CHAPITRE V
/. Sens du « Discours sur Vorigine de Vinégalité ». //. Le Discours. — ///. Le retour à la nature.
Le succès du Discours sur les Sciences et les Arts et la polémique qui suivit, firent de Rousseau une manière de personnage. Par un contraste, qui rendait plus piquante la paradoxale doctrine de cç. Discours, et qui dût paraître comme une originalité de plus, on le voyait s'appliquer avec un redoublement d'ardeur à ces lettres et à ces arts qu'il venait de condamner. Dès 1753, en quête apparemment de paradoxe pratique, il donnait au public une œuvre de jeunesse, la tragédie de Narcisse, et il l'agrémentait d'une Préface qui n'est qu'une violente critique du théâtre; et voilà pour les lettres. Quant aux arts, il leur sacrifiait avec plus d'éclat encore : il faisait représenter le Devin du Village à la Cour et à l'Opéra, donnant ainsi le spectacle d'un brillant esprit capable de réussir à la fois dans la philosophie et dans la musique, et d'exceller dans la pratique de ces disciplines qu'il savait si bien critiquer. De telles prouesses ne l'empêchaient pas d'ailleurs de rédiger à cette date, en vue de l'tincyclopédie, l'article Economie politique qui ne devait paraître que deux ans après, et qui renferme le germe de ses écrits politiques. Ainsi les préoccupations sociales de
1 750 se poursuivaient, malgré les diversions littéraires et mondaines. L'Académie de Dijon allait une seconde fois lui donner l'occasion de se produire. Elle proposait en effet, en 1753, et peut-être un peu à son intention, la question suivante : « Quelle est la source de l'inégalité des conditions parmi les hommes ? si elle est autorisée par la loi naturelle? » Question hardie et qui témoigne assez que les Académies elles-mêmes au dix-huitième siècle n'ont pas échappé à l'influence des idées nouvelles.
Rousseau se décide à concourir : n'est-il pas mieux qualifié que personne pour dénoncer et flétrir l'inégalité, lui qui la connaît doublement, et pour en avoir souffert ou en souffrir encore, et pour l'observer tous les jours dans un temps et dans un pays où elle est plus criante que jamais? Il a présentes à l'esprit ses humiliations passées et son actuelle pauvreté, qui le contraint, à ce qu'il prétend du moins, à mettre ses enfants aux Enfants-Trouvés. Les oublierait-il d'ailleurs qu'il pourrait encore opposer au train de maison des fermiers généraux, où il fréquente, la détresse de ces paysans rencontrés au cours de sa vie d'aventure, forcés de cacher leur pain à cause de la taille et leur vin à cause des aides, et pressurés par ces mêmes fermiers dont le luxe vit de leur misère.
C'est avec de telles pensées qu'il s'enfonce dans la forêt de Saint-Oermain pour y méditer; son imagination, bercée au murmure des grands arbres parmi lesquels il aime à se perdre, ne tarde pas à fixer dans cet harmonieux décor le rêve d'une humanité primitive et meilleure qui le hante depuis longtemps. Revenu à Paris, il cherche par la lecture de livres divers à prolonger et à préciser sa vision. Ce qu'il leur demande, ce n'est point une inspiration, mais la confirmation d'une idée arrêtée d'avance. Qu'il doive quelque chose à Lucrèce qui a tracé dans le cinquième livre de son poème le génial tableau de la rude vie des premiers hommes; à Qrotius (1) et Pufendorf (2)
{i) Le Droit de guerre et de paix.
(2) Le Droit de la nature et des gens.
qui ont parlé du passage de l'état de nature à l'état social; à Condillac qui a montré la pensée humaine uniquement guidée à ses débuts par les impressions des sens (1); à Diderot qui a réhabilité la passion (2), à d'autres encore; surtout qu'il ait eu recours aux relations de voyageurs qui décrivent la vie sauvage, comme V Histoire des Antilles du Père du Tertre (3), les Mémoires sur les Hottentots de Pierre Kolbe (4) et la collection contemporaine d'Histoire des Voyages (5), on n'en peut douter : rien pourtant qui ressemble moins à aucun ouvrage antérieur que le vaste et sombre poème qui s'intitule : Discours sur l'origine et les fondements de l'Inégalité- parmi les hommes.
Rousseau est cette fois en pleine possession de son principe : l'hamme né bon est déprayé..par la^sodété. Il va l'appliquer sans nul tempérance.
