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Jean Itard (1774-1838) Notes sur sa vie et son oeuvre

Je faisais dernièrement quelques recherches à la bibliothèque de 1 Institution nationale des Sourds-Muets sur des questions qui les concernent spécialement.

Le hasard mit sous mes yeux une série de documents ayant trait a Itard qui fut, pendant trente-neuf ans, médecin de 1 Institution nationale de Paris, de 1800 à 1838. Ma curiosité mise en éveil, je m’attardai à parcourir ces notes multiples et je vis se dresser une très belle figure de médecin et de philanthrope.

* La génération actuelle n’en a guère retenu que le nom. J’ai pensé qu’il serait intéressant de faire sortir du silence des bibliothèques une des plus hautes personnalités de l’otologie française. C’est lui qui la rendit rationnelle en la débarrassant des procédés empiriques qui arrêtaient son essor. Ce m’a paru d ailleurs un bon moyen de faire le points en mesurant le chemin parcouru depuis une centaine d’années.

Pour exposer l’oeuvre d’ Itard, dans toute son ampleur, un in-octavo eût été nécessaire, mais à quoi bon réveiller des controverses périmées qui, par les progrès de la science, ont perdu de leun intérêt. Et puis qu’aurait dit mon éditeur si, par ces temps difficiles pour l’imprimerie, je lui avais porté un manuscrit volumineux ?

Je me suis donc borné à exposer les faits, sans prétendre aucunement au rôle de critique.

On trouve des renseignements sur Itard principalement

ANDRÉ CASTEX

dans l’éloge lu à l’Académie de médecine par son ami Bousquet, le 1er décembre 1839, et dans une notice biographique due à Edouard Morel, professeur de la classe de perfectionnement à l’Institut royal des Sourds-Muets de Paris (1). Je m’excuse de ne pas donner toujours des indications complètes. La plupart font défaut dans les écrits que j’ai pu consulter.

Je suis heureux de rendre hommage à un prédécesseur illustre dans cette maison de l’abbé de l’Epée où j’ai pu, pendant vingt ans, m’intéresser aussi aux déshérités de l’ouïe, étudier, du point de vue médical et social, les diverses questions relatives à leur infirmité et recevoir, des Directeurs et Professeurs, les exemples d’une sympathie bien vite éprouvée par ceux qui approchent le monde silencieux.

I. Années de jeunesse. • — Jean-Marc-Gaspard Itàrd naquit le 24 avril 1774, à Oraison, en Provence, situé aujourd’hui dans le département des Basses-Alpes. Ses parents étaient de modestes propriétaires.

A l’âge de huit ans, son père l’envoyait à Riez, chef-lieu du canton, sur le penchant du Mont Saint-Maxime, auprès de son oncle paternel, chanoine bénéficier de la cathédrale. 11 fit ainsi ses études élémentaires au collège de Riez. Plus tard, il fut envoyé à Marseille chez les Pères de l’ Oratoire pour y travailler sous la direction du Père Isnardy.

Les études terminées, son père le fit entrer, pour apprendre les affaires, dans une grande maison de banque à Marseille.

Nous sommes à la fin de 1791. L’Europe entière se coalise contre la Révolution française. La patrie menacée appelle sous les armes tous les Français de dix-huit à vingt-cinq ans.

Itard avait alors dix-neuf ans. « Que va-t-il devenir?» lit-on dans son éloge lu à l’Académie. Son père et son oncle veillent sur lui. Avant de songer au salut de la patrie, les deux frères songent qu’ils n’ont qu’un fils, un fils qu’il faut à tout prix enlever aux hasards de la guerre. La trahison venait d’ouvrir aux Anglais les portes de Toulon. L’hôpital militaire transféré à Soliers était dirigé par le citoyen Vincent Arnoux (de Riez). L’abbé Itard lui adressa son neveu, le suppliant de l’employer dans le Service de santé, son neveu qui n’avait jamais mis les pieds dans un hôpital, ni ouvert un livre de médecine. »

Un Français de 1920 pourrait-il lire ces lignes sans froncer le sourcil ? L’embuscage sous la première République, plus de cent ans avant qu’il en fût parlé ! Mais il faut croire qu’il

(1) Annales de V éducation des Sourds- Muets et des Aveugles. .Année 1845.

JEAN ITARD, SA YIE ET SON ŒUVRE

y a des fautes heureuses, le jeune conscrit de 1791 devint chirurgien de troisième classe et ce titre décida de sa carrière.

II. Le chirurgien militaire. — La Corse venait de proclamer son indépendance et de rompre avec la métropole. Le Gouvernement français prépare une expédition pour contraindre l’île à rentrer dans le devoir. Larrey est nommé chirurgien en chef. Arrivé à Toulon, en attendant le moment d’embarquer, il organise des cours d’anatomie et de chirurgie. Itard s’empressa de les suivre et l’illustre chirurgien put apprécier à sa valeur le jeune élève qui plus tard le suivra à Paris.

Itard était alors attaché aux hôpitaux de l’armée d’Italie, dont le quartier général se trouvait à Toulon. Il fut même quelque temps chargé du Service de santé dans l’île de Port- Cros qui appartient au massif des Maures, en face d’Hyères.

Mais l’expédition en Corse avait été abandonnée. Larrey revint à Paris. Itard, n’étant plus attaché à l’armée d’Italie, ne voulut pas se séparer de son maître et peu après, il était nommé chirurgien de troisième classe au Val-de-Grâce.

En ce temps, l’Institution des Sourds-Muets venait de recevoir une nouvelle organisation par les soins de Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur. Un jour survient un accident à un élève. Il faut un médecin. On va chercher Itard.

