Cité par M. Louis Roche {Vie de Jean de La Fontaine
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quelques élégies, l'aimable Rémois est revenu dans sa ville natale et est entré dans la maison du lieutenant du Roi au gouvernement de Champagne. Il gère les affaires du mari, il chante des brunettes que M""^ de Joyeuse accompagne sur le luth ou la harpe, et il s'éprend de la fille, Henriette-Charlotte, qui a quinze ans. Il est payé de retour, mais jamais M. de Joyeuse ne consentira à une mésalliance, et Henriette-Charlotte est promise à un gentilhomme lorrain, M. de Lénoncourt. Celui-ci part pour la guerre, et est tué d'une mousquetade au siège de Thionville. Voilà les deux amants de nouveau réunis, jusqu'au jour où les Joyeuse font épouser à leur fille, Tiercelin marquis de Brosses, un affreux brutal au poil roux.
Douleur de Maucroix. On a dit que, désespéré, il s'était alors décidé à entrer dans les ordres et à acheter la première prébende vacante dans le chapitre de la cathédrale de Reims. Conjecture un peu romantique et qui s'accorde mal avec ce que nous apprennent des mœurs de l'aimable chanoine et ses poésies et ses lettres et les Historiettes de son ami Tallemant. Ce n'était pas se condamner à une existence de renoncement et de pénitence que de se faire pourvoir d'une prébende, toute la vie de Maucroix l'a bien montré. Il était à l'âge où parents et amis le
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pressaient de se ranger et de choisir un état; il n'avait de goût ni pour la robe, ni pour l'épée : il fut d'Église.
Il hésita sans doute avant de prendre un parti. Là-dessus on a raconté que, ne sachant auquel entendre, il avait consulté La Fontaine et que ce dernier, pour toute réponse, lui avait envoyé et dédié la fable du Meunier, son fils et l'âne. On a aussi remarqué que La Fontaine s'était marié au moment même où son ami devenait chanoine, qu'en cette circonstance, il dut, lui aussi, subir les avis des donneurs de conseils, si bien que la fable ferait allusion aux perplexités de Maucroix et aux siennes * .
Quant à vous, suivez Mars ou l'Amour ou le Prince, Allez, venez, courez; demeurez en province; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement; Les gens en parleront, n'en doutez nullement.
Quoi qu'il en fût, les deux amis sautèrent le pas à la même heure : l'un prit femme, l'autre prit abbaye. Chacun, d'ailleurs, fit en sorte que sa chaîne lui fût légère.
S'étant mis dans les bonnes grâces du marquis de Brosses, le chanoine revoit la marquise. La coquette lui rapporte en riant les folies de tous ses adora-
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teurs, car ils sont nombreux ceux qui veulent consoler la jeune femme des brutalités de son vilain époux. Un instant, Maucroix peut s'imaginer que cet honneur lui sera réservé, quand, crainte ou remords, la marquise s'enfuit à Paris. Hélas! elle y trouve de nouveaux adorateurs qui, ceux-là, sont plus entreprenants et plus heureux que Maucroix. Il apprend sa disgrâce, rime des élégies douloureuses et de piquantes épigrammes. Ce qui n'empêche pas l'infidèle de revenir à Reims plus coquette que jamais. Maintenant c'est à Maucroix de s'enfuir à Paris; mais la marquise prend à son tour le chemin de la capitale ; elle y vient accoucher ; cette couche lui enlève sa beauté; elle tombe malade, son mari l'abandonne. Le bon Maucroix lui pardonne alors tous les méchants tours qu'elle lui a joués. Déjà il a recueilli M""" de Joyeuse dans la maison qu'il occupe à Reims avec son frère Louis, comme lui chanoine de la cathédrale. Il offre le même refuge à Henriette-Charlotte. Et voici le dénouement selon Tallemant. « Elle avoua au chanoine que tout ce qu'elle avait vu à la cour ne l'avait jamais pu guérir, qu'elle l'aimait encore, mais qu'elle le priait d'oublier toutes les folies qu'ils avaient faites ensemble. Elle souffrit longtemps; il souffrait assurément plus qu'elle. Je n'ai jamais vu
