‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 85 sur 105 · I. Lettres de M™" de Sévigné, 14 juillet · texte numérisé non relu

I. Lettres de M™" de Sévigné, 14 juillet

a donné de la iahleLe Corbeau^ la Gazelle, la Tortue et le Rat ^ une interprétation ingénieuse ^ Cette fable est dédiée à M""^ de La Sablière : j'ai tout à l'heure cité quelques vers du prologue. Elle aurait été composée à la fin de l'année 1679, et serait, par allusion, l'histoire de la rupture des deux amants.

La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue, Vivoient ensemble unis : douce société.

La Gazelle serait M"° de La Sablière, le Rat le jeune Sauveur, son professeur de mathématiques, le Corbeau Bernier, §on philosophe, la Tortue La Fontaine, son poète; car ensemble, ils formaient une « douce société ».^

La Gazelle s'alloit ébattre innocemment.

Quand un Chien, maudit instrument Du plaisir barbare des hommes.

Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas.

Elle fuit, et le Rat, à l'heure du repas [sommes

Dit aux amis restants : « D'où vient que nous ne

Aujourd'hui que trois conviés?

I^a Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés? » A ces paroles, la Tortue S'écrie et dit : <?: Ah! si j'étois

I. Le doctfeur Netter, cité dans la notice de la fable XV du livre XII (Édition <^es Grands Écrivains de la France).

MVt AMTÊS DÉ LA FONTAINE ÎQg

Comme un CorbeâU d'ailes pourvue, Tout de ce pas je m'en irois Apprendre au moins quelle contrée, Quel accident tient arrêtée Notre compagne au pied léger; Car, à l'égard du cœur, il en faut mieux juger. > Le Corbeau part à tire d'aile :

Il aperçoit de loin l'imprudente Gazelle Prise au piège, et se tourmentant.

Le piège où l'imprudente s'est prise, c'est la grande passion que lui sut inspirer La Fare.

Il (le Corbeau) retourne avertir les autres à l'instant; Car de lui demander quand, pourquoi ni comment

Ce malheur est tombé sur elle.

Et perdre en vains discours cet utile moment.

Comme eut fait un maître d'école,

Il avoit trop de jugement.

Le corbeau donc vole et revole.

Sur son rapport les trois amis

Tiennent conseil. Deux sont d'avis

De se transporter sans remise

Aux lieux où la Gazelle est prise. « L'autre, dit le Corbeau, gardera le logis : Avec son marcher lent, quand arriveroit-elle?

Après la mort de la Gazelle. >

Ici la scène devient tout à fait vraisemblable. On se représente La Fontaine, avec son marcher lent.

Sauveur et Bernier devaient volontiers laisser au logis ce personnage peu expéditif.

Ces mots à peine dits, ils s'en vont secourir

Leur chère et fidèle compagne,

Pauvre Chevrette de montagne.

La Tortue y voulut courir :

La voilà comme eux en campagne; Maudissant ses pieds courts avec juste raison, Et la nécessité de porter sa maison.

A ce trait reconnaissez encore le bon La Fontaine; il se connaît bien, il sait qu'il \arrivera trop tard, il n'en part pas moins au secours de son amie.

Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom) Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie. Le Chasseur vient et dit : « Qui m'a ravi ma proie? » Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou. Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle;

Et le Chasseur, à demi fou

De n'en avoir nulle nouvelle.

Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.

« D'où vient, dit-il que je m'effraie?

Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraie. » Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous, Si le Corbeau n'en eiit averti la Chevrette.

Celle-ci, quittant sa retraite.

Contrefait la boiteuse et vient se présenter.

L'Homme de suivre, et de jeter Tout ce qui lui pesoit : si bien que Rongemaille Autour des nœuds du sac tant opère et travaille

Qu'il délivre encor l'autre sœur Sur qui s'étoit fondé le souper du Chasseur.

Dans ce dénouement voyez, si vous le voulez, La Fare passant sa colère sur le bonhomme et M"' de La Sablière survenant pour sauver La Fontaine du courroux de l'amant déçu.

Tout cela est pure conjecture. D'ailleurs les péripéties sont tirées du Livre des Lumières de Bidpaï, où La Fontaine a puisé le sujet de tant de fables. Mais pourquoi choisit-il tout exprès cet apologue pour le dédier à M'"*' de La Sablière?

Même si La Fontaine n'a jamais songé à ces allusions, il n'est pas inutile de relire cette fable : il y a mis le plus fin, le plus tendre de sa sensibilité, et elle nous fait mieux comprendre sa peine, lorsque se dispersa la « douce société » où il avait si longtemps vécu.

