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Jean Denis: roman

C est François, un gars de quinze ans, qui, de retour de chez le boulanger, apprit à Jean Denis l’ordre de mobilisation générale. Jean qui avec Berthe se promenait dans la campagne n avait pa s entendu le tambour. il y a des événements dont on ne se rend pas compte tout d’abord et qu’il faut remuer en soi comme des idées. Berthe devint blanche et fît :

— Ah ! mon Dieu !...

•Et Jean sentit qu’elle s’appesantissait à son bras. Distraitement, il balbutia quelques mots de réconfort; puis, tout de suite, car il voulait savoir :

— Attends, dit-il.

Et il courut vers le village...

Sur le mur de la mairie, il lut l’affiche officielle et dont l’en-tête portait deux drapeaux tricolores en V. Cependant, il ne comprit pas davantage. Son esprit n’enregistrait que des images héroïques : souvenirs d’épopée, scènes révolutionnaires, évocations pathétiques de la patrie en danger. Il tâcha d’arrêter sa pensée :

— C’est la guerre !

Mais ces mots n’éveillaient pas encore en lui l’écho qu’il attendait. Il regardait l’ombre dansante d’une feuille de platane sur le mot « soldats ». Charmois, le maire, qui gesti-: culait dans un groupe l’appela :

— Eh bien, monsieur Jean?

— Eh oui, père Charmois. J

Ils se serrèrent la main. 'I

Le destin pesait et le silence... I

Heureusement Terrasse, le forgeron, veil-4 lait. Terrasse porte en soi une force qui déj fie la vie et qui emplit tout le village. Il criaj d’une voix dont il exagéra la gaîté : I

— Dans deux mois, à Berlin ! I

Ce fut l’encouragement que chacun attend dait. fl

— A Berlin !

— Sacré Terrasse !

— Ils n’auront pas sa peau !

— Eir vaut pas assez, ben sûr.

Cependant Terrasse blaguait :

— Y a pas qu’moi qui vas partir , Manille, la jument, s’en va-t’aussi.

Il y eut des bravades, des rires, des poings tendus. -

Le maire conclut :

— Je paye la tournée.

Et c’estainsi qu’en continuant leurs gestes coutumiers les petits villages de France surent dominer l’orage...

Jean rejoignit Berthe. Il ne lui dit rien, il lui prit le bras et tous deux s’en furent côte à côte. Ils marchaient du même pas. Jean sentait contre lui la hanche de la jeune femme, qui était douce et mouvante. Il pressa tendrement la taille de son amie et il comprit qu’ainsi il donnait à Berthe plus de courage peut-être qu’avec des mots superflus.

Ils suivaient un sentier sinueux et tranquille. Ils allaient dans le silence d’un jour

d été finissant. La lumière, répandue sur la terre comme un bienfait sans mesure, dorait les champs, et il y avait, à côté des meules nouvellement élevées, de l’ombre où l’on sentait qu’il ferait bon s’étendre... Un lièvre bondit dans des luzernes. Un vol dn moineaux s éparpillait autour d’un pommier...

Jean, sous la secousse éprouvée, ne vivait pas encore simplement. Il se disait avec naïveté :

« C’est une heure d’Histoire. Il faut que j’en note les détails. »

Alors il regardait, mais comme on collée- î tionne les objets et non plus en familier de| la campagne qui s’attache à chaque chose| afin d’en composer du bonheur. Au fond ill s’étonnait que cet instant fût semblablel aux autres, bien qu’il prît garde de ne pasi céder a cette impression qu’il jugeait pué-f rile...

Il habitait une de ces demeures, moitié ferme, moitié gentilhommière, que les bourgeois se faisaient construire au dix-huitième siècle. Il l’aimait parce qu’elle s’élevait au milieu des champs. Seule, une

haie vive séparait le jardin de la campagne.

En arrivant près de l’enclos,, Jean fut surpris de ne plus entendre l’homme qui, depuis le matin, bêchait dans le potager. Brusquement il se rappela et perçut, par cet humble détail, que déjà la Guerre suspendait la Vie...

Berthe lui avait dit;

— C’est demain dimanche. Tu viendras à la messe avec moi,, n’est-ce pas ?

Il n’avait pu s’empêcher de sourire, la jeune femme étant sa maîtresse et d’esprit libre, de lui voir soudain des sentiments si religieux.

Jean Denis méditait dans la petite église. C’était une chapelle à deux nefs inégales, intime, recueillie et tout emplie des prière» des âges passés. Elle se tassait sur de lourds piliers blanchis à la chaux et les vitraux naïvement peinturlurés versaient une lumière où tremblait de l’encens. Il y avait là le maire qui cependant se flattait de ne pas aimer les « ratichons », Boivin le perruquier. Terrasse le forgeron et tous les gars du village qui

allaient partir. Après l’Évangile, le prêtre qui était jeune monta en chaire. 11 dit avec simplicité :

— Mes frères, je ne pourrai pas dire la messe dimanche prochain, car je serai mobilisé. L’évêché assurera, mon remplacement.

Il dit encore :

— Récitons un « Notre Père » pour le salut de la France.

Le même sentiment courbait les fronts.

On se sentait au-dessus du monde et l’on savait qu’il fallait s’abreuver à une source plus haute que la vie.

Après la messe, Jean s’arrêta sous les vieux sycomores qui, de leurs feuillages, semblaient protéger les pierres. La chapelle se dressait au bord de la Loire. Il contempla l’horizon qu’il aimait, le fleuve lent et paisible comme une force en repos, la rive plate et basse, d’un vert uni, le ciel surtout, le ciel immense, le ciel qui est toute la beauté de ce paysage, le ciel où tout est vie, qu’un souffle nuance, qu’une vapeur anime, où l’azur même est mouvement... Il regardait, non plus comme hier sans savoir, mais de

toutes ses forces, avec soin, afin que tout entrât en lui et devînt plus tard un vivant souvenir...

— On me dit que vous nous quittez, monsieur Jean ?

Le père Charmois s’informait.

— Oui, nous prenons le train ce soir... Un ami que je veux revoir ; mon frère aussi qui est à Paris... D’ailleurs je dépends du recrutement de la Seine. Je saurai mieux là-bas ce que je pourrai faire.

— Vous n’allez pas partir... Avec votre santé...

— Oh ! ma santé...

— Dame, avons voir...

Jean plaisanta :

— On ne devrait mobiliser que les flanchards. Du moins leur perte ne serait pas sensible.

— En voilà une idée !

Le père Charmois, brave homme, croyait devoir discuter. Jean trancha :

— Je pourrai toujours faire un brancardier.

— Dans ce cas, bonne chance, monsieur Jean !

— Merci, père Charmois.

Les gars du village se retiraient, la tête penchée, en traînant leurs sabots. Jean pensait :

« Voilà Michaud qui taillait la haie de l’enclos. Gascon qui courtisait les filles. Vélin le maraudeur et Terrasse et Boivin. Ils vont tirer à l’effroyable loterie de la guerre. Qui d’eux cinq en réchappera? »

Terrasse revenait sur ses pas, la main tendue ;

— J’vous d’mande pardon, m’sieur Jean.

J’oubliais de vous dire bonsoir.

Il était beau, installé dans ses muscles so? lides.

— Quand « rejoignez- vous »?

— Demain, à Orléans.

Etpour crâner il renouvela sa plaisanterie fî

— J’m’en vas pas seul. Manille, la jument,; part aussi. ;

— Oui, mais elle on la paye, tandis que’ vous c’est pour rien.

Terrasse la trouva bonne.

— Ah! c’est farce, ça, ‘par exemple ! C’est rien farce !...

Et il partit dans un éclat de rire en tanguant des épaules...

La voiture qui conduisait Berthe et Jean aux Aubrais n’avançait que lentement, La route était encombrée. Il y avait des véhicules de toutes sortes, charrettes, carrioles, chars à bancs, jusqu’à des tombereaux. Des paysans conduisaient des chevaux par la bride.

-D’autres poussaient devant eux des troupeaux : bœuïs pesants et médita tifs,,moutons inquiets martelant la chaussée dans le cercle haletant du chien beauceron. Des convois

passaient. Des gerbes amoncelées tremblaient

sur les fourragères... S’énflant à chaque chemin, fleuve-formé de mille ruisseaux, la richesse coulait a pleins bords pour la défense de la terre... Ainsi, dans toute la France, les routes étaient en marche parce que la campagne, dans un sacrifice silencieux et simple, se vidait... On avait des idées d’abondance, de grandeur et de devoir...

Parfois, entre les charrois, la moto d’une estafette bondissait rapide, ou bien une automobile filait sans bruit et l’on distinguait

dans la poussière soulevée des officiers d’étatmajor.

Jean songeait : « C’est la Force, la Force qui se lève ! »

Et il admirait que la Force fût belle quand elle est sagement ordonnée.

Un peu avant les Aubrais la route entière s’arrêta. Un régiment d’artillerie passait qui allait embarquer à la gare. Des I hommes chantaient ; d’autres avaient le vi- I sage tendu et dans leurs yeux flambait la fièvre ; tous portaient des fleurs accrochées à leurs équipements. Ils avançaient avec précision, se suivant aux distances régie- , mentaires. Les batteries se succédaient, ' semblables et grises : caissons, fourgons et ces lévriers de la mort : les y5... Le régiment était une force parmi la Force, qu’ac- ; compagnaient la confiance et l’espoir. Ce- :

pendant Berthe dit, dans sa faiblesse de '

femme: i

— Oh! ces fleurs ! comme à des gens qui | vont mourir... |

Jean Denis exalté ne considérait que fins- | trument de combat puissant et souple, et il i

ne pensait plus à la Mort que dans l’auréole du sacrifice accepté.

Le train allait partir; la portière du compartiment s’ouvrit brusquement.

— Y a-t-il de la place?

Une femme monta, quelconque et sans âge, une femme d’officier pauvre, une de ces épousées par amour, si tristes quand elles se fanent et qu’on ne peut voir sans penser à la mesquinerie obligée de leurs soucis. Trois enfants la précédaient dont la jeunesse étonnait: sept, cinq et trois ans peut-être... Le père, un lieutenant d’infanterie, restait debout, sur le quai.

— Embrassez papa.

Ils se pressaient. Alors, fébrilement:

— Et moi ?

Mais au moment qu’elle se penchait le convoi s’ébranla.

— Maurice !

Elle avait un pauvre visage de naufragée. Elle fit un effort comme pour avaler la boule de chagrin qui l’étouffait. L’aîné demanda :

— Maman, j’ai faim.

Elle ne répondit pas. D’un sac ouvert elle tira des tartines qu’elle avait préparées. Dans l’humble geste s’exprimait tout son courage. Elle voulut parler, mais elle n’eut qu’un sourire tremblé.

— Mangez, mes petits.

Jean Denis sentit qu’une main se glissait sous son bras. J1 se retourna. Bertbe le regardait bouleversée. Il vit les yeux de la femme qu’agrandissaient toute la pitié, tout l’effroi...

Dès son arrivée à Paris, Jean courut chez Michel Divan, son ami. Une lettre l’attendait qu’il décacheta en hâte :

Cher vieux,

Ce mot t’apprendra mon départ. Je prends aujourd’hui le train de 5 heures pour Nancy et j’aurai quitté Paris dans un instant. Ce que je pense? je n’en sais rien. Comment je vis depuis hier? Pas davantage... J’ai essayé de me détacher de tout ce que' j aime, mais je ne crois pas y être parvenu...

Je ne laisse personne, pardon toi, mon vieux Jean. .. Pense à moi. Je t’embrasse.

Michel.

Je suis du XX® corps, division de fer. Un vrai plaisir pour un notaire...

IG

Jean resta un instant étourdi. II lui semblait tenir le testament de son ami. Il se raidit.

— Allons! Il est de la réserve. Il ne va pas « donner » tout de suite !

Il relut la lettre dont la simplicité le toucha. Il sourit un instant en constatant que, jusque dans les circonstances les plus tragiques, Michel conservait son dédain de la littérature. Tout de suite mille scènes lui revinrent à l’esprit de la longue amitié qui les unissait: des riens, des petites choses, tout ce que Ton n’apprécie pas sur le moment' et qui, dans le passé, fait le bonheur. Il se rappelait la chaleur de leur sympathie, leur' goût de la sincérité ajoutant à leur franchise encore. Us avaient fait de leur affection la balance où ils pesaient leurs sentiments et ils ne s’appréciaient eux-mêmes qu’en raison dej l’estime qu’ils s’inspiraient Tun à l’autre. ' — Et ce serait fini, cela? C’était impos-i sible. I

Sans raison, une conviction se logeait dansj l’esprit de Jean Denis et dont, joyeux, ill pressentait le vigoureux entêtement : i

— Cela ne serait pas.

II partit et, pour rentrer chez lui, prit les boulevards.

Neuf heures sonnaient. La plupart des réverbères étaient éteints. Paris, sorti des maisons^ vivait tout entier dans la rue. La foule coulait le long des grandes voies obscures en deux courants larges et calmes et il semblait que la ville fût plongée dans la nuit, juon par crainte des avions ennemis, mais jafin que, plus recueillie, elle s’accordât à (notre émoi... II régnait un sentiment triste |et viril, de sacrifice’ et de résolution. On ne voyait que des yeux lourds de choses : ceux des hommes lointains et graves, ceux des femmes émouvants de courage et de pitié. Chacun sentait le poids de sa pensée qui était la pensée de tous et qui appuyait sur les ronts comme un joug.

Jean comprit qu’il entrait dans la foule et (u’il participait à sa vie. La veille et le matin encore il avait subi ses impressions sans ordre 'arce qu il s était trouvé seul devant l'Événenent redoutable. Maintenant il saisissait qu’il e comptait pas dans la tourmente, et, quand il

s’écoutait, c’était pour percevoir en lui l’écho de la ville innombrable qui roulait en vastes remous.

Jean Denis songeait ;

« Voilà, je suis parmi des êtres que je considérais hier avec indifférence, qu’il m’aurait paru importun de connaître. Leur espril m’était étranger. Et cependant je n’ai pas besoin de les étudier pour savoir ce qui se passe dans leur conscience... Je sais que je suis à leur unisson... »

L’évidence s’imposait à lui : '

« Ma personnalité se résorbe. Mes ambitions, mes appétits, mes désirs abdiqueni leurs buts particuliers et j’assiste avec clairvoyance à ce renoncement... » ’j

11 consentait à ne plus s’appartenir et, dans le même instant, sa raison s’affermissait! Nouvel Antée renaissant à la terre, il éproui vait une force inoubliable parce qu’ayant ac-i cepté de se perdre dans la multitude, le peuplj à son tour le portait. 1

Pensant à Michel, il ajoutait : 1

« Mon ami, puisses-tu avoir éprouvé réconfort avant ton départ... » 1

; Jean Denis s’en allait avec des idées frater- I nelles. II y avait un silence étrange et l’on I parlait à voix basse comme à I église. Il entre de la religion dans l’émoi pour la patrie. Cet émoi était si ardent, si nouveau et si pur qu il ne s exprimait qu’avec une pudeur étonnée... Mais soudain des jeunes gens passèrent en troupe, brandissant des drapeaux. Ils clamaient le Chant du départ. II y eut de rares bravos, on applaudit, certains crièrent : « Vive la France ! » Jean se sentit gêné devant cette manifestation tapageuse. Quelque temps après un autre cortège arriva, puis un autre. Ils n^étaient composés que de gamins de quinze ans. Personne n’y faisait plus attention, Paris, pensif, marchait en portant son souci...

Jean quitta les Boulevards et par la rue des Pyramides gagna les quais. Un instant, sur le Pont Royal il s arrêta. Le clair de lune glissait sur les toits du Louvre puis, touchant jl eau courante, y posait des miroitements ■brefs. Jean se pencha. II y avait des remous' iutour des piliers, puis un flot lisse s’engouffrait sous les arches et il semblait que

de la lumière coulait... Le vent s’éleva. Jear frissonna et sentit au côté gauche, au défau de l’épaule, la douleur qu’il avait accoutumé de surveiller. Il respira avec application. Lî brûlure se précisait. Son enthousiasme tomba à cause de son mal. Le col du paîeto relevé, maussade, il rentra chez lui.

Ce furent de belles journées, les seules belles journées de la guerre. La vie s’ouvrai à nous avec un autre but, une tâche menaçante qui provoquait des. vertus. La guerr^ nous étreignait déjà, mais elle s’accompa-gnait de sentiments si forts, de consente^ ments si pleins que nous n'en apercevions pas alors le hideux visage. Il y eut de grands gestes simples, des dons sans retour dans If silence des consciences. La Fraternité réj gnait sur la Ville et nous dominait comme uni loi de douceur. Nous nous découvrions égaux' ceux qui sont laids et timides, ceux qui son! humbles, ceux pour qui le plaisir est mesure comme une aumône, et ceux qui vivent de ce que leur laissent les heureux... Chaque homme découvrait les hommes. Nous nous

i comprenions parce que nous nous aimions...

Paris où tout s’affine vivait d’une vie sensible et ferme comme une âme neuve et spontanée. La vanité, la paresse et le plaisir ne rôdaient plus dans la pénombre. A leur place, l’orgueil et la résolution éclataient au grand jour et composaient nos cœurs; cependant, l’idée de la mort veillait dont nous éprouvions la présence. Nous portions les exaltations les plus hautes et les prémices de toutes les douleurs. Devant la Marseillaise de Rude, nous nous sentions près ides larmes ; Gavroche régnait magnifique et narquois ; quelqu’un trouva « boche » pour i^ue, sons notre haine, l’ennemi comprît notre Itnépris... Le soleil d’août, ardant de tous ses jfeux, cautérisait notre anxiété, nos chagrins. j\utour de la tristesse des départs, dans la l'ivalité des courages, l’esprit claironnait, jmlontaire. Ce n’était pas la guerre cela, mais iious le croyions alors ; et il y avait tant de jfravité au profond de nos âmes que nous pardonnions aux exoès inévitables, aux bravades sottes et faciles.

Jean sortait fréquemment, accompagné de Berthe ou de Simon, son frère, qui n’était mobilisable que vers le 20 août. 11 attendait les éditions spéciales, s’emparait fébrilement des journaux, lisait les nouvelles, discutait sans fin avec des gens qu’il ne connaissait pas. Il avait des certitudes splendides et qui se dressaient en faisceau avec les convictions des autres... Un Jour, dans la rue, on cria : « Les Russes à cipq étapes de Ber-^ lin... » Il en souffrit autant que s’il s’était rendu personnellement ridicule, tant il voulait qu’en tout l’on fût parfait.

11 était auxiliaire et, comme son livret militaire ne portait pas d’affectation spéciale, il croyait alors qu’il serait mobilisé comme brancardier. Cependant aucun ordre ne ve- 1 nant delà Place, il se rendit au Recrutement. | Il attendit longtemps, parmi la foule, sans j impatience. Il causait avec ses voisins sur un | ton de cordialité qui l’amusait. Il constatait i leur défaut de sens critique, mais il ne s’en of- | fusquaitpas outre mesure. Des opinions s’ex- j primaient avec abondance, des conceptions tactiques dont aucune ne troublait l’univer-

selle sérénité. Des récits circulaient, fabuleux, auxquels les regards s’animaient. La crédulité guettait, inlassable et happait les nouvelles avec avidité...

Au bureau, un gendarme dit à Jean « qu’il sei’ait appelé bientôt ».

Berthe partageait la vie de Jean Denis. Amoureuse et rien qu’amoureuse, les événements ne l’atteignaient que par son ami... Ils s’étaient rencontrés au « Quartier ». Orpheline et sans fortune, elle consacrait les quelques milliers de francs qu’elle possédait à conquérir 1e diplôme de docteur en médecine. Jean l’avait aimée. Il lui avait révélé sa vocation véritable, son rôle de compagne sensible et fidèle auprès de l’être choisi dans l’absolue indépendance de son cœur. Elle était devenue la maîtresse du jeune homme et de cette union où elle apportait spontanément toute son intelligence, sa clairvoyance,

I sa jeune franchise, elle avait fait son unique j devoir de femme, l’unique ambition de son I être éperdument donné.

Elle vivait pour Jean seul. Elle avait pour

JEAN IJeNIS

lui un amour qui le « suivait ». Cet amour s effaçait^ épiait et flambait à la moindre étincelle dès qu’elle surprenait que Jean vivait pour elle. Et maintenant même qu’elle le sentait habité d’une autre passion, immense, dans la duperie consentie de son cœur, elle se satisfaisait de donner tout d’elle-même pour le peu qu’elle recevait de lui... La ■ gueire lui apparaissait surtout comme un danger pour son amour. Elle craignait que Jean lui fût enlevé et, dans le tragique sans pitié, elle distinguait déjà l’agonie désespé- I rée de leur tendresse... I

Un soir, les journaux donnaient en der- ’t

niere heure 1 avance en Alsace et la marche victorieuse sur Mulhouse. Quand il apprit la nouvelle, Jean Denis éprouva une joie dont il n aurait pas jadis soupçonné l’intensité. É L’Alsace ! Il lui sembla qu’il avait été long- | temps malade et qu’il revenait enfin à la J vie... Il donna le journal à Berthe. É

— Regarde. m

La jeune femme lut les dépêches et, sim- 9 plement : ■

— Tu es heureux? 9

Il la regarda surpris. Elle força son regard et demanda :

— Tu m’aimes ?

Il resta un instant confondu. Il se disait : « C’est donc cela qui l’occupe en ce moment ? »

Il eut un mouvement d’humeur, de la rancune contre elle. Il répondit avec brusquerie : '

— Bien sûr, je t’aime.

Le visage de Berthe s’assombrit. Il s’en voulut d’avoir été injuste peut-être et brutal...

Berthe tendait à Jean les volumes qu’il lui indiquait et qu’il rangeait ensuite sur les rayons. Il installait sa bibliothèque de guerre.

— Donne-moi le Stendhal, veux-tu?

A travers les rideaux de toile de Jouy, le soleil allumaitles dessins écarlates puis, d’un jet où la poussière faisait des bonds fous, posait sur le bureau une tache de lumière. Une moucheUourdonnait entre le tulle et la vitre. . . De la main Berthe fit signe à Jean d’attendre. Elle avait ouvert une brochure au hasard. Elle lut un instant. Puis :

— Ecoute... Ce passage de Charles-Louis Philippe : « Il se trouvait parmi la sagesse que l’on demande à un paysage afin qu’il ne J vous trouble pas dans vos pensées... » ||

Elle tourna vers lui son visage qu’il distinguait mal à contre-jour mais dont il savait l’expression ravie.

— C’est dans cette sagesse que nous abritions autrefois notre vie, dit-elle.

Il connaissait son âme aimante et le bonheur qu’elle éprouvait à la lui confier. Il fut tenté d’éviter la scène d’attendrissement qu’il sentait approcher ; cependant il regrettait de s’étre montré trop vif l’autre jour, et, comme elle restait un instant silencieuse, il flatta sa secrète envie :

— Qu’as-tu?

— Ce sont ces choses que je viens de

lire...

— Eh bien? '

Berthe hésitait, s’efforçait à préciser :

— On dirait qu’elles se tranforment en moi en amour et que l’émoi qu’elles me donnent me fait t’aimer davantage.

Il demeura surpris comme à toute expression nouvelle de sa tendresse. 11 savait ce qu’elle lui dirait mais non ces mots qui le touchèrent.

— C’est que je te dois tout, Jean...

Tandis quelle parlait, il se rappelait leur première entrevue, sa chambre modeste et sage, tout emplie de la paix du travail et où le jour entrait comme delà blancheur... Elle était près de la fenêtre, penchée sur un manuscrit qu’elle recopiait et il voyait encore son profil appliqué. Tout de suite, près de Berthe, on devenait grave et l’on pensait à la vie. Se doutait-il qu’il allait l’aimer cependant? Et voilà, c’était arrivé...

Mais Berthe finissait dans un soupir :

— Et dire que tu aimes une petite étudiante.

Vivement il riposta ;

— Allons donc ! Tu es bachelière !

Elle protestait, scandalisée :

— Oh ! tu te moques ! ^

L’ironie, que sa timidité ne savait pas évaluer, la trouvait toujours en défense. Jean regarda les yeux de la jeune femme qu’une rancune indulgente assombrissait. De son visage familier il n’avait pas fait une habitude. Ses bandeaux simples donnaient à son front de la douceur. Le nez était pur, trop droit peut être, et sans fantaisie. Cependant

les lèvres avaient des sinuosités m* tendres et le menton pointu affinait 1 des joues fraîches, rebondies, sans faru le grand air avait colorées.

Elle vit qu'il la regardait et, tout de suite, craintive :

— Je te plais ?

Voilà. C’était toute son âme qu’il connaissait entière : l’attente et le don sans réserve. Il dit avec indulgence :

— Berthe !

Par habitude, il « fixait » cet instant dans sa mémoire. Lés dos des reliures luisaient doucement. Sur le mur gris violet, les fleurs prenaient une valeur singulière. Un « Vuillard » offrait son accord délicat. Une odeur flottait nette et propre comme le chêne frotté des rayons, le cuir patiné des livres. La ligne du soleil s’était déplacée sur le bureau...

Brusquement, les larmes aux yeux, suppliante et comme demandant grâce :

— Oh! Jean, mon Jean! Pourquoi me donnes-tu ce bonheur si tu dois m’être enlevé bientôt?

11 la serra contre lui.

jtîAN DENIS

.abissait ses sentiments sans coni’out à l’heure elle tremblait d’angoisse ; itenant à l’abri contre lui elle restait fer-

nte et repliée.