Il accourt, examine l’enfant, le soigne et assure sa guérison. L’abbé Sicard, le continuateur de l’abbé de l’Epée, était alors directeur de l’Institution. Il comprit la nécessité d’avoir un médecin attaché à l’établissement et, comme il avait eu vite fait d’apprécier les rares qualités du jeune chirurgien, le 31 décembre 1800, il le faisait nommer titulaire de ce poste nouveau.

Cependant Itard n’abandonna pas son service du Val-de- Grâce. Il y fut même promu, par voie de concours, chirurgien de seconde classe. Quelque temps après, il était nommé chirurgien-major au onzième régiment d’infanterie de ligne avec affectation à Bar-le-Duc. Obligé de quitter Paris et d’abandonner les Sourds-Muets, il décida d’envoyer sa démission au ministre de la Guerre.

III. Médecin à l’Institution royale des Sourds-Muets. Premiers travaux. Le sauvage de l’Aveyron. — Devenu plus maître de son temps, il en profite pour accroître ses connaissances médicales. Il s’enthousiasme pour les doctrines de Pinel. Le maître, à tournure d’esprit mathématique, s’indignait des variations de la médecine. S’inspirant des natura-

ANDRÉ CASTEX

listes : Pline,- de Jussieu, Buffon, il tenait que la médecine n’est qu’une branche de l’histoire naturelle.

Sur la fin de sa vie, Itard aimait à rappeler son engoûment pour l’auteur de la Nosographie, bien que l’expérience des années eût singulièrement attiédi son enthousiasme pour la doctrine.

Vivant au milieu des sourds-muets, il voulut les bien connaître et marqua de rapides progrès dans toutes les questions qui s’y rapportent.

Sa célébrité grandissante nous explique le choix qui le désigna pour l’étude d’un cas difficile dont il fut grandement question à cette époque. Je n’en parlerai qu’en passant, car cette étude doit surtout s’attacher au grand auriste que fut Itard.

Vers la fin de l’an VII, un enfant paraissant une dizaine d’années avait été arrêté dans les forêts de l’Aveyron, où on l’avait aperçu déjà quinze mois avant, complètement nu, vivant de glands et déracinés. On le confia d’abord aune pauvre veuve du pays, mais, huit jours après, il s’évadait et retournait à ses montagnes où il erra six mois encore, exposé aux rigueurs de l’hiver. Un jour il se présenta de lui-même chez un habitant du canton de Saint-Sernin. Il fut repris et conduit à l’hospice de Saint-Affrique et de là à Rodez. Les journaux ne tardèrent pas à parler du « sauvage de l’Aveyron ». L’occasion n’était-elle pas unique pour contrôler suj* lui la doctrine philosophique qui voit dans le sauvage l’homme primitif et dans l’homme civilisé un être dégradé. Le ministre de l’Instruction publique, de Champagny, pensa que l’enfant pourrait intéresser les sciences morales. Il le fit venir à Paris vers la fin de l’an VIII et remettre aux mains d’Itard, à F Institution des Sourds-Muets. A vrai dire, cet être extraordinaire n’avait rien d’attrayant. D’une malpropreté repoussante, mordant ou égratignant quiconque le contrariait, il se balançait sans relâche, ne prêtant aucune attention, comme si ses divers sens étaient dénués de sensation.

Pinel déclara qu’il s’agissait, non d’un sauvage, enfant delà nature, mais d’un véritable idiot. Un idiot fugitif avait renchéri Esquirol.

L’opinion de son maître ne découragea pas Itard encore dans toute l’ardeur de sa jeunesse. Il avait vingt-cinq ans. Pendant quatre années consécutives, il se consacra à l’éducation de l’enfant. Acquis aux idées de Locke et Gondillac, il s’attacha à développer les sens de son élève. Il lui bandait les yeux pour que l’oreille fut plus attentive. Il luttait de mille façons contre

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son indifférence auditive à la parole humaine, source de tout progrès intellectuel.

En entreprenant l’éducation de cet enfant, Itard voulait étudier le problème du développement de l’intelligence humaine. Son effort ne fut pas stérile. Peu a peu, il parvint à rendre son élève plus sociable, à perfectionner ses sens, à développer en lui quelques idées, à faire son oreille sensible aux sons de la voix humaine et meme à lui faire prononcer quelques articulations.

En 1801, après six années d’expériences, Itard consignait ses essais et ses résultats dans un ouvrage intitulé « De V éducation d'un homme sauvage ou des premiers développements physiques et moraux du jeune sauvage de V Aveyron. »

Ce mémoire adressé à M. de Ghampagny qui lui en avait fait la demande, fut soumis au jugement de l’Institut, qui donna son approbation aux travaux du persévérant éducateur. 11 était impossible à l’instituteur, disait Dacier, le rapporteur, de mettre dans ses leçons et ses exercices, plus d’intelligence, de sagacité, de patience et de courage. »

Fort de ces suffrages, Itard poursuivit son œuvre, souvent avec succès, parfois aussi avec des mécomptes. Son élève, Victor, ainsi qu’il l’avait appelé, fit d’abord de notables progrès, mais il ne parvint pas à franchir les premiers degrés de la civilisation. Parvenu à l’âge d’homme, il ne pouvait être, sans inconvénients, maintenu dans une maison d’éducation. Son protecteur s’opposa à ce qu’il fut envoyé à Bicêtre. Il le mit en pension chez une dame Guérin qui avait été déjà sa gouvernante. C’est chez elle qu’il mourut, impasse des Feuillantines, au commencement de 1828.

Le système d’éducation auquel Itard avait eu recours se trouve exposé dans son « Rapport sur V état actuel du sauvage de V Aveyron », 1807.

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