée tout de même un peu par les poursuites des autres habitués de l'auberge, elle n'aurait pas mieux demandé que de trouver un galant sérieux, un amoureux pour le bon motif. Seulement, voilà , le galant sérieux ne se pressait pas de sedéclareret les autres la harcelaient, la serraient de si près ! « Dépêche-toi donc, si tu me veux, » avait-elle l'air de dire à Jean-de- Jeanne. Chaque fois qu'il revenait à l'auberge, il la trouvait plus émouscillée, le rire plus haut, le nez plus en l'air... Et ses habillements changeaient aussi 5 un jour, c'était la coiffe d'indienne qui s'en allait par-dessus les moulins, laissant admirer à qui voulait les cheveux blonds frisottés noués d'un ruban rose, et puis, c'étaient Âes gros souliers ferrés à la mode du village qui se changeaient en des bottines à talons hauts, de ces bottines qui

mènent les filles pauvres droit sur le chemin de rhôpital.

Et, au lieu de le décider, ces coquetteries faisaient reculer Jean-de-Jeanne. Le temps passait.

Puis, une absence forcée, un voyage à Rodez pour la grande foire. A son retour, il trouva l'oiseau déniché parti pour l'amour, encagé avec d'autres dans une brasserie près de la caserne des dragons.

Et ce fut la fin des débauches de Jean-de- Jeanne.

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) N c o RE un départ à pointe d aube dans la jardinière de Londios, le fouet claquant, le loulou jappant au museau du bidet qui filait bon train, avec un bruit de sonnailles promené à travers le silence des rues endormies...

Encore l'interminable ruban blanc de la grand' route, la procession croissante et décroissante des ormeaux alignés droit et qui sans cesse renouvelés, remplacés par d'autres tout pareils, donnaient l'impression d'un piétinement sur place, sans changement que celui des numéros inscrits sur les bornes kilométriques,..

■^-■"cw^

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Encore, pour couper la monotonie des heures, les facéties toujours les mêmes du marchand de bestiaux envoyées au nez d'un piéton qui passait, éclaboussé de poussière, et les paris bêtes, les courses à bride abattue pour dépasser une jardinière qui avait pris l'avance...

Encore le soleil, la poussière aveuglante et la torpeur du midi, le balancement du véhicule qui berçait et le sommeil subitement interrompu en touchant le pavé d'une bourgade...

Et puis encore, l'arrivée, l'ahurissement, la fièvre des foules, du peuple humain coulant à pleins bords depuis le foirail où les aiguillons levés en l'air des bouviers faisaient l'effet d'une forêt sans feuilles, jusqu'à l'esplanade habitée par les saltimbanques, les acrobates aux maillots couleur de chair et les somnambules constellées d'amulettes et de pierres fausses.

Combien de fois déjà, Jean avait-il vu ces choses? 11 était venu enfant à la foire de Caussade et il s'émerveillait alors ; il lui semblait rêver, tant cela ressemblait peu à ce qu'il avait devant lui tous les jours à Soumeilles. Où était-

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il, grand Dlea ? La main forcement cramponnée, crainte de se perdre, au jupon de la Scrènc*, il s^abandonrraitj se laissait conduire par les rues, le cêce toujours en Tair, épouvanté ou ravi.

Et, une fois rentré au hameau, gardant les vaches au pré ou sommeillant le soir, les pieds dans les cendres, il revoyait les mêmes images, il les revoyait plus grandes flottant à travers l'herbe ou la fumée.,.

Il était revenu plus tard ^ adolescent, et comme déjà tout paraissait changé autour de lui, diminué, réduit I Ce n'étaient pas tant les baraques qui Tattiraient alors ^ plutôt les devantures des marchands, et il restait des heures en arrêt, les yeux pleins de convoitise, devant la demi-douzaine de fusils de chasse et (es quelques montres en argent pendues en brochette derrière la vitre d'un armurier-horlogcr-rhabilleur I

Plus tard encore, jeune garçon déjà avisé, au fait du travail, il commençait à s'occuper de choses sérieuses ; il s'informait du prix des denrées, du cours du bétail, et il passait sa journée comme un homme, adossé au frontaii d'un veau

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qu'il menait vendre, parlant affaires et guettant venir les chalands.

Maintenant, il ne s'amusait plus, il ne s'intéressait plus à rien de cette foire. Et qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, à lui qui n'avait rien à acheter, rien à vendre pour son compte, que les bœufs eussent baissé ou haussé de trois pistoles depuis le dernier marché de Montauriol.^ Non, décidément, il n'avait aucune envie de voir ce qui se passait sur le foirail. Et les cafés ne le tentaient pas non plus, tellement farcis de monde que les arrivants se tenaient debout, verre en main, entre les rangées de tables, attendant que leur tour vînt de s'asseoir. Jean-de- Jeanne ne savait que devenir.

Autour de lui, pourtant, des figures passaient, excitées, heureuses : des hommes d'âge épanouis par quelque marché avantageux, des jeunes gens bras dessus bras dessous avec leur promise et qui s'en allaient, tout à leur rêve, serrés l'un contre l'autre, isolés en pleine foule comme s'ils avaient été seuls au fond des bois

Machinalement, sans but, le garçon quittait

lesplanade pour une rue plus tranquille, et laissant le bruit derrière lui, il s'arrêtait à l'extrémité du faubourg, à l'entrée de la plaine.

Elle commençait tout de suite après la dernière maison et s'abaissait insensiblement sans un pli, sans une ride, jusque vers Ardus et Soumeilles, dont les chênes se voyaient, tout en bas, vers le couchant.

Une plaine unie où les foins engrangés, les moissons coupées avaient laissé seulement comme des taches de brûlure... Tout un grand mois de sécheresse, de longues journées torrides, des nuits trop courtes pendant lesquelles le sol n'avait pas le temps de froidir, était passé làdessus, crevassant la glèbe, vidant les sources, couvrant couche à couche les dernières plantes en sève, les maïs et les vignes, d'une écaille de poussière, comme d'une lèpre blanche, sous laquelle les pampres et les feuilles se mouraient calcinés.

Mais où cette poussière était curieuse à voir.

c'était au bord de la route devant Jean-de- Jeanne.

Cela ressemblait à de la neige répandue, une neige qui aurait été chaude ; les herbes du fossé, les buissons, les arbres, tout était de la mêrae couleur 5 le sol même de la route disparaissait sous cette poudre impalpable, triturée, soulevée, piétinée encore par les passants et tassée à la longue comme un lit d'ouate épaisse et très molle, où le pied enfonçait sans trouver de résistance, où les roues des chariots s'enlisaient jusqu'au moyeu.

L'éclat du grand soleil de midi était sur ces choses ; la poussière flambait comme incendiée et, dans cette blancheur aveuglante, apparaissaient innombrables les empreintes laissées sur la route. Que de monde avait passé par là depuis la pointe du jour 1 Car ces traces qu'on voyait en avaient effacé d'autres qui n'étaient pas non plus les premières. Que de chrétiens, que d'animaux s'étaient rendus à cette foire de Caussade ! et dans le nombre sans doute plus d'un et plus d'une de Soumeilles 5 peut-être la Sérène, peut-

mammfti^ffm^

être Judille... Et voilà que, pensant à sa cousine, l'enfant se souvenait d'une autre journée blanche, de ce dimanche de givre où il avait souffert d'aimer pour la première fois.

Comme elle était déjà loin, cette journée!

L'enfant songeait, assis sur une borne, et devant lui blanchissait la route si bruyante, si pleine le matin, et maintenant à perte de vue déserte.

Déserte? Pas tout à fait. Quelque chose commençait à se mouvoir au bout : un bœuf ou une vache et une femme à coté.

La femme tenait un aiguillon en main ; on l'entendait crier et jurer après la bête ; une bête blessée sans aucun doute ; elle avançait si lentement ! et à mesure qu'elle se rapprochait, on la voyait plus distinctement boiter, fléchir d'une épaule, osciller en avant et se relever avec un déhanchement douloureux.

Et Jean-de- Jeanne, très étonné, reconnaissait tout à coup la Casta menée par la tante Sérène.

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Ce fuc la vache qu'il regarda tout d'abord. Pauvre Casta ! ce qu'elle avait dû pâtir depuis qu'il avait quitté Soumeilles! Ses vertèbres saillaient en chapelet, et ses flancs s'étaient vidés de chair de telle façon qu'on aurait pu plonger le poing entre ses côtes.

La Sérène n'était pas trop florissante non plus. Encore plus noire, plus sèche ! Toujours brave, d'ailleurs, avec son éternelle coiffe à la mode d'Orlionnac et le fichu ouvert comme elle avait l'habitude de le porter dans son jeune temps. Mais la coiffe n'avait pas été empesée de frais et le fichu commençait à perdre sa couleur. Le caquet aussi, ce terible caquet, avait baissé d'un bon peu.

— Eh! neveu, te voilà! s'écriait-elle en levant les yeux sur Jean-de-Jeanne. C'est le bon Dieu qui t'envoie 5 on dirait qu'il t'a posté là tout exprès pour me rendre service...

L'enfant s'était déjà baissé pour examiner la boîterie de la vache. ^

— Un malheur! expliquait la Sérène; le charreton des Castéla qui a saisi l'ongle en passant ; et il était chargé, le charreton ! sept grandes

JBAN-DE-JEANN6 py)

personnes et des enfants 5 une tapée de monde ! j'ai bien peur que la pauvre bête en ait pour toute la vie à se tenir sur trois jambes...

— Peut-être même sera-t-on obligé de lui rendre la vie courte, ajouta Jean-de- Jeanne. M'est avis que vous devez vous en débarrasser au plus tôt et sans trop marchander encore !

Voyez cette fente-là, le doigt y entrerait, et le paturon qui enfle ! D'ici à ce soir peut-être, avec le temps qu'il fait, la plaie sera gangreneuse ; pauvre Cas ta ! Attendez cependant, Sérène, je vais essayer de panser la blessure...

Et pendant que le garçon bandait avec son mouchoir le pied malade :

— Mon Dieu que c'est contrariant, soupirait la veuve. Deux ou trois pistoles que nous aurons de moins sur la vache 5 et tout l'argent que nous a emporté l'autre ! . . .

— Qui, l'autre ? demanda Jean-de- Jeanne.

— Ne fais donc pas l'ignorant 5 il n'a pas manqué de bonnes langues pour t'instruire...

— Je ne sais rien, je n'ai vu personne, affirma l'enfant.

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— Allons donc ! Depuis un mois, les coqs de Soumeilles ne chantent pas autre chose. Ton ami r Oiseleur est parti 5 voilà 1

— Parti ! l'Oiseleur!

— Eh bien, quoi ? La perte n'estpassi grande pour Judille. Un goulu, un menteur! Oh! nous étions tombés sur un individu qui aurait pu nous mener loin ! Il est parti, tant mieux I bon voyage ! seulement, avant de nous planter là, il aurait bien dû solder ce qu'il nous devait. Quand je pense que je me suis exténuée pendant trois mois, que j'ai frlcasssé mes derniers poulets et mes derniers sous pour contenter cet homme ! Et il faisa.t encore le difficile 5 les œufs n'étaient jamais assez frais, les volailles assez grasses 1 Des volailles que j'aurais vendues quatre francs la paire! En voilà un, par exemple, qui peut se vanter de s'être moqué de la Sérène. Les accords faits, mon ami, les bans publiés, les anneaux de mariage achètes, — heureusement on a pu les rendre j — et l'avant-vcille, c'est un papier qui manque pour la mairie ; il va le chercher luimême : le temps d'aller et de revenir. Et il n'est

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pas revenu. Il a écrite je te montrerai la lettre 5 il écait bien fâché, il regrettait ; mais il ne pouvait paSj il était engagé ailleurs^ une maîtresse qu'il avait du côté de Moissac^ un ménage avec des enfants et il se décidait à épouser. Depuis^ nous n*avons rien vu de lui. C est fini !