Jean pensait :

« C’est un instant où je vis pour elle et qu’elle goûte avec un soin minutieux. »

Mais il dit :

— Tu as des yeux d’enfant où tu te montres tout entière.

Simplement elle répondit:

— C’est pour cela que tu m’aimes?

Berthe s’était retirée. Jean, d’esprit net et désireux de voir clair en lui, réfléchissait. Ce moment de tendresse, le premier auquel Berthe eût cédé depuis la guerre, intriguait sa conscience. Il voulut savoir où il en était depuis plus de dix jours qu’il vivait en dehors de son amour. Avec calme, car il n’en craignait pas le visage, il se rappela le passé...

Ce qui l’avait tout de suite ému en Berthe c’était la franchise... Généralement les femmes ont deux natures : l’apparente, par

laquelle nous croyons les connaître, et la pi fonde, celle que dans leur inconscient effor de dissimulation elles se cachent parfois elles-mêmes. Encore bien souvent ne son elles que frivoles.. . Berthe, dans son entière droiture, s’était montrée spontanément. On saisissait que ses paroles exprimaient directement sa pensée et qu’elles étaient graves et claires parce que la vérité jaillissait en elle comme une eau vive. Elle avait de l’ingénuité et comme une candeur avertie, mais aussi le plus sûr instinct et l’expérience touchante des êtres qui trop jeunes ont mesuré leur destin... Jean ne se rappelait plus les mots qu’elle avait dits pour répondre à son aveu, mais il savait qu’ils étaient les plus simples et les plus émouvants, et il se souvenait que son amour pour elle était né du pressentiment d’exercer désormais sa domination dans la vie de la jeune fille... Il songeait encore qu’elle lui avait révélé le secret de la femme : sa force merveilleuse, sa silencieusepatience, son dévouement, sa vocation qui est d’accompagner et, après avoir inspiré l’action, de l’entretenir... Alors, avec l’égoïsme ingénu

/hommes, il se surprenait à plaindre sa

/î tresse.

j — Petite Berthe, petite Berthe ! disait-il. Ame docile et si forte pourtant par tout ce que ta vigilance sut t’attirer. Tendresse à présent si mal payée de retour ! Le sacrifice où tu t’immoles n’est pas vain puisque je t’ai apporté tout ce que j’étais fier de donner, le meilleur de moi-même, la conscience de mon amour réfléchi. Tu as chassé de moi l’amourpropre et l’orgueil et si la félicité véritable est de ne plus connaître le désir même du^ bonheur, je t’ai dû la sérénité la plus ■ haute puisque j’ignorais, grâce à toi. Tinquiétude de la vie...

Puis, songeant aux heures présentes, il ajoutait:

— Berthe, depuis que la guerre est venue, je pourrais me croire affranchi du passé au point même de l’avoir détaché de moi. Il n’en ^ est rien. Seulement un devoir plus haut me : sollicite. Je n’ignore pas qu’à l’instant prochain du départ tu souffriras et que je m’en voudrai alors de ne pas éprouver au même degré que toi la douleur de la séparation. 11

faudra me pardonner... Je l’avoue. Nul débat tragique ne me déchire. C’est désolant de se montrer aussi peu romantique. Je sais ce que je dois faire et rien ne pourra me retenir. Le sentiment qui m’anime s’est imposé sur-le-champ dans sa plénitude et je m’y suis livré tout entier. Cependant je saisis que, s’il l’avait fallu, avec patience j’aurais détruit en moi mes ambitions, mon amour, tout ce qui n’aurait pas été mon devoir... Je suis heureux de n’en avoir pas été réduit là. Je suis calme parce que je comprends que je peux t’aimer sans danger, petite Berthe, et je t’aime, je t’assure, autant que je t’aimais aux premiers jours.

La jeune femme revenait. Elle surprit Jean la tête dans ses mains, le regard perdu.

— A quoi penses-tu?

— A la guerre.

— Encore î

— Toujours.

Il lui répondait d’un ton qu’il voulait détaché. Elle resta un instant silencieuse, puis, d’une voix lente :

— ‘Moi aussi, j’y pense.

Elle avait un visage douloureux et qui lui fit pitié. Jean demanda avec intérêt :

— Comment y penses-tu ?

Elle baissa la tête :

— Avec mon cœur, tandis que chez toi la guerre n’occupe que ton esprit.

Et avant qu’il eût eu le temps de répondre, elle reprit avec une violence inaccoutumée : — Oui c’est ton esprit, c’est ta conscience que cette chose effroyable a touchés, chez moi c’est mon cœur, rien que mon cœur... J’assiste à ton exaltation. Je ne te fais pas l’injure de t’accuser de bénir la guerre. Tu n’as pas montré cette inconscience. Tu as pesé les choses et je sais que ton enthousiasme s’adresse non à la .cause que tu dé- • testes, mais à ce qu’elle a provoqué; au sa-| crifice de tous, aux victoires que le danger | commun nous a fait remporter sur nous-| mêmes... Tu ne t’es pas trompé et je t’en| sais gré. Si comme à quelques-uns la guerre# t avait paru sainte, je crois que je ne t’aurais* jamais pardonné... 11 n’importe! C’est tonl esprit qui frémit, ton intelligence qui vibre,! le sentiment du devoir qui domine en

Moi, cette horreur que je hais, je la vis en femme, en femme qui t’aime... Oui, tu vas m’accuser de ne penser qu’à nous, à notre amour. Je ne suis égoïste que pour mon amour et non pas comme la plupart des hommes pour eux, dans leur amour. . . Et puis ce n’est pas sur moi seulement que je m’inquiète et que je tremble, mais sur toutes les femmes... Les femmes dans cette guerre!

Les malheureuses !...

Toute sa rancune était tombée. Sa voix étaitdevenueune plainte pitoyable. Aux coins détendus de ses lèvres, Jean comprit qu’elle allait pleurer. Il avait horreur des larmes. Un mouvement d’impatience lui échappa.

— Oh ! je ne te ferai pas de scène... Tout ce que je te dis... n’est-ce-pas...

Elle s’excusait déjà, craignant d’avoir été trop loin. Elle continua, sa pensée tournée vers ce passé dont il se vantait de s’être détaché :

— Te souviens-tu de nos journées de soleil à Biskra, alors que tu étais malade et que tu te promenais à mon bras dans les jardins ? Il y avait des heures immobiles et des

murmures d’eau courante dans l’ombre bleue. . Mon chéri, mon chéri, tu étais si grand, si fort que j’admirais ta puissance, et en même temps si faible qu’il me semblait que tu étais un enfant ayant encore besoin de soins...

Jean se rappela soudain la vigilance penchée, le dévouement de Berthe à qui il devait la vie. Il rougit de honte de ne s’en être pas souvenu tout à l’heure quand il revivait l’autrefois... Elgoïsme encore, égoïsme formidable et sournois des hommes si fiers de leur intelligence, si maladroits, si pauvres, si misérables dans leur cœur ! Il eut un mouvement de repentir qu’elle prit pour un élan de tendresse. Elle se pelotonnait dans les , bras de Jean, fermant les yeux dans son bonheur blotti... Soudain lui prenant la tête à deux paumes et approchant son visage :

— Jean, mon Jean ! Dire qu’au moment du départ, tu ne seras même pas retenu par ; tout ce que je te dois...

Elle avait des mots inouïs et qui jaillis- | saient naturellement de son amour... i

Un matin, Jean Denis reçut une lettre de Michel Divan :

Vieil ami,

Je n*ai encore eu aucune nouvelle de toi. Les courriers arrivent mal ou n’arrivent pas du tout. Nouslisons lesjournaux. Leur rhétoriqueest odieuse. J’aime ma patrie à me faire tuer pour elle et je ferai simplement et comme tout le monde — c’est ça qui est beau — tout mon devoir. Mais j’ai l’habitude de me rendre compte des choses et j’avoue ne pas songer uniquement à la gloire du pays.

Nous manœuvrons sans que nous ayons vu l’ennemi encore, car nous sommes en deuxième ligne. Mais déjà les soulfrances sont terribles. Je t’écris pendant un repos et parce que, la fatigue m’ayant surexcité, j’en ai maintenant le courage. Tout à l’heure je n'en trouverais plus la force...

Je dors comme une brute. Je n’ai pas de pensées. Je manque encore d’entraînement. Ça ira. Affectueusement,

Michel.

C était la première lettre qu’on recevait de lui. Berthe lisait par-dessus l’épaule de Jean.

— Pauvre garçon! dit-elle.

'Jean Denis songea :

— Voilà la guerre.

Et de fait c’était sa première impression de la guerre qui est toutes les fatigues, tous les sacrifices, toute la souffrance humaine et la mort. Jean se rappela ce que Berthe lui avait ditet reconnutqu’elle avait lu clairement en lui. C’était non pas la guerre qui l’avait enthousiasmé jusqu’ici, mais bien la réaction morale qu’elle avait suscitée. La qualité de cette réaction, les vertus surgies, la colère sainte l’avaientemporté dans leur tourbillon contagieux. Maintenant que de laréalité il avait une image cependant si pâle encore, il comprenait... Il pensaità ceux qui étaient partis, aux paysans, aux ouvriers, aux bourgeois, à tous ces braves gens de France goguenards

et paisibles, économes, intelligents et simples et qui formaient 1a plus douce, la plus claire, la plus belle des patries. Il les voyait aujourd’hui lancés dans l’effroyable aventure, tous égaux puisque d’un cœur égal, courbés sous le soleil d’août, marchant dans la poussière, peinant de tout leur corps, saignant de toute leur chair, mourant sur la terre qu’ils sauvaient...

Les lettres se succédaient. C’étaient des billets griffonnés d’un crayon nerveux sur des pages dé carnet arrachées :

Enfin, un mot de toi. Écris -moi, mon cher vieux, écris-moi tous les jours... J’en ai besoin... Je souffre. Je suis si fatigué ! Ces marches ! Ces marches ! toujours !... J’ai déjà eu le désir de la mort, là, tout de suite... Les nouvelles ne sont pas mauvaises. On nous dit que nous irons au feu bientôt.

11 disait une autre fois :

Aujourd’hui j’ai eu une impression insurmontable de révolte... Tout ce qu« j’ai fait, l’énergie dépensée à bâtir l’avenir, notre amitié, ma vie, tout est anéanti par cette guerre... C’est bête ce que je t’écris et bien banal... La fatigue !... J’ai les pieds blessés, mais je

marche tout de même... L’amour-propre. Je ne veux pas flancher devant ma section et pour rien au monde je ne lâcherais...

Et par ironie pour quelque emphase qu’il avait remarquée dans les lettres de Jean :

Tu peux voir les choses de haut, toi. Je t’en félicite... Pour moi un léger détail m’en empêche. Je SUIS « troupe de couverture » et de la défense de Nancy. Cela suffit... Et je suis énergiquement commandé. La preuve ? Mon chef de bataillon a tué, ou presque, sa maîtresse quinze jours avant la guerre. Drame passionnel. C’est te dire s’il craindra de nous envoyer au feu, le bonhomme... :

Puis encore :

Adieu, Jean. Demain je pars. Nous relevons les régiments de première ligne engagés depuis le début et bien endommagés déjà... J’ai fait le sacrifice de ma vie... Je suis privilégié puisque je n’ai pas de fa- j mille... Adieu... Veille bien sur ta petite Berthe... ‘ Il y a des idées que nous aimions. Qu’elles te restent ! chères comme elles nous l’ont toujours été.

Cette lettre parvint a Jean Denis le 20 août, la veille du jour où son frère allait partir. ^

Son cœur devint soudain d’un poids qui l’étouffait et il perçut qu’autour de lui il ne voyait plus clairement les objets. Il fit un effort pour rester calme. C’était son courage, à lui, de ne pas s’attendrir. Même il essaya de blaguer :

— Michel lui-même qui tourne au romantisme !

Mais sa voix sonnait faux et il comprit que maintenant la vraie guerre commençait.

Elle commençait avec l’affaire de Lorraine qui tournait mal, notre premier recul en Alsace, l’invasion de la Belgique, l’entrée des Allemands à Bruxelles. Déjà l’expérience des hommes avait mûri et un doute immense dominant la V'^ille pesait sur les fronts attachés au devoir. L’on savait mainjtenant que l’épreuve serait dure et l’on s y (préparait d’un esprit vigoureux, avec des jvertus sans tapage et des silences qui voulaient étouffer l’inquiétude, i Jean sortit. Afin de se rendre utile il s’était Iproposé pour effectuer des enquêtes sur les ||Jemandes d’allocation. Il s’occupait égaleijaient d’une ambulance auxiliaire dont il était

le gestionnaire. Mais l’ambulance était vid et les enquêtes peu nombreuses. Il passa la mairie où on lui dit qu’il n’avait rien faire ce jour-là. Alors, pour tuer le temps il alla se promener avec son frère Simon.

Paris attendait sans fièvre, immobile e tranquille. A cause des devantures fermées des voitures devenues rares, des flâneurs la ville présentait l’aspeet qu’elle preni le dimanche dans les quartiers commer çants. Une rumeur s’entendait lointaine e les pas résonnaient comme dans ces parloirs de province sans meubles et nus et of l’on a des idées d’ordre et de discipline.. Les hommes avaient pour la plupart dépasse la cinquantaine. .Jean éprouva un malaise à se sentir si jeune, parmi eux. Il dit :

— Je suis un inutile.

Simon lui répondit :

— Tu es de bonne volonté.

Il persifla :

Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté.

Puis sérieux :

Le bon vouloir ne sulfitplus aujourd’hui.'

K — Tu dois Ten satisfaire.

K 11 eut un geste d’impatience. Une femme passait. Jean échangea avec elle un regard. II pensa :

^ « En voici une qui me prend pour un embusqué. »

f Mais il dit, continuant la conversation [commencée :

s •— Mon point de vue n’a aucune imporitance.

— Cependant...

— Aucune... Qu’importe que je m’estime ou non? Là n’est pas la question... Raisonnons enfin. 11 est temps !... Depuis trois semaines je subis les événements sans réfléchir. Cela devient de l’indigence à la longue... La guerre? 11 importe peu de la qualifier, hélas ! Mais un fait est sûr. Tous les Français doivent servir, donner leur effort entier. Et je ne le donne pas. — Oh ! je sais bien. En ce

jmoment je ne peux rien faire puisqu’il me [faut attendre qu’on m’appelle. H n’en est pas moins vrai que maintenant et dans mes modestes moyens, je suis une force inemployée. — Tu ne peux t’en prendre à toi-même.

Je t’ai déjà dit que j’étais hors du dé

bat.

— Alors ?

Alors le fait est cependant déplorable Simon sourit. Il ne trouvait pas Jean asse; simple.

Tu as toujours voulu la perfection.

Nullement... J’ai toujours cherché la plénitude... Il y a une nuance... Ne me fais ni plus naïf, ni meilleur qu’en réalité... Je suis un homme moyen et dont le seul mérite est son intransip^eance en propreté morale, son goût de la netteté, de l’élégance... Sij’ai quelque clairvoyance, par contre ma maladie m’a ôté pas mal d’énergie. Ceci compense cela, car c’est une infériorité, et fâcheuse, d’être surtout un contemplatif...

Mais j ai subi moi aussi la réaction de la guerre. Je lui ai déjà subordonné naturellement et sans lutte un amour qui m’était cher. C’est un bénéfice puisque je suis de la sorte acquis sans entrave au devoir, mais ce n’est là pourtant qu’une victoire morale... Comme tous les Français, je me suis révélé soudain supérieur à moi-même — et c’est tout le su-

blime des heures que nous venons de rivre — , seulement les autres agissent et tnoi pas encore...

Ils marchèrent quelque temps en silence*. Jean Denis écoutait ses pensées qui se prolongeaient en lui. Il reprit :

^ — Les lettres de Michel m’ont boulevrersé. Il m’a fallu quelques mots écrits avant la bataille pour m’éclairer... Quelle infériorité de penser qu’il y a des épreuves pour 3UX et que nous ne nous représentons même pas...

Simon dit :

— Tu asraison... Du moins vais-je bientôt les connaître à mon tour, j Jean s’en voulut, à cause de son frère qui [partait, d’avoir exprimé trop clairement sa [pensée.

— Excuse-moi. Je parlais pour moi.

— Pour toi? J’espère bien que ,tu ne ver- ,ras jamais le feu.

— Te moques-tu?

— Et ta santé?

— Ma santé?... Je m’en soucie peu, par (exemple !

Simon prit son frère par le bras.

Ta as tort. Je me suis promis de t parler de toi avant mon départ et j’aime asse que l’occasion s’en présente...

Jean s’efforçait d’écarter des conseils qu’i savait d’avance superflus. Il interrompit ave. colère :

Laisse-moi... Je me doute de ce queti vas me dire... >

— Non. Tu ne sais pas... Écoute... Toi état m’inquièle. Michard. mon docteur; qui t’a vu l’autre jour, m’a dit qu’il était temps, grand temps que tu te ressaisisses... Prends garde! C’est sérieux.

— Michard est un âne!

— Voyons...

Jean s’énervait :

Enfin, où veux-tu en vénir ?

— A te conseiller de regagner ton ermitage dans le Loiret...

Il s’esclaffa : .

Mon cher, elle est royale.

— Jean, je ne plaisante pas... ^

^ — Dommage ! Parce que, précisément!

c’est assez drôle. m

Puis, la voix changée :

— C’est Berthe qui t’a prié de me parler de la sorte ?

— Nullement. Berthe ne m’a chargé de rien.

— Je pouvais croire...

— Tu te trompais.

Jean brisa l’entretien et d’une voix qui tranchait :

— Allons, n’insiste pas. Tu perdrais ta peine. Tu connais ton devoir. Laisse-moi remplir le mien comme je l’entends.

Simon Denis partit le matin, à 6 heures. Il n’avait pas voulu que son frère l’accompagnât à la gare. Les deux hommes s’étreigni- I rent longuement :

i — Bonne chance, Simon.

— Au revoir, Jean.

— Tu es d’aplomb?

— Oui, écris-moi.

-- Brave type, va...

Dès que Simon l’eut quitté, Jean courut à la fenêtre afin de le voir s’éloigner... C’était un matin blême et maussade, où l’on a le dé-

goût des choses. La rue bordée d’immeubles réguliers formait un couloir étroit, désert et sale, un couloir bête à courants d’air qui conduisait a la Caserne et à l’Ennui. Simon s’en allait vers son destin d’un pas paisible. Jean voyait le dos de son frère. Et c’était triste, ce dos perdu dans la rue longue, ce dos d’honnête et courageux garçon, un peu voûté sous le poids (îu souci, mais ferme, se tenant bien, solide, ce dos réfléchi et que la panique ne poussait pas...

Jean sentit une grande détresse:

— Lui aussi, lui aussi qui s’en va... :

Simon disparu* sans avoir une seule fois: tourné la tête. !

Dans ce temps-Ià Paris atteignit au sublime. II n’y parvint pas sans efforts. 11 s’arcbouta pour résister à la tempête et la sueur perla à ses tempes. Mais, après sa victoire sur lui-même, il fut d’une si mâle beauté que ceux qui ont alors vu son visage se le rappelleront jusqu’à leur mort.

Un matin, on apprenait un changement de ministère et le communiqué parlait de la Somme. L inva.sion ! Tous les yeux s’ouvrirent à ce réveil tragique. Ce fut dans les esprits un tourbillonnement affolé. Un autre matin, la nouvelle du départ du gouvernement était publiée avec un billet laissé pour prendre congé : «...Décision douloureuse...

Pour donner à la lutte tout son élan et toute son efficacité il était indispensable qu’il demeurât libre d’agir... >> Aussitôt ceux qui redoutaient de servir d’otages quittèrent la ville. Enfin un autre matin encore, des articles de journaux parurent: « Paris ne risquait rien. Mais il fallait que la presse accomplît sa mission. Le gouvernement avait besoin de conseils. Le devoir exigeait qu’elle le suivît... » Alors souffla la panique.

Mais il y eut un ordre du jour simple et ferme comme l’airain : « J’ai reçu le mandat de défendre Paris; ce mandat je le remplirai jusqu’au bout... » Et du coup la confiancfr fut rétablie. Ceux qui étaient restés : riches, petits bourgeois, ouvriers, misérables, se regardèrent avec sympathie. On se sentait entre soi. On allait bien voir...

Ce fut admirable. |

Jean Denis avait offert à Berthe de partir.^j — Sans toi ? >

— Bien entendu. ^

— Alors je reste. A

Elle avait répondu d’une voix tranquille e»

parce qu’elle ne concevait même pas de sé- I curitéloinde lui. Un instant il l’aima, comme i elle avait toujours désiré de l’être, simplei ment, de tout son cœur et sans réfléchir.

— Et s’ils bombardaient Paris?

i — Ils bombarderont.

! — Deviendrais-tu guerrière ?

— Je reste amoureuse.

— Toujours.

— Prends-en ton parti, toujours...

Paris, solide comme le granit, son visage immobile sculpté dans la pierre, Paris au cœur de ses forts dont il ne connaissait que les profils trapus, Paris, d’un esprit clair, se préparait... Paris ignore les attiUides dramatiques et dédaigne l’anathème qui trahit le barbare. Chacun s’en allait à ses affaires, simplement. Les petits métiers se pratiquaient comme par le passé et dans les faubourgs où l’animation de la ville s’éparpillait encore, dans les faubourgs emplis des mêmes cris, des mêmes mots, des mêmes plaisanteries, la vie grouillait dans une rumeur comme les idées sous un front touché de fièvre.

Jean Denis vit un cocher aux prises avec un chauffeur. Parce que l’un avait coupé l’autre, ils s’injuriaient tous deux avec une conscience égale :

— Vendu !

— Assassin !

— Bandit !

Le collignon, subtil, cherchait à ponctuer le débat d’une invective bien sentie. Enfin il trouva :

— Architecte !

Ce fut un succès. Parmi les rires, devant le chauffeur suffoqué, il passa...

11 y avait des chanteurs ; jamais il n’y avait eu tant de chanteurs, ni de si fameux... Les caf conc s sans emploi donnaient l’aubade aux passants. Parfois c’était dans les cours, et, les flonflons s’échappant par les portes ouvertes, l’on entrait afin d’avoir sa part du concert. D autres fois c’était en pleine rue... Paris s’arrête aux romances. Il y a toujours des foules pour les écouter: d’abord c’est joli et puis dans les rassemblements on peut échanger des idées. Le peuple, cordial, s’offrait la tête du piston, applaudissait la prima

dona, appréciait le ténor et, quand le violon préludait, disait : Ça c’est de la musique ! »

I II pleurait aux couplets sentimentaux et frissonnait à ceux patriotiques qui appellent l’enthousiasme... Le faubourg ne peut être I brave sans bonne humeur ; ainsi va sa gail- I lardise; il attendait le combat en écoutant des chansons...

Mais, à côté des rues où l’on vit, il en est d’autres où l’on médite et où l’on prend conscience de soi. Jean Denis se rendit un jour à l’île Saint-Louis... Elle repose ,près de la Cité comme une sœur jumelle. Un bras étroit du fleuve l’en sépare et, quand le soleil s’incline, l’ombre de Notre-Dame s’épand sur elle et la protège. Jean avait élu l’Ile Saint- Louis parce qu’il la trouvait la plus émouvante et il allait à elle à cause de la chaleur de son accueil fraternel et parce qu’elle possède le charme attirant et doux d’un front de femme qu’habite un secret.

L’Ile souriait mélancoliquement au soleil, mais sans ride et avec la grâce charmante d’un frais visage sous des cheveux blancs...

Quai d Anjou, a l’abri des nobles demeures Jean Denis s’accouda au parapet de pierre Les arbres répandaient à leurs pieds un silence où se recueillait la pensée, le fleuve coulait dans son rythme séculaire et la berge, en face, décrivait une grève où Jouaient des gamins. Jean voyait, au delà de la rivière, les maisons inégales et grises, les hachures des cheminées sur les toits, un ciel pâle, la lenteur sereine des nuages et celle plus légère des fumées dans les lointains. Quand un souffle passait, la surface de l’eau se brisait et formait un clapotis de lumières.

Jean songeait qu’il se trouvait dans la capitale spirituelle de ce pays divin qui a nom l’Ile-de-France. Il lui parut que cette île humble, magnifique et grave était la perle de la province que porte elle-même, à la façon d une île l’océan, toute la campagne de « chez ; nous ». Et il comprit qu’au centre de ces ho- < rizons changeants et diaprés, de ces collines^ si (iouces, de ces champs étendus, près de lai Seine ou s apaisent encore toutes les images,^ tous les reflets, il était nécessaire que le génie des hommes eût jadis assemblé quel-

ques pierres simples, ordonnées, parfaites...

Mais soudain, ayant compris, il frémit, il se souvint du danger affronté et que les barbares venaient qui voulaient souiller le chef-d’œuvre. Il vit au-dessus du carnage, ainsi qu’un vol d’oiseaux fascinés, l’horreur de toutes les beautés éperdues. Et il comprit que cette autre Beauté était nécessaire : que l’héroïsme d’un peuple dressé dans un élan fraternel protégeât lejoyaudela mort...