Il se propose de montrer, en le jugeant d'après le droit naturel, ce que vaut l'homme à l'état social, c'est-à-dire de le comparer avec ce qu'il eiàt été, si la seule nature l'avait seule façonné. L'homme naturel est rendu méconnaissable en chacun de nous; il n'a d'ailleurs jamais existé, si l'on admet le récit biblique de la création, mais il aurait pu exister et il est une hypothèse nécessaire. Rousseau, pour l'imaginer, lui prêtera nos instincts les plus invariables et dé4uira de là sa conjecturale histoire.
Que cet homme naturel soit heureux, la première partie du Discours tend à le démontrer. Physiquement il a peu de besoins; sa vigueur est exceptionnelle, sa santé est à toute épreuve. Au moral, comme il est dénué de connaissances, il n'a de passions que celles qui naissent de ses besoins. Les seuls maux qu'il redoute sont la douleur et la faim; de la
( I ) Essai sur l'origine des connaissances humaines ( 1 746 . )
(3) Principes de la philosopliie morale (de Shaftesbury), traduit par Diderot
(3) Histoire générale des Antilles habitées par les Français (1667).
(4) Description du cap de Bonne-Espérance, où Von trouve tout ce qui concerne l'histoire du pays, la religion, les mœurs et les usages des Hottentots et l'établissement des Hollandais, tirés des Mémoires de M. P. Kolbe. j vol., Amsterdam, 1743.
{<;) Publication dirigée par l'abbé Prévost, qui paraissait depuis 1746.
mort, il n'a pas d'idée. Il n'est ni bon ni méchant, mais son égoïsme instinctif est tempéré par un sentiment très vif de la pitié, qui lui tient lieu de lois, de mœurs, de vertu. Comme il n'a nul besoin des autres et n'a pas de commerce avec eux, il ne connaît ni l'estime, ni le mépris, ni la vanité. 11 n'a pas la moindre notion de la propriété; il vit en parfaite égalité avec ses semblables et, aussi, dans une entière paix que l'amour même ne réussit pas à troubler, car cet amour est sans choix, sans imagination, sans jalousie, étant réduit à la simple impulsion physique. 11 ne désire point changer d'état, car il n'a aucune idée de l'avenir. Pourquoi donc ne persiste-t-il pas dans cette manière de vivre, qui le rend heureux? C'est que, pour son malheur, il a reçu la liberté et la perfectibilité, c'est-à-dire la faculté de se modifier tout en s'écartant des lois de la nature. Encore n'aurait-il jamais fait usage de ce don funeste sans des circonstances fortuites qui pouvaient fort bien ne se produire jamais.
Dans une seconde partie, Rousseau va montrer les conséquences de la propriété donnée comme principe de déviation. La société s'est établie avec elle; mais il y a eu des étapes dans ea formation. Il semble que la nature soit tout d'un coup devenue moins bonne et la vie plus difficile. Les hommes se sont alors rapprochés, ont bâti des huttes, première ébauche de propriété, se sont assemblés et fixés dans certaines contrées. Ces changements, déjà, ont entraîné de funestes suites : des loisirs dont l'homme a profité pour inventer toutes sortes de commodités superflues, la manie de la comparaison avec son cortège de rivalités et d'inimitiés, la naissance de l'amour avec ses tourments. Faibles maux cependant, comparés à ceux qui ont suivi l'invention des arts, surtout celle de la métallurgie et de l'agriculture! De l'agriculture est née la propriété : les terres ont d'abord été distribuées à parts égales, mais l'égalité ne s'est pas maintenue : il y a eu des riches et des pauvres et entre eux une lutte continue, jusqu'au jour où, lassés de se battre, ils se sont mis d'accord pour établir, au plus grand profit des riches, un gouvernement. Les
gouvernements fondés par une sorte de contrat entre le peuple et ser :I.efs aggravent l'inégalité qui leur a donné naissance et b poussent vers son dernier terme, le despotisme, où tous sont égaux dans la servitude.
Ainsi l'homme originel s'étant évanoui par degrés, la société n'offre plus qu'un assemblage d'hommes artificiels et de passions factices qui n'ont aucun vrai fondement dans la nature.
Le Discours sur l'Inégalité n' obtint pas le prix. Ce n'est pas pour des pièces de cette étoffe, comme le constate Rousseau, que sont fondés les prix des Académies. Mais il remua l'opinion et consacra la réputation de son auteur. Les médiocres gens de lettres qui prirent la plume pour le réfuter gardèrent en général l'anonymat, peu soucieux de s'exposer aux coups d'un homme capable de mettre en pièce la société tout entière. L'impression, si l'on en croit- Qarat, fut l'admiration et « une sorte de terreur >.