M"" de La Sablière n'avait quitté La Fare que pour se donner à Dieu. Désormais elle suivait la voie étroite : ce n'était pas le chemin de La Fontaine.

Elle n'abandonna pas le monde tout de suite.

Dans les années qui suivirent, elle garda un bel hôtel rue Saint-Honoré, elle continua d'héberger La Fontaine, de lire ses vers, de veiller sur sa vieillesse aventureuse. Mais chaque jour elle s'adonnait davantage à la charité et à la pénitence, elle s'y adonnait de tout son cœur passionné. Elle finit par aller loger à l'hôpital des Incurables avec une seule servante, et se mit sous la direction de l'abbé de Rancé. Aux rudes mortifications qu'elle s'imposait, se joignirent alors les atroces douleurs d'un cancer .

Elle avait d'abord ignoré la nature de son mal.

Quand je m'en aperçus, écrivait-elle à Rancé ^ je me prosternai devant Notre-Seigneur avec larmes et lui demandai avec un sentiment très vif de me l'ôter ou de me donner la patience de le supporter. Je puis vous protester que, depuis ce moment, je n'ai pas formé un désir sur cela, Dieu m'ayant fait la grâce d'ajouter à la tranquillité que j'avais devant, un calme que je ne puis vous exprimer. Il me semble que c'est un effet de l'amour de Dieu envers moi qui a tellement augmenté celui que j'avais dans le cœur, que j'en suis beaucoup plus remplie. Ce qui me fait peine est une certaine mollesse, il me semble, quelquefois de me coucher plus tôt et de me lever plus tard. Je pourrais peut-être,

I . Les lettres de M™" de La Sablière à Rancé ont été publiées par M. Anatole France {La vie littéraire, t. ÎV).

et même je crois avoir sur cela plus d'exactitude. Car je sens que cela attire mon attention par la douleur. Enfin il est impossible, et je m'en aperçois à tout moment, que mes journées ne soient remplies d'infidélités. C'est la seule peine que j'aie et qui n'est pas prête à finir, puisque j'ai bien peur de n'en voir la fin qu'avec ma vie, dont les souvenirs me font trembler....

Et peu de temps avant sa mort (janvier 1693) elle envoyait ce billet à son directeur :

La maladie que j'ai augmente tous les jours, mon très R. P. Il y a apparence qu'elle n'ira pas loin. Je vous supplie très humblement que le mal que j'ai ne soit jamais su de personne, pas plus après ma mort que pendant ma vie. Dieu vous récompensera sans doute de tous les biens que vous m'avez faits. Et je l'en prie de tout mon cœur. Je me sens toujours la même tranquillité et le même repos, attendant l'accomplissement de la volonté de Dieu sur moi. Je ne désire autre chose.

Elle mourut le 6 janvier 1693.

Vers le même temps, La Fare, qui rimait à ses heures, comme son inséparable compagnon, l'abbé de Chaulieu, composait le « madrigal » que voici :

De Vénus Uranie [M.^^ de La Sablière], en ma verte Avec respect j'encensai les autels, [jeunesse,

Et je donnai l'exemple au reste des mortels De la plus parfaite tendresse»

Cette commune loi qui veut que notre cœur

De son bonheur même s'ennuie,

Me fit tomber dans la langueur

Qu'apporte une insipide vie.

Amour, viens, vole à mon secours,

M'écriai-je, dans ma souffrance;

Prends pitié de mes tristes jours.

Il m'entendit et, par reconnaissance

Pour mes services assidus,

Il m'envoya l'autre Vénus, Et d'amours libertins une troupe volage,

Qui me fit à son badinage.

Heureux si de mes ans je puis finir le cours

Avec ces folâtres amours !

Son vœu fut exaucé : 1' « autre Vénus » resta sa compagne. On l'appelait, dans la Société du Temple, M. de la Cochonière. Il mourut à soixante-neuf ans, perdu de crapule, d'ivrognerie et de mangeaillc.

La Fontaine demeura le plus fidèle et le plus tendre des amis de la convertie. De son affection il a donné des preuves touchantes, comme cette recommandation qu'il fit à Racine et que nous avons déjà rappelée : « Ne montrez ces vers à personne, car M""*" de La Sablière ne les a pas encore vus. » Mais le plus émouvant de ces témoignages est l'admirable épître qu'il lut à la fin de la séance où il fut reçu académicien.