— Et Judillcj quen pense-t-elle? interrogea Jean-de-Jcanne avec uti air de contentement qui sortait malgré lui sur sa figure,

— JudJIle ? Ce qu'elle en pense? Ahj voilà ; je ne sais pas et je te confesse que cela m'inquière un peu. C est comme je lui dis ; gronde, pleure, laisse aller ce que tu as sur le cœur. Est-ce que tu as besoin de te gêner avec moi ? Mais j'ai beau Tencouragerj la caresser et même la secouer un peu quelquefois pour faire tomber les paroles de sa bouche, rien n y fait ; je n ai pas encore réussi à en tenir un seul mot. Ni regretSj ni pleurs ; rien,

— Sans doute qu'elle Taime encore son Antonin, insinua Jean-de-Jcanne; et avec quelle anxiété il attendit la réponse 1

'—Ça non, par exemple. Tu ne la connais

pas mon ami 5 elle est bien trop fîère la petite : aimer un voleur ! Non 5 si elle souffre de quelque chose, ce serait plutôt du mal de la honte ; quelque figure mal gracieuse qu'elle aura trouvée sur son chemin ; ou bien un compliment miel et vinaigre d une amie 5 il y a tant de méchantes gens au jour d'aujourd'hui, des jaloux et des jalouses ! Encore si elle pouvait répondre ! mais voilà , il faut retenir sa langue à cause des pratiques, et je suis sûre que c'est ça qui la ronge...

T^EAN-DE-JEANNE avaît pris raîguîtlon ^ -^à ^^^ lïiains de la Sérène et cheminant . JiT^X^ côte à côte ils conduisaient la Casta vers le foirail. U était très encombré à cette heure et ce ne fut pas sans peine qu*on parvint à loger la bête à T extrémité opposée, presque à rentrée du village. On était là bien tranquille^ trop tranquille même j caries acheteurs n affluaient pas de ce coté^ et la tante ec le neveu pouvaient te parler sans crainte d'être interrompus,,.

Jean-de- Jeanne sln formait des récoltes. Les blés avaient-ils donné?

fâ

— Vous avez dû avoir au moins une vingtaine ' de piles au champ de Veillanes. 11 commençait

d'épier quand j'ai quitté Soumeilles et les épis étaient longs et très pleins...

— Oui, mais les brumes de mai l'ont gâté et je ne sais pas ce qu'il rendra 5 nous avons fini de le scier hier soir et il est encore en javelles...

^ La conversation n'était pas très animée ; il y avait des intervalles pendant lesquels la Sérène un peu inquiète regardait du côté du marché si les acheteurs n'arrivaient pas 5 et puis c'était un mot bref :

— Le cerisier près du puits, tu sais ? le vent a cassé la grosse branche...

— Ah ? répondait simplement J ean-de- J eanne . Puis un silence, puis ceci encore :

— Guiral est revenu du service ; on dit qu'il va épouser avec Franceline. *

— Tant mieux pour lui^ puisqu'il avait ça dans l'idée... et la Gmaille que devient-elle?

— Défunte, mon ami, samedi a fait quinze jours...

— Défunte !

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— Oui, d'abord elle avait manqué dé faire sa fin peu de temps après ton départ ; un coup de vent terrible et sa baraque lui était tombée dessus. On la tira de là un peu gâtée, mais elle avait la vie si dure! On la raccommoda tant bien que mal, et comme elle n'avait pas de quoi rebâtir la maison, elle allait tantôt chez l'un tantôt chez l'autre 5 mais elle ne demandait que la retirance, un peu de paille pour se coucher la nuit et de l'eau pour mettre tremper son pain*.* Et toujours à tricoter sa paille. Seulement ses doigts se faisaient lourds et sa tête n'y était pas trop non plus.

Que ce fût l'effet de la grande peur qu'elle avait eue, ou bien du changement de ses habitudes, elle dépérissait insensiblement et quand on la voyait arriver la nuit quêter son gîte, les gens pensaient : pourvu qu'elle ne se laisse pas mourir chez nous! Eh bienl non; elle n'a donné cet embarras à personne, la pauvre femme 5 elle à trépassé seule, en plein air, au bord d'un fossé où elle s'était allongée un soir, n'ayant sans doute pas la force de se traîner jusqu'au ha-

meau... On Ta trouvée déjà froide avec sa tresse de paille serrée entre les doigts, et on Ta enterrée avec 3 comme ça elle pourra travailler là-bas si elle s'ennuie...

— Pauvre Ginaille! on ne te verra donc plus, soupira Jean-de- Jeanne. Et il demeurait là, songeur, oubliant la Sérène, ne pensant plus à la Cas ta qu'il fallait vendre.

Un acheteur venait cependant, Londios, le patron de Jean-de-Jeanne. Lentement, sourcils froncés, il s'avançait épiant à gauche, à droite, toisant d'un coup d'œilles bêtes rangées des deux côtés de la rue.

Tantôt d'un vigoureux coup de bâton envoyé sous la mâchoire, il obligeait une vache à relever la tête et, se précipitant sur elle, tandis que le vendeur la maintenait par les cornes, il retroussait la lèvre, écartait à pleine main la langue râpeuse et vérifiait l'âge à la longueur des dents ; tantôt il pinçait l'échiné d'une jeune vêle à partir de la nuque, palpant les chairs pour s'assurer de

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l'embonpoint. Quelquefois il s'arrêtait tout à fait et entrait en marché avec un paysan, secrètement d'abord, à voix basse, comme qui se confesse, et puis, le prix lâché, c'étaient des gestes de dénégation, des moues de mépris, des éclats de rire forcés et des éclats de colère pour rire, et de faux départs, des retours offensifs, des tapes d'amitié, des insultes; toute une comédie profes sionnelle où le citadin verbeux et raillard jetait à poignées de la poudre aux yeux du campagnard silencieux qui laissait couler l'averse et ne lâchait pas pied d'une pistole...

— Pas moyen de faire des affaires aujourd'hui, disait Londios à Jean -de -Jeanne, qu'il venait d'apercevoir 5 tiens-toi prêt dans une demi-heure aux Trois-Rois ; si je n'ai rien acheté, nous reviendrons ensemble dans la jardinière... »

Le marchand de bœufs allait passer outre 5 le garçon le tira par la manche :

— C'est que, disait-il, la tante Sérène est là qui voudrait vous montrer sa vache ; si vous étiez raisonnable, peut-être arriveriez-vous à vous entendre.

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— Ça ? Et que veux-tu que j'en fasse ? répondit Londios en jetant par dessus l'épaule un coup d'œil méprisant à la Casta. Suis-je marchand de bœufs ou équarrisseur, que tu me proposes cette affaire I

— Doucement s'il vous plaît, Londios, interrompit k Sérène 5 parce que la pauvre bête a eu l'ongle éraflé par une roue ce matin...

— L'ongle éraflé ! arraché voulez-vous dire ! Regardez donc ce pus qui coule et ces mouches dessus qui ont pondu comme sur une charogne... Encore, si la bête était bonne à abattre...

Mais quoi ! une fois dépecée, je parie qu'on n'en tire pas six livres de viande. Et quelle viande ! Des os et de la fibre. Tenez, mirez-moi ce squelette I écoutez à présent comme ça sonne f aussi creux qu'une futaille vide ! Ma parole, on ferait de la musique avec comme sur un tambour. Ah ça dites donc, vous, la Sérène, si je ne suis pas trop curieux, qu'est-ce que vous lui donniez donc à paître à votre vache ? De la poussière ou du vent ?

Londios ricanait, et du monde commençait à

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s*amcuter, amusé par ses gouailleries, ses pan rinades à l'adresse de la malheureuse Casta, qu il tripotait avec autant de sans gêne que si elle eut été un paquet de chair morte, au lieu d'une bête ayant vie...

La Sérène à la fin s'impatientait. — Si ia vache ne te convient pas, laisse-la donc et moi aussi, dit-elle. Nous ne sommes pas ici ni elle ni moi pour supporter tes insolences...

— Le patron aime à rire. Il ne voudrait pas vous fâcher, tante Sérène, encore moins vous faire du tort 5 soyez tranquille, il la prendra votre vache.

— Je la prendrai, oui 5 au prix de la peau :

Soixante francs.

— Vous ajouterez bien un louis d'or pour chaque corne. On n'en voit pas beaucoup d'aussi longues... plaisantait Jean-de- Jeanne.

— J'ajouterai une demi-pistole à cause de toi qui es un bon garçon. Mais qu'on se décide ; vrai je ne voudrais pas qu'on me vît conclure co marché...

La Sérène pleurait, humiliée :

— Septante francs ! est-il Dieu possible ! Septante francs, une vache comme celle-là, une vache qui n'avait jamais manqué de vêler tous les ans, et si vaillante, si bonne laitière... Non, ce sera cent francs, ou vous ne l'emmènerez pas...

Londios s'en allait sans même se donner la peine de répondre,

Jean-de Jeanne courut après lui :

— Donnez quatre -vingt francs et je me charge de la différence, lui glissait-il à l'oreille-

— Voilà ! et ne manque de la conduire à Tabattoir avant qu'il soit jour.

-^ Prenez vos cent francs, disait un moment après l'enfant à la Sérène; et il ne se vantait pas d'avoir complété la somme avec le dernier louis d'or qu'il avait encore de ses gages...

. La femme comptait, maniait, soupesait l'argent et finalement l'empochait avec un gros soupir...

— Moi qui comptais rapporter à tout le moins vingt pistoles, se lamentait-elle 5 et ce n'était pas trop pour payer ce que nous devons. Les gens à la fin perdent patience. Deux ans que nous

JEAN-DE-JEANNE l8f

n'avons pas soldé les intérêts du billet de Maffre. Et il nous a fait dire par le notaire de La Frari" çaise que s'il n'avait rien vu venir avant les vendanges, il nous ferait saisir... Vendre la maison, vendre les meubles I Comprends-tu Jean? Ah, tiens, tu as eu une bonne idée de nous quitter, mon enfant. C'est trop triste chez nous et trop pauvre...

— Ce n'était pas triste chez vous, tante Sérène, le jour où vous m'avez mis à la porte 5 on dansait à Soumeilles, vous en souvenezvous ? Vous faisiez sauter les crêpes des accordailles...

— C'est vrai, tout de même 5 comment ai-je pu....^ ce gueux d'Oiseleur m'avait ensorcelée,, je pense. Maintenant je suis contente, bien contente, d'avoir fait la paix avec toi; et toi, de ton côté, n'oublie pas que tu as des parentes à Soumeilles. Allons, adieu, mon ami 5 voilà qu'il se fait tard, et Judiile était si triste quand je l'ai quittée ce matin ! il me tarde de la revoir ; adieu! aie bien soin de la Casta, au moins. Puisque c'est son sort de mourir, qu'elle souffre le moins

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possible. Adieu ! si tu as quelque commission pour le pays, •.

— Eh bien, vous direz à Judille... Le garçon s'arrêta un moment, craignant d'en trop dire et d'offenser la petite en s'apitoyant sur son malheur : — Vous lui direz, conclut-il enfin, que j'irai la voir un de ces jours, dimanche peutêtre...

JEAN-DE-JEANNE iS?

[ E p u I s un moment déjà, la Sérène éraît partie, et après elle, autour de Jcan-de- Jeanne qui attendait la fraîcheur du soir pour se mettre en route, pas mal de vides s'étaient ouverts, La mosaïque compacte danimaux et de gens qui pavait le champ de foire conmiençait à s'en aller à morceaux. Une vers le levant, l'autre vers le midi, c'était bientôt comme deux rivières, rivières de poussière et de bruit, qui se mettaient à couler, emportant coût ce monde "*e la foire. Les écuries, les auberges se vidaient 5 dabord une rue, puis l'autre reprenait son air calme, sa figure de tous les jours. Des

l88 JEAN-DE-JEANNE

pigeons épouvantés qui n'avaient fait que tourbillonner depuis le matin et jouer de l'aile audessus du village, revenaient à leurs logettes blanches sous les combles 5 des poules picoraient le fumier 5 des ménagères balayaient le devant de leurs maisons 5 et d'en haut, du clocher, l'horloge qu'on avait cessé d'entendre, étouffée dans le tumulte, venait de sonner six heures.