Enfin, il y a des quartiers où l’on passe parce qu’ils sont faits pour la flânerie ou les affaires. Dans ceux-là surtout on percevait que la guerre, comme un flot, battait les portes de la ville. Les rues aux chaussées désertes s'étendaient plates et sonores. Des hommes, allant à pas lents, paraissaient promener leurs pensées. D’autres marchaient avec certitude et portaient des résolutions dans leurs cœurs. Des idées les accompagnaient qui étaient fortes dans la lumière et ils entraînaient avec eux des sentiments si beaux qu’à leur exemple les convictions de tous s’affirmaient dans leur nombre et leur

fermeté... Des femmes aussi s’en venaient. Elles avaient une démarche élastique et rega rdaient devant elles, sans coquetterie. Elles jjortaient des tailleurs simples et leurs mouvements légers et longs n’éveillaient que des idées chastes. Elles étaient jolies parce que des femmes ne peuventpasnepas l’être entre 1 Opéra et la Madeleine, mais plus que la grâce de leurs traits on retenait la lumière de leur âme qui transfigurait leur visage. Alors on avait pour elles un grand sentiment fra- j terne! . \

Ainsi Paris vivait et l’honneur était le | rythme de sa vie. Paris était le dieu du cou- | rage, avec du sang aux tempes, le cœur solide, les muscles souples, les yeux pleins, les ^ lèvres serrées d’un mouvement farouche où j sa résolution se lisait. ^

Jean Denis procédait aux enquêtes que lui 1 confiait la mairie. L approche du danger, en A lui faisant éprouver qu’il participait à la-J guerre, lui avait rendu sa confiance et c’est J dans la satisfaction de sa conscience qu’il J accomplissait sa tache obscure et nécessaire.

li y apportait une bonne volonté sans mesure, de l’application, un soin à la fois ardent et scrupuleux. Il oubliait sa maladie et qu’il pût être sollicité par des devoirs plus difficiles...

Ce n’est pas sans profit qu’il se penchait vers les humbles, ceux qui travaillent pour ne pas mourir de faim. Il s’étonnait qu’il y eût tant de pauvres gens et qui peinent si simplement qu’on ne se soucie pas de leur présence.

Vous êtes parmi les heureux de la terre et vous avez une indulgence universelle qui vient de votre paresse et que vous portez négligemment. Vous la dépensez avec une prodigalité qui en diminue le mérite, car vous ignorez que la vertu véritable est un trésor dont on ne doit disposer qu’avec circonspection. Parce que vous avez toujours regardé à côté de vous, vous connaissez l’égoïsme qui est au fond des actions humaines et vous vous comptez peut-être parmi les honnêtes gens dont vous déplorez le petit nombre. Vous n’avez pas compris, vous n’avez pas compris... Vous êtes le pharisien de la pa-

rabole et ne distinguez pas la grande douceur des hommes, dont l’existence est un quotidien souci et qui possèdent cependant la vertu de vivre sans colère...

Jean découvrait la volonté et le bonheur plus hauts que la misère. Les femmes qu’il voyait pleuraient non pas des jours plus fortunés, moins difficiles, mais l’être qui, près d’elles, partageait leur vie. Elles le lui confiaient sans grandes phrases, sans étaler leur sacrifice, sans dire : « La Patrie », avec des mots maladroits et qui hésitaient, parce qu il le fallait et qu’elles avaient accoutumé de subir le destin. Il comprenait que la' bonté est de ce monde mais qu’elle n’inspire : que des gestes timides et qu’il faut vivre avec i

simplicité pour la voir. 5J

II s en ouvrit à Berthe et comme il était J enthousiaste : 1

Le beau poème qu’on écrirait ; Grande Pitié des Femmes de France. ^

Elle dit en écho ; S

— Les malheureuses! H

— Si grandes ! I

— Sacrifiées... 1

t Et elle ajouta :

— Que m’importe le poème !... C’est à la ; guerre que je pense, à la guerre qui les martyrise...

Toujours le cœur de la jeune femme veil- [ lait et corrigeait les exaltations de son ami.

A rhôpital, les Belles au front voilé étaient parties. Drapeau blanc claquant à la brise, les autos qui les promenaient au Bois chaque jour les avaient emmenées vers des cieux d’un azur sans menace. 11 ne restait qu’une jeune fille agile, une dame d’âge canonique, les docteurs et les sœurs de l’Etablissement. On attendait. On allait avoir bientôt des blessés et dans un affût ingénu et touchant les dévouements guettaient déjà l’occasion de s’employer. Jean aimait à se rendre à l’ambulance. L’air en était salubre et sous quelques gestes mesquins il voyait la charité à sa source...

Tout de même, à mesure que le danger se précisait, on vivait avec plus de fièvre. Les

jouinaux restes à Paris, en articles nerveux, hachés, rageurs, sonnaient l’alarme. Jean Denis s’échauffait à leur lecture. Il avait surtout du goût pour les feuilles avancées parce qu’elles n’ont pas peur des mots et qu’elles conseillaient de résister à outrance. Les cœurs écoutaient en eux le tocsin. 11 y avait de longs frissons, des moments d’attente inquiète, et brusquement des élans en détente qui vous emportaient vers le devoir... Ah! s’ils entraient! On verrait bien... Za Marseillaise chantait tout bas ; « Aux armes, citoyens ! » Si le cri avait été poussé, il eût soulevé la Cité !...

Un soir , vers 6 heures, Jean Denis accompagné de Berthe traversait la Chaussée d’Antin, quand un gamin, les mains en cornet, lança narquois :

— ^ Un taube!

Depuis quelques jours il en venait chaque soir. Cependant Jean crut à une plaisanterie et ne leva pas les yeux. Soudain une explosion brève, sèche, métallique, puis un bruit de vitres brisées... Une bombe à cent mètres deux était tombée... Jean eut un sur-

saut. Bertheprès de lui poussa un cri étouffé. Il se retourna vers la jeune femme. Elle le regardait, les yeux agrandis par l’épouvante, un peu pâle, avec un sourire volontaire et tremblant. Il dit :

— N’aie pas peur.

Puis il fouilla le ciel. Il aperçut l’avion qui s’en allait. On se le montrait du doigt. Les ouvrières quittaient les ateliers. Une rumeur emplissait la rue. On entendait des mitrailleuses crépiter.

— Ils ne le descendront donc pas ! Ah ! le cochon! le cochon!...

A leur côté, le poing tendu, puérile, une midinette rouge de colère trépignait... A cet instant un brave homme muni d’un fusil de chasse sortit de chez lui. Il s’installa sur la chaussée, visa posément et tira... à plombs. C’était si drôle et d’un gavroche à ce point impromptu que chacun pouffa de rire... On applaudit le loustic qui, le fusil sur le dos, s’en allait en grommelant :

— Raté!...

Mais il y eut un vrai spectacle de guerre.

Jean Denis apprit un jour à l’ambulance que, le soir, des régiments du camp retranché traverseraient la ville pour embarquer à la gare du Nord. Après dîner il se rendit boulevard de Sébastopol. Déjà la foule faisait la haie. Il y avait là des boutiquiers, des petits rentiers et des femmes avec leurs mioches qu’elles tenaient par la main. Beaucoup s’étaient assis sur le bord du trottoir... Derrière les curieux des filles flânaient avec leur démarche appuyée, leurs seins lourds, leur croupe qu’elles balancent en tirant la jupe qui la souligne... Quand elles passaient sous un réverbère on voyait leurs lèvres molles et rouges dans leurs faces pâles et leurs yeux baignés de bleu gras. Mais ce soir elles ne cherchaient pas l’aventure et, par groupes de trois ou de quatre, elles allaient et venaient avec d’uniques pensées pour les soldats.

Enfin ils arrivèrent... Ce fut saisissant’ parce que chacun attendait la musique et : qu’ils vinrent au milieu d’un grand silence. | Ce n étaient pas des régiments marchant! d’un tram cadencé, avec des cuivres, des of- 1

|ficiers caracolants, des idées de gloire facile jet sans efforts. Ils allaient au pas de route, ,1 arme a la bretelle, et se suivaient par secjtions. C’était une troupe qui se rendait au Icombat, souple, couleur de poussière, sans éclat, mais avec des yeux ardents, des fronts têtus et des rires aussi puisqu’il faut braver la mort en chantant...

On s’interpellait :

— Hardi les gars 1

— Bonjour les Parigots.

— Ça va?

— A pas peur, n’auront pas Pantruche.

• — Ni Belleville hein ?

— Et ta sœur?...

Paris détendait ses nerfs parce que la force m mouvement est déjà un secours. Une fille, ’.orsage rouge, les seins abondants, des seins de liberté et d’amour, s’approcha d’un )etit sous-lieutenant, s’accrocha à lui et à deines lèvres le baisa sur la bouche... Il ria :

— Merci la belle.

Les hommes riaient :

— A d’Ia veine le lieut’nant !...

Elle dit :

— Au retour, y en a autant pour vous autres.

Elle était belle comme une promesse de victoire.

Jean Denis regardait les martyrs qui s’en allaient vers la mort. Une rumeur s’élevait. Le premier saisissement passé, les cœurs des citadins battaient avec ceux des soldats. La guerre pesant sur les consciences les emplissait des mêmes devoirs acceptés. On escortait les régiments. Les filles qui tout à l’heure s.e promenaient molles et faciles, les filles, les hanches alertes, accompagnaient les bataillons. Les gosses allongeaient le pas. Paris marchait dans la nuit avec ceux qui montaient au combat pour le défendre.. |

Le premier dimanche de septembre, dansj la matinée, Jean emmena Berthe à Wissous. j près de Longjumeau, où il avait quelques in-! térêts. Ils prirent le chemin de fer sur route à la porte d’Orléans.

La porte d’Orléans offrait un aspect belliqueux. Les grilles barrant l’avenue étaient

garnies de planches que trouaient des créneaux et, de chaque côté, sur les talus des fortifications, l’on avait accumulé des sacs de sable. Trois fossés parallèles coupaient la ' chaussée, hérissés, au fond, de chevaux de : frise. En avant, il y avait un abatis d’arbres I et, derrière, un petit mur fait avec des pavés...

. Les bonnes du quartier, sous le prétexte j « d’aller aux provisions », flânaient en regar- ! dant les « défenses ». Elles se félicitaient ; sans mesure et avec une confiance ingénue, i Les Boches pouvaient venir maintenant. On Iles recevrait.

I Tout le long du parcours, sur la route de |Bourg-la-Reine, Berthe et Jean virent des ifamilles qui s’enfuyaient vers Paris. L’homme itraînait une charrette où s’entassaient des imatelas, des meubles, des chaises dont les Ipieds se dressaient en implorations désolées. La femme suivait avec les enfants dont les plus petits, le nez mal torché, se traînaient à ses jupes. Ceux-là aussi croyaient aux forti- Ications et ils allaient y chercher un abri.

Wissous est sur un plateau, parmi les Lamps. Jean aimait ce coin peu connu

parce que l’on s’y croit en pleine campagne... En quittant la gare Jean s’en fut avec Berthe, parmi les chaumes. C’était un matin flottant et candide et, à cause de la fraîcheur qui baignait toute chose, on portait à la manière des convalescents un cœur paisible et renouvelé. Jean s’arrêta près d’un bouquet d’arbres. La nature était légère et brillait d’un modeste éclat. Et il semblait, tant la brise avait un balancement berceur, que les heures devaient rester suspendues sans tomber.

Il dit;

— Ce silence !

Mais dans l’instant il perçut un grondement indistinct, faible, lointain et qui, foulant d’écho en écho, paraissait enjamber les collines.

Berthe tressaillit : <

— Le canon. ■

— Des exercices sans doute à Satory. î,

— Non. La bataille... -ij

Il la rassurait : J

— Comment voudrais-tu?.., J

Elle appuya : H

— La bataille ! H

i Ils écoutaient tous deux, le cœur bondissant sous l’émotion nouvelle et sentant la minute soudain si grave, si lourde qu’ils- I avaient envie lui de se découvrir, elle de I prier... Jean pensa à son ami Michel Divan, à Simon son frère dont, depuis dix jours, il n’avait rien reçu. Il voyait leurs visages ravagés de fatigue, dont leur volonté exaltait l’accent et dans ces faces de sueur et de poussière leurs yeux de fièvre, de misère et de folie... Là-bas, on se battait, on s’entretuait, on s’égorgeait. Il y avait de la haine, des cris, du sang et sur les lèvres des nôtres des mots sublimes... Jean se sentit chétif, perdu dans un tragique sans mesure. Et la honte le frôla... Berthe le regardait dans le désir de discipliner sur lui ses sentiments. L’air autour d’eux remuait des inquiétudes. Elle dit :

— Mon Jean.

Il interrogea, la voix sèche :

— Quoi?

— Les malheureux!...

11 serra les dents, rageur:

— Tai.s-toi, je voudrais être avec eux.

Il les enviait non à cause de la guerre odieuse et qui salit, mais pour la façon dont s’imposait leur devoir. Soudain le désir le prit de voir Paris pendant le combat, de le voir tout entier comme un être qu’on aime, sur qui l’on se penche pour ausculter sa vie.

— Rentrons, dit-il.

Elle se félicitait qu’il s’éloignât de l’écho trop éloquent de la bataille.

J ean Denis se rendit à Montmartre. Il monta à la basilique et du parvis de l’église contempla la vue. I

Tout de suite il fut surpris de découvrir’ que Paris est un paysage de vallonnements | et de plaines parmi des collines qui coupent^ l’horizon. Des buées légères enveloppaient la ville et s’amincissant, s’effilochant, se condensant tour à tour, prêtaient aux pierres des couleurs changeantes et leur mouvement. Il chercha la Seine qu’il ne put distinguer à cause des maisons qui l’enserrent et dont il | s’était fait d’avance une image brillante et i douce. On n’apercevait pas de feuillages, mais j les teintes étaient aussi délicates et fraiches !

j qu’à la campagne... A droite s’étendaient les beaux quartiers comme des messieurs imj portants, mis avec soin, et qui tiennent de f la place ; puis en face, à gauche, partout, les ! maisons se pressaient, s’enchevêtraient, se tassaient en carrés, en triangles, en losanges, en figures de toutes formes que dessinaient les rues. Suivant le vent, des morceaux de la ville apparaissaient et brusquement sombraient sous les vapeurs comme sous une eau mouvante, aérienne et dont le niveau se déplaçait. Mais, au-dessus du brouillard, comme des idées et comme des cimes, des collines et des monuments émergeaient jamais atteints et qui sont si beaux qu’ils groupent autour d’eux les plus grands sentiments, les plus hauts souvenirs du monde ; l’Arc de Triomphe, Sainte-Geneviève, le Panthéon, les Invalides, Notre-Dame... Jean Denis y I suspendait déjà ses pensées et il admirait que seuls, crevant la brume, ils fussent intacts sous le ciel sans limite, le ciel dont l’infini se prête à toutes les splendeurs, le ciel diapré, d’un bleu déteint, où un nuage qui cachait le soleil, incendié, semblait la source

de la lumière d’où ruisselaient des clartés.

Jean Denis regardait la cité immense et qu’il avait parcourue dans tous ses quartiers. Il songeait à une vierge guerrière, prête à ceindre l’épée. Paris est la ville dont toutes les villes font leur modèle et qui a l’émouvant pouvoir d un chef-d’œuvre. Jean Denis considérait l’étendue de pierre, ce sol pétri tout entier de la main des hommes et qui est une des lumières du monde. Il comprenait pourquoi la France est belle, si belle que, pour la représenter, on lui donne le visage d’une femme aux yeux pensifs, un visage dont la douceur est un miracle et que nous aimons parce que nous le connaissons depuis notre, enfance.

Il se disait :

— Telle est la Patrie dont voici un sourire. J ai sous les yeux la joie et la beauté de vivre. Entre ces quelques collines que de passions naissent, débordent et se donnent ! Touchant 1 sj'^mbole de cette ville accueillante et prodigue. La France ignore l’égoïsme et, à l’encontre de tous, ne garde pas pour elle ce qu’elle possède de cœur et de raison. Les ^

lauriers qu’elle a cueillis n’ont jamais été coupés par l’envie. Elle ne sait pas calculer. Elle ne fonde pas ses actions sur des théorèmes. Et si elle s’éloigne fréquemment de la logique c’est parce que rien ne se fait de grand en elle que dans l’élan de sa générosité, à la lumière de sa conscience.

Jean Denis savait maintenant que Paris est immortel parce que sa vie exige et couronne tous les sacrifices. Paris, qui a la plénitude de l’œuvre d’art, devait se conserver pour la victoire, Paris, la Ville Promise, était comme ces amoureuses patientes et graves qui, sur leurs cœurs, ont croisé leurs mains et qui n’ouvriront leurs bras fidèles que pour l’étreinte farouche du retour. Paris ne serait ni subjugué, ni détruit. Il espérait. Ilattendaitlejouroùilse donnera, frénétique, ce jour auquel il faut tant de rayons que la nature blasphémerait si le soleil n’éclatait pas en plein ciel. '

Ainsi la cité reposait près du combat. Bien qu’il prêtât l’oreille, Jean Denis n’entendait pas le bruit du canon, mais il savait que la bataille se livrait et son cœur pantelait d’an-

goisse... Il regardait les promeneurs pensifs, les fidèles qui, dans un va-et-vient incessant, entraient dans la basilique où en sortaient. Il songeait :

« Les uns s’en vont dans leurs pensées, les autres dans leurs prières. Mais nul d’entre eux peut-être ne soupçonne que le danger est si proche. »

Il aurait voulu les avertir puis souriait de ce soin inutile.

Soudain, un bourdonnement lui fit lever la tête. Un taube planait. lout de suite, sur la butte, il y eut une rumeur. Une volée de gamins galopait en poussant des cris. L’avion j lança quelques bombes dont Jean perçut les ? détonations.

Il pensait :

« L ivresse, I ivresse folle de cet homme en triomphe et qui ricane: Je suis sur Pa-| ris!...»

Il tremblait de colère inutile.

La victoire fut accueillie avec la simplicité qui jadis avait accompagné l’épreuve. Lescommuniqués ne donnaient les nouvelles qu’une à une et nous savions que l’ennemi reculait sans que l’orgueil nous eût encore touchés de son aile. Enfin l’ordre du jour de Joffre fut publié : « La République peut être fière... »

Paris se sentait à l’abri. Sans fausse honte il goûta la fin de ses inquiétudes. Tousjtensaient ;

« Nous pourrons désormais aller dans la vie, les coudes à l’aise, en suivant droit notre chemin. Nous porterons notre fierté comme les costauds leurs poings, les bons costauds

qui sont doux parce qu’ils ont éprouvé leur force... »

Les regards avaient des plénitudes nouvelles, les gestes plus d’assurance, les âmes la certitude et la fermeté d’un système. Nous vivions et, parce que les temps étaient révolus, nos actions nous semblaient faciles et légères... La délivrance entrait en nos coeurs avec toutes les idées qui sont sa brillante escorte, de même qu’un bonheur n’est parfait qu’avec des plaisirs et des sentiments touchants. Il y avait un épanouissement dans nos esprits.

Jean Denis savourait la joie éparse, immense, la joie universelle puisqu’après l’avoir éprouvée au fond de lui il la sentait ■ qui le baignait comme l’air que l’on respire et dont nous tirons notre vie... Cependant, dans un repli lointain de sa conscience, comme un ver logé dans un fruit, un regret 3 sur lui-même attaquait sa félicité. |

Depuis quelques jours, à cause d’un point de bronchite, Jean Denis gardait la chambre quand il reçut deux lettres de Michel Divan. Elles dataient d’une quinzaine. Le désordre de la Poste les avait retardées. Jean les lut avec fièvre.

Sur un bout de papier, Michel avait jeté quelques phrases brèves, haletantes, précipitées. Autant de cris que, dans le désordre de ses sentiments en tumulte, il lançait vers son ami.

Vieux,

Je viens de recevoir le baptême du feu. J’en réchappe, sans une égratignure, dans des conditions nvraisemblables, miraculeuses... Je me suis bien

battu. On m’a félicité. Je n’en peux plus. J’ai eu peur. Mais j’ai été brave tout de même. Nous campons sur le terrain. Ça ne te dira peut-être rien. A nous, ça nous donne un orgueil fou.

Je t’embrasse.

Puis, dans l’autre lettre, deux jours après la bataille, il écrivait, redevenu calme :

Mon cher Jean,

Mon billet d’avant-hier a dû te surprendre. J’étais encore dans la saoûlerie du combat. J’avais besoin de t’appeler, de crier ce que je sentais comme sous un grand bonheur qui vous force à vous confier.

J éprouvais la joie inouïe, surnaturelle, excessive, d’être vivant! Je crois aujourd’hui que c’était là l’essentiel de mon enthousiasme... et tout de même aussi la satisfaction d’avoir bien joué ma partie. | J ai eu peur mais au début seulement, à cause surtout des mitrailleuses. Quand j’ai entendu le bourdonnement des balles — pas un bourdonnement, ni un simernent, comme un bruit d’ailes agaçant — et que j’ai vu les hommes tomber autour de moi, j’ai ferme les yeux tellement j’étais sûr de mourir. Je répétais machinalement : « Encore une seconde, je vais mourir, je vais mourir... « Puis je me suis rappelé que J avais une demi-section sous mes ordres et cela m’a remis droit. Le mépris de la mort vient de la certi-

tude même de la mort. Un peu plus tôt, un peu plus tard, on s’en moque..., alors on fait ce qu’on doit.

Et puis il y a la colère, l’odeur qui grise — c’est réel — et l’esprit de lutte qui s’éveille : <( Ah ! tu veux que je recule? Eh bien c’est moi qui te foutrai la pile ! )) Dire que les plus pacifiques, comme moi, deviennent emballés ! emballes et presque insensibles. . . , par moment du moins... J’ai perdu de bons camarades, presque des amis et la satisfaction de vivre encore est si forte en moi qu’à peine ma pensée va vers eux. J’ai vu un homme à qui je donnais un ordre tomber au moment même que je lui parlais^ un éclat dans la tête, le crâne enlevé comme un couvercle et le corps, à mes pieds, qui se vidait... Je n’ai eu sur l’instant qu’une pensée : « Quel est le dégourdi qui pourra le remplacer? »

Je t’entends : c Et les grandes idées : la Justice, le Droit, la Liberté? » — Vous seriez furieux à l’arrière s’il n’y avait pas d’idées, car vous êtes des gaillards, vous autres ! Évidemment ce sont elles qui nous font agir mais nous leur obéissons un peu comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir... Dans le cerveau le plus compact, il y a un idéalisme — qui s’ignore — puisqu’on chacun de nous j’ai lu le sacrifice simplement consenti de sa vie. Pourtant à ces mbments-là on ne songe guère aux principes, surtout généraux. On pense : c J’ai vingt mètres à tenir avec mes hommes et il ne faut pas reculer. » Alors on s’obstine sous ce devoir précis, pas im-

mense, comme tu vois, et qui ne touche en rien à la métaphysique ; et cela suffit.

D’ailleurs on subit et sans transition les sentiments les plus contradictoires. Je t’ai dit tout à l’heure qu’on était presque insensible. D’autres fois on a le cœur navré de pitié... Ma demi-section occupait sa position de combat. Un instant une mitrailleuse nous prit en enfilade. Je n’oublierai jamais les regards de mes hommes fixés sur moi pour savoir que faire. Il y avait de l’angoisse, du reproche :

« Aquoipense.s-tu? Tu nous fais tuer!... Mais tu nous fais tuer, nom de Dieu !... »

Ah! les pauvres gens! Celui qui a vu de tels yeux maudira la guerre toute sa vie.

Affectueusement. '

Michel j

Jean tendit les lettres à Berthe.

— Tiens, dit-il.

Tandis qu’elle lisait, il essayait de décou- | vrir ses sentiments. ;

— Eh bien ? demanda-t-il dès qu’elle eût 1 terminé.

— Le brave garçon !

Elle demeurait le front penché, les yeux au loin... Elle reprit lentement :

— Tout Michel est là. Le plus beau cou-

rage, une claire raison, un net aperçu des choses et, sous un ton bougon, l’enthousiasme dont il se défend et qui l’a toujours animé. Ah ! il est bien français, celui-là.

— Admirablement français...

Il y avait de la tristesse dans la voix de Jean. Berthe inquiète regarda son ami. Il se leva, fit quelques pas et, s’arrêtant à une fenêtre, tambourina à la vitre d’un doigt impatient. Elle n’osait toucher au silence^ Brusquement il se retourna.

— Et pendant ce temps-là, un rhume me retient à la chambre !

— Jean !

II s’emporta :

— Assister à de tels instants, et non seulement n’y pas participer mais rester calfeutré chez soi parce que l’on tousse... Évidemment c’est assez drôle...

Il eut un rire acide et qu’aigrissaient d’amères rancunes. Elle s’effrayait de son irritation.

I Jean tu t’énerves. A quoi sert-il de t’em- I porter...

Il l’interrompit :

— A rien. Tout comme moi, ça ne sert k rien.

Les mains croisées derrière son dos, il faisait claquer ses doigts nerveusement, puis haussant les épaules :

— Au fait, tuas raison. Mes impatiences ne me rendront que plus ridicule. A quoi bon?...

Il s’assit à son bureau. Elle regardait ses yeux gris dont les pupilles, que la pleine lumière diminuait, semblaient deux points noirs, méchants et durs. Un instant ils restèrent sans parler.

— Es-tu plus calme?

— Tu vois bien.

Elle prit une de ses mains et de sa voix la plus câline :

— C’est que justement je n’en suis pas sûre.

