‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 18 sur 105 · V. — A CHAURY, LES RIEURS DU BEAU-RICHARD · texte numérisé non relu

V. — A CHAURY, LES RIEURS DU BEAU-RICHARD

Il ne faudrait pas s'imaginer que La Fontaine, quand de Paris ou de Reims il revenait à Château- Thierry, pensait rentrer en Béotie et se croyait en exil. Une petite ville d'alors ressemblait si peu à une morne sous-préfecture d'aujourd'hui! Chacun y connaissait son voisin dont il était peu ou prou le cousin. Les fêtes revenaient à point nommé, — elles revenaient souvent, — pour donner aux gens l'occasion de boire, chanter, danser et manger de compagnie. A Chaûry * ou aimait la ripaille. Mais il s'y trouvait aussi de beaux esprits, même des précieuses ;

I. Au xvir' siècle, Château-Thierry se disait par abréviation Chaûry. On trouve ce nom même dans des actes publics.

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on y lisait des romans; on y faisait des vers, et M"' de La Fontaine présidait sa petite académie.

Les soirs d'été, les notables se rendaient au carrefour du Beau-Richard où débouchaient la Grande-Rue, la rue du Pont et la rue du Marché. Assis sur les marches de la chapelle de Notre-Dame du Bourg, ils se disaient les nouvelles et les commérages du jour, dévisageaient les passants, leur jetaient un bonjour ou un brocard. On appelait la confrérie les Rieurs du Beau-Richard. Sous ce titre, La Fontaine a composé un petit ballet qui peint à merveille la ville où s'est écoulée sa jeunesse.

Le théâtre représente d'abord le carrefour du Beau-Richard; un des rieurs vient, en manière de prologue, exposer au public le sujet de la farce.

Le Beau Richard tient ses grands jours, Et va rétablir son empire.

L'année est fertile en bons tours; Jeunes gens, apprenez à rire.

Qui ne rirait des précieux?

Qui ne rirait de ces coquettes En qui tout est mystérieux, Et qui font tant les Guillemettes?

Elles parlent d'un certain ton, Elles ont un certain langage

Dont aurait ri l'ami Caton,

Lui qui passait pour homme sage.

D'elles pourtant il ne s'agit En la présente comédie; Un bon bourgeois s'y radoucit Pour une femme assez jolie.

Puis la scène est sur la place du Marché : on y voit la boutique d'un savetier et le comptoir d'un marchand de blé. Et le ballet comm.ence mêlé de dialogue et de danse.

Le marchand contemple les sacs de blé rangés sur le comptoir. Des cribleurs s'arrêtent et criblent le grain. Survient le savetier : il désire acheter six setiers de blé. Comme il n'a point d'argent, un notaire se présente qui danse et rédige un acte en bonne forme : le savetier s'engage à payer quarante écus à la Saint-Nicolas d'hiver. Passe un meunier poussant son âne : l'homme gémit sur sa malchance et sa misère; l'animal refuse d'avancer parce qu'il n'a pas eu son avoine. Cependant le marchand livre le blé et le meunier charge son âne.... (Tout l'art du fabuliste apparaît déjà dans cette suite de petites scènes populaires.) Le marchand quitte son comptoir pour aller cajoler la femme du savetier. Elle lui rit au nez; mais il brandit l'obligation que le mari a signée, et menace de mander les sergents, si on lui

résiste. La femme feint de céder, et les voici maintenant attablés tous deux dans la boutique du savetier. Un pâtissier leur apporte une collation. L'amoureux déchire en deux l'obligation, mais, surle-champ, la rusée commère est prise d'une quinte de toux : c'est le signal convenu avec le mari qui surgit moqueur et courroucé. Le marchand se jette sur les morceaux du papier qu'il a eu l'imprudence de déchirer. L'autre les lui arrache. « Le savetier et sa femme éclatent de rire. On danse. »

Pour accompagner les « entrées » et pour égayer le dialogue vif et narquois de La Fontaine, imaginez quelques vieux airs de chansons à danser : ce devait être un bien joli divertissement que les Rieurs du Beau-Richard.

Les acteurs de la farce étaient tous de Château- Thierry, amis ou parents de l'auteur. Le savetier, c'était M. de La Haye, prévôt du duc de Bouillon, et qui écrivait des lettres savoureuses dans le style de Rabelais. M. de Bressay, un cousin par alliance de La Fontaine, s'était déguisé en femme, pour représenter l'épouse du savetier. Le garde des sceaux de la prévôté de Château-Thierry, M. de la Barre, jouait le notaire dansant. M. Le Breton faisait le marchand de blé, et M. Le Formier faisait l'âne.

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