Jean-de-Jeanne éveilla d'un léger coup d'aiguillon la Casta, qui sommeillait endolorie, et en route pour Montauriol ! en route pour l'abattoir !

Sans se presser par exemple, doucement, au pas de la pauvre bête qui s'en allait hésitante, saluant de la tête à chaque enjambée et labourant la poussière de ses cornes.

— Va, ma fille, prends ton temps, laisse passer les autres, lui disait le bouvier 5 nous avons toute la nuit pour arriver. Et, bien amicalement, il l'obligeait à s'arrêter de loin en loin 5 il arrachait alors au revers du fossé quelque touffe d'herbe odorante, du thym ou de la citronelle et il en frottait les naseaux de la malade pour lui remonter l'estomac 5 ou bien encore, c'était une mare

au bord de la route, où il la faisait entrer jusqu'à mi-jambe, afin que la fraîcheur de l'eau calmât pour un moment le grand feu de sa blessure.

La route peu à peu se faisait silencieuse. Plus que quelques carrioles en retard, qu'on entendait venir de loin, et qui, une fois passées, laissaient le pays encore plus seul, encore plus tranquille.

La nuit était tombée, et la Casta avançait comme à regret, étonnée, dans le double inconnu de la route et de l'obscusité commençante. Elle s'arrêtait presque à chaque pas et soufflait très fort en allongeant la tête. Pourquoi l'obligeait-on à voyager à cette heure, au lieu de la laisser dormir comme elle faisait chaque soir, les genoux ployés sur la litière ? Vers quelle étable la conduisait-on ? Comme si un instinct la prévenait de ce qui l'attendait au bout de la route, elle tentait de couper à droite ou à gauche, de se sauver dans les petits chemins qui obliquaient dans les terres, ou bien elle se piétait, immobile jusqu'à ce qu'un coup d'aiguillon, un mot de Jean-de- Jeanne la remît en marche.

— Allons, lui disait-il, plus qu'une pcrire

heure ou deux, la nuit avance, et demain, tu te reposeras pour tout de bon, pauvre vieille.

Allons ! — et comme elle renâclait, épuisée, avec une trépidation douloureuse -de son souffle! — écoute, lui disait-il encore, écoute; je vais t'en chanter une pour te remettre en train :

Veux-tu des rubans bleus, gentille Marinette ? Veux-tu des rubans bleus, une agrafe d'argent? Veux-tu un voile d'or; quatre fées l'ont brodé. Ceinture de brocart; la robe en satin blanc ?

Mais la chanson allait trop vite pour la malheureuse bête qui tirait sur la corde et buttait à chaque pas.

Et le bouvier qui s'en apercevait, reprenait le second couplet très lentement, raclant du gosier comme on fait pour chanter vêpres :

Non, ce que je voudrais, tu né peux me le rendre, C'est plus beau que l'argent, même que le satin ; Cest mon honneur de fille, il fallait pas le prendre, Maintenant c'est trop tard, j'ai perdu mon honneur.

Jean-de- Jeanne chantai: le malhciir de Mari-

nette et il pensait à Judille, à Judille abandonnée aussi, trahie par son galant. Judille! Il lui semblait la voir debout sur le seuil du logis, regardant avec ses yeux tristes vers la route, du côté ou s'en était allé l'Oiseleur.

Etla chanson qui montait, enroulée comme un frais liseron aux fûts des peupliers baignés dans la rosée nocturne, la chanson retombait tout-àcoup interrompue.,.

Maintenant ^est trop tard, j'ai perdu mon honneur I

La nuit allait finir ; un rien de clarté blêmissait au-dessus des masures qui bordent le ravin de l'abattoir 3 au moment où la Cas ta et son bouvier s'engageaient dans la descente*

Au-dessous deux, dans les profondeurs vagues du précipice, rien ne remuait encore; des feuillages invisibles, accrochés aux jardinets en pente frissonnaient doucement aux souffles de l'aube ; au fond, la masse confuse des tanneries et de l'abattoir avait l'air de dormir.

JEAN-DE-JBi«NNE

Un bêlement, puis un autre, mais si doux !

comme des soupirs d'enfant, tremblèrent tout-à- K>up dans le silence.

C'était, dans 1 etable voisine de la maison de jncrt, des condamnés, une troupç d'agneaux éveillés sans doute par la blancheur naissante, qui appelaient les mères brebis !

Casta leur répondit.

Arrivée au bord de la pente, elle s'arrêta, flaira l'air du matin, et relevant la tête, elle meugla longuement.

La fraîcheur la ranimait, peut-être aussi ce vague espoir qui vient aux souffrants avec la contée du jour.

Pauvre Casta ! Dans cette lumière enfantine d'avant l'aube, elle parut au bouvier déjà autre qu'il ne l'avait vue la veille au marché de Caussade, encore plus flétrie, le flanc plus serré, la tête énorme avec la corne longue et les naseaux desséchés d'où pendait un peu de langue : une vraie figure d'agonisante.

Aurait-elle la force d'aller jusqu'au bout ?

La descente était à pic, coupée par endroits

de larges degrés de pierre glissante. Et à chaque degré^ à chaque élan^ la malheureuse chavirait presque^ toute jetée d'un côté, comme si elle allait s'abattre, rouler au fond du ruisseau.

Jean-de- Jeanne l'assistait, la main aux cornes, il s'arc-boutait pour la soutenir. Et, entre deux efforts, pendant qu'elle soufflait, en suspens sur ses trois jambes, il la caressait, disant : « Ne crains rien, petite, ce sera bientôt fait en bas ; il est adroit Fabel, et pas méchant, il ne te fera pas languir. Rien qu'un coup là, — et il touchait du pouce, il grattait la place étroite sur la nuque où devait frapper le marteau de l'assommeur, — un coup et bonsoir ! Tu ne laboureras plus, tu ne charrieras plus, tu ne traîneras plus ton pied malade... »

On arrivait au fond de la descente, encore une marche, une dernière...

L'abattoir était là.

Le ciel blanchissait au-dessus. C'était l'heure où, dans les fermes, devant la porte grande ouverte des étables, les bouviers appareillent leurs bêtes 5 ensommeillés, avec des gestes mous,

ils enroulent les juiUes autour des cornes^ et bientôt l'attelage s'en va muet et lent dans le mystère des campagnes baignées de rosée...

Jean-de-Jeanne aussi faisait la toilette de la Casta; il nouait autour de son front la corde qui tout à l'heure, passée dans un anneau de fer, devait la maintenir tête basse, dans la posture de la mort.

Il appelait en même temps.

^ Fabell Fabel!...

La sombre bâtisse se taisait, barricadée, avec un air méchant. Des peaux d'agneaux qui séchaient au galetas, remuaient à l'air, froissées l'une contre l'autre, et de l'évier, par où sortaient les impuretés de l'abattoir, du sang épais tombait, gouttait lentement dans l'eau fétide et grouillante Jli ruisseau.

Fabel! Fabel!...

Jean-de-Jeanne s'impatientait* Que faire si Pabel n'était pas là ? Est-ce qu'il allait être obligé d assommer à sa place? Ça non, par exemple!

l:t pourtant Londios lui avait si expressément recommandé que la vache fût tuée avant le jour !

JBAN-DE-JBANNE Içf

Et puis était-il humain de la laisser agoniser une minute de plus, cette malheureuse ? Le bouvier avait, connaissant la manœuvre, ouvert la porte de l'abattoir. Une odeur fade s'en échappa aussitôt et en même temps des essaims de grosses mouches se levèrent en bourdonnant des coûis obscurs de la salle brusquement réveillée.

Du seuil, on ne «pouvait voir qu'un morceau de pavé visqueux, des murs éclaboussés d'ordure, et plus haut, dans le vide d'une baie grand' ouverte, rouge sur la blancheur du matin^ un cadavre écorché, écorné, vidé, amputé des quatre jambes, ce qui restait d'un bœuf, une chose sans nom qui pendait, la tête en bas^ tordue dans une attitude de supplice.

Et le pavé et le sang et le cadavre en l'air se peignaient reflétés dans l'œil de la Casta qui regardait sans comprendre, si calme que le garçon avait honte de ce qu'il allait faire.

Elle était prête, la corde passée dans j' anneau, le mufle fixé presque au ras du pavé.,.

« Dans une minute, si personne n'est venu ! *> pensait Jean-de- Jeanne. . . La minute arrivée, il se

• ' ^^f^f^fs^wmmi

signa vite, prit le marteau des deux mains, et han !

La Casta s'écroula d'un bloc, s'affala comme une loque avec un bruit de la come et des sabots, qui claquaient à la fois en touchant le pavé. Un tressaillement des jambes, un filet de sang aux naseaux, c'était fini. Casta était morte, allongée à terre avec les jambes écartées, comme un chien qui dort, tranquille, l'œil très doux sous la paupière qui s'abaissait peu à peu...

Vivement, comme s'il lui saUssait les doigts, Jean-de-Jeanne avait rejeté le marteau loin de lui. Il regardait la morte, et, en la regardant, un remords lui venait, une nausée lui soulevait l'estomac. C'était à jeun, après la fatigue de la nuit, cette odeur fade de l'abattoir, Todeur de tuerie imprégnée dans les pierres, et c'était aussi, en même temps, le haut-le-cœur de la besogne qu'il venait de faire, de ce métier de pourvoyeur de mort auquel il n'était pas encore habitué après trois mois.

Tout ce qu'il avait amassé de rancœurs dans sa vie de citadin : puanteurs de cafés et de bouges.

rebuts de nourriture, de boissons droguées, de viandes fardées d'épices, tout cela lui revenait aux lèvres.

Avec le grand jour, d'ailleurs, l'abattoir enlaidissait à vue d'œil 5 la couche de sang et d'ordure qui encrassait le pavé apparaissait dans toute sa hideur, le bœuf écorché s'étalait plus répugnant à voir avec son ventre ouvert et sa tête pelée et grimaçante. Et il semblait que Jean de- Jeanne voyait pour la première fois ces choses, comme si la mort de la Casta lui avait ouvert les yeux. Le cœur lui levait à la fin 5 il détourna la tête et cracha à terre de dégoût.

IçS JEAN-DB-JBANNB

[u monde venait : des garçons conduisant une troupe de veaux, et derrière eux, les larges épaules, la figure bien en chair du marchand de bestiaux,

— Tenez, maître, la voilà votre vache; faitesla soigner par qui vous voudrez 5 j'en ai assez, moi, de Tavoîr mise a terre.

— Assez et de trop, n est-il pas vrai ? répliqua Londios. Je te vois venir, va; et je m'attendais à ce que tu viens de me dire. Et qui t'empêchait de le dire plus tôt? Le métier ne te convient pas, voilà tout. Brave garçon, tu les, et

honnête, je n'y contredis pas, et même, si ça te fait plaisir, je te signerai cela sur un papier. Mais, pour ce qui est du commerce, ni Toeil ni la main; tu n'es pas construit pour ça, mon garçon. Paysan tu es né et paysan tu mourras, si tu veux me croire.

— Nous sommes d'accord là-dessus, maître, et, tenez, si vous pouviez vous passer de moi, ça m'arrangerait de m'en aller tout de suite. J'ai des affaires là-bas, à Soumeilles, qui souffriraient d'être retardées. . . Réglez-moi mon compte et je vous quitte sur le coup.

— Volontiers, mon ami : Un mois et demi de gages : quarante francs les voilà ! Et une poignée de main par-dessus le marché. — Je te la donne de bon cœur.

— Et je l'accepte de même.

— Salut donc, et à l'amitié, petit ! Paysan et marchand de bestiaux, on se reverra pour sûr, et, qui sait ? peut-être fera-t-on des affaires ensemble...

Une heure après, Jean-de-Jeanne partait pour Soumeilles, sans réfléchir, sans presque

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vouloir, machinalement. Que feraît-il une fois là-bas ? Quel accueil recevrait-il de la petite ? Comment s'arrangerait-il pour les faire vivre elle et sa mère ? Il ne se Tétait pas demandé un seul instant; il avait soldé les quelques sous qu'il devait à l'auberge; il avait plié ses nippes dans un mouchoir, et, bâton en main, il avait pris sa course vers le pays.