Il s’énervait de cette tendresse trop vigi-, lante, des soins mêmes qu’elle lui témoignait,,; de ces manières enfantines, de ces gestes' zézayants qu’affectent les femmes amoureuses. II dit sans prendre garde qu’il allait la blesser :

— Laisse-moi, veux-tu?... Tu es une com-

pagne parfaite et je te sais gré de tes sentiments... Mais ne me dis rien... Tes façons même les plus enveloppantes, tes mots même les plus doux... Vois-tu... N’insiste pas... Cela vaut mieux...

Il avait un regard qu’elle ne connaissait pas. Elle demeurait interdite, suffoquée.

^ — Jean... Oh! Jean...

Il cria dans une colère soudaine :

— Laisse-moi, je le répète, laisse-moi... Je sais, j’ai tort, je suis brutal... Mais, pour Dieu ! moins de tendresse, moins de tendresse ! Je t’aime, tu m’aimes, nous nous aimons... C’est admirable ! Nous pouvons conjuguer le verbe à tous les temps... Tout de même ! En ce moment, en ce moment !...

Il levait au-dessus de sa tête deux mains excédées. Il était près des paroles qui brisent et qu’il regretterait ensuite. Elle lit un effort pour ne pas répondre. Sans un mot, dans son humiliation, elle s’enfuyait...

Jean écrivit :

Mon cher Michel,

Je reçois ta lettre à l’instant. Bravo, mon cher

vieux, bravo ! Quel accent !... Toujours simple, toujours un peu ronchon et raisonneur, mais si chiquement brave... Car tu me parais l’être comme M. Jourdain faisait de la prose — je te retourne ton exemple — et c’est la bonne manière...

Berthe et moi t’admirons. Que vous êtes beaux vous tous qui vous battez !... Je m’arrête. Tu grognes déjà. Je t’entends grommeler : « Allons ! Voilà le couplet du gendeleltre. . . Des phrases. . . Des mots. . . » Tant pis pour toi. Je ne te dis plus rien...

Quant à moi, je ne crains pas de te déclarer que ma destinée est paisible. Juge plutôt. Je suis à la chambre avec delà bronchite... Il y avait longtemps n’est-ce-pas? Contraste ; là-bas la gloire ; ici le pyjama. Tableau... Je me demandais tout à l’heure à' quoi je servais. Je fais l’epoussoir. Fonction ingrate mais nécessaire. '

Je blague ? Hélas non! mon cher vieux. Au fond, ; je me ronge... Mais ce n’est pas l’instant de t’embêter. D’ailleurs je manque complètement d’intérêt... Jusqu’ici ma vie continue d’être pendant cette guerre , ce qu’elle était durant la paix : modeste et d’attente. ; J’assiste! — pour le moment du moins...; j’assiste , et pourtant de toute mon âme j’essaie de comprendre.^ ! C’est bien cela, je veux comprendre, vivre dès main-| tenant avec vous puisque je ne peux le faire réelle-1 ment encore, connaître vos émois, vos espoirs, vosj fatigues, les heures lourdes et noires, vos lassitudes^ vos revanches magnifiques... 3

Jean écrivait, confessant son âme de bonne volonté, lui qui méprisait la bonne volonté et voulait se hausser à l’action...

Il se bornait à la guerre car il voulait vivre dans la guerre. Il s’appliquait à s’en pénénétrer. Il négligeait toute idée étrangère. 11 ne lisait pas. Il n’écrivait pas. Dans sa retraite, loin de Paris, il avait commencé plusieurs ouvrages; aucun d’eux ne le tentait plus et il aurait eu du scrupule à y appliquer son esprit. Il s’étonnait qu’on pût avoir des soucis personnels, songer aux affaires, entretenir des ambitions. Tout ce qui ne se rapportait pas à la guerre lui semblait un vol au devoir...

Son amour ne passait plus qu’au second plan. Sa tendresse pour Berthe sommeillait, égale, plate, affaissée... Quand il songeaità la jeune femme, son cœur ne connaissait plus

l’élan; et l’adoration qu’elle lui témoignait devenait pour lui une habitude. 11 ne s’en apercevait pas car, ayant perdu toute curiosité, il négligeait le soin d’analyser son amour.

Ses joies étaient les lettres de Michel et de son frère. 11 les lisait comme un assoiffé se désaltère d’eau courante. Il y répondait nerveusement.

Ainsi, en attendant que le recrutement eût statué sur son sort, dans un souci unique, il s’attachait aux devoirs qu’il s’était imposés sans faiblesse. Il y cherchait la plénitude et la paix du cœur ; mais d’obscurs mouvements de conscience le troublaient, car la guerre lui avait fait une âme intransigeante et qui ne se satisfaisait pas aisément.

Quatre blessés étaient arrivés à l’ambulance : quatre visages exsangues aux yeux éteints ou luisants de fièvre dans leur cerne d’ombre, quatre paquets de hardes, de torchons informes et salis avec du sang, des souillures et de la boue séchés... Toute la misere de la guerre et son crime puisque sa grandeur ne s’édifie que sur l’horreur et la mort... Les cœurs de tous avaient battu: ceux des hommes à coups sonores qui résonnaient dans leurs poitrines, ceux des femmes avec des sursauts lancinants de peur, d’angoisse et de pitié...

On avait lavé leurs corps las et défaits, leurs corps sans force qui s’abandonnaient ' avec des mouvements maladroits, lourds et

JEAÎS’ DENIS

mous ; puis les blessures visitées, les pansements terminés, ils avaient été vêtus de linge - neuf et portés dans leurs lits. Ils se laissaient faire ainsi que de grands enfants douloureux et maniables. Le sommeil les prenait comme on les avait posés, un sommeil épais où ils tombaient de tout le poids de leur fatigue...

Dans le bureau de l’ambulance, Jean rangeait les objets trouvés sur eux. Il avait fait i trois paquets avec des étiquettes : Sergent Cerdon; — François Ménetou; — lieutenant Marchai.

11 s’occupait maintenant du dernier. Il lisait le livret maculé et dont l’odeur suffoquait: « Luché, Pierre-Marie, né le 26 mai 1891 à Ivoy-le-Pré (Cher), N“ matricule i5oi ». Puis il sortit des poches un carnet avec quelques lettres encrassées, un couteau, un bout de ficelle et trois sous. Il pensait à ce petit paysan blessé avec ses quelques lettres et ses trois sous... Sœur Julie, une bonne vieille qui l’aidait, répétait dans sa grande pitié :

— Ces enfants ! Ces enfants...

Jean se disait ;

— Jamais je n’oserai les regarder en face, leur parler.

Il s’exagérait son indignité.

11 leur parla cependantcarson désirdecomprendre l’emportait sur ses scrupules. Mais c’est surtout avec Pierre-Marie qu’il se lia.

Pierre-Marie avait eu le fémur brisépar un éclat d’obus et la fracture qui ne présentait pas de complication avait été aisément réduite. 11 savait la guérison certaine et, se croyant déjà « sorti » de la guerre, il ne cachait passa satisfaction. Au surplus, Pierre- i Marie portait ses sentiments avec franchise.

Il montrait à tous une figure étalée, cuite au soleil et où les taches de rousseur, plus claires, mettaient un semis ingénu. Il regardait les choses avec simplicité et leur laissait ainsi leur vérité première.

Il parlait peu et seulement quand on le poussait. Il racontait avec des mots gauches, embarrassés et qui « boulaient ». Puis, brusquement, il avait des expressions d’argot qui empoignaient les choses et les cam- '

paient dans leur volume de façon saisissante.

Par lui Jean voyait la guerre. Il l’avait d’abord interrogé sur sa blessure. Mais Pierre-Marie ne pouvait donner aucun détail. Il avait été touché au cours d’une charge en tirailleurs. Il se rappelait seulement un cadavre d’Allemand derrière lequel il s’était abrité et qui avait une face d’épouvante ; des yeux liquéfiés, des chairs verdies, un trou noir avec du sang agglutiné à la place de la bouche dans des soies rousses. Il en pâlissait encore. C’est à ce moment qu’il avait dû être blessé. Ensuite il s’était évanoui et les brancardiers l’avaient emporté sans connaissance.

As-tu vu des Boches ? demandait Jean.

— Plus souvent... L’ macchabée qui m’défilait, mais pas d’autres... Pis si les aut’s ont la mêm’ bosse, j’y tiens pas.

11 ajoutait :

I — Les ceuss’ qui veul'nt les zieuter d’plus ! près, j’ies empêch’pas. Moi, ça m’a suffi. J’ai les foies.

Et il avait un large rire silencieux qui se tendait en pavois d’une oreille à l’autre...

Par bribes, au hasard de sa mémoire et des questions, il racontait sa campagne : le départ du dépôt, les forfanteries obligées, les blagues des loustics, les marches interminables, les aubaines parfois dans les villages, les fausses nouvelles, les fatigues, la retraite...

Jean le flattait :

— Un gaillard comme toi, tu devais fameusement te battre.

Il répondit simplement :

— J’sais pas.

Comment, tune sais pas?

J vous ai dit, m’sieu Jean. J’ai pas vu J d Boches. Si c’est s’battr’ d’avancer, pis de yI r culer, pis d’ r’ venir comme on vous l’command quand tout l’fourbi d’ marmit’s vous éclat’ dans les pattes, ça sûrj’me suis bien y: battu... Mais on ne voit ren, m’sieu Jean, ren S de ren. On vous dit d’marcher, on marche.

Pis v’ià tout. ^

Jean découvrait que, pour ceux qui la font, 3 la guerre est une chose plus simple et plus 9 redoutable encore qu’il ne l’imaginait, puis- a que de toute part la mort vous domine sans a

qu’on puisse s’en garer ni la voir... Et par

grets qui, jusqu’alors, l’avaient effleuré le gênaient maintenant comme un remords. La honte sournoise qui depuis quelque temps le frôlait et dont il se cachait, cette honte s’imposait à lui : « Tu es encore là, tu n’as pas souffert comme eux ». Aussitôt, il est vrai, sa conscience se défendait : « Ce

n’est pas ta faute. Tu ne t’es pas dérobé à ton devoir. Tu fais ce que tu dois... » Mais déjà il l’écoutait moins et dans ses débats intérieurs il n’ignorait plus qu’un jour arriverait, tôt ou tard, où il ne consentirait même plus à entendre ses protestations débiles.

Cependant Jean Denis interrogeait, il interrogeait toujours, comme on se fait mal, à dessein, au point précis où l’on souffre. Il demandait :

— Et le moral ?

— Comment? Le moral?

— Oui. A quoi pensais-tu pendant ce temps-là ?

Pierre-Marie hésitait ?

— J’sais pus très bien... A tout c’dans quoi j’vivais avant l’coup d’torchon, à des choses quand j’étais gosse... J’sais pus, quoi !...

Ainsi Pierre-Marie montrait l’âme la plus robuste et la pins saine, mais aussi la plus pudique, la plus ennemie des mots sonores, de ces mots à tapage qui se présentent dans leur gloire et tiennent tant de place qu’on se sent intimidé devant eux.

Il avait dit une fois :

Y a des Parigots dans la compagnie qui r’cevaient des journaux d’Paris. l’disaient comm’ça qu’i leur bourraient l’crâne... Moi, j sais pas, j les lisais pas. Pis c’est pas les journalisses qui font la guerre.

Une autre fois, il parlait de son ami Planchette, un peintre, un « artisse ».

Jean sursauta :

— Léon Planchette, un petit brun, futé, portant lorgnon ?

— Voui, m’sieuJean, vu qu’on l’appelait :

Face de rat. Vous le connaissez t’i donc ? |

— Je crois bien. I

Il restait interdit. I

— Ah ! c’est maous ça, c’t’épatant. Comme on s’er’trouve, tout d’même !

— Les Américains disent : le monde est petit.

— J’veux ben, m’sieu Jean, j’veux ben. Ah ! on était copains tous deux, surtout d’puis i’jour qu’j’i avais couvert ses derrières comm’ dis’nt m’ssieus les critiques militaires.

— Raconte-moi ça.

Il ne savait pas comment dire, il mâchonnait ses idées :

— Oh ! pas grand’ chose, allez. V’z’allez voir. Voilà... Depuis trois jours on bouffait dans les cinquant’ kilomètres... C’est vous dire qu’à Planchette qu’est pas juteux ça lui bourrait l’mou. Bref, au milieu d’un’ march’, v’ià mon Planchette qui culbut’le blair par terre et blanc, blanc comm’ vous, sauf vot’ respect, m’sieu Jean... J’dis aux poteaux:

« V’s’arrêtez pas. Caltez. J’m’en charge. * Faut vous dir’ qu’y a bell’ lurett’ qu’la voiture et les fourgons i’ z’étaient complets, rapport aux traînards. J’y fais respirer un fourbi qu il avait dans sa musette. Il ouvre un loto mais l’bon.

« — C’est toi, Luché? qui m’dit.

« — Voui, vieux ballot, que j’réponds.

« — Laiss’ moi qui m’dit. Saloprie d’retraite. J’peux pus marcher. Pas la peine que les Boches te ramass’nt toi z’aussi...

« — La ferme ! que j’réponds. Tu m’ia fais à la noix de coco. Pas d’boniment. Fous-toi sur tes r’posoirs. T’appuieras sur moi. Faudrait voir qu’les Boch’s t’mett’nt l’grappillon d’ssus. Non, mais des fois!...

« J’ie z’hisse de fore’ sur ses guiboll’s qu’étaient moll’s comm’ d’Ia flanelle, lui prends son barda sur l’épauT gauche, l’soutiens d’Ia main droit’. Bref nous arrivons à l’étape en pèr’s peinards qu’on peut dir’, comm’ Roméo et Juliett’ quoi !, vu qu’i tournait à moitié des callots sur mon épaule... Mais i n’était pas resté. C’était l’principal. »

Jean dit :

— C’est chic ce que tu as fait là.

Pierre-Marie eut un geste qui, d’un revers de main, repoussait l’éloge ;

— Ça s’fait... comm’ ça...

— Pourquoi l’as-tu fait?

Pierre-Marie se gratta la tête.

— Eh ben v’ià. J’vas vous dir’... Planchette s pas? c’est un rupin. Y a toujours un tas d boni! s chos’s dans sa musette : d’Ia gniole, du tabac... J’m’suis dit : pour la peine i’ m’rinc’ra ben l’gosier.

Jean ne put s’empêcher de rire. Il demanda :

— Tu l’as dit à Planchette?

— Ben sûr qu’j’i ai dit... Mêm’ qui s’a foutu à rigoler comm’ vous et qu’i m’a dit: « Luché, t’es encor’ un plus brav’ typ’ que j’croyais. »

Jean songeait aux humbles, dont toujours le dévouement s’ignore, et qui sont entrés d un coup dans la guerre, avec une force soudaine qui les égale à l’épreuve. Il pensait encore qu il était inférieur au plus modeste id’entre eux.

Il enviait ceux que la tourmente a saisis sans qu’ils aient eu le temps de réfléchir.

Il s’appliquait à penser ;

« Je fais tout mon devoir. Je ne me perds pas en soucis superflus. Dès le début j’ai cherché à me rendre utile. Maintenant encorcj je me dépense auprès des blesses suivant ctj que ma conscience me commande. Je n ai fu.; ni les responsabilités, ni les occasions de mt, dévouer davantage. J’ignore la peur. Queli; ques expériences m’en ont déjà., donné b| preuve. Jadis, lorsque j étais malade, 1 idé(| de la mort ne me troublait pas, je savais erji contempler le visage obsédant et je m étai| détaché de toute chose. Je suis certaifi qu’aucun sentiment de crainte ne me reticn|

dra jamais. i

« Je m’acquitte de ma tâche qui est mo.

deote ; mais il n’est pas donné à tous de connaître les devoirs éclatants. J’admire les humbles parce qu’ils ont accepté l’épreuve en leur cœur et qu’ils se tiennent à la place que leur a fixée le destin. Je suis comme eux. Je suis un humble moi aussi puisque ma santé m’interdit l’effort plus orgueilleux des grandes ambitions. J’accomplis ce que je dois et nul ne peut me faire un reproche, même pas moi, surtout pas moi. »

Mais il ne se leurrait pas sur la vanité de ces paroles. A cause de l’effort qu’il faisait pour les dire, il savait qu’elles n’embrassaient pas toutes ses idées... Et il suffisait du récit le plus fruste de Pierre-Marie pour le plonger de nouveau dans son trouble.

Pierre-Marie attendait dans le bureau de l’ambulance une permission que Jean Denis rédigeait. Il flottait, radieux, entre ses béquilles, maladroit encore à s’en servir. 11 dit pour rompre le silence :

— C’est pa’ce que vous êtes malad’ que vous êt’s là, m’sieu Jean?

Jean s’arrêta déconcerté :

— Malheureusement oui, mon pauvre garçon.

Pierre-Marie devint rouge. De sa bonne face étalée toute la joie avait disparu. Il balbutia :

— Fait’s excus’ m’sieu Jean... J’disais ça pa’ce que j’disais ren, pour dir’ que’qu’chose.

loi

Y avait point d’mal, s’pas ? Y avait point d’mal...

Jean lui tendit la main.

— Aucun mal, mon brave Pierre-Marie...

Tiens, voilà ta permission... A tantôt...

Mais toute la journée, Jean Denis fut inquiet. « 11 en est qui se posent la même question que Pierre-Marie » songeait-il. Il éprouvait une sourde rancune qui l’empêchait de s’intéresser à l’ambulance...

II se sentait triste, à côté de sa pensée.

Vous allez dans la vie avec une force qui paraît intacte, dans le jeu régulier de vos fonctions et il semble que le soleil pénètre au fond de votre conscience. Ce n’est pas vrai. Un mal habite votre poitrine, que vous ne pouvez pas exprimer, qui remue à certains mouvements de votre âme et que vous auscultez comme les phtisiques écoutent leurs poumons. Un sentiment est là qui demeure, qui était seul au début, auquel d’autres se sont ajoutés, si bien que maintenant vous '

portez un poids inconnu et dont vous ne vous débarrasserez que dans un tumulte et un dé- | chirement, lorsque votre volonté sera claire. | Vous allez. Vous dites : |

« La vie est rude. La vie est un calvaire où les idées se durcissent, mais je suis honnête homme et avec effort j’en gravis les degrés. »

Mais vous savez que vous n’avez pas tout dit et que le doute que vous secouez en frissonnant, le doute est là comme le malheur qui s’arrête sur le seuil mais vous barre la route et vous saisit si vous ne venez pas à lui.

Vous dites encore :

« Je m’embarrasse de scrupules. Il faut les négliger. Je me suis hypnotisé sur un devoir discutable. Je compromets mon énergie en lui cherchant des buts difficiles. »

Mais vous savez encore que vous n’avez pas tout dit et qu’une idée veille qui porte en elle la vérité et, soudain, avec fracas ébranlera votre système.

Et vous vous sentez triste à côté de votre pensée.

On commençait-de rentrer à Paris. On distinguait dans les rues des visages brunis par un soleil trop ardent. On parlait plus haut, on faisait plus de gestes, la rumeur du midi nuisait à notre recueillement. Des étrangers venus pour voir la ville pendant la guerre ; encombraient les boulevards et, à la nuit tombante, les filles guettaient aux carrefours ' ainsi qu’autrefois. L’âme de Paris s’altérait , et des idées rôdaient comme des courtisanes, troubles et sournoises, de curiosité, d’habitude ou de dissipation...

Un jour, Jean se laissa entraîner avec^ Berthe à une représentation de bienfaisance^ que donnait une association charitable. 1 Il y eut une conférence patriotique au cours !

de laquelle un important personnage en jaquette lança sur un ton comme il faut de belles phrases attendues. Puis, après des monologues et des chansonnettes, une dame copieuse, entourée de voiles tricolores, violente et les sourcils farouches, à pleine voix clama la Marseillaise . Elle chantait avec des appels de pieds comme à l’escrime et de lourds remuements de croupe et elle roulait les R de façon vengeresse. Jean songeait à la Vierge de Rude et il souffrait à cette hideuse parodie. Autour de lui on applaudissait, car les sentiments les plus beaux n’échappent pas à l’expression conventionnelle, et le public, de bonne foi, s’y laisse prendre plus aisément qu’à la sincérité. Jean se disait;

• « Consentirai-je à demeurer tel que ces

gens que je vois et me contenterai-je de manifestations aussi plates? Ces bourgeois trépignent d’aise au seul mot de Patrie et leur affligeant enthousiasme ignore que la façon même dont on les en entretient enlève au sentiment toute valeur. Ce soir, ils rentreront chez eux fiers de leur émotion sans art, heureux de s’être exaltés, ponscients d’q,voir

accompli leur devoir... Déjà ils s’admirent eux-mêmes et dans les regards qu’ils échangent je lis la considération dont s’accompagnent leurs sentiments. La guerre n’est pour eux qu’une source d’émois débiles, et ils croient la faire parce qu’un frisson qu’ils ignoraient chatouille leur placidité et que, chaque matin, en même temps que leur chocolat, l’éloquence quotidienne de quelque journaliste exalte à la fois leur lourdeur et leur appétit... La parole est méprisable qui endort les esprits et donne aux médiocres ces satisfactions indigentes. »

La haine des routines revivait en Jean Denis comme autrefois : une répulsion pour les théories reçues, les sentiments « bien portés », les propos mondains où l’on ne brille qu’à la condition de ne pasavoir d’idées.

Il eut un véritable sursaut d’épouvante en songeant que, s’il n’y prenait garde, il pourrait tomber lui aussi dans l’universelle sottise. Il connut le dégoût des volontés tièdes, des consciences faciles, des certitudes surtout, des misérables certitudes de ceux qui n’ont jamais peiné à la recherche de la vérité

et se reposent sur l’à-peu-près qui compose le train coutumier de la vie.

Il subissait la nécessité de l’action.

Le lendemain, Jean Denis se réveilla avec une telle angoisse qu’il lui semblait que son cœur pendait en lui comme un poids inerte. Il comprit qu’il lui fallait maintenant regarder en face sa pensée. Aussitôt habillé, il prit son chapeau.

— Où vas-tu ? lui demanda Berthe.

— Une course !

Et il sortit.

Il gagna les quais à la hauteur du Pont- Royal et remonta la Seine vers Notre-Dame. C’était sa promenade habituelle quand il se trouvait sous l’empire de quelque souci. Il allait sans rien regarder . Les choses ne lui parlaientpas et il ne songeait pas à les voir. Il allait parce que la marche lui faisait du bien. Il ne

réfléchissait pas. Il ne se concentrait pas. Ses idées étaient vivantes avec des formes et des contours solides et se pressant, se bousculant, elles se présentaient à lui animées de leur souffle et sans qu’il eût besoin de faire d’efforts.

Celle-ci lui disait :

Tu es inférieur. Plus d’un million

d’hommes se battent de la mer à l Alsace et cette pensée te supplicie. Rappelle-toi. A l’ambulance une honte te saisissait devant les blessés et maintenant encore, quand tu aperçois un soldat, tu détournes les yeux par pudeur et parce que tu as peur, si tu rencontrais son regard, que le tien ne puisse le soutenir...

Puis celle-là :

— Tu es inutile. Tu n’as pas seulement le sentiment de ton infériorité, tu as encore la conscience de ne pas « servir », ce qui est plus grave. Tu te dépenses en des besognes que d’autres pourraient accomplir à ta place et qui sont des occupations d’oisifs et non pas l’application d’un dévouement, d’un courage...

Puis une troisième :

— Tu es un faible. Tu t’évertues à te combattre toi-même, tu te perds en luttes épuisantes et cependant tu ne parviens pas au seul but que tu sais devoir te satisfaire...

Et cette dernière ;

— Tu es malheureux parce que tu as une âme ardente et que tu n’as pas mesuré ta vie à l’énergie de ton cœur...

Il y avait bien encore une idée qui, tapie en quelque coin, veillait dans l’esprit de Jean. Elle murmurait dans un souffle qui lui semblait celui de Berthe :

— Tu es malade, tu ne pourrais supporter les fatigues. Ton rôle est de rester modeste et de servir suivant tes moyens.

Mais il la dédaignait comme une force usée et, la faiblesse qui siégeait en elle provoquant la riposte, toutes les autres, du même élan, répliquaient d’une seule voix :

— Les fatigues, qu’importe? Parce que ta santé est précaire tu risques de mourir plus tôt : la belle affaire !... La mort est la chance commune dans cette guerre. De quel droit l’écarterais-tu ? Tu ne crains pas le trépas;

dès lors pourquoi ne reconnais-tu pas encore que c’est en bravant le danger que tu seras sans inquiétude?

« Quant à ton inutilité, qu’en sais-tu ? Il ne t’appartient ni d’évaluer, ni d’apprécier ton effort. Et ta philosophie était jadis assez sereine pour que tu n’eusses pas besoin de croire pour agir...

« Tu te débats dans le drame universel et ton malaise vient de cette raison seule que tu n’as pu y tenir encore le rôle que tu ambitionnes. Quand l’invasion s’est approchée, quand à Paris tu as pu te croire sur le front, tu as immédiatement trouvé la paix de ta conscience. Maintenant seulement que les armées se sont éloignées, que la menace a disparu, les remords sont venus et t’assiègent. Tu es à l’arrière, tu te dévoues, mais tu veux un sacrifice moins morne, moins isolé, moins taciturne; surtout tu veux savoir...