Ce jour-là il fit sa confession publique, étrange confession, sans ferme propos de ne plus pécher, mélancolique et souriant aveu d'une inguérissable faiblesse, le plus beau commentaire qu'un poète ait jamais donné de l'éternel video meliora proboque, détériora sequor.

Il n'ignore pas que sa Muse, aussi bien que ses jours,

Touche de son déclin l'inévitable cours.

Il sait

Que le plus beau couchant est voisin de la nuit.

Il sait que le temps passe : d'un regard il embrasse sa vie écoulée et s'accuse de toutes ces passions dont il se glorifiait autrefois dans VHymne à la Volupté.

Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre : J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens. Les pensers amusants, les vagues entretiens, Vains enfants du loisir, délices chimériques; Les romans, et le jeu, peste des républiques, Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits, Ridicule fureur qui se moque des lois; Cent autre passions, des sages condamnées, Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années

Et cependant réparer, expier, comme l'a fait son amie pénitente, il n'en a point le courage.

Si j'étois sage, Iris...

Iris ! jamais il ne cessera de donner ce sobriquet mythologique à celle qui, maintenant, n'est plus qu'une garde-malade occupée à veiller, consoler et ensevelir les misérables.

Si j'étois sage, Iris (mais c'est un privilège

Que la nature accorde à bien peu d'entre nous),

Si j'avois un esprit aussi réglé que vous,

Je suivrois vos leçons, au moins en quelque chose :

Les suivre en tout, c'est trop; il faut qu'on se propose

Un plan moins difficile à bien exécuter,

Un chemin dont sans crime on se puisse écarter.

Ne point errer est chose au-dessus de mes forces;

Mais aussi, de se prendre à toutes les amorces,

Pour tous les faux brillants courir et s'empresser!

J'entends que l'on me dit : « Quand donc veux-tu

Douze lustres et plus ont roulé sur ta vie : [cesser?

De soixante soleils la course entresuivie

Ne t'a pas vu goûter un moment de repos.

Quelque part que tu sois, on voit à tout propos

L'inconstance d'une âme en ses plaisirs légère,

Inquiète, et partout hôtesse passagère.

Ta conduite et tes vers, chez toi tout s'en ressent;

On te veut là-dessus dire un mot en passant :

Tu changes tous les jours de manière et de style;

Tu cours en un moment de Térence à Virgile;

Ainsi rien de parfait n'est sorti de tes mains.

Eh bien! prends, si tu veux, encor d'autres chemins :

Invoque des neufs Sœurs la troupe toute entière;

Tente tout, au hasard de gâter la matière,

On le souffre excepté tes contes d'autrefois. >

Cette bonne conseillère, c'est Iris qui consentirait à mesurer la pénitence aux forces de son poète.

J'ai presque envie, Iris, de suivre cette voie.

Presque! tout l'homme est là. Et il dessine de luimême un portrait dont la ressemblance est si frappante que jamais on ne peindra mieux La Fontaine. Quelle image du poète vaudrait celle-ci?

Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi,

Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles

A qui le bon Platon compare nos merveilles :

Je suis chose légère, et vole à tout sujet;

Je vais de fleur en fleur, et d'objet en objet;

A beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.

J'irois plus haut peut-être au temple de Mémoire,

Si dans un genre seul j'avois usé mes jours;

Mais quoi ! je suis volage en vers comme en amours.

Il se résigne donc à subir la loi de son humeur i

Je ne prétends ici que dire ingénument L'effet bon ou mauvais de mon tempérament.

Tel que fut mon printemps, je crains que Ton ne voie Les plus chers de mes jours aux vains désirs en proie.

Il distingue clairement la route où son amie voudrait l'engager : il faudrait commencer à vivre.

Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre. Votre réponse est prête; il me semble l'entendre : C'est jouir des vrais biens avec tranquillité; Faire usage du temps et de l'oisiveté; S'acquitter des honneurs dus à l'Etre suprême; Renoncer aux Philis en faveur de soi-même; Bannir le fol amour et les vœux impuissants, Comme hydres dans nos cœurs sans cesse renaissants.

C'est là-dessus que finit la confession. La Fontaine publiera de nouveaux contes; il restera « volage en vers comme en amours »; il ne renoncera pas aux Philis; quant aux « honneurs dus à l'Être suprême », huit années encore passeront avant qu'il songe à s'en acquitter.

cl/cu/v de. Itz CFontairue.

de. JIA c£uj^fi^e. kJ^oji

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Photo, de la Librairie Larousic

JEAN DE LA FONTAl NE Gravé par Hilelinck d'après Rij^aud

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