C'était déjà un bonheur de secouer la poussière de la ville, de dire un grand adieu à ces rues, à ces promenades, où il avait traîné quatre mois de sa vie... Sur le boulevard, un garçon quil ne connaissait pas menait paître des agneaux. C'était un petit montagnard alerte et noueux, tout récemment descendu du pays des pierres, comme un autre Jean-de-Jeanne, plus rude et plus naïf, un enfant qui gardait encore sur les joues les baisers mal essuyés de sa mère, et aux guêtres Tâcre odeur du pâturage natal... Embauché de la veille sans doute et peu accoutumé aux fatigues du métier, il baillait en se détirant les bras, et cela faisait une grosse pitié à celui qui partait de laisser là comme un rempla-

çant à ce collier de misère qu'il venait de secouer pour toujours.

Après le boulevard, c'était une rue de faubourg ; un faubourg militaire, rien qu'uncî caserne immense, et en face, à côté, des cases toutes petites, des cafés, des brasseries, des bals ombragés d'acacias boules, avec des soldats sur les portes et des serveuses à sacoches de cuir, les cheveux tassés en copeaux sur le front, les yeux tirés et la figure blême, la chair désossée des filles à plaisir.

Jean-de-Jeanne pressait le pas ; il se souvenait d'être venu dans ces bouges avec les camarades et qu'il s'en était fallu de peu qu'il ne restât pris au piège de quelque œillade, pendu à la pointe d'un accroche-cœur blond ou noir.

Saleté de ville ! Et on aurait dit qu'elle ne voulait pas finir. Le faubourg s'allongeait, s'allongeait !

L'octroi franchi, ce n'était pas encore la campagne; la banlieue, un pays de poussière; des jardins maraîchers qui s'étalaient avec leur végétation poussée au noir, leur odeur suspecte de

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purin et de fruits trop mûrs, et, entre les potagers, des maisons de campagne bourgeoises, des guinguettes rustiques, des portails ornés de lions en terre cuite, des charmilles poudreuses, encadrant des parterres flétris...

Jean-de-Jeanne ne commença d'être content qu après avoir laissé la grand'route, en entrant dans le dédale des petits chemins, toujours plus étroits, plus herbeux, qui s'enfonçaient dans les terres. Des haies vivaces de néfliers et d'épines jetaient leur ombre sur ces chemins verts, qui couraient profondément encaissés et obscurs entre leurs rives d'arbres.

Tout à coup, à rentrée d'un carefouf qui penchait vers la rivière, la plaine de Soumeilles apparut à Jean-de- Jeanne : — tout unie comme toujours, monotone, immense, avec seulement deux ou trois grands arbres par-dessus, et, dans les champs, des alignements de gerbes, qui, dans réloignement, ne semblaient pas plus hautes que des taupinières.

Quatre mois que l'enfant n'avait pas vu le pays d'aussi près, et il se réjouissait de le re-

trouver exactement le même, aussi nu, aussi plat qu'il l'avait laissé. Un fameux terroir, celuilà, ouvert et riant et de plain-pied 5 autre chose vraiment que ces endroits de rochers et de broussailles, ces contrées de sauvages qu'il avait visitées en compagnie des bœufs et des moutons de Londios. Ici les arbres étaient rares ; mais si beaux, tous ! Et puis chacun avait sa figure, son nom à lui; et que de souvenirs ils lui rappelaient ! Il ne les voyait pas tels qu'ils auraient dû lui paraître à distance, mais comme s il les avaic eus devant lui, à deux pas, avec les trous et les blessures de leur écorce.

De même pour les champs de la Sérène, deux ou trois parcelles imperceptibles pour tout autre que lui, perdues dans la vasritude de la plaine et qu'il discernait très bien, qu'il limitait en pensée, connaissant par cœur leurs moindres détails, les pentes du sol, les manques de la haie qui leur servait de clôture.

Jean-de-Jeanne s'était assis au bord du ibssé

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pour regarder plus à Taise ; et voilà que le sommeil le gagnait. La nuit avait été rude à marcher sur la grandVoute, et Therbe maintenant était si fraîche devant lui, si invitante !

L'enfant s'était endormi.

Il faisait presque obscur quand il s éveilla. A peine un reste de rougeur montait au bord du ciel derrière Tormeau de la Juncasse, où commencent les terres des gens de Soumeilles. La nuit arrivait : une nuit lourde, orageuse, épaissie de nuées immobiles qu'illuminaient par intervalles des éclairs silencieux.

Jean-de-Jeanne s'était remis en route, et à côté de lui, dans les étendues noires qui étaient des chaumes, des ombres çà et là remuaient, s'activaient avec des mouvements qu'on ne discernait qu'à moitié. C étaient des gens qui mettaient le blé coupé en meules par crainte de la pluie; près de ceux-là, d'autres, dont le travail était plus avancé, chargeaient la récolte sur des charrettes.

Cela se faisait sans parler, à la hâte ; à peine si Ton entendait les commandements des

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bouviers et le roulement des chariots assourdi par la toison dés chaumes.

Arrivé au droit du champ de Veillanes, où il savait que la Sérène avait du blé à lever, le garçon eut ridée de regarder par dessus la haie. La veuve etsa fille étaient là; baissées toutes les deux, les mains à terre, elles ramassaient la gerbe. Quelques meules déjà bâties se dressaient en noir sur le ciel 3 mais il restait encore beaucoup de javelles à serrer, et elles se dépêchaient à la besogne. De l'endroit où il était, Jean-de-Jeanne les 'entendait ahaner entre deux gestes :

— Eh I femmes, les interpella-t-il en sautant brusquement le fossé, vous plairait-il louer quelqu'un à la nuit pour terminer Fengerbage? un bon ouvrier et qui ne se fera pas payer trop cher.

— Toi! s'écria le Sérène, reconnaissant la voix de son neveu. Eh bien! tu peux te vanter d'arriver à propos,

— Bonsoir, Jean ! dit simplement Judille.

— Depuis le soleil levé, nous sommes là, mon ami, expliqua la tante et tu vois ce qui reste.

— Preuve que les javelles abondent, riposta

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Jean; de quoi vous plaignez-vous? Soyez sans crainte, Sérène; d'ici une heure, si la pluie veut attendre, votre récolte sera en sûreté. Lâche donc ça, toi, commandait-il en même temps à Judille, laquelle, agenouillée, serrant les javelles à pleins bras, s'efforçait à lier une gerbe. Comment veuxtu faire à toi seule avec ces mains de demoiselle? Passe-moi le lien et tu vas voir.

Il avait ôté sa blouse, jeté son chapeau à terre, dégrafé le col de sa chemise et, gaîment, d'un geste adroit, en bon ouvrier de terre qu'il avait été, — et il était si content de le redevenir! — il empoigna les javelles et serra le lien sans avoir Tair d'y toucher.

« A une autre maintenant! » cria-t-il en secouant les cheveux qui lui retombaient sur le front. Il exultait, plein de la joie de vivre, impatient de faire jouer ses muscles, de se colleter avec les gerbes, et il les eût voulues plus lourdes, plus résistantes, pour avoir plus de peine à les ployer sous son genou.

Tout entier à son travail, il ne s'occupait guère de Judille, qui manœuvrait à son côté. Mais, eiî

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se baissant pour recevoir un lien de seigle qu'elle lui envoyait, leurs visages, qui ne se cherchaient pas, se touchèrent et Jean-de-Jeanne en eut une •secousse de bonheur telle qu'il faillit laisser aller les épis sur le soL Et il s'étonnait d'être bouleversé pour si peu. Il l'aimait donc toujours, cette Judille. Eh oui! sans doute. N'était-ce pas un peu pour elle qu'il était revenu à Soumeilles? Et elle, la petite, qu'allait-cUe penser de son retour? Ferait-elle attention à lui, à présent que TOiseleur n'y était plus? S'il avait pu la voir seulement! Mais les ombres du soir, mêlées aux fumées de l'orage, l'enveloppaient si bien que, même à son côté, la frôlant et lui parlant, il n'apercevait d'elle qu'une silhouette noire, un profil sans regard. Et il attendait qu'un éclair lui montrât les yeux de son amie.

Le travail allait toujours et rondement : les javelles une fois engerbées, il n'y avait plus qu'à mettre les gerbes en tas, les épis tournés en dedans de manière à donner moins de prise à la bourrasque.

* Le dernier tas ameulonné, la Sérène jeta uii

gros soupir. — Merci, fils, dit-elle en s'essuyant le front du plat de la main 5 tu nous as sauvé la récolte; lorage peut venir maintenant, il ne nous empêchera pas de manger du pain cet hiver. — Elle soupira encore. — C'est égal, je suis rompue, ajouta-t-elie 5 pour un petit travail, les bras et les jambes vont encore, mais s'il faut se presser, je n'y suis plus, le souffle manque. Une minute s'il vous plaît, mes enfants; laissez-moi reprendre haleine et nous partons !

— A votre aise, tante Sérène, répondit Jeande-Jeanne en se laissant aller sur une gerbe, et il ne perdait pas de vue Judille assise tout près de lui dans une attitude de fatigue, les coudes appuyés aux genonx, le menton dans ses mains.

— Et dis-moi, interrogea la Sérène après un silence; tu viens donc passer le dimanche avec nous comme tu Tavais promis?

— Le dimanche et le lundi, et le mardi peut-être, si vous me voulez.

— Si l'on te veut! mais dis-lui donc ! toi, JudiUe, si on le veut! Un brave enfant comme toi, et notre unique parent qui plus est!

JEAN-DE-JEANNB ÎOÇ

Judille ne desserrait pas les lèvres.

— Cest que, continua Jean-de-Jeanne le métier de marchand de bestiaux ne me va guère, et j'ai donné congé à Londios, et alors, je me déciderai peut-être à me remettre avec vous.

— Les conditions ne seront pas fameuses, mon pauvre ami; tu sais si nous sommes pauvres ! encore un champ qu'il a fallu vendre, celuici même! la récolte est à nous, la terre ne nous appartient plus. Quels gages veux-tu que je te donne? A peine si tu auras de quoi t occuper chez nous.

— Aussi je ne vous demande rien pour le quart d'heure, se hâta de répliquer Jean-de- Jeanne. L'oncle Honoré et vous, vous avez assez fait pour moi quand j'étais petit; chacun son tour; d'ailleurs si vous me donnez la nourriture et la retirance, il est juste que vous profitiez de mon travail ; plus tard, quand vous serez un peu remontées, nous prendrons dautres arrangements.

— Oui, oui, c'est convenu, dès qu'il me wmbera de l'argent, sois tranquille; entre parencs,

n*est-cepas? nous nous entendrons toujours En attendant, ça me fait bien plaisir de te revoir. A elle aussi, pas vrai, petite? demanda-t-elle à JudiUe.

— Sans doute, dit celle-ci, en faisant effort pour parler, comme si le feu de la fièvre avait desséché sa bouche.

Au même moment, un large éclair l'enveloppait, niluminait tout entière. Oh! ce que vit alors Jean-de-Jeanne! Cette figure navrée, ce regard sec, cet air absent! A quelle distance était-elle de lui ? dans quel pays de songes ? Ce n*était pas à cette fîgure-là, ce n'était pas à ces yeux qu'on pouvait parler d'amour. Et pourtant, il l'aimait bien ainsi , il la préférait presque, cette Judille humiliée et douloureuse, à la Judille accorte et riante qu'il avait laissée à Soumeilles.

L'éclair disparu, le tonnerre s'était mis à gronder, un tonnerre lointain qui arrivait par saccades. Et comme si ce roulement les avertissait de s'en aller, la Sérène, Judille et Jean, se mirent en route pour Soumeilles.

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A^;:^^ES journées d'été : des journées bleues \\ ^'^j 'v avec des hirondelles volant très haut ÏTy':^ki à travers une pluie de soleil; des journées éclatantes et lourdes, ensommeillées dans une torpeur de fournaise.

Et après ces journées, d'autres toutes pareilles, le même azur, le même soleil, les mêmes hirondelles ; des journées si régulièrement, si implacablement belles qu'il semblait que ça ne devait jamais finir.