« Savoir, comprendre ! Depuis le début de la guerre c’est toute ton ambition, ta rédemption aussi... Tu veux te rendre compte... Comme tu lis les lettres du front ! La façon

dont tu te penches sur Pierre-Marie pour apprendre ! Cependant tu ne comprendras pas si tu ne te bats pas un jour. Ton frère et Michel ont trop d’élégance pour te dire ce qu’ils vivent et Pierre-Marie est trop simple pour bien voir... C’est en la faisant que tu connaîtras la guerre... Alors tu sauras la façon dont « on y va » sans grands mots, sans dire : « C’est pour la France », sans attitude, sans indignation même, comme l’élément anonyme d’une Force supérieure, l’instrument d’une Idée, de l’Idée qui dépasse et qu’on n’analyse pas... Tu sauras aussi la façon dont on meurt, simplement, dans un cri que lance la souffrance, ou avec ces mots les plus beaux : «Ma femme; Maman... ».Ettu sauras encore ces instants d’avant la bataille, où l’on se recueille à la pensée du trépas, afin de s’élever au-dessus de soi-même et pour que la mort ne vous prenne qu’après que l’on a atteint à ses sommets...

« Il faut que tu connaisses ces instants pour que tu puisses vivre plus tard, car, tel que tu es, tu ne respirerais pas avec le regret d’avoir été inférieur aujourd’hui, inférieur

aux autres, inférieur surtout à toi-même... Jusfju’à présent tu n’as pas eu de chance — peut-être n’as-tu pas su profiter de ta chance — , et, faute de pouvoir discipliner les événements, tu as exercé ta domination sur toi-même... C’est bien puisque tu as acquis de la sorte le courage des résignations. Ce n est pas assez cependant. Une occasion se présente de montrer ta force dans la vie comme dans ta conscience, tu ne peux la laisser échapper. Tu as déjà subi l’enseignement de cette guerre qui t’a grandi.

Achève l’œuvre commencée. Il te faut braver la mort pour que tu t’égales à ton àme...

« Et puis l’Idée est là dont nous parlions tout à 1 heure, l’Idée que tu as déjà comprise et que tu dois servir de ton sang. Tu ne l’as définie qu’à toi-même car tu as horreur de 1 emphase et il te semblerait tomber dans les lieux communs où s’épanouissent les rhéteurs si tu en exprimais la grandeur... Tu disputes? L’idée est moins belle qu’au premier jour? Tu admires moins la réaction suscitée et tu comprends mieux la guerre, la guerre injustifiable et sa malédiction dont

tu te détournes déjà avec épouvante et dégoût?... Le devoir subsiste néanmoins qui s’impose; car tu n’es pas de ceux qui s’y dérobent lorsqu’au lieu de briller il éteint l’enthousiasme et jette une ombre dans la conscience... Regarde. L’île Saint-Louis sommeille dans les gris fins du matin, cette île que tu aimes et où tu te recueillais l’autre jour. Tu la chéris comme le secret de la province divine et cadencée qui berça ton esprit. Il te suffira d’y penser pour mourir avec la certitude d’apporter un peu de beauté à sa gloire...

« Crois-nous. Nous sommes les idées viriles, celles qui vous font aller devant soi, sans regards obliques, et qui doivent te conduire comme il convient. Si tu ne nous obéis pas, tu ne connaîtras plus tard ni la liberté véritable, ni l’amour, ni le soleil des jours éclatants... Car c’est de nous que tu garderas la mémoire et il faut des souvenirs pour nourrir la force des hommes. »

Parce qu’il avait laissé parler ses idées, ' Jean Denis se sentait apaisé. La lumière s’infiltrait en lui. Déjà une certitude l’habi-

: tait et il le savait comme un homme éprouve I la puissance qui le mène. Il ne s’était encore arrêté à aucun parti, mais il distinguait que, bien qu’il ne l’eût pas formulée encore, sa résolution désormais était prise...

Il se trouvait près du Jardin des Plantes. Il y entra. A présent, à cause de la liberté de son esprit, il voyait les choses. Dans ce lointain quartier, plein du bruit des charrois, des fumées de la gare d’Austerlitz et des relents de la Halle aux vins, le Jardin des Plantes accueille les petits bourgeois auxquels il offre quelque ombrage, un peu de silence, du repos.

Venus d’un hôpital voisin, la Salpêtrière sans doute, trois blessés se promenaient entre les cages : un zouave et deux fantassins. Ils s’en allaient côte à côte, tendant le dos sous la douceur de vivre, peu bavards, tranquilles, satisfaits. Des grilles, on ne sait pourquoi, barraient les allées. Ils secouaient jméthodiquement les grilles puis s’en revenaient sur leurs pas : la guerre, mère des 'longues patiences, leur avait enseigné qu’il faut s’incliner devant ce qu’on ne peut comprendre... Une odeur de bouc^mpoisonnait

l 'atmosphère, ils la supportaient avec indifférence. Un instantilss’arrêtèrentdevantunpélican qui s’épouillait et, à cause de l’animal ridicule, ils eurent un large rire silencieux. Une petite bonne passa; ils la dévisagèrent. Elle rougit parce que le zouave avait l’air polisson. Ils en furent contents. Le zouave lança une bourrade à son voisin.

— llein? la boniche!...

— Des fois..., des fois...

Ce fut tout.

Enfin devant la cage aux lions, ayant trouvé un banc, ils s’assirent. Alors, sans fierté, dans leur humble gloire, les blessés regardèrent les lions. Et les lions, sans amertume contre la vie, regardèrent les blessés...

Soudain Jean s’aperçut de son aisance et il s’étonna que l’humour jaillît en lui comme autrefois. Après un tel débat et si grave il s’attardait à cette scène anodine? Il comprit que le doute ne l’habitait plus et qu’il allait agir.

Pendant trois jours, afin de réunir les pièces nécessaires, Jean Denis se dépensa

en démarches de toute sorte. II connut les stations dans les mairies, au greffe de la Justice de Paix ; il subit patiemment les mauvaises volontés et les retards. Muni enfin des papiers exigés, il se présenta au recrutement afin de signer son engagement. Il devait auparavant subir un examen médical.

Jean Denis attendait dans la petite salle où l’on passait la visite, partagé d’espoirs et d’appréhensions. Un jour usé éclairait les murs salis, mettait des tons livides aux nudités des hommes, laides et comme honteuses car elles ne supportent d’être vues qu’en mouvement. Une odeur stagnait épaisse et grossière qu’alourdissait encore un poêle chauffé à blanc. On vous pesait comme du bétail, puis, sous les yeux d’un médecin principal, un aide-major vous auscultait. Jean Denis se présenta, à son tour. L’aide-major se pencha.

— Diable ! fit-il en fronçant les sourcils.

Jean Denis comprit qu’il était condamné.

Le docteur demandait :

— Vous n’avez jamais été malade?

— 11 balbutia :

— II y a huit ans, j’ai eu...

— Soignez-vous, inapte au service armé — Mais...

— Au suivant, fit tranquillement l’aide major.

Jean quitta le bureau de recrutement dans un anéantissement absolu. Il ne comprenait pas encore. Il portait dans son esprit le poids de toutes ses idées agglomérées et il pressentait qu’il allait souffrir... Il marchait machinalement, un pli au front, et avec cette pensée seule que tout à l’heure il allait souffrir... Il faisait un temps d’octobre fade et mou et où les volontés des plus forts ne peuvent qu’avec peine s’affirmer. Il marchait absorbé, sous l’obsession : « Tout à l’heure je vais souffrir... » Une seule pensée produirait en lui le déclic et il la cherchait pour subir tout de suite, afin d’être soulagé par la souffrance de l’attente de la souffrance qui est pire.' Soudain il songea aux

espoirs qu’il vivait depuis trois jours et son amertume coula en lui comme un pus.

Il en était là! Il en était là!... Tousses efforts, sa bonne volonté, ses longs débats en lui-même l’avaient conduit là, impropre au service armé ! Que ferait-il désormais puisqu’il se trouvait incapable de servir? Dans une obéissance loyale à sa conscience, il s’était soumis à la loi la plus haute : l’action ; on venait de lui dire brutalement: « Tu ne peux pas agir... » Il se rappelait les jours qu’il venait de passer, où il avait connu la joie d’une décision vigoureuse, la satisfaction d’être utile. De quels sommets ne tombait-il pas et comme la lourdeur de sa chute s’aggravait encore en proportion des degrés où il était parvenu !... Pourquoi avait-il une âme ardente et qui naturellement choisissait le devoir le plus difficile puisque son corps débile se refusait à s’accorder avec elle ?

Jean Denis revoyait son passé, le passé médiocre et sans relief. Ses jours s’étaient écoulés en combats sur lui-même. A vingtdeux ans il était tombé malade et si grave-

ment qu’à l’instant où la jeunesse vous emplit de sa force il avait dû se résigner à la retraite. La vie qu’il aimait, la vie avec ses injustices, ses desseins aveugles, ses brutalités mais aussi avec son mouvement, ses rebondissements, ses émerveillements et ses beautés, la vie lui demeurerait pour un temps interdite. Il s’était soigné. Il avait appris à diminuer ses désirs, à réfréner ses ambitions, à contenir ses appétits, à ne plus occuper qu’une place exigüe. Il avait connu les heures modestes, éloignées, les demi-teintes et les grisailles. Cependant il avait toujours gardé l’espoir des revanches, la foi en un sort meilleur, en des jours qui s’accorderaient à ses élans aujourd’hui réfrénés. Il ne s’était résigné à son infériorité que parce qu’il la croyait momentanée. Et voici qu’aujourd’hui, dans la catastrophe où tous les hommes s’égalaient soudain par le seul courage, il lui fallait encore regarder tes autres, assister à leurs gestes, ne pas prendre sa part de la vie !

Et sa défaite était maintenant définitive Jean Denis ne se faisait pas d’illusions. Il

n’ignorait pas que ceux qui n’ont pas combattu seront à jamais diminués ; il se représentait l’avenir avec cette idée de n’avoir rien fait dans ces Jours magnifiques ; et toutes les souffrances, tous les sacrifices lui semblaient préférables à cette mutilation morale qu’il jugeait honteuse et dont il craignait déjà l’impitoyable obsession... Parfois ses regrets s’élevaient; abdiquant tout amourpropre, il ne songeait plus qu’à l’idée. Alors, à ses yeux, son indignité s’affirmait encore et son désir de se donner s’irritait, puisque habité dé la passion la plus grande il se voyait refuser les moyens mêmes de se dévouer...

Jean Denis se rappela soudain l’indigent optimisme qui l’avait exaspéré l’autre jour à la représentation de bienfaisance à laquelle il avait assisté. Il distingua qu’il n’échapperait pas à la platitude de son destin. Les nobles élans retombèrent en lui, désespérés...

La nuit était venue. Jean Denis regarda autour de lui et s’aperçut qu’il se trouvait rue Royale. Il allait maintenant avec des

pensées troubles, inavouées encore, au souffle tiède comme des désirs. Il avait prononcé l’à-quoi-bon de toutes les lassitudes. Pourquoi s’inquiéterait-il, après tout?,.. On ne voulait pas de lui? Tant mieux... Nul devoir ne le retenait plus à présent. Il ferait comme tous ceux que leur situation loin du front ne tourmente guère... Assez de beaux sentiments puisque chez lui ils ne pouvaient que rester des mots!... Il se répétait:

« Je suis un homme lichu, un homme fichu... »

Son amertume le ramenait aux instincts mauvais, aux envies de noce et de crapule qui fermentent au fond de nos découragements.

Il avait laissé la Madeleine à sa gauche et descendait le boulevard des Capucines vers l’Opéra. Des filles passaient, avec leurs yeux qui appellent, dans leurs parfums épais et qui saisissent. Une d’elles l’attira à cause de sa démarche flexible, de ses hanches vivantes pour accueillir l’amour, de sa nuque charnue, animale et saine. Elle se retourna vers lui et força son regard. Il ralentit le pas. Elle s’accrocha à son bras. Jean regar-

dait les lèvres de la femme, molles, d’un rouge chimique, faites pour le vice et où la luxure fleurissait. Des mots ignobles souillaient sa bouche et cependant ses yeux gardaient des innocences d’enfant. Il fut tenté parce que la vie, en cet instant, avait pour lui un goût d’ordure. Il éprouva l’envie de se laisser choir, deglisser. .. Elle chuchotait en confidence :

— Je suis nue sous ma robe.

Hardiment elle prit la main de Jean et l’appliqua sur sa croupe qu’elle remuait. Elle dit :

— Tu m’as mise en amour.

Il répondit brusquement :

— Allons, conduis-moi.

En désir, il suivait la femme qui s’offrait...

Il se présenta devant Berthe, le mensonge à la bouche, écœuré sur lui, et dans un élan d’amour pour son amie. La jeune femme l’accueillait avec son front timide et ses yeux où la résignation s’ajoutait à la sagesse.

Il dit en l’attirant vers lui.

— Begarde-moi.

Elle fut surprise de son visage douloureux, de ses traits déprimés :

— Je ne te reconnais pas...

— Je t’aime.

Une passion sauvage brûlait dans la voix de Jean. Elle eut peur :

— Oh ! ce n’est pas ainsi que tu m’aimais autrefois.

--Je t’aime mieux.

- - Je ne sais pas.

Il la regarda droit dans les yeux :

— Songe ! je t’aime malgré la guerre.

Elle répondit, dans un souffle :

— C’est cela qui m’inquiète !...

II riposta en manière de plaisanterie.

— Comment? Tu me reproches de me donner trop?

Elle savait qu’il n’était pas sincère, mais elle était si lâche qu’elle acceptait le mensonge. Elle se laissait prendre, les yeux fermés, proie d’une fureur qu’elle ne connaissait pas mais qu’elle goûtait venant de lui. Elle répétait dans un murmure :

— Mon chéri, je suis ta chose, rien que ta chose, ta petite chose...

Ce fut leur plus violente nuit, la plus lourde. Jean s’unit à Berthe avec une frénésie qui lui aurait révélé sa maladie, s’il l’eût ignorée encore. Son ardeur s’augmentait de tous ses espoirs déçus, de ses ambitions fauchées, de ses volontés brisées net. Il aima Berthe de toute sa chair, avec des audaces qui devaient l’attacher davantage à lui. Elle se prêtait à ses caresses, soumise et simple, avec la conscience de son impudeur, heureuse — dissoute en lui — d’être le jouet de ses fantaisies... Il lui savait gré d’une docilité qui achevait leurs étreintes. Il se jetait à corps perdu dans leur amour, comme si cet amour composait une fin, un but, parce que, malgré sa récente souillure, c’était la seule chose qu’il eût réussie dans sa vie... Désespérément il voulait s'anéantir en elle, lui sacrifier son orgueil, ses désirs, sa destinée entière. Il se donnait à elle comme on se suicide, avec le goût du néant, le sentiment que leurs transports mêmes l’approchaient de la mort.

Il lui mentait, moins pour la tromper peutêtre que pour s’illusionner soi-même. 11 disait ;

— Je t'aime plus que tout.

Mais ses paroles avaientune saveur d'amertume sur laquelle il ne se méprenait pas et il serrait les dents de rage dans l’effort qu’il faisait pour ne plus penser, ne plus penser, aimer, rien qu’aimer...

Étendu tout grand contre elle, il s’appliquait à lui parler :

— Tu as été la seule joie de ma vie, mon ambition jamais déçue, ma vraie force. Je t’aime parce que je t’ai toujours trouvée, pour l’accueil que tu m’as réservé tout à l’heure, pour le don que tu me fais de toi, comme l’écho de mon âme qui s’ajoute à mon âme et l’amplifie... Tu mérites tous les sacrifices et je te place au-dessus de toute chose, je t’aime comme autrefois, avant d’aimer, j’aimais l’amour...

11 lui disait les mots qu’elle avait toujours attendus, mais il ne pouvaft les prononcer qu’en ce moment qu’il ne les pensait pas, et son accent était tellement désespéré qu’elle frissonnait à la fois de honte et de crainte.

— C’est vrai ? C’est vrai ?. . .

Elle le regardait ardemment, suspendue à

ses lèvres, avec toute l’inquiétude des femmes qui sentent l’amour céder sous leur cœur... Soudain la vérité l’éclaira et elle mesura sa détresse... Il ajoutait, ne surveillant plus ses paroles dans l’étourdissement qu’il avait cherché :

— Je t’aime plus que mon devoir.

Elle mit une main sur la bouche de Jean.

— Tais-toi.

— Je t’aime...

Elle éclata en sanglots :

— Tais-toi... Tu mens ! tu mens !...

De cette flambée de passion Jean ne gardait qu’un goût de cendre, une âcre saveur refroidie. C’est en vain qu’il avait cherché à oublier. Il comprenait l’imbécile vanité de ses efforts. Ses soucis dominaient et il ne lui restait plus maintenant qu’un immense dégoût de soi, le remords d’une action mauvaise..., d’une action mauvaise puisqu’il avait voulu oublier la guerre... Il pensait par moments : « Je ferai comme les autres qui sont à l’arrière et qu’inspire leur bonne volonté. » Cependant l’exemple d’autrui ne suffisait pas a déterminer sa conduite et ses scrupules ne se satisfaisaient pas d’actions médiocres. Il se voyait dans une impasse dont il ne pouvait sortir qu’en se mesurant contre lui-même

ainsi qu’il l’avait fait autrefois. Mais il n’avait pas le courage de reconnaître que tout était fini, qu’il ne lui restait plus rien à faire que d’accomplir obscurément son modeste et silencieux devoir... Resterait-il toujours en marge de la vie? en marge à présent de la guerre et de la mort? Ses sentiments roulaient, se heurtaient, s’entre-choquaient, démontés, en révolte... Ou bien il avait de longs moments d’accablement avec des idées pauvres et lourdes qui restaient un instant suspendues, puis tombaient dans sa tête douloureuse, avec un bruit mou, en faisant des ronds, comme des cailloux dans une mare.

Il ne se confiait pas à Berthe. Il avait avec elle les mêmes façons qu’avant leur nuit. Elle affectait de ne rien remarquer, ne formulait aucune plainte, ne voulait pas lui paraître s’en étonner. Elle comprenait qu’il souffrait et elle savait qu’elle ne pouvait pas alléger la douleur de son ami. Elle avait appris à s’effacer, à guetter, silencieuse, les seuls instants où il voulait bien d’elle, humble dans son adoration, fière d’être sans fierté, toute à sa dévotion d’qimer jusqu’à ne plus être

q|u’une flamme, un élan... Pourtant elle tremblait d’angoisse et pressentait obscurément un malheur suspendu.

Jean se rendait à l’hôpital mais sa tâche était sans joie. Il rencontrait Pierre-Marie qui maintenant allait et venait dans les salles. Il lui disait bonjour rapidement, ne s’attardait plus à des récits qui avivaient ses regrets. Il tombait dans la maladie du scrupule, n’osail causer avec personne, s’hypnotisait sur son indignité, perdait toute mesure. Parfois il cherchait à se reprendre, à retrouver l’équilibre, mais, comme lorsqu’on dévale unepente, son bon sens cédait sous les efforts qu’il faisait pour se ressaisir.

Un jour, dans le bureau de l’ambulance, il retrouva un de ses amis, Maurice Arnaud, médecin à deux galons, venu pour un renseignement.

— Tiens ! Arnaud...

— Ce vieux Denis.

— Par quel hasard?...

Son ami lui expliquait que, de retour du front, il appartenait maintenant au service médical de la Place.

— Je fais passer la visite aux engagés volontaires, ajouta-t-il.

Jean sursauta.

— Aux engagés ?

— Oui.

Ce n est pas possible. La semaine dernière...

— Je n’ai pris mon service qu’hier.

Immédiatement la décision de Jean Denis fut prise.

— Mon cher, je compte sur toi.

Précipitamment il lui racontait ses ambitions, ses efforts, puis ses déboires, comment le médecin qui examinait alors les volontaires 1 avait jugé inapte au service armé. Il espérait qu’avec lui toutes les difficultés s’aplaniraient et qu’il pourrait enfin réaliser ses désirs. Son ami l’écoutait avec attention.

J ai peur que tu ne te rendes pas bien compte, commença-t-il.

La question est pourtant bien simple.

•; Ce que tu me demandes est forlgrave.

Jean Denis s’enflammait, protestait. La crainte devoir cette nouvelle chance s’échapper encore lui donnait une énergie singulière.

II trouvait les scrupules de son ami ridicules. Sa conscience seule était en jeu. Il avait longuement mûri une décision qu’il prènait en connaissance de cause. Il n’était pas un enfant et ne s’exposait pas de gaîté de cœur aux risques de la guerre. Il accomplissait un devoir qu’il n’appartenait qu’à lui de définir. S’il fallait couvrir des responsabilités il se tenait prêt à le faire au besoin par écrit.

Arnaud paraissait ébranlé. Il hochait la tête, soucieux :

— Tu veux absolument partir?

— Si je le veux !

— Quoi qu’il arrive, tu m’assures....

Jean prenait les devants ;

— Je te l’ai dit : Quoiqu’il arrive.

Arnaud n’insista pas davantage.

— Viens un de ces matins, à ton gré; tu pourras signer ton engagement.

Jean Denis avait été versé au ...® régiment d infanterie dont il devait rejoindre, trois jours après, le dépôt à 0... Il rentra chez lui, d un pas solide, grandi par la plénitude de 1 action accomplie, avec des conviction logées au meilleur de lui.

Berthe l’attendait. Tout de suite en le voyant elle comprit. Elle eut le même saisissement que jadis quand elle avait appris la mobilisation,

— Ah î mon Dieu ! fît-elle.

Et elle se sentit pâlir. Jean la prenait dans ses bras :

— Qu’as-tu ?

— Tu pars?... N’est-ce pas?.,. Tu pars?

— Qui te dit ?

— Ton bonheur.

— Mais...

Elle eut un mot d’immense détresse :

— Il y a si longtemps que je le redoute ton radieux visage qui m’apprendra l’inévitable.

Elle songeait au guet douloureux, quotidien, minutieux où elle s’épuisait depuis le début de la guerre. Il dit :

— Je vais t’expliquer.

— Ce n’est pas la peine... Je sais... Tu pars...

Elle s’abattit sur la poitrine de son ami.

— Mon amour, mon pauvre amour perdu...

Jean regardait la nuque ployée de la jeune femme où de courts cheveux pâles pendaient dépeignés. Il répétait :

— Mon petit, mon petit... Voyons, mon petit...

Mais il restait sans comprendre, devant le mal qu’il avait fait. Il ajouta d’une voix raisonneuse :

— Rends-toi compte... Je ne pouvaisplus vivre ainsi... Mes jours n’étaient plus qu’un remords. Il fallait que je m’engage.

Elle redressa vivement la tête, s’écarta de lui et les yeux questionneurs, la voix brève, soudain hostile :

— Que tu t’engages?... Comment, comment? Je ne comprends pas,

— Sans doute.

Elle ne trouvait ses mots qu’avec peine : Alors... tu n’as pas attendu...

— Non.

Tu n’as pas... attendu... qu’on t’appelle ?

— Non.

Elle se laissa tomber sur un fauteuil. « Il ne l’avait pas prévenue, il la mettait devant le fait accompli ! » Elle répétait, anéantie, le regard perdu :

— Cela... Oh! non!... cela...

Il voulut s approcher d’elle. Elle se dressa. Elle criait ;

— Non, non.

— Berthe!

Elle s’éloignait avec dégoût.

Non... Tu m’as traitée en étrangère, en être qu on néglige, qui ne compte pas... Je ne te pardonnerai pas...

Elle parlait avec un accent méchant et dur . qui lui faisait mal à elle-même. Elle se rapî pela ses longues patiences, son effacement. Des larmes vinrent à ses paupières. D’un geste rapide elle les essuya. Sa colère soudain éclata, et farouchement :

— Tu ne m’aimes plus. Sois donc franc.

Tu ne m’aimes plus. Si tu m’aimais auraistu agi comme tu l’as fait? Voici deux mois que près de toi ma vie est un supplice. Tu n’as jamais entendu la moindre remontrance, je t’ai épargné jusqu’à la moindre plainte. J’espérais que ma soumission même te toucherait. Mais tu n’as plus d’yeux pour moi. Je n’existe plus. Et mon amour est sans doute si banal, si nul qu’il ne vaut pas la peine d’être considéré.

Il essayait de l’interrompre :

Tu ramènes la guerreà ton amour. Mon devoir...

Elle trancha net :

— Allons donc, ton devoir... Toi-même, cette guerre, à quoi la ramènes-tu? Je voudrais savoir ce qu’il entre d’amour-propre et d’orgueil dans la résolution que tu as prise.

Cet amour-propre et cet orgueil qu’on retrouve dans toutes vos passions à vous autres, dans vos amours, aussi bien celui que vous nous destinez que celui que vous vouez à la patrie...

Il balbutia :

— Que veux-tu dire ?

— Est-ce seulement par dévouement à la patrie que tu t’engages ? ou ne l’as-tu pas fait surtout vis-à-vis de toi même ?... Il fut un temps, au début de la guerre, où tu disais qu’aucun de nous ne comptait plus dans la tourmente. Allons donc ! Ta vanité reste entière et ton orgueil est tel que c’est lui, plus que toute autre raison, qui te pousse à partir..., à partir malgré moi et, ce qui est pire,; au détriment de ta santé.

Elle allait et venait fébrile. Elle avait desi gestes nerveux, des mouvements de doigts impatients et, par saccades, un tic tirait et détendait tour à tour le coin droit de sa bouche.

Jean Denis répondit froidement : ;

— Le docteur m’a examiné. !

— Reste à savoir comment. '

jRAN DENrS

— Quant à mon orgueil, s’il est réel, tu n as pas le droit de me le reprocher. Les sentiments même les plus beaux participent de l’humaine imperfection. J’ai conscience en effet de n’avoir que bien petitement reflété en moi le drame qui nous domine, mais l’objet ne se mesure pas à son image. Et puis j’ai été de bonne volonté avant d’être d’action et l’orgueil est sacré s’il m’a conduit au devoir...