Un ouvrage aussi conjectural devait fatalement provoquer de nombreuses objections. Bien que Rousseau déclare au début qu'il écarte les faits, il n'en donne pas moins à son œuvre la forme historique : emporté par les besoins de sa cause et la force de son imagination, il oublie, chemin faisant, que l'homme naturel n'est qu'une fiction et finit par le donner pour une réalité. Il s'attire dès lors une série de critiques tirées d'hypothèses pessimistes sur la primitive humanité et qui nous la font imaginer, non point heureuse et robuste, mais débile et misérable. De la forme historique du Discours, du passage de l'état de nature à l'état social donné comme un fait, on peut encore s'autoriser pour demander à Rousseau comment l'homme naturel, tel qu'il le montre, brute insouciante sans commerce avec ses semblables, à qui « son imagination ne peint rien et son cœur ne demande rien », incapable de distinguer même ses enfants, a pu devenir l'homme tel qu'il est. Aussi bien ne
l'explique-t-il pas, et ne rend-il pas .con ptc des hasards qui, d'après lui, ont fondé les sociétés.
Le Discours sur Vinégalité n'en donne pas moins l'impression d'une œuvre puissante. Cela tient d'abord, sans doute, à ce qu'il est semé d'aperçus ingénieux. Si Rousseau exagère la bêlise de l'homme originel, du moins ne donne-t-il pa? dans l'erreur des encyclopédistes, qui en faisaient une manière de philosophe. Il lui accorde, comme mobiles, l'égoïsme et la pitié, non la raison; il comprend le rôle primordial de la passion dans la vie humaine; il écrit sur l'origine du langage des pages pénétrantes; il a le juste sentiment des souffrances doi:it s'accompagnent les progrès de la civilisation. Il est nettement anli-intellectualiste. Mais surtout le Discours vaut par l'imagination, la passion, l'invention mythique, et, aussi, par une sorte de vérité générale de sentiment et d'inspiration.
L'imagination! Combien n'en a-t-il pas fallu - même après Lucrèce — pour se dégager de tant de siècles accumulés, se faire le contemporain des premiers hommes, se représenter la terre vierge qu'ils ont' foulée, leur forger un bonheur dont on s'enivre soi-même, puis descendre avec eux tous les degrés de la chute, embrasser en prophète désespéré le spectacle de leurs inventions, et partout, avec les blés qui grandissent, avec les murailles qui s'élèvent, voir surgir de terre l'inégalité.
La passion accompagne et soutient l'imagination. De tous les ouvrages de Rousseau, voici le plus révolté. Il faut entendre avec quels accents il maudit ce premier homme qui, « ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi »; de quel ton il légitime l'insurrection contre la tyrannie; comment surtout il traite les riches, « cette poignée de gens qui regorge de surperfluités quand la multitude aîfamée manque du nécessaire ».
Le style est empreint d'une sombre grandeur; calme et large au début, quand il reflète l'image des forêts, il devient superbement orageux, quand il se charge de toutes les colères de l'esprit. Il abonde en belles et poétiques images, en phrases vibrantes et cadencées, pareilles à des strophes.
Rousseau a mis dans ce Discours son « moi » révolté ou attendri. Et l'homme naturel dont il célèbre l'innocence, la bonté, le bonheur, qui vit librement dans la nature, c'est lui tel que nous l'avons vu dans son enfance joyeuse et vagabonde; c'est encore lui, quand, s'enfonçant au cœur des forêts, il se trouve capable de sentiments tendres et de généreux mouvements. Et l'homme dépravé par la société, c'est lui tel qu'il se voit, quand il écrit. Est-il une de ses fautes, les plus récentes comme les plus lointaines, que la société ne lui ait imposée ou du moins suggérée? C'est elle qui l'a humilié, dégradé, avili : pouj^quoi faut-il qu'il ait changé? Que pareil regret, si" persoïïnel qu'il soit, ne lui soit pas particulier, qu'il soit même commun à l'humanité tout entière, c'est ce que prouve assez le fait qu'on le retrouve dans les plus anciens des mythes, ceux des Paradis perdus, et qu'il reparut encore chez la plupart des hommes sous la forme du regret de l'enfance. A quoi revient-il après tout, si ce n'est à déplorer l'abolition en nous, ou l'oubli volontaire, d'une vie plus instinctive que celle que nous ont value les habitudes de la pensée et les nécessités de l'action? Rousseau ne fait que restituer à sa manière, sous une forme symbolique, ce sentiment de nostalgique regret. De là, la portée de son ouvrage, que ne réussissent pas à comprendre ceux qui l'envisagent du point de vue dç la froide raison.
DE