Judille n'allait plus coudre chez les pratiques à présent, et pour cause; les pratiques l'avaient abandonnée Tune après l'autre. Quand il n'y

avait rien à faire au peu qui leur restait de terre, elle s'occupait à des besognes qu'elle était allée quêter en ville, des chemises ou des blouses à bâtir pour des magasins où on vend tout fait, un travail à la douzaine qu'il fallait bâcler, vaille que vaille, pour en tirer quelques pauvres sous de profit.

Elle se tenait assise à travailler devant la maison, toujours à la même place, et c'était à chaque fois qu'il revenait des champs, le même coup au cœur de Jean-de- Jeanne quand il apercevait, comme un lis blanc dans l'ombre, sa figure pâle et ardente penchée dans le noir de l'auvent.

Chaque jour, elle devenait plus pâle, plus ardente, cette figure, et toute la personne en ^ même temps mincissait, s'^flRnait un peu plus.

Etait-ce l'excès du chagrin ou du travail?

Beaucoup de l'un et pas mal de l'atiîie, sans aucun doute. Pouvait-elle se sentir assez peu pour oublier du jour au lendemain l'insulte que lui avait faite l'Antonin? Et si le départ de ce malhonnête homme avait laissé le ménage sans le sou avec de gros intérêts à payer dans deux.

mois, faute de quoi on allait vendre la maison et le jardin, n'était-ce pas à elle à gagner la plus grosse part de cet argent, dût-elle se faner les yeux et se casser les reins à coudre ou à couper son calicot et sa lustrine ?

Et elle coupait, elle cousait, non plus avec les mouvements coquets, le petit doigt en lair^ ainsi qu elle faisait, travaillant chez les pratiques, mais fiévreusement, de toute la vitesse de ses doigts, comme une enragée.

Au premier clair du jour, elle commençait à tirer Faiguille, et allez! C'était comme si le monde n'existait plus. Des gens passaient sur la route, des voisines s'arrêtaient à bavarder pardessus la haie avec la Sérène , elle ne levait pas les yeux, la langue encore moins. Il fallait lui ôter ses outils des mains pour la faire asseoir à table à l'heure des repas, et le soir, après souper, elle n'aurait jamais eu l'idée de se mettre au lit si la Sérène, plus lasse qu elle et pressée de dormir, ne lui avait pas soufflé la chandelle.

Cela faisait pitié à Jean-de-Jeanne, encore qu'il fût satisfait du changement, de la voir à ce

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point touchée, retournée par le malheur. Si folle un mois auparavant, du matin au soir, évaporée en paroles et en rires, et maintenant toujours grave, silencieuse, ne laissant pas tomber quatre mots par jour.

Et si mal arrangée ensuite ! Afin d'avoir plus tôt fait de se coiffer le matin, elle avait renoncé au bonnet de dentelle pour le foulard d'indienne, et elle l'ajustait carré sur le front comme un bandeau de nonne, au lieu de le nouer flottant sur le chignon à la mode des jolies filles de campagne. Et la couleur de ses robes ne la tourmentait pas non plus. Tous les jours le même fourreau, le plus pauvre quelle eût; et elle Tendossait sans le regarder! Son plaisir était, le samedi soir, à son retour de Montauriol, où on venait de lui solder son travail de la semaine, de remettre les pièces blanches et les sous entre les mains de la Sérène; et quand il y en avait un peu plus que le samedi d'avant, cela lui faisait une courte joie, comme une clarté sur sa figure.

Cétait un peu de temps après son retour à Soumeilles; Jean-de-Jeanne venait de rentrer à la maison.

Et Judille, qui travaillait sous Tauvent, l'avait à peine vu passer. Il l'appelait maintenant ;

— Judille! Judille!

Et elle se levait, comme venant de loin, ne comprenant pas ce que le garçon avait à faire avec elle...

Il était dans sa chambre, occupé à chercher parmi de vieilles choses des fioles poudreuses, des paquets d'herbes médicinales rangées sur la tablette de la cheminée.

— C'est pour avoir l'eau rouge, dit-il à Judille; sais-tu où la tient la Sérène?

— Elle est là devant toi. Et pourquoi la veuxtu.^

— Pour laver un peu de mal que j'ai pris tout à l'heure chez le forgeron.

— Tu t'es blessé?

— Pas grand'chose. Un courtre de charrue qui m'est tombé sur la cheville.

— Maladroit!... Et ça te fait mal? Voyons,

2l6 JEAN-DE-JEANNE

Elle se penchait sur la plaie, une entamure assez forte; et la chair grillée noircissait autour.

— Le coutre était un peu chaud, disait le blessé; heureusement ça n'a pas été jusqu'à Tos.

— Faudrait te soigner tout de même ; attends ; prépare le vulnéraire... Moi, je vais couper une bande de toile pour serrer la cheville...

Sérène fit son entrée comme Judille opérait le pansement, agenouillée devant Jean-de-Jeanne.

— Mon pauvre enfant! s'exclama- 1- elle dès le seuil, un peu essoufflée et très émue. Soignele bien, au moins ! après ce qu'il vient de souffrir pour toi !

— Que voulez -vous dire? demanda Judille...

— Comment! il ne t'a donc pas conté?...

— Pas la peine; tout autre en aurait fait autant à ma place. Fallait-il pas laisser insulter une parente? Ne parlons plus de cela, tante Sérène..,

— Et s'il me plaît d'en parler, à moi? s'il me plaît de te louanger comme tu le mérites?

Laisse; je veux qu'elle sache ce qui s'est passé chez le forgeron, ce qu'on disait d'elle, et com-

■Vn^lJf éumv^pnf^m'H^w^ '

ment lui, le petit ici présent a cloué le bec à ces bavards.

Là-dessus, tante Sérène se mettait à narrer tout chaud ce qu elle venait d'apprendre, comment lis étaient là, chez Mazuc, une troupe de gens de Soumeilles et de Villemade^ en train de se divertir aux dépens de Judille et de TOlselcur au moment où Tenfant était entré pour faire aiguiser sa bêche. Et, pendant que les autres se taisaient à l'arrivée de Jean, ce mal embouché de Capifol avait recommencé à tenir les mêmes propos, sans nommer personne toutefois, et Jean-de-Jeanne, qui ne se méfiait de rien, riait comme les autres jusqu'à ce que, [e jugeant assez enferré, le plaisant avait mis les points sur les f, disant au petit qu'il devait être mieux renseigné qu'eux puisqu'il serait sûrement invité au baptême, peut-être même parrain 3 bâcard, parrain de bâtard, ça ne pouvait pas mieux aller, „

Il en aurait peut-être dit de plus raidcs si Jeande-Jeanne ne lui avait fermé la bouche, ec de la bonne manière : un maître coup de poing qui l'avait chaviré du coup les quatre fers en Tair.

2l8 JEAN-DE-JEANNE

Ah ! ç avait été un rude attrapage et qui aurait mal fini pour Capifol, si le traître, doué au mur et tirant déjà un pan de langue, n'avait envoyé dans les jambes de son vainqueur un coutre de charrue en train de rougir au feu de la forge, et, pendant que le pauvre enfant se reculait, touché en pleine chair, l'autre avait décampé.

— C'est vrai? tu t'es battu pour moi? soupirait la petite en serrant le irandage. Oh! tu es bon, mon petit Jean !.. .

Et, cachant sa figure dans ses mains, pour la première fois depuis qu'Antonin était parti, Judiile se mit à pleurer.

De ce jour, elle ne fut plus tout à fait la même avec Jean-de- Jeanne. Toujours grave, mais d'une gravité plus douce, plus aimable.

Et ce n'était pas seulement par respect pour sa qualité d'homme, de premier de la maison. On voyait bien qu'elle y mettait plus que son dû. Sa reconnaissance ne sortait guère en paroles, mais elle se trahissait dans les soins qu'elle se donnait pour son parent, dans l'attention qu'elle portait à repriser son linge, — elle le réparait si fine-

JEAN-DE-JEANNB 219

ment qu'il ne pouvait sentir le pli de la couture^ — ou bien c'était la soupe, qu'elle nourrissait plus généreusement de graisse pour lui remonter l'estomac, les jours où la Sérène, occopée a besogner dehors, lui laissait le gouvernemeticde la maison.

Les soins étaient menus, mais l'amitié était grande.

Cela faisait entre les deux jeunes gens comtrte un courant d'affection où Jean-de-Jeanne se dilatait, heureux de vivre. Pour la première ioi$ depuis qu'il était au monde, le bâtard se sentait chez lui, honoré, écouté, secourable, nécessaire même aux autres, lui qui avait jusque-là vécu du secours et de la compassion d'autrui.

Il n'était pas plus fier pour ça, mats plus serviable encore, plus disposé à bien faire. Il s'y employait de toute la force de ses bras pendant le jour; et, le soir, c'était la tête qu'il faisait travailler; il tirait des plans, il combinait des économies. Il s'agissait, une fois soldées les petites dettes du ménage, d'acheter une paire de vaches avec lesquelles labourant, tantôt chez Tun^ tantôt

220 JEAN-DE-JEANNf

chez Taucre, il se ferait des journées de huit et dix francs. Dix francs par jour, ça va vite ! et qui l'empêcherait, entendu comme il était au commerce des bestiaux, de vendre ou de troquer ses vaches à la foire, et ce ne serait pas sans en tirer à chaque fois quelques pis tôles?

Dans ridée de lenfant, les profits en perspective ne devaient pas être uniquement pour la tante Sérène. Sans prévoir au juste ni quand, ni comment, il pensait bien se marier un jour ou Tautre avec Judiile. C'était comme un vague projet qu'il portait en lui et qu'il laissait mûrir tout seul jusqu'à ce que le moment fût venu de le cueillir. A quoi bon se presser ? les galants ne tracassaient pas son amie pour le quart d'heure. Et puis ne fallait-il pas lui donner le loisir de se remettre un peu de sa secousse, de redevenir une nouvelle Judiile, une autre que la malheureuse qui avait aimé TOiseleur? Cécait, après tout, comme une espèce de vQuve, et elle ne pouvait pas si vite quitter le deuil.

Une après-midi que Jean-de -Jeanne, assommé de chaleur, était allé dormir sur la paille, dam la grange, un bruit de paroles Téveilla brusquement. C'était au-dessous de lui, devant la maison, la Sérène qui parlait à Judille.

« Laisse donc ta couture et viens-t en avec moi faire la chasse aux cèpes, au bois des Ourmades. La Sahuque et la Matalène en ont rapporté hier à pleines corbeillées... Allons, voilà des jours et des jours que tu es là, seule à moisir, le nez dans ta lustrine, il est temps de te dégourdir; viens! La belle avance, de gagner quelquçs sous de plus s'il faut après les dépenser en remèdes !

— Vous qui parlez, vous ne vous épargnez guère, la maman! repartit l'autre. Du matin au soir à laver la lessive de la Fabiane, et vous savez que de mouiller seulement la pointe du sabot, ça suffit pour réveiller vos douleurs. Soyez tranquille! je connais bien ce que je puis faire. Une fois l'argent des intérêts ramassé, nous nous reposerons, s'il plaît à Dieu !

— Et justement, c'est ce que je voulais te direj

je le tiens, cet argent. Les Terrai peuvent arriver, k somme est là dans l'armoire, et même quelque chose en plus pour voir venir.

— Tant que ça! Vous avez donc rencontré la Vache d'Or.^ plaisantait JudiUe.

— Je n'en ai pas seulement vu la corne. Non, c est Jean-de-Jeanne qui ma enrichie tout d'un coup. Il avait pris à émonder les peupliers de Toine des Ribals, et il sy est si fortement achîirné, — je crois qu'il se relevait la nuit pour lier les fagots au clair de la lune, — qu'il a eu lesiement gagné ses trois pistoles. Il n a même pas voulu garder un écu pour s'amuser : « Prenez loujours, m'a-t-il dit, et serrez ça; ça me coulerait peut-être dans les doigts si je le tenais sur moi. » — Le brave enfant! sais-tu que sans lui nous serions bien bas !

— Je le sais ; ça rend si peu, la couture!

