‹ Jean-Jacques Rousseau à l'ile Saint-Pierre (lac de Bienne) 1765 (volume 2)Chapitre 3 sur 11 · MAISON A GENÈVE A A BALE · texte numérisé non relu

MAISON A GENÈVE A A BALE

trouve fort satisfait de la visite d'un bernois, M. Kirchberger, qui le surprend, cueillant des pommes sur un grand arbre; car, ainsi qu'aux Charmettes, il aimait à s'occuper de la récolte des légumes et des fruits. Mais ce n'était plus le temps où l'adolescent, sur deux grappes qu'il cueillait, en mangeait une, pour faire enrager sa maman, comme il appelait Madame de Warens; ni celui où, jeune homme rayonnant de santé, il s'ingéniait, du haut de l'arbre où il était perché, à envoyer un bouquet de cerises dans le sein de mademoiselle Galley, au moment où la délicieuse enfant reculait la tête en avançant son tablier : d'autres préoccupations, à présent, agitent sa pensée, celle de goûter, pendant le reste de ses jours, ce bonheur suffisant, parfait et plein, dont il a joui constamment, pendant les deux mois qu'il habita l'île. Et pour assurer la paix de ses dernières années, il descend jusqu'aux souhaits les plus humiliants; il voudrait qu'on le confinât dans ce séjour, sans lui permettre jamais d'en sortir, et jette un regard d'envie sur Micheli Ducret qui, tranquille au château d'Arberg, n'avait eu qu'à vouloir être heureux pour l'être. Pauvre vieillard! Dans les vicissitudes du sort, une seule chose donne ce courage stoïque, qui brave et surmonte tout: la conscience d'avoir mené une vie droite et austère, et de n'avoir pas failli à son devoir. Dans cette épreuve, ce n'est pas assez que d'avoir fait jaillir sur le monde la lumière de sa pensée ; il faut encore être un homme et un honnête homme, et qui ne l'a pas été n'a pas le droit de se plaindre.

En attendant que le philosophe entre dans cette crise douloureuse, qui ne finira qu'à sa mort, suivons-le dans

les derniers jours de bonheur, qu'il goûtera encore icibas. L'automne a couvert les flancs de l'île de sa riche végétation, les pampres du coteau montrent leurs grappes presque mûres, et annoncent que les derniers beaux jours approchent. Uardente chaleur de Vété a disparu, et, sous les rayons du soleil, le lac réfléchit ses rives dans son azur tiède et clair; et lorsque, du sommet de l'île, on promène son regard dans l'étendue, on tressaille d'admiration devant l'harmonie magnifique de ce tableau. Rousseau, dans ces derniers jours, profite encore de chaque rayon de soleil; dès l'aurore, il parcourt l'île, en se laissant aller à la rêverie délicieuse, qui berçait son esprit. Quelquefois, dans ses promenades, les douces impressions de sa jeunesse, les Charmettes et son hôtesse adorée, repassent dans son esprit; quelquefois sa conscience, étouffée par le sophisme, se réveille et lui reproche l'abandon de ses enfants; mais, souvenirs heureux et sombres remords, que lui importent toutes ces voix du passé , et ne lui suffit-il pas de se livrer à la rêverie nonchalante et indéterminée de sa pensée, pour être heureux de ce bonheur relatif qu'il recherche ! . . . Le soir, après ses éternelles promenades, il aimait à mener la petite colonie sur la terrasse de l'île, pour y respirer Tair du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait. Jean-Jacques même chantait, de cette voix qui émerveillait les jeunes filles de Môliers; puis on allait se coucher, content de sa journée, et n'en désirant qu'une semblable pour le lendemain. Ce pavillon existe encore; reconstruit en 1780, il rassemble, aux jours de fête, les paysans des villages voisins, qui viennent y danser aux sons de quelque orchestre am-

bulant. Bien des sociétés y ont célébré le lien qui les unit; bien des touristes y ont gravé leur chiffre; et il m*a été donné, à moi, humble voyageur , de rencontrer là, à trente lieues de la patrie, des noms qui m'étaient familiers dans cette belle et malheureuse Alsace , dont je suis fier d'être Tun des enfants.

Quand on a visité, dans ses moindres détails, la chambre de Rousseau, et que, debout dans le verger, on contemple la partie ancienne de Tauberge , qui se termine à droite par une tourelle, Tâme déborde de pitié et de mélancolie. Oui, de pitié, car on plaint cet homme d'avoir coulé une si triste destinée; oui, de mélancolie, car on sent, d'une façon poignante, le néant de l'être humain et de la gloire qu'il engendre. On voudrait se faire illusion; on se figure voir Jean- Jacques se montrant aux fenêtres entr'ouvertes , on croit entendre ses pas résonner dans la chambre ; on voudrait se faire accroire qu'il a terminé ses jours dans cette paisible reretraite, et que ses cendres reposent dans quelque vallon, qu'il aurait choisi lui-même ! Mais on ne peut se dérober au sentiment de la réalité, Rousseau n'est plus là; chassé par un ordre de Berne, il essaya en vain de détourner le coup qui le frappait, puis, à l'entrée de l'hiver, quitta cette île Saint-Pierre, qu'il ne devait plus revoir. Nous n'avons pas à le suivre, dans les séjours qu'il fit successivement à Bienne, à Wooton chez Hume, au château de Trye, près de Gisors, à Lyon, à Grenoble, à Paris, et enfin à Ermenonville, où il mourut le 7 juillet 1778; mais nous pouvons penser que, bien souvent Jean- Jacques, aux heures de découragement, comme aux heures de bonheur, reporta sa pensée, pleine de

regrets, sur cette île, où il avait coulé de si beaux jours, et qu'il se la représentait, sortant des eaux pures du lac, verte et souriante, avec sa maison bien abritée contre le vent, d'où l'on peut voir, aux beaux soirs d'automne, les roses du couchant naître sur les glaciers lontains des Alpes bernoises.

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