V. — LE SONGE DE VAUX
Ces badinages devaient peu coûter à La Fontaine. Mais, un jour, il reçut une fâcheuse commande : on l'invitait à composer une description poétique des merveilles de Vaux.
En 1659, les travaux étaient loin de leur achèvement : la décoration du château ne sera pas encore terminée quand surviendra la disgrâce de Fouquet; mais La Fontaine avait sous les yeux les estampes du graveur Israël Silvestre où toutes choses étaient représentées comme elles devaient être dans l'avenir. Les jardins étaient « tout nouveau plantés », et les décrire dans cet état eût été « en donner, dit-il, une idée peu agréable et qui, au bout de vingt ans, aurait été sans ressemblance » : il en fut quitte pour « prévenir le temps ». Enfin, comme
il n'était pas grand clerc en architecture, force lui fut de recourir aux « mémoires » des architectes. Le pire, c'était le danger de rebuter le lecteur, car « une longue suite de descriptions historiques serait une chose fort ennuyeuse » : pour égayer son poème, il inventa donc « quelques épisodes galants ».
Afin de dépeindre avec moins d'invraisemblance les futures beautés de Vaux, il se résolut à l'artifice d'un songe. « Ce n'est pas, observe-t-il ingénument, qu'un songe soit aussi suivi ni même si long que le mien sera; mais il est permis de passer le cours ordinaire dans ces rencontres. » En effet ce songe eût été d'une longueur démesurée si la chute du surintendant n'était venue l'interrompre; nous ne possédons que des fragments du poème.
La Fontaine implore le dieu du Sommeil ; il lui demande de faire apparaître en songe les merveilles de Vaux. Le dieu l'exauce, et le dormeur croit assister au débat de quatre fées : Palatiane (l'Architecture), Apellanire (la Peinture), Hortésie (le Jardinage) et Calliopée (la Poésie). Chacune ayant contribué à la beauté de Vaux, prétend être reconnue pour « la plus savante ». Elles alignent en alexandrins élégants des arguments ingénieux. Elles plaident bien, mais un peu longuement. Les juges remettent leur sentence à un autre jour.
Les « épisodes galants » ne sont pas tous d'une veine également heureuse. Dans les Aventures d'un saumon et d'un esturgeon^ La Fontaine s'essaie avec un peu de gaucherie à cette railleuse bonhomie et à cette libre versification qui feront la grâce de ses Fables. Dans Vénus et Mars y il compose, d'après une suite de tapisseries, un de ses contes les plus malicieux. C'est un redoutable mélange de fadeur et de préciosité que Comment Sylvie honora de sa présence les dernières chansons d'un cygne qui se mouroit, et des aventures du cygne. Mais c'est un délice que « la danse aux chansons ^ de Cythérée, de l'Amour, des Grâces et des Nymphes, sous un rayon de lune, dans « un pré tout bordé de saules », tandis que Cupidon fredonne de jolis couplets comme ceux-ci :
L'autre jour deux belles
Tout haut se vantoient
Que malgré mes ailes
Elles me prendroient.
Gageant que non je perdis Car l'une m'eut bientôt pris.
Sylvie a la gloire De m'avoir dompté, Et cette victoire A fort peu coûté;
La belle n'eut seulement Qu'à se montrer un moment.
Autour de ses charmes
Me voyant voler,
Vénus toute en larmes
Eut beau m'appeler :
Celui qui brûle les dieux Se brûle à de si beaux yeux.
Ainsi dans la danse
Cupidon pleuroit
Et tout en cadence
Parfois soupiroit, Priant tout bas les Zéphyrs D'aller porter ses soupirs.
On entend l'air sous les paroles.
Une échappée sur les bois et les prairies! Soudain le poète retrouve son naturel et sa verve. Il admire, — peut-être — les terrasses, les broderies, les miroirs et les gerbes d'eaux harmonieusement ordonnées par Le Nôtre, mais ce n'est pas en se promenant le long des charmilles taillées et des eaux prisonnières du jardin régulier qu'il a trouvé ces vers :
Errer dans un jardin, s'égarer dans un bois, Se coucher sur des fleurs, respirer leur haleine, Écouter en rêvant le bruit d'une fontaine, Ou celui d'un ruisseau roulant sur des cailloux.
Photo, de la Librairie Larousse