— Sacré, oui, à la manière de votre égoïsme.

11 supplia :

— Berthe !

— Non, tu ne m’arrêteras pas. Je suis sûre de voir juste. Je te connais. Tu passes tes jours replié sur toi, maintenant comme autrefois. Tu dis communément quela guerre a élevé les hommes au-dessus d’eux-mêmes; c’est faux et je me refuse à le croire. Elle a exaspéré votre désir d’être forts. Faut-il qu’elle vous rende tous des monstres pour que vous soyez satisfaits?... Pour toi, je ne me suis pas fait d’illusions. Dès le début je me suis rendu compte. Pas un instant tu

n as connu d’hésitation entre ton amour e ce* que tu appelles ton devoir. Du premiei jour j’ai été sacrifiée et avec la plus superbe tranquillité. Le devoir était si grande l’idée si belle et je compte si peu! La pitoyable aventure ! La patrie et l’amour ! Vieille rengaine, a laquelle tu ne pouvais décemment pas t arrêter^ n est-ce pas ?... Je te rends justice. Tu as choisi et tout de suite : la guerre. Ensuite^ quand l’occasion laisse quelque loisir, de temps à autre, et par grâce : moi...

Les paroles qu’elle prononçait la torturaient. Elle pensait :

« Je 1 aime, je l’aime et j’agis comme si je ne l’aimais pas. »

Mais dans son aveuglement volontaire elle cédait à un emportement qu’elle ne mesurait plus. Elle disait :

Vois-tu, je hais la guerre. Je la hais parce que je la vois mieux que toi peut-être. C’est la moins éclatante, la plus lamentable des aventures. Je pense à ce que Michel t écrit et ou ne se reflète encore qu’une vérité si pâle! Toutes ces misères! Les lassi-

tudes ! Les longs martyres dans la solitude, le désespoir et la boue ! Tous ces deuils ! iCes chagrins! Ces amours détruites! L’interminable théorie des veuves ! La jeunesse inutile !...

Elle eut un rire où ricochait son mépris. — Un jour une amie m’a dit : « La guerre im’a fait aimer mon mari. » La sotte! L’indigne ! Il lui fallait cela, à elle, pour aimer ! Hélas ! le monde entier ne se compose que de mon amour pour toi et de la bonté dont tu veux bien me payer en retour... Oh ! oui, je hais la guerre. Je la hais parce que tu m’aimais et qu’à cause d’elle tu ne m’aimes plus... Tu ne m’aimes plus! Tu ne m’aimes plus !

Sa douleur se brisait en sanglots... Jean n’avait rien dit. Il comprenait qu’il fallait qu’elle exhalât sa rancune. 11 regardait Berthe qui pleurait maintenant silencieuse,

I comme une pauvre chose vaincue, sans lujmière, éteinte...

; Par elle, pour elle, il était triste infiniment.

Ce furent trois jours d’ardeur contenue, d examen réfléchi, trois jours pendant lesquels Jean Denis regarda ses sentiments et les choses afin d’en composer des souvenirs.

Jean Denis, près de Berthe, s’étonnait que son cœur battît. Sa tendresse, une tendresse d’homme l’inclinait vers cet être faible et qui; souffrait. 11 se disait;

Quoi ! Après ce que j’ai fait mon amour ^ est d’une vie si pleine ?

Il comprenait que c’est par lui que cet amour avait risqué de mourir. 11 se disait encoi-e :

— On prétend que plaindre est d’un faible, mais en quoi la 'sécheresse révèle-t-elle un ' cœui lort? C est vrai, je connais la pitié, non.

! la pitié facile et sans accent, une pitié qui se [ torture elle-même et qui pèse à cause de j l’écho, aussi vif que le son même, que la I douleur de Berthe provoque en moi ; autrefois j’aurais craint que cette pitié compromît mon amour ; au point où j’en suis, près du départ, elle l’aggrave et s’accorde à lui.

Il s’appliquait à parler à la jeune femme;

— Berthe ! j’ai été injuste et cruel. Dans l’épreuve je ne t’ai pas fait la part que tu méritais. Je m’en rends compte et je m’en veux. J’aurais pu trouver en toi le plus ferme appui. Je n’ai pas su,..

Il réfléchissait et peu à peu sa conscience s’éclairait. Il s’expliquait le renouveau de sa tendresse. C’est parce qu’il était sûr de son devoir qu’il s’abandonnait maintenant à la liberté de ses sentiments. Ils s’étaient endorrnis pendant qu’il cherchait la vérité. Maintenant qu’il avait trouvé sa voie, ils luisaient à ses yeux, plus grands, un peu ternis peutêtre, comme des feuillages moins frais après la sécheresse, aussi sincères qu’aux premiers jours.

Une fois il lui dit:

— Berthe ! je t’aime...

Elle frissonna. Elle se rappelait son élan de l’autre jour.

Non, non, ne dis pas ça... Souvienstoi... Cette nuit si proche encore... Tes élans alors... Comme tu m’as menti!

11 rougit de honte :

Ce fut la plus lâche action de ma vie.

Elle s’étonnait qu’il fût si doux, patient et qu il s accusât ainsi. Il répéta, conscient que les mots prenaient en lui une valeur nouvelle :

— Je t’aime.

Elle demanda ne le quittant pas du regard ;

— Si tu me mentais encore?

Il répondit, sûr de lui :

— Tu sais bien que non.

Il se souvenait de ce qu’il avait dit à Berthe autrefois : « Je sais qu’à l’instant de la séparation tu souffriras et je m’en voudrai alors de ne pas connaître le même chagrin que toi. » ' Prophète dérisoire ! Comment avait-il oublié la compassion? S’imaginait-il qu’il n’endu-

rerait pas tout ce qu’elle supportait? Ne s’était-il pas enrichi jadis de tout ce qu’elle lui avait apporté? Il prenait conscience de la faiblesse de cette femme comme si, en comprenant, il eût pu lui enlever un peu de son chagrin. II lui semblait qu’en s’apitoyant il rachetait les jours passés et il était satisfait de sa propre douleur en éprouvant qu’ainsi son sacrifice restait entier.

Il lui dit un jour :

— J’ai pensé à toi. Toutes mes dispositions sont prises. Je ne voudrais pas, s’il m’arrivait malheur...

D’une main qu’ellê mettait sur la bouche de son ami elle arrêta les paroles qu’elle ne voulait pas écouter :

— Tais-toi, tais-toi...

11 s’attachait k la voir comme il la regardait au début de leur union. Il admirait qu’elle fût plus jolie qu’il n’avait accoutumé de l’éprouver. II soulevait ses cheveux en bandeaux pour découvrir la douceur de ses tempes. Quand elle souriait, ses lèvres lentement s’entr’ouvraient et ses narines avaient

des mouvements délicieux. Parfois il lui prenait la tête à deux paumes et, ses mains encadrant la figure, il considérait le visage chaste et nu comme dans une coiffe de religieuse. Elle avait alors une innocence d’enfant timide. Elle se laissait faire comme une petite chose dont il pouvait jouer à son gré, plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été, plus près à chaque instant de sa grande misère. Elle provoquait des paroles où l’on se blottit :

— Tu m’aimes?

11 lui répondait :

— Tais-toi. Je me fais des images... Làbas j’aurai besoin de belles images...

Jean Denis voulut dire adieu à Paris.

Il se rendit au Bois avec Berthe. C’était, sous un soleil oblique, un matin grêle où les feuillages clairsemés frissonnaient dans l’aigre bise. La fraîcheur fouettait les teints, excitait les poumons, versait dans les poitrines l’ardeur de vivre. Jean considérait les promeneurs pour qui la marche est heureuse, les enfants joyeux, les femmes qui s’en ve-

JEAX DENIS

naient si légères qu’il semblait que la terre les soulevait. Il allait, bien en place, sûr de lui, tout au plaisir de l’instant. Sachant qu’il accomplissait tout son devoir, il avait toutes les indulgences. Il ne s’étonnait pas qu’après la secousse terrible, Paris eût repris si vite tant de grâce et cette vivacité... Parfois des blessés passaient et il se faisait autour d’eux un silence où les cœurs s’inclinaient.

Jean Denis remonta l’avenue jusqu’à l’Arc de Triomphe et de là descendit par les Charnps-Élysées vers les Tuileries. La vue que de l’Étoile on a sur le Louvre est une des plus belles de Paris à cause de l’étendue et parce que le ciel a sa part dans le paysage. Une brume enveloppait les lointains et la vie s’éveillait ainsi qu’elle apparaît dans ces larges quartiers, noble et facile. Jean éprouvait en lui mille petits sentiments d’aisance, de confort, d’abandon. Il regardait les choses avec des idées calmes et dans leur ordre et il voulait que Berthe participât de la force qui coulait en lui comme une onde.

Berthe lui disait :

— Je ne peux pas oublier que tu pars après-demain.

Alors il serrait le bras de la jeune femme et la maintenait contre lui afin quelle se sentît protégée de son geste.

Il se rappelait ces heures où les grands sentiments emplissaient Paris : le courage, l’oubli de soi, la confiance et où ils rayonnaientnaturellement parce qu’ils étaient dans l’âme de chacun. Il se félicitait d’avoir gardé la foi, même pendant la bataille, et d’avoir cru que Paris se conserverait pour le retour... Aujourd’hui la ville s’étendait déjà prête et parée comme une femme qui connaît sa beauté et lui accorde des soins attentifs. Elle avait cet éclat qui vient du désir de plaire. Et à l’animation de son teint l’on percevait la générosité d’un sang jeune, abondant et riche sous la peau...

Jean Denis, dans ses sentiments égaux, éprouvait tour à tour l’admiration et l’amour. Ils étaient arrivés aux Tuileries. A mesure qu’ils avançaient, le Louvre leur apparaissait dans son ensemble, surgi des vapeurs, avec son fin profil, son unité, ses couleurs douces.

JEAN DENJS

Déjà Jean regardait les détails délicats qui sont le bonheur de l’édifice. 11 contemplait les jardins qui précèdent le Carrousel, dans leur ordonnance et parés des souvenirs qu’il y attachait. Il se rappela y avoir promené jadis ses innocentes amours de dix-sept ans. Et il avait trente ans ! Déjà !... Revenu à son point de départ, son esprit considérait le cycle accompli. II n’eût pas de regret. Il soupesait sa pensée, l’estimait sans indulgence. Il conclut ;

— Je suis homme à présent. J’aurais donné plus d’années encore pour y parvenir...

Il se retourna. De l’Arc de Triomphe, légendaire dans le ciel et la lumière, l’avenue des Champs-Elysées descendait avec sa magnificence comme une allée où devaient couler l’apothéose et la gloire. Jean Denis songeait au grand retour. Ses yeux brillèrent. Berthe qui l’observait lui saisit le bras :

— Jean, Jean, prends garde... Ces idées que je devine dans ton regard...

Elle avait peur de l’imagination de son ami, trop belle. D’un jet sûr, une pensée traversa l’esprit de Jean Denis.

— Elle a raison. Je dois mourir.

Il répondit, souriant : i

Je pense au jour où nous referons tous deux ce pèlerinage...

Il partit à la première heure, comme son ' frère 1 avait fait six semaines auparavant, Berthe ne pleura pas, mais ils sentaient tous deux leur grande détresse et, pour ne pas y céder, ils se disaient les paroles les plus simples :

— Dès que tu auras trouvé un appartement à O..., appelle-moi...

— Oui.

— A bientôt.

— A bientôt.

Ils s’embrassèrent. Jean serrait contre lui son amie. Son geste l’enveloppait. Il voulait contenir toute sa douceur de femme, sa fragilité, sa chair faible et touchante, son âme tendre, aimante et qui défaillait. Elle releva des yeux baignés :

— Va-t’en, mon grand, va-t’en,. .

Il faisait un jour d’aube, ce jour qui,à Paris, î;

en se levant, ne se défait qu’avec peine des |

corruptions, des brouillards, de toutes les stagnances de la nuit... Jean s’en allait avec le poids de son sacrifice... Il se retourna. Au balcon, Berthe le regardait s’éloigner. . . Même dans les moments les plus tragiques on a les gestes de tous les jours. Il fit de la main un signe qui voulait dire :

— Tu vas prendre froid...

Il dit tout haut :

— Adieu.

Il s’en allait avec le poids de son sacrifice.

Jean Denis entra dans la chambrée. Quatre soldats sur un coin de table faisaient une manille. Il était six heures. L’homme qui l’accompagnait demanda :

— Aubin ? Est-il z’ici?

Et il ajouta sans qu’on lui eût répondu :

— C’est l’sergent qui m’envoie, rapport à c’bleu-là. Briou, tu l’diras au cabot...

Il s’en alla. Un des joueurs abattait:

— L’manillon et maîtr’ partout... Hein, c’t’équipe ?

Puis, levant la tête:

— C’est toi l’bleu ? Fous-toi su’l’banc.

L’cabot i va v’nir. T’as pas besoin qu’on t’présente...

Jean Denis regardait. C’était une grande

salle rectangulaire. Chacun des petits cotéj portait trois fenêtres et les deux murs les plus longs étaient percés en leur milieu d’une ouverture qu’encadraient, perpendiculairement aux cloisons, des manières de bas flancs afin de canaliser les courants d’air. Tout autour de la pièce, à deux mètres du sol, une planche courait où s’entassaient, en désordre et par paquets, des couvertures, des képis, des fusils, des quarts, toutes sortes d’objets dont la destination n’apparaissait pas toutd’abord. Au-dessous de chaque tas et lui correspondant, une paillasse était posée sur le parquet, dans la poussière et les épluchures. Il faisait froid. Une odeur stagnait qui n’avait pas quitté Jean depuis son entrée au quartier, de sueur séchée, d’haleine humaine, de vieille pipe et de cuir gras... Des bougies fixées dans des goulots de bouteille ne donnaient qu’une clarté inégale et, sur la chaux des murs tachés de crasses et de passages i suspects, lançaient de grandes ombres dansantes et ridicules...

Jean Denis considérait les choses et n’avait que cette idée bizarre; l’architecte qui a 1

construit cette caserne est un homme d’un étonnant esprit militaire puisque avec des cloisons de bois il a cherché à discipliner les courants d’air...

— Alors, comment qu’tu t’appelles ?

j Briou ayant terminé sa partie l’interrojgeait, flanqué de ses trois acolytes.

— T’es d’Paris ?

— Oui.

. — Moi z’aussi, j’suis machinisse au Châjlelet.

I Satisfait d’avoir affirmé son prestige, il Irepril :

— T’étais donc pas mobilisé?

I — Je suis engagé volontaire.

I Briou se fit répéter :

I — Gomment qu’t’as dit?

— Engagé volontaire.

I Ils eurent de bas en haut, puis de haut en |bas, un hochement de tête méditatif.

; — Mince alors I dit Briou.

Et les autres en écho :

— Mon colon...

C’t’équipe !...

Briou demanda encore :

T’as-t’i déjà fait du service au moins?

— Jamais.

Un rire secoua Briou dans sa masse, le saisit par les reins, ruissela de ses yeux eiV larmes généreuses. Il se colla une claque sur ' la cuisse et se tournant vers son voisin :

— I dit jamais...

Il y eut une large gaîté partagée et, comme conclusion, la scie de l’escouade:

— C’t’équipe!... |

Cependant avec un paquet de tabac sub- 1 tilement offert Jean Denis avait déjà con- i quis leur amitié. Briou, après avoir déclaré;*

« T’es un copain », se mettait en quête d’une bonne place. Il y avait une. paillasse enrou- f lée dans un coin, il la déplia, ménagea un ! espace entre deux grabats, loin des fenêtres,

« rapport au’tit vent du nord », disait-il, la posa par terre et aussitôt après balaya... Jean Denis regardait avec effroi la poussière qui, après avoir voltigé, retombait sur son matelas... Mais l’autre, dans sa bonne volonté fraternelle :

— Là, mon vieux. C’est moi, Briou, qui

suist’à ta gauche et l’poteau Vanaert, le ch’ti gars qu’a mis son nez de côté pour plus tard, z’à ta droite...

.Jean Denis s’informait :

— Le caporal ?

Briou lança, goguenard :

— C’est-i qu’Monsieur tiendrait à lui présenter ses devoirs?

— Tu m’as dit tout à l’heure qu’il viendrait bientôt...

D’une main molle rabattue à petits coups sur l’épaule de Jean Denis, Briou calmait l’impatience du néophyte. Il parlait avec le poids de son expérience :

— Bientôt ? Ah ! mon vieux. Ça peut être deux heures, trois heures. J’sais pas... J’vas t’dire. Dans c’t’équipe de métier militaire, faut pas s’en faire... On ne sait pas ni l’pourquoi, ni l’comment, ni ren de ren des choses... Ainsi j’suis du prochain départ pour 1e front. Eh ben, v’ia déjà six s’maines que ça dure... Tous les huit jours un détachement s’en va et j’suis toujours du prochain départ et j’sais pas pourquoi... J’dis ren, alors on m’oublie, faut croire...

V’ià mon vieux, faut s’faire oublier...

Après quoi, il raconta des histoires du quartier et silhouetta l’ennemi commun « le juteux ».

Jean s’amusait :

— L adjudant aussi ? C’est trop classique,

Briou répondit, vexé :

• Y a toujours un juteux. Les adjupèt’s qui sont pas des salops, c’est conim’ les | sergots qui roul’nt pas les r. C’est des po- ! seurs... ' I

Jean Denis apprenait que le métier mili- ^ taire est non pas la science de la discipline | et son acceptation volontaire, mais un art, m subtil et profond, fait de psychologie, de rou- 1 tine et d’une méfiance générale des hommes ^ et des choses... |

— Assez jaspiné, dit Briou. J’me pieute. I Fais comm’ moi. L’cabot i t’verra d’main. | Avec ça qu’il tient à ta trompette... Et pis 1 dors. C’est encor’ c’qui s’fait d’mieux dans f 1 métier... Ah! c’t’équipe !...

Jean Denis passa une nuit mauvaise. A une heure du matin il se réveilla, transi. La

lune éclairait la chambrée de sa lumière précise, sèche, métallique. Les paillasses présentaient des tas informes de couvertures, de vêtements, de tout ce qu’on avait pu trouver pour se garantir du froid. Parfois un mouvement dans un paquet indiquait un homme endormi. Au-dessus, des vapeurs tournaient dans la clarté bleue : fumée de tabac, haleines poisseuses, poussières soulevées... On entendait des hommes ronfler dans leur sommeil épais comme leur vie...

Jean Denis songeait à Berthe, à son devoir, à l’avenir qui lui paraissait redoutable parce qu’il n’en connaissait pas le visage. Il ignorait la Caserne et s’en effrayait sans retenue,, Un sacrifice est facile lorsqu’on en a évalué la mesure ; mais il n’imaginait rien du métier auquel il s’était condamné. Le présent l’enfermait comme un mur, étouffait ses idées sans essor. 11 ne savait qu’une chose : la fatigue l’attendait, l’odieuse fatigue physique dont il avait toujours redouté l’étreinte et qu’il lui faudrait quotidiennement affronter.

Une toux s’éleva dans la nuit, brutale et rauque. Jean pensa à sa maladie et céda à

l’envie nerveuse de tousser à son tour. Des quintes le déchiraient. Il s’endormit couvert d’une sueur qui se refroidissait sur lui.

C’est le matin qu’eut lieu la confrontation redoutable, Jnan causait avec Aubin, le caporal, quand l’adjudant entra.

— Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ?

« Cet homme-là ». Jean comprit qu’il n’était plus qu’une unité anonyme, un numéro matricule.

Aubin expliquait:

— Un engagé volontaire, mon adjudant.

Le sous-officier s’approcha de Jean Denis et le toisant comme de l’œil on soupèse le bétail :

— Que faisiez-vous dans le « civil » ?

Il était petit. Quand il parlait il vous prenait par le bras et, se dressant sur ses pointes, « piochait » en avant d’un nez rageur

comme pour faire entrer ses idées dans votre tête. Jean Denis répondit:

~ J’étais homme de lettres.

— Vous écriviez, vous voulez dire?

— Oui, mon adjudant.

— Drôle d’idée !

Le mépris semblait le seul sentiment dont il fût susceptible. Il demanda encore :

— Pourquoi vous êtes-vous engagé ?

— Le devoir..., ma conscience...

— Oui, enfin tout le bazar...

— Si vous voulez, mon adjudant...

■ — Drôle d’idée !

Enfin il aborda la question capitale :

— Avez-vous déjà fait du service ?

— J’étais dans l’auxiliaire.

— Je vous demande si vous avez fait du service.

— Non, mon adjudant.

Il tenait l’occasion d’éclater. Il explosa:

— Ça... Ah! non ça... C’est phénoménal I Vous n’avez jamais fait de service et vous vous engagez 1 4.. Qu’est-ce que vous voulez

que je fasse de vous ?... Nous ne sommes pas en classe ici. Je ne peux pas vous donner de répétiteur... Ça ne sait rien faire et ça s’engage! Vous ne pouviez pas rester où vous étiez?...

Jean Denis considérait avec curiosité le visage cramoisi dont tous les muscles frissonnaient de colère et que coupait la balafre des moustaches. Il commença:

— Mais mon adjudant.

L’autre avait déjà tourné les talons. Il hurlait :

— Je ne suis pas une bonne d’enfants, nom de Dieu !

La porte claqua sur ces paroles définitives.

Briou manifestait une joie sincère :

— Charmante réception, bien parisienne...

On fait pas mieux à l’Académie...

Et il conclut :

— Y’ià r juteux, vieux ; j’ t’avais prév’nu.

Jean Denis, en attendant la classe Quinze avec laquelle il devait être instruit, ne faisait que des marches d’épreuve. Entre temps il était libre et circulait à son gré dans le quartier. Briou lui avait dit:

— J’ frai 1’ cicerone et tu joueras 1’ client miché, entendant ainsi sans doute que la ' cantine se trouverait parfois sur leur chemin, ■ Défait, il l’initiait...

[Censuré).

(Censuré).

Dans le perpétuel va-et-vient des arrivées et des départs, les sous-officiers ne connaissaient pas leurs sections. Les mêmes hommes effectuaient les corvées, qui étaient les plus simples ou les plus consciencieux, les plus « honteux », comme disait Briou. Les chefs ne s’en souciaient pas. Parfois quelqu’un réclamait. Aussitôt :

— Ah ! vous faites la forte tête, mon garçon...

Et le malheureux, sidéré, « rentrait dans le rang », en balbutiant des excuses.

Jean s’informa. En temps de paix le sergent était vendeur au Louvre, l’adjudant, expéditionnaire dans un ministère, le lieutenant, clerc d’avoué. 11 s’étonnait que des hommes certainement ordonnés dans la vie civile témoignassent soudain sous l’uniforme de ce « je-m’en-fichisme » intégral... Pour-

quoi? 11 n’en trouvait pas la raison, à moins pourtant qu’en tout Français ne sommeillât un fonctionnaire...

Il comprenait maintenant que Briou réussît aussi facilement à se faire oublier. Il lui disait :

Je parie que tu feras toute la campagne ici. I

L’autre minaudait, comme à un compli- ; ment : i

— Tu crois?... Non, mon vieux... Bouscule pas la planche à pain...

Convoqué par l’adjudant au bureau de la ' compagnie, Jean depuis trois quarts d’heure attendait le bon vouloir du sous-ofticier qui, la tête entre les feuilles déployées d’un jour- ^ nal, affectaitde ne pas remarquersa présence, j A une table voisine, dnux sergents « renga- I; gés » causaient. Leurs cigarettes, au coin des | lèvres, accentuaient le rictus où s’inscrivait leur dédain. Ils racontaient des potins de caserne à quoi se passionnaient leurs esprits bornés au métier.

(Censuré).

{Censuré),

Aux yeux d’un rengagé le Grade est l’Absolu et le Galon échappe aux vulgaires contingences. Dans leur naturel mépris pour un « inférieur », incapables de penser qu’ils pouvaient être jugés, les sergents ne se gênaient pas devant Jean Denis. Ils disaient les rivalités, les jalousies, tout ce que l’intérêt inspire, les rancunes. Ils étalaient ces négligences volontaires, ces- manquements au Devoir, ces complaisances intéressées, ces mille petites actions coupables dont l’accumulation crée les régimes de caprice ou de bon plaisir.

Dans le bureau un capitaine entra. Aussitôt tous se levèrent d’un bond, saluèrent, puis étalèrent devant l’officier leur politesse obsé-

quieuse et leur empressement hiérarchiquement mesuré. . . L’adjudant avisa Jean Denis. — Que faites-vous là?

- Vous m’avez convoqué, mon adjudant...

Moi ?... Ah! oui, c’est vrai... C’était sans importance... Je vous rappellerai... Rompez.

Jean s’obstinait à l’optimisme. Il ne voulait pas céder au découragement. II disait : A côté non plus de la servitude, mais de 1 indifférence, il est une grandeur militaire. Qu’importe ce chaos s’il en surgit au front de telles armées ?

(Censuré).

(Censuré).

Il se défendait de toute exagération, il s’était fait une conception réfléchie du devoir et il ne consentait pas à ces désillusions sans valeur qui suivent les attentes trop enthousiastes. Cependant l’évidence s’imposait peu à peu à son esprit. C’est moins de l’ordre militaire qu’était venu le salut que du concours des soldats-citoyens, dressés d’une seule âme devant l’agresseur. La simplicité du miracle le séduisait. II éprouvait que tout ce qui par métier avait été préparé pour la guerre s’était révélé inférieur à la guerre.

