FRAGMENT DE CARTE ESPAGNOLE
’esT un lambeau de parchemin, de o",50 X 0",35, récemment découvert à Madrid dans la couverture d'un recueil de pièces concernant les Jésuites ‘. Cette carte,
dont on ignore les dimensions originelles, ne couvre plus que l’espace compris sur nos mappemondes entre les 47° et 52° degrés de latitude nord et les 59° et 73° degrés de longitude. La déchirure commence à l’extrémité de l’île du Cap-Breton.
La configuration générale est celle des cartes lusitano-françaises
1. Elle a été reproduite en fac-similé par M. C,. F. Duro, Area de Noé, Madrid, 1881, in-8, d'après l'original conservé à la bibliothèque de l’Académie d'Histoire à Madrid.
de la seconde moitié du xvi siècle, mais tracée avec une sûreté de main qui indique une date très postérieure aux planisphères de Cabot et de Gutierrez. Malheureusement, ce qu’on peut appeler la pierre de touche pour l'ancienne cartographie de l’'Amcrique septentrionale, c’est-à-dire, les îles de Terre-Neuve et du Cap-Breton, avec ou sans les détroits de Belle-Isle et de Canso, manque dans cette carte. Les noms et les légendes y sont aussi très rares, puisque nous n'en relevons que dix-sept. Ce sont, en suivant le golfe Saint-Laurent, golesme, Canada, y* de orljens, bretan, asterdä, aqui muriero muchos franceses de häbre, damja, R. de saquinay, S. juan (?)ers (?) sicle yslas, baya de sd lorenço, las muchas yslas, c. de trenot, tierra de toda Remébraça. L'entrée du grand golfe, entre Terre-Neuve et les îles de la Madeleine, est dénommée golfo de brelones, et on lit, à la partie supérieure d’un promontoire, qui parait tre l'extrémité de l’île du Cap-Breton, les mots : y de Sütiago.
Cette carte est incontestablement de facture espagnole, mais ses éléments sont empruntés à un cartographe portugais, qui, lui-même, n’a fait que suivre une carte française : les noms d'Angoulême, d'ile d'Orléans, de Saguenay, à, surtout où ils sont placés, le prouvent, tandis que les formes «golesme » et « saquenai »' (avec un g) établissent leur filiation lusitanienne. La légende : « Ici beaucoup de français moururent de faim, » nous permet, ce semble, de fixer la date avant laquelle cette carte ne peut avoir été dressée.
Il y a plusieurs malheurs de ce genre rapportés par les historiens. Le premier arriva au cours du second voyage de Jacques Cartier, en décembre 1535. Il coûta la vie à vingt-cinq de ses hommes; mais ce fut par suite d'une maladie contagieuse, communiquée par les sauvages, comme il appert d’un des chapitres du Brief Recit *, commençant ainsi : « D’une grosse maladie qui
1. Cartes de Vallard, de Homem et du dépôt de la Marine. 2. Édition de Tross. Paris, 1863, in-8, f. 34, verso.
a esté au peuple de Stadacone, de laquelle pour les auoir frequentez en auons esté imbouez, tellement qu'il es mort de noz gens iusques au nombre de uingt-cinq. »
Le désastre essuyé par les gens de Roberval, au premier abord, semble mieux répondre à la légende cartographique précitée.
Aussitôt arrivé au Saint-Laurent, dans l'automne de 1541, Roberval avait fait construire sur les bords du fleuve, en amont de lie Orléans, une petite fortification, qu'il nomma le Fort de Franceroy ou de François-roy , et où on établit un premier campement, en attendant le retour de Senneterre parti pour chercher des secours. Ce fut alors que, sclon le récit attribué à Roberval par Hakluyt, une maladie éclata parmi ses hommes, et cinquante en moururent *. Cette catastrophe a dù arriver entre le premier départ de Senneterre et son retour au Canada, pendant l'hiver de 1541-42.
Nous ne croyons pas que la légende vise le malheur de Roberval, car le lieu où la carte espagnole fixe cet événement, est en aval de l'ile d'Orléans, tandis que le fort de France-Roy était quatre lieues en amont 3, Ils ne moururent pas non plus de faim, mais du scorbut, comme le démontre la description qu'on lit dans Hakluyt *.
Lorsque le marquis de la Roche revint du Canada, en 1598. il abandonna environ cinquante de ses hommes, dont onze seulement survécurent à la faim et aux privations ; mais ce fut à l’île
1 « The Fort of France-roy Stands in 47 degree and one first part of a degree. » Routier de Ichan Alfonce, dans Hakluyt, t. I, p. 239. Voir aussi la localité de Franciroy sur la carte dite de Henri IT, et l'enclos palissadé de celle de Vallard.
>. « Of the Fort of France-Roy. Zn the end many of our people fell sicke of a certain disease in their legges, r°ynes, and Stomache, so that they seemed to be depriued of all their Tymmes, and there dved thereof about fiftie. » Hakluyt, Princip, Navie., tt HI, p. 241.
3. « Foure leagues Weshvard of the Isle of Orleans, » Hakluyt, Princip. Navige., t. HI, p.241.