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un homme si affligé et, à cause de lui, je me suis réjoui de la mort de cette belle, parce qu'il en était en un tel état que je ne savais ce qu'il en serait arrivé. Il a été plus de quatre ans à se consoler, et il n'y a eu qu'une nouvelle amour qui l'ait pu guérir. »
Il se consola, mais n'oublia Jamais. Dans sa vieillesse, il écrivait à une de ses belles amies de Reims :
Par le plus grand bonheur du monde, j'ai recouvré un portrait de la personne que j'ai le mieux aimé; combien y a-t-il? Plus de quarante ans! Ce sont bien des ans! J'en fais faire une copie; la copie est presque achevée, elle ressemble fort à l'original qui ressemblait fort à la belle. J'en ai une grande joie! Je ne me sens pas! — Et Margot donc? — Margot! Je ne donnerais pas mon portrait pour toutes les Margot du monde. Toutes mes plaies sont rouvertes, je suis tout rouge du sang, ma pauvre chère.
Si j'ai insisté sur ce petit roman, c'est qu'il peint à merveille celui qui fut le meilleur ami de La Fontaine. On a parfois dramatisé à l'excès cette histoire touchante. Le grand amour de Maucroix n'a ni occupé ni désolé toute sa vie : Margot, toutes les Margot l'égayèrent jusqu'aux confins de la vieillesse.
Lorsqu'il recevait La Fontaine, il lui disait, sans doute, ses déboires d'amoureux; mais les deux compagnons n'étaient ni l'un ni l'autre, d'humeur mélancolique; ils se divertissaient aux mascarades, ils se disaient leurs vers, ils se chantaient leurs chansons et quelles chansons ! En voici une de La Fontaine : « Pour Monsieur de Maucroix. » (Un autre prébendier de Reims, le chanoine Favart, l'avait pieusement conservée parmi ses papiers.)
Tandis qu'il était avocat, 11 n'a pas fait gain d'un ducat; Mais vive le canonicat!
Alléluia!
Il lui rapporte force écus
Qu'il veut offrir au dieu Bacchus
Ou bien en faire des !
Alléluia !
C'est La Fontaine lui-même qui dans son conte des Rémois nous dira toutes les raisons qu'il ava"t de priser la patrie de François Maucroix :
11 n'est cité que je préfère à Reims : C'est l'ornement et l'honneur de la France; Car, sans compter l'Ampoule et les bons vins, Charmants objets y sont en abondance.
Par ce point-là, je n'entends, quant à moi, Tours ni portaux, mais gentilles galoises,
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Ayant trouvé telle de nos Rémoises, Friande asse^ pour la bouche d'un Roi.
Une avoit pris un peintre en mariage, Homme estimé dans sa profession;
Très bon époux, encor meilleur galant ^
Ce peintre, ami de Maucroix et de La Fontaine, était Jean Hellart, artiste estimable, qui fit beaucoup de portraits, décora beaucoup d'églises et beaucoup de châteaux. Il eut quatorze enfants, ce qui prouve que La Fontaine ne le complimentait pas à la légère d'être « très bon époux ». Il avait du bien, et possédait, près du parvis de Notre-Dame, une belle maison où les trois camarades devisaient gaillardement.... De quoi? Le sujet du conte des Rémois le laisse à penser.
A l'ombre de la vieille et sublime cathédrale, il y avait à Reims, comme dans toutes les grandes villes de France, une compagnie d'honnêtes gens, grands buveurs et grands rimeurs, vivant une vie souriante, plantureuse, un peu débridée, indifférents aux choses de la politique, gardant leur humeur raillarde et chansonnière en dépit des calamités publiques : famines, passage d'armées, discordes