— La guerre est dégradante, disait-il, et si injuste qu’elle accuse aujourd’hui la vanité de tout effort pour s’en défendre. J’apprécie que, plus que ceux qui s’en faisaient un hut, une raison, un peuple d’innocents se soit montré égal à l’épreuve ! Tous d’instinct nous allons à la mort, et les plus saints d’entre nous ne sont pas ceux qui s’y précipitent avec des idées de gloire ou d’honneur, les plus saints l’affrontent en hommes, pour

se défendre, avec au fond de leur cœur le regret navré de la vie.

Jean causait souvent avec ses camarades; Il les observait, braves gens pour la plupart et qui ne songeaient guère à se dissimuler. La discipline existe puisque la caserne leur donne une mentalité uniforme... Ils avaient peu d’initiative car il est superflu, parfois dangereux de manifester de l’esprit d’entreprise. Par contre l’ambition de carotter développait en eux une ingéniosité qu’à leurs récits compliqués on aurait crue prodigieuse... Il n’en était rien. De fait, la plupart se bornaient à subir les événements avec cette absence indispensable de réflexion et ce mépris du lendemain qui dans l’armée inspirent l’acceptation de toute chose. Le « pas-s’en-faire » du front s’exprimait ici en une résignation que l’expérience étayait, car nombre d’avatars leur avaient depuis longtemps enseigné que, comme le cœur, la vie militaire, insondable et secrète, a ses raisons aussi que la raison ne connaît pas. Ils vivaient au jour le jour parce que Dieu a voulu

que l’homme d’instinct pratiquât la sagesse, et ils possédaient le secret de découvrir h leur existence quotidienne des motifs suffisants de satisfaction.

Ils parlaient de 1a guerre ainsi que Ton fait, à l’heure de la manille, dans les petits cafés de province, mais aussi comme des gens qui allaient la connaître bientôt. A leurs aperçus de tactique s’ajoutaient des préoccupations personnelles au demeurant plus vives que leurs idées générales. Mais là encore ils subissaient leur sort... Ils ne tenaient certes pas à partir ; certains mêmes se dépensaient en combinaisons compliquées, en savants cheminements afin de se mettre à l’abri. Pourtant, quand leur tour venait, ils oubliaient d’un coup leurs plans, leurs calculs, leurs ruses, balayaient d’un grand geste les soucis importuns et concluaient péremptoires, toujours :

— Faut pas s’en faire.

Après quoi ils allaient à la cantine où quelque « pinard à douze » versait dans leurs esprits faciles l’espoir généreux et les résolutions vigoureuses.

Cela s’accompagnait encore de l’inévitable réflexion :

— Et puis on n’verra plus l’juteux...

Comme si, de ce fait, ils dussent échapper au Destin.

Et l’ennui ! l’ennui qui est le fond delà vie, puisqu’à la caserne les gestes tiennent lieu d’actions !

Jean Denis connut ces après-midi où le temps pèse sur les épaules et vous entoure comme un ennemi innombrable sous les assauts duquel on succombe. Un arrêt et il ne se passait plus rien. Des heures devaient s’écouler qui seraient longues, lentes et qu’on ne pourrait saisir dans leur glissement mou. Le temps était partout : à droite, à gauche, en avant, en arrière et l’on s’y sentait perdu comme dans l’infini.

Pourtant le temps peut s’user. Le temps se mesure par des habitudes : par des cigarettes que l’on fume et qui durent de dix à

douze minutes ; par les pas que l’on compte ; par des exercices savants : enfaisantdes enjambées régulières sur le parquet on marche de trois en trois lames et il y a vingt-six fois trois lames dans la longueur de la pièce; par les manilles ponctuées de « c’t’équipe ! » ; même par des articles de journaux qui vous apprennent pourquoi l’on fait la guerre. Car il y a des journalistes si admirables qu’ils vous expliquent jusqu’à votre ennui.

C’était l’instant des pensées sans vigueur, sèches et sans ondes, l’instant où les consciences demeurent obscures et fatiguées, figées dans l’universelle inaction. Briou luimême, Briou, en qui s’exprimait l’âme de l’escouade, ne vivait plus que d’une vie étroite et sans éclat, Briou n’emplissait plus la chambrée! Il s’arrêtait devant Jean Denis, le prenait aux épaules et, dans une colère concentrée :

— Crois-tu qu’t’es bête I Lâcher « l’civil » pour faire le zouave ici à cent sous l’heure.. .

Jean Denis comprenait que son sacrifice était fait non pas d’actions d’éclat mais de ces luttes modestes qui sont pénibles à sou-

tenir pour cette raison même qu^il est ridicule d’en faire état...

Enfin cinq heures sonnaient qui sont pour les uns l’instant de la soupe, pour les autres le signal de la liberté. On avait un moment d’agitation qu’on voulait croire de l’allégresse. Puis dans la ville provinciale, plate et sans âme comme un éventaire offert au soldat, l’ennui encore vous saisissait et vous courbait sous son grand geste indifférent.

Dans la section de Jean, deux hommes avaient déjà fait campagne. L un réalisait le type insupportable de l’ancien combattant avantageux et bavard. Jean dédaignait les récits complaisants dont leur auteur faisait savamment des prétextes de « tournées ». '

L’autre était silencieux et ses yeux, comme ceux des marins, avaient des gravités lointaines. Celui-là « savait » et, se préparant au | départ, évaluait son prochain sacrifice. Jean | se trouvait porté vers lui d’une instinctive | sympathie mais il respectait ses pensées. 11 s’appelait Derenne, terminait son droit au mo- i ment de la déclaration de guerre et semblait ^ de constitution assez faible. ^

Un jour, à brûle-pourpoint, Derenne dit à , ; Jean :

JEAN DEMS

Savez-vous ce qu’est la certitude de mourir ?

Et, comme Jean le regardait étonné.

Nous sommes tous certains de mourir, comprenez-vous ? Ceux qui reviendront seront sauvés par miracle.

Jean répondit posément :

— Pourquoi me dites-vous cela?

Parce que vous êtes engagé volontaire

et...

Il s’arrêta.

— Eh bien ?

— Pardonnez-moi... Je pense qu’il faut ignorer la guerre pour s’y exposer et braver la mort.

Il confessait non la peur — il avait prouvé son intrépidité — mais l’horreur physique et l’appréhension lointaine du trépas. Jean lui sut gré de cette franchise et, par un retour sur soi, il s’estimait d’avoir été choisi pour celte confidence puisqu’on avait compté sur son courage pour en éprouver la chaleur et le bienfait.

Jean Denis souffrait des nuits glacées auxquelles il devait déjà un gros rhume. Il y avait bien un poêle dans la chambrée mais Briou avait fait remarquer :

— Quand j’dis qu’rien n’va droit dans c’t’ invraisemblanc’ ed métier. V’ià un poêle, i’boit’ de deux pieds...

Alors on avait calé l’appareil avec une brique. Seulement on s’était aperçu qu’il ^ n’y avait pas de charbon. Puis, quand on • avait « touché » le combustible, on avait dé- ,* couvert qu’il manquait un tuyau. Enfin, le | soir où l’on avait allumé, il s’était dégagé | une telle fumée qu’il avait fallu ouvrir les fe- ; Hêtres...

Un cri s’était élevé, rageur : j

— C’t’équipe...

Cependant qu’à coups de pieds Briou démolissait l’installation...

Jean toussait. Un après-midi, en rentrant d’une marche d’épreuve il se coucha, tremblant de fièvre.

Briou lui disait :

— Mon vieux, faut pas blaguer...

Puis, s’adressant à Aubin ;

— Dis donc, cabot. Faudra l’porter malade.

Le lendemain, Jean Denis en se réveillant sentit une gêne dans sa gorge. Il fit un effort pour cracher. Sa bouche s’emplit d’une saveur tiède et salée. Dans son mouchoir il vit du sang.

Il n’était au quartier que depuis huit jours.

Dans la confusion d’un demi-sommeil, Jean Denis entendait :

— Et le numéro 6?

— Il ne délire plus. Depuis hier soir il repose.

— Avez-vous fait les piqûres?

— Oui, docteur.

— Vous continuerez...; d’ailleurs ce que j’en fais...

— Vous croyez?

— Une semaine à peine... Comment mobilise-t-on de tels malades ?

— C’est un engagé volontaire...

— Pauvre diable ! Un suicidé...

Les voix s’éloignaient. Jean Denis ouvrit les yeux. 11 voyait les objets sans com-

prendre. Il fit un effort de mémoire... L’hôpital !... C’est vrai !... L’hôpital... Il regarda mieux... La salle où il se trouvait devait servir de classe avant la guerre car sous un christ en bois noir il y avait une chaire. Une dizaine de lits étaient rangés le long des murs. Au milieu, un poêle ronflait. Par une fenêtre voisine, Jean apercevait un jardin. Il voyait les petits massifs alignés comme des meubles au parloir, les petits rosiers, les petites allées qui, dans un ordre naif, convergeaient vers un bassin. Jean se rappela ce jardin de couvent et dont l’aspect lui avait plu quand il était arrivé... Il cédait à son enengourdissement, à la chaleur qui enveloppe les malades et les console...

Soudain il se souvint des paroles qu’il venait d’entendre. La peur battait à ses artères. Il fit signe à un infirmier debout non loin de lui. Celui-ci aussitôt appela :

— Madame, madame... Le numéro 6 qui se réveille !

Le numéro 6 ! C’est tout ce que Jean Denis voulait savoir. Il restait, les yeux ouverts, sur la pensée de la mort. On s’empressait.

Leur charité s’ingéniait. Il refusait tout secours. Il disait :

— Non, non, laissez-moi...

Il demeurait, avec cette pensée de la mort entre les yeux... Brusquement, comme il regardait le jardin, l’idée lui vint que ce serait sa dernière vision des choses... Elle était si triste cette idée, si étroite et si sûre... Le cœur lui manqua. Il ferma les paupières pour garder le secret de sa misère...

Jean Denis se révoltait. Il se débattait dans sa nuit :

« devais mourir, je vais mourir. Pourquoi ? Est-ce juste de terminer sa vie à trente ans? Et quelle vie!... Pourquoi ai-je souffert? Quel bénéfice ai-je retiré de mes efforts? Pourquoi ne suis-je jamais parvenu au bonheur ? Je vais mourir sans m’être accompli. Pourquoi ce dernier coup? Quelle fut ma faute ? Mourir avant mon achèvement ! Pourquoi, puisque je suis innocent, pourquoi? »

Il lançait ses pensées en désordre, comme un homme terrassé se défend de tous ses membres sous la main qui l’a saisi à la gorge.

Puis une idée s’arrêta autour de laquelle dans un grand silence tous ses sentiments se fixèrent :

« Je suis condamné à mort... »

Condamné!... Tout bas Jean récitait les pauvres paroles du condamné sur le chemin du supplice, ces paroles inquiètes et misérables qu’il avait lues dans Dostoïewsky et qu’il savait par cœur tant il s’en était pénétré jadis afin de se préparer au trépas.

« Il me reste trois rues à vivre. Quand je serai arrivé au bout de cette rue-ci, j’en aurai encore une autre à suivre et puis une troisième où il y a à droite une boutique de boulanger... »

Lui aussi, il n’avait plus que ses « trois rues » à vivre. Autrefois avec ces quelques mots il s’était efforcé d’accepter, mais ce n’est qu’à présent qu’il éprouvait leur précision tragique et sans appel. La vie ! la vie à laquelle il voulait s’accrocher et dont les forces ne le portaient plus!... Il se concentrait dans la beauté des choses, la grâce des femmes, la douceur de respirer, la joie de se mouvoir, l’heureuse légèreté des gestes les plus ordi-

18(i JEAN DENIS

naires, des minutes les plus humbles. .. Un fol espoir fulgura ; « Si je ne mourais pas ! » et s’éteignit aussitôt, le laissant dans une nuit plus noire. Il tremblait d’etîroi. Il reconnut : « J’ai peur... » et il sentit qu’il blêmissait. Il se savait enfermé, muré dans sa condamnation plus sûrement que dans un cachot. Aucune de ses pensées ne s’évaderait de la mort. Il eut un moment d’anéantissement, puis une fureur l’emporta contre luimême :

« Ma mort est inutile. Rêver de servir et s’éteindre de phtisie, ridicule comme un poète!

« Qu’aurai-je été ? Ma jeunesse? Elle ne fut qu’une longue série de soins contre mon mal, de charités de mes amis qui voulaient bien s’interrompre un instant de vivre pour me faire croire qu’ils vivaient encore avec moi. Ma carrière? Je meurs avant de m’être fait connaître. Mon amour? Hélas ! j’ai le malheur d’être de ceux à qui il ne peut suffire d’aimer... Mon devoir dans la guerre?... Oui, ce devoir aussi je l’ai manqué. Je n’en ai réalisé que la j>arodie dérisoire... Huit

jours ! Et je suis là, dans un hôpital, encombrant, sans valeur, inutile... »

Jean Denis, dans la pensée du trépas, se détruisait avec amertume. Il s’acharnait contre soi, injuste, pointilleux et cruel, et cédant à quelque exagération romantique, trop lucide pour ne point en avoir conscience, s’accusait de sa faiblesse dans l’instant même qu’il s’y abandonnait.

Lè moment d’après, plus débile encore mais plus" sincère, il s’apitoyait. Il le faisait de façon puérile et avec des attendrissements qu’il ne surveillait pas. Il lui souvenait, quand il était petit, d’un de ses camarades qui avait un souffle frêle d’enfant malade et qui allait parmi eux d’un air triste parce qu’il souffrait. Jean se disait :

« Je suis comme le petit René qui ne jouait jamais et qui est mort avec des yeux étonnés. »

Maintenant, Jean Denis regardait autour de lui. 11 s’efforçait de tout considérer avec sang-froid. Il voyait les lits alignés, les linges pliés sur une table, les flacons en rang sur la chaire, cet ordre qui règne autour des ma-

lades et qui leur rappelle qu’il faut combattre le mal avec soin. Un infirmier, allant et venant dans la salle, lisait un petit livre à couverture noire. Parfois il se signait et ses lèvres tout bas articulaient des prières. A une petite table, près d’une fenêtre, une dame de la Croix-Rouge écrivait. Elle avait des cheveux gris, des traits gros et bons et, sous son air un peu borné, l’on devinait qu’elle était habitée d’un dévouement sans limite et facile.

Insensiblement, le calme des êtres et des choses entrait en Jean Denis, l’apaisait. Il se rappela que, jadis, il s'était trouvé en face de la mort et qu’il l’avait alors attendue sans faiblir. Aurait-il moins de courage aujourd’hui? Que lui servait d’épiloguer sur son sort? Il s’était fait un devoir de se montrer toujours égal à l’épreuve. Plus l’événement se présentait redoutable, plus il devait grandir afin de se hausser jusqu’à lui...

Jean, dans l’estime qu’il s’accordait et dans sa fermeté qu’il voulait inflexible, s’appliquait à chercher des motifs de réconfort.

La dame de la Croix-Rouge s’approcha de nouveau de lui.

— Vous sentez-vous mieux?

— Merci, madame.

Elle tapotait l’oreiller, tirait les draps, l’entourait de ces attentions qui sont douces aux malades parce qu’elles semblent les protéger contre la souffrance.

— Merci, madame, merci...

— Chut! Ne parlez pas. Le docteur a recommandé le silence.

Il disait : oui, oui, avec docilité. Cependant, comme elle se retirait, il lui fît signe de rester car il voulait être viril et montrer qu’il ne consentirait pas au mensonge. Il commença :

— Je suis perdu, n’est-ce pas?

Quelle idée ! Voulez-vous vous taire?

II l’interrompit ;

— Je sais, je sais...

— Vous êtes affaibli. Le délire agit encore sur votre esprit.

Il répéta :

— Je sais... C’est inutile... Je sais...

Elle balbutiait, prise au dépourvu, et parce

qu’il la regardait avec des yeux que la vérité ne troublait pas. Il s’amusait presque de voir qu’elle mentait si mal. Il aperçut des lettres

sur une table et pour lui laisser le temps de se remettre demanda :

— Mon courrier?

Elle s’empressa de l’apporter.

— Lisez. Et surtout pas d’idées noires.

On peut toujours guérir quand on veut.

11 y avait une lettre de Berthe où, sous des mots cachés et tendres, la jeune femme se plaignait qu’il ne l’eût pas encore appelée près de lui. Le souvenir de son amour se présenta à Jean Denis avec une force singulière, la soudaineté d’une présence. Il l’écarta d’un effort, sachant que s’il y cédait en cet instant, il se laisserait de nouveau aller à sa détresse.

Simon, son frère, lui écrivait de son côté. Informé de son engagement, il lui reprochait en termes vifs son imprudence. Il lui disait:

Tu joues ta vie, simplement, et lu n’en as pas le droit puisque tu risques une aventure sans profit pour personne...

Puis avec une brutalité que les événements f’aisaient d’une amère ironie :

JExVN DENIS -

Tout ce que je peux te souhaiter de mieux c’est une bronchite et Thopital ; de la sorte tu auras des chances d’être réformé et de te tenir ensuite tranquille I... Tu sais déjà ma façon de penser à ton sujet et si je me répète tant pis pour toi. Qu’as-tu voulu prouver? Ton courage? Je n’avais pas besoin de ce témoignage. A mes yeux, ton geste reste une bêtise et je ne te le cache pas... Crois à ma bonne, vieille et ronchonneuse affection...

Enfin^ du front, Michel Divan lui avait adressé à Paris une lettre qiTon lui avait fait parvenir. Il ne parlait que de la guerre.

La guerre? Ah! mon ami, je souris en songeant aux descriptions que je t’en faisais autrefois et que je croyais réalistes. Nous sommes dans les tranchées et ce n’est que maintenant que j’entrevois l’étendue de notre misère. Jamais vous ne la soupçonnerez vous autres, puisque nous-mêmes, au cours de nos repos, nous l’oublions et qu’il nous fautde nouvelles épreuves pour nous rappeler le poids de celles que nous avons déjà subies. . . Et l’hiver vient, et la pluie et les longues nuits glacées!... Et la vérité désolée qui pénètre chacun de nous, puisque nos illusions d’une courte guerre se sont à jamais effacées...

Je viens d’être nommé sous-lieutenant. Cela me fait une belle jambe ? Mon cher, cela me vaut un confort relatif et c’est inappréciable. Car c’est surtout

à mes bonhommes que je pense, à mes bonhommes pourijui la guerre est plus dure et qui supportent tout, oh ! en grognant, en sacrant contre cette « vache d existence » et non comme les pékins qui sont venus ici les représentent : gaillards et joviaux, avec des bons mots de vaudeville, parce que ça fait mieux dans les reportages.. . Comme toujours la vérité est plus belle, mais l’image en est moins plaisante. S’il fallait raconter leur vie à ces bonhommes, leur vie bornée, simple et sans exemple, il faudrait des pages sans apprêt de mots monotones, ordinaires, de mots qu’on emploie chaque jour et qui ennuient comme les' longues heures de la tranchée. Qui ennuient ! Ce scandale ! J’entends le directeur au reporter : « Mon cher, sachez que le front a pour mission de distraire l’arrière... » Sans amertume, mon vieux Jean !

Avant-hier, nous avons fait une attaque. L’assaut était fixé à midi. A cause du canon qui donnait, les hommes se doutaient que ce serait pour ce jour-là, mais ils ignoraient l’heure. C’est une telle chose que la pensée ne peut pas ne pas en obséder l’esprit. Je les écoutais :

On va en fout’un coup.

— T’es-t-i sûr ?

— Garce de vie I

L’un me demanda :

Est-ce pour maintenant, mon lieutenant?

T en fais pas. Vous avez le temps...

Je circulais parmi eux. Ils mangeaient. Ils mangent

toujours, même sous la mort. A onze heures et demie, j’ai dit simplement :

— Allons les vieux, préparez-vous.

J’ai entendu : Merde! Ils ont pris leurs fusils, se sont groupés par escouade et ils ont attendu... Puis un geste inouï, un grand geste humain : Tous, ou presque tous, appuyant leur front sur le parapet méditaient... Dernières pensées, souvenirs^chéris?... Je craignais leur attendrissement. J’ai répété :

— Plus que cinq minutes, les vieux. Et d’attaque, hein?...

Dans leurs visages relevés, j’ai vu leurs yeux lointains. Et ils sont partis, tous... {Censuré,)

{Censuré.)

L’excès, l’excès de leur misère !...

D’autres fois, c’est au bombardement ou à la pluie que nous avons affaire. Tu crois peut-être qu’on ne peut pas se coucher dans l’eau? Voilà comment cela se passe :

Il y a des heures qu’on est debout dans la tranchée, avec de la boue jusqu’aux chevilles. Le sol est de la vase visqueuse et qui pue, liquide au centre, plus épaisse sur les bords. On tient. La pluie qui tombe depuis si longtemps qu’elle semble n’avoir j amais cessé ruisselle, pénètre, amollit, gicle, éclabousse, tantôt à torrent, tantôt subtile, inlassable, acharnée... Elle a transpercé les lainages, transformé les capotes en charpies trempées, s’est glissée dans vos manches à chacun de vos gestes, s’est égouttée dans vos souliers.

On tient toujours. Maintenant, elle coule sur vos épaules, dans votre dos, sur votre ventre. On tient encore. Mais chacun de vos mouvements devient un supplice glacé à cause des déplacements de l’eau sur votre corps qui grelotte. On faiblit. La glaise des parois glisse sous vos mains qui s’empâtent. Le sommeil vient épais, pesant, plus lourd que la souffrance. On s’affaisse. Le dos s’appuie au remblais qui cède et rend un jus sale sous votre poids. Et tout d’un coup l’on prend son parti. Avec un geste las et mou dans la fange du fond on s’allonge...

Toutes les misères, mon cher Jean, je te le dis : toutes les misères, mes bonhommes les connaissent... La fatigue, 1 insomnie, la soif, la faim, la fièvre, toutes les souffrances humaines... Et l’on subit, on domine ! On a 1 incroyable courage de ne pas glisser à la douceur de mourir...

Jean Denis s’arrêta. La douceur de mourir!... Il y avait des êtres qui souffraient à ce point qu’ils ne voyaient plus dans la mort qu’un grand désir défendu... Jean songeait que Michel avait trouvé les mots qu’il lui fallait pour accepter sa destinée.

Il disait :

— Je suis un privilégié, moi, qui connais la douceur d’une mort sans tourment et facile...

Jean Denis ne s’était pas résigné encore. La mort hantait son esprit.

Vous dépensiez les forces que Dieu vous a données. Vous étiez un homme jeune et dont l’esprit robuste, à défaut de votre corps débile', embrassait l’abondance de la vie. Brutalement une voix vous a dit : « Tu vas mourir », et nulle source ne jaillit plus en vous... Rien n’a plus dégoût, ni l’air que vous buvez, ni la lumière qui vous baigne, ni les matins dont vous ne recevez plus de joie, ni les beaux espoirs plus beaux que le bonheur. Vous avez perdu vos puissances et tous les biens de ce monde : les sourires des femmes, que vous receviez dans votre cœur, l’amour qui poussait votre jeu-

nesse et votre jeunesse même qui contenait l’avenir..,

Maintenant il faut vous faire à la mort. 11 faut abandonner l’espoir. Il ne faut plus croire en demain puisque demain ne peut rien vous donner. Vos jours ne s’écoulent plus selon le rythme d’un fleuve généreux. Vos jours marquent la chute d’une courbe qui s’achève. Il faut dire : « Tout est consommé », car les instants qui vous restent n’ajouteront rien au passé. Cependant il faut considérer la mort d’une âme égale et pleine, il faut vivre jusqu’à votre dernier souffle pour qu’à défaut des heures, que vous savez impuissantes, vous-mêmes apportiez une grandeur dernière à votre vie.

Quand il avait ainsi médité, Jean Denis, considérant son passé, lui trouvait ces lignes rigides, ces reliefs accusés, cette immobilité froide d’un visage que l’Éternité a touché.

II savait...

Le souvenir de Berthe habitait Jean Denis, remplissait d’un sentiment unique. Il semblait à Jean qu’un grand émoi l’animait qui ne venait pas de sa vie. Il pensait qu’il n’avait jamais su aimer, que jusqu’à cet instant il avait prononcé les mots de l’amour sans en pénétrer le sens. Il se reprochait son ignorance passée. Il se rappelait la tendresse de Berthe, l’immense adoration silencieuse et il éprouvait que l’homme doit avoir souffert jusqu’au plus profond de lui pour soupçonner à son tour tout ce qu’une femme, d’instinct, apporte en se donnant...

Quand il songeait à la jeune femme il se sentait perdu à la fois dans de la tristesse et de la douceur. Il se disait :

« Pourrai-je mourir sans la revoir? »

Et d’un cœur faible, il accueillait la tentation de la faire venir... Il commença de lui écrire, puis soudain il pensa au haletant voyage de son amie, à son angoisse quand elle le saurait à l’hôpital, à ses soins inutiles, désespérés, à ses mensonges devant lui, aux démarches affreuses avant l’inhumation...

Il s’efforçait à son nouveau sacrifice, volontairement en gravissait les degrés, se dépouillait de ses espoirs, des douceurs dernières, se haussait pas à pas, plus viril, plus fort, déjà seul.