— Et moi, que veux-tu que je fasse avec cette méchante sciatique! Pas moyen de bêcher, de sarcler à peine. Je souffrais à crier, hier, pour avoir travaillé une petite heure à désherber le jardin. Mauvaise affaire une maison sans homme,

Si nous n'étions que nous deux, vois-tu, nous n'aurions rien de mieux à faire que de mendier notre vie sur les chemins.

— Mais nous sommes trois, mère; je ne pense pas que Jean-de-Jeanne ait envie de nous quitter de sitôt. Il est comme les chats, notre Jean, il a de l'attachement pour la maison,

— Présentement, oui; mais plus tard! Ce n'est plus un enfant. C'est curieux comme ce peu de temps qu'il a passé en pays étranger Fa changé de bout à fond. Toujours doux et facile à vivre, le cher petit, mais quelque chose de décidé, d'ouvert. Et même de son corps il n'est pas tout à fait le même, bruni de la peau, enforci des épaules, non pas carré et massif, il ne le sera jamais I mais un joli brin d'homme, bien façonné dans sa taille, leste et finement découpé.

— Prenez garde, mère ! si quelque fille vous entendait, du coup elle en tomberait amoureuse.

— Et c'est bien ce qui m'inquiète, reprit la Sérène. J'en connais déjà une qui commence k

tourner autour : Suzette des Ribals; elle l'aidait l'autre jour à ramasser la feuille, cette brunette, et si j y ai vu clair, j'ai bien peur ! . . . Son père le Toine y serait consentant sans doute, car il a fait parler à notre Jean, — on me Ta dit, — pour savoir s'il voulait se louer chez eux à la Saint-Martin prochaine. Et je t'assure qu'il lui offre de bons gages. C'est ça qui nous arrangerait...

— Vous me regardez ; que voulez-vous que j'y fasse .'^ répondit Judille en coupant un nouveau lé de lustrine.

— Plus que tu ne crois, ma fille, si c'est à cause de toi, comme je le pense, que Jean-de- Jeanne a refusé les offres de Toine.

— A cause de moi.^

— Et de qui donc, s'il te plaît ? Timagines-tu qu'il ait remercié le père de Suzette. pour le plaisir de demeurer avec la vieille Sérène?

— Et pourquoi ne se serait-il pas décidé par amitié de parentage.*^

— Parce que... je connais les choses mieux que toi, ma fille; je me figure bien ce qui pousse -

JEAN-DE-JBANNE 22f

Jean-de-Jeanne. Et ce n'est pas d'aujourd'hui, d'ailleurs; il y a longtemps que je m en doute. Le garçon est amoureux de toi,

— Jean-de-Jeanne amoureux!

— A en perdre le manger et le dormir. Où as-tu donc les yeux que tu ne te sois aperçue de rien? Depuis qu'il est revenu chez nous, le garçon n'a pas prononcé un mot, n'a pas fait un mouvement qui ne voulût dire : « J'aime Judillc!... »

— Il vous le semble, à vous qui croyez tout ce qui vous passe par la tête. Et si c'était vrai, par hasard, à quoi cela nous mènerait-il? Il tomberait mal, le pauvre garçon! J'ai de l'amitié pour lui autant qu'on en peut avoir. Mais c'est tout. Après ce qui vient de m'arriver, si vous croyez que j'ai envie de recommencer! Assez d'amoureux comme ça ! Laissons ça tranquille, mère, et allez faire la chasse aux cèpes; cela vaudra mieux que de courir après des idées en l'air.

Des pas s'éloignèrent, et Jean-de-Jeanne n'en entendit pas davantage.

Mais le soir, au souper, et le lendemain, il

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trouva Judille toute changée, triste et silencieuse avec lui comme elle avait été les premiers jours de sa rentrée à Soumeilles.

Et cela lui fit un gros crève-cœur, mais sans le rebuter ni le décourager cependant; au contraire, la froideur de la petite ne fit que l'aiguillonner, et, au lieu qu'il avait pris jusque-là fort tranquillement ses projets de mariage, Timpatience le gagna de se déclarer à Judille, et, malgré ce qu'elle avait dit à la Sérène, il comptai e bieii venir à bout de ses raisons.

:aintenant, Judille travaillait aux Ribals, de Tautre côté de TAveyron ; on lavait commandée pour achever le trousseau de Franceline, qui devait épouser, d^ins les premiers jours d'octobre, et quoique letidroit fût un peu éloigné de chez elle et la proposition pas très flatteuse, ne lui venant qu'en seconde main, à défaut de la Ton, qui avait été prise par ses fièvres à moitié besogne, rcnfant avait accepté l'offre, contente de pouvoir apporter un peu plus d'argent au logis.

Jean-de-Jeanne allait la chercher et la ramenait presque tous les soirs. Il arrivait un moment

avant la nuit, et, pendant que la couturière enfilait une dernière aiguillée, Taiguilie et le fil en Tair à la hauteur de l'œil, tournée vers le restant de jour qui rosait les carreaux de la fenêtre, il jasait, debout sur le seuil de la porte, avec les gens de la maison.

Ils étaient tous très accueillants pour lui, et Suzette en particulier, la sœur cadette de la mariée, une petite noiraude ramassée et joufflue, rieuse, libre en paroles, très enfant avec cela, quoiqu'elle fît tout ce qu'elle put pour ne pas le paraître, et qu'elle se donnât le genre de babiller à tort et à travers, sans savoir seulement la moitié du temps ce que parler voulait dire.

C'était elle, la danseuse avec qui figurait le bâtard, le jour de la vote, au moment de sa querelle avec TOiseleur, et, depuis qu'elle l'avait vu, lui fluet, jouant du bec et de la griffe contre ce grand diable, elle avait pris pour son cavalier une certaine estime qui ne demandait qu'à devenir de l'amitié bel et bon.

Si modeste qu'il fût, et peu disposé à tourner les choses à son avantage, il avait bien fallu que

Ji AN-DE-JEANNE 229

Jean-de-Jeanne s'aperçût de la préférence qu elle lui marquait^ et^ s'il ne Tavait pas encouragée^ — il était bien trop pris ailleurs pour cela^ — il ne Tavaic pas découragée non plus^ en quoi personne n aura la force de le blâmer 5 car^ dûton n*en rien faire^ c'est une chose vraiment agréable en soi et mal commode à rebuteFj ramitié que vous porte une jeune fille,

L occasion s'en offrant, il n'était pas fàchéj d'ailleurs^ de mortifier Judille en montrant à cette ingrate qu'il ne tenait qu à lui, s'il le voulait, de se passer de ses bontés. Il s'arrangeait pour quelle ne pût pas ignorer les manèges de la petite^ jusqu'à l'interpeller au besoin^ si elle feignait de ne rien voir, et à Tobliger de lever la tête afin de lui faire passer sous le nez les œillades qu il envoyaic à Suzette,

Fort inutilemenr, JudiUe regardait, sourcillait à peine et reprenait son ouvrage, comme si elle ne s'était aperçue de rien. Singulière créature ! toute à Jean-de-Jeanne pendant quinze jours, bonne, affectueuse, et tout à coup, pour un mot lâcbé par la Sérène, bonjour! Plus personne^

330 JEAN-DE-«JBANNB

c'était comme s'il Favait perdue une seconde fois.

Est-ce qu il faudrait se faire abîmer encore, se faire casser quelque chose pour se remettre bien avec cette tête à l'envers? Merci !.. Le jeu, comme on dit n'en valait pas la chandelle. Non 5 il était décidé maintenant, le jeune homme, bien décidé à s'expliquer avec elle. Trois mots simplement : Me veux-tu ?

Chaque soir, il arrivait aux Ribals avec le projet très arrêté de tirer une réponse de Judille, et il s'animait en causant avec Suzette, il se lançait pour se donner du cœur; mais, une fois seul avec sa cousine dans la campagne, la parole lui manquait ; c'était quelqu'un qui venait vers eux et qui allait le<^ gêner, ou bien le bac à passer et la conversation se trouverait interrompue; des prétextes; au fond^ c'était la peur du non que pouvait articuler Judille, et il lui semblait déjà l'entendre.

Ils revenaient encore une fois ensemble de chez Franceline, une dernière fois; le trousseau

JEAN-DE-JfiANNB %%t

et la livrée de noces étaient finis de coudre; tout à Theure, au moment de partir, on avait essayé la belle robe de mariage, une robe en mérinos grenat, et, après la mariée, c'était Suzette qui avait voulu l'endosser à son tour, histoire de rire, ct^ avec la robe, le bonnet et la couronne blanche pour voir Teffet; puis, une fois déguisée, elle avait requis Jean-de-Jeanrte de lui donner la main, et ils avaient fait le tour de rassemblée, gravement, avec des mines de circonstance.

Elle lui serrait les doigts bien fort !

Après quoi Franceline avait tiré le compte de la couturière et on s'était dit adieu.

De quelque temps, Jean-de-Jeanne ne retrouverait plus l'occasion de s'expliquer avec Judille.

Le père de Suzette l'avait invité à vendanger le lendemain et les jours suivants aux Ribals, et, comme leur vigne était assez loin, perchée en plein coteau, il avait été convenu qu'on le retirerait la nuit et qu'il ne reviendrait à Soumeilks qu'après les vendanges.

Personne ne les gênait d'ailleurs ce soiflà} l'heure étant plus tardive que d'habitude, les

23i JEAN-DE-JEANNE

gens avaient fini d aller et de venir sur le chemin, et, depuis un moment déjà, les bergers et leurs troupeaux, ces derniers passants du crépuscule, avaient quitté les pâturages.

La clarté se mourait 5 les couleurs fixées au sol pendant le jour, imprégnées dans les plantes, s'évaporaient au-dessus, flottaient en fumées, brunes où étaient les guérets, vertes où étaient les prairies.

Puis, tout cela disparaissait, caché un moment, pour ceux qui suivaient le chemin, par l'obscurité d'une haie où les grappes de cenelles rouges pendaient aux branches dépouillées. Et après la haie, c'étaient encore des herbages, de grands découverts limités par des ombres noires qui devaient être des bordures de peupliers ou de saules...

Un air vif, presque mordant, avant-coureur des bises hivernales, faisait bruire les feuilles, et, des guérets, de l'herbe, montait la plainte vibrante et monotone des courtilières, qui se prolonge si tristement dans le silence des premières nuits d'automne.

Jean-de-Jeanne s'avançait, tête basse, ne sa^ chan' trop comment entrer en propos ave{ Judille.

— Dis-moi, lui demanda-t-il enfin, de lairle plus indifférent qu'il lui fut possible de prendre, comment la trouves-tu, la sœur de Franceline ?

Était-ce signe de quelque souffrance intérieure, ou le sursaut d un esprit brusquement réveillé, U petite hésita un moment avant de répondre.

— • Toutes les filles sont pareilles avant le mariage, dit-elle enfin; toutes braves, toutes bonnes. Après, ça dépend. Suzette doit bien valoir autant qu'une autre. Mais pourquoi m'interroger? Tu la connais aussi bien que moi, ce me semble, et même mieux, ajouta-t-elle, déjà rassérénée, avec un sourire malicieux et triste.

— Alors, elle serait presque à ton goût, cette petite, insista Jean. Autant qu'il m'en souvienne, tu n'en as pas toujours dit autant de bien.

— Quelquefois on parle, d'autres fois on déparle; crainte de me tromper, maintenant je n'ajouterai rien.

— Pourtant, si je te demandais sérieusement

ton avis ? supposé que la fantaisie me vînt d'épouser avec Suzette ?

— Tu pourrais rencontrer plus mal, répondit Judille; c'est une bonne ouvrière, pas bien fine peut-être, mais vaillante ; ça vaut mieux, n'est-ce pas? et puis riche, ce qui ne gâte rien.

— C'est-à-dire que tu la trouves assez bonne pour moi, quoiqu'elle soie bête, ou que tu me crois suffisamment intéressé pour en vouloir à ses écus plutôt qu à ses beaux yeux. Merci bien, ma fille ! très flatté de ton conseil.

— Tu me juges bien mal, mon petit Jean, répondit doucement celle qu'on venait de prendre si vivement à partie. Me crois-tu donc si mauvaise de me moquer de toi, après ce que tu as fait pour moi l'autre jour? Non; Judille a bien des défauts, au moins n'est-elle pas ingrate. Dieu m'est témoin que si j'en connaissais une dans Soumeilles plus belle et plus riche et meilleure que Suzette, et qu'il dépendît de moi de te la donner, ce serait fait et de bon cœur.

— Tu es bien pressée de me marier, riposta lean-de-Jeanne, dépité de voir Judille si raison-

nable. Saus doute qu'il te tarde de me voir quitter la maison ?

— Sans doute : ne suis-je pas assez heureu^e^ assez gâtée, assez riche d'amitiés pour me passer de Jean-de-Jeanne? Voyons, à qui en as-tu ce soir, mon ami, et de quoi te fâches-tu r

— Ce qui me fâche, c'est que tu aies mordu si aisément à cette histoire en l'air, à ce con[e de mon mariage avec Suzette. Comment as-tii pu y croire? Et, y croyant, comment as-zn fait pour t'en consoler si vite?... Ah ! si j avais été à ta place ! Essaie un peu, pour voir, de m annoncer ton mariage.

— Voilà qui n'est guère probable, mon pauvre Jean, sois tranquille, va, personne ne se mettra cette fantaisie en tête. S'il n'y a que ça qui t'inquiète!... Et s'il est vrai que, de ton cuté, tu n'aies pas l'idée de t'arranger avec Suzette, rien ne nous empêche de rester ensemble, toi vieux garçon, moi vieille fille, et de nous assister l'un l'autre comme de bons parents. La, tu vois bien, mon Jean, que nous arriverons à nous entendre.

— Eh bien ! non, je ne m'en soucie pas de tes arrangemens. A tant faire que de demeurer ensemble, il n'est rien de tel que de nous marier tout simplement.

— Ne me parle pas de ça; c'est impossible.

J'ai été trompée une fois, j'ai été trahie; c'est fini maintenant.

— Et moi je pense que ce n'est pas tant le mariage qui te déplaît que Tépouseur. Dis que tu ne me veux pas ; ce sera plus franc et je saurai à quoi m'en tenir.

Cheminant toujours, les jeunes gens étaient arrivés au droit du bac d'Aigueprionde, par où Judille devait rentrer à Soumeilles. C'était devant eux une large coupure , comme une arche ouverte à travers la masse compacte des grands peupliers qui bordent FAveyron 5 une pente assez raide menait en pleine obscurité vers le rivage, et des luisants deau tremblaient dans le fond, tandis qu'un peu de clarté montait en face audessus des arbres. Tout cela confus, mystérieux

JEAN-DE-JBANNB 2^7

et très doux; un bruissement léger courait au sommet des feuillages, et la rivière, en bas, passait si lente, si tranquille, qu'on eût dit qu'elle charriait du silence.

Us descendaient : déjà Judille embarrassée de répondre, s'avançait, prête à hêler le passeur; Jean-de-Jeanne lui saisit le poignet et la ramena de force en arrière, là où le couvert des peupliers faisait la nuit plus obscure.

— Pardonne-moi, lui disait-il, j'ai honte et cependant il faut que je me plaigne 3 il y a trop longtemps que ça m'étouffe.

— Mon pauvre Jean ! soupirait Judillé.

Et elle détournait la tête, comme pour ne pas voir souffrir son ami...

— Je t'aime, lui disait-il, — et il serrait à la broyer la main que lenfant laissait inerte et froide dans la sienne. — Je t'aime ! pourquoi faut-il que tu me détestes?... Ah! mauvaise I mauvaise ! que t'ai-je fait? J'ai été trop bon avec toi, j'ai été trop bête. Te souviens-tu, 4uand nous étions petits tous deux, tu m'appelais bâtard, et je pleurais? J'étais ton souffre-dou-

2)8 JEAN-DE-JEANNB

leur alors et je le suis encore à présent. Mais, comme je suis plus fort et plus aimant, je souffre aussi davantage. Oh ! tu m'en as fait voir de dures! Sais- tu où je pensai coucher le soir de la vote, après que la Sérène m'eut chassé de la maison? Ici, tout près, au fond de la rivière... La Ginaille m'en empêcha, croyant bien faire, et Dieu sait que, pour Fagrément que j'ai eu dans la suite, elle aurait bien pu me laisser suivre mon chemm.

Judille ne desserrait pas les lèvres, et Jeande-Jeanne continuait, furieux :

— Maintenant, j'ai à te dire ceci : J'en ai assez de courir après toi, assez de travailler pour te nourrir. Un jour tu me gracieuses, le lendemain tu me boudes; je ne peux pas vivre ainsi. Bon ou mauvais, je veux sur l'heure connaître mon sort. Consens-tu à être ma femme, oui ou non? Réponds-moi.

— Je répondrai donc, dit Judille après un silence. Mais quelle idée t'a pris de croire que je te déteste ! Oh ! pour ça tu te trompes bien, mon pauvre Jean. Je suis sûre d'avoir eu du

JEAN-DE-JEANNE 3f9

regret, en revenant de la danse, quand la mère me dit que tu avais quitté le pays. Et plus tard^ quand tu es rentré, si je n ai pas eu Tair de te faire accueil, pardonne-moi ; le malheur m'avait abrutie. On était si méchant avec moi ! Alors, je m'étais mise à mépriser tout le monde. Mais^ quand je t'ai vu si bon, si secourable, mon an* cienne amitié est revenue et je t'aime maintenant^ je taime bien. Non pas comme j'ai aimé la.

première fois, comme j'ai aimé Tautre. Ce n'est pas de la folie que j'ai pour toi, la folie est passée ; c'est de l'amitié que je te porte, et si tu t'en contentes, je sens qu'il y en a provision jusqu'au dernier jour de ma vie.

Judille avait relevé la tête et regardait Jean-de- Jeanne bien en face, comme le conviant à vérifier dans ses yeux la sincérité de ses paroles.

Il l'attira à lui, pris d'une irrésistible envie de Ja serrer sur sa poitrine.

Mais elle se raidit et le repoussa brusquement.

— Pas ça, disait-elle. Non ; je ne veux pas^ je ne peux pas être ta femme.

— Tu ne peux pas } reprit Jean-de-Jeanne^ et

pourquoi ? La raison, la vraie raison, tout de suite, je le veux ! articuiait-il rageusement.

— Soit; je parlerai, dit-elle. Tu me mépriseras, tu me renieras après 5 tant pis, ou plutôt tant mieux! de cette façon, tu finiras de m'aimer et de souffrir pour moi. N'est-ce pas ce qui peut arriver de meilleur, puisque nous ne pouvons pas être Tun à l'autre ?

— Ah! tu me fais mourir ! . . . Parle donc, parle !

— Eh bien ! continua Judille, Capifol ne se trompait pas l'autre jour...

— Que veux-tu dire avec ton Capifol }

— Oui, l'autre jour, quand il disait... tu sais .^ Mais Jean-de-Jeanne ne savait pas, ne se

rappelait pas 5 il était comme hébété, voulant et

n'osant pas comprendre :

— Après } après } demandait-il.

— C'était bien vrai : je suis...

Judille hésitait, angoissée, la voix si faible, toujours plus faible, que, dans le silence de la nuit, et leurs visages se touchant presque, Jeande-Jeanne avait de la peine à saisir ses paroles.

"■^ Après ? après? interrogeait-il encore.

ito.

JtAN-Dl-J£ANNE 24I

Et Judillej mourante^ articulait des lèvres seulemenCj et si vice, si bas^ comme si elle avait pu abolir le son du mot terrible^ mais comme il rentent.1it;^ Tautre !

— Je suis*., enceinte !

Jean-de-Jeanne avait lâché la main de son amie j il la regardait s'en aller.

Le bateau du passeur venait d aborder là, tout près, laissant du monde sur la rive. Géraient des garçons de SoumciUeSj le petit Sahuquetj Jean-Pierre de Courditj d'autres encore, qui venaient à la veillée cliez les Monicole, où Ton devait boire et danser jusqu'à minuit.

Jean-de-Jeanne les entendit donner le bonsoir à Judille, qui montait dans le bac. 11 y eut un coup d aviron qui fir sonner le bordage et la masse noire commença de se mouvoir. Chaque poussée de la godille faisait un clapotis léger^ une pluie de gouttes d'eau qui retombaient dans la rivière ; puis le bateau toucha, la passagère sauta à terre : — Bonsoir j Pcire ! dit-elle au passeur, et c était déjà comme une autre voix que celle entendue toutàTheure par Jean-de- Jeanne ;

une voix calme, indifférente : — Bonsoir, Pètre!

Encore le bruit de la chaîne que le passeur nouait autour d'un arbre, encore les pas de Jadille sur le gravier de la route, puis rien.

Jean-de- Jeanne était seul.

Alors, comme s'il comprenait tout à coup ce qui venait de lui arriver, le garçon, défaillant, s appuya du coude à un arbre, et, le visage collé a l ecorce, il se mit à pleurer.

)l pleurait et puis il s*en voulait de pieu* rer. En valait-elle la peine, cecEe fille?

De la sincérité de sa confession ^ de son malheur même, il n'en tenait aucun compce 5 il la détestait maintenant, il le croyait du moins^ il s'interrompait de sangloter pour s'emporter en insultes contre elle et contre lui-même : a Ah ! triple gueuse I.. . Ah ! grand idiot ! » s exclamaitil. Il ne se pardonnait pas de n avoir rien vu^ rien compris; une histoire si simple! On les avait surpris sans doute, on les avale trouvés ensemble dans quelque fossé, ces amoureux. Et ui niait encore, il se la figurait toujours candide

comme un ange. Quel ange I Non, vrai, il avait été trop bête, jusqu'à se battre pour elle avec Capifol ! En voilà un qui s'en donnerait de rire le jour du baptême. Et Antonin donc ! Antonin marié ailleurs, en train d'en tromper une autre peut-être ! Ah ! celui-là, par exemple, s'il s'avide reparaître à Soumeilles, il paierait un peu cher l'agrément qu'il avait pris 5 après le plaisir, le déplaisir 1 un brave coup de poing on lui ser virait, et deux, et trois, s'il fallait.

• — Ah ! canaille ! canaille !

La pluie qui commençait à tomber coupa court aux emportements de Jean-de-Jeanne. Les premières gouttes, crevant en bruine ne l'avaient pas trop contrarié d'abord. Il semblait que cela vînt du ciel exprès pour lui rafraîchir le sang, et il tendait la joue â la rosée, il buvait à pleine gorge le vent glacé qui lui portait, avec le bruit des feuilles, l'odeur de la terre humide.

Mais le grain s'épaissit au bout d'un moment, le peu de clarté qui flottait encore s'éteignit tout à coup, les arbres se lamentèrent dans la nuit plus obscure et feau se mit à couler à écluses

oijvercesj si froide ec si drue que Jean-de-Jeanne dur songer à chercher un abri.

Le plus sûr ec le plus court était de retourner aux Ribalsj ou Suzette l'attendait sans doute autour du feu de la veillée^ mais quand il arriva un peu de temps après devant la porte, 11 la trouva si bien fermée^ la maison toute noire ec silencieusej qu il craignit d*être resté plus longuement qu il ne le croyait à rêvasser au bord de la rivière j et il hésitait^ ne connaissant pas Theure^ à réveiller tous ces endormis.

Heureusement le four à prunes était resté ouvert 5 rien quun loquet à soulever^ Jean-de- Jeanne était à Tabri et au chaud. On avait enfourné dans la journée et il y avait encore^ quand il y pénétra j un reste de tiédeur répandu dans 1 étroit réduit avec une bonne odeur de fruit réconfortante à respirer*

Des fagots étaient en tas dans un coin et le malheureux s'y laissa tomber^ tellement rompu d'âme et de corps qu'il ne tarda pas à s'endort mir-

Tu AND il s'éveilla quelques heures plus tard, Jean-deJeanne n était plus le même ; le grand feu de sa colère s'éuit amorti, et il s'étonnait de se trouver si calme, tans le plus petit grain de mauvaiseté, ni de rancune contre celle qui lui avait fait tant de mal.

Qu'est-ce que cela voulait dire ? Il n'en savait trop rien, n'ayant pas l'habitude de raisonner sur ses bonheurs ni sur ses peines. Certainement, il ne pardonnait pas à Judille, il s'apitoyait seulement sur elle, il l'excusait. Vraiment, en y regardant de près, ce n'était pas elle la plus fautive, mais plutôt sa vieille folle de mère, cette

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vanticuse Sérène, qui Tavait mise en danger Oétait lui aussi un peu, avec sa timidité^ avec sa jalousie enfantine qui Tavait obligé à partir, au lieu de veiller sur elle, de Tavertir comme il l'aurait dû. On Tavait livrée, on lavait perdue cette petite, et si elle avait eu le tort de s'abandonner, elle Tavait si chèrement payé depuis !

Pauvre Judille !

Et il l'avait regardée partir sans un mot de pitié, sans un adieu, comme s'il la reniait pour toujours.

Non, c'était trop de méchanceté vraiment 5 et si décidé qu'il fût à ne plus penser à elle^ il ne pouvait pas la laisser même un jour de plus sur cet afiiont.

Tant pis pour les vendanges! Dès qu'il ferai: assez clair pour se conduire, il reviendrait à Soumeilles pour s'expliquer avec elle.

Tout le monde dormait encore aux Ribals à l'heure où le garçon se souleva sur son lie de feuilles. Déjà un trait de lumière entrait par la

porte entre-bâillée, et, dans ce peu de clarté, la vie recommençait à naître.

Aux pieds de Jean-de-Jeanne, sous une mue d'osier, une mère poule et ses poussins s'agitaient, battaient de l'aile, et, au-dessus de sa tête, c'était le bourdonnement d'une abeille, la première éveillée, qui tournait autour d'une cUie à pruneaux.

Dehors, le coteau, la plaine, tout flottait dans une brume légère où tremblait par secousses le bleu du ciel, lor pâle du soleil naissant.

C'était une vraie matinée d'automne, voilée et riante, avec de la rosée qui pleurait aux branches et de la joie enveloppée qui sortait par éclats, des cris éparpillés en Tair de vendangeurs qu'on devinait suspendus aux pentes du coteau.

Bientôt le brouillard montait, les fumées blanches s'en allaient déchirées aux buissons et la grande plaine s'ouvrait, éclaboussée d'eau et de soleil, devant Jean-de-Jeanne qui refaisait, encore triste, mais rasséréné tout de même, la route qu'il avait suivie la veille avec Judille.

Déjà le bac était passé; Soumeilles était en

vue; des morceaux de toitures rouges sortaicntj penchés très bas dans le fouillis des petits clos sans fleurs et des vergers, où des linges séchaient pendus aux branches.

L'amandier des Sahuc était là^ avec sa figure de vieil arbre, son bois tordu et noirci , portant tQut en haut, au lieu des fleurettes blanches de février, des amandes sèches à moitié décortiquées par les chaleurs estivales. Et après F amandier c'était, en contre-bas de la route, rencognée et pauvre, la maison familiale toute couverte alors, comme d'un vêtement Jeté sur les plaies de sa toiture^ d'une épaisseur de feuilles mortes que le vent d'automne avait détachées des arbres voisins...

— Judille! appela Jean-de-Jeanne en entrant dans le clos. Mais tcnfànt n'était pas à sa place habituelle sous l'auvent 5 la place était vide, la maison fermée.

— Judille! appela de nouveau Jean-de-Jeanne^ en poussant la porte...

Ce fut la Sérène qui lui répondit, mais d'une voix a ce point changée et empêchée par les

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sanglots qu'il eut d'abord de la peine à la comprendre.

— Inutile de l'appeler^ mon ami, disait-elle; ni toi, ni moi, nous ne la reverrons plus.

— Morte? interrogea brusquement Jean-de- Jeanne.

— Autant vaudrait. Elle m'a quittée, elle m'a abandonnée, la sans-cœur! Toute la nuit je lai priée, je l'ai adjurée de rester. C'est comme si j'avais imploré cette pierre, gémit la vieille, en frappant du talon le foyer au coin duquel, blottie presque au ras des cendres, elle continuait à larmoyer. « Il le faut, il le faut, » répétait sans cesse cette ingrate; c'est toute l'explication que j'ai pu en tirer. Ah! pauvre moil pauvre vieille Sérène! Penser que je me suis exterminée pour elle, que je me suis ôté le pain de la bouche pour lui payer des robes et des bonnets à fleurs! Et maintenant que l'âge vient, que les forces s'en vont, bonsoir! Arrange-toi comme tu pourras, l'ancienne! Bêche, sarcle, moissonne, et, quand tu n'en pourras plus, crève seule dans ton coin; moi j'ai affaire ailleurs...

Jean-de-Jeanne n'avait pas le loisir de s'apitoyer sur la Sérène. . .

— Où est-elle allée, enfin? demanda-t-il, en coupant ses jérémiades.

— Est-ce que je sais, moi? Elle n'a même pas voulu me le dire. « Plus tard, mère, je vous donnerai de mes nouvelles, ainsi qu a Jean-de- Jeanne. Ne vous tourmentez pas trop en attendant!... » Ne vous tourmentez pas! c'est facile à dire.

— Et de quel côté est-elle partie ?

Vers la croix de Pontus, où elle rejoindra la diligence de Montauriol... Tout à Thcure, sans doute, elle va monter en voiture.

Jean-de-Jeanne n'en écouta pas davantage.

La Sérène parlait encore, il n'était plus là; il courait, droit vers Pontus, droit vers Judille, arriverait-il à temps?

Il ne s'arrêta de galoper qu'en apercevant sa bonne amie au pied de la croix plantée à la fourche des deux chemins. Elle regardait du côté opposé vers Loubejac par où venait, mais très éloignée encore et à peine visible dans la pers-

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pective étrécie de la longue route plate^ la diligence qui devait la porter à Montauriol.

— Toi! fît-elle un peu troublée et très honteuse à la vue de Jean-de-Jeanne.

Et comme celui-ci, ému autant qu'elle, se tenait immobile sans rien dire : — Je te croyais occupé à vendanger aux Ribals, ajouta -t-elle.

— Je me soucie bien des vendanges ! répondit le garçon... Est-ce vrai que tu veux nous quitter, Judille?

— Tu le vois, mon ami, et même le plus tôt sera le mieux. Tant que je ne t avais rien dit, ça pouvait aller encore ; maintenant non. Comment pourrais-je vivre à côté de toi si je n'ose pas te regarder en face.^ Et la mère, comment lui cacher?... Elle comprendrait un jour ou l'autre, et alors,... elle qui était si fière de moi qui me mettait au-dessus de tout!... Quel coup pour elle ! Pauvre mère ! . . . Ne lui dis rien, au moins ; défends-moi si Ion m'accuse devant elle ; nie et renie, parjure-toi, s'il le faut, pour m'innocenter. Qu'elle ne sache jamais pourquoi je suis partie... O maman! maman!

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Judille suffoquait. •

— Tranquillise-toi et compte sur mni ; ce que tu voudras que je fasse^ je le ferai ; je suis toujours le tien. Tu es partie si vite hier soir et j'étais si étonné ! je n'ai su que te dire^ et tu m'as cru peut-être fâché contre toi. Eh bien ! non 5 je t'aimCj je t'aime comme avantj comme toujours. Ne pleure plus 5 ta mère ne se doutera jamais de rien et elle ne souffrira pas non plus^ je te le promets. Tant que ces bras-là pourront travailler, la Sérènc ne sera pas malheureuse 1

— Mercij mon petit Jean^ tu es bon ^ je t aime aussi, va ! je t'aime bien ! près ou loin, ne crains rien, ce sera la même chose.

— Judille {..: ma Judille !

Il s'était assis près d'elle et, n osant pas la toucher, il la regardait tendrement.

— Chutf,,. écoute, dit-elle,

La diligence approchait : la cadence des grelots de Tartclage accompagnait maintenant le bruit des roues qui se faisait de plus en plus distinct.

— Encore dix minutes, soupira Judille,

Et lui, anxieux :

— Voyons, quand ce sera faic, plus tard, tu reviendras bien au pays ?

— Revenir ! rentrer à Soumeilles ! en tenant mon enfant par la main, le bâtard de Judille!... Oh ! non, par exemple, tu peux renoncer à voir ça.

Us se taisaient de nouveau, et plus longuement, cette fois, comme s'ils n'avaient plus rien à se dire.

Judille s'était levée; son paquet à la main, elle attendait, la figure tournée vers la route. Jeande-Jeanne était resté assis ; les bras ballants, la tête appuyée au montant de la croix, il regardait devant lui. Il regardait sans voir 3 ses yeux reflétaient indifférents le grand pays épars, les chaumes, les prairies, les labours. Mais son regard s'éveilla tout à coup ; une ombre humide passa sur sa prunelle. Loin, très loin, par dessus les champs et les haies, il venait d'apercevoir, noir parmi les fumées grises des peupliers effeuillés qui bordent TAveyron, TOrmeau, le grand Ormeau de Saint-Pierre. Que lui raconta-t-il, cet

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arbre? Quel choc se fic-il entre l'idée de Judille en allée, partie pour toujours, et le souvenir de sa jeune mère, de la malheureuse qulj abandonnée aussi, s'était laissée tomber avec son chagrin comme une pierre au cou au fond de la rivière ?

Une résolution subite le fît se dresser en sursaut.

— Eh bien! non, dit-il résolument, tu ne partiras pas.

— Allons, sois raisonnable; tu sais bien qu'il le faut, mon pauvre Jean ; pourquoi me retenir ?

— Parce que... Que dirais-tu, voyons, si je te trouvais un épouseur? Tu ne me crois pas, eh bien! regarde. Tiens, il est là, celui qui te veut pour femme...

— Toi I toi ! tu ferais cela? tu ce chargerais de mon péché ? Si j'acceptais, pourtant ! Oh ! ne me laisse pas espérer, mon ami. C est trop de bonheur pour moi qui ne le mérite guère; non, je ne peux pas, je ne dois pas être ta femme. Tu serais trop malheureux après ; tu me veux à présent^ parce que tu ne peux pas endurer le

2f6 JEAN-DE-JEANNE

chagrin de me voir partir, mais si je te prenais au mot, si je te disais oui, demain, oui, demain tu te mordrais les doigts de ta promesse.

— Pourquoi donc ? D'autres en ont fait autant qui ne s'en sont pas mal trouvés. Demande au Roudié de Loubéjac. Elle était assez mal en point, sa Margot, trahie, abandonnée, quand ils s'épousèrent. Est-ce que ça les a empêchés d'être heureux ensemble ? Ne crains rien , va, nous vivrons aussi bien qu eux...

— Bien sûr? bien sûr.^... Tu ne m'en voudras pas après ?

— T'en vouloir, à toi !

— Et à l'autre, à l'enfant qui va venir ?

— Et de quoi lui en voudrais-je, à cet innocent ?. .. Tu me crois donc le cœur bien dur ! . . . Sois tranquille, va I Je sais ce que c'est ; j'ai assez pâti d'être bâtard ; ce que j'ai souffert, je ne le ferai pas souffrir à un autre... C'est trop d'un Jean-de- Jeanne ; ton Jean-de- Jeanne, à toi, né sera ni bâtard, ni orphelin.

Judille hésitait encore, et déjà la diligence s'était arrêtée ; les bidets soufflaient en secouant

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le harnais^ des têtes de paysans apparaissaient curieuses à travers les vitres.

— Eh bien! gens, montez-vous?.. Vitement, s'il vous plaît! commanda le postillon.

— J'en mourrai si tu t'en vas 1 implora l'amoureux à voix basse.

— Merci, Louiset, je ne pars pas aujourd'hui, répondit enfin Judille à l'homme de la voiture 5 et levant ses grands beaux yeux attendris sur Jean-de- Jeanne qui se penchait vers elle^ doucement, à son oreille, elle murmura : — Ni jamais !

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mPRtlfERIE ÉHELB COUN, A SAINT-GERUAIN.

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