Il déchira sa lettre, prit un nouveau feuillet. Il lui disait des choses tendres et qu’il voulait mesurées...

A l’hôpital, Mme Bei’trand, la dame de la Croix-Rouge, régnait sur les fiévreux; mais ses fonctions n’inspiraient pas l’envie autour d’elle parce qu’il ne se trouvait dans « sa » salle aucun blessé du front. Certains dévouements ne se penchent que sur les plaies héroïques. Jean n’ignorait pas cette faiblesse et il s’amusait de voir que des infirmières traversaient sa chambre sans regards pour ses camarades, ni pour lui. Il pensait:

« La charité est exigeante et ne veut se laisser solliciter que par la gloire. »

Et, après un moment, il ajoutait :

« C’est juste puisque, généralement, la jeunesse est la charité... »

Mme Bertrand exerçait son autorité avec mesure et partageait ses soins avec équité.

Calme, d’un sang égal et d’un âge apaisé, elle comprenait le dévouement comme une fonction et sa bonté rayonnait d’elle, sans surprise, avec l’abondance et la régularité d’un principe. Jean en recevait les soins avec gratitude mais nul élan du cœur ne s’ajoutait à sa reconnaissance. Il notait cette aridité. Il se disait :

« Sais-je gré au jour de la lumière qu’il m’apporte ? »

Il admirait Mme Bertrand, mais quand elle se penchaitsurlui, secourable, il n’éprouvait pas la chaleur des gestes maternels...

L’aide-infirmier préposé au service de la salle amusait Jean qui ne pouvait le voir sans pensera Luché, le petit blessé de Paris. Il avait la même face étalée, des yeux en hublots à fleur de tête, et le vernis frotté de ses joues attestait le jeu régulier d’un appétit qu’il entretenait sans doute avec soin.

Une fois pour toutes, il avait clos son sourire sur une béatitude qu’il voulait intérieure. Jean lui avait demandé :

— Comment t’appelles-tu ?

— Reverdy.

Dès qu’il parlait, il rougissait désespérément.

— De quel pays es-tu?

— De Ponthouvre, dans la Charente.

— Que faisais-tu ?

— Je suis prêtre...

Jean se rappela qu’il l’avait vu lire son bréviaire. Il lui posa quelques questions encore afin d’éprouver sa simplicité. Il songeait :

— Voici un gros homme et naïf ainsi qu’il en faut auprès des malades. J’admire qu’il soit ici comme une allégorie : exemple de santé pour ceux qui doivent guérir ; et pour les autres, les condamnés... Mais ne serait-il pas dérisoire que la vie offrit quoi que ce fût aux moribonds ?...

La visite du docteur était pour Jean l’instant pénible. Leur mal est la honte des malades et on leur demande de l’étaler chaque matin. L’auscultation qu’il savait superflue, l’examen qui confirmait invariablement le diagnostic semblaient à Jean absurdes et douloureux. Il ne répondait que du bout des lèvres, amer, rancunier, irrité d’exhiber sa faiblesse, sa maigreur qui, de jour en jour, s’aggravait, déliré dans les yeux de Mme Bertrand, de Reverdy, l’insupportable, l’accusatrice, V impitoyable pitié...

Seul, le major, paraissait insensible. Après la visite, Jean fouillait les yeux qui l’avaient étudié, pesait chaque parole. Il lui était impossible de rien découvrir. Alors il s’indignait encore. Il en voulait au médecin de

cette impassibilité, de cette indifférence, conscient de n’être devant lui qu’un champ d’expérience, un numéro d’hôpital sur quoi l’on mesure ses capacités.

Il se soignait avec conscience parce que son devoir était de lutter et que jusqu’au bout il tiendrait tête au destin, mais il connaissait l’inutilité des remèdes... Il s’attachait à ne pas se replier sur lui, à ne pas se pencher sur sa plaie intérieure, mais une douleur plus vive, un arrêt de respiration le ramenaient soudain à ses poumons... Il s’efforçait de mépriser son mal, mais la fièvre épiait, vigilante... Il voulait vivre encore, vivre ! mais il se savait dans le cercle de sa maladie...

La fièvre est une vie qui s’enlace à la vôtre et se nourrit de votre substance. Parasite et rongeuse comme la luxure elle flambe, vous anime, s’accouple à vous, vous épuise et vous détruit.

Elle est douce quand elle vient et sa caresse est câline comme la main d’une courtisane. Elle glisse en vous et il semble qu’elle vous disperse et vous divise. Chacun de vos mem- ; bres vit d’une vie propre et si délicate qu’on î la goûte comme une confidence, un chucho- ] tement. Il y a ce bras-ci, cette jambe, ce ■ poignet-là. Tous se reposent et dans la non- ; chalancequi les baigne ils éprouvent chacuns un bien-être particulier. La fièvre est bonne aux membres fatigués. Elle a des prévenances pour tous. Elle donne aux articulations un

engourdissement délicieux et glisse sous les jarrets des mollesses aussi tièdes (jue des coussins... C’est l’instant ou 1 on éprouve que le lit est un ami parce qu’il vous enveloppe comme un sentiment et qu’il entretient autour de vous la chaleur. On se dit:

« Je suis malade, mais il est bon d être malade puisque l’on est un être en attente, dont l’immobilité même est la loi et a qui l’on apporte des soins... »

Mais tant de douceur s’inquiète, s’énerve. Le feu monte au visage, la tête s’alourdit. La fièvre, subtile, assaille le sang qui circule, s’échauffe, précipite son flux, pèse aux poignets, durcit vos artères, bat à vos tempes, à coups espacés d’abord, puis avec un martellement qui s’obstine. La fièvre est faite d’aiguillons aux innombrables piqûres. Les membres las et comme épars tout a 1 heuie s’agrègent pour devenir un corps douloureux, un corps qu’une flamme lèche et consume et qui, dans le lit, marque une place brûlante. Un bras se découvre. Une jambe s’allonge pour chercher de la fraîcheur et afin de promener la souffrance ; mais vous ne laissez

rien de votre souffrance. Sous votre souffle, la bouche aride et sèche aspire à l’eau comme le sable et comme la misère à l’aumône. Alors vous connaissez que le supplice quotidien, le supplice sans pitié vous tenaille. Vous corn- ' prenez que le mal est venu avec ses détours insinuants, ses adresses, ses fureurs, comme un mal d’alcool et de folie; qu’il appuie sur votre chair meurtrie et qui se plaint ; que vous êtes en lui comme la peur dans le châtiment et que vous n’échapperez pas à ses traits lancinants... Et l’insomnie se prolonge dans la nuit, avec les nerfs affleurant la peau, avec les heures qui succèdent aux heures, la température qui s’ajoute à la température, avec les images gravitant autour de la mort.

La fièvre est femme. La fièvre inlassable s attache à vous. Elle s’en prend maintenant à votre cerveau. Vous êtes au seuil du délire. Des lueurs s’élancent en arabesques sous vos paupières. Des idées se mêlent et s’embrouillent sous votre front penché comme les désirs d’une âme tourmentée. Elles se poursuivent, se précipitent, s’affolent, se dépas- : sent sans que vous puissiez même en suivre ^

le cours. Puis l’une d’elles soudain domine qui tient du rêve, de l’hallucination et de la vie, qui devient obsession, qui n’est plus que la seule idée de votre tête et qui résonne en se cognant comme une boule dans votre crâne... Jean pensait cette chose bizarre: « La fièvre est faite de cavaliers portant des torches et qui galopent dans mes veines. Il faut que je compte mes cavaliers.. Il faut que je compte... » C’est dans cet instant, lorsqu’on ouvre les yeux, qu’on voit l’infirmier penché sur vous avec une boisson qui est un remède et sur laquelle on se jette comme sur le salut...

Mais l’aube blanchit dont la lassitude est secourable après la nuit plus longue qu’une plaine déserte. Votre chair chauffée cède et fond. La sueur vous baigne que vous attendiez en désespéré et dans les draps qui se mouillent, sous les couvertures jusqu’au menton, sans un mouvement, vous prenez conscience de votre dissolution, de vos tissus qui s’étiolent et s’écroulent sous toute cette eau qui sort d’eux... On vous soulève, on vous éponge, on change votre chemise,

VOS draps. Vous considérez votre maigreur, vos muscles mous, sans force, qui se vident...

La fièvre lentement épuisait Jean Denis, le harcelait d’accès toujours plus longs... Jean sentait que, chaque fois, la vie se retirait de lui davantage.

Entre ses accès, Jean vivait d’un souffle timide et soigneux. Les heures s’égrenaient une à une, qu’il comptait ainsi que l’on fait des derniers biens qui vous restent. Il avait des sens subtils et si aigus dans son corps usé qu’il trouvait aux choses des délicatesses -nouvelles. Il se composait de petites joies car, Jusqu’à leur minute dernière, les hommes cherchent des satisfactions. Il regardait le jardin du couvent, et, comme l’éclat du jour lui faisait mal, il contemplait le ciel dans le bassin. Il disait :

— Voilà! Le ciel que j’associais jadis aux paysages, le ciel que j’aime tant, je ne puis plus le voir que dans ce bassin. Que de grandes choses, et belles, n’ai-je pas rame-

nées à la mesure de mon cœur comme l’infini dans cette flaque d’eau?...

Parfois des infirmières se promenaient dans les allées. Jean goûtait leur grâce flexible à laquelle les voiles bleus ou blancs ajoutaient il ne savait quoi d’ailé. Elles avaient des gestes heureux et calmes et il semblait que l’air remuait noblement autour d’elles. Deux jeunes filles surtout attiraient ses regards. Elles appartenaient à une salle voisine et souvent traversaient sa chambre. Jean savait le bruit de leurs pas, leur parfum et qu’avec elles entrait toute la joie du dehors. Il guettait leur passagè. Jamais leurs yeux ne s’étaient arrêtés sur lui...

11 baissait les paupières et revoyait d’autres yeux, ceux-là fixés sur les siens, les plus doux yeux dans le plus cher visage, les yeux où il puisait à sa source l’amour délicieux de Berthe.

11 était nécessaire qu’avant de mourir, Jean Denis se présentât devant sa conscience... Un matin, Jean renaissait après un accès, faible, fragile et avec une telle lucidité que son esprit lui semblait s’évader de son corps afin de vivre d’un éclat unique. Il se dit avec simplicité : « Je vais revoir ma vie», comme s’il savait qu’il ne devait faire aucun effort et que son imagination lui apporterait d’elle-même le spectacle attendu. 11 ferma les yeux.

11 aperçut d’abord un jeune homme qui lui parut splendide parce qu’il n’en voyait que l’âme passionnée. Il avait de beaux désirs, une force neuve en appel et, parce que l’avenir s’était penché à son oreille, il était fait d’espérances éclatantes et d’idées qu’il croyait

a lui. Il parla et, à sa voix, Jean reconnut que c’était lui-même à dix-huit ans.

Jean d’autrefois disait :

— De fougueux appétits me sollicitent, des volontés que je sens fécondes. Je place avec avidité mon ambition dans la vie. Je porte mon instinct comme la vérité et son flambeau brille d’une flamme sûre. Tout entre dans mon cœur pour l’illuminer. Tout me donne la joie que j’en attends. Je ne ^ sais ce qu’il y a de plus grand en moi : de I mon bonheur ou de mon orgueil et si je pense ^ à la souffrance, je la dépasse aussitôt pour | ne m’arrêter qu’au but entrevu... Je me pré- I sente devant toi avec ma jeunesse et maçon- I fiance intactes. Que dis-tu en me voyant? As- î tu rempli « ma » destinée?...

Jean répondait : ;

— Je te reconnais ; c’est bien toi que je ; retrouve tel que j’en ai gardé le souvenir. Tu J as la présomption de ton âge et tu m’interroges cavalièrement, comme on demande des i comptes a un caissier suspecté. Je gage que tu crois me troubler et que tu ne t’adresses ^ pas à moi sans le secret désir de me con- •

fondre. Tu t’abuses car si tu as la force de l’instinct, J’ai l’expérience de quelques années. Ceci vaut cela et je peux te répondre avec sérénité.

Jean d’autrefois s’énervait :

— Tu tournes autour de la question.

— J’y arrive.. Tu imagines la vie comme un poème et tu n’y consens que pour des péripéties que tu veux éclatantes. Il est vrai que le destin est un poète, mais plus hardi et plus terrible que le plus tragique d’entre eux... Ma vie n’a pas été une triste servitude puisque j’ai su affronter ce destin. Une belle vie est une volonté dominée par la raison. La fortune ne m’a pas réservé aux grandes aventures, mais les circonstances importent peu ; dans mon existence sans éclat, je n’ai pas cessé d’exercer ma volonté et j’y ai gagné mes raisons de vivre. Péniblement je suis arrivé à la sagesse. Si ma jeunesse a été inquiète et tourmentée à l’image de ma conscience, je me suis cependant mis d’accord avec ma destinée et suis devenu le maître de moi-même... Aujourd’hui je regarde avec sérénité la route accidentée et je me sens apaisé

comme un vieil homme que les passions ont assailli de toutes leurs violences et qui a appris à se gouverner parmi elles.

Jean d’autrefois souriait avec dédain :

(j est la philosophie d’un résigné.

Tu te trompes : d’un volontaire.

Des résultats ! Des preuves !

— J’ai compris les hommes et je me suis fait des amis.

— C’est tout?

A ce que pèse l’amitié dans un cœur d’homme ce serait beaucoup déjà. J’ai compris l’amour et Berthe m’a aimé.

Alors pourquoi 1 as-tu dédaignée?

Parce que longtemps je n’ai pas su aimer moi-même...

— Tu plaisantes!... Est-ce si difficile et j n en sais-je pas déjà autant que toi?

— Présomptueux! Il y faut la vie entière. Jean d’autrefois parlait avec une impétuosité diminuée, moins certaine. Il dit :

Je t’accorde les sentiments. Mais il est autre chose.

— L’action sans douté

— Oui, l’action.

— J’attendais ta question.. J’y suisparvenu.

— Quand?

— Dans cette guerre.

— Alors tu te félicites de la guerre?

— Ton piège est grossier... Au commencement, j’ai prêté à la guerre une influence morale qu’elle ne peut avoir qu’un instant et je ne l’ai pas détestée au point qu il aurait fallu parce que je n’en apercevais pas toute la hideur... Maintenant je la hais autant et plus que ne le fait Berthe elle-même, car je la hais avec mes idées... Jè comprends qu’elle sera une chose disproportionnée, qui dépassera toutes nos imaginations, bête, minutieusement nuisible, morne, dégradante et où il y aura un entassement de maux, informe, monstrueux. Michel Divan m en a laissé entrevoir la misère. Des millions d’hommes la feront qui la haïssent comme moi, parce que nous sommes faits pour vivre, pour la douceur des joies que nous cherchons, pour des pensées supérieures à la mort... Au début, j’en conviens encore, l’idée de la guerre a fait surgir des vertus auxquelles j’ai cru, qui m’ont ému et je me suis

exalté de même qu’ont tressailli tous les Français. Mais la guerre elle-même est une souillure et la saleté des instincts qui grouillent en elle étouffera les vertus... La guerre « joyeuse et fraîche » ont dit les Allemands et, en écho, chez nous, certains ont répondu : « bienfaisante et grave », ni joyeuse, ni bienfaisante, ni fraîche, ni grave, salissante seulement, servante de la mort et qui laissera après elle des millions de cadavres et des millions de demi-vivants abrutis et qui n’auront pas eu de jeunesse..., comprends-tu? qui n’auront pas connu cette chose divine : la jeunesse...

— Pourquoi as-tu voulu faire la guerre?

— Pourquoi subit-on un orage?... Quand mon frère se noie, au risque de ma vie, je me jette à l’eau pour le sauver... Je ne me défends pas d’un sentiment fraternel, pas plus d’ailleurs que je n’en tire quelque mérite. Au surplus, il est de la grandeur dans nos épreuves et j’aurais été pitoyable de ne point en vouloir ma part. Il me semble que j’aurais vécu plus tard dans le monde diminué des pauvres...

— Quoi, de l’orgueil?

— J’y consens, mais il ne doit pas te déplaire que mon orgueil reste entier.

11 y avait de l’ironie dans cette réponse. Jean d’autrefois s’étonnait :

— De l’orgueil seulement? Nul idéal?

— Je ne veux plus céder à l’idéal, peutêtre parce que j’y ai trop sacrifié autrefois. Je t’ai dit mon sentiment fraternel qui est exact, tangible, quotidien et qui suffit. Nous n’exerçons qu’un droit : la légitime défense. Pour le reste, je me refuse à toute idée supérieure sur le but de cette guerre. Je nie toute ambition morale. Je ne veux servir ni une croyance périmée ni quelque utopie de demain. Je répugne à toute formule. Je ne crois même plus à « la guerre à la guerre... » Les guerres renaîtront comme par le passé, dès que nous nous relèverons de nos cendres. Les peuples ont les vices des hommes, lesquels recommencentà chaque génération.

Seul, pendant quelques années, l’épuisement universel reculera le fléau.

— Et si la guerre nous apporte la victoire ?

— Je ne l’envisage qu’ainsi... Mais est-il

une victoire, un dogme, une idée qui justifie ce massacre d’innocents ?

Jean d’autrefois penchait un front songeur.

— Eh bien? Tu ne m’interroges plus?

Jean d’autrefois releva la tête. De l’anxiété angoissait son regard.

— Et tu vas mourir ?

— Oui, je vais mourir.

— Sans l’espoir de choses meilleures icibas?

— Sans cet espoir.

— Sans regret, parvenu à tes convictions, d’avoir jadis ambitionné d’agir?

La voix de Jean s’enfla :

— Sans un regret puisque je recommencerais, mais avec une grande pitié pour ce qui est... ; car la guerre ne mérite que notre pitié...

Il y eut un instant de silence, puis Jean reprit :

— Oui, je vais mourir... Je me souviens : lorsque le trépas m’est apparu avec certitude je me suis plaint. Je l’accusais devenir avant mon achèvement et je me croyais une vie-

time. C’était une faiblesse parce que je me regardais alors avec les yeux que les autres auront pour me juger. Pour tous, je suis un raté. Je n’ai pas réussi aux yeux dü monde et dans la guerre même où, après l’avoir tant désirée, je suis arrivé à l’action, je demeure un raté puisque l’action fut inutile. Mais ce n’est pas aux résultats que je m’apprécie. Nos gestes ne valent que par rapport au Destin. J’ai fait ce que je devais et si mon effort est sans portée, il reste ce qu’il est : ma justification, ma fin...

« Et puis il faut comprendre la justice des choses. Avec mépris tu m’appelais tout à l’heure un résigné. Tu verras qu’il faut quelque volonté pour savoir... Après m’être mis d’accord avec ma vie, je m’accorde aujourd’hui avec ma mort... Je meurs sur un lit d’hôpital, sans gloire, sans ami et si quelconque que les jeunes filles en passant dédaignent de me sourire et me refusent l’aumône de leurs regards. Je dis que c’est juste et que j’accepte... Je suis parti comme les autres, avec la même ardeur pensive, la même conception du devoir, l’idée trop haute d’une

noble mort dans la bataille... Nous étions des âmes trop enthousiastes et cette idée même était sottement optimiste... Je meurs, dans mon sentiment fraternel, comme mes frères meurent dans cette guerre, ceux qui se battent: dans le tombeau de leurs tranchées; moi: ici, tout seul, sans Berthe qui serait une consolation superflue, volontairement seul... C’est juste !... »

Jean ouvrit les yeux. Il se sentait extraordinairement calme, dans un grand repos, une sécurité, comme un homme parvenu à sa fin, dans la science des choses... 11 respira, son souffle était plus bref et ses poumons puisaient leur vie, avec plus d’efforts. Il songea :

« Ce sont mes dernières heures de lucidité. »

Et il pensa de nouveau à la mort. Il n’en ressentit aucun trouble. Il reposait avec douceur et tranquillité. Il éprouvait son équilibre. Il comprenait que l’idée de la mort était en lui, à l’endroit qu’il avait préparé pour l’accueillir.

Il faut dire le grand courage de Jean Denis. Il resta jusqu’au bout avec des pensées précises, dans un calme qui les maîtrisait. 11 voulut de l’ordre dans ses volontés et ses sentiments derniers, de même que pendant sa vie il avait toujours cherché une discipline. Il écrivit à Michel Divan :

Je vais mourir. Dans quelques heures je ne serai plus. Je meurs au bout de mon ambition... Je n’ai pas partagé votre misère, mais aujourd hui jo 1 ai comprise. Je meurs avec une grande pitié sur toi dans ton calvaire inachevé et, dans mon effort têtu pour les voir avec exactitude, un grand sentiment fraternel pour ceux des tranchées... De nous deux j avais le moins de désirs et jusqu à présent la fortune m'avait le moins favorisé ; cependant tu auras raison de m’envier puisque je m’en vais sans souffrir...

A Simon Denis, son frère, il disait ;

Tu trouveras dans cette lettre un mol pour Berthe, tu le lui remettras : je te confie ma petite Berthe. Je ne fai pas assez aimée peut être. C’est en pensant à sa peine que je dois me défendre de la défaillance... Soutiens-la dans son chagrin. J'ai le remords d’avoir trop pris d’elle pour ce que je lui ai donné de moi. G*est maintenant seulement que je comprends... Je me suis arrêté à des dispositions que tu ne manqueras certainement pas d’approuver. Le notaire te tiendra au courant de ce que j’ai fait.

Tu expliqueras à Berthe pourquoi je ne l’ai pas appelée près de moi, à mes derniers instants. Je la voyais seule dans l'horreur des choses après ma mort : l'indifférence à l'hôpital, la tristesse du convoi solitaire... C’est mon plus grand sacrifice et mon plus grand amour peut-être ...

Enfin à Berthe :

Adieu. Quand tu me liras, tout sera fini,.. Pardonne-moi tes larmes... Écoute... Sois courageuse, mon petit. Il le faut... Ne pleure pas, mon amour chéri, ne pleure pas... Tu viendras à O... A Thôpital, tu demanderas Mme Bertrand, l'infirmière qui m’a soigné. Elle te montrera ma tombe. Plus tard, Simon me ramènera à Paris...

Je voudrais te dire des choses,.. Tu seras, lu es

déjà ma dernière pensée... J'ai tout rangé en moi et jusqu'à la fin, maintenant, je suis à toi... Je vis en toi, tu comprends bien ? Je vis en toi, avec ton âme timide, douce et spontanée, dans son agenouillement tendre, sa confiance unique, son affolement doux...

L’agonie dura 36 heures. On est un corps que la maladie a consumé. Depuis que l’on était à l’hôpital les réveils, chaque jour, vous apportaient des forces et des désirs diminués; cependant le matin vous poussait jusqu’au soir... Maintenant on est sans réveil et sans élan. On est un corps où la vie et la mort s’étreignent et se combattent. On est un corps où l’on n’a pas conscience de la lutte qüi se joue et où l’on ne surveille plus ses sentiments...

On dit que Jean Denis prononça des paroles qu’il n’avait pas coutume de dire : « La France... Mourir pour la Patrie... La Victoire... », comme s’il avait oublié toutes les tristesses sur lesquelles s’échafaude l’enthousiasme.

On le veillait. On avait disposé des paravents autour de son lit afin de le cacher à ses voisins. Quand le médecin passa, il haletait. L’air n’arrivait à ses poumons que par saccades et l’on entendait comme un bruit d’eau. Le major dit :

— Vous lui ferez respirer de l’oxygène.

On envoya Reverdy chercher un ballonnet, mais il n’y en avait pas à la pharmacie de l’hôpital. Alors on attendit sans rien faire... Il ne faut pas protester. Il faut accepter la fatalité des choses. L’oxygène n’aurait pas sauvé Jean Denis.

Un instant, Jean Denis ouvrit les yeux. 11 distingua un visage penché au-dessus du sien, tandis qu’une main traçait le signe de la croix et qu’une voix semblait verser sur lui un murmure de paroles rapides. Il ferma les paupières sans comprendre et le délire continua.

Reverdy s’informait auprès du prêtre qu’il avait amené :

— S’est-il rendu compte?

Jean mourut à 3 heures du matin.

A 3 heures, à l’hôpital, il y a le silence qui pèse sur les choses pendant la nuit. Il y a aussi un esprit qui veille dans un corps suspendu par un souffle à la vie... Jean avait repris connaissance. Il regarda. Au plafond des ombres découpaient des figures étranges. Il baissa les yeux. Il vit les paravents qui enfermaient son agonie. Il fit un effort et aperçut, dans un fauteuil, Reverdy qui dormait avec son sourire sur sa simplicité... Il eut un désir débile :

— Je voudrais bien revoir le petit jardin.

Il s’éteignit...

A l’hôpital, pendant la nuit, un homme est mort, seul, parmi les hommes, sans pensée inclinée vers lui. Un infirmier dormait près de son lit parce que le sommeil est bon et qu’il conserve sa douceur même à côté de la mort.:. Il faut accepter la fatalité des choses. La vigilance de Reverdy n’aurait pas sauvé Jean Denis.

Le convoi de Jean Denis s’acheminait vers le cimetière. Deux drapeaux étaient fixés au corbillard et un linceul tricolore couvrait le cercueil. Six hommes, en service commandé, suivaient d’un air ennuyé.

En voyant le cortège, Mme Dubois, l’épicière, dit à Mme Leroy, sa cliente :

— Encore un p’tit gars qu’ils nous ont tué...

Jean Denis n’avait jamais espéré si belle oraison funèbre.

Novembre 1916-15 mars 1917.